I-’hÔTEL HE CLUNY
thélemy, le président Debrosse, etc., n’éveillèrent en France aucune nouvelle sympathie qui s’y soit révélée dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, bien qu’on fût en pleine possession alors des grands et savans produits de notre Encyclopédie bénédictine, notamment du beau tribut payé par Montfaucon, ainsi que des magnifiques publications étrangères de Ciampini, de Muratori, de Winckelmann %
d’athéisme , homme supérieur à tant de titres et universel , s’il en fût , avait sans doute considéré ces études auxquelles , à l’occasion , il se montre des plus étrangers , comme indignes de ses soins ou contraires à ses principes dissolvans , ce qui dut interdire à ses savans disciples , même pour leur grand enfantement encyclopédique , une carrière où le maître avait dédaigné de marquer l’empreinte de ses pas ; aussi le mouvement imprimé par Montfaucon et Caylus fut-il sans résultat réel. Il ne produisit, de la part de Sainte- Palaye , de Bonami et d’autres savans , que quelques curieuses dissertations enfouies dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions , où ils reposaient depuis long-temps en paix , lorsque le ravivement des études archéologiques est venu les remettre en lumières.
* En 1717, l’année même où Anne-Claude-Philippe de Tubières, de Grimoard, de Pestels , de Lévi , comte de Caylus , marquis d’Esternay , baron de Bronzac , conseiller d ’ honneur-né au parlement de Toulouse, colonel des dragons , etc., fils d’un lieutenantgénéral des armées du roi , menin du grand dauphin, etc., etc., sacrifiait, à l’âge de vingtcinq ans , le plus bel avenir aux chances d’une illustration moins périssable, la femme d’un pauvre cordonnier, de la petite ville de Steindall , dans la Marche de Brandebourg, donnait le jour à Jean-Joachim Winckelmann ; et quarante ans plus tard, ce frêle rejeton d’une souche si obscure, après s’être soumis aux plus rudes épreuves pour soutenir à l’hôpital son père besogneux et infirme , brillait dans Rome de tout l’éclat que donne le savoir uni à la modestie, dans l’intimité des illustres cardinaux Albani et Passionei, des ambassadeurs d’Angleterre, des princes d’Anhall et de Brunswick, dans les plus étroites relations avec le savant Mcngs, le chevalier d’Azara et le célèbre collecteur baron de Stosch, et sans oublier, comme il le dit lui-même , son métier de maître d’école, il jetait les fondemens de l'édifice sublime et colossal (l 'Histoire de l'Art), heureusement terminé, lorsqu’une mort cruelle et précoce ( il fut assassiné à l’âge de cinquante ans ) vint priver le monde savant des autres travaux qu’il pouvait espérer de l’illustre bibliothécaire du Vatican.
Partis de points si distans, ces deux pèlerins de l’art, Caylus et Winckelmann, accomplirent, presque dans la même période de temps , leur grande mission , mais avec la différence d’autorité et de succès qui distingue l’amateur de l’artiste, le grand seigneur, zélé sans doute, mais nécessairement voué aux distractions mondaines, du laborieux artisan de sa propre renommée.
Si , dans ce noble concours, où abstraction fut faite des rangs et positions sociales que la science nivelle, la palme du succès est demeurée au fils du cordonnier de Steindall, resté l’oracle des antiquaires européens , quand Caylus et même Montfaucon ne sont cités qu’avec défiance, c’est que Winckelmann, indépendamment de ses connaissances plus étendues et plus variées, eut pour lui la méthode et l'éloquence, mère delà conviction. Au lieu de se borner à de sèches nomenclatures , â de froides dissertations purement didactiques , il poétisa l’art monumental , et sans négliger d'expliquer scs phases depuis l’essai du bloc
l’hôtei, de cluny.
de Maffei, de bosio et d’un grand nombre d’autres érudits, italiens surtout, qui, à défaut de surfaces saillantes dans les monumens de l’antiquité, interrogeaient leurs substructions et se plongeaient vivans dans le séjour des morts pour recueillir, quelquefois en rampant au milieu des décombres, de nouveaux vestiges de l’art ancien.
La preuve négative de notre longue indifférence sur ces matières résulte de la solution de continuité qu’on remarque , en fait de publications archéologiques, entre Caylus et d’Agincourt1, qui, l’un et
à peine dégrossi jusqu’à la perfection de la statue idéale, sans omettre les causes physiques, morales ou politiques qui favorisèrent ou retardèrent chez diverses nations le développement de ses germes divins, en présence du beau dont il se montre enthousiaste, presque fanatique, il monte sur le trépied, dicte l’admiration et laisse le lecteur embrasé du feu sacré qui le dévorait lui-même. L'un de ses soins, les plus rares dans de pareils enseignemens, fut de dégager les avenues du sanctuaire de la science des ronces que tant d’autres y entassent à dessein; c’est ainsi, pour en revenir au motif de cette digression , que, dans l’avertissement qui précède son ouvrage intitulé : Remarques sur l’Architecture des anciens , il démontre, par des considérations, dont nous aurons peut-être à nous prévaloir, que l’étude de l’architecture n’est pas indispensable pour l’appréciation et le classement des travaui de cet art.
• Et cependant ce dernier, né en 4730 , fut contemporain et ami de Caylus dont il suivit les erremens ; mais Seroux d’Agincourt, que M. de la Salle, son ami, nous fait si bien connaître dans la vie qui précède le grand ouvrage de V Histoire des Arts par les Monumens , avait également débuté par la carrière des armes, et s’était laissé aller ensuite aux douceurs du régime financier , en acceptant une place de fermier-général. Il ne publia que plus de quarante ans après les derniers ouvrages de Caylus , qui mourut en 1765 , ses premiers travaux sur l’art, fruits, il est vrai, de très longues recherches.
Si , dans l’intérêt même de son bel ouvrage , espèce de continuation de celui de YVinckelmann, on doit applaudir à la détermination que prit d’Agincourt d’aller, comme il fit dès 4777, le méditer sur le sol inspirateur de l' Italie , et en présence des monumens, qui formeront toujours les types principaux d’une grande histoire de l’art, qu’on nous permette de regretter l’influence que celte absence , malheureusement sans bornes , eut sur nos enseigneinens nationaux et sur l’existence d’un grand nombre de monumens, victimes plutôt de notre ignorance et de notre incurie que de nos fureurs. Seul héritier des grandes et généreuses traditions, d’Agincourt, s’il eût écrit son histoire de l'art dans la France, qu’il habita jusqu’à l’âge de quarante-sept ans , n’eût pas manqué de mettre plus en relief qu’il ne l’a fait, entraîné par le changement de régime et par la fascination de Tiraboschi et autres Italiens, ses études sur nos arts nationaux et les résultats de la longue fréquentation des Saint-Non , Mariette, de Tersan , etc. De même, qu’au lieu de laisser inculte ou livré chez nous à une exploitation désordonnée le domaine de Montfaucon, de Caylus , il eût sans doute cultivé ces semences conservatrices , et n'eût pas , comme l’auteur des Antiquités Nationales , provoqué plutôt qu’empêché la destruction de nos monumens religieux, en les traitant d’œuvres de barbares, de repaires de fanatiques et de fainéans.