‹ Les artistes littérairesChapitre 69 sur 160 · V. — Questions de style · texte numérisé non relu

V. — Questions de style

VI. — Idées et Senxalions. — Le Journal. VU. — Les deux hommes et leur œuvre.

Quand on vetiL so former sur les frères de Goneouvl une opinion et la formuler; quand on a achevé de relire entièrement l'œuvre considérable qu'ils laissent derrière eux — romans, théâtre, mémoires, études historiques et esthétiques ; — quand on a tout examiné et tout revu, plein d'un soin sincère et scrupuleux, sans préjugés enthousiastes, comme sans parti pris de dénigrement, en définitive l'impression générale n'est pas franche, et, après avoir passé par les sensations les plus variées, on demeure troublé, hésitant avant d'oser se prononcer sur le compte de ces singuliers artistes.

Que si, faute d'avoir pu tirer de soi-même une

appréciation satisfaisante, on cherche chez les critiques — httérateurs ou poètes — un jugement précis qui résume les idées un peu vagues et flottantes suggérées par les auteurs de Renée Mauperin, on ne parvient qu'à accentuer encore ses doutes devant la multiplicité des avis les plus divers. Des écoles diamétralement opposées se sont réclamées des deux maîtres. Par contre, dans tous les camps, ils ont rencontré des adversaires. Des hommes de la plus haute valeur et de la plus incontestable compétence se sont trouvés sur leurs ouvrages en aljsolue contradiction. Et la thèse de chacun paraît également défendable. A côté de M. Emile Zola ' qui, non sans raison, salue en eux les révélateurs du roman moderne, les précurseurs immédiats du naturalisme, nous verrons M. Barbey d'Aurevilly - qui, très judicieusement, rend un arrêt sévère sur leurs procédés habituels de composition et de style.

11 y a plus : en dehors des rares fanatiques intransigeants qui se sont groupés autour de leur système, les disciples, les amis dévoués môme se montrent indécis. On trouve des restrictions chez Sainte-Beuve, chez Théophile Gautier, chez Paul de Saint-Victor. Dans

1 . Les Romanciers naturalistes : Edmond et Jules de Goncourl.

2. Les Œuvres el les Hommes, IV' partie: les liomanciers MM. Edm. el J . de Goncourt. M. BarLey d'Aurevilly les appelle « les frères Franconi delà langue caparaçonnée et empanachée •.

ses Essais de psychologie contemporaine ', .M, l'uni Bourget, après avoir constalé combien do résistance ils avaient rencontré chez les meilleurs esprits, confessait ses propres fluctuations, révoltes d'abord, adoration exagérée ensuite, avant qu'il eût enfin compris leur théorie d'art d'une façon ])lus netie — et en même temps plus froide, ajoute-t-il aussitôt. Récemment, un autre admirateur, M. Jules Lemaître, allait jusqu'à se demander si leur aiuvre était durable, et si l'on ne devait pas la considérer scnlement comme « une brillante erreur littéraire "^ ». A quels motifs donc attribuer cette indétermination presque générale qui n'est certes pas de l'indifférence, et encore moins de l'aversion?

Faut-il y voir le résultat d'une originalité très tranchée qui, dés le début de leur carrière, les classait, en dehors et bien loin de toute école déjà connue, dans un genre absolument inédit et spécial? Non, sans doute. Que leur qualité de révolutionnaires ait tenu la grande foule éloignée de leurs écrits, rien de plus évident. Qu'elle ait même contribué à dérouter momentanément les lecteurs les plus délicats et les plus sagaces, c'est possible. Mais si l'on s'explique ainsi les antipathies acerbes ou la

1. Nouveaux Essais de psychologie contemporaine : MM. Edmond et Jules de Goncourt, § 3.

2. Les Contemporains, 111'= série, Edmond et Jules de Goncourt, ch. V.

froideur dédaigneuse qu'ils ont dû subir avec lanl d'autres novateurs, il reste toujours à découvrir l'origine de certaines réticences qu'on ajoute inconsciemment aux éloges, et dont ne se sont pas abstenus les partisans les plus sincères. On s'est inquiété de n'avoir pu démêler soi-même son propre sentiment, net et exact, sur le mérite de MM. de Goncourt : on se demande, en somme, combien on en pourrait compter qui sachent précisément ce qu'ils pensent des deux artistes, et qui soient en état de déduire les motifs de leur jugement.

Nous chercherons donc avant tout la cause, ou plutôt les causes nmltiples de cette indécision à leur égard, et ce sera, à la vérité, une assez longue. et difficile étude. Bien qu'ils aient laissé des quantités énormes de documents sur leur vie et sur leur caractère, ils ne se connaissaient pas eux-mêmes, et on les voit parfois dans leurs Mémoires, quand ils regardent au fond de leur âme, s'étonner de ce qu'ils trouvent et ne point se comprendre. Mais si ardue que soit la tâche de déchiffrer l'énigme de ces hommes, aux organisations extraordinairement constituées, contournées et compliquées à l'infini, en raison même de leur étrangeté, ils méritent qu'on tente de les saisir dans quelques replis mystérieux de leurs êtres, et nous essayerons de les expliquer en partie, puisqu'il est à peu près impossible de les peindre en entier.

Le premier trait dont sera frappé celui qui observe l'ensemble de leur œuvre, c'est le manque absolu d'unité, ou, pour parler plus exactement, le défaut complet de personnalité.

Avant d'aller plus loin et d'examiner les causes et les effets de celte particularité psychologique, il n'est pas inutile de définir le terme ; d'autant plus que, dans son acception ordinaire, il ne renferme pas exactement le sens où nous l'employons ici. D'une façon courante, il implique l'idée de la présence plus ou moins visible de l'auteur dans son couvre, du caractère plus ou moins autobiographique qu'il donne à ses productions, ou simplement même de l'emploi fréquent de la première personne dans la forme de ses récits. On dira que Byron est personnel, parce que sous les dénominations diverses des héros qu'il a chantés, on découvre toujours une individualité identique, soumise à des élans nerveux, à des amours, à des colères, à des aventures à peu près semblables, et que cette individualité n'a pas d'autre modèle que le poète lui-même, qu'il s'appelle Lara, le Corsaire ou Manfred. On considérera par contre Shakespeare comme impersonnel, sous prétexte qu'il a su faire mouvoir dans ses

drames un nombre infini de types divers, d'une vérité humaine aussi absolue les uns que les autres, et tous indépendants, semble-t-il, dans leurs actes et dans leurs passions, des actes et des passions de l'auteur.

Distinction purement illusoire, d'ailleurs, complètement futile, et qui ne repose que sur une apparence ! Elle a pour origine ce préjugé que certains écrivains, rebelles à l'observation du monde extérieur et toujours repliés sur eux-mêmes, ne tirent que de leur propre fond la substance de leurs écrits tandis que des écrivains d'un autre ordre, frappés d'une façon habituelle par les phénomènes de la vie ambiante, peuvent les reproduire dans leur intégrité parfaite, sans jamais se laisser ni voir ni deviner, en s'abstrayant de leurs créations jusque dans les détails les plus infimes. Ce qui est déjà singulièrement douteux en théorie. Ce qui l'est encore bien davantage dans la réalité historique, car des artistes comme Shakespeare, comme Balzac ou comme Flaubert se sont si profondément mêlés à leur œuvre (|u'ils y ont toujours laissé des parcelles d'euxmêmes, qu'on y retrouve leur âme et leur pensée, leur conception de la vie et leur manière de la sentir .

Du reste, que le fait soit possible ou non, qu'il soit vrai ou faux, peu importe en ce qui concerne les deux maîtres que nous examinons aujourd'hui.

Tandis que chez les auteurs précités, le débat ne roule que sur cette question de savoir jusqu'à quel degré l'individualité de rhorame a pénétré dans les ouvrages de l'écrivain, mais sans que jamais on nie ou qu'on mette seulement en discussion cette individualité elle-même, ce que nous refusons ici à MM. de Goncourt , c'est le caractère spécial, la forme particulière de Fesprit, cet ensemble de qualités ou de défauts par lesquels, selon le langage didactique, chacun de nous est et n'est pas un autre. Quand on les a étudiés, non pas uniquement dans leurs écrits, mais encore dans leurs confidences et dans leurs souvenirs, on les voit flottants, inconsistants, sans cesse modifiés par les sensations extérieures qui les dominent, et que, eux, ils ne dominent jamais, en un mot, à peu près dénués de toute existence propre. Leur moi ne persiste pas ; et cela grâce à leur tempérament physiologique, qu'ils ont d'ailleurs toujours développé, au lieu de le combattre autant qu'il était en leur pouvoir ; grâce aussi à leur méthode de travail, à l''ur collaboration.

C'est trop peu dire que les deux frères furent des névrosés; ils apparaissent à notre époque comme l'incarnation même de la névropathie, pour user d'un

terme qu'ils appliquent à un de leurs héros, ce Choisies Demailljj. en qui ils se sont représentés, et autour duquel ils ont groupé tous les hommes de lettres de leur entourage . Issus, d'après leur aveu, « d'une famille oii s'étaient croisées les délicatesses maladives de deux races », ils avaient réuni et condensé en eux toutes les sensitivités morbides d'une longue suite d'ancêtres, et ils en étaient arrivés à « une perception aiguë, presque douloureuse des choses et de la vie )>. Les exemples qu'ils donnent de leur extrême impressionnabilité sont innombrables :

Un regard, un son de voix, un geste leur parlaient... Il suffisait d'une nuance, d'une forme, de la couleur d'un papier, de l'étoffe d'un meuble pour les toucher agréablement ou désagréabliuiicnt^.

Les émotions de Tâme prenaient dans ces tempéraments hyperesthésiés une intensité si furieuse qu'elles réagissaient immédiatement sur leurs organismes, et y déterminaient presque toujours des désordres pathologiques. A l'époque de la puberté, et sous l'influence mystérieuse des spectacles de la nature, M. Edmond de Concourt — le moins mal équilibré cependant des deux frères — a raconté comment 11 s'étail senti souffrir dans sa chair des troubles de

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