Journal des Goncourt, t. I" (3 janvier
forme et le fond. Séparés souvent d'une façon abstraite pour les besoins d'une discussion, ils demeurent inséparables, indistincts dans la réalité, et ne procèdent pas d'une double opération de l'intelligence. Ou bien, si par hasard le fait se produit, l'œuvre ainsi engendrée garde de son origine une tare inévitable, et ne laisse jamais au lecteur qu'une impression douteuse et incomplète.
C'est ce dont >DI. de Concourt sont précisémeiil un exemple. Obligés par la collaboration à discuter au préalable le choix de leur sujet et la manière de le traiter, ils ne pouvaient l'écrire qu'après l'avoir composé entièrement juscjue en ses plus infimes détails; alors commençait pour eux la seconde partie de la besogne, tout à fait indépendante de la première .
Aussitôt le canevas achevé, ils y appliquaient avec plus ou moins d'adresse un style souvent prodigieux par ses nuances ou ses efïets de couleur, mais qui ne fait pas corps avec la trame elle-même, et que l'on sent toujours rapporté. L'idée ainsi se rencontre parfois sous la phrase; elle n'est jamais dans la phrase.
L'une et l'autre, examinées séparément révéleraientelles un incomparable mérite, il leur manquerait encore la qualité suprême de se compléter, de former un tout harmonieux, un ensemble puissant, impeccable, définitif; mais bien plus: ni l'une ni
l'autre ne pouvait a 'priori atteindre à la perfection ; car l'idée qui a été conçue sous une forme misérablement inférieure n'a pas elle-même sa valeur absolue, et la phrase qui ne jaillit pas spontanément de l'idée, et qui se fabrique après coup, a perdu, en quelque sorte, toute vie et toute sincérité, et ne présente plus qu'un arraniïement de mots factice et vide.
Parlant du poète, M. Théodore de Banville dit « qu'il pense en vers, et n'a ([u'à transcrire ce qui lui est dicté, tandis que l'homme qui n'est pas poète pense en prose, et ne peut que traduire en vers ce qu'il a pensé en prose . Aussi ses vers n'ontils jamais plus de mérite que n'en a une version anglaise ou italienne écrite par un Français, la grammaire sous ses yeux et lo dictionnaire à la main ^ » Pour compléter sa théorie, l'auteur des Odes funambulesques eût pu ajouter que le véritable écrivain pense en style littéraire, et conçoit par un seul effort célébrai le fond ot la forme de son œuvre : sinon il exécute sur sa propre donnée le travail d'un enfant sur la matière de narration ou de discours que lui a fournie son maître; il se réduit, comme MM. de Goncourt, à n'être qu'un traducteur, un rhéteur plus ou moins habile; et sa rhétorique, si belle qu'on la suppose, ne saurait jamais atteindre