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Préface du Théâtre, Edmond de Goncourt (mai

LES FUERES D K GONCOUUT. 165

gOnie liuiiuiin. En théorie, MM. de Goncourl, par le fait seul de leur collaboralion, devaient se trouver possesseurs d'un merveilleux outil. En pratique, il n'en fut rien; et les qualités spéciales à chacun, mélangées sans être confondues, se heurtèrent en une opposition déplaisante plus souvent qu'elles ne purent se soutenir et s'harmoniser.

Quand on lit un de leurs romans, on ne sait jamais au juste si l'on est en présence d'un ouvrage de plastique et de couleur, ou d'une peinture de mœurs ou d'une thèse sociale. Les tendances descriptives et pittoresques de Jules de Concourt nuisent évidemment aux études psychologiques et morales de son frère en les surchargeant de développements parasites et de longueurs inutiles; par contre, ses qualités d'artiste et de poète, sinon très puissant au moins très délicat, se trouvent étouffées par un esprit plus exact qui les astreint parfois à une besogne pour laquelle elles ne sont point faites. Ils se contrarient l'un l'autre de la sorte, n'arrivent dans aucun sens à créer un livre uni, fort et complet, et nous laissent toujours incertains des sensations ou des pensées qu'ils ont cherché ù éveiller en nous. Ainsi, avec leur tempérament morbide, avec leurs procédés de conception et de travail, ni unité ni fixité, ni consistance possible. Leur nom n'évoque pour la pensée ni un type ni une personnalité définissables.

En dehors de la préoccupation anxieuse de fuir le banal, il n'y a pas, sous la masse de leurs écrits, cette base commune d'inspiration aussi générale et et large qu'on voudra, mais cependant réelle, qui constitue l'homme et qui le distingue d'une machine, d'un appareil photographique. En délinitive, vus d'ensemble, ils apparaissent simplement comme une série de soubresauts psychologiques, d'idées, de sensations, d'accidents, de phénomènes capricieux, qui se suivent en désordre, selon l'enchaînement que leur donne le hasard.

La vraie critique applicable à leur œuvre consisterait en une suite d'annotations, aussi indépendantes les unes des autres que les diverses pages qui leur serviraient de fondement.

Sur un point cependant MM. de Goncourt semblent avoir accusé leur personnalité, et s'être montrés créateurs, au lieu de relléter comme toujours les hommes ou les choses du dehors. Ils ont inventé une forme de style très étrange, très peu en harmonie sans doute avec nos traditions littéraires, mais qui leur appartient bien en propre sans qu'ils l'aient reçue d'aucun maître, et à qui ils ont imprimé leur cachet reconnaissable entre tous. En raison même

de son caractère spécial, elle a été déjà l'objet de controverses sans fin, où ont été commentés, analysés, mis en lumière, ses qualités et ses défauts; les discussions néanmoins ne paraissent pas près d'être closes, chacun s'enfermant dans une théorie absolue, hors de laquelle on ne veut rien admettre. M. Edmond de Concourt, dans la préface de son dernier roman, a très justement réagi contre cette déplorable tendance critique qui emprisonne chaque auteur dans un certain nombre d'axiomes fixes, indiscutables, issus, semble -t-il, d'une sorte d'inspiration supérieure; et proclamant la relativité du beau dans le style — comme en toutes choses — il a indiqué pour but à l'écrivain, non pas l'observation méticuleuse de règles conçues au cerveau des grammairiens, mais au contraire la préoccupation plus haute de quitter la voie banale déjà frayée par les prédécesseurs, la recherche de l'originalité, le souci de ne pas réduire l'art à une éternelle copie de ses manifestations antérieures. Pour lui, évidemment, toute imitation est condamnée d'avance et les pires erreurs restent préférables aux pastiches les mieux exécutés .

Tâchons d'écriie bien, dit-il, d'écrire médiocrement, d'écrire mal même plutôt que de ne pas écrire du tout ; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un patron de style imique, ainsi que l'enseignent les professeursde l'éternel Beau ; mais que le style de La Bruyère, le style de

Bossuel, le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles d'é.uale valeur, des styles d'écrivains parfaits. Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point un écrivain qui ait un style personnel'.

Or, qu'ils aient écrit bien, médiocrement ou mal, MM. de Goncourt ont écrit ; leur langue n'est point la prose banale qui traîne sous toutes les plumes; on peut les accuser de rechercher l'expression des nuances jusqu'à l'obscurité, d'être tombés dans le maniérisme sous prétexte de fuir le vulgaire, d'avoir manqué de fermeté dans les contours, comme si. à force de ciseler leurs périodes, ils avaient fini par en émousser les arêtes vives sous la masse des ornementations. Sur ce dernier point principalement, ils avaient compris d'instinct leur infériorité, et s'étaient astreints à une étude approfondie de Tacite pour donner quelque vigueur à leur phrase, « un peu molle, un peu fluente - ». Malgré ces imperfections — peut-être même à cause de ces imperfections — ils attirent les raffinés de littérature, blasés sur la correction majestueuse et sévère de l'époque classique; si leur manière d'é-

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