‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 12 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

Nous avons signalé plus haut l’apparition sur la scène du monde de ce prince élevé à l’école de l’adversité, réduit, à son grand regret , en sortant des bancs de l’école , à quitter le manteau et la barbe de philosophe pour l’habit de cour et même pour la casaque militaire 2. Nous l’avons montré transformé , dans l’espace de quelques mois , en grand capitaine, en administrateur habile et intègre, se reposant de ses premières fatigues dans ce palais même qui faillit d’abord lui devenir fatal en 358, et lui fut plus funeste encore en 36o, lorsqu’au retour de nouvelles expéditions de plus en plus glorieuses, irrité , selon lui, de la défiance de l’empereur et des satires de ses courti-

i Pour atténuer l'indignation que nous fera sans doute encourir notre irrévérence envers un homme qualifié à juste titre de grand prince digne de gouverner le monde , d’habilo administrateur, etc. , par Montaigne , Bossuet , Montesquieu , Gibbon, Goldsmith, Thomas, etc., nous confessons humblement que , ne voyant pas les choses d’ici-bas d'aussi haut que ces illustres écrivains , il ne nous est pas donné comme à eux de fondre les détails dans l'ensemble. Notre vue bornée , et par cela même plus minutieusement scrutatrice , nous montre ici partout le moteur à côté du mouvement , et nous prive du bonheur d'admirer sans réserve un prince , très grand sans doute à bien des égards , mais dont l'ambition , d’autant plus évidente qu’il mettait plus de soins à la dissimuler, ce qui excite notre controverse, faillit compromettre, sans motifs, le repos, l’existence même de son empire, et détruisit l’effet de ses nobles efforts pour assurer le bonheur de la Gaule. Nous pourrions d’ailleurs au besoin nous appuyer aussisurplusieurs autorités contemporaines de notre héros, et qui , sous quelques rapports , ne seraient pas sans poids : telles que celles de saint Grégoire de Naziance et de saint Bazile, qui, pour nous servir des expressions d’André Duchesne, » n’ont rien omis sur lui (comme vaillans évesques) en leur partie et érudition ; » mais il ne nous appartient pas plus d’invoquer ces témoignages entachés de partialité religieuse que de contester les autres.

a II raconte lui-même qu’à son arrivée dans la Gaule , il s’écria en faisant manœuvrer une légion : « O Platon ! quelle occupation pour un philosophe ! » Il avait été lecteur de l’église de Césarée ( Q ).

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sa

sans, il s’abandonna tout entier à ses rêves d'ambition ; et par un entraînement dont on trouverait d’autres exemples peut-être, même dans notre histoire contemporaine 1 , sacrifia volontairement , quoi qu’il en dise, une gloire pure à une célébrité aventureuse.

Ce serait sans doute ici que devraient être retracées les scènes bien connues, mais qu’on ne nous pardonnerait pas d’omettre entièrement dans cet ouvrage, qui formulèrent la transmutation , accidentelle ou non, du César en Auguste, et préparèrent un nouveau cataclysme religieux et réactionnaire qui tendit à bouleverser de nouveau l’empire à peine remis de la convulsion opposée provoquée par Constantin -, mais comment les reproduire de manière à intéresser tous nos lecteurs? La plupart sans doute les connaissent d’après les historiens anciens et modernes, et ne trouveraient dans nos récits textuels qu’une fade répétition sans attraits. Quant à ceux de nos concitoyens même pour lesquels ces scènes parisiennes seraient documens nouveaux , se contenteraient-ils, en présence du monument qui les rappelle, d’une analyse succincte, sans corrélation avec les faits antérieurs et subséquens ? Dans cet embarras, auquel se joignait le désir de ne pas réduire à la proportion de buste la statue qui doit dominer dans notre péristyle, nous nous bornerons ici à une dissertation analytique en rejetant au chapitre xxx , dans

• Ce ne serait pas , comme on enjugeraparl’ensembledcnotretravail,etsurtout par notre note biographique, la seule assimilation qu’on pourrait établir entre Julien et un conquérant moderne célèbre comme lui dès son jeune âge par ses hauts faits militaires, par son immense capacité administrative , par sa volonté de fer , sa tempérance , comme par l’art de dominer et de captiver les hommes ; et victime, comme lui et comme tant d’autres héros de constitution analogue, de l’insatiable besoin d’occuper seuls la scène du monde. En lisant les textes historiques que nous devons aux compagnons d’études et de gloire de Julien, Libanius, Ammien, etc , et même saint Grégoire de Naziance, le Bourrienne de l’époque, les rapprochemens s’offrent en foule et sans qu’on les cherche. Voir surtout ce qui traite de l’influence de Julien sur ses troupes , dès la première campagne, de la conception hardie et de l’exécution miraculeuse de sa marche, en forme d a steeple chase (chasse au clocher), devienne à Sirmium, des dispositions et de quelques scènes de la campagne de Perse, etc., et des basses rivalités des eunuques de Milan , qu’on pourrait , sous d’autres rapports, comparer au quinquemvirat du Luxembourg.

Il n’est pas jusqu’à la scène d’ovation forcée dont nous allons parler, où l’on ne puisse, à la rigueur , trouver quelqu’ analogie avec la douce violence que l’ami de la liberté , le citoyen dévoué à la république (expressions de la proclamation du 18 brumaire) se laissa faire à Saint-Cloud par ses grenadiers, tout aussi exigeons que les soldats de Julien.

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un article de biographie spéciale , l’aspect d’ensemble de la grande figure de Julien, du point de vue où nous croyons devoir nous placer. En attendant, et pour tout ce qui tient à ces scènes mêmes, que ne nous est-il donné de communiquer à nos lecteurs de tout ordre, pour accroître leur intérêt, la seconde vue rétrospective dont nous nous croyons doué ; de les soumettre à nos hallucinations, à la prédisposition presque magnétique que nous apportons à l’étude des ruines ; de les faire participer à nos reconstructions opérées, il est vrai, sans autres frais que ceux de notre imagination *, puissance qui s’étend pour nous jusqu’à ressusciter les morts pour les scènes d’animation que les monumens nous retracent ! Nous leur dirions ce que nous nous sommes dit à nous-même en parcourant avec recueillement les grands témoins, malheureusement muets, de ces scènes de révolte et d'ovation :

« Ici peut-être se débattirent, dans une âme jeune, noble, fière » et généreuse , mais aveuglée déjà par l’orgueil ou dominée par » l’ambition , des intérêts mondains à face divine, des calculs tout a personnels sous de faux semblans de modestie et de systèmes phi- » losophiques exhumés et devenus inapplicables aux temps et aux » lieux.

)) Ici l’aiguillon acéré des misérables frelons de la cour de Milan 2 » fit bondir le jeune lion dans sa cage 3 , au point d’en rompre les » barreaux pour porter la terreur sur le trône même d’où partaient

» Qu'on juge du plaisir que nous avons éprouvé .en voyant, par le Moniteur du 30 juin 1837 , qu’à propos d’autres frais plus dispendieux , l'orateur éloquent et nécessairement positif que les mandataires du pays ont depuis longtemps choisi pour chef, n’avait pas craint de parler dans ce sens à la tribune même, d’appeler l’intérêt, hélas ! bien tardif, des arbitres de toute destinée soumise aux caprices du budget, sur les ruines de ces grandes ruines que la pensée complète , etc. ; et cela sans être rappelé à l'ordre par son suppléant, et de plus avec un succès dû sans doute à l’étrangeté d’un tel langage en pareil lieu! Combien de pareilles boutades archéologiques auraient pu produire de fruits il y a quelques années encore ! Mais arrière tous regrets inutiles ; sauvons du moins ce qui nous reste !

* Nous renvoyons à l’article Biographie du chap. xxx pour quelques détails sur ces sottes plaisanteries. L’influence qu’elles eurent sur le repos du monde fut une leçon perdue. Dans les temps postérieurs , et de nos jours encore , que de sanglantes mesures furent décidées par un sarcasme !

3 Cette cage est encore intacte dans quelques parties, notamment dans cette belle salle de soixante-deux pieds de longueur sur quarante-deux de largeur et de hauteur ( pl. l,e de ce chapitre), dontlcs voûtes d'arcte existaient à cette époque.

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» les insultes, et pour faire payer à Constance ses lâches bons mots v parla perte de vingt royaumes.

)> Ici s’élaborèrent sans doute les combinaisons de ce drame » commençant à la révolte de Paris, dont le nœud , l’apostasie pu- » blique , suivit de près l’exposition, et dont le mouvement allait » s’étendre à l’univers entier, quand la javeline d’un Scythe en » brusqua la péripétie » -, car ce ne dut être qu’en préparant à l’avance tous les moyens de concilier les joies du souverain pouvoir avec la manifestation d’une sainte horreur pour l’usurpation, que l’humble disciple de Platon, désireux de régner sous ce masque , put, sans l’arracher, marcher à grands pas vers son but.

Constance et sa cour, rassurés sur le sort de la Gaule par les succès inespérés de Julien , étaient revenus à leurs premières dispositions à son égard -, et, soit méfiance motivée sur l’idée que le César qui s’était naturalisé Gaulois 1 visait à l’indépendance, soit jalousie d’une gloire qu’il cherchait vainement à s’approprier2, l’empereur résolut d’amoindrir ses moyens d’influence et de succès, en rappelant de la Gaule une partie des légions pour les diriger sur la Perse. Julien vit le piège et le retourna contre son maître, a Ses troupes , lui manda-t-il , se composent de soldats enrôlés )> sous condition de ne pas franchir les Alpes, et de Gaulois , chefs 5) de famille, nécessaires à la défense de leurs foyers toujours me- » nacés par les Barbares. » Réponse très juste en apparence, noble

1 Julien dit expressément, dans le Misopogon, qu’il était naturalisé Gaulois ; disposition sans doute fort honorable pour nos ancêtres , mais dans laquelle nous ne pouvons yoir qu’un calcul, un moyen de se ménager, par la confiance que cet acte dut inspirer à ses nouveaux concitoyens , un refuge contre les caprices de Constance, ou une chance d’usurpation ; car, né Grec, fier de sa patrie, ainsi que le prouve sa Lettre aux Athéniens , et premier héritier légitime d’un trône dont le siège principal était séparé par tant de provinces des frontières de la Gaule , on ne peut supposer qu’il ait attaché alors une valeur indépendante de ces considérations à ce titre peu flatteur pour ses sujets d’Orient et d’Italie, qui traitaient les Gaulois de Barbares.

2 On trouve un témoignage de cette prétention absurde dans ce fait constaté par plusieurs historiens contemporains, qu'en publiant à Milan les résultats de la bataille de Strasbourg, livrée à plus de deux cents lieues de sa résidence , Constance eut la vanité puérile d’omettre le nom de Julien dans les lettres ornées de lauriers qu’on envoyait aux provinces, de se présenter comme ayant réglé les dispositions du combat, y ayant signalé sa valeur et ayant reçu le roi prisonnier sur le champ de bataille, etc. ( Anxmien , xvr, 12; — Gibbon, chap. xxn),

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philantropie que démentira bientôt le César devenu Auguste. JNe le voit-on pas en effet, quelques mois plus tard, traînant à sa suite, au-delà des Alpes , et jusque dans les sables de l’Arménie , mais pour son compte personnel et contre son souverain d’abord , et ces auxiliaires si rigides sur les conditions de leurs traités, et ces Gaulois si nécessaires à leurs familles , qu’ils laissent cependant à la merci des Barbares pour s’attacher au nouvel empereur jusqu’audelà de sa tombe * ?

Tel fut cependant l’effet de cette adroite réponse , que Julien eut soin de faire connaître , que les légions y puisèrent le motif, ou plutôt le prétexte de leur soulèvement.

La concentration des troupes vers Lutèce, également calculée à dessein1 2, détermina l’explosion.

Que le morne silence qui, de l’aveu de Julien, accueillit ses premières exhortations aux troupes , n’ait pas suffi pour féclairer sur leurs dispositions , c’est ce qu’on pourrait admettre à la rigueur ; mais comment supposer, malgré des protestations qui ne nous irritent que par leur cachet de mauvaise foi, qu avec ses prévisions sur l’issue de cette réunion de troupes , un générai aussi vigilant ait ignoré qu’après le repas d’adieux donné par lui aux officiers , les soldats, excités par le vin et par les regrets de la population , le tenaient enfermé dans son palais qu’ils investissaient de toutes parts?

Quelques pressentimens V assiégeaient cependant en même temps, puisqu’il convient que ce fut au milieu d’un songe où le génie de

1 Pendant la campagne de Perse, Julien ne confia qu’aux Gaulois dont il avait éprouvé le dévouement aveugle l’honneur d’entourer son trône et de veiller sur sa personne. Ils accomplirent cette mission tout entière en rapportant le corps de leur général sur leurs robustes bras, à travers les obstacles d’une retraite, des rives du Tigre ci Tarse en Cilicie, l’espace d’environ trois cents lieues.

2 II est naturel que Julien s’attache à nier cette majeure, principalement dans son Mémoire justificatif ou Épître aux Athéniens, aux yeux desquels il tenait surtout à se purger de tout soupçon d’ambition personnelle ; mais à qui persuadera-t-on qu’il n’ait pas dépendu du César gouverneur de la Gaule , tout puissant alors par ses victoires, de prescrire un autre itinéraire aux troupes ? En supprimant , de son autorité et impunément, en 558, le tribut que Florentius , préfet des Gaules , imposait au nom de l’empereur , il avait donné à son souverain même la mesure de son pouvoir : et certes, s il eût, comme il le dit, redoute les conséquences de la réunion, sur un seul point, de troupes mal disposées, il n eût pas hésité à Couvrir sa responsabilité par une mesure entièrement de son ressort.

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l’empire lui apparut, qu’éveillé par les cris de Julien -Auguste , il invoqua Jupiter 1 d une des fenêtres de notre Palais pour lui demander un présage.

Sans doute ce présage fut aussi favorable que Julien pouvait le désirer, puisqu’ après avoir vainement cherché à se soustraire à l’ovation dont on le menaçait, en se retirant dans les réduits secrets2 du palais dont les portes tombaient sous les coups des soldats, il daigna s’immoler à leurs vœux et courba son front soucieux sous le poids de leur diadème improvisé 3.

* Qu’on nous permette de considérer encore cette invocation, et cette prétendue apparition du génie de l’empire , de la part d’un prince élevé dans les ordres sacrés, et qui assistait bénévolement en grande pompe , quelque temps après , à la fête de l’Épiphanie , qu’il fit célébrer à Vienne, comme une fanfaronnade méditée après coup, pour les Athéniens qu’il prenait pour arbitres, et destinée à se faire pardonner l’usurpation en la rattachant à l’apostasie. Lancé dans sa nouvelle carrière, et s’attendant à avoir à soutenir le choc des armées de Constance , qui marchait à sa rencontre , il dut chercher ses appuis , par tous moyens, parmi les sectateurs de polythéisme , et les lier à sa cause en leur présentant ses nouveaux principes , qu’il émit pour la première fois dans ce manifeste, comme fruit de ses anciennes convictions.

3 Sed cum ad latebras secessisset occultas , etc. ( Ammien, 1. xx ).

3 Julien refusa de ceindre pour diadème une parure de sa femme qui vivait encore, quoiqu'on en ait dit , puisqu’il le déclare formellement dans sa Lettre aux Athéniens ( t. II, p. 268). On prit alors le collier militaire d’un nommé Maurus, qu’on retrouve dix-huit ans plus tard trahissant la cause de Gratien , en laissant forcer lâchement le pas de Sucques, clé de l’Occident, dont la défense lui était confiée.

De tous les historiens qui ont reproduit les détails de ce drame , c’est Eutrope, soldat sous Julien, qui nous semble l’avoir le mieux qualifié par ces mots : consensu militum (x, 15) , ce qui constate un parfait accord entre le général et les soldats. Quant à saint Grégoire de Naziance, il n’hésite pas, à cette occasion, à traiter le nouvel empereur, son condisciple, de rebelle impie ( Orat. in, p. 167).

Ce n’était pas la première fois que l’ambition de Julien se trouvait mise à cette séduisante épreuve. Après la bataille de Strasbourg , son armée l'avait proclamé Jluÿusfeymais, soit qu’il ne se jugeât pas encore digne de la pourpre, ou que les circonstances ne lui parussent pas opportunes , il opposa , sans avoir eu lieu de s’en repentir , une résistance qui dément ce qu’il dit de la nécessité où il se trouva plus tard d’accepter ce titre.

Il avait d’ailleurs pour garantie l’exemple de Constantin, qui, selon son panégyriste Eumène ( vu , 8) , parvint, sans compromettre ses jours, à se soustraire à une pareille ovation enéperonnanl son cheval.

Voir d’ailleurs pour la révolte de Paris : Julianus ad scnatum populumquc Atheniensem, p.282, 283, 284; Libanius, Oratio Parentalis, c. 44-48; Fabricius, Bibiioth.grœc.,t.\U, p. 269-273; Ammien-Marccllin, 1. xx ; Zozime, 1. ni, p. 151-153, etc.

Voir aussi Le Beau, Montesquieu, Goldsmith, etc., année 560; la Vie de Julien, par l’abbé de la Bletteric, et Y Abrégé sommaire, historique et critique de la Vie de cet cm~ pereur, par Tourlct.

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Qu’on ne pense pas que, ce sacrifice fait, Julien soit sorti radieux des barricades; son rôle, encore incertain dans l'attente des dispositions de Constance, et barrière-besoin de se prévaloir de son hésitation , soit près de l’empereur, soit même aux yeux de ses cophilosophes , lui prescrivirent une autre conduite : c’est au fond de son palais qu’il va cacher ses cuisans soucis, et ce n’est que le lendemain, qu’acclamé de nouveau par ses soldats inquiets de son sort , il se détermine à revêtir l'appareil de la majesté impériale *, traite d’égal à égal avec Constance, et se dispose ensuite, après une dernière campagne sur le Rhin, à châtier son rival de ses dédains en prévenant ses attaques.

De cette époque, été de 36o , date l’abandon de notre Palais par celui de tous ses illustres hôtes qui y laissa de plus grands et de plus curieux souvenirs 2.

1 Les soldats, inquiets de son absence, et à qui un centurion avait donné l’éveil, se précipitèrent en foule dans le palais, où ils le trouvèrent vêtu en Auguste : «. Non antea discesse- » runt, quam, acciti in consistorium , fulgentem cum Augusto habitu conspexissent. »

Les rapports entre la situation de Julien , après sa première acclamation , et celle où se trouva Othon après le meurtre de Galba et de Pison, sont des plus frappans. Les scènes sont tellement identiques qu’on pourrait substituer le récit de Tacite à celui d’Ammien- Marcellin, et vice versa, dans cette circonstance notamment où les soldats d’Othon, craignant qu’on eût assassiné le souverain de leur choix, se précipitent en armes dans le palais, demandant à voir l’empereur , qui les harangue : « Militum impetus , ne foribus quidem » palatii coercitus . ostendi sibi Othonem expotulantes, etc. ( Hist., 1. icr, chap. lxxxii).

Quoiqu’on ne puisse s’étonner de voir les mêmes causes produire les mêmes effets, ces analogies circonstanciées restent néanmoins très remarquables.

2 D’après quelques historiens , nous pourrions revendiquer pour les vastes souterrains superposés des Thermes, non moins intacts que la grande salle dont nous donnons la vue, les scènes d’incantation et d’évocation par lesquelles ce grand philosophe payait à l’humanité son tribut de faiblesse.

<( Les présages, les songes, les opérations théurgiques qu’il faisait secrètement avec » Oribase et Evémère, dit l’abbé de la Bletterie ( Vie de Julien, 1. in, p. 162, 163, » année 360), sous la direction d’un pontife qu’il avait mandé de Grèce, promettaient à » Julien les succès les plus heureux , entre autres la mort de Constance.» Ceci rentrerait donc incontestablement dans notre domaine.

De plus, le grand œuvre de la sanctification dont parle saint Grégoire de Naziance ( Orat . iii , p. 71 ) , et dans lequel l’apparition des démons aurait arraché à Julien un signe de croix qui les aurait mis en fuite , appartiendrait également à notre localité , si, comme le disent quelques auteurs, ce fut à la cour des Gaules que fut mandé le grand-prêtre d’Eleusis, directeur de cette fantasmagorie. On sait que ce pontife, loin d’attribuer la déroute de son armée à la puissance du symbole divin , la rejeta sur l’indignation que devait faire éprouver aux agens infernaux l’irrésolution d’un néophyte aussi tiède.

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Vienne, où il passa son dernier quartier d’hiver, fut le point de départ de la plus aventureuse de ses expéditions. Parti sans dispo-» sitions préalables à la tête d’une poignée de braves (yoy. chap. xxx, Biographie ), il s'abattit d’un vol d’aigle aux défilés de l Hœmus , s’assurant ainsi, dès l’abord, l'accès du trône de Byzance, dont l’éclat, quoi qu’il dît, troublait son sommeil, et s'élançant déjà sans doute dans les rêves d’une ambition qui croît avec le succès, sur ces contrées lointaines, théâtre des exploits de ses modèles. Ce fut là que, moins chanceux que Trajan, mais plus heureux que Valérien , ce grand prince, digne d’un meilleur sort, trouva une mort glorieuse et assez prompte pour que le monde chrétien n’ait pas eu à subir toutes les conséquences réservées de son apostasie.

§ iv.

La Gaule ne tarda pas à recueillir les fruits amers que devait produire l'affaiblissement de ses moyens de défense, selon la prévision de Julien lui-même. Toutefois le prestige de ce grand nom, et sans doute aussi la crainte d’une vengeance ultérieure d’autant plus terrible, que Julien donnait la mesure de ses moyens et de son audace par son expédition gigantesque, maintinrent la digue qui ne se rompit qu’avec le fil de ses jours -, mais alors le débordement fut général 1 .

La révolte des Bataves à Reims et le massacre de Lucinien, donnèrent le signal, et malgré la prudence et la valeur de Jovin, maître général de la cavalerie 2 , la Gaule, demeurée presqu’ étrangère au

1 « Dès que la mort de Julien , dit Gibbon, eut délivré les Barbares de la terreur de son » nom, les nations de l’Orient, du Nord et du Midi, se livrèrent à l’espoir du pillage et de « la conquête. Leurs incursions, toujours fatigantes, étaient souvent formidables, etc. »

« Les nations d’Occident, dit Ammien, 1. xxv, ch. iv, furent tranquilles jusqu'à sa mort , » comme s’il eût gouverné le monde avec un sceptre magique. »

2 Les Barbares qui vainquirent Charietton avaient passé le Rhin en janvier 566. Jovin, ce grand général, qui vengea et réhabilita l'honneur du nom romain dans la Gaule à ces époques difficiles, mourut à Reims vers 570. Son tombeau de marbre qu'on voit encore dans cette ville porte un caractère d art qui le ferait remonter à une époque bien antérieure. Pris de court et dans le juste désir d'honorer promptement et dignement la mémoire de son

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règne de sept mois du successeur immédiat de Julien (Jovien) , se trouva menacée de toutes parts, à l’avénement de Valentinien Ier, le premier empereur romain qui ait constamment résidé à ce titre dans nos provinces.

Ici des témoignages irréfragables 1 constatent cette résidence assez prolongée à Paris et dans notre palais 2 dès le commencement de novembre 365. C’est de là qu’il partit pour aller à la rencontre des Allemands, et c’est là qu’il revint incontinent, à la nouvelle des trois victoires remportées dans les plaines de la Champagne par Jovin, empressé de se rendre également dans cette ville pour jouir des éloges de son souverain, et pour recevoir la dignité de consul pour l’année suivante : « Ei post hœc redeunti Parisios post claritudinem » recte gestorum impe.ra.tor lœtus occurrit : cum postea consulem desi- » gnavit » ( Ammien , 1. xxvn) -, c’est là aussi que, pour comble de joie, dit Ammien, Valentinien reçut, dans le meme temps, la tête

général, Valentinien Ier aura sans doute, comme cela est souvent arrivé, dépossédé un héros d’une autre époque pour affecter son sarcophage à la dernière demeure de Jovin.

L’arc triomphal de la même ville, que l’exhaussement successif du sol a transformé en souterrain, ne paraît pas non plus dater de cette époque : il semble plus éloigné, par son style, du règne de Julien, qui d’ailleurs, par toutes les raisons déjà longuement déduites, ne procédait pas comme ses prédécesseurs et ne visait qu'au triomphe de ses systèmes politiques et religieux.

1 Les lois de Valentinien, datées de Paris, sont au nombre de trois et même de quatre, comme l’observe Sauvai (t. Ipr, p. 62), si Morentiacum signifie Montmorency. L’une du 15 des calendes de novembre 565, adressée à Dracon, vicaire d’Afrique, traite : de annona et tributis (Cod. th., 1. xi, tit. i«, leg. xiii, tom. IV, p. 22) ; la2e, datée des ides de décembre, adressée à Cresconius, cornes metallorum , traite : de auri eruendi ex metallis potestate (1. x, tit. x, leg. ni, tom. III, p. 491 ; et la 3®, datée de la veille des ides de décembre, adressée à Rufinius, traite : de numerariis (1. vin, tom. I; leg. xi, t. II, p. 469). On voit quelles sont toutes dues à des inspirations financières.

2 Supposerait-on qu’en arrivant de Milan, Valentinien aurait habité le prétendu palais do la Cité, d’où il aurait, suivant l’idée qui résulte du système de Saint-Foix, ordonné ou surveillé, selon les ordres de Julien, la construction du palais dit des Thermes P Un coup d’œil sur l’état de la Gaule à cette époque, et même pendant le règne de douze ans de Valentinien Ier, suffit pour repousser cette supposition. Ce n’était pas quand les Barbares débordaient de tous côtés et couvraient les plaines de la Champagne, qu’un prince aussi vigilant pouvait songer à se fonder un second palais à trente lieues de leur camp et dans une position dominée et accessible de toutes parts. Plus tard, les soins de la défense de la Gaule absorbèrent tout le temps de Valentinien et le retinrent presque constamment à Trêves ou sur la frontière.

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de l’usurpateur Proeope, dont son frère Yalens lui faisait d’Orient le gracieux hommage : « Illo videlicet ad gaudii cumulum accedcnte , » (juod iisdem diebus Procopii susceperat caput a V alentc transmis- » sum » ( Ibidem )

C’est encore à Paris qu’une députation des notables de la Gaule , éclairés par l’expérience et mieux inspirés qu’ils ne l’avaient été six ans plus tôt en secondant les vues ambitieuses de Julien, obtint de Valentinien qu’il se vouerait tout entier 3 à la défense de nos provinces, mission qu’il accomplit tant par son activité et sa valeur personnelle 3 , que grâce au bras de Théodose , alors général , qui affranchit la Grande-Bretagne et purgea nos côtes infestées par le brigandage des Saxons.

« Valcns connaissait sans doute les habitudes de son frère et le servait selon ses goûts. Conclura-t-on de cette attention que nous pourrions peut-être compter aussi au nombre des hôtes de notre Palais à cette époque, les deux ourses carnassières Mica aurea (Miette d’or), et Innoxia (Innocence) , que Valentinien logeait dans des cages placées près de sa chambre, prope cubiculum suum, et auxquelles il faisait distribuer régulièrement sous ses yeux (Ammicn nous affirme ces circonstances comme documenta verissima ) les membres souvent palpitans des victimes de sa sévérité outrée , de son horreur pour le crime ?

C’est pourtant à ces derniers reproches que nos meilleurs historiens, philosophes et chrétiens, Gibbon à leur tète, bornent l’expression de leurs sentimens et le stigmate de leur indignation sur la conduite de ce prince (R).

Mais, pour faire trêve à nos réflexions personnelles, que nous rejetons à la fin du chapitre, observons, en revenant à nos nouveaux hôtes, que, si l’on plaçait à Paris ces scènes de cannibalisme par procuration, il resterait à déterminer dans quelle forêt voisine l’empereur aurait pu, sans de graves conséquences, faire reconduire X Innocence, lorsqu’il lui rendit la liberté pour prix de ses bons et loyaux services : ut bene meritam in sylvas jussit abire Innoxiam ( Ammien , 1. xxix, c. 3).

s II existe ici un rapprochement étrange : c’était également pour se rendre en Illyric que Valentinien se disposait à partir. Cette province, fière de la confiance que lui avait témoignée Julien, était restée fidèle à sa mémoire ou plutôt à ses principes , et avait embrassé le parti de Proeope, qui cherchait à couper toute communication entre les deux empires. Renonçant à cette expédition lointaine sur les instances de nos ancêtres, Valentinien s’attacha surtout à fortifier la ligne du Rhin en complétant le rempart de forteresses élevées par Drusus et par Julien ; mais ce fleuve, gelé ou non , n’en resta pas moins, comme de nos jours encore, une impuissante barrière contre le dénuement, la vengeance, la convoitise , l’ambition ou la cupidité.

3 II faillit perdre la vie dans une expédition contre les Allemands, en 368, pour s’être lancé trop aventureusement à la tête de quelques hommes seulement. La vitesse de son cheval le sauva, et il n’eut personnellement à regretter que son casque garni d'or et de pierreries que portait son écuyer ; ce que nous notons comme témoignage du luxe des armures et des usages guerriers de cette époque.

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Mais ce n’est plus qu’à Trêves et à Milan, où il alla présider an départ de l’expédition du même Théodose pour l’Afrique, que nous retrouvons Valentinien , de 3 7 1 à 3^5, époque où, dans son expédition contre les Quades , il mit lui-même un terme à sa carrière par ses emportemens dont il fut la dernière victime.

Quoique son fdsGratien, alors âgé seulement de 17 ans, et cependant en possession depuis longtemps du titre d 'Auguste ', ait, dit-on, dans son règne de huit ans , séjourné particulièrement à Trêves, où le retenait le même soin de défendre des états toujours envahis ou menacés5, nous sommes autorisé , par la plupart des traditions historiques, à revendiquer son séjour dans notre résidence 5 mais ce ne sera guère qu’à partir de l’époque qui suivit la proclamation de Théodose-le-Grand, et surtout la soumission des Barbares d’Orient, dont dépendait la sécurité de la Gaule, assurée temporairement par Gratien avant son départ, et qui ne fut aucunement troublé de 3^8 à 38 1 3.

Au fougueux et cruel Valentinien succède donc pour nous un jeune homme élevé, non, comme son rigide père, dans le tumulte des

« Valentinien, pour parer à la vacance que pouvait faire craindre la grave maladie qu’il éprouva à Reims, fit proclamer son fils à Amiens en 367.

3 Dès 378, après avoir complètement battu les Allemands près d’Argentaria (Colmar), Gratien partit pour l'Orient, ravagé parles Gotlis, qu’il savait d’ailleurs aux prises avec son oncle Valens. Il n’apprit qu’en chemin la funeste issue de la bataille d’Andrianople, la mort de Valens et la perte des deux tiers de l’armée de cet empereur. Cette triste circonstance offrit du moins à Gratien l’occasion de montrer toute sa grandeur d'âme dans le choix qu’il n’hésita pas à faire du fils d’une victime de son autorité , pour lui remettre le sceptre d’Orient, dont il repoussait personnellement le fardeau. Noble expiation d’un crime arraché à son inexpérience par les menées du barbare Maximien ! des cendres du général tant de fois vainqueur sous Valentinien, et qui, sacrifié à de basses rivalités, avait payé de sa tête à Carthage la gloire d’avoir sauvé la Gaule et conservé l’Afrique , surgit tout radieux, dans Théodose-le-Grand, le vengeur des affronts de l’empire romain , le seul homme, peut-être, digne à tous égards du legs que lui fit Gratien d’un trône à conquérir.

3 Ce qu’on avait remarqué dans les derniers paroxismes du règne de Julien se renouvela dans cette circonstance : par un accord instinctif plutôt que concerté sans doute, les Barbares attendirent sur le Rhin le signal de leurs chances sur le Danube, et réciproquement.

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camps, mais dans les habitudes des cours, revêtu de la pourpre avant l’âge de puberté, bercé par la morale flexible et par la poésie moins sévère encore du troubadour Ausone 1 , et voué aux exercices de l’équitation, de lâchasse, etc. , qu’on considérait chez les princes comme l’apprentissage de leur carrière de gloire. Toutefois ce n’est, qu’on le remarque, qu’ après avoir rempli dignement son rôle de prince et de guerrier , que Gratien , rassuré sur les dispositions des Allemands, des Suèves et autres peuples électriquement comprimés par les succès de Théodose sur les Goths, se livra, dans notre Palais même % à ses goûts favoris que lui impute à crime l’histoire injuste, comme les hommes qui la font, envers les princes que le succès n’absout pas (5).

On conçoit en effet que, dominé par cette passion, ce prince ait choisi pour ces exercices un champ moins aride que des frontières toujours dévastées, et qu il ait trouvé, dans le palais tout disposé de Lutèce., situé dans une contrée riante et vierge , alternativement boisée et découverte, une belle carrière pour ses ébats contre les ours et les lions.

* La disposition du maître à passer du stoïcisme à l’épicurianismc, manifestée dans une des épigrammcs d’ Ausone :

Stoicus ad partes, has Epicurus habet,

était d’un dangereux exemple pour l’élève couronné devenu indépendant. Le Genton des noces (Cento nuplialis) , et quelques poésies où des idées plus que mondaines se mêlent à des sentimens élevés , peuvent faire rejeter une partie des torts de Gratien sur Ausone, dont lascendant fut tel que, dès l’époque de sa promotion à l’empire, Gratien le nomma préfet du prétoire, d’abord en Italie (577), puis dans les Gaules (578); bientotaprès (579) il l’éleva à la dignité de consul. La lettre d’avis de cette dernière promotion nous a été conservée par Ausone ( voy.Aclio yratiarum,p. 099-756). La famille de ce poète fut également comblée de faveurs.

2 Nous savons que quelques auteurs qui n’avaient aucun intérêt à constater la résidence de Gratien à Paris, se bornent à l’y faire arriver seulement pour y éprouver la défection de ses troupes , réunies alors par un singulier hasard devant cette ville ; que d’autres, tels que le commissaire de La Marre (t. I, p. 86), Mézerai (t. I, p. 484), sans s’expliquer sur la durée de sa résidence proprement dite, ne nous le montrent à Paris qu’en 585, dernière année de son règne ; mais nous nous en tenons aux auteurs dont Gibbon, grand scrutateur des anciennes traditions en toutes langues, a résumé l’expression en disant (chap. xxviq t. VI, p. 540) : « L’empereur , dans sa paisible résidence de Paris, fut informé de l’àp- 3> proche des rebelles : les dards qu’il lançait contre les ours et contre les lions auraient « été employés plus utilement contre les ennemis, etc. »>

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Oo

Voici donc, dira-t-on, les ours revenus dans ce palais, et cette fois en liberté et en compagnie de lions par centaine, centum Icônes , ce qui certainement exclut le séjour de l’étroit palais de la Cité. Au contraire, le vaste enclave nécessairement muré du palais de la montagne se prêtait merveilleusement à ces chasses en champ-clos, comme aux évolutions équestres du prince et aux exercices d’adresse qu’il requérait avant tout des Alains, dont il avait formé sa garde , pour retrouver en Gaule ces manœuvres de Scythes qui bavaient charmé, jeune homme qu’il était, dans son court séjour en Orient. Qu’on nous permette, quant à nous, de nous distraire des sombres idées que nous laissent les scènes précédentes par celle que nous puisons dans la possession d’un prince jeune, beau, brave, loyal, clément, affable, ami des lettres qu’il cultive et des arts qu’il protège et encourage 1 , n’ayant d’autre tort à nos yeux que celui d’avoir cédé trop vivement à l’entraînement de son âge en poursuivant de ses dards les hôtes favoris de son père, et celui, plus irrémissible aux yeux des autres, d’avoir été malheureux par la trahison de ceux même qu’il combla de bienfaits 2 lors de la bataille préparée seulement sous les murs de Paris.

> L’honneur des mesures prescrites pour la conservation des monumens historiques remonte à Gratien. Les historiens, et notamment Le Beau (t. IV, p. 375, éd. in-12 de 1762), parlent de ses dispositions pour forcer les magistrats de Rome à veiller à leur entretien , et de l'heureuse idée qu’il eut d’abolir, en faveur des sénateurs, le droit imposé sur le transport et l’entrée des marbres qu’on tirait des carrières de Macédoine et dlllyrie, afin de faciliter la construction des nouveau* édifices qu’on élevait jusque-là aux dépens des anciens.

Gratien trouva un noble imitateur dans le grand Théodoric, ce roi des Goths, moins barbare en fait d'art que beaucoup d’empereurs romains d époques antérieures et de rois d’époques dites de civilisation; mais ces efforts successifs, dont nous aurons occasion de parler en citant les formules si expresses de Cassiodore, ne firent que ralentir le démantèlement déjà si étendu lorsque Pétrarque le déplorait en poète et en artiste. Qu espérer des lois humaines quand elles ne peuvent protéger même des monumens presqu indestructibles !

a Selon la Chronique de Prosper, qui constate (t. I, p. C25i le séjour de Gratien à Paris, cet empereur, si lâchement abandonné devant cette ville par les troupes qu il opposait à Maxime, fut particulièrement trahi par Mellobaudes, roi des Francs et maître de la milice romaine, en qui il avait mis toute sa confiance. Il faut reconnaître aussi que, par une de ces assimilations que nous ne signalons que lorsqu elles s offrent d elles-mêmes, le prestige du règne de Julien dans la Gaule y avait laissé des germes d opposition contre tout autre système que le sien. Getle conspiration de vingt ans, comprimée par les perplexités du îègne

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Mais celte possession, quelle qu’ait été sa durée, quelque prestige nouveau qu’elle puisse ajouter à notre Palais affranchi de ses scènes de violence et de cruauté % s’entache du honteux dénouement dont notre édifice doit être à la fois témoin et victime , et de là sanglante péripétie qui borna presqu’immédiatement la carrière de cet hôte illustre 2.

§ vi.

Maxime fi âtToms.

Avec Gratien doit apparaître la grande figure de son conseil habituel, de cet évêque de Milan, si fermedans ses convictions, si énergique dans ses prescriptions religieuses, qui soumirent l’empereur d’Orient à l’expiation du massacre de Tliessalonique ; mais après lui qu’y chercherions-nous ? Serait-ce ce misérable Maxime, qui put bien , ainsi qu’on doit F induire de la Chronique de Prosper, venir par forfanterie et après son triomphe sans combat, souiller le lit impérial , mais qu’on retrouve bientôt après au palais de Trêves débat-

île Valentinien et par la gloire des premières années de celui de son fils, tendait à l'explosion, ainsi que le témoigne presque la manière dont Zozime, admirateur de Julien, traite Gratien dans son histoire. La mine, ainsi chargée, n attendait qu'une étincelle, quand Maxime fil son irruption à la tète de cette immense migration bretonne qui fonda l'une de nos belles provinces. Les prétextes de défection ne manquent jamais en pareille occurrence. Devait-on se sacrifier à la défense d'un prince qui, au lieu de s’environner de ses légions toujours, comme on le sait, si fidèles, avait confié sa garde à des Barbares et présidait, vêtu eu Scythe, à des jeux d’adresse , au lieu de se vouer tout entier à la gloire ? etc., etc.

\ Gratien, dit Le Beau (1. xix, p. 3G1, t. IV), avait trouvé le palais (il ne dit pas lequel) plein d alarmes et de terreur, il en fit un séjour aimable : on n’y entendit plus de gémissemens ; on n’y vit plus d instrumens de torture, etc. Félibien reconnaît (t. L«-, p. ig, 19) que Gratien habita effectivement Paris : il ajoute même qu’il paraît en avoir chéri le séjour, et que c est de son temps que date 1 épiscopat de saint Marcel.

2 Gomme tout prince exempt de remords et de crainte, Gratien fut abusé jusqu’à la fin. Moins conliant, il eût pu se retirer directement vers Théodose, qui n’eût pas manqué d’assurer la restauration, au moins temporaire, de son bienfaiteur, et qui fut réduit à le venger. Mais, abusé par les protestations de fidélité du gouverneur du Lyonnais, Gratien laissa à Andragathine le temps d’arriver et d’exécuter les ordres sanglans de Maxime.

Cette triste solution diffère à notre honneur de celles où, dans des circonstances analogues, la défection procéda par sauf-conduits pour les princes malheureux.

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tant les intérêts de son usurpation avec l’héritier de sa victime 1 ? Serait-ce, après le règne déjà trop long de Maxime 2, puni enfin en 388 par Théodose de son insatiable ambition, son successeur légitime, le faible Valentinien II? Non, c’est à Vienne que, dès 392, on le voit succomber à une première velléité tT énergie , sous le lacet d’Arbogaste ( Grégoire de Tours , 1. xi , c. ix). Quant à ce dernier usurpateur, proclamé sous le nom du rhéteur Eugène, son secrétaire, l’épée toujours victorieuse de Théodose ne lui laissa sans doute pas le loisir de s’asseoir dans notre Palais (3g5).

Les traces que nous nous efforcions de suivre se perdent ici et pour longtemps, sans qu’il soit possible , jusqu’à 465, époque du siège de Paris par Ghildéric, d’assigner, avec quelqu’ apparence de certitude, d’autres hôtes à cette résidence impériale que des préfets ou généraux romains. Parmi eux peut-être fut Stilicon, tuteur du fils de Théodose, et vaillant ennemi du gascon Rufin et du maure Gildo, venu en Gaule lors de ses explorations pour raffermir la ligne du Rhin , ou suppléer par nos ressources aux approvisionnemens de Rome que Gildo menaçait de ne plus expédier d’Afrique *, ce n’est pas dans le règne de vingt-huit ans d’Honorius qu’il faut supposer une Seule apparition de ce prince dans la Gaule : « Ce fils de )) Théodose, dit Gibbon, ayant passé sa honteuse vie dans son palais » (de Milan jusqu à 4 02 , de Ravenne ensuite), étranger dans son pays » et spectateur indifférent de la ruine de son empire. »

De ce règne, d’ailleurs, date la rupture des barrières qui séparèrent longtemps la barbarie de la civilisation. L’invasion générale de la Gaule en 4°6, et sa désolation en 4°7? dont saint Jérôme 3 (t. I ,

1 Voir, dans saint Ambroise (t. II, ép. xxiv , p. 888-891), le récit que fait ce prélat de ses ambassades à Trêves., pour stipuler près de Maxime les intérêts de Faustine et de Valentinien II, restés à Milan. Quant au séjour de Maxime à Paris, voir la note À a.

2 C’est sous son règne, en 385, que saint Martin vint à Paris, centre de la mission qu il accomplit à la tête de ses moines, d’après les édits de Théodose, pour extirper le paganisme de la Gaule, au moins dans ses manifestations monumentales. Cette mission lut incomplètement remplie, malgré le zèle digne de Chrocus que Sulpice-Sévère prête à ces pieux démolisseurs, puisque Childebert et Radegonde furent obligés, ainsi que nous le dirons plus loin, de revenir à la charge.

3 La nomenclature qu’il donne des peuples entraînés par ce débordement est effrayante. On y trouve les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Erules, les Bourguignons , les Saxons, les AHemauds et les Francs, qui, depuis cette époque, 11c sortirent plus de la Gaule.

Stî

LE PALAIS ROM AT??

p. c>3) nous a fait un si terrible tableau, substituèrent la confusion à l’ordre, de la Baltique aux Pyrénées.

Vainement y supposerait-on la présence de ces souverains temporaires que proclamèrent et massacrèrent successivement , selon les anciennes traditions, les soldats romains livrés à leurs propres inspirations par l’abandon delà courdeRavenne, tels que Marcus, Galien, ce Constantin, soldat obscur qui ne dut son élévation qu’à la conformité de son nom avec celui du premier empereur chrétien-, Jovinus, Sébastien et Attale; le temps même leur manqua pour venir consacrer leur titre éphémère ou retremper leur orgueil dans le palais des empereurs -, rien n’indique d’ailleurs cette profanation, non plus que l’occupation même de Lutèce fortifiée alors par un de ces peuples Goths, Francs, Bourguignons, qui, vers la fin du règne d’Honorius, obtinrent de ce prince d’occuper dans la Gaule des établissemens fixes et indépendans qu’ils tendirent toujours à accroître jusqu’à l’absorption définitive de tous par un seul, leur confusion dans l’unité franque (T).

Mais une ombre que nous aimerions à y évoquer, une gloire que nous pouvons y rattacher par des présomptions, à défaut de preuves, serait celle du patrice Ætius, longtemps maître de la Gaule, où ses talens, sa valeur et son activité firent revivre quelque temps le prestige du nom romain 1 . Peut-on douter, en effet, que ce grand général n’ait eu maintes occasions d’occuper ce palais central, lorsqu’on le voit successivement , dans un parcours de douze années , sauver Arles et Narbonne assiégées par Théodoric, traverser la Somme à la nage pour surprendre Clodion au milieu d’une fête nuptiale , et, de concert avec son ancien ennemi Théodoric et ses deux vaillans fils , faire lever à Attila le siège d’Orléans, pour ensuite confondre dans les plaines catalauniques l’orgueil de ce fléau de Dieu , de ce prétendu roi des rois 2 ?

» Valentinien III le paya de ses services en lui plongeant dans le cœur son épée, vierge de tout autre exploit : Gratien, également ingrat envers Théodose , ne fut pas du moins à la lois son juge et son bourreau.

2 De ce que, grâce, dit-on, à l’efficacité des prières de sainte Geneviève (Fila S. Genov., éd. in-8, Paris, t. X et XI), Attila ne jugea pas à propos dans sa marche précipitée cependant (V Aurel iamim sur duro Catalaunum , de suivre , comme ligne plus droite, la voie

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11 est évident par ce qu'on sait de l’influence que la vierge de Nanterre exerça dans nos murs dès cette époque (45 1) que , lors du frôlement de cette ville par les Huns, dont les Parisiens redoutaient tant le contact plus immédiat, Paris était affranchi de tout joug barbare , et soumis , sous l1 autorité bien pâle des Romains, à une juridiction plutôt sacerdotale que politique. Le siège de cinq ans que nos ancêtres soutinrent contre Childéric , qui ne parvint à s'en rendre maître qu’en 47 et retourna mourir à Tournai en 48 1 , ajoute à ce témoignage et doit faire supposer en même temps que ce roi dut faire son quartier-général du palais des empereurs, placé précisément dans la ligne de circonvallation des assiégeans, et à distance raisonnable de l’enceinte fortifiée restreinte alors nécessairement à l’île de la Cité.

Bientôt à ces traditions enveloppées de ténèbres , l’histoire vient on substituer de positives en nous montrant ce palais longtemps négligé, devenu le séjour de notre premier roi chrétien.

§ vu.

Clovis (soit Clodowig 1 pour qui tiendrait au rigorisme historique et paléographique) ayant succédé à Childéric, comme roi des Francs (Francks encore si l’on veut), s’était emparé de Paris dès 4q3 ; mais,

romaine, dont les traces existent encore jusqu’à Paris , ne doit-on pas inférer qu’Ætius et ses alliés temporaires, les Goths, les Saxons, les Bourguignons, les Francs, durent prendre cette route même pour atteindre plus promptement dans les plaines de Champagne les Huns, qui, ravageant tout sur leur passage, n’auraient laissé aucun moyen de subsistance à une armée aussi formidable que celle d’Ætius? Une seule communication n’aurait d’ailleurs pas suflî pour deux armées si nombreuses, à ne les évaluer que par leurs pertes, sur lesquelles les historiens ne varient qu’entre le chiffre de cent soixante mille et celui de trois cent mille.

• On sait que le ch n’étant joint au nom que pour exprimer l’aspiration gutturale des Allemands , le Chlodoweus de Grégoire de Tours répond à Lodovcus, Lodoin, Loris ou Louis en changeant le v en ». Quant à la restitution des noms tudesques primordiaux, défigurés par des historiens honteux sans doute de la tache originelle de nos rois, nous n’avons pas cru devoir l’adopter dans cet ouvrage, et ce par un scrupule tout personnel. Appartenant par notre âge à la génération qui s’éteint, et pour laquelle le flambeau de l’histoire raisonneuse

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toujours obligé de promener sa francisque et sa bannière aux abeilles d’or sur divers points de son royaume, meme depuis que la défaite de Syagrius et la victoire de Tolbiac l’avaient constitué paisible héritier des Romains, ce ne fut qu’en 607 qu’il quitta sa résidence de Tours, où sa nouvelle ferveur 1 l’attachait au tombeau de saint Martin, pour venir faire de Paris la capitale de son royaume , fier sans doute de déployer son luxe barbare dans un palais tout rempli des souvenirs des maîtres du monde.

Le fier Sicambre qui, en 496, avait courbé la tête sous fonction2 de saint Remy, suivit, sous un autre rapport encore , l’exemple de Constantin , en élevant aux saints apôtres saint Pierre et saint Paul la basilique qui fut sa dernière demeure, édifice placé depuis sous l’invocation de sainte Geneviève, et dont on trouve encore des vestiges *, mais quoi qu’en dise Du Breul ( p. 201 de l’édit, de 1639), Sauvai et beaucoup d’autres historiens, et même notre savant contemporain, M. Walckenaer, nous ne pensons pas qu’il ait habité à Paris d’autre palais que le nôtre (JT).

Nous pouvons donc en toute assurance , en nous restreignant à notre spécialité , montrer ce féroce Franc Salien adouci par le contact de Clotilde et par l’immersion de Reims, revêtu de la pourpre qu’Anastase lui confia avec la dignité de consul, et s’occupant avant nous de placer dans le Palais romain les trésors d’art et , d’or¬

ne luit que depuis quelques années, nous n’avons pas voulu bégayer ces formules, nouvelles quoique renouvelées des Teutons, en même temps que nous suivions sous d’autres rapports les allures de l’école routinière qu’il ne dépendait pas de nous de dépouiller à si peu de frais. Il faudra donc que Clodowin , Hilperik , Brunchilde , Gondebald , Ode , etc., ainsi que les Alamands , les Karolings et autres, se résignent à conserver quelque temps encore sous notre patronage leurs surnoms séculaires , à gémir , si l’on veut , sous le poids de cette souillure qu’effaceront bientôt, avec tant d’autres, les nouvelles lustrations baptismales des écoles historique, philosophique, symbolique, éclectique, etc.

1 Cette ferveur était toute de sentiment , car on raconte qu’il interrompit un récit pathétique de la mort de Jésus-Christ, en s’écriant : « Que ne me suis-je trouvé là à la tête de » mes Francs, j aurais venge son injure : injurias ejus vindicassem ( Frédégairc , Epilom. , » cliap. xxi dutorn. II, p. 400). »

- Ou cérémonie analogue qui forçait à courber la tête , car fonction proprement dite ne fut en Usage qu’à partir du VI« siècle.

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févrerie chrétienne qu’il conquit sur les Goths apporta à. Paris et rendit aux églises, exemple que suivit Charlemagne pour les dépouilles de même nature accumulées par les Huns dans un château de Pannonie 2 . Qui nous empêche de voir aussi Clovis faisant couvrir les murs encore debout de notre Hôtel de ces étoffes précieuses dont étaient tapissées les rues de Reims lors de sa marche triom-r phale et baptismale 3, à la tête des trois mille néophites entraînés par son exemple, ou de le supposer présidant dans leur enceinte aux exercices ddiarmonie de ce chanteur célèbre , habile à s’accompa-; gner de la guitare que, sur sa demande , Théodoric lui avait expédié de l’Italie, de tout temps , comme on le voit, source de nos plaisirs en ce genre? Mais si , malgré nos convictions, ce n’est que dans l’illusion que nous pourrions ici puiser nos preuves (wuVla note U), voici venir un règne immédiat qui nous en fournit de moins contestables.

1 Thésaurus Alarici a Tolosa auferens securn Parisius duxit {Frédégaire , apud Du chesne, tom. I, p. 750).

Nousdonnerons au chap. vii ( orfèvrerie ) quelques détails sur ce trésor des Goths, en partie évacué surl’Espagne. Ce que Clovis put rapporter à Paris ( Grégoire de Tours, 1. xr, c. xxxvm) des soixante calices , etc., pouvait encore suffire à l’ornement de plusieurs dressoirs. Il avait, chemin faisant , opéré quelques restitutions expiatoires , notamment en faveur de la basilique de Saint-Martin-de-Tours : mulla munera basilicœ beali Martini tribuit {Gesta Francorum , chap. xvir), et avait fait en même temps de grandes largesses au peuple de la même ville.

2 Nous aurons aussi occasion de parler de vases sacrés et autres objets précieux dont Attila avait meubléson palais de bois, et que, par un sentiment qu’on n’explique pas de la part desHuns et qui diffère de la méthode de nos barbares contemporains, ses successeurs conservèrent religieusement pendant plusieurs siècles. Selon Eginhard , ces objets, retrouvés par le duc Eric, en 797, dans l'expédition contre les Avares ou Huns de la Pannonie dans la résidence royale de Chagan , furent répartis entre diverses églises et les seigneurs compagnons d armes de l’empereur. Engilbert , abbé de saint Riquier , fut chargé du lot destiné à Sain t-Pierre de Fiome ( Eginhard et Le Bœuf, p. 401).

Le monde fut ainsi vengé deux siècles et demi plus tard des ravages d’Attila.

Tota in hoc bello Hunnorum nobilitas periit , iota gloria decidit, omnis pccunia et congesti ex longo tempore thesauri direpti sunt.

3 Velis depictis adumbrantur plateœ ecclesiæ ( Greg . Tur,, 1. ii, c. xxxi).

4 Citharœdum etiam arte sua doctum , etc. {Lettre de Théodoric à Clovis , Dom Bouquet, t. IV, p, 5 ).

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