Curiosités esthétiques : Salon de ^SiG, ch. xvii
2. Le Salut public, journal politique fomlé par Baudelaire au moment de la révolution de 18i8, et qui n'eut que deux numéros (27 et 28 février) .
On réunirait ainsi des exemples indéfiniment, si ceux-ci ne suffisaient à montrer chez le poète cette fluctuation caractéristique, qui lui a valu partout, même parmi les lettrés, de si nombreux adversaires. Fut-elle toujours inconsciente? C'est peu probable. Quelle en était alors la cause ^ On peut la placer dans ce besoin à demi avoué de jouer perpétuellement un rôle, de se promener à travers la vie comme un comédien sur les planches, prenant tantôt un masque et tantôt un autre, et ne se révélant presque jamais sous son aspect personnel et véritable. Mais il est un autre motif plus profond, plus sérieux et plus curieux, et où git, selon toute probabilité, la principale solution du problème.
Par ce désordre de l'esprit, oscillant éternellement sur place, sans un but précis vers lequel on le voie se diriger d'une manière définitive, Baudelaire apparaît comme une des images les mieux achevées, un des types les plus complets de la société contemporaine, avec ses hésitations, ses tristesses, ses douleurs, ses aspirations vagues et ses vices. L'homme d'aujourd'hui n'a plus d'idéal religieux ; ni d'idéal artistique ou littéraire ; ni d'idéal politique. Sa vitalité n'est pas éteinte cependant, et l'on est surpris parfois de sa force de résistance; mais dépourvu d'aliments à Tactivité désintéressée de son Ame, il se tourne au hasard de chaque jour vers des buts renouvelés sans cesse, s'usant lui-
même à ce labeur stérile, affolé comme la boussole que sollicitent en même temps des aimants opposés.
Notons que la France, depuis un siècle, a, par treize fois, changé sa forme gouvernementale, et cela sans qu'on puisse savoir encore si son dernier avatar réalise mieux que les autres ses desiderata suprêmes. La quantité des religions, importées ou inventées dans les cent ans qui auront suivi la Révolution, dépasse tout ce qu'on pourrait rêver du peuple le plus théologien du monde ; et, de tous ces cultes, il n'en est pas un qui, jusqu'à présent, en dehors du cercle de ses adeptes, ait pu passer pour autre chose qu'une manifestation plus ou moins curieuse de la pensée philosophique. Quant à la littérature et aux arts, ils ont engendré des écoles qu'il est inutile d'essayer de compter; ils ont produit d'innombrables personnalités de natures diverses, dont quelques-unes apportaient dans leur œuvre des facultés géniales : presque toutes ont eu le temps de naître, de vivre et de disparaître en quelques années ; presque toutes ont passé, avant même que la génération d'où elles étaient sorties fût rentrée dans la tombe.
On devine ce que peut devenir la pensée humaine au milieu de ce chaos. Si l'homme, — comme le maître des Fleurs du Mal, — est artiste et poète, s'il a reçu du ciel un don de sensibilité qui en fait
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presque un sujet pathologique, ces troubles de l'àme sociale devicnncnl en lui logiquement plus aigus et plus visibles encore. Dès lors, que l'on conçoive un état d'agitation incessante et indéterminée, coupée d'heures de spleen et de découragement, tandis que les facultés cérébrales s'usent jusqu'à se briser sous le poids de ce labeur stérile, on se sera représenté ce que fut, dans sa triste vérité, la vie intérieure de Charles Baudelaire.
Ce ne serait assez cependant pour attacher nos esprits, que cette prédisposition négative à l'indétermination, et, avec quelque talent que le poète en ait chanté les douleurs, son génie se recommande par d'autres traits qu'une marque d'impuissance. En l'observant de près, on découvre, sous cette enveloppe d'un impulsif incompréhensible et décousu, quelques idées générales très vastes et un peu vagues peut-être, mais qui l'ont dominé constamment et dont il fut un des premiers révélateurs. C'est par elles qu'il a affirmé sa personnalité et on peut supposer qu'il en eut conscience en lisant les huit derniers vers qui ferment le volume des Fleurs du Mal, et qui semblent placés là en forme de conclusion et de résumé.
0 Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre ! Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre, Nos cœurs que lu connais sont remplis de rayons!
Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte ! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau. Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe? Au fond de l'inconnu pour trouver du nouveau^.
Il a souligné dans le texte le mot nouveau. D'autres artistes se sont faits les chanteurs de la nature ou de l'humanité, de la Beauté plastique ou de la Beauté morale, de l'amour terrestre ou de l'amour divin. Quant à Baudelaire, le hut suprême qu'il indique, le seul vers lequel il ait tendu avec une énergie continuelle et absorbante, ce fut cette abstraction où il faisait tenir tout ce qui n'est pas humain, terrestre, réel, déjà vu et déjà senti. Pour assouvir son impossible désir, non seulement il avait peiné sur des sujets étranges qu'il traitait avec des procédés de style jusque alors à peu près inconnus, mais il avait épuisé sa vie et sa santé à courir hors des chemins battus, cherchant le singulier et le factice jusque dans les détails de sa toilette.
De sa bizarrerie d'allures, de son originalité qu'il reconnaissait voulue et laborieusement acquise.