‹ Les artistes littérairesChapitre 74 sur 160 · Journal des Goncourt, t. l'r (août · texte numérisé non relu

Journal des Goncourt, t. l'r (août

2. Idées et Setisations, p. 181. (Chaque fois que nous aurons à citer un fragment d'Idées et Seiisations, il est entendu que nous prenons le numéro de la page dans l'édition Charpentier.)

sait et les tuait, elle les rendait admirablement réceptifs aux plus infimes détails de la vie extérieure; elle leur permettait d'amasser pour leur travail une quantité immense de matériaux, des intrigues de romans, des traits de caractère ou de mœurs, des anecdotes, des sujets de descriptions à l'infini, quelque chose comme les milliers de croquis rapides que saisirait au passage un peintre habile. A première vue ils possédaient le don le plus précieux que le ciel puisse octroyer à des poètes et à des artistes, et ils le possédaient avec précision et profondeur. Leur plus grand soin dès lors ne devait plus tendre qu'à s'entretenir et à se perfectionner dans leur prédisposition native. C'est ce qu'ils crurent, et c'est ce qu'ils firent.

Ils crurent, — avec bien d'autres, — que, chez un écrivain, le génie est fait pour la meilleure part des mouvements de son âme. Ils se figurèrent que la puissance de réaliser eu une œuvre concrète ce qu'on a éprouvé est proportionnelle à l'intensité de l'impression perçue, et que la passion violente ou la délicatesse raffinée qu'on met dans un livre correspondent aux violences ou aux raffinements du cœur. C'est un peu la même pensée qui dictait à Juvénal son fameux aphorisme :

Facit indignatio versum ', 1 . Satire I, vers 79.

LES FRKRES DE CONCOURT. loi

et à Horace l'hémistiche que Boilcan a traduit dans son axiome en douze syllabes :

Pour me tirer des pleurs, il faut que vous pleuriez '.

C'est en somme l'opinion presque universellement admise, et que, devant les élégies d'un poète, nous avons tous entendue se traduire par des exclamations dans le genre de celle-ci : « Comme il devait souffrir pour avoir su peindre aussi tragiquement la souffrance ! »

Théophile Gautier avait déjà protesté contre cette théorie, née d'une confusion entre la faculté de sentir, qui procède des nerfs et du ccur, et la faculté d'engendrer, qui procède du cerveau et de l'intelligence. Il avait nié que jamais l'artiste écrivît sous le coup de l'enthousiasme, de l'amour, de la haine ou de la douleur, et il le montrait, au contraire, au moment de la composition, uniquement occupé par la recherche de mots ou de tours de phrases qui rendissent sa pensée exacte, absorbé par le seul effort d'une sorte de travail mécanique'^. Après lui, avec une logique très subtile et très serrée, M. Alexandre Dumas fils avait déve-

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