II. — Les naturalistes. — S^\nibolistes et décadents
MM. Anatole France, Pierre Loti et Paul Bourget. —
Conchisioii.
Si nous avions voulu faire absolument coniplôles ces études sur une des principales formes de l'art en notre siècle, il eût été nécessaire de ne pas omettre un nombre considérable d'écoles, de groupes ou d'individualités qui ont yrandi et vécu autour des six écrivains supérieurs que nous avons longuement commentés. Ceux-là furent bien, à notre avis, les seuls vraiment hors ligne, les initiateurs, les modèles en qui se résume presque entiènunent la vie intellectuelle et sensitive de notre époque ; ils n'ont cependant pas été les seuls existants et lumi-
32(j LES ARTISTES LITTÉRAIRES.
neux, et les poètes ou romanciers secondaires qui gravitaient dans leur orbite pouvaient paraître mériter un meilleur sort que le silence ou l'oubli. — Nous aurions dû en outre, nous aurions dû surtout examiner les manifestations récentes, qui, pour être nouvelles, n'en semblent ni moins grandes ni moins hautes, et qui chaque jour surgissent devant nos yeux, marquant la suite du mouvement littéraire accompli par les prédécesseurs.
jN'ous nous arrêterons pourtant ici, sauf à terminer notre travail par quelques mentions rapides des hommes et des œuvres qui sont laissés dans l'ombre, non par négligence ou dédain comme on serait en droit de le croire, mais en raison dun plan tracé d'avance et qui nous enfermait en de strictes limites. Pour pousser jusqu'aux derniers détails l'analyse philosophique et esthétique que nous avons ébauchée dans ses traits principaux, il n'eût suffi ni d'un volume ni même de deux ou de trois; une énorme série s'imposait immédiatement, sans compter que chacun des chapitres consacrés aux maîtres se tût trouvé, dans son état actuel, noyé au milieu de l'ensemble, et eût exigé, de par les lois de la composition, des développements beaucoup plus considérables. C'était en somme une sorte d'encyclopédie générale à exécuter sur une question particulière, et il était permis de reculer devant l'immensité de la tâche.
Et puis, parmi les écrivains, dont les débuts remontent au delà de quinze ou vingt ans, et que nous n'avons pas nommés, combien en est-il à qui l'on soit redevable d'une innovation de quelque importance, et que l'on puisse considérer, en bonne justice, comme des créateurs réellement exceptionnels ? Laborieux et patients, avec des dispositions le plus souvent brillantes, avec C(itle force et cette audace que donne la passion sincère et désintéressée, avec la perfection de la forme et la solidité du fond, que leur a-t-il manqué pour qu'on les classât hors de pair? Rien, à première vue; rien, excepté ce don indéfinissable que la nature dispense à ses élus, excepté un défaut peut-être. Sans doute, ils sont captivants et étranges, d'aucuns même le sont avec une préméditation et un effort trop ai)parents ; mais, en définitive, abstraction faite de certaines nuances presque imperceptibles, pas une idée, pas un sentiment, pas une sensation qu'ils aient su développer ou peindre avec une manière entièrement inédite. Leur psychologie, leur poétique, leurs procédés, leurs effets, leur style se retrouveraient ailleurs, avec plus d'originalité et de relief. Toujours ils se contentent d'imiter ou d'accentuer, voire d'exagérer par des grossissements maladroits, a Ils ne boivent pas dans leur verre, ou bien ils n'y boivent qu'en de très rares circonstances, » pourrions-nous dire en paraphrasant une métaphore célèbre.
328 LES AUTISTES LITTÉRAIKES.
Faut-il rappeler, vers 1830, le groupe tapageur et ultra-romantique qui s'intitula les Jeune-France, et qui doit de n'être pas tout à fait ignoré aujourd'hui plutôt à ses excentricités naïves qu'au mérite de ses productions? Quelques-unes ne manquent pas de valeur assurément, et portent même l'empreinte d'imaginations assez curieuses. JMais combien nous sommes loin, avec Aloysius Bertrand et son Gaspard de la Nuit des Petits poèmes en prose de Charles Baudelaire ! quelle distance entre la rhétorique bruyante de Pétrus Borel et les hardiesses que se sont permises ses rivaux ou ses successeurs mieux équilibrés ! Personne actuellement ne songerait à eux, non plus qu'à Philothée O'Neddyou à Alphonse Brot, si leur cénacle n'avait été traversé par Théophile Gautier, qui ne se gêna pas d'ailleurs pour en blasonner les travers dans un volume de contes spirituellement moqueurs; personne ne les connaîtrait, s'ils n'eussent compté dans leurs rangs ce malheureux Gérard de iNerval, un grand cerveau inachevé, obscurci par une démence intermittente, et (|ui, après avoir mené la vie la plus décousue, devait tristement finir par un suicide tragique.
Pour celui-là, une étude un peu plus longue et sérieure n'eût pas été impossible. Ce fut un être si extraordinaire, non pas précisément en tant qu'artiste ; car, malgré le nombre des pièces de vers ou des pages de prose charmantes qu'il a semées au
ÉCOLES ET l' i: i; s 0 N .\ A r. iT i': s diverses. 3'29
Iiasard, on aurait peiiio dans son œuvre considrraljlc à découvrir une œuvre, et le continuel travail de sélection qu'exige sa lecture explique trop bien l'injuste indifférence où le tiennent nos contemporains. Mais, en tant qu'homme, quelle âme et quelle intelligence étrangement ordonnées. On répugne à regarder ce rêveur comme une simple victime de lésions cérébrales. Et cependant, devant les affirmations de ses intimes, devant ses multiples internements chez le docteur Blanche à la suite d'accès suffisamment caractéristiques, devant l'allure même habituelle de son esprit, que penser? En plein xix'" siècle, nous avons au moins affaire à un véiitable voyant, à une sorte de mystique d'un autre âge. d'un autre monde, presque en dehors de l'humanité. Il croit à la magie, à la cabale, à la nécromancie, aux conjurations, au bâton de Trismégiste, avec une foi aussi sincère que celle d'un hermétique du moyen âge. Il accomplit consciencieusement les rites d'une liturgie mystérieuse destinée à lui procurer le livre divin qui renferme le don des miracles. Il se souvient d'avoir été prince, roi, génie, prophète, dieu. Il parle des fées, des djinns, des larves ou des homoncules comme sil s'agissait d'illustrations historiques, parfaitement notoires et incontestées. Ses amours, par leur illuminisme, concordent avec cet ensemble de doctrines bizarres. La chanteuse dont il s'éprit, et qu'il a dépeinte sous un nom d'emprunt
330 LKS ARTISTES LITTÉRAIRES.
dans son roman de Sylvie, Jenny Colon, ne fut jamais sa maîtresse, soit qu'il n'ait pas pu, soit qu'il n'ait pas voulu obtenir ses faveurs. Il ne l'en adora pas moins d'une tendresse supra-terrestre, continue, sensuelle et douloureuse, la seule tendresse dont il était capable, mêlant à la passion on ne sait quelles vagues idées pseudo métaphysiques, où la femme vivante finissait par représenter une incarnation réelle de Diane, de sainte Rosalie et de sainte Thérèse. Or, en dépit de pareilles incohérences mentales, ses ouvrages ne portent la trace ni de la folie, ni même de la névrose à un degré morbide quelconque. Sa santé y paraît intacte, sa raison en équilibre. Somme toute on pourrait le définir un Imaginatif exalté parfois jusqu'au déUre, un inspiré en qui le don d'illusion avait atteint la limite extrême au delà de laquelle eut éclaté la machine humaine, et c'est par là que sa personnalité devient particulièrement intéressante. Elle indique le point précis où va commencer l'aliénation. Elle appartient encore au domaine de la psychologie ; une ligne de plus, ce ne serait qu'un cas pathologique '.
Quelques années avant que Gérard de Nerval mourut, un autre poète, Louis Bouilhet, débutait dans
1. Pour plus de renseignements sur Gérard de Nerval, voir les pages que lui a consacrées M. Maxime Du Camp, dont il fut l'ami. {Souvenirs littéraires, t. Il, ch. xx.)
ÉCOLES KT PERSONNALITÉS DIVERSES. 'S-il
les lettres par une des plus brillantes études d'après l'antique qu'ait produites notre époque, et qui immédiatement attirait sur lui l'attention du monde artiste. Melœnis, dont la Bévue de Paris inséra les trois mille vers en un seul numéro, n'eut pas été indigne de se voir signée par certains maîtres, et elle ne faisait que préluder à une série de travaux remarquables dont plusieurs même, les pièces de théâtre en particulier, obtinrent devant le grand public un succès éclatant. Bouilhet est aujourd hui sans doute sévèrement traité et il mériterait qu'on le lût davantage, tout comme l'auteur de Sylvie dont nous ne le rapprochons d'ailleurs que par respect de l'ordre chronologique, puisque les deux hommes ne possédaient entre eux aucune atfinité de caractère ou de tempérament. Il faut bien se du'e néanmoins qu'avec ses excellentes aptitudes, avec sa foi tenace et profonde, avec son érudition immense, il n'a jamais touché ne fût-ce qu'un instant dans sa vie, les grands sommets de l'idéal. On doit le lire et l'estimer comme un écrivain d'un rare talent: on ne peut aller jusqu'à l'admiration comme pour un inventeur de génie. Honorable en tout, il ne se montra sublime en rien ; et s'il est destiné à ne pas périr entièrement, son affection pour Flaubert, l'influence heureuse qu'il acquit sur l'imagination impondérée de son ami, le dévouement attentif dont il entoura l'illustre romancier serviront plus à la
gloire de son nom que ses recueils lyriques, ses drames et ses comédies K
Plus négligé, plus mal connu encore que les deux précédents, M. Louis Ménard, pour ceux que n'aveuglera pas par avanco la demi obscurité où on le relègue, s'affirmera, lui aussi, comme infiniment supérieur à sa médiocre réputation. Esprit original, inUelIigence presque encyclopédique, il a été curieux de tout, et il s'est adonné à tout ; il a fait de la chimie, de la pliilosopliie, de la linguistique, de la critique d'art, de la poésie, de la peinture, et, dans chacune de ses innombrables tentatives, il a , toujours rencontré le succès. Son plus grave défaut semblerait ainsi de s'être répandu au hasard, et de n'avoir pas dirigé vers un seul but la multiplicilé des forces latentes en son âme. En revanche, il a obtenu, grâce à cette dispersion, une puissance suggestive d'une intensité rare, et l'on serait injusle d'oublier que, par sa science d'helléniste, il a aidé dan? une mesure appréciable, M, Leconte de Lisle à sa rénovation de la littérature néo-grecque. Luimême, par ses Poèmes d'abord, par ses travaux d'érudition sur le polythéisme ensuite, et enfin, et surtout par son opuscule intitulé les Rêveries d'un païen mystique, il s'est fait une place d'élite entre les promoteurs de la renaissance contemporaine,
1. Sur Louis Bouilliet, voir également les Souvenirs littérnirpft de M. Mnximo Dn Camp.
et il y brillerait probablemonl d'un éclat beaucoup moins effacé, si le maître de Niobé, û'Héléne et de Khirôn se fut élevé moins haut, et n'eut pas un peu éteint ses corolij^ionnaires de son immense rayonnement.
Ce phénomène d'absorption ne s'est pas a'ailleurs uniquement manifesté de M. Leconte de Lisle à M. Louis Ménard; on le retrouve non moins évident pour ceux qui, à tort ou à raison ont été surnommés les Parnassiens. — 11 eut bien du talent dépensé dans cette pléiade de jeunes gens qui, vers 1860, se contituèrent en une sorte de syndicat, et qui, s'entr'aidant de leur mieux, se lancèrent, pleins d'ardeur et de confiance, à la conquête du monde. Ils furent alors criblés d'épigrammes, stupides pour la plupart. Quelques-uns pourtant sont célèbres aujourd'hui; d'autres, plus ignorés — Albert Glatigiiy. MM. Léon Dierx, Villiers de l'Isle- Adam, Hérédia, Albert Mérat, Louis-Xavier de Ricard, Henri Cazalis, et combien encore! — ont continué les pures traditions du style poétique, telles que les avaient établies le romantisme, et souvent ils sont parvenus à perfectionner même l'outil déjà si parfait qu'ils avaient reçu des mains de leurs aînés. Malheureusement pour eux, ils disparaissaient dans l'ombre de Théophile Gautier, de Baudelaire, de M. Théodore de Banville, et, malgré leur réelle valeur, malgré leurs protestations d'in-
dépendance, on les considérera toujours comme des imitateurs ou des disciples. Celui d'eux tous qui se montra le plus fidèle au cénacle et qui a fini par le personnifier, M. Catulle Mendès, déclare bien, il est vrai, que le Parnasse fut un groupe, non une école. Mais, par une singulière contradiction, il ajoute aussitôt: « Jamais les Parnassiens ne furent, jamais ils ne tentèrent d'être des novateurs. » Et plus loin : « Au xix'' siècle, toute poésie française vraiment digne de ce nom dérive de Victor Hugo. Cela est, il est heureux que cela soit, et il serait impossible qu'il en fut autrement. » Il arrive pour conclure jusqu'à cette phrase exorbitante: « Tout 'procède du Père '. »
M. Catulle Mendès, à son insu, révèle précisément là le point faible de l'académie littéraire dont il a été un des chefs militants. Elle s'est trop complètement immobilisée dans l'admiration, dans le culte d'une idole; à peine a-t-elle vécu d'une vie qui lui fut propre .
Supposons-la rayée de l'histoire de notre époque, sa disparition y serait-elle très sensible? Nous en doutons fort. Elle n'a guère fait, somme toute, qu'augmenter en quantité l'œuvre de ses prédécesseurs .