‹ Les artistes littérairesChapitre 17 sur 160 · Mademoiselle de Maupin, ch, v · texte numérisé non relu

Mademoiselle de Maupin, ch, v

notre époque et, pour Théophile Gautier, a une double origine, qu'il a très bien sentie et parfaitement exposée.

Si les jeunes gens se trouvaient, dès leur jeunesse, dans une situation exactement analogue à celle de vieillards, le dommage serait grand peut-être pour les sociétés dont ils feraient partie ; quant à euxmêmes, ils n'auraient pas plus de raisons de souffrance ou de désespoir que des septuagénaires, et leur sénilité serait d'autant plus douce que nul souvenir et nul regret d'un temps meilleur ne viendraient empoisonner les dernières jouissances de leur âge. — Mais il n'en est rien : pour des molifs qui seraient bien difficiles à analyser et en tout cas trop longs à expliquer — motifs de pure physiologie, sans doute, — tandis qu'une partie de l'âme, tandis que certaines facultés languissent sous le poids étouffant de la décrépitude accumulée par les siècles, d'autres gardent leur vitalité individuelle, leur ardeur entière et leur inapaisable besoin d'action. Et, comme il est dit dans Mademoiselle de Maupin : e Sous ce dégoût de toutes choses, il y a toujours un élément vivace et rebelle qui produit les plus étranges désordres : l'esprit est convaincu, le corps ne l'est pas et ne veut pas souscrire à ce dédain superbe. Le corps jeune et robuste s'agite et rue sous l'esprit, comme un étalon vigoureux monté par un vieillard débile, et que cependant il ne peut

désarçonner, car le caveçon lui maintient la tète et le mors lui déchire la bouche ^ »

Voilà bien, à notre sens, l'explication du secret douloureux qui a rongé les héros de la littérature pessimiste, depuis celui de Grethe jusqu'à ceux de M. Paul Bourget, en passant par René, Cliilde- Harold, Obermann, Adolphe, Antony, Rolla, Lélia et les autres. C'est do cette antinomie que jaillit la souffrance qui les torture, non pas de leur caducité seulement.

« Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre ^ », poussés vers l'amour par l'implacable nature cl impuissants à aimer, hantés par les passions, et desséchés par un esprit d'analyse qui refrène perpétuellement ces élans du cœur sans pourtant les tuer tout à fait, ils sont un composé de deux principes hostiles, se meurtrissant sans repos dans leur lutte l'un contre l'autre ; et leur àme est le théâtre où se joue cette lamentable tragédie intérieure dont chaque personnage est une partie d'eux-mêmes.

En vain on trouvera chez un observateur clairvoyant comme Théophile Gautier la notion absolue de l'ulcère qui le mine. A quoi bon, puisqu'il n'y peut rien changer? Il n'ignore aucun détail de ce qui concerne sa situation morale : il en a mesuré la

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