‹ Les artistes littérairesChapitre 81 sur 160 · Petit Traité de Poésie française, ch. m · texte numérisé non relu

Petit Traité de Poésie française, ch. m

de résultat plus haut que de faire illusion pour un moment et d'éblouir par son brillant superfici(^l.

Et pourtant, malgré ces tares innombrables, il émane des écrits des deux frères une impression esthétique réelle, dès l'instant où l'on a pu s'abstraire d'une composition en tous points vicieuse. En dépit des critiques profondes que la raison suscite contre leur œuvre, elle captive par un certain attrait ; elle pénètre par un charme qui ne s'explique qu'imparfaitement. On y devine, plus qu'on n'y découvre, une valeur cachée supérieure aux apparences; et pour que leur supériorité se dévoile, il faut arriver à des volumes conçus et exécutés dans des conditions spéciales, où tout ce qui constitue leur tempérament artistique, loin de pouvoir leur être une entrave, se tourne au contraire en qualités précieuses.

Dès qu'ils abandonnent les travaux de longue haleine qui exigent une unité et une persistance d'inspiration incompatibles avec leur instabilité nerveuse; dès qu'ils se contentent d'exécuter une série de courts fragments, reflets immédiats d'une impression momentanée, et où la personnalité de

l'auteur n'a pas à s'affirmer d'une manière continûment identique; dès qu'il ne leur faut déployer aucune force productive ; dès qu'ils n'ont rien à imaginer, rien à combiner, rien à équilibrer, aucun ordre à établir, presque pas de choix à faire; dès que leur collaboration devient à peu près illusoire, en raison de la brièveté et de la spontanéité fatale de chacun des sujets qu'ils traitent ; quand, en un mot, ils mettent seulement en jeu les facultés réceptives, à l'exclusion des autres, comme leur sensibilité a été aiguisée jusqu'à un degré de finesse anormale, il triomphent dans un genre peut-être secondaire, mais qui, cependant, a produit des chefs- d'oaivre ; ils écrivent le Journal, ils écrivent Idées et Sensations, les seuls volumes absolument hors ligne qu'à notre avis ils aient jamais donnés.

On y retrouve bien encore, — moins accentuées, il est vrai, — les faiblesses qui déparent les autres ouvrages : nous pourrions môme y voir une confirmation particulière de la théorie générale que nous avons soutenue. Mais l'efTet d'ensemble atteint en définitive est exquis, parfois puissant, souvent très profond et très suggestif. C'est là que nous rencontrerons les descriptions fantaisistes, les tableaux, les paysages les plus parfaits, comme ce « grand enterrement de Watteau par le carnaval de Venise aux dépens de la sérénissime répu-

blique * » ; comme cette pièce en dix lignes, d'une douceur mélancolique attirante, et qu'on pourrait intituler le Ballet des âmes mortes -, comme cette vue de Paris à l'heure du crépuscule-', comme tant d'autres morceaux qu'il serait trop long de citer, des merveilles de délicatesse et de grâce, des poèmes en prose d'une pureté incomparable. — Si nous laissons de côté les virtuosités de plastique et de coloration, c'est là aussi que la pensée obscure, incompréhensible ailleurs, peut-être même absente, se révèle subitement avec une intensité et une hauteur philosophiques qui étonnent d'autant plus qu'on ne les attendait pas chez ces habiles ciseleurs, chez ces écrivains que Théophile Gautier paraissait avoir qualifiés d'une façon juste et complète, en les appelant « les graveurs sur pierre fine de la prose ^ ». — Mais c'est là surtout qu'apparaît, beaucoup mieux que dans Charles Demailly, l'histoire des deux auteurs, de leur entourage et de leur temps.

1. Idées et Sensations, p. 31. — C'est ce même morceau auquel nous avons fait allusion plus haut, et que les deux frères publièrent d'abord dans r Artiste, à leur retour d'Italie, en 1856.

2. Idées et Sensations, p. 19. — Nous rappelons, une fois pour toutes, que la plupart des fragments tirés d'Idées et Sensations pourraient se retrouver dans le Journal.

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