Théophile Gautier, Poésiex complètes, t. I", Théba'ide
pitoyable amertume : il en a deviné les causes profondes ; il en connaît les manifestations les plus diverses ; il en pressent les effets désastreux. La conscience de la maladie, loin d'offrir une chance de guérison, n'est qu'une aggravation de douleur et ne saurait servir ici qu'à l'exaspérer davantage. En faut-il une preuve ? Nous n'aurions qu'à relire cette série de poèmes ou de fragments en prose, plus angoissés que les plus noires rêveries de Hyron ou de Musset, et dans lesquels le malheureux étale son âme tout entière et toute palpitante, lui, l'homme éternellement froid et impassible de la légende, le poète en qui n'a jamais vibré quelque chose d'humain, l'écrivain dont l'œuvre ne contient pas un cri sincère.
Comme on l'a pu voir déjà par une i)age de confidences, il n'avait jamais possédé cette véritable jeunesse du cœur, faite d'illusions, d'enthousiasme et de naïveté. Vue de près, sa gaieté même manque souvent de franchise; elle apparaît extérieure et superficielle ; on sent qu'il se force à la joie, mais qu'au fond de son âme une invincible tristesse le poursuit et l'étreint. Il subit la peine d'une trop savante expérience sur ce qui l'entoure ; dès son enfance, il a trop bien acquis, par une sorte de divination, la connaissance exacte de la vie et de l'humanité pour goûter sans arrière-pensée aucun plaisir. Il sait tout ; il ne jouit plus de rien.
C'esl un très grand fléau qu'une grande, science ; Elle change un bambin en Géronle; elle fait Que, dès les premiers pas dans la vie, un ne trouve, Novice, rien de neuCdans ce que l'on éprouve. Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet ; L'existence vous pèse et tout vous parait l'ade. — Le piment est sans goût pour un palais malade ; Un odorat blasé sent à peine l'éther : L'amour n'est plus qu'un spasme et la gloire un mot vide ; (^omme un citi'on pressé le cœur devient aride. Don Juan arrive après Werther'.
Il il viiij^t ans ù peine qtiand il constate, dans son poème d'Albertus, cette série de vérités araères.
II pleure sur son existence irrémédiablement empoisonnée et Uélrie :
Oh ! si je pouvais vivre une autre vie encor. Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose, Comme j'ai fait'-.
Regrets superflus ! ainsi que dans le vieux mythe de la Genèse hébraïque, il a mangé les fruits de l'arbre de la science. Quoi qu'il tente, il ne rentrera plus au séjour privilégié des âmes simples ; il n'aura plus les joies de ceux qui ignorent, et la seule conséquence de son savoir, ce sera de tarir en lui pour toujours les sources du bonheur.
L'acuité du sens critique, le détestable et dis-