Dans le roman intitulé les Frères Zemganno
2. Edouard de Goncourt, la Maison d'un artiste, t. Jl Cabinet de travail.
surtout l'homme de lettres, le brasseur de nuages^ ». Pour être plus vrais, ils auraient pu dire que souvent, après avoir surmené leurs cerveaux à le pousser dans une tension inouïe vers le monde idéal, les artistes impondérés de leur catégorie recherchent le hideux et l'ignoble ; et l'on voit ainsi des fils délicats et musqués du xvni'' siècle se plaire aux monographies d'une servante hystérique ou d'une prostituée de bas étage, écrire Germinie Lacer teux ou la Fille Elisa.
Ces revirements subits et absolus, dont nous citons un exemple dans la marche de leur pensée, nous pourrions en citer mille, et nous les retrouvons dans leur caractère, dans leur âme, dans chaque fait de leur développement intellectuel ou moral . Après avoir composé un ouvrage au milieu d'une sorte de fièvre qui les use mais qui les soutient, ils le prennent tout à coup en horreur dès (juils l'ont fini, dès que la fièvre est tombée ^
Leur ardeur au plaisir monte rapidement jusqu'à un maximum d'intensité, pour faire place sans transition à la satiété et à la lassitude. A peine sont-ils satisfaits, qu'il ne reste plus dans leur souvenir qu'un immense sentiment d'ennui.
Une semaine d'amour nous en dégoûte pour trois
1. Journal des Goncourl^ t. I" (27 mai 1858). t. Ibid., t. 1" (27 janvier 1859).
mois. Nous sortons de l'amour avec un abullenicnt do l'âme, un afïadissement de tout l'être, une prostration du d(''sir, une tiistesse va,i;ue, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate comme un vin éventé '.
La nature les avait ainsi créés avec une sensibilité extraordinai rement aiguë qui les a faits variables à l'infini; ils vont encore travailler toute leur existence à entretenir cet état primitif, et à surexciter en eux ces facultés nerveuses.
En dehors des entraves qu'elles avaient mises au développement de leur talent, et dont ils se sont peu rendu compte, ils en avaient pourtant souffert. On en voit la preuve par les exemples particuliers déjà cités : nous en recueillerons un aveu plus général dans cette phrase où l'un d'eux se compare à « une sorte d'écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppe, tout saignant^ ».
Nous en trouvons surtout la certitude tragique dans la fin prématurée de Jules de Concourt, après la secousse terrible que lui causa l'échec de Madame Gervaisais.
Mais en môme temps que leur nervosité les épui ••