‹ Les artistes littérairesChapitre 98 sur 160 · Entre autres, un Hymne à Fourier · texte numérisé non relu

Entre autres, un Hymne à Fourier

sieurs fois il eut occasion de voir et d'entendre un écrivain d'assez médiocre envergure, aujourd'hui complètement ignoré, et dont le nom, même à cette époque, n'avait pas franchi un cercle très restreint. Par sa valeur personnelle, Ferdinand de Lanoyc était donc hors d'état d'exercer une action quelconque sur un grand esprit, encore hésitant, déjà formé néanmoins. Mais, élève de Burnouf, grâce à ses études sur l'Inde, grâce à l'enthousiasme avec lequel il les avait conduites, il détenait quelques-uns des secrets d'une civilisation immense, séparée de la notre par des divergences fondamentales, et qui pourtant, depuis un siècle, semble tendre à s'infiltrer peu à peu dans notre monde gréco-latin. Pour le poète qui nous occupe, cette civilisation fut la dernière éducatrice, la plus importante peut-être qui ait pesé sur son avenir philosophique et littéraire; elle lui donna le sujet de plusieurs ouvrages que l'on ne compte pas parmi les moins élevés; elle lui montra surtout la direclion définitive où sa pensée, libre d'entraves, devait se développer et se mouvoir.

De toutes les races qui ont passé sur notre globe, il n'en est pas une chez qui le caractère et le tempérament métaphysiques aient pris, môme pendant une époque de crise, cette prépondérance absorbante qu'ils gardent, d'une manière continue, chez les peuples hindous. iVussitùl (|u'est écouléi' la période primitive et symbolique des Védas, rancien groupe

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do pasteurs aryens, répandu, dans la péninsule, commence une vie étrange, presque inexplicable pour nous, fds de l'Occident, d'autant plus incom[)réhensiblc que les annales du monde ne nous ont jamais fourni un second phénomène qui lui soit analogue. Des millions d^liommes, possédés d'une sorte de mysticisme, rebelles à toute notion de la réalité, se succèdent de siècle en siècle sans presque appartenir à l'existence terrestre ; ils flottent dans le domaine de la pure abstraction. Pour eux, le temps et Tcspace sont abolis. Ils n'ont pas d'histoire : car leur esprit répugnerait à ce labeur de conserver une suite d'actions concrètes oi^i ils ne voient que de vaines apparences. Ils n'ont pas de patrie : car la limitation territoriale, la constitution ])olitique d'une nationalité échappent à leur entendement, et s'ils ont laissé à plusieurs reprises, presque sans résistance, envahir leur sol par des couches successives de conquérants étrangers, eux-mêmes n'ont jamais eu la pensée de s'approprier par la conquête des possessions qui leur étaient indifférentes. Dans leur organisme social, l'individu n'est rien : il se perd dans la caste, entité vague qui représente un des aspects, une des formes de l'humanité. De toutes les théogonies qu'ait enfantées ici-bas la pensée religieuse, la leur est peutêtre celle qui résiste le plus complètement à l'anthropomorphisme. Enfin leur littérature, monstrueuse pour nos cerveaux par sa conception panthéistique.

n'admet giière que l'épopée ou l'ode; sous le nom de théâtre, il faut entendre quelques poèmes dialogues où ne se trouvent ni intrigue ni science des caractères, mais où défilent, comme personnages, des types généraux toujours immuables : le roi, le guerrier, le brahmane, le marchand. Quand cette civilisation sera montée à son apogée dernier, quand se sera imposée la réforme du Bouddha, il n'y aura plus même ni caste, ni divinité, ni culte, ni art; toutes ces antiques abstractions, quintessencjées encore davantage, iront se fondre en une abstraction suprême, et l'univers, la Maya, apparaîtra comme le vide absolu, le néant, le nirvana, terme infranchissable derrière lequel l'esprit ne peut plus rien concevoir. En cet abîme, la vie, l'action, la nature, la matière, la pensée, la mort ne sont que la succession infinie des apparences, des formes irréelles, des songes chimériques, des idées ; l'homme qui sent, qui souffre, qui médite, qui espère, qui travaille, émerge un instant de rien pour retourner à rien, et se résume en un rêve engendrant d'autres rêves.

En dehors de la fascination esthétique, que ce formidable système du monde devait exercer sur une âme d'artiste, il faut considérer que M. Lcconte de Lisle était poussé dans son orbite par plusieurs circonstances diverses. Le ciel de sa patrie, plus clément que celui de l'Inde, en avait cependant la clarté

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et la profondeur terrifianles ; des flots, que n'arrêtait aucun horizon, enveloppaient son île de leur éternelle houle ; et nous avons pris note de l'impression que laissa sur son intelligence la vue de tels spectacles. Or. selon un historien moderne, des causes à peu près identiques présidèrent au développement et à la formation du génie hindou, si bien que, entre l'écrivain du xix'^' siècle et les mystiques d'il y a trois mille ans, un rapprochement semble presque fatal par une sorte de communauté d'origine : « L'immense mer, dit Edgar Quinet à i)ropos des anciens patriarches védiques, Tinimense mer s'étend, i)our la première fois, sous le regard de l'homme ; il boit avidement des yeux l'espace sans bornes; et à la révélalion par la lumière sur les hauts lieux s'ajoute, près des golfes, la révélation de l'infini par l'Océan. La mer primitive, non encore profanée par la rame; un désert vivant, qui rejette lui-même toute souillure, que jamais nul voyageur n'a parcouru ; un ciel terrestre qui se confond par delà tout l'horizon, avec l'incorruptible éther ; un Être incommensurable, à l'haleine de géant; qui tour à tour gronde, murmure, se tait, se meut, s'inquiète, s'apaise, s'endort, et semble créer en rêvant. Quel mystère nouveau ^ ! » La méditation de ce mystère, qui fut sans doute la première étape philoso-

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