‹ Les artistes littérairesChapitre 25 sur 160 · Ibid., id · texte numérisé non relu

Ibid., id

Quand on arrive à ce degré d'amertume intense dans la douleur, il est évident que la crise ne saurait se prolonger au delà d'un certain laps de temps : la capacité de souffrir est limitée pour l'homme ; d'une façon ou d'une autre, de par sa volonté personnelle ou de par les circonstances extérieures, il faut qu'il arrache son âme à cet état aigu qui rapidement lui deviendrait néfaste. Tous les écrivains, tous les artistes du siècle, saaf de rares exceptions, ont passé par des heures aussi terribles que Théophile Gautier; ils ont eu des jours de découragement et de désespoir ; ils ont connu, au milieu des détresses de l'isolement, ces minutes de vertige, pendant lesquelles on se sent attiré vers les béatitudes de la mort ; presque tous ont été atteints, et presque tous ont plus ou moins résisté. — Mais quand on examine leurs œuvres ou quand on a pénétré les secrets de leur existence, on voit, peu à peu, se créer en eux une nature factice, un travail, des idées, des préoccupations d'emprunt, au milieu desquels ils échappent au mal réel et intime qui les dévore. — Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo se sont jetés dans la politique ; Byron se lançait dans une voie semblable, au moment où il alla mourir, jeune encore, dans un village de la Grèce ; George Sand a usé les trois quarts de sa vie dans les études sociales et dans les rêveries humanitaires : quelques-uns même ont voulu chêrclier l'oubli, comme Alfred

de Musset, dans les vapeurs de l'absinthe et dans les plaisirs du libertinage, ou bien, comme Baudelaire, se bâtir un univers artificiel par les hallucinations de l'opium et du haschisch ou par les étourdissements de la débauche :

La DéLauclio el la Mort sont deux aimables filles Prodigues de baisers et riches do santé'.

D'autres enfin, — comme Théophile Gautier, — ont marché sur les traces de Goethe, et, arrivés à une certaine époque, on les voit se plonger tout entiers dans cette calme contemplation du beau et dans ce scepticisme d'épicuriens, qui les font accuser d'indifférence, d'impassibilité ou d'égoïsme par ceux qui n'ont pas pris soin de suivre avec lenteur le douloureux développement psychologique de ces grands esprits.

Quand Gautier écrivit la Comédie de la Mort, il avait vingt-sept ans. — Nous insisterons sur ce poème, d'abord parce qu'il est un des monuments les plus précieux de notre littérature, et surtout parce qu'il marque la transition entre la première et la seconde manière du maître, entre sa jeunesse et son âge mur, entre la période sentimentale et personnelle et la période purement esthétique et impersonnelle. — Ce fond de misanthropie el de dé-

i. Charles Baudelaire, les Fleurs du Mal, pièce rxxxvii.

sespoir qu'il renfemiait encore en lui-même, lauteur le répand dans les mille ou douze cents vers par où débute l'ouvrage, avec la funèbre monotonie des strophes au rythme identique. Nous retrouvons là les plaintes sur le malheur de tout savoir, les tristesses du scepticisme, la lassitude de penser ou d'agir ; et la passion du néant s'accentue davantage devant cette idée que la mort n'est peut-être pas la fin de l'être tout entier, et que la personnalité subsiste et &e continue après le dernier souffle exhalé de nos poitrines.

La Mort ne serait plus lo remède suprême; L'homme, contre le Sort, dans la tombe elle-même

JN'aurail pas de recours; Et l'on ne pourrait plus se consoler de vivre Far l'espoir tant fêté du calme qui doit suivre L'orage de nos jours'.

Parmi les pierres des sépultures, au milieu desquelles il promène sa rêverie, le poète entend les sanglots et les cris d'horreur que pousse la vierge trépassée sous les morsures du ver'-; un crâne grimaçant s'avance jusqu'à lui; il l'interroge; et c'est Raphaël, « le Sanzio, le grand maître, » l'amant de la Fornarine^ Trois spectres se dressent sous

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