XV
Rechercher ce que celle propriété de Henri, le concierge-chambellan , devint depuis 1218 jusqu’à l’époque où l’ordre si célèbre et si riche de Gluny en fit l’acquisition pour la consacrer à la résidence temporaire de ses abbés, serait au-dessus de nos forces et sans doute aussi de la patience de nos lecteurs.
Bornons-nous donc d’abord à rappeler ce que nous avons dit sommairement à ce sujet dans nos Notices sur P Hôtel de Cluny j etc., que, d’après divers auteurs, cette propriété, nommée pour la première fois palais des Thermes dans un titre de 1 i38 1 , après avoir appartenu successivement dans ces intervalles à Jean de Courtenay, seigneur de Champignelles % et à l’évêque de Bayeux , aurait été acquise vers i34o par Pierre de Châlus, abbé de Cluny -, ce qui est d’ailleurs constaté par la chronique de cette abbaye -, et, pour nous renfermer ici dans ce qui constitue plus évidemment la ruine romaine, disons rapidement que l'absorption par la nation de 1789, des propriétés conventuelles, etc. , divisa ce qui était resté uni , depuis quatre siècles et demi, dans les mains de l’ordre de Cluny (la salle des Thermes et l’Hôtel de Cluny), bien que depuis fort longtemps il ne les conservât l’un et l’autre que comme propriétés productives louées emphytéotiquement -, que l’emphytéose de l’Hôtel de Cluny s’étant trouvée éteinte, le domaine national s’empressa de mettre en vente et d’adjuger à vil prix cette propriété si remarquable, et que, quelques années après, la salle des bains, louée 2,000 f., fut concédée par un décret irréfléchi de septembre 1807, à l’hospice de Charenton 3 que le tonnelier, locataire des hangards qui avaient abrité des empereurs, poursuivit longtemps sa paisible jouissance entassant fûts sur fûts jusqu’à la vendange, époque qui permettait
» C’est une lettre du roi Louis Vit, relative à l'hôpital Saint-Benoit, où l’on Ht : «Eleenio- » synæ bcati Benedicti quæ sita est in suburbio Parisiensi juxta locum qui dicitur Thermo* .» Il n’est pas étonnant que Louis VII , qui ne pouvait employer le mot de palais royal pour un édifice qu’il n’habitait pas, en eût cherché la désignation dans la partie la plus caractérisée.
» Voir chap, n, Hôtel de Cluny.
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du moins aux rares archéologues de ce temps de venir se rendre compte de l’effet de cette salle, et de la différence qui pouvait exister entre un balneum romanum et les célèbres établissemens de Poitevin et de Vigier -, mais que , vers 1820 , une noble pensée 1 , bien faite pour sauver l’édifice , faillit le perdre et le perdit en effet aux yeux de ceux qui , comme nous , sont pénétrés de l’importance de cet axiome du Goth Théodoric : Et nova simili antiquitate producas ( formula curæ palatii ). Arrivé, que nous sommes, à l’état actuel de l’édifice, nous n’avons pas besoin de redire quel flot d’indignation artistique soulève chaque jour, depuis ce temps, le contraste révoltant qu’offre la pesanteur de ces masses écarries et d’un ton si froid auprès de l’appareil léger et à zones rouges de la construction romaine, comme s’il n’existait chez nous aucun moyen de se procurer des briques analogues pour revêtir au moins les noyaux de constructions destinés au soutènement du comble : et ce comble , puisque nous y voilà, comment le regarder sans dégoût, comment en parler sans colère ? Qui pouvait penser qu’un architecte chargé de garantir une relique d’art irait emprunter ses dessins aux plus lourds abris de nos halles à bestiaux? Si, ce qui ne nous est pas prouvé , il était à propos de substituer une toiture préservatrice à l’enduit de terre végétale qui chargeait depuis si longtemps la voûte d’arête , sans l’endommager , n’existait-il pas d’autres procédés moins repoussans , tels qu’une calotte de fer recouverte en plomb avec déversoirs, etc. ?
Aussi la stupéfaction fut telle, que le conseil municipal de 1 83 1 ,
1 C'est à M. Quatremère de Quincy qu’011 la doit. M. le duc de Cazcs, alors ministre de l’intérieur, l’accueillit avec l’ardeur et le zèle dont il lit preuve pour l’exécution de toutes les pensées d’art ; M. Raoul-Rochette , si digne de participer à ce qui tient à la science qu’il professe avec distinction , Gt le rapport ; le roi lit les fonds ; toutes difficultés paraissaient levées : pourquoi faut-il qu’une commission , composée cependant de nos illustrations spéciales pour l’objet, ait, comme il arrive toujours, laissé faire, sans jeter probablement un seul coup d’œil sur les travaux qu’elle était chargée de diriger ! car à qui persuadera-t-on que ce soit avec l’assentiment de MM. Denon , Fontaine, Gérand, Quatremère de Quincy , Alexandre Le Noir, ou même d’un seul de ces habiles artistes, que se soient élevés ces piliers massifs de pierre de taille, et cet horrible bandeau, plus horriblement couronné encore, qui écrasent l’appareil romain, et placent, contre tout principe d’art et de goût, la légèreté à la base et la pesanteur au sommet? Le tout pour la modique somme de 125,000 fr, payés par le ministère, plus 40,000 fr. dépensés par la Ville.
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voyant clans cet édifice, ainsi déguisé , une masse informe à abattre plutôt qu’un monument à conserver, recula devant la proposition d’allouer à l’hospice de Charenton son annuité de 2,000 fr.
C’en était fait de ce beau débris du palais de nos rois , quand, informé à temps , le hasard nous permit de contribuer peut-être à interjeter appel de cette décision.
Grâce aux bonnes et habiles dispositions de M. le préfet de la Seine , grâce aussi aux convictions que le rapport si intéressant de M. le conseiller municipal Boullay de la Mcurthe a fait pénétrer dans les esprits, l’orage est dissipé, l’édifice est sauvé, et il ne s’agit plus que d’aviser à la destination qu’il recevra sans cloute plus tard 1 {A a).
1 Nous espérons qu’un des prcmieis soins de l’administration municipale sera de rendre a ces beaux restes leur caractère original , ce qui peut se faire à peu de frais sans compromettre leur solidité. Un autre soin tout national, et que nous sommes toujours étonné de ne pas voir remplir par nos sociétés savantes, serait de donner au concours la restauration , ou plutôt la restitution sur papier de ce palais , d’après les murs et les subslructions existans. Caylus avait dit positivement (t. II, p. 275) : «Nous savons que les bûtimens du palais » s’étendaient jusqu’à la rivière, caron trouve au Petit-Cliâtelct (distant deccnt-quatre-vingt- 3> deux toises en lignes directe) des arrachemens de murs antiques auxquels on est conduit 3) depuis la salle qui subsiste par des piliers de fondation et des voûtes; on les découvre 3) plus ou moins éloignés les uns des autres, et selon celte direction, dans les caves des mai- 3j sons qui occupent aujourd’hui cet ancien terrain. » Ces indications , confirmées par de nombreux témoignages, obtenus surtout lors de l’établissement des égouts, 11e méritentelles pas qu’on s’y arrête? Et quel travail à la fois plus commode par la facilité qu'on obtiendrait des propriétaires des caves environnantes , plus à la portée des jeunes étudians de notre école d’architecture et plus intéressant pour notre capitale surtout? L’ensemble du système romain pourrait se compléter en même temps, puisque le tracé de la voie romaine d’Àurelianum , passant par Issi , a été conservé. Des recherches postérieures à celles accidentelles de 1544 , où l’on trouva les premiers tuyaux de conduite de l’aqueduc d’Arcueil en creusant des tranchées pour défendre Paris menacé par l’armée de Charles-Quint , ont fait découvrir tout le parcours de cet ancien aqueduc, destiné à alimenter les bains, et dont Jacques Debrosses a suivi à peu près la direction, à en juger par la bouche d’eau d’Arcueil existant de temps immémorial dans le mur latéral de l’Hôtel de Cluny donnant sur la rue.
M. Albert Le Noir, qui a déjà si habilement exploité ce terrain , s'occupe d’un grand travail sur le palais des Thermes en général ; et M. Jollois , ingénieur en chef de Paris , dont l'ardeur pour les recherches suri’art antique ne le cède qu’à son habileté consciencieuse dans la direction de nos travaux modernes, opère aussi de son côté; il a même découvert des parties de l’aqueduc au-delà d’Arcueil, et il pense, comme nous, que la restitution dont nous parlons serait une mesure qu’on ne peut trop se hâter de prendre, chaque période de retard ajoutant aux difficultés.
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Mais, quelle que soit cette destination, espérons qu on s’occupera bientôt, selon les vœux souvent exprimés il y a plus de quarante ans ", de déblayer ses abords et de faciliter l’accès de cette belle ruine, à laquelle il ne manque que d’être placée à une des extrémités de la France, et loin de toutes communications, pour devenir le but de nombreux pèlerinages, pour être commentée et dessinée dans toutes ses parties et sous toutes ses faces.