UArl romantique, ch. m
2. Eug/ne Crépet, Charles Baudelaire : Mon cœur mix à mt, SS 4 et 02,
CHAULES BAUDELAIUE. 107
subit, « conime un enfant gâté, » et il repousse la courtisane en criant : « Je veux Colonibine, avec son maillot, ses jupes de gaze, son corsage de saltimbanque, ses paillettes de clinquant et son rouge. » Et le narrateur ajoute immédiatement : « A ce trait caractéristique j'ai reconnu Samuel. 11 aimera toujours le rouge et la céruse, le chrysocale et les orijjeaux de toutes sortes... Il j'epeindrait volontiers les arbres et le ciel '. »
De là chez Baudelaire ces axiomes si peu conformes à l'enseignement que nous avons reçu jusqu'à ce jour: « Le beau est toujours bizarre... Plus l'ànie est ambitieuse et délicate, plus les rêves l'éloignent du possible -. » De là aussi sa préférence en faveur de la peinture contre la sculpture, qui se rattache de trop près au monde réel, et qui n'a pas devant soi un champ illimité pour les outrances du fantastique. De là enfin sa passion fougueuse pour les individualités qui ont tenté de mettre en pratique sa philosophie de l'artificiel .
Il adorait Hoffmann; il a traduit et étudié Edgar Poë avec le respect et la dévotion qu'un moine mystique du moyen âge pouvait apporter à transcrire les livres saints. Il s'était pris d'enthousiasme
1. La Fanfarlo, roman imprimé à la suite des Petits poèmas en prose et des Paradis artificiels.
2. Curiosités esthétiques : Exposition universelle de i85oj ch. 1='.
1U8 LES AUTISTES LITTERAIRES.
pour le docteur de Quincey, cet Anglais qui a chanté les vertus du « juste et subtil opium » et qui avait savouré les délices du poison, au point de l'absorber, sous la forme liquide, par jour et pendant plusieurs années, jusqu'à concurrence de huit mille gouttes*. Ces existences doubles, où d'ordinaire un roman vrai de misère et de désespoir se déroule parallèlement à une série de splendides romans factices, le séduisaient par leur originalité. Devant leurs œuvres heurtées, presque diaboliques, troublantes par le brouillard d'hallucination qui les enveloppe, il admirait l'artiste et il aimait l'homme, avec une sorte de commisération pour les souffrances quïl devinait.
Ce sentiment de pitié sympathique, il l'a poussé plus loin encore, dans un sujet assez scabreux ; il a consacré quelques-unes de ses strophes les plus belles à celles qu'il nomme Femmes damnées, h ces prêtresses des amours unisexuelles, que la morale indulgente de la Grèce avait jadis acceptées sans horreur. Mais là où l'antiquité, et Théophile Gautier plus tard, ne virent qu'une question de plastique; où d'autres écrivains, comme Catulle Mendès, trouvèrent une sorte de poésie née de la sensation matérielle poussée au suprême degré, Baudelaire a])porta des idées d'un ordre différent :