Eugène Crépet, Charles Baudelaire : Fusées
Un de mes amis, — raconte Baudelaire, — le plus inolïensif rêveur qui ait existé, a mis une fois le feu à une forêt, pour voir, disait-il, si le feu prenait avec avec autant de facilité qu'on rallirme généralement. Dix fois de suite l'expérience manqua; mais à la onzième, elle réussit beaucoup trop bien. — Un autre allumera un cigare à côté d'un tonneau de poudre, pow' voir, pour savoir, pour tenter la destinée, pour se contraindre lui-même à faire preuve d'énergie, pour faire le joueur, pour connaître les plaisirs de l'anxiété, pour rien, par caprice, par désœuvrement... Un autre, timide à ce point qu'il baisse les yeux môme devant les regards des hommes, à ce point qu'il lui faut rassembler toute sa pauvre volonté pour entrer dans un café ou passer devant le bureau d'un théâtre, où les contrôleurs lui paraissent investis de la majesté de Minos, d'Éaque et de Khadamante, sautera brusquement au cou d'un vieillard qui passe à côté de lui et l'embrassera avec enthousiasme devant la foule étonnée.
Et le poète complète ces réflexions par le récit de son aventure personnelle, un jour qu'il entend dans la rue un vitrier. Subitement, sans savoir pourquoi, il se sent pris à son égard d'une « haine aussi soudaine que despotique ». II l'appelle en se réjouissant de ce que la montée de l'escalier va briser une partie des verres que le malheureux porte sur ses épaules. Il le reçoit par des railleries et des injures, le repousse brutalement, jette sur sa marchandise un pot de fleurs qui achève de la mettre en pièces, et, ivre «le joie à la pensée de cette
ruine, il tombe lui-même dans une sorte de crise nerveuse, coupée par des cris d'aliéné.
Tout en exposant le fait, Baudelaire en cherche l'explication. Subsidiairement, il attribue bien ce monstrueux état mental « à l'ennui et à la rêverie ». Mais, à son sens, — il le dit d'ailleurs formellement — la véritable responsabilité en est « aux démons malicieux qui se glissent en nous, et nous font accomplir, à notre insu, leurs plus absurdes volontés ^ ». L'àme est sous l'influence d'un pouvoir diabolique.
La théorie semble bizarre : elle reparaît pourtant sans cesse dans l'aïuvre que nous étudions. Même dans les articles de philosophie ou de critique, on lit rarement dix pages sans que l'attention soit attirée par ces mots : le Diable, le Démon, Satan, le Malin, les Puissances infernales, l'Esprit du Mal. Faut-il en conclure que l'auteur, retournant à la vieille théologie du moyen âge, admettait l'existence matérielle d'un être malfaisant en rébellion permanente contre Dieu et ses anges ? Malgré ses affirmations publiquement étalées, malgré une curieuse lettre intime, encore inédite, qu'il adressait à Toussenel, et où il lui reprochait d'avoir attaqué la doctrine du satanisme chez Joseph de Maistre, une foi aussi strictement orthodoxe est bien un peu surprenante
1. Toules ces citations sont empruntées au poème du Mauvais Vitrier (Peiih Poèmes en prose, pièce xi).
dans le cœur de l'homme qui a composé les Fleurs du Mal. Faut-il alors prétendre qu'il n'a usé du catholicisme qu'eu artiste et en rhéteur? Pas davantage. La vérité est que sa philosophie satanique fut composée de ces deux éléments ; que pour lui le démon n'a jamais été qu'un symbole, mais un symbole réel, la représentation de ce besoin du mal qu'il a raconté en même temps que Tolstoï, dont il n'ignorait pas l'horreur, et dont il resta cependant perpétuellement l'esclave.
Considéré tel que nous avons tenté '^^le le peindre, Baudelaire sera sans doute l'objet de jugements divers, non seulement au point de vue de la morale, mais au point de vue de l'art. Ce qu'on ne doit pas lui refuser, — qu'on l'aime ou non, — c'est d'avoir possédé le caractère peut-être le plus original qu'ait produit notre époque. Admirablement organisé comme poète, passionné et irrésolu de tempérament, cherchant de préférence, pour exercer ses qualités d'analyste, les phénomènes les plus rares, hanté d'aspirations immenses vers l'idéal et vers l'inlini qu'il tenta d'atteindre par des i)rocédés invraisemblables, il laisse une œuvre bizarre,
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souvent obscure, mais suggestive entre toutes. Ceux de nos descendants qui étudieront notre siècle, s'arrêteront devant ce singulier artiste qui a, pour ainsi dire, gardé le monopole de certaines idées et de certains sentiments, inobservés ou négligés par les autres écrivains. Déjà M, Paul Bourget l'a donné comme le représentant d'une forme spéciale de la psychologie contemporaine; et rien ne serait plus juste, si, en raison d'une thèse préconçue, le critique ne concluait peut-être trop hardiment à son pessimisme. Malgré plusieurs invocations au néant, Baudelaire fut en somme si peu pessimiste, au sens étroit du mot, il considérait si peu l'essence même de la vie comme mauvaise, qu'à l'heure où il invoquait la mort, ce n'était pas pour lui demander le repos et l'oubli, mais pour réclamer un nouveau champ d'activité cérébrale, des idées, des sensations, des spectacles nouveaux. Il eut bien sans doute ses heures de mélancolie et de lassitude :
Loin des sépultures célèbres, Vers un cimetière isolé, Mon cœur, comme un tambour voilé, Va battant des marches funèbres '.
Il eut les tristesses, les dégoûts, les révoltes d'un 1. Les Fleura du Mal, pièce xr.
CHAULES BAUDELAIRE. 135
être égaré dans un monde pour lequel il n'était pas fait, et loin duquel il a cherché, durant sa vie entière, à prendre son essor. Mais quand il n'est pas sous l'empire d'une de ses crises de douleur aiguë et de colère nerveuse, nous ne le voyons pas adepte d'une philosophie nihiliste; et on se le représente plus volontiers ici-bas avec l'aspect d'un de ces Bohémiens qu'il a dépeints errant dans la campagne, et qui, tout en poursuivant le long dos routes leur éternel voyage,
Promènent sur le ciel des yeux appesantis Par le morne regret des chimères absentes '.