Ibid., cil. sxTx
recevait du dehors, leur cerveau devenait incapable de s'astreindre à un travail suivi ; modifié au hasard de la vie de chaque jour, il enfantait parfois, entre deux secousses, un très court morceau : sans souci des transitions, le chapitre s'ajoutait aux précédents chapitres ; il était plus ou moins digne d'intérêt, selon la valeur du phénomène qui l'avait inspiré ; presque toujours on aurait pu le supprimer sans nuire au développement et à l'équilibre général de l'œuvre.
Et ce n'est pas tout. Chacun d'eux devinait en soi de si faibles ressources, et se sentait si peu de spontanéité individuelle, que, dés le début, ils furent tout naturellement conduits à se soutenir l'un l'autre. 11 ne leur semblait pas qu'ils pussent se gêner ; et nous leur devons ce phénomène, unique dans l'histoire des lettres, d'hommes se syndiquant, non pas sur un point particulier, mais avec l'intention d'édifier une œuvre entière, et, qui mieux est, une œuvre d'art. Le fait paraît n'avoir été remarqué par personne, ou du moins on n'y a pas attaché d'importance : peut-être cependant n'est-il pas indigne d'attention, et mérite-t-il qu'on l'examine avec quelque soin.
Non pas que le mode de travail, qui consiste pour deux écrivains à associer deux intelligences qui essayent de se compléter, leur soit absolument spécial ; non pas même qu'il soil très exceptionnel à notre époque de production hâtive et de formidable consommation, où les cerveaux surmenés éprouvent le besoin de s'entr'aider dans leur énorme besogne et où nous voyons la collaboration envahir le domaine du roman et surtout celui du théâtre ; mais il est certain que si elle a parfaitement réussi en ce qui concerne les questions de métier, le fini de la fabrication, elle n'a encore produit, au point de vue esthétique pur, que les plus pitoyables résultats. En dehors des Concourt, aucune création littéraire réelle el durable, aucun grand monument de la pensée humaine ne paraît avoir jamais pu sortir d'une de ces genèses multiples. Ils sont les seuls dont la tentative semble avoir abouti.
Les motifs de l'infériorité incontestable qui s'attache à ce procédé de composition se comprennent d'ailleurs presque instinctivement, sans qu'il soit nécessaire de les analyser. Dès 4838, dans un de ses feuilletons dramatiques, Théophile Gautier les avait fait ressortir en quelques lignes parfaitement justes et sages, si justes et si sages qu'on ne voit guère par quels arguments son opinion pourrait se réfuter : « La collaboration, dit-il, pour une œuvre de l'inteUigence, est quelque chose d'incompréhen-
sible, et dont il ne peut résulter que des produits hybrides et monstrueux, en admettant même que les collaborateurs accouplés soient des gens d'esprit... Le génk est. essentiellement solitaire... C'est une erreur de croire que l'esprit d'un homme puisse s'augmenter de l'esprit d'un autre: l'esprit est, comme l'expérience, une chose d'usage tout à fait personnel et qu'on ne peut transmettre ; la collaboration suppose, d'ailleurs, une critique anticipée et réciproque de chaque auteur ; toute idée est discutée aussitôt qu'elle est éclose ; et le raisonnement lui arrache presque toujours le duvet de l'aile, avant qu'il soit passé à l'état de plume, en sorte que ridée retombe à terre au lieu de s'élever au ciel ; heureuse encore celle à qui l'on ne coupe pas du même coup l'aile et le pied, et qui peut marcher si elle ne peut plus voler'.»
Il est vrai que, dans la préface placée en tête du .Tournai, M. Edmond de Goncourt répond implicitement à la thèse soutenue par Théophile Gautier, et qu'il essaye d'établir entre les évolutions de son âme et de l'Ame de son frère un parallélisme tellement absolu qu'elles arrivent à se confondre en une sorte d'unité. La collaboration n'est plus dès lors le rapprochement de deux intelligences, de deux forces
1. Théophile Gautier, Histoire de l'art dramatique en France, t. 1", c\\. vu.
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dont chacune apporte son contingent à l'œuvre commune ; c'est le travail d'une seule intelligence, d'une seule force agissant en même temps et de la même manière par deux cerveaux indistincts, adéquats, construits sur un moule mathématiquement semblable :
Ce journal est la confession de deux vies inséparées dans le plaisir, le labeur, la peine ; de deux pensées jumelles ; de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul je.
Et pour corroborer leur afhrmation, MM. de Concourt rappellent autre part un fait personnel assez curieux en soi, mais intéressant surtout pour l'étude psychologique de cette âme géminée. Nous savons que leur façon d'écrire consistait à méditer et à arrêter ensemble le sujet d'un chapitre, pour l'exécuter divisément et refondre ensuite leurs premiers essais en une épreuve définitive aussi parfaite quils pouvaient la concevoir. Or, ils étaient parvenus, prétendent-ils, à une telle communion que des phrases presque semblables surgissaient parfois naturellement sous leurs plumes pour rendre l'anecdote, la dissertation philosophique, la description de paysage ou le tableau de mœurs qu'ils s'étaient donné pour tâche d'exprimer; une seule inspira-
tion les conduisait tous les deux en même temps. Sans examen plus ample, si cette spontanéité simultanée n'est pas absolument exceptionnelle, et s'il n'y a pas là en outre le simple résultat d'un long labeur préparatoire, nous nous trouvons en présence d'une anomalie si invraisemblable que la raison se refuse à l'accepter ; selon la logique pure, l'allégation formulée en tête du Journal est inexacte; cette absorption réciproque de deux intelligences l'une par l'autre n'est pas seulement extraordinaire; elle est inadmissible. En réalité, d'ailleurs, elle n'a jamais existé et M. Edmond de Goncourt lui-même le laisse assez clairement entendre, dans une note relative à Henriette Maréchal, où il reconnaît que, si la pièce n'étale pas complètement sur les planches sa vie et celle de son frère, « elle apporte tout le temps leurs attitudes morales... Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du vieux, et de l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent*. » Il est encore plus explicite dans la lettre qu'il adressait à M. Emile Zola, au lendemain du grand deuil de sa vie, et où il établit en termes très nets les divergences du tempérament de chaque collaborateur :
Je suis un mélancolique, un rèvasseur, tandis que
1. Lettres de Jules de Goncourt, Lettre à Flaubert (21 décembre 1865), Note de M. Edmond de Goncourt.
lui était fait de gaieté, de vivacité d'esprit, de logique, d'ironie.
Et il ajoute une phrase qui ébranle en partie la thèse soutenue par M. Paul Bourij,et clans ses Essais de psychologie contemporaine :
Moi, j'étais collectionneur; jetais souvent distrait de mon métier par une babiole, par une bêtise; lui, beaucoup moins passionné pour la possession des choses d'art, était surtout collectionneur par déférence pour ce que j'aimais, par une touchante immolation à mes désirs * .
De ceci, il ressort déjà que les doux: frères ne se ressemblaient ni par les goûts, ni par le caractère, si tant est qu'on puisse leur attribuer des goûts et un caractère fixes. Quand on les examine minutieusement, il semble qu'on arrive à reconstituer à peu près la part de chacun, et on se représente assez bien Jules de Concourt comme une nature artistique, sensible à la forme et à la couleur des choses, épris de fantaisie et de lyrisme, poète en résumé, tandis que M. Edmond de Goncourt, organisation plutôt scientifique, plus froide et plus pénétrante, attiré plus volontiers par les thèses esthétiques, les études de mceurs et les questions sociales, apte à recueillir les manifestations de l'âme humaine
1. Lettre citée par M. Henry Céard dans sa préface aux Lettres de Jules de Goncourt.
comme il recueillait les eaux-fortes ou les dessins du xviii'' siècle, M. Fdmond de Goncourt paraît avoir été moins un artiste et un poète qu'un analyste et un psychologue. Leurs premiers débuts en littérature, composés séparément, et dont rien n'a jamais été publié, indiquent déjà par leurs titres seuls des tendances diverses : pendant que l'un enfante un drame on cinf( actes et en vers, l'autre élabore un lourd volume d'érudition sur les Châteaux de la France au moyen âge '. Somme toute, quoique à la longue ils aient évidemment fini par influer l'un sur l'autre, et par se prêter mutuellement partie de leurs qualités et de leurs défauts, quoiqu'ils se soient très profondément et très souvent modifiés, on [)ourrait jusqu'à un certain point les comprendre dans la classification philosophique, où Balzac faisait rentrer tous les hommes de lettres de notre siècle ; et tandis que le plus jeune serait un ccrivain d'images, l'aîné, par ses prédispositions naturelles et par ses aspirations, se rangerait plutôt du côté de ceux que le grand romancier appelait les écrivains d'idées.
De la combinaison des deux, il y avait donc à première vue, de quoi tirer une unité qui approchât de la perfection, de quoi faire jaillir des œuvres où se fussent reflétées les deux principales faces du