Poèmes antiques
et d'éphèbes, qui passent au milieu de paysages presque divins. La joie, la tristesse, la volupté, la souffrance, la haine. — même dans Ka'in où vibre pourtant la révolte avec un réalisme d'une intensité sauvage, — tous ces mouvements de nos âmes, s'ils ne sont pas négligés par le poète, se trouvent transportés chez des êtres d'une essence étrangère, ultraterrestre, purement idéale, et dont les passions immatérielles nVjnt plus avec les nôtres que d'insaisissables rapports. Il semble que l'auteur soit toujours demeuré éloigné de la société de ses semblables, et qu'il ne les ait jamais connus. A vrai dire, ce fut un peu son cas.
L'humanité resta pour lui, jusqu'à l'âge de vingt ans, circonscrite à un groupement de commerçants et de planteurs, avec qui il ne dut jamais entrer en bien intime communion ; leur civilisation offrait une maigre pâture à un esprit déjà hanté par la vision du sublime et possédé d'aspirations immenses. Leur contact, — s'il eut quelque effet sur Padolescent, — n'aboutit sans doute qu'à développer cette aigreur hautaine et misantliropique, dont mille fragments plus tard accuseront la trace. Incompris et isolé dans un milieu pour lequel il n'avait pas été créé, perpétuellement forcé de refréner les bouillonnements d'une âmealtière et dominatrice qu'il tenait de son père, il souffrit, et, par fierté, n'en voulut rien laisser voir. D'autres douleurs s'ajoutèrent aux
tristesses de sa solitude morale et de son ambition inassouvie. 11 en refoula l'expression jusqu'aux plus secrètes profondeurs de son être : jamais un mot ne lui échappa sur les terribles tragédies domestiques dont il fut témoin dans la maison familiale, et qui, il y a plusieurs mille ans, n'eussent pas été déplacées dans le palais d'Atrée. A peine, çà et là, tit-il une allusion ambiguë à un deuil de jeunesse, à im amour que la mort interrompit brusquement, si nous en croyons la dernière strophe du Manc/ij/ :
ilaintenant, dans le sable ai-ide de nus f,M'èves, Sous les chiendents, au bruit des mers,
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, 0 charme de mes premiers rêves ' !
Amour et deuils assez poignants pour que leur souvenir n'ait jamais complètement disparu de sa pensée, et pour qu'il en parlât encore dans son dernier volume, toujours en termes voilés, à la troisième personne, avec une sorte de pudeur de se laisser apercevoir lui-même :
Et tu renais aussi, fantôme diaphane, Qui lis battre son cœur pour la première fois. Et, fleur cueillie avant que le soleil se fane, ]\e parfumas qu'un jour rondjre calme des bois.
O chère Vision, toi qui répands encore, De la plage lointaine où tu dors à jamais, Comme un mélancolique et doux reflet d'aurore, Au fond d'un eamr obscur et glacé désormais !