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Petit Traité de Poésie française, ch. v

M» THÉODORli DK BANVILLE. 319

temporaine les plus iiurvoilleux versificateurs qui aient jamais existé; ils ont poussé le respect de la rime jusqu'à un point inconnu avant eux; ils ont manié sans effort trop apparent les rythmes les plus variés et les plus ardus. Et puis, c'est tout. L'exaltation des qualités de métier a fini par anéantir les autres.

Malgré les graves et nombreuses restrictions que nous avons formulées sur les théories de M. Théodore de Banville, il est certain néanmoins qu'elles peuvent se défendre ; il est certain aussi qu'elles ont pour répondants quelques-uns des plus illustres écrivains du siècle. Du reste, comme presque tous les systèmes, fussent-ils détestables en principe, le sien a tiré bénéfice dans l'opinion générale du génie des hommes qui l'avaient pratiqué : de ce qu'il n'a pas empêché de créer des chefs-d'œuvre, on a conclu à son excellence. Bien plus : on a considéré que c'était par lui, et par lui seul, que les maîtres avaient atteint la perfection, et, hors de son orbite, tout a été proscrit.

De même au xvn® siècle, quand, après avoir usé d'un instrument prosodique au moins médiocre, après s'être plies à la déplorable obligation des

trois unités, nos grands tragiques eurent composé leur théâtre, on ne s'imagina point qu'ils eussent réussi en dépit des entraves qu'ils acceptaient, et chacun au contraire voulut voir dans des réglementations étroites une des causes de leur grandeur. Ceux qui les suivirent s'appliquèrent à une observance plus stricte encore des préceplcs indiscutés ; comme il est toujours relativement facile de s'assimiler un mécanisme, on enfanta des tragédies avec la même abondance que l'on publie maintenant des volumes de vers, et, jusqu'au jour où la mesure fut comble, ces élucubrations dont il n'a rien survécu, servirent à conserver dans l'opinion le culte du dogme et la foi dans son efficacité.

Il est permis de croire que le cas actuel, par bien des traits assimilables, se rapproche du précédent. L'outil dont parle l'auteur des Odes funambulesques, forgé et employé par de puissants cerveaux, a pu admirablement convenir en certaines circonstances, à certaines natures et pour exprimer certaines idées ; il était condamné du moment que l'on prétendait en universaliser l'application. Victor Hugo, Théophile Gautier lui ont fait produire de pures merveilles; après eux, et que]([uefois à côté d'eux, M. de Banville en a tiré d'incomparables effets; et sur ce point on ne peut que se joindre aux éloges dont il a été comblé par des hommes comme Baudelaire ou comme Sainte-Beuve. Il y a

évidemment dans son assez lourd bagage un courl volume à extraire, une sorte d'anthologie de ce qu'il a publié de plus parfait, et elle suffirait à lui marquer sa place entre les maîtres de notre époque. Dernier venu des romantiques, ainsi que l'a remarqué M. .Iules Lemaître ', il n'est pourtant pas indigne de ses prédécesseurs, et il possède cet assez rare mérite d'avoir une personnalité : personnalité dénuée d'envergure sans doute, mais fine, lirillante, heureuse, un peu sensuelle, avec quehjue chose qui rappelle Anacréon, ou mieux encore Ronsard et la pléiade. — Faut-il néanmoins puiser dans son exemple, ou dans tout autre exemple, un argument en faveur de ses institutions tliéoriques? Aucunement. Eussent-elles été inférieures même à ce que nous les estimons, rien ne s'o[)posait à ce qu'on les vit recueillies, mises en usage et consacrées par des poètes dont le nom seul aurait tenu lieu de garantie; et le fait n'aurait ricu prouvé. Surtout en matière d'art, la valeur intrinsèque d'un système ne se mesure pas h la valeur des ouvrages qui en paraissent issus, et s il est fondé sur des bases douteuses, mal équilibré et mal déduit, le nombre ou l'autorité des citations ne changeraient pas en qualités ces imprescriptibles défauts. D'ailleurs, en ce qui concerne celui-ci, laissant

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