Art poétique, chant III
2. C'est Gautier qui comparait récrivain, arrangeant ses mots, à un joaillier qui sertit des pierres précieuses, sans qu'intervienne dans son travail aucune excitation violente. La même théorie a été reprise par Baudelaire et par M. Théodore de Banville.
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loppé la même thèse, et, faisant allusion à Molière ou à Shakespeare peignant les tortures de la jalousie ou de l'amour, il avait dit : « Ces hoinmes-là n'ont même pas souffert, dans la vraie acception du mot. Quand on souffre véritablement, on se tait; quand on souffre trop, on se tue; mais celui qui peut donner une forme littéraire à sa douleur, qui peut la soumettre à un rythme harmonieux, qui la discute rationnellement, qui la rature, qui la nuance, qui la ponctue, qui lui adjoint la satire, l'observation, la gaieté pour la mettre en équilibre, qui la fait interpréter par des comédiens, imprimer par un éditeur, vendre par un libraire et lire par tout le monde, celui-là n'a pas souffert. // a bien vu ce qu'il a senti, et il a bien traduit ce qui! avuK »
Sauf quelque exagération nécessaire pour faire ressortir l'idée, on ne saurait dire mieux et plus juste que l'auteur de Mademoiselle de Maupin ou celui de la Dame aux Camélias. Quiconque se trouve sous le coup d'une sensation un peu vive, — quelle qu'elle soit, — ne songera guère à aligner des alexandrins ou à polir des périodes en prose. Quiconque possède la force et la liberté d'esprit indispensables pour composer un poème, un roman ou un drame, aura, pour le moins, cessé de sentir
1. Alexanilre Dumas fils, préface de Diane de Lys, Théâtre complet, t. l".
ce qu'il dépeint, et ne l'éprouvera plus que par souvenir. Quand Musset écrit les Nuits, il y a beau temps que la liaison, dont il est sorti tout meurtri, est terminée et remplacée par d'autres. Quand Victor Hugo, en strophes admirables, raconte la mort de sa fille, l'angoisse première s'est déjà apaisée. 11 le dit lui-même :
...Je fus comme fou dans le premier moment, Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement *,
et ce n'est pas alors, sans doute, qu'il aurait pu créer son ode A Villequier. D'une façon plus générale, et en laissant de côté des exemples aussi violents, on peut soutenir que toute émotion, en dehors de l'excitation intellectuelle, ne sera jamais un auxiliaire au travail de l'artiste, cette émotion fût-elle causée par les douleurs les plus atroces ou simplement par le plaisir de contempler un paysage pittoresque.
Une école a surgi cependant, en cette seconde moitié du siècle, qui, dans le but d'obtenir la réalité vraie, de saisir la nature et l'humanité vivantes, a tenté de reproduire les phénomènes extérieurs aussitôt qu'ils étaient perçus, avec la netteté immédiate d'un miroir renvoyant une image. Vimpressionisme, — son nom l'indique, — ne demandait à
1. Les Contemplalions, liv. IV, pièce iv. — Victor Hugo écrivit l'ode .4 Mllequier quatre ans après la mort de sa fille.
ses adeptes que la capacité de recevoir les impressions multiples qui doivent successivement nous frapper, et de les matérialiser aussitôt sous une forme tangible, sans faire de choix préalable, sans les ranger dans un ordre harmonique, sans les soumettre à cette gestation cérébrale plus ou moins longue pendant laquelle l'auteur, s'il possède la flamme mystérieuse, imprime à son œuvre sa marque géniale et personnelle. Le seul effort intellectuel auquel fut astreint l'artiste, consistait à savoir construire une phrase, s'il était écrivain, ou à connaître le maniement des couleurs, s'il était peintre; la faculté qu'entre toutes il lui fallait tâcher de développer en lui, c'était une sensitivité très intense, très juste et très prompte qui lui permît de ne perdre aucun détail du inonde extérieur.
Si nous faisons allusion à cette théorie assez étrange, ce n'est pas que, par elle-même, elle semble jamais appelée à produire de bien merveilleux résultats; mais elle s'est infiltrée dans le naturalisme contemporain; quelques hommes de talent ont cru devoir en user pour rajeunir les vieilles formules esthétiques ; et puis, surtout, elle plane sur l'œuvre entier de MM. de Goncourt qui, s'ils ne lui ont pas donné sa dénomination, l'ont du moins appliquée pour la première fois d'une manière continue; et l'ont appliquée, chose bizarre ! avec le vague instinct qu'elle était défectueuse, mais entraînés,
presque malgré eux, par les nécessités d"un tempérament anormal.
Ils devinent bien la différence radicale qui sépare chez l'artiste les facultés sensitives des facultés productives.
Ce sont deux cœurs, diront-ils, que le cœur de l'homme et le cœur de l'écrivain '.
Ils ont même l'intuition d'une antinomie possible entre les unes et les autres.
Écrire une chose est peut-être le contraire de la rêver 2.
Et cette vérité qu'ils soupçonnaient, elle leur avait été dite par leurs amis d'une façon qui, au moins un jour, les avait frappés suffisamment pour qu'ils en aient consigné le souvenir dans leur autobiographie romanesque, dans Charles Demailly. Au milieu du flot de conseils que Boisroger (lisez M. Théodore de Banville) débite dans un désordre amusant et spirituel à l'adresse des jeunes gens qui tentent la carrière des lettres, nous relevons ce passage, à première vue paradoxal, au fond singulièrement sage et d'une psychologie très exacte :
On ne conçoit bien que dans le silence, et comme dans le sommeil de l'activité des choses et des faits