Ibid., pièce xxx
tableaux pénibles ou douloureux ; s'ils ont elïleuré l'image de la mort, c'est avec des précautions infinies, et dans des termes f[ui ne pouvaient détourner la pensée du sentiment de béatitude absolue qu'ils cherchaient à faire naître. — Un artiste de notre époque reprend cette donnée, toujours belle et pure, mais usée et banale en tant qu'idée ; s'il veut encore qu'elle frappe les esprits, ce sera évidemment par une forme nouvelle que pourra seulement se racheter l'inanité du fond. Et nous aurons alors cette étrange déclaration du poète à sa maîtresse, un jour qu'il la promène à son bras, à travers la campagne, « un beau matin d'été si doux « .
Au détour d'un sentier, ils aperçoivent une charogne; l'image de la mort, avec ses plus hideuses conséquences, n'est pas dissimulée ici ; plus des deux tiers du poème sont consacrés à décrire le cadavre en putréfaction, le soleil qui le chauffe, la puanteur qu'il exhale, les mouches et les vers qui bruissent dans ces lambeaux de chair morte, et la chienne inquiète qui en ronge les ossements.
Ce n'est pas tout : le poète songe au destin identique qui attend la femme qu'il aime ; il sait que son corps sera un jour semblable « à cette ordure, à cette horrible infection » ; on se demande déjà s'il ne va pas recommencer ses abominables peintures.
Et observons que ce long étalage d'horreurs n'a
d'autre bul que de faire antithèse à la pensée idéale resserrée dans les deux derniers vers :
Je garderai la forme et l'essence divine De nos amours décomposés.
C'est l'emploi fréquent des procédés de ce genre qui a fait classer Baudelaire, par M. J.-J. Weiss, parmi les adeptes de ce qu'il dénomme la littérature brutale ' ; c'est leur outrance ([ui a soulevé chez le critique des doutes sérieux sur la sincérité de leur auteur.
La bonne loi cependant peut-elle être soupçonnée quand on voit le même système répandu, avec plus ou rhoins de persistance, chez tous les artistes modernes ?
Peut-elle être soupçonnée surtout chez Baudelaire, ri nialiiTé le témoignage de sa vie et de ses actes?
Jeune et inconnu, du temps où il faisait mettre des vitres opaques à la partie inférieure de ses feni}tres, de manière à ne pouvoir porter ses regards que sur les mouvements capricieux des nuages dans l'immensité bleue, ce contemplateur du ciel possédait une étagère oi^i pourrissaient dans des bocaux, avec une odeur infecte, des vipères, crapauds, scorpions, tous les reptiles, tous les êtres les plus répugnants de la
1 . Essais sur l'histoire de la littérature française, V' partie, ch. IV.
•120 LES ARTISTES LITTÉKAIRES.
nature '. N'était-ce pas, à huis clos, sans souci de l'opinon publique, une sorte de pendant réel à sa fiction de la Charogne 1 Enfin, cette théorie des contrastes, elle n'a pas envahi seulement le domaine des arts ; l'humanité contemporaine s'en est imprégnée dans toutes ses fibres et l'a transportée dans toutes les manifestations de son existence ; la littérature et les mœurs nous la montrent appliquée d'une manière très visible au sentiment de l'amour, tel que l'a compris notre siècle ; et alors elle s'appelle le sadisme, — à condition toutefois d'élever à une acception psychologique ce terme qui, dans le langage courant, ne désigne qu'un état de fureur maniaque, un simple cas de pathologie cérébrale.
Ce n'est pas que l'idée de mêler une sensation douloureuse à une sensation de volupté, des blessures sanglantes aux caresses, le spectacle de la mort à l'accomplissement de l'acte d'où découle la vie universelle, soit absolument particulière à Baudelaire et à notre époque. Par sa nature antithétique, elle a séduit les civilisations vieillissantes, et
1. Cette anecdoete est, tirée d'une brochure anonyme, inlilulée : Charles Baudelaire, Souvenirs, Correspondances, Bibliographie, suivie de pièces inédiles.
on la voit qui piano sur les i;randes décadences de l'Asie ou sur la longue orgie de la période impériale à Rome. J\I. Ernest Renan l'a retrouvée dans les sauvages distractions de îNéron, et le fils d'Agrippine ne fut certes pas le seul César dont les plaisirs aient été teints de sang *. Mais il faut passer par-dessus le moyen âge et arriver aux dernières années pour la découvrir qui s'infiltre partout, soit dans les (éuvres d'iniaginalion, soit dans les moeurs, dans les actions et dans les pensées les plus ordinaires de l'existence. Si elle abandonne au milieu de nous son terrible aspect de furie meurtrière accompagnée de débauches grandioses, elle s'étend en revanche avec bcaucoiq) plus de fréquence; elle n'est plus l'apanage de quelques individualités rares à qui un pouvoir despotique ou des richesses sans Itorne ont permis d'épuiser rapidement les voluptés terrestres ; elle s'est démocratisée, perdant de sa force à mesure qu'elle se répandait, et une analyse un peu subtile parviendrait presque toujours à la dégager de nos amours dans une proportion plus ou moins appréciable,
La pensée chrétienne, d'une part, de la béatitude dans le martyre, la croyance, d'autre part, à l'infamie, voire même à la damnation éternelle née des joies de la chair devaient lui offrir des sources