Herder, Philosophie de l'Histoire de Vhumanilé
niers : Çunaçêpa n'est |)as inférieur à l'apothéose de Mouça-al-Kébijr, ni la tragédie d'Hélène au drame des Érinnyes ; le nihilisme ne se révèle pas avec moins d'amertume dans les pièces qui ouvrent les Poèmes antiques que dans celles qui ferment les Poèmes tragiques ; et pourtant, quoique nous ne possédions pas de dates précises, quelques-unes furent composées, selon toute vraisemblance, à des intervalles très éloignés , et devraient porter la marque des oscillations ordinaires chez tout artiste en une aussi longue période : celui-ci, par un rare privilège, semble ne les avoir pas subies.
Si l'on admet donc que le climat de sa patrie, son entourage, son éducation, ses amitiés littéraires ne furent pas sans action sur son développement intellectuel, il faut séparer bien nettement l'époque où le poète se cherche lui-même de celle où il est en pleine possession de son génie, et reconnaître d'abord qu'une prédisposition de naissance le désignait sans doute dès sa première heure aux destinées qu'il a accomplies plus tard. Les causes externes n'ont guère rien changé aux forces latentes chez l'homme, mais elles les ont mises en mouvement et les ont aidées à se produire. Elles ne les ont pas créées, mais elles les ont fait éclore. Une fois qu'elles sont écloses, toute évolution cesse, et une inspiration uniforme préside à la confection lente d'une des œuvres les plus simplistes que
présente riiisLoire des lettres, etdesplus mystérieuses en même temps.
Le futur auteur de Kaïii naquit sous le soleil des contrées équatoriales, dans cette île do la lléunion, perdue au milieu de l'océan Indien, trois lois plus éloignée de l'Europe à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui, et séparée du monde civilisé par des milliers de kilomètres et des mois de navigation. Enfant d'abord, adolescent ensuite, il contempla dans les étroites limites de sa terre natale le spectacle habituel de la plus admirable nature qu'ait enfantée notre globe, et qui alors n'avait pas encore été déshonorée par les prétendus travaux de maladroits défricheurs. Il eut sous les yeux les végétations robustes des régions chaudes, les inextricables forêts sauvages accrochées au flanc des montagnes ou pressées entre les parois des vallées profondes. Il connut les grands sommets aux neiges presque éternelles d'où descendaient les eaux des torrents, et, à côté, les cratères élevés, aux gueules béantes, éclairant les nuits de leurs incessantes éruptions. Plusieurs fois, sans doute, il assista à quelques-uns des effroyables cyclones qui sont la terreur et la ruine de ces pays, et il perçut, avant
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l'àgc OÙ l'on raisonne, la sensation obscure des invincibles forces qui étreignenl l'iionuiie ici-bas et qui pèsent sur sa destinée. Mais, plus que ces tableaux pittoresques ou dramatiques, ce qui dut influer sur la direction de son esprit, ce fut la situation même du morceau de rocher où il vécut sa jeunesse, perpétuellement en face de deux immensités, Timmensité du ciel, l'immensité des flots. 11 s'accoutuma à planer hors des réalités tangibles, hors de l'humanilé et du théâtre de son existence, hors de la vie toujours agissante et mobile. Devant l'espace sans borne, devant la mer aux insondables horizons, son âme s'imprégna d'infini. En une superbe pièce de vers qui, on se demande pourquoi, ne fut jamais rééditée, lui-même a dé])eint ce phénomène psychologique avec des traits si explicites qu'ils valent, dans leur brièveté, les plus longues confessions.
Jo suis l'homnic du calme et des visions cliastcs
L'air du ciel gonfle mes poumons. Dans un repli des mers éclatantes et vastes,
Dieu m'a fait naître au flanc des monts.
Dès l'heure où j'ai marché sur mes splendidcs cimes
L'étornclle création A bercé ma jeunesse entre ses bras sublimes
Et dans sa contemplation.
La première rameur qui me vint cnix oreilles Ne fut pas le mncjlot humain,
Et l'aube m'ii nourri de ses larmes vermeilles Que ma lèvre but dans sa main.
Je me suis abreuvé dans l'urne universelle
D'un amour immense et pieux ; Car je viens du pays où tout chante et ruisselle,
Flots des mers et rayons des cieux !
Le monde où j'ai vécu n'a point quelques coudées ;
On ne le trouve en aucun lieu.
C'est l'empire infini des sereines idres,
Et, calme, on y rencontre Dieu '.
Que M. Leconle de Lisle ait ainsi rencontiv Dieu, dans le sens ordinaire où nous entendons le mot, l'allirmation est peiit-èlre contestable ; sauf en quelques cas très exceptionnels — quand il écrivit, par exemple, son Chemin de la Croix '^ — la religiosité ne semble l'avoir absorbé ni très longtemps ni très profondément. Mais ce qui ressort de son propre aveu, ce que nous avons à en retenir, c'est cet élan qui dès sa jeunesse le porta vers les sphères métaphysiques, vers le domaine des idées, hors de la région des faits, des sentiments ou des sensations. Il ignora l'homme en tant qu'individualité physique, active, passionnelle et pensante, et ne vit en lui qu'une forme plus ou moins esthétique de la substance universelle, forme transitoire et infime d'ailleurs, comparée à ce que notre