‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 25 sur 41 · I. HOTEL DE CLUNY · texte numérisé non relu

I. HOTEL DE CLUNY

1 autre, n’ont d ailleurs traité de l’art français que très secondairement, et la preuve positive se déduit de l’état où Millin 1 reprit cette science et du vague de ses leçons comparées aux enseignemens substantiels de Quatremère de Quincy, Eméric-David, Raoul-Rochette, CharlesLenormant, viviliés par l’aspect temporaire du musée Le Noir.

L’écrivain qui, par la nature et l’ importance de ses ouvrages, forme la liaison la plus étroite entre l’époque où professait Millin et la nôtre, Dulaure, ne se montre pas plus imbu que scs devanciers immédiats de notions fondamentales, sans lesquelles on ne saurait assigner aux monumens surexistans, après de longues épreuves, les divers caractères successivement imprimés par le besoin de masquer les cicatrices du temps et des hommes, ou par les altérations dues à nos goûts si variables. Dans son insuffisance à cet égard, le nouvel historien de Paris et environs, très instruit d’ailleurs, se garde bien de décomposer l’ensemble actuel des anciens édifices qu’il fait souvent apparaître sous leur aspect primitif, sans égard aux modifications successives qui les ont dénaturés. Il suit, à cet égard, la méthode commune à tous les anciens historiens de localités, qui, cramponnés aux chartes de fondation exhumées des layettes municipales ou ecclésiastiques , et champions intraitables de la pureté virginale d’édifices tant de fois maculés, s’obstinaient naguère encore, avant

Malheureusement encore, les jours néfastes qui survinrent alors que d’Agincourt venait de trouver dans le protectorat de Louis XVI un mode de publication selon son cœur, interposèrent une épaisse barrière entre la France et l’un de ses plus dignes enfans, qui, mort à Rome en 1814 , n’a pu , quoique octogénaire , jouir complètement du succès de son ouvrage, retouché par MM. Dufourny , Fouillet et Eméric-David, et dont les dernières livraisons n’ont paru qu’en 1823.

» Né en 1759, Millin aurait pu, à la rigueur, combler presque toute la lacune existant entre les publications de Caylus et celles de d’Agincourt; mais, livré d’abord à l’étude de l’histoire naturelle , le fondateur de la société linnéenne , auteur à dix-sept ans, n’entra qu’à trente ans dans la carrière archéologique; encore y débuta-t-il trop tôt, si l’on en juge par l’imperfection de son premier ouvrage, publié de 1790 à 1798, sous le titre ambitieux d ’ Antiquités Nationales , litre que rien ne justifie, pas même l’origine des monumens, modernes pour la plupart , et encore moins ses dissertations purement démagogiques. Mais, après avoir failli payer de sa tête son temps d’arrêt dans la pente révolutionnaire, Millin, successeur de l’abbé Barthélemy au cabinet des médailles, épura ses enseignemens à plusieurs égards, et prépara, par la publication de ses voyages et par la création du Magasin encyclopédique , l’état actuel de la science.

i/hôtël DJg CLUNY.

que la lumière de la science n’eût dessillé leurs yeux., à nier les altérations les plus évidentes que les annales du pays avaient omis de consacrer, aimant mieux rejeter, par exemple, sur une aberration de l’art, telle zone ogivale logée entre deux autres, à plein cintre, dans tel monument dont la fondation remonte au XIIe siècle, que de dépouiller l’arcature supérieure de son auréole byzantine, pour n’y voir que le cachet de renaissance précisant l’époque de la dernière reconstruction.

Dulaure s’est posé d’ailleurs plus en contemptor ternporis acti , en chroniqueur jaloux de nos vieilles gloires et en historien de parti, qu’en archéologue -, plus en continuateur de l’auteur des Antiquités Nationales , et des Prudhomme et la Vicomterie, ces trop célèbres annalistes des crimes des rois, reines, etc., qu’en imitateur de Montfaucon, de Caylus, Winckelmann -, il avait sagement calculé que les faits matériels, et surtout scandaleux, puisés dans Belleforest luimême, et épars dans Corrozet, Nicole Gille, et les autres historiens de Paris déjà cités, enrichis du tableau, par époque, des scélératesses privilégiées, inhérentes, selon lui, à toute caste royale, princière, noble ou religieuse, comporterait, pour les lecteurs de notre temps, un intérêt tout autre que l’alphabet des styles et des appareils de construction. Bien lui prit, en effet, de s’être épargné le soin, dont la plupart de ses nombreux lecteurs ne lui eût tenu aucun compte, de décomposer chaque édifice historique, au lieu de ne l’envisager que dans son caractère général. Il lui eût fallu des études qui ne convenaient plus à son âge pour établir cette sorte d'affinage dont on trouve de beaux résultats dans des publications plus récentes , et qui consiste à distinguer, dans chaque ancien monument, la gangue primitive des matières surajoutées, à séparer l’alliage du métal pur et à faire la part ou, pour suivre la métaphore monétaire, le départ des divers élémens constitutifs *. Toutefois, dans l’espèce

■ Un seul exemple donnera la mesure du peu de soin qu’a pris Dulaure d’éclairer les traditions historiques si abondantes qu'il a recueillies dans son système, par quelques recherches dans l’histoire de nos arts.

Après avoir tracé, dans sa neuvième période, les tableaux physique, civil et moral de Paris, depuis le règne du roi .Tcan jusqu’à celui de François Ier, il dit en terminant (t. III, p. 302 ) : « Les beaux-arts suivirent les lettres dans leur marche progressive sous Louis XI u et Louis XII, l’architecture, la sculpture recevaient des améliorations sensibles, etc. »

l’hôtel HE CLUNT,

dont nous traitons, Dulaure, en ne s’arrêtant qu’au galbe principal de notre édifice, ne s’est guère écarté de plus de cinquante années de l'époque que nous allons assigner à l’Hôtel de Cluny, et nous devons même ajouter, dans notre impartialité, qu’en faisant remonter cette construction au règne de Charles YII^ au lieu d’attendre, pour nous en doter, ceux de Charles VIII et de Louis XII, il aurait pu se prévaloir d’une autorité respectable, la Gallia Christiana % et exciper,

Puis il ajoute comme seul témoignage de ces dernières améliorations : « Paul-Ponce, ha- « bile statuaire, exécutait sous ce dernier règne des ouvrages que les artistes de nos jours » ne désavoueraient pas. »

Or, pour peu que l'historien eût consulté ou Vasari ou plus facilement encore l’excellente dissertation deM. Eméric-pavid sur Paul-Ponce Trebalti, dans la Biographie universelle, il aurait reconnu que Y habile statuaire, auquel il fait généreusement les honneurs de notre gloire artistique de cette époque, ne vint en France à la suite du Primatice qu’environ quinze ans après la mort de Louis XII , et que c’est à des compatriotes, dont nous aurons occasion de citer les noms et les travaux (note F), qu’il appartint de créer, dès la fin du XVe siècle, surtout pour la sculpture, la peinture sur verre et celle des manuscrits, une école française très remarquable qui succomba bientôt sous l’engouement de François Ie>- pour l’art exotique, et ne reparut que sous Henri II.

i On y lit aux pages 1158 et 1159 du tome IV, sur Jean de Bourbon, 42e abbé de Cluny, qui succéda à Oddo II de la Perrière, mort le 2 novembre 1455: « Johannis III de Bour- » bon, filius naturalis de Johannis, 1 ducis Borbonii, abbas St-Andræ deVillanova secus

5> arenionem et episcopus aniciensis . ipso die obitus decessoris in abbatem Cluniacensem

» postulatur 1456.... Construxit hospitium seu domum Cluniacensem Parisiis ad » Tliermas. »

Mais, selon toute apparence, cet abbé, qui se démit entre les mains du pape en 1480 de la direction de l’abbaye de Cluny pour se retirer dans le prieuré de Saint-Renobert, où il vécut jusqu’en 1485, ne fit que commencer les constructions de l’IIôtel de Paris, lesquelles furent reprises de fond en comble , comme nous l’établissons plus loin, par son successeur immédiat Jacques d’Amboise.

La chronique de Cluny ne comprend pas cette construction parisienne dans l’énumération des travaux dont elle fait honneur à l’abbé Jean de Bourbon, envers lequel elle se montre d’ailleurs (page 1679 et suiv. de la bibliothèque) plus explicite et plus libérale encore : « Yir rarissimus, dit-elle, solidus, verax et simplex, domi benignus, in victu suo » parcus, in cultu, ut Dei servos decet, modicus, divinis mysteriis et oralionibus sedulo in- » tentus, temporis æstimator admodum avarus, otii expers vixit, monasteria, ecclesias, « hospitalia, castra, domosque illorum ædificavit, nonnulla etiam collapsa in pristinum sta- » tum restituit. » ,

La chronique divise en quatre parties les obligations de l’ordre envers cet abbé, qui dirigea l’administration de l’ordre pendant vingt-neuf ans et un mois.

1° D’abord sous le rapport des travaux d’art pour la reconstruction d’une nouvelle abbatiale, pour la réparation et couverture eu bois et en tuiles d’ardoise de Bretagne de quatre

l’hôtel de clvny.

en outre, de la presque similitude d’aspect qu’offrent l’hôtel construit à Bourges, par Jacques Cœur, argentier de Charles VII, et celui que nous habitons. IMtons-nous toutefois de dire que cette espèce de constatation que personne n’était tenté de contredire, jusqu’à nous, ne saurait résister aux témoignages bien plus positifs que nous allons produire.

Il nous faut , dans ce but, reprendre le Palais romain au point où nous l’avons laissé au chapitre premier, après que sa partie habitable, autre que celle affectée aux bains, eût été transformée en hôtel.

Lorsqu’en i a i B Philippe- Auguste eut fait à son chambellan Henri, moyennant un cens de douze deniers parisis (à aai taillés dans le marc valant 54 sols 7 deniers), le gracieux abandon du Palais des empereurs et des rois ses prédécesseurs, cet édifice, délaissé comme palais de rebut depuis la dévastation des Normands, ne tarda pas à commencer une nouvelle ère de splendeur et de gloire, si, comme tout l’indique, il fut habité dès une époque assez voisine de cette concession et pendant longues années par la noble famillede Courtenay, de descendanceà la fois royale, comme postérité de Louis- le-Gros et impériale par le fait

grands pinacles du monastère, pour la réparation de bas-côtés de l’église et d'une chapelle en pierres carrées en remplacement de celle de Saint-Eutrope, etc., et pour de nombreuses constructions dans le prieuré et dépendance de l’ordre;

2° Pour l’ordre et la régularité qu’il introduisit dans l’administration des biens et dans les habitudes du monastère ;

3° Pour les dons somptueux qu’il fit à l’église de Cluny, parmi lesquels on cite les images de saint Pierre et saint Paul, contenant 220 marcs d’argent fin et pur, et deux béni&iers pesant 12 marcs, un reliquaire d’argent doré enrichi de pierres précieuses, huit candélabres d’argent de 2 pieds, quatre encensoirs, deux calices, etc., deux cent soixante-douze pièces d’ornemens religieux et d’autres vêtemens de damas rouge, jaune, blanc, de velours, de panne, etc., diverses pièces de tapisserie, « in quibus passio Domini nostri Jes. Ch. » pulcherrissime est impressa intermixtis iilis sericeis cum filis lanæ bonæ et finæ in >. vultibuset manibus imaginum in eisdem parmis impressarum; »

Et 4° A. raison des riches dons en livres et ouvrages divers qu’il fit au couvent , suivant un catalogue très curieux à consulter, d’abord en ce qu’il donne à peu près l’idée de la composition d'une grande bibliothèque de cette époque, puis par la distinction des volumina in pergameno bene et decenter scripla et illuminata et religala, de ceux in papyro imprcssoscu in impressione, nécessairement en assez petit nombre ; car, même en 1485, époque de la mort de Jean de Bourbon , qui, dès 1480, s’était démis d’une partie de ses soins , l’imprimerie n’était exploitée en France que depuis peu d’années, comme on verra au chapitre vu.

l’hôtel de cluny.

de l’occupation du trône de Constantinople par trois de scs membres l. Tel était l’avantage qu’offraient pour l’habitation ces masses persistantes que, délaissées ou non, elles restaient toujours prêtes à

1 Jean Du Tillet et surtout Dubouciiet, dans des recherches qu’il dédia à Louis XIV en termes qui durent irriter la superbe de ce monarque si ombrageux sur les questions de suprématie, ont bien établi la filiation royale de celte lamille dont l'histoire consacre la splendeur impériale trop tôt déchue. Quant à la longue possession de notre Hôtel par cette illustre maison, c’est dans une charte de 1324 et dans un arrêt du parlement de 1331, libellé en latin , que nous en avons trouvé la constatation. La charte concerne la vente faite à M. Pierre, évêque de Bayeux, par Jean et Pierre de Courtenay, du Palais des Thermes, pour le prix de 500 livres parisis ( d’or sans doute, car en parisis d’argent, à 3 fr. le marc, ce prix ne représenterait guère que 18,000 fr. de nos francs) , lequel Palais, disent les vendeurs, « fut jadis notre chier seigneur et oncle, M. Robert de Cour- « tenay, archevesque de Rbeims, et mon chier seigneur et père, M. Jehan de Courtenay, » seigneur de Champignelles. »

L’arrêt intervenu sept années plus tard , nécessairement par suite de licitation, statue « à l’occasion du retrait ( résidence ) du Palais des Thermes entre Robert de Courtenay et » Philippe de Trie son cousin. »

L’indivision de cette propriété ainsi constatée au moment de la vente en 1324, remontait donc au moins à la possession bien antérieure de l’archevêque de Pœims ( Robert ) et du seigneur de Champignelles (Jehan), tous deux fils et nécessairement héritiers de Guillaume de Courtenay, seigneur de Champignelles, compagnon de saint Louis en terre sainte, mort en 1280.

On pourrait même induire de l’intervention à l’acte de Robert de Courtenay et de Philippe de Trie, que ce retrait était, antérieurement à sa possession par Guillaume, un manoir de famille, car le seul Courtenay du nom de Robert que Moreri et les autres généalogistes mentionnent comme vivant en 1331, appartenait à la branche des seigneurs de Tanlai, issus de Pierre de France. Ce Robert avait pour père un Guillaume de Courtenay, autre que le seigneur de Champignelles qui vivait également au XIIIe siècle. Quant à Philippe de Trie, cousin dudit Robert, scs droits ou prétentions devraient provenir du mariage de son grand-père, Renaut de Trie, 1er du nom, celui au fait duquel Joinville, en son chap. xxxvr , cite un beau trait de loyauté de Saint Louis (il lui rendit le comté de Dammartin, malgré l’avis de son conseil et quoique le sceau de l’acte formant engagement fût presque entièrement brisé), avec Marguerite de Courtenay, fille de Guillaume, seigneur de Champignelles et sœur de Robert et de Jehan de Courtenay, mentionnés dans la charte. L’un de ces frères, Jehan, seigneur de Champignelles, combattit à Monsen-Puelle en 1304 et mourut en 1318; mais ce ne fut qu’en 1323, époque de la mort de Robert, l’archevêque de Reims, qui sacra les rois Louis Hulin, Philippe-lc-Long et Charles-le-Bel, que la double succession, en ce qui concerne les Thermes, fut ouverte au profit de leur fils et neveu Jehan et Pierre de Courtenay.

Qu'on saisisse ou non le Cl essentiel de cet écheveau généalogique que nous dévidons de notre mieux , il résulte, pour nous du moins, de ces titres authentiques que, pendant une grande partie du XIII- siècle et dans les trente premières années du XIVe, l’ancien Palais des empereurs et des rois redevint la résidence de famille des descendons de Louis-le-Gros

l'hôtel de cluny.

abriter les générations successives moins exigeantes que nous, il est vrai, pour Y appropriation et le comfoH ; mais quelle plus noble réhabilitation pour le vieux Palais et quelle plus digne préparation à sa prochaine destination, purement religieuse, que le séjour de ces paladins, compagnons d’armes de saint Louis 1 et de Philippe-le-bel !

et des empereurs de Constantinople , et sans doute aussi celle de ces empereurs même , avant leur départ pour l’Orient, ou pendant leur séjour près la cour de France (A).

Le seul doute que nous laissaient nos recherches sur l’entière possession de ce Palais par cette noble famille dans les premières années du XIV® siècle , résultait d’un titre de 1313 relatif à la queulelte , payée pour la chevalerie du roi Loys ( fils du roi Philippe-le-Bel ), où on lit : « L’encloistre Saint-Benoist d’une part, et de l’autre le Palais des Thermes de jj l’hôtel Robert-Roussel », d’où on aurait pu conclure qu’une partie du moins dudit Palais portait le nom à.' hôtel Robert-Roussel ; mais nos doutes ont été dissipés par la belle publication de M. Géraud , « le livre de la Taille de Paris sous Philippe-le- Bel », où nous trouvons, p. 161 : « Robert-Roussel compris pour 24 sous dans la queste de la Grant Rue » Saint-Benoist ou renc par devers Saint-Ylaire. » Ce qu’ajoute en note M. Geraud, p. 329, « que le nom de Grand Rue Saint-Benoist s’appliqua jusqu’en 1416 à la portion » de la rue Saint-Jacques voisine de l’église Saint-Benoiet , indiquerait alors qu'on de- » vrait entendre par ces mots le Palais des Thermes de l’hôtel Robert-Roussel » , que le rôle dont il s’agit comprenait la perception à faire depuis ledit Palais donnant presque sur l’entrée dudit encloître, jusqu’à la partie delà rue Saint-Jacques, communiquant à l’église Saint-Benoît.

Nous livrons cette conjecture pour ce qu elle est aux futurs explorateurs de notre sol parisien ,

Dont le champ se peut tellement moissonner Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.

Nous ajouterons seulement à l’appui de ce que nous avons dit au chapitre Ier, que l’entrée principale du Palais des Thermes donnait au sud sur la rue dite aujourd’hui des Mathurins, que M. Géraud confirme cette disposition, page 328, dans la note de la page 161, à propos de la rubrique de la taille intitulée : «du palais des Thermes, tout contre- » val jusques à la Grant Rue, j> en faisant observer que cette rubrique ne pourrait s’expliquer s’il s’agissait d’une entrée par la rue de la Harpe , mais devenait naturelle, appliquée à l’entrée de la rue des Mathurins et à la partie de cette rue comprise entre cette entrée à l’occident et la rue Saint-Jacques à l’orient.

Des preuves plus positives encore surgiront bientôt , sans doute , de la publicité que M. Jollois donnera à la découverte par lui récemment faite de nouvelles salles romaines, situées sur la rue même des Mathurins , n° 22, dans lesquelles sont cloisonnés les palais de nos étudians ; mais il ne nous appartient pas d’anticiper autrement sur cette publicité : « suurn cuique. »

i Peut-être la prédilection que nous accordons aux héros de Joinville sur ceux de Ville- Ilardouin et de Froissard tient-elle à l’intérêt que le premier de ces écrivains a su jeter sur ses récits, aux grandes et décisives perplexités qu’il retrace en s’y plaçant toujours comme acteur, témoin, ou interlocuteur, et surtout à la figure héroïque , si grande par sa simplicité même, qui se meut si librement en son drame dans une allure invariable et surhumaine. Tou-

l/uÛTEt DE CtüNV.

Aucune trace précise de constructions de cette époque ne nous

jours est-il que nous n’avons jamais su nous défendre d’une vénération, peut-être trop exclusive, pour tout ce qui se rattache au règne du saint roi, que les éloges sans réserve de Voltaire , et l’admiration non moins désintéressée, sous le rapport religieux, de notre grand historien M; Guizot, vengent suffisamment des absurdes imputations deDulaure, qui ne voit en lui qu’un superstitieux, un fanatique, un presque moine, qui, voulant faire des hommes pieux, fit des hypocrites.

Lorsque, par exemple, nous n’oserions contester que des intérêts étrangers à ceux de la religion aient pu influer sur les premières et dernières croisades, guerres toutes d’agression, partant entachées d'injustice par cela seul, il ne pourrait entrer dans notre esprit que les deux malheureuses expéditions de saint Louis aient eu d’autre mobile que l’accomplissement du vœu formé après une grave maladie ( voy . Joinville, chap. lviii) , par ce prince qui, en Marc- Aurèle chrétien , selon la belle comparaison de M. Guizot dans son Cours d’ Histoire moderne, « fit de ses croyances morales la seule règle de sa conduite. »

Ce ne sont plus ici des populations tout entières se ruant sur l’Orient à l’appel des papes ou de leurs mandataires pour déplacer leur malaise, briser leur servage et chercher des chances de fortune sur des plages inconnues, mais de sages et vaillans princes, de puissans et modestes barons, instruits par une funeste expérience du sort qui les attend, et cependant dociles à la voix de leur roi qu’une grande pensée religieuse anime, s’arrachant résignés, eux et leurs vassaux, qu’ils soudoient, à leurs familles, à leur fortune, pour faire à leur souverain un rempart de leur corps : témoin ce que raconte naïvement Joinville, qu’en repassant devant son château au retour du pèlerinage qu’il fit pieds nus et en chemise à Blecourt, etc., portant l’écharpe et le bourdon, « il n’osa tourner ses yex vers Joinville, » parce que le cuer ne m’altendrisist du biau chastel que jelessois et de mes deuxenfans. » Aussi distingue-t-on , dans les innombrables prouesses qui signalent le courage des croisés des diverses époques, la valeur opportune , l’intrépidité froide et raisonnée de saint Louis et de ses compagnons d’armes, de la bravacherie aventureuse de certains pourfendeurs jurés de l'ost de Godefroy de Bouillon et de Philippe-Auguste.

Citons, puisque l’occasion s’en offre, quelques témoignages de cette nature du courage si différente de la valeur bouillante des chercheurs d’aventures, en commençant par les exemples donnés par le roi lui-même :

« A l’arrivée de Louis IX devant Damiette, dit Joinville, bien que tout son conseil fut i> d’avis qu’il demeurast en sa neif, ne voultnullui croire, ains sailli en la mer tout armé, « l’escu au col , le glaive au poing et fu des premiers à terre. »

<i Au part qu’il fit de la Massoure, dit ailleurs cet historien , il résista également à l’avis » de son conseil d’abandonner l’armée et de se rendre à Damiette, quoiqu’il eût double » tierceine et menoison moult fort et la maladie de l'ost en la bouche, si li en avinst ainsi, » dit le naïf chroniqueur, que par la maladie qu’il avait, il lui convint le soir couper le » fonz à ses braiez. »

Citerait-on un élan de courage plus sublime que cette réponse à son conseil, qui , au retour de Palestine , le pressait de quitter la neif, chargée de huit cents personnes, et qui ne pouvait plus tenir la mer. « Se Dieu plait je ne mettrai jà tant de gent , comme il a céans, en péril » de mort, ainçois demourrai céans pour mon peuple sauver ! » Et si l’on veut juger de l'abnégation personnelle des chevaliers lorsqu’il y allait du salut de leurs princes, qu’on lise

l’hôtel de cluny.

reportant dans F Hôtel à ce temps intermédiaire 1 , nous devrions peutêtre passer outre , et, au lieu de nous arrêter à cette illustration tout idéale, nous hâter d’établir, par actes en due forme , comment notre résidence dut y renoncer pour descendre d’un nouveau degré l’échelle qui l’a conduite de chute en chute , à son occupation actuelle • mais au risque d’être accusé de créer à plaisir des digressions historiques pour étendre notre texte, nous ne résisterons pas, comme nous le prouvons déjà par la note ci-dessus, au plaisir de séjourner quelques instans dans nos murs primitifs avec les ombres de ces vaillans guerriers, de mœurs si douces et de piété si profonde, qui, vainqueurs à Damiette, vaincus à la Massoure % se montrèrent plus grands encore dans les revers que dans le succès. Puissent nos lecteurs n’être pas trop insensibles au charme que nous éprouvons à prêter l’oreille , au coin de notre foyer domestique , à quelques-uns des touchans et candides récits des conteurs de terre-sainte, à oir

entres autres exemples, dans le même Joinville, celui de messire Geoffroi de Sergine : «Dé- » fendant le roy en la façon que le bon serviteur défend le hanap de son seigneur de peur des » mouches; car toutefois, disait-il, que les Sarrasins l'approchaient, messire Geoffroy le def- » fendoità grands coups d’épée et de pointe , et rassembloitsa force lui être doublée d’outre » moitié et son preux et hardi courage. » Autant en lit saint Louis lui-même dans un choc où la vie de son frère, roi de Sicile, comte d’Anjou, était menacée : « Il ferides espérons parmi » les batailles de son frère, l'espée au poing, dit Joinville (chap. cxliii), et se feri entre les » Turcs si avant qu’il li emprissent la coiiere de son cheval de feu grejois, et par cette pointe » que le roy fistil sccouri le roy de Sizile et sa gent, et en chacerent les Turcs de leurost. »

t H existe cependant quelques pans de murs qui paraissent remonter au XIIIe ou au commencement du XI Ve siècle, dans la petite cour voisine de la grande salle des Thermes (n° 7 du plan), ce sont des espèces de piliers bulans qui pouvaient servir d’étais à une chapelle primitive , objet de première nécessité dès l’époque où l’Hôtel fut habité. Cette chapelle, placée dans une des salles affectées aux bains romains, offrirait alors un curieux exemple à ajouter à ceux que nous aurons occasion de citer au chapitre m, à propos de la transformation d’édifices profanes en monumens chrétiens.

2 L’un de nos Courtenay du nom de Pierre, seigneur de Conches, etc., et fds de Robert , seigneur de Champigneîles, boutciller de France , second fils de Pierre de France , mourut en Égypte en 1230, après la bataille de la Massoure, dit Montfaucon , qui a donné deux fois dans la planche xxxn (t. II) sa figure extraite des vitraux de Chartres', ainsi que celle de son frère Raoul, seigneur d’Iliers , etc. , qui accompagna Charles de France à la conquête du royaume de Naples, et mourut en 1271 .

Les deux guerriers sont représentés nos 4, 5 et 0 tic ja planche, à genoux et à cheval. Ils ont le casque plat en tête et leur écu d’or est à trois tourteaux de gueules au lambel d’azur, à trois et cinq pendans.

i/hôtel de cluny. ISi

ces preu homme moult guerredonnez de leurs messaises et forcontemens par la fiance du roy Loys, regehir leurs coulpes % ramembrer leurs poingnêes 2 et débattre en un tencon dans leur meisnie le los de leurs cornpains tombés aux cris de Dieu le veult sous les pyles des Mescreans , dans cette lutte sanglante où l’on vit l’univers aux prises pour la possession d’une crypte 3 !

1 « Confesser leurs fautes. » L’emploi de peneancier n’était rien moins qu’une sinécure dans ces temps de piété sincère , où les guerriers les plus prodigues de leurs corps veillaient avec tant de soin sur leurs âmes. C'est ce qu’exprime bien le discours tenu par saint Louis à Joinville , et commençant ainsi : or, vous demande-je ; leqieel vous ameriez miex , ou que vous feussiez mesiaux ( lépreux ) ou que vous eussiez fait un péchié mortel ? La pureté de conscience et la foi dans l’intervention céleste ajoutaient à leur sérénité et à leur vaillance. Joinville nous a conservé cette formule de sa prière personnelle dans le danger : « Biau sire saint Jacque que j’ai requis, aidiés moy et secourez à ce besoin. »

Une croisade d'un an, suivie d’une confession générale, entraînait une absolution complète, selon cette promesse faite au nom d’innocent III par Folques de Neuilly (curé de Neuilly-sur-Marne) , lors de l’expédition qui plaça Beaudouin Ier sur le trône de Constantinople : « Tuit cil se croisieroient et feroient le service Dieu un an en l’ost seroient quittes de j> toz les pechiez qu'ils avoientfaiz, dont ils seroient confés (Ville-IIardouin).

3 Combats.

3 M. de Chateaubriand a élargi cette idée dans son Itinéraire (t. III, p. 291) , en argumentant dans ce sens « qu’il s’agissait non-seulement de la délivrance du tombeau sacré , » mais encore de savoir qui devait l’emporter sur la terre ou d’un culte ennemi de la ci- » vilisation favorable par système à l’ignorance, au despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte « qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité et aboli la servi- » tude. »

Considérées de ce haut point de vue, sous lequel en effet le discours d'Urbain IV au concile de Clermont les envisage, les migrations d’Oricnt devenaient des mesures de haute prévoyance; et leur but, atteint en partie, justifiait l’entraînement et ne doit laisser aucun regret, même sur leurs désastreuses conséquences matérielles, si l’on considère surtout combien leur portée intellectuelle fut favorable au développement de notre civilisation. Quoi de plus pressant, en effet, que de garantir l’Europe d'un joug dont Charles-Martel avait, quelques siècles plus tôt, affranchi son sol encore souillé cependant, au XIIR siècle , parla présence des Sarrasins, et qui fut menacé de nouveau à la finduXVe par les démonstrations hostiles de Bajazet II, dont les troupes d’invasion parvinrent à sept journées de Rome.

Ce qui prouverait que les grands tenanciers appréciaient toute l’importance de ces mesures, ce sont les sacrifices de fortune auxquels ils se soumettaient de plein gré pour seconder les efforts de leurs princes.

Geoffroy de YilIe-IIardouin qui, comme Joinville, fut à la fois le héros et l’historien d’une croisade (celle de 1200) , nous montre les seigneurs français qui avaient préludé à leur voyage d'outre-mer par des largesses aux pauvres et aux églises , arrêtés à Venise par l’embarras de solder le fret des vaisseaux préparés pour leur passage en Orient, surmontant cet obstacle dont ils auraient pu se prévaloir par le sacrifice de toutes leurs res-

lo2 l’hôtel DE cluny.

Nous avons déjà donné la mesure de nos dispositions à nous abandonner au prestige des souvenirs, à céder, en les évoquant, à des hallucinations que n’admet pas la froide raison, encore moins le glacial philosophisme qui n’a pas peu contribué à l'écroulement de nos édifices historiques en sapant ces magiques étais -, prouvons du moins, sans meme remonter à Cicéron et à Sénèque , qui nous offriraient au besoin de longues citations sur cette matière, qu’en ceci du moins nous justifions notre devise de prédilection : more majorum.

Lorsque Montaigne , dont le nom viendra souvent sous notre plume , imprégné que nous sommes des sucs généreux puisés à tant de reprises dans son livre à la fois le manuel et le miroir de l'humanité, n’a pas craint de mettre à nu cette faiblesse de son cerveau, pourrait-on trouver étrange que nous soyons , nous chétif, en proie à la meme infirmité? Or, écoutons sur ce point ce grand anatomiste du cœur humain opérant sur lui même :

« Est-ce par nature ou par erreur de fantaisie », dit, au ch. ix du du livre ni , ce révélateur de nos propres sensations, qui, malgré la haute portée de sa raison, procède toujours par la voie du doute , « que la veue des places que nous sçavons avoir été hantées et habi- » tées par personnes desquelles la mémoire est en recommandation » nous esmeut aulcunement plus qu’ouir le récit de leurs faicts ou » lireleursescripts.il me plaist de considérer leur visage, leur » port ou leur vestement ; je remasche ces grands noms entre les » dents et les fais retentir à mes aureilles. Des choses qui sont en

sources : « Mielx valons nos tos nostre avoir métré, et aler poure en l’ost, que ce quelle se » départist ne failiist, quar Diex le nos rendra bien quand li plaira.

» Lors, ajoute-t-il , commence li Cuens de Flandres à bailler quanque il ot et quanque il » pos emprunter, et il cuens loeyset li marchés et li cuens hues deSaint-Pol, et cil qui a la » leur partie se tenaient , lors peussiez Yeoir tante belle vaissellement d’or et d'argent por- » ter à l’ostclleduc (Dandolo) por faire payement.» ( Chroniques de fille- Il ardouin , p. 2G, édition de Huchon.)

Joinville , qui malgré son dévouement à son seigneur, lui refusa de faire partie de la seconde expédition, sur ce qu’un songe, expliqué par un prêtre, lui annonça que cette croisade serait de petit exploit, et qui montra d'ailleurs toute son indépendance sous Philippe-le-Cel , ne prouve-t-il pas aussi que les lourds sacrifices des grands vassaux étaient volontaires en disant (chap. lxii) : « Je alé lessierà Mez en Lorreinne grant foison de ma » terre en gage , etc. , et si aloi en la Terre-Sainte , moi disiosme de chevaliers et moy tiers » de bannières. »

l’hôtel de cli/nv. . iiJ5

» quelques parties grandes et admirables , j’en admire les parties » mesmes communes, je les veisse volontiers deviser, promener » et souper, etc. »

Qu'on ne s’étonne donc pas qu aprcs avoir vu au moins promener, par exemple, l’ombre de Julien dans son palais, nous y évoquions, dix siècles plus tard, celles des nouveaux pèlerins d’Orient, ses émules en vaillance, comme en austérité de mœurs.

Sans nous égarer jusqu’à Philippe- Auguste dans les inductions que pourraient produire nos recherches sur l’origine de l’occupation de l’Hôtel par la famille de Courtenay, bornons-nous à ce que démontre la charte de 1 3 24, la possession de Guillaume de Courtenay, seigneur de Champignelles, mort en 1280, et l’indivision à ces époques mêmes entre cette branche et celle des seigneurs de Tanlai , issus directement de Pierre de France, fils de Louis-le-Gros. Ces circonstances et la preuve historique que ce seigneur de Champignelles participa aux faits d’armes comme à la confiance de saint Louis , suffisent pour nous montrer dans ce manoir de famille un retrait où ces soldats du Christ trouvaient, au retour de Palestine, le bonheur domestique, et consacraient leur repos à méditer de nouveaux efforts et à se rendre le Ciel plus propice par la prière, par l’abstinence et souvent même, à Limitation du roi, par des macérations et par de vrais supplices personnels 1 .

« L’histoire cite plusieurs de ces hauts barons soumis, par un sentiment de piété exaltée, aux plus grandes privations, et même à des tortures journalières. On voit, dans Montaigne, liv. r, ch. xl, que Guillaume, duc de Guiennc, porta dix ou douze ans, par pénitence , un corps de cuirasse sous un habit de religieux ; que Foulques, comte d’Anjou, « alla jusqu’à Jérusalem pour là se faire fouetter à deux de ses valets, la chordeau col , 5) devant le sépulchre de Notre-Seigneur. >»

Le même écrivain retrace aussi, d’après Joinville, et selon le témoignage non moins authentique résultant du vitrail de la sacristie de Saint-Denis, donné par Montfaucon (t. II, pl. xxm, p. 158), le supplice quotidien que subissait saint Louis, en disant : « Nous apprenons par témoing très digne de foy que le roy saint Louis porta la haire jusj> qu’à ce que sur sa vieillesse son confesseur l’en dispensa ; et que tous les vendredis il » se faisoit battre les épaules par son prestre, de cinq chaînettes de fer, que pour cet effet » on portait parmi ses besongnes de nuict (F. Du Cange, Glossaire , au mot Poexi- » tentia, t. V, p. 606, paragraphe commençant par ces mots : Inde est quod sec - » tarii , etc.). »

Henri III aussi s’imposa, publiquement même, des pénitences presque semblables; mais

l’hôtel db cltjnt»

Serait-il besoin dès lors de recourir à l’illusion pour compter parmi nos hôtes temporaires et cet empereur latin , Baudouin IV (de Courtenay), descendu de son trône pour venir implorer la chrétienté,

l’accueil que l’on fit aux démonstrations de parade du royal flagellant suffirait pour établir l’énorme distance qui sépare ces deux princes et leurs siècles.

Chez saint Louis et ses pieux chevaliers, ces mortifications avaient surtout pour but d’appaiser le ciel irrité des déportemens d’indignes frères d’armes, à la conduite desquels on attribuait l’insuccès de la première expédition. Ces déportemens, dont Joinville écarte pour son compte jusqu’au moindre soupçon, en disant que pour « ester toute mescréance de x femmes » il plaçait son lit dans son pavillon de manière à ce qu’on ne pût entrer sans le voir, étaient des plus graves si l'on en juge par ce fragment :

« Le commun peuple se prist au foies femmes, dont il avint que le roy donna congié à » tout plein de ses gens, quant nous revenimes de prison; et je li demandé pourquoi il x avoit ce fait, il me dit qu’il avoit trouvé de certain qui au geit d’une pierre mesme, en » tour son pavillon , tenoient cil leur bordîaux à qui il avoit donné congié et au temps du » plus grand meschief que l’ost onques été. »

Ce monarque justicier, comme l’appellait le peuple, indulgent pour les faiblesses humaines, se montra toujours aussi sévère envers les autres qu’envers lui-même pour tout ce qui portait atteinte aux mœurs ou à la dignité delà religion. Ainsi, ses ordonnances si rigoureuses contre les gens de tavernes, contre la forge des deiz , contre les folles-femmes qui devaient être boutées hors des maisons, étaient plus rigides encore pour un crime, le blasphème, que le relâchement des principes religieux a soustrait chez nous à la juridiction des hommes. « Je vourrois, disait-il à Joinville, estre seigné d’un fer chaut par tel conve- » nant que touz vilains serremens fussent ostez de mon royaume ; » sentiment qu’on retrouve dans son instruction pour son fils : « Travaille que tous vilains péchiez soient ôtez x de la terre, espécialement vilains serremens et hérésie fai abattre à ton pooir. » L’exécution suivait d’ailleurs la menace : « Je oy dire, dit son historien, que puisque je reving 3) d’outre-mer que il en fit cuire le nez et la baleure (la lèvre inférieure) » à un bourgeois de Paris. ACezaire, du moins, il s’était montré moins rigide, en se bornant à faire mettre un orfèvre, coupable de ce crime, « en l’eschiele, en braie et en chemise, les boyaux et la 3) fressure d’un porc autour le col et si grant foison que elles li avenoient jusqu’au nez. » « Je fus bien vingt-deux ans en sa compagnie», dit Joinville, pour établir que la conduite de ce roi était en accord avec ses prescriptions, « que onques Dieu ne li oy jurer ne sa mère, 3> ne ses sains; et quand il voulait affermer aucune chose, il disait : « Vraiment, il fut

x ainsi; ou vraiment, il yert ainsi, » onques ne li oy nommer le diable . » L’historien

ajoute : « En l’ostel de Joinville, qui dit tel parole, il doit la bufe ou la paumelle (reçoit » soufflet ou claque) et y est ce mauvais language presque tout abatu. »

Philippe de Valois enchérit encore sur les mesures rigoureuses prises par son aïeul contre les blasphémateurs, en établissant, pour pénalité, par son ordonnance du 22 février 1347 , pour la première fois, le pilori avec la prison et le jeûne pendant un mois; pour la récidive, la section de la lèvre supérieure avec un fer chaud ; pour la troisième fois, celle de la lèvre inférieure, et enfin l’extraction de la langue comme moyen d’extirper l’effet par la cause.

l’hôtel de cluny.

et notre grand roi lui-même, l'ami de ses compagnons d’armes, venant stipuler avec Baudouin le prix de la rançon des saintes reliques, endementresque, répondant au noble désir de son confesseur Robert Sorbon , il jetait par de larges concessions 1 devant l’huis même de notre Hôtel, les premières fondations du grand monument élevé aux sciences et aux lettres.

Cette seule pensée nous reporterait en idée à ces scènes de sublime familiarité , où ce roi si simple , mais qui portait si haut sa couronne à l’occasion % se plaisait à en déposer le fardeau, sinon pour « aler , en cote de chamelot et en seurcot de tyreteinne au bois » de Vincennes ou au jardin de Paris, délivrer les parties au » milieu de ses conseillers, assis entour li sur un tapis , » mais pour traiter gaîment avec ses commensaux d’intéressantes questions de piété, de morale, de convenances ou d’usage.

Pressé cependant de rentrer dans notre spécialité , nous nous contenterons de citer dans une note quelques-uns de ces devis > dont

i Voir aux pages 65 et 127 du présent volume ( note Z ).

» Pour ne voir, comme Dulaure, dans Louis IX qu’un espèce de moine fanatique et superstitieux , il fallait , de la part d’un écrivain aussi instruit , un aveuglement tout volontaire, et le parti pris de déclarer la piété inconciliable avec la vertu, comme avec les hautes qualités d’un prince. Plaignons ceux que n’a pu convaincre l’accord des historiens religieux et de ceux de l’école philosophique, sur ce grand et noble caractère.

Ce prince, que Geoffroy de Beaulieu, son confesseur, nous peint comme très spirituel et ne portant que des paroles pleines de grâce , descendait au besoin à la portée de ses plus humbles compagnons d’armes et jusqu’au rôle d’infirmier; indulgent pour les faibles, quand l’intérêt moral ou religieux n’était pas engagé, il savait à la fois être juste et sévère envers les grands , témoin le récit de Guillaume de Nangis sur ses mesures énergiques contre Enguerrand de Coucy. A l’idée que le lecteur peut se faire de la simplicité habituelle de ses dehors par divers récits de Joinville, succède tout-à-coup un autre sentiment, quand cet historien nous le montre , chap. li : « tenant un grant cour ( curiœ coronatœ ) ès-halles de » Saumur en Anjo, vestu d’une cotte de samyt Ynde et seurcot et manetl fourré d’hermines, » etc. , environné de ses barons, dont trois avaint bien dariere trente de leurs chevaliers en » cottes de drap de soie pour eulx garder, etc.

« Et là fu je dit Joinville , qui tranchait devant son seigneur le roy de Navarre , et je » vous tesmoing que ce fu la miex arée que je veisse onques.... et dient moult de gent que » il n’avoient onques veu autant de scurcoz ne d’autres garnemens de drap d’or à une feste, » comme il ot là, et dient que il y ot bien trois mille chevaliers. »

Ce chrétien, si simple et sans besoins pour lui-même, instruit dès son jeune âge par les leçons de sa mère, savaità propos être roi et briller d’un éclat qui se reflétait sur son peuple.

l’hôtel de cltjnv.

IttG

Joinville se complaît à reproduire le souvenir *, pour toucher légèrement à la question d’art que ne soulèvent aucuns des documens historiques ou mémoires de ces époques, fertiles cependant en admirables productions architecturales et sculpturales , si nous pouvons nous exprimer ainsi, d’un caractère neuf et transcendant.

Nous ne ferions, sans doute, qu’ajouter aux incertitudes produites par les solutions diverses qui nous viennent de toutes parts sur cette question , depuis longtemps pendante dans toutes nos académies et congrès occupés de spéculations archéologiques : « De l’influence des Croisades sur nos arts nationaux , » si, par cela seul que nous traversons en ce moment les siècles presque exclusivement consacrés à ces grandes expéditions, nous entrions en lice sur cette matière avant d’établir, comme nous le ferons au chapitre ni, l’état antérieur de ces arts et l’enchaînement successif des styles , avant , pendant et

» Nous citerons ici par syncope quelques passages de Joinville :

« Maître Robert de Cerbone pour la grant renommée que il avait d’être preudomme, il le « faisoit manger à sa table. Un jour avint que il mangoit de lez moy l’un à l’autre ; et nous » reprit et dit : Parlés haut , fist il , car vos compaignons cuident que vous médisiez d’eulz » Se vous parlez au manger de chose qui vous doie plaire , si dites haut ; ou se ce non , si » vous taisiés. Quant le roy estoit en joie, si me disoit : Sénéchal , or me dites les raisons » pourquoy prudomme vaut miex que béguin (dévot, religieux )? lors si en commençait » la tençou de moy et de maitre Robert. Quant nous avions grant piescedesputé, sirendoit » la sentence et disoit ainsi, etc. ( chap. xix. ) »

Voir aussi le chapitre xx pour la discussion qui eut lieu , à Corbeil , entre Joinville , Robert Sorbon et saint Louis , relativement « au vêtement de vair et de vert » que Joinville portait et qui était de plus riche camelin que le surcot du roy. Le cliap. xvi, où saint Louis pose à Joinville cette question : quel chose est Dieu ? et surtout ces principes exprimés en fait de vêtemens dans le discours que l’historien prête à son seigneur, au chapitre xv, et que nous citerons textuellement , comme applicables à toutes les époques , ainsi que le témoigne la paraphrase de Molière sur le même texte, dans l'Ecole des Maris.

« Il disoit que l’on devoit son cors vestir et armer en tele manière , que les preudes homes » de cest siècle ne deissent que il en feist trop , ne que les joenes homes ne deissent que il » feist pou.» Preudomne se disait d’un homme prudent, preu homme d’un guerrier vaillant.

Joinville ajoute à ce sujet cette réflexion que nous consignons ici comme se reportant aux riches costumes du moyen âge; «Et c’este chose me ramenté le père le roy qui or rendroit » est ( Philippe-le-Hardi ) pour les cottes brodéez à armet qui en fait hui et le jour, et li disoie » que onques en la voie d'outremer là où je fuz , je n’i vi cottes brodées , ne le roy ne les au- » trui. Et il me dit qu’il avait tierc atours brodés de ses armes, qui li avoient cousté huit » cens livres de Parisis (plus de moitié par conséquent en sus du prix du Palais des Thermes), » et je li diz que il les eust mieux employés se li les eust donnez pour Dieu, et eust fait ses » atours de bon ceDdal ( étoffe de soie) enforcié de ses armes, si comme son père faisoit. »

L HÔTEL DB CLUKT.

après les croisades. Ce que nous nous contenterons d’établir ici en parlant de nos pieux et valeureux croisés , c’est leur disposition à consacrer dans les édifices religieux, élevés à leur retour, le type architectural et les formes des saints tombeaux arrachés pour jamais à leur garde 1 -, mais en rejetant cette proposition secondaire dans une note, nous nous hâtons de revenir à l’objet de notre chapitre , force nous étant d’abréger nos haltes pour atteindre plus tôt notre but.

Nous passerons rapidement, par le même motif, sur la possession assez courte de Pierre, l’évêque de Bayeux , dont le but, en acquérant le Palais des Thermes, était sans doute de se placer à portée du collège fondé en i3o8 par son prédécesseur , Guillaume Bonnet af pour arriver à la prise de possession de l’ensemble de notre édifice par l’ordre si célèbre de Cluny (2?) , qui le posséda quatre siècles et demi, et donna à la partie consacrée à l’habitation le nom qu’elle porte encore.

« Que l’on s'accorde ou non dans le grand débat dont nous ferons rapport en temps et lieu , sur l’origine orientale de la forme plus ou moins pure de l’ogive qui perce pour la première fois, comme emploi général, mais avec un caractère spécial, dans nos monumens de la fin du XIIe siècle , il résulte toujours de nombreux témoignages auxquels nous joindrions au besoin celui qu’offre la garniture des pièces de notre échiquier de saint Louis, quel'arc tierspoint était employé en Palestine vers le milieu du XIIIe siècle ; et ce fait, qu’on ne conteste pas , est confirmé par ce que dit M. de Chateaubriand, t. II , p. 222, dans son Voyage de 1826, antérieur à l’incendie de la chapelle du Saint-Sépulcre : « lie petit monument de marbre qui u couvre le Saint-Sépulcre a la forme d’un catafalque orné d’arceaux demi-gothiques en- » gagés dans les côtés pleins de ce catafalque. Il s’élève élégamment sous le dôme qui j) l’éclaire. »

En fallait-il davantage pour que nos architectes croisés, chargés d’exécuter, auretour, des monumens commémoratifs de la guerre sainte , s’inspirassent de ces formes, reproduites d’ailleurs dans les tombeaux du XIIIe siècle des premiers empereurs Godefroy et Baudouin 1er, pour créer ces légers édifices d’un seul jet dustyle dit primitif pur, tels que la Sainte-Chapelle de Paris, etc. ?

2 On s’arrête encore rue de la Harpe , n° 93 , devant les curieux vestiges du petit portail de ce collège , consistant en un chambranle de pierre avec voussures sculptées, surmonté d'une inscription sur marbre noir, où on lit Collegium Bajocense. Le caractère bien prononcé de ces sculptures du XIVe siècle , plus rares à Paris que leurs aînées, devrait garantir ce petit portail de tout bouleversement , même en cas d'alignemcns subversifs. Ce collège , dont les réglemens remontant à 1313, furent refaits en 1513 et reformés parle parlement en 1551 , fut réuni à l’Université en 1763. Guillaume Bonnet avait affecté à sa fondation sa propre maison, accrue de plusieurs bâtimens voisins, ainsi que le revenu de bois situés à Gentilly.

i/hôtel de cluny.

Le même motif qui paraît avoir décidé l’évêque de Bayeux à traiter du palais des Thermes avec les héritiers de Courtenay, détermina Pierre de Chaslus, abbé de Cluny, à acquérir cet édifice quelques années plus tard (i34o).

Le collège de Cluny , situé place de Sorbonne, et dont nous avons vu récemment consommer la ruine exigeait, par l’importance et le but de ses enseignemens , l’active surveillance des abbés de l’ordre, surtout à une époque où ce titre n’était pas ce qu’il devint , une sinécure honorifique qu’on réunissait , comme fit le cardinal Jean de Lorraine , à douze autres charges ecclésiastiques plus relevées encore. L’hôtel de ces abbés était situé aux Boucheries-St-Germain 3.

1 L’ordre de Cluny, comme la plupart des grands établissemens religieux, avait fondé à Paris un collège où des clercs de choix venaient puiser les principes, et s’exercer à l’enseignement des sciences qu’ils devaient professer à l’abbaye chef d’ordre , ou répandre dans les innombrables dépendances d'une fondation dontèes élèves formaient la principale pépinière. Ce fut dans le même but, par exemple, qu’Etienne Lexington , abbé de Clairvaux , honteux, dit-on, de l’ignorance des religieux de son ordre, fonda également à Paris, vers 1244 , le collège des Bernardins , qui fut cédé en 1320 par l’abbaye de Clairvaux à celle de Citeaux.

Des statuts généraux de l’ordre de Cluny , recueillis et augmentés par Louis Ier, élu abbé de cet ordre l’an 1308, et dont Félibiennous a conservé les extraits, tome III, page 280, il résulte que l’enseignement des lettres ne se bornait pas à la philosophie et à la théologie , mais s’appliquait encore à d’autres études, dont la haute direction exigeait nécessairement la surveillance de l'abbé. Ce collège, fondé en 1269 par Yves de Yergy, occupait, ainsique le reconnaît M. Géraud, page 424 , tout le terrain enfermé entre la rue de la Harpe, où était son entrée principale, la rue de Cluny , la place Sorbonne et la rue des Grés.

Il n’y a pas trois ans qu’existaient encore sur la place de Sorbonne des traces de cette fondation. L’église du collège , quoique changée de destination et illustrée à nouveau comme atelier où David peignit son Léonidas , étalait encore ses gracieux festons et ses dentelures enfumées que remplacent aujourd hui les chambranles de plâtre encore éblouissans f.de fraîcheur, de deux hôtels garnis situés à l’angle sud-ouest de la place, presque vis-à-vis de la fondation , non moins durable peut-être , du célèbre Flicoteaux.

2 Non celles qui furent transférées près du pont St-Michel, sous Charles VI , pour faciliter l’approvisionnement de Paris, entravé par les fluctuations militaires des partisans des maisons d’Orléans et de Bourgogne , mais les anciennes boucheries St-Germain , établies en 1274 par labbé de St-Germain-des-Prés (Gérard de Morel). Ces boucheries se tenaient avant cette époque en rase campagne, sur l'espace qui sépare aujourd'hui la rue des Boucheries de celle de Bussi , dont le côté méridional n’était pas encore construit vers 4540, ainsi que le constate le plan de tapisserie qui remonte à cette époque : c’est ce que démontre Félibicn , page 87 de ses pièces justificatives, et mieux encore M. Géraud dans ses excellentes notes sur le livre de la Taille de Paris sous Philippo-le-Bel. On conçoit, d’après le rapport des dates de la fondation du collège de Cluny (1269), et delà construction

l’hôtel de clun/.

Lorsque Petrus II de Castrolucii (ou Pierre de Chaslus) , ai0 abbé, de i3a2à 1 344 5 1 un des principaux bienfaiteurs de Tordre, et que nous citerons ci-après à ce titre, page 164, fit Tacquisition du Palais des Thermes, où, selon la Chronique de Cluny , page i6yr , « Acpdsivit doinum quæ dicitur Palatium de l'erminis ( Parisius » T hennis, vulgo le Pcdais des Thermes). )>

Dès cette époque, sans doute, les abbés de Cluny purent jouir de cette résidence, comme avaient fait la famille de Courtenay et l’évêque de Bayeux; mais cette jouissance de plus d’un siècle n’a laissé aucune trace 1 : les premières qu’on rencontre sont celles que nous avons citées plus haut en parlant , d’après la Gallia Christiana, des constructions de Jean de Bourbon, abbé en 1 456 . On ne s’en étonnera pas si Ton considère qu’il n’en est pas de la tranquille possession d’une propriété , même de cette importance , par un ordre puissant, à l’abri des revers de fortune, et poursuivant sans convulsions, sans altérations , sa jouissance séculaire , comme de l’occupation par des familles soumises aux chances viagères, aux variations de fortune et de goût , en un mot , à des épreuves inhérentes aux plus hautes positions sociales, et dont chacune entraîne des démonstrations patentes ou nécessite des stipulations d’intérêts consignées dans des chartes, arrêts, etc.

des seize étaux des boucheries St-Germain (1274), que les abbés deClnny aient profité de cette dernière circonstance pour se loger convenablement, sous la protection, pour ainsi dire, des bastions de l’abbaye de St-Germain-des-Prés , à une époque où tout ce qui constitue notre faubourg St-Germain ne formait , pour ainsi dire , qu’un champestre ; on conçoit d’autant mieux qu’éloignés comme ils étaient encore de leur collège , ils aient saisi l’occasion de s'en rapprocher en acquérant le Palais des Thermes.

Nous croyons avoir trouvél’originede cette première acquisition de l’Hôtel qu’occupèrent d’abord à Paris les abbés de Cluny dans cette mention faite par la chronique de cet ordre (page 1670 de la bibliothèque), à la vie de Bertrand I"- , 23e abbé, de 1295 à 1308: «Emit Parisius juxta sanctum Germanumde pratis unam domum pretio duarum millium librarum. »

Cet abbé Bertrand fut un de ceux qui signala le plus sa magnificence par des acquisitions de domaines , par des dons de cbàsses, vases précieux, omemens religieux, etc.

Il renouvela les témoignages de grande hospitalité donnés par son prédécesseur Guillaume III (V. note A), en recevant pendant cinq jours à Cluny le pape Boniface VIII avec neuf cardinaux, le roi de France Philippe-le-Bel avec ses deux fils, et un très-grand nombre de barons de France, de Bourgogne, et de prélats de divers pays.

1 Si ce n’est un acte d’administration daté du Palais des Thermes, an 1578 (more gallicano computando).

l'hÔTEï. PE CLUIfTf.

Dans l'impossibilité d’établir autrement que par des conjectures, toujours rétorquables, quel devait être le logement d'habitation proprement dit des premiers abbés de Cluny qui succédèrent aux Courtenay et à l’évêque de Bayeux , ni même en quoi consistèrent les constructions de Jean de Bourbon , mentionnées par la Galtia Christiana , et si elles furent totales ou partielles , complétées par cet abbé même , comme on peut en douter d'après les dispositions de son successeur , ou seulement préparatoires à la construction encore existante , nous arriverons , sans autre enquête , à cette dernière création. Il nous convient d’autant mieux de partir de cette époque, la fin du xye siècle , que nous opérons ainsi sur un édifice homogène, malgré ses variétés de styles résultant de la marche progressive, ou rétrograde, si Von veut , de l’art pendant la durée même de la construction; et que, dans notre thème, ainsi résumé et appuyé de démonstrations palpables, tout s'explique: la date précise du monument , par l’incertitude même de son caractère ; le grandiose du plan, par la position en cour du fondateur, qui laissa ailleurs, notamment à Clermont et à Cluny, d’autres preuves de son goût éclairé pour les arts, et enfin les énormes frais que dut entraîner cette construction terminée et livrée à l’habitation en peu d'années , par la circonstance fortuite dont nous allons parler.

Jacques d’Amboise, ie abbé de Cluny, du nom (de Jacques seulement) en succédant nominativement dès 1 48 1 , mais réellement en septembre i485, à Jean de Bourbon Rapportait en dot à l’ordre de Cluny la haute faveur dont jouissait dès lors son illustre et nom-

1 Voici un extrait de la nomenclature des abbés de Cluny, donné au tome IV de la G allia Christiana, en ce qui concerne Jacques d’Amboise , 43e abbé : « Jacobus II d’Amboise, » Georgii I cardinalis, frater, primum fuit monachus ex numéro sex puerorum Cluniaci , )> inde abbas Gemeticensis, et sancti illi dii Claromentensis, prior S. Martini de Campis » et Episcopus Claromontensis : abdicanti vero Johanni de Bourbon successit in abbatia Clu-

» niacensi anno saltem 1481 . quanquam non ante diem8 septembris an. 1484 in

» possessionem immissus dicatur. Plurima Cluniaco bénéficia contulit , ac præcipua stre- » mata ad ornatum chori , quæ vitas sanctoruin quatuor abbatum Cluniaccnsium exhibent.

j> llic etiam in cœnobio sancli Martini de Campis regularem disciplinam restituit .

« an. 1503, 19 julii, consules Albienses Jacobo d’Amboise Cluniacensi abbati , nepoti Lu- » dovici Albiensis Episcopi, tanquam ejusdein procuratori, claves urbis tradiderunt. Vivere » desiit in prioratu Paredi, 151G, die 27 decemb, Cluniaci tumulatus in sacelloSt-Martialis.»

L HÔTEL DE CLUïfT. ï6i

breuse famille, qui défrayait presqu’ à elle seule lesprincipalescharges religieuses et militaires de la deuxième moitié du XVe siècle. C'était en effet un grand avantage pour des rois environnés de défiances et de trahisons, qu’une pépinière de sujets sortis d’une souche éprouvée comme celle de Pierre d’Amboise, seigneur de Chaumont-sur-Loire, sénéchal de GharlesVII,père de dix-sept enfans, dont neuf fils-, aussi les honneurs, précoces même, atteignirent-ils bientôt ces illustres rejetons, dont les ramifications constituèrent de belles branches historiques, telles que celles des Bussi, d’Aubijoux, de Clermont-Lodève, etc. (C). Georges d’Amboise, néen i46o,fut nomméà quatorze ansàl’évêché de Montauban , et , si l’on considère que Jacques , son aîné immédiat, lorsqu’il fut nommé abbé de Cluny en 1 48 1 , était depuis 1576 abbé de Jumièges, on ne peut douter qu’il n’ait exercé également fort jeune cette dernière et importante fonction.

Si nous insistons ici sur ces minutieux détails , c’est pour rendre justice à qui elle appartient, en établissant que l’honneur d’avoir des premiers contribué à régénérer à la fin du XVe siècle notre gloire monumentale compromise , depuis Charles Y , par les déchiremens des règnes de ses successeurs , peut, quoi qu’on en ait dit, être revendiquée par notre fondateur, dont les manifestations à cet égard précédèrent , plutôt qu’elles ne suivirent , les somptuosités de son frère puiné. Georges, tombé par la franchise de son caractère dans la disgrâce de Louis XI, dont il fut aumônier, et attaché à la fortune du duc d’Orléans, même après la triste issue de la bataille de Saint- Aubin, ne se trouva en position de protéger efficacement les arts qu’après que son frère Jacques eut fait ses preuves à cet égard; aussi la série de magnificences architecturales , qui ajoutèrent à l’auréole de gloire de Georges (Z?), telle que la partie complémentaire du Palais de Justice de Rouen x, la saillie ornementale du grand portail de la

1 L’idée de ressusciter en France* la basilique romaine, comme monument judiciaire, et de consacrer à grands frais un sanctuaire à Thémis, ne put naître que de la pensée qui rendit la justice fixe, d’ambulatoire quelle était : or, ce ne fut qu’en janvier 1499 (1498, d'après le mode décompter gallican) que Louis XII commença pour ainsi dire son règne en ordonnant la continuation du Palais Marchand , commencé en 1493 , et son affectation à l’échiquier de Rouen, qui ne s’établit qu’en 1507 dans le majestueux édifice dont nous donnerons une vue. Cet édifice n’était pas encore terminé en 1509, époque delà mort d a Roger Ango, son architecte , « maître des ouvrages et replacions de la ville de Rouen » , ainsi que le

i/nÔTEL DE CLtJNT.

cathédrale de cette ville , la tour dite de Beurre du même portail, la fontaine de la Croix de Pierre, et même les délicieux débris de la magnifique villa de Gaillon 1 , ne peut-elle remonter au-delà de i4g3 % époque où ce prélat échangea son archevêché de Narbonne contre celui de Rouen, pour venir régner en Normandie sous l’autorité de son prince, nommé gouverneur général de cette province par Charles VIII émancipé , tandis que Jacques s’était trouvé dès i49° en mesure de suivre l’impulsion de ses nobles goûts 3 ?

constate un titre trouvé par M. Deville dans les archives de la ville. Le rapprochement qu’on pourra faire dans nos planches de la construction de Georges et de Jacques, confirmera cette remarque que l’Hôtel de Cluny, comme nous l’avons dit, participe encore, sous quelques rapports , dans son extérieur surtout , de la sobriété d’ornementation conservée aux édifices gothiques, jusqu’à la fin du XVe siècle, tandis que la partie méridionale du palais de Rouen et la façade toute conforme de la cathédrale de cette ville , qui datent de 1499, accusent la recherche d’effet, la surcharge de richesses sous laquelle succomba notre gothique, dit Fleuri, exploité par l’art italien ou sous son influence. Nous reviendrons sur ce sujet au chapitre iv.

1 Qui prouverait mieux les ressources d'art des architectes de cette époque, et leur soin d’appropriation du caractère d’un édifice à sa destination, que Y érection presque simultanée (de 1499 à 1505) et sous une même direction, du Palais de Justice de Rouen et du château de Gaillon; l’un, conservant au temple de Thémis l’aspect religieux du monument chrétien ; l’autre, retraçant, dans ses élégans portiques, l’aspect nouveau pour la France des gracieuses villa italiennes?

2 Selon Moréri, cet échange ne daterait que de 1498; mais indépendamment des preuves positives que M. Deville nous a fournies de la nomination de Georges au siège de Rouen en 1493, et de son entrée dans cette ville au mois de septembre 1494, quatre ans avant sa nomination à la dignité de cardinal, nous ferons observer que ce fut en 1491 que le duc d’Orléans sortit de la tour de Bourges, et que nommé gouverneur-général de la Normandie avant l’époque de 1494, où il accompagna Charles VIII dans l’expédition d’Italie, il laissa toute autorité dans cette province à Georges d’Amboise, qui commença en 1497, ainsi que M. Deville en administrera la preuve, les travaux du beau château de Gaillon, et fit poursuivre, en 1499, ceux du palais de Rouen, commencé en 1493 comme lieu de réunion pour les marchands, qui jusque-là, à l’imitation de plusieurs confréries et corporations, tenaient leurs assemblées dans la cathédrale.

3 Ces goûts, dont nous signalons le point de départ, devinrent héréditaires dans cette famille, tant est puissante l’influence d'un premier exemple et la consécration dans les familles d’un beau renom que chaque membre tient ensuite à justifier, considérant comme un patrimoine ce prestige héréditaire, véhicule d’émulation, auquel tant d’illustres guerriers et de grands magistrats durent peut-être leurs prouesses et leurs vertus. Ainsi, l’éclat qui s’attacha dès le milieu du XVe siècle au nom de Cosme de Médicis, ce marchand enrichi, célèbre par ses fondations scientifiques, par ses palais et ses temples, s’étendit, par un long reflet, de son petit-fils, Laurent-le-Magnifique, à Julien II, fils de ce dernier, à son frère

i/hôteî, de cluny.

La circonstance fortuite qui seconda ses dispositions et pourvut au moyen de les formuler, fut celle-ci : devenu possesseur de cinquante mille angelots d'or, provenant des biens des religieux morts en Angleterre dans une seule année , dépouilles qui, par un droit traditionnel, appartenaient au pasteur, considéré comme héritier de ses ouailles 1 , il consacra généreusement cette énorme redevance à des

Léon X, à Clément VII, à Catherine, reine de France, et jusqu’à notre dernière reine de ce nom, Marie, qui se montra encore animée de ce feu créateur auquel cette famille dut l’insigne honneur de donner son nom à son siècle. Les d’Amboise furent à quelques égards , et autant que le permit leur position secondaire et leur rôle temporaire , les Médicis de la France. Louis d’Amboise, qui succéda à son oncle du même nom dans l’évêché d’Albi, y suivit les erremens de son devancier, en même temps qu'un autre neveu de Georges, le cardinal de Clermont-Lodève, enrichissait la cathédrale d’Auch des merveilles qui font encore aujourd’hui l’admiration de l’Europe. Georges II, qui reprit le siège de Rouen en 1510, après la mort de son oncle, s’y montra le digne continuateur des larges vues de ce grand homme, et le fidèle exécuteur de ses volontés dernières (F. note D.) dans l’exécution du riche mausolée où l’art élégant et naïf de cette époque a fait redire au marbre, et dans le langage le plus suave et le plus expressif, toutes les vertus qui brillèrent dans le ministre chéri de Louis XII.

Nous avouerons franchement notre faible pour ce monument très bien décrit par M . Deville, et qui depuis bien longtemps est de notre part l'objet d’un pèlerinage annuel. Mieux que tout autre, selon nous, il précise et résume, par la grande variété de ses détails, l’époque à laquelle il appartient, et exprime en belle matière, admirablement travaillée, toute la pensée de son créateur. La diversité des poses des nombreuses figurines et jusqu’au mélange de recherche et de naïveté dans leur dessin, nous ont toujours paru offrir un caractère d’ensemble qu’on ne rencontre pas ailleurs. L’art, déjà épuré par l’étude, n’avait encore d’autres règles que celles du goût, et ne s’astreignait pas à des exigences d’école, qui ne portent fruit qu’autant que l’instinct de l’art se joint à l’étude de la nature et au sentiment du beau. Plus tôt, cette sculpture eût été expressive, mais raide et sèche; plus tard, pure, régulière, mais systématique et froide; plus tard encore, dans l’école de Fontainebleau, élégante, souple, gracieuse, mais maniérée; et plus tard .

• Malingre dit (liv. ix, p. 287) au sujet de ce droit d épaves qui, tout abusif qu’il pouvait être, nous a du moins valu notre belle résidence : « M. de Saint-Julien, » doyen de Châlons sur la Saône , escrit , dans son Livre des mélanges ( non imprimé » alors) avoir appris en bon tems que Jacques d’Amboise, abbé de Cluny, eût pour » une année des dépouilles advenues en Angleterre 50,000 angelots d’or, qui foisoient » lors plus de profit que ne font en tems présent (vers 1040) 100,000 escus (par con- » séquent environ 000,000 fr. de notre monnaie). Il appelle dépouilles, ajoute Malingre, ce » que les autres nomment Cottes mortes, qui sont les biens des religieux décédés dudit » ordre , desquels le seul abbé se dit héritier , qui est un grand abus, si telles successions » ne sont converties au profit du monastère; car de la susdite somme il en fit rebâtir tout » à neuf V Hôtel de Cluny et réparer leur maison qui est au-dessus de la rue de Sorbonne

l’jiÔTBL DB CttINT.

constructions utiles et honorables pour l’ordre qu’il dirigeait et put ainsi mettre à profit, dans la construction de l’Hôtel qu’il éleva

» ( le collège de Cluny) , et s’y fit construirela maison d’ Amboise en l’abbaye de Cluny : d’autant i> que l'hôtellerie du couvent, encore qu’elle soit très-belle, ni le logis de Bourbon, n’étoient » assez capables pour recevoir décemment les abbés prieurs et docteurs tant de l’ordre » qu’autres qui , de toutes parts de la chrestienneté, venaient lors aux chapitres généraux. »

Qu’était donc devenue sous Louis XII l’hôtellerie nécessairement immense qui suffit sous saint Louis pour héberger, sans troubler les habitudes du monastère, ce grand sénat de pape, empereur, rois, princes, cardinaux, comtes, etc., avec tout leur cortège ( F. note 5.)? Il faut croire que le renouvellement du vieux bâtiment de l’abbaye par Jean de Bourbon et Jacques d’ Amboise ne s’étendit pas à l’ensemble des anciennes constructions.

i C’était sans doute dans la confiance que ce revenu exorbitant serait employé au profit ou pour la splendeur de l’ordre, que les papes, régulateurs de ses intérêts, avaient laissé aux abbés la disposition personnelle de ces dépouilles, ce qui explique, jusqu’à un certain point, les nombreuses et pompeuses largesses dont la chronique de Cluny fait honneur à divers chefs de ce monastère.

Le père François de Rive, grand-prieur de cette maison, et qui rédigea cette chronique d’ordre de notre Jacques d’ Amboise, abbé en 1485, cite surtout les abbés Yvon ou Yves, du XIIIe siècle, « comme ayant beaucoup accru les possession et les bâtimens de )> l’ordre, et fait de nombreux et riches présens à la grande église de Cluny , notam- » ment en ornemens d’étoffes de haut prix : «casulis, dalmaticis , tunicis, capis, fron- )> talibus et aliis pannis sericeis, » image de la Yierge en or , enrichie de pierres pré- 3> cieuses , du poids de 36 marcs , autre de saint Mayole en argent doré : Duo can- » délabra argentea tcrceum argenteum cum aspersorio suo , crucem de crystallo, calicem » aureum cum lapidibus preciosis, duas magnas pelves (bénitiers) argenteas, etc., très » cappas ad imagines factas (trois chappes à images) et comme ayant fait poser dans le cloître 3> vingt-deux volumes de livres attachés à des chaînes : «posuit in claustro ( Yvo, i. XXII) 3> volumina librorum qui tenentur catenis. 3>

Les largesses des abbés consacrées par la chronique remontent à la fondation de l’abbaye et surtout au milieu du XIIe siècle, et elles deviennent alors de plus en plus remarquables. L’abbé Bertrand Ie» , qui acquit le premier hôtel voisin de l’abbaye Saint-Germain, et qui, dit la chronique : « rexit istam ecclesiam et totum ordinem per XIII annos in magna pace 3) et tranquilitate, » est cité pour des acquisitions de domaines et pour des dons qui constitueraient seuls une riche dotation ; et les munificences de Pierre II de Chaslus, l’acquéreur du Palais des Thermes, « faciendissimus et eloquentissimus scientia et moribus mi- 3) rabiliter adornatus, » sont également innombrables. Indépendamment de l’acquisition de divers prieurés, maisons, etc., de la construction de la chapelle Saint-Martial, de l’augmentation de la tour du clocher, de la confection de X horloge de la grande église, d’une image de la Yierge pesant 40 marcs d’argent, et d’un grand nombre d'autres , il acquitta les dettes de l’église de Cluny, qui s’élevaient à son avènement à 88,000 fr., somme immense à une époque où le marc d’argent ne valait que 3 I.

Le retable en bois doré, à trois divisions, qui nous vient directement de cette église, et que nous donnons (album, 5e série, pl. I), pourrait, par l’époque à laquelle il appartient, provenir des libéralités de l’un de ces derniers abbés, prodigues de dons et de soins, et

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sur les fondations romaines, les nouveaux principes d'art et de goût infiltrés d’Italie, d’abord par les relations commerciales ‘, puis, sous

dont l’un, Yves 1er, porta (a sollicitude pour ses moines jusqu’à pourvoir, par lettres-patentes, « à ce qu’il leur fut distribué, le jour de son anniversaire, une double pitance de ” poisson: « duplicem pictantiam piscium. » Son successeur Yves II, compléta cette » disposition, car, dit la Chronique, page 1668 : « Constituit vinum purum in solemnita- » tibussanctorurn abbatum Cluniacensium, item in solemnitate beatæ Mariæ Magdelenæ vi- » nurn purum cum flaconibus (comme qui dirait sans doute en langage populaire du » vin bouché ). »

« En l’absence des traces complètes, même graphiques, de nos grands manoirs royaux et féodaux du XlVe siècle, tels que le Louvre de Charles Y, les hôtels de Saint-Pol et des Tournelles, le château de Wincestre, dépôt des trésors d’art de Jean, duc de Berri, pillés par les Cabochiens, etc., etc., nous prendrons le point de départ de l’architecture civile de la France dans un monument que nous a conservé, au milieu de tant de dévastations, la prévision éclairée d’un grand ministre, Colbert, qui en fit l’acquisition pour en doter la ville de Bourges. Nous nous réservons de parler au chapitre iv, à propos de la vue que nous en donnerons , de cet édifice resté presque intact , et tout resplendissant encore des outrecuidantes devises de son fondateur, le célèbre Jacques Cœur , argentier de Charles VII, à qui rien ne fut impossible , si ce n’est d’éviter les persécutions de l’envie et de la convoitise. Nous nous bornons à observer ici que cet Hôtel participe déjà , à quelques égards seulement, de l’influence du goût italien, importé sans doute par les relations que le riche commerçant qui le fondait étendit à toute l’Europe. L’époque de cette construction (1441) correspond, il est vrai, à celle où l’architecture civile italienne commençait à suivre le mouvement imprimé d’abord à la sculpture dès le commencement du même siècle par les admirables travaux des Ghiberti , Donatello, etc. ( V ■ la note E sur l’architecture civile). Toutefois, en reconnaissant qu’il n’en fut pas chez nous de l’architecture civile comme de celle religieuse, qui nous est personnelle, et où le génie de nos modestes maîtres-ès-œuvres plana fièrement au-dessus de toutes le combinaisons exotiques, sans daigner même interroger l’art étranger sur les formules-pratiques que l’étude leur révéla plus admirables encore ; et tout en convenant que, plus timides, nos constructeurs du XVI<= siècle empruntèrent volontiers à l’Italie leurs moyens de succès, il faut reconnaître qu’ils eurent, ainsi que les premiers architectes italiens appelés par nos rois, le bon esprit de ne pas brusquer la transformation de l’art. Tenant compte des conditions du climat, des exigences que comportaient nos saisons pluvieuses, le séjour des neiges, etc., ils eurent le soin de conserver à leurs édifices les immenses combles nivelés sous Henri II, puis surgissant de nouveau sous Henri IY, mais en prenant le soin de les alléger par une crête à jour se dirigeant vers le ciel , d’en briser l’aspect monotone par d’élégantes lucarnes armées et dentelées, liées souvent entre elles, comme au Palais de Justice de Rouen, par des rubans capricieux servant à la fois d’ornemens et de contreforts , et d’où sortaient des pinacles supportant des statues ; et d’en masquer la base par ces balustrades variées , qui , comme à l’Hôtel de Cluny, terminent si gracieusement l’appareil en pierre de l’édifice , et marient la galerie italienne à la forme gothique. C’est ainsi que le savant Giocondo, témoin et coopérateur des travaux tout italiens de Bramante et de son école, en construisant à Paris, d’ordre de Louis XII, le palais de la Chambre des Comptes , dont nous donnons la vue (pl. v du chap. iv), n’a négligé aucune des ressources que lui offrait notre système

166 l’hôtel de cluny.

Charles VIII et Louis XII , par le contact semi-guerrier et semiamical des deux nations en les combinant avec le caractère spécial et l’élégance aérienne de notre architecture nationale (E).

d’encorbellement et d’allègement des masses par leurs détails , et s’est borné à en multiplier les effets en épurant les formes , rendant ainsi d’une exécution plus difficile et plus coûteuse encore ce mode d’ornementation poursuivi pendant une partie du XVIe siècle par d’autres artistes italiens, notamment à Brou, mais devant lequel recula bientôt l’épargne de François Ier, et sans doute aussi le besoin de signaler le règne de ce prince, tout spécial quant aux arts, par un système architectural qui lui fut propre.

* L’influence italienne, qu’on devine à peine dans le manoir de Jacques Cœur, du milieu du XVe siècle, devient bien plus sensible dans les édifices de la fin de ce siècle , époque de l’invasion en France des artistes ultramontains ramenés d’abord par Charles VIII, comme le produit le plus réel de son expédition, appelés ensuite par Louis XII et par son ministre pour reproduire en France des souvenirs recueillis dans l’expédition du Milanais, puis débordant de toutes parts à l’appel de François Ier. Bientôt disparurent, sous le poids de la suffisance italienne et de ses superbes dédains, les germes, cependant très prospères alors, de notre art français, qui, ainsi que nous l’établirons, ne refleurit que sous Henri IL Comines nous a peint (liv. viii, chap. xvm ) Charles VIII, séduit sans doute par l’effet prestigieux des grands travaux des Brunelleschi, des Alberti, etc,, et aussi par le désir assez naturel de laisser une trace durable des impressions trop passagères de son voyage tout chevaleresque, « amenant de Naples plusieurs ouvriers excellens en plusieurs ouvrages, comme tailleurs » et peintres, pour élever à Amboise le plus grand édifice que commença Roy et dont les » patrons étaient faits, de merveilleuse entreprise et dépense ; » il nous parle aussi « des » tours encore debout où l’on monte à cheval et d’autres travaux, » dont le seul respecté, ou plutôt dédaigné, comme objet hors d’usage , par le sénateur à qui fut confié la conservation de ce palais, est la jolie chapelle contemporaine de la nôtre et que des soins plus religieux, en fait d’art surtout, viennent de rendre à son état primitif.

Louis XII dut continuer ces travaux à son usage, et bientôt témoin à son tour, dans ses expéditions de Milan et de Gênes, des prestiges d’un art nouveau pour ses yeux, il enchérit encore sur les dispositions de son devancier. Lorsque Louis XII occupa Milan en 1499, le Bramante, célèbre dès 1476, avait déjà construit dans cette ville, sous le patronage de Ludovic Sforze, desmonumens non moins remarquables que ceux qui excitèrent l’émulation de Charles VIII dans la Ilaute-Italie, entre autres les beaux cloîtres du monastère de Saint- Ambroise. Peut-être que, livré à lui-même, Louis XII, plus occupé de ses embarras politiques que de la culture des arts, et très sobre d’ailleurs des dépenses de luxe, qui se résolvaient en charges pour son peuple, eût résisté à la tentation d’imiter Charles VIII; mais Georges d’Amboise, en qui le père du peuple avait, selon l’expression de Jean d’Auton, « parfait amour et singulière confiance, » ne laissa pas échapper cette occasion de donner une plus savante direction aux travaux qu’il exécutait et aux pensées d’art qu’il méditait.

L’habile constructeur de la salle du conseil de la ville de Véronne, le savant Fra Giacondo, littérateur, antiquaire, ingénieur, éditeur de Vitruve, collaborateur do Michel-Ange dans le grand œuvre de saint Pierre, etc., ouvrit, sous le haut patronage du cardinal-ministre, la

t’ilÔTKL DE CLUNY.

Quinze années (de 1490 à i5o5) suffirent à peine, malgré l’abondance des ressources, « à l’édification de fond en comble » et à l’ornementation intérieure, non moins remarquable, de ce beau spécimen de l’art mélangé ou de transition qui , seul de ses illustres contemporains, grâce sans doute à sa robuste constitution semi-romaine, et à son excentricité, a résisté complètement dans notre capitale, au minage du temps , aux fantaisies de la mode et aux chances, plus désastreuses encore, de la spéculation.

On conçoit qu’ en effet de semblables travaux aient exigé alors un long intervalle de temps en France , où l’art n’était encore ni constitué ni consolidé, et ne surgissait que fortuitement de quelques dispositions et études spéciales, et dans de grandes occurrences, comme celles qui nous procurèrent de la part d’artistes français de ce temps, restés presque inconnus jusqu’à nos jours, tels que Roger An go, dont le nom nous est révélé par M. Deville , Anthoyne de Juste et Jehan Juste, de Tours (JF) , François Marchand, d’Orléans, etc., des monumens aussi remarquables que les édifices de Pvouen et de Gaillon,

marche que suivirent plus tard Léonard de Vinci et tant d’autres célébrités italiennes; mandé à Paris, spécialement, dit-on, pour diriger la construction du pont Notre-Dame, dont la première pierre fut posée le 28 mars 1500, et la dernière le 10 juillet 1507, il y mena de front divers travaux, notamment, comme nous l’avons dit, ceux du palais de la Chambre des Comptes, reconstruits sur celui élevé en 1446 (voir Notice sur l’ Hôtel de Cluny, p. 13) , et peut-être aussi, si l’on considère l’aide que devaient naturellement se prêter les deux frères Georges et Jacques d’Amboise, agissant dans un but commun, les derniers travaux de notre Hôtel, notammant la belle lucarne de l'aile occidentale, dont la disposition, toute monumentale, contraste évidemment avec les douze autres combinaisons analogues. Nous traiterons en autre lieu de la supposition que Giocondo aurait dirigé les travaux de Gaillon, laquelle, pour le dire en passant, à part cette considération que M. Deville n’a pas trouvé le nom de cet Italien parmi ceux qu’il doit publier des collaborateurs de ce monument , ne nous paraîtrait pas aussi peu vraisemblable qu’à M. Éméric-David, qui, en y opposant cette raison « que les formes encore gothiques de ce monument étaient bien éloignées du style 3> que les bons architectes italiens avaient déjà mis en vogue vers le même temps , » n’avait pas sans doute présentes à la mémoire les formes bien plus gothiques encore de la Chambre des Comptes, qu’il reconnaît plus haut que Giocondo construisit. Resterait l’observation faite par ce savant, sur l’époque du commencement des travaux de Gaillon, très rapprochée du départ de Giocondo, si onia fixe, comme M. Éméric-David, à 1505; mais nous avons trouvé à cet égard un témoignage qui lèverait nos scrupules, dans l’indication de cette même date MCY, sculptée sur un des plus jolis pilastres provenant des débris de ce château. Il serait sans exemple que le sculpteur eut daté son œuvre du commencement et non de la fin des travaux. (F. note F.)

l’hôtel de clunv.

le mausolée en marbre de Louis XII et d’Anne de Bretagne, le tombeau de Louis Poncher, les bas-reliefs du jubé de l’église Saint-Pierre de Chartres, et ceux, au nombre de neuf, à sujets pris dans les Actes des apôtres, qui figuraient à Gaillon et au Musée des Petits- Augustins, etc., etc. *.

Et encore fallait-il pourvoir à l'insuffisance de nos artistes nationaux par des appels à l’étranger pour les peintures historiques ou d’ornement qui devaient, comme celles que nous avons retrouvées dans le sanctuaire de notre chapelle, et dans quelques autres localités intérieures, faire partie intégrante delà décoration de l’édifice, car tout indique pour ce travail, comme pour ceux de meme nature qu’on trouve dans plusieurs églises, du Midi surtout , un pinceau étranger au style de notre école. Au milieu de la prospérité incontestable de nos arts en général, qu’on explique comment on ne peut citer, meme pour les travaux de ce genre , un peintre français de quelque poids, avant le roi René et à Jean Cousin % en s’arrêtant surtout au

» M. Alexandre Le Noir convient que ce ne fut que par l’examen fortuit de quelques titres de la bibliothèque de Chartres, etc., qu’il put reconnaître quel était l'auteur de ces derniers travaux, qui, non plus qu’aucun de ceux de ces grandes époques , ne portaient ni nom, ni monogramme. Cette leçon a largement profité à nos artistes modernes.

3 On ne se rend pas compte des motifs de cette pénurie de peintres proprement dits , dans un pays où la peinture n’avait pas cessé d’être cultivée et en honneur depuis plusieurs siècles. Nos manuscrits nationaux offrent une série interrompue de travaux variés et très remarquables depuis Alchuin jusqu’à Jean Fouquet, si pur, si élégant, antérieurement même à l’époque dont nous traitons ; et quant à la peinture sur verre, qui prospérait chez nous presque exclusivement, au moins depuis le XIIe siècle, elle y comptait de nombreux artistes de premier ordre, que nous empruntait l’Italie, et dont le grand talent, prouvé par les productions encore subsistantes à Auchetdans vingt de nos cathédrales, concourait avec celui des loges de Raphaël à immortaliser les créations de Jules II et de Léon X (F. ch. vu).

Il faut croire que, dès cette époque, et comme il arrive encore souvent dans nos provinces méridionales, des maîtres ou plutôt des ouvriers de la corporation italienne, qui remonte très haut comme nous l’établirons, promenant leur exploitation en peinture de décors, enlevaient à nos artistes l’idée d’une concurrence qui les eût arrachés à leur spécialité, sans leur offrir de suffisantes compensations dans des travaux restreints à leurs localités.

Ici, et si nous nous en rapportons, comme nous sommes disposés à le faire, à un de nos habiles peintres (M. Dauzat), nourri des souvenirs de sa patrie, Alby, ce seraient les mêmes artistes qui ont peint, de l’ordre de Louis d’Amboise, évêque de cette ville, une chapelle de sa cathédrale ; qui auraient exécuté les deux grandes figures historiées qui couvrent les parois latérales de notre sanctuaire, et ce concours prêté à Jacques d’Amboise par son frère ou par son neveu Louis, successivement évêque d’ Alby, pouvait venir à l’appui des présomp-

l’hôtel de cluny.

XVe siècle, où la découverte de Jean Van Eyck dota nos climats occidentaux d’une coloration de quelque durée, qui remplaça, sous ce rapport, la préparation encaustique de la peinture grecque. Jusque-là, la substitution de couches alternatives d’ocre ou de lait de chaux aux enluminures à fresque ou à l’eau d'œuf, qui brillèrent

lions que nous avons émises sur l'intervention, dans l’exécution de certaines parties de notre Hôtel, de Giocondo, l’architecte de Georges.

Quant à nos peintures exécutées à l’huile sur pierres sèches non revêtues d’enduit, elles nous semblent très curieuses à divers égards : d’abord par leur date, évidemment bien antérieure à celle où peignit Jean Cousin, né vers 1500, et que tous nos premiers historiens de l’art, telsqueFélibien, De Piles, d’Argenville, etc., considèrent comme le premier artiste français qui ait exploité chez nous le procédé de Jean Van Eyck ou de tout autre ; mais surtout sous le rapport de la solidité bien éprouvée, de ce moyen de léguer aux siècles des peintures exposées à l’air libre, dans un climat où cet air, imprégné d’humidité et souvent de miasmes délétères, ternit les fresques , exfolie les apprêts, boursoufle ou brise les panneaux, distend les toiles et bouleverse avec le temps la combinaison chimique primordiale des couleurs. Il suffirait pour s’en convaincre de comparer l’éclat, la fraîcheur et la transparence de nos peintures de plus de trois siècles, avec l’aspect actuel de productions analogues bien plus récentes, telles que les décors des Invalides, la coupole de l’apside de Saint- Sulpice, et la plupart des tableaux de nos églises. Que sera-ce si nous osons déclarer que rien ne nous ayant révélé d’abord l’existence de ces peintures enfouies sous quatre ou cinq zônes de badigeons diversicolores , nous les avons soumises impunément aux plus dures épreuves de grattage et de lessivage par acide ? Ainsi ce procédé comporterait au besoin, dans les époques de perturbation, la superposition d’un voile qu’il dépouillerait après la tempête, comme il est advenu de certaines mosaïques dePlacidie ou de Justinien, qui, plâtrées par les Musulmans, ont reparu dans tout leur éclat sous des influences moins iconoclastes.

Ajoutons que ces compositions, quoique sans doute de même époque que la sculpture des clochetons gothiques de la même chapelle, ne rappellent en rien ce dernier style, ce qui marque notre peu d’ardeur à adopter le goût de la renaissance italienne. En Italie, tout était disposé pour rendre à son ancienne culture un champ demeuré si longtemps en friche, mais d’autant plus propre à la reproduction des mêmes fruits ; les essais remarquables, mais presque orientaux des premiers Pisans, élèves de l’école grecque, l’exoticité du style gothique subipresqu’à regret dans ce pays, malgré les chefs-d’œuvre d’Assises, de Milan et autres, appelaient une régénération dont les leçons et les types étaient demeurés sur le sol, dans les enseignemens de Vitruve et dans la présence accusatrice, à certains égards, des grands monumens de l’antiquité: aussi la direction d'école donnée par Andréa Pisano, mort en 1345, tarda-t-elle peu à produire les Donatello, Ghiberti, etc., créateurs d’une renaissance dont l’éclat fut immédiat au foyer même. La France, au contraire, dépourvue de tous ces germes héréditaires, mais en possession depuis trois siècles d'un style national, en harmonie avec ces besoins religieux et littéraires, se montra peu empressée de répudier son lustre per. sonnel pour une gloire d’emprunt. Il ne fallut rien moins que l'exemple et l’intervention de nos rois pour décider nos pères à subir le joug de l'art nouveau eu honneur alors, depuis près d’un siècle, au-delà des Alpes,

l’hôtel de cluny.

clans nos vieux édifices, où l’altération de ces peintures, irrémédiable surtout dans les localités excentriques, nécessita ces badigeons multiples , prouve que l’ornementation polychrome convenait peu en France, où, parmi tant de traces, on trouve à peine aujourd'hui quelques fresques du XIe au XIVe siècle, dignes de l’intérêt des conservateurs, comme celles de Saint-Savin, de Saint-Jean de Poitiers , de la Chaise-Dieu, etc. , toutes localités méridionales.

La construction de l’Hôtel de Cluny, celle des magnifiques monumens de Rouen et de Gaillon, et les travaux exécutés au château de Blois pour la façade dite de Louis XII, firent éclore de nombreux édifices analogues sur divers points de la France, principalement en fait d’hôtels de ville ou maisons communes *, car le repos dont jouit la France sous le sceptre paternel de Louis XII, favorisa dans ce sens le développement du système d’émancipation cômbiné par Louis XI comme seul propre à maintenir les grands vassaux dans le devoir.

Jac.ques d’Amboise , en consacrant le pécule 2 qu’il pouvait s’approprier aux intérêts de son ordre, ne négligea pas toutefois le soin de signer son œuvre , en faisant sculpter ses armoiries de famille dans les tympans des lucarnes, où leur silhouette est encore apparente, malgré le grattage révolutionnaire. 11 couvrit aussi les revête mens de la tour octogone de bourdons , coquilles et autres attributs de son patron, restés intacts comme n’ayant éveillé aucune susceptibilité démagogique. Si nous en croyons même une tradition dénuée des preuves que le marteau des démolisseurs a fait disparaître, il se serait créé dans l’Hôtel une sorte de monument de famille, en

i Nous ne citerons ici que quelques-uns de ces édifices communaux, tels que ceux de Dreux, de Saint-Quentin, Provins (brûlé il y a vingt ans), d’Orléans, de Blois, etc., en renvoyant au chapitre iv les nomenclatures des autres monumens analogues , nous en citerons deux ici, pour leur sorte de conformité avec le nôtre, le château de Meillan, près de Sainl-Amand (Cher), construit, dit-on , par Georges d’Amboisc , pour être offert à son neveu Charles, à son retour d’Italie, espèce de sosie de l’Hôtel de Cluny, également conservé, et dont nous donnerons une vue pour compléter la série des principaux domaines de notre famille d’Àmboîse et le château de Nantouillet, résidence du chancelier Duprat, aujourd’hui démantelé et réduit à l'état de ferme, mais où l’on remarque encore de curieux vestiges, notamment une apside extérieure construite en encorbellement, et qui rappelle celle de notre chapelle vue du jardin, etc.

a Pécule est le terme dont se sert Pierre de Saint-Julien dans ses Mémoires historiques pour qualifier les dépouilles des moines de l’ordre morts en Angleterre.

l’hôtel de cluny.

faisant placer dans les douze niches à dais gothiques en pierre sculptes sur place , qu’on remarquera dans les planches numéros 3 et 4 du chapitre premier, représentant notre chapelle , huit de ses frères et quatre de ses oncles et neveux dans le costume et les insignes de leurs patrons , rappelés d’ailleurs dans les douze écussons armoriés espacés sur la guirlande de pampres qui forme la corniche de pierre et le soubassement de ces niches 1 .

> Ces statues en pierre , ainsi que le beau groupe en marbre représentant l’embaumement du Christ , existaient encore à l’époque de nos premiers troubles, dans l’apside circulaire formant sanctuaire (F. Saint-Victor). Elles devaient être l'œuvre de Jehan Juste, ce sculpteur français auquel nous consacrons une notice (F), et à qui appartiendrait , protégé qu’il fut de Georges, qui l’envoya à Rome étudier les arabesques de Raphaël , le titre de sculpteur de la maison d’Amboisc. Ce titre fut donné par erreur à Paul-Ponce Trebatti, qui n’arriva en France qu’à l’époque où l’astre de la famille d’Amboise s’éclipsait devant l’éclat naissant delà maison de Lorraine, que nous trouverons à son tour maîtresse de notre résidence.

Ici les symboles religieux, les emblèmes aristocratiques provoquèrent l’irritation de nos puritains de 1793, justement offusqués de respirer les miasmes de la superstition du lieu même où leur comité révolutionnaire, qui siégeait dans l’Hôtel, avisait aux moyens d’affranchir la France, par des moyens tant soit peu violons, du joug honteux quelle ayait subi pendant tant de siècles, fiers qu’étaient ces héros de ruelles dans leur fanatisme d’incrédulité et malgré leur horreur contre Albion , de parodier lâchement les scènes de carnage, de spoliation et de profanation politiques dont l’Angleterre nous donna l’exemple en célébrant la papauté d’IIenri VIII, selon le goût de ce nouveau pontife royal. Un jour donc, après boire , nos régénérateurs par nivellement , passant de l’indignation à la fureur, renouvelèrent , mais sous une autre influence, l’assaut sous lequel certain lutrin vermoulu, plus heureux que nos riches statues, conquit , en succombant , une éternelle illustration. Ce fut, nous a conté la fille de M. Moutard, libraire, qui tenait alors l’Hôtel de Cluny à bail emphytéotique, un nommé Janiot , maçon , chargé des réparations de cet Hôtel , qui , sacrifiant en Spartiate son intérêt à son devoir, comme président de l’illustre comité, tourna le premier scs armes contre sa nourrice, et s'emparant du rôle du perruquier Y Amour, entraîna, par son éloquence, le bureau tout entier à le seconder dans ses exploits.

Ce maçon philosophe « est l'effroi du quartier ,

» Et son courage est peint sur son visage altier ;

« Il sort au même instant et se met à leur tête ,

» A servir ce grand chef l’un et l’autre s’apprête ,

» Leur cœur semble anime' d’un zèle tout nouveau ,

« Brontin tient un maillet et Boirude un marteau,

L’histoire ne dit pas

Si , « dans la sacristie entrant , non sans terreur,

» Et perçant jusqu’au fond sa te'ne'breuse horreur i>

les misérables trouvèrent d’autres profanations à commettre que la mutilation du groupe

l’hÔTET, DE CtUNY.

La nomination de notre fondateur à l’évêché de Clermont, en i5io, époque à laquelle il résigna la charge d’abbé de Cluny à son neveu Geoffroy d’Amboise 1 , lui laissa à peine le temps de se pré¬

religieux et des écussons, et l’anéantissement des belles stalles de bois sculpté qu’ils réunirent aux riches boiseries des Mathurins pour en former, au milieu de la cour même de l’IIôtel , une espèce d’autodafé. Du moins l’imitation anglaise n’alla pas jusqu’à faire servir le bois des statues des saints à brûler les prêtres (le père Forest, confesseur de Catherine d’Arragon, périt ainsi en 1547). Mais ce que nous a garanti l’aimable témoin de ces scènes , c’est que , sans l’intervention énergique de M. Moutard , la dévastation se serait étendue au moins à toute la chapelle, les iconoclastes n’ayant ménagé les douze dais à jour que faute d’échelle.

« Voyant qu’ils n’y pouvaient atteindre. ...»

C’était à la même époque de conflagration générale , étendue non-seulement comme en Angleterre aux monumcns du culte romain, mais à tous autres, que se consommaient, pour le prix de 100 livres en assignats, le marché, avec condition d’enlèvement de toutes les statues des portails de Chartres, et que la belle chronologie de vingt-sept de nos rois, à partir de Philippe-Auguste, si bien placés sur le couronnement du grand portail de notre cathédrale, quittait ses niches, restées vides depuis lors, pour venir s'abîmer en poussière sur le parvis du temple , aux acclamations d’une populace déjà repue de vengeances plus réelles, mais insatiable , dans ses triomphes sur les sommités sociales, lorsque surtout, trop docile aux impulsions des meneurs, brisant le frein religieux et passant de la superstition à l’impiété, elle se venge par ses excès du jour de ses faiblesses delà veille.

Encore si forcés de subir, à diverses fois, le jet de ces gourmes populaires, nos gouvernemens successifs s’étaient d’autant plus attachés à soustraire à la destruction les monumens échappés à ces terribles paroxismes; mais loin de là, ceux de nos monumens historiques de tous genres qui survécurent aux atteintes des guerres de religion, préservés en partie, jusqu’à nos troubles, par l’intérêt des corporations religieuses ou par l’orgueil traditionnel des grandes familles, disparurent pour jamais quand ces étais leur manquèrent. Les hauts dédains des chefs de notre grande école pour les bizarreries du goût de nos pères ne pouvaient tendre à leur conservation , menacée à la fois par la longue complicité de nos fabricans d’édifices gréco-romains et par la cupidité des démolisseurs et des convertisseurs de matières ouvrées en lingots réalisables : aussi ne peut-on que s’étonner d’en trouver chez nous plus que des souvenirs à notre époque où la réaction peut-être outrée qui s’opère a déplacé l’intérêt attaché aujourd’hui à la possession de ces objets plutôt qu’à leur transformation , et donné gain de cause aux nobles efforts des éloquens défenseurs de nos vieilles gloires, les Victor Ilugo, comte de Monlalembert , et autres.

» « Hic Jacobus postmodumin episcopum Claromontensem electus est, et in sequendo » vestigia patrum suorum abbatiam Cluniacensem resignavit nepoti suo Gofredo de Am- » bosia ( Chronicum Cluniacense , pages 1685 et 1686 de la Bibliothèque de Cluny de D domMarrier). » Et plus loin (page 1686) : « Goflrius I de Ambosia, nepos predicti et » abbas nosterClun. XL1V, incœpit regere anno Domini 1510, XXVII mensis decembris. » Obiit anno domini 1518, XV aprilis. »

Jacques d’Amboise reporta toutes ses pensées d'art à Clermont, où de notables embellis-

L'HOTEL UE CLUNY

lasser dans son riche manoir parisien, que ce même neveu, mort en i5i8, non plus que son successeur AimardII, mort en 1628, ne purent guère habiter , à en juger du moins, non-seulement par la durée assez courte de leur abbatiat et par l’étendue des soins quil comportait sur les lieux mêmes , mais aussi par le peu de retentissement de leur nom , qui , ne se rattachant à aucun des faits historiques de ces époques, doit faire supposer qu’ils vécurent loin de la cour. L’espèce de délaissement de ce monument, alors dans toute sa fraîcheur, par ses hôtes naturels, expliquerait alors son occupation dès les premiers jours de l’année 1 5 1 5 par la veuve de Louis XII, à laquelle il ne put être affecté , pour le temps consacré à son deuil , que du consentement et en l’absence de Geoffroy d’Amboise, abbé de Cluny, de i5io à 1 5 1 8.

Pour constater cette occupation, qui forme l’un de nos plus curieux épisodes historiques, il nous faut contrôler et commenter l’histoire, silencieuse sur les circonstances de détail , sur celles surtout qui pouvaient commettre la majesté royale , par les chroniques moins réservées en fait de scandale.

En nous en tenant à l’histoire, nous verrons bien que Louis XII , séparé violemment de la fille de Louis XI , veuf inconsolable de la veuve de Charles VIII , et courbé à cinquante-trois ans plutôt sous le faix des soucis que sous celui de l’âge, voulut, quelques mois seulement après la mort de sa chère Anne , concilier les intérêts de sa politique avec le besoin de réchauffer l’hiver précoce de ses ans, en épousant la charmante sœur d’Henri VIII , roi d’Angleterre 1 . Nous

semens à la cathédrale et sa belle fontaine, si maladroitement déplacée , ont perpétué la gloire de son nom. Il mourut en 1516 dans un monastère de son ordre et fut enterré à l’abbaye de Cluny.

i Étrangère encore, malgré les foudres de Jules II, amorties par l'énergie de Louis XII, aux sanglans conflits religieux introduits quelques années plus tard par la réforme, la France, pleine de confiance dans la sagesse et dans la valeur dont son roi avait fait preuve , notamment à la bataille d’Aignadel , se reposait enfin sous son sceptre paternel de ses essais de conquêtes malheureusement couronnés par la journée des Eperons. L’accord avec LéonX, plus traitable que Jules II, et le mariage de Charles, prince d’Espagne (depuis Charles- Quint) , avec Renée de France , dont la dot transportait à ce prince nos droits sur Gcnes et le Milanais, avait extirpé tout autre germede discorde que les trames del’ambitieux Henri VIII avec l’empereur Maximilien Ier, pour l’inconstance duquel Louis XII était en un très grand doute et soupçon. Ce fut pour déjouer ses trames, qui se renouèrent plus tard , que

l’hôtel de clünx.

y verrions aussi en quelle allégresse fut mise la cour de France, réduite au faste d’étiquette, mais toujours économique, du père du peuple', et aux joûtes littéraires d’Anne de Bretagne 1 par la sur-

Louis XII, veuf depuis neuf mois, serra de nouveaux nœuds et négocia une alliance personnelle avec son ennemi Henri VIII, par l’intermédiaire du comte de Longueville, prisonnier en Angleterre. Les flambeaux de l'hymen qui fut célébré à Abbeville le 9 octobre 1514 , se changèrent bientôt , selon l’expression consacrée , en torches funéraires ; car, soit différence de régime , le roi « ayant changé à cause de sa femme toute sa manière de » vivre et dînait à midi et se couchait à minuit, ou il soûlait dîner à huit heures et coucher à six heures, » soit, comme le suppose Brantôme, en parlant de la jeune Guilledrine, qui le mena en paradis tout droit , excitation amoureuse nuisible à son âge et à sa santé débile, le 1er janvier suivant, premier anniversaire de la mort d’Anne de Bretagne, les vingt-quatre crieurs jurés parcouraient la ville, criant avec accompagnement de clochettes : n Le bon roi , père du peuple , est mort. »

i A la prospérité matérielle dont la France jouissait sous Louis XII, même en temps de guerre, grâce aux sacrifices personnels que le prince s’imposait en aliénant partie du domaine de la couronne plutôt que de fouler son peuple, et à l’exacte discipline qu’il sut maintenir dans ses troupes, se joignait l’avant-goût des brillantes destinées préparées dans les arts par les encouragemens de la famille d’Amboise, et dans tes lettres par la protection spéciale d’Anne de Bretagne, qui, ainsi que l’observe M. Paul Lacroix, à propos des fous en titre d’office de cette époque, « aimait mieux payer des poètes que des bouffons. »

Nous emprunterons quelques détails à ce sujet au beau monument littéraire qu’élève en ce moment ce dernier écrivain en publiant une histoire du XVIe siècle dégagée de tout système philosophique ou religieux, et où les faits, consacrés souvent par les expressions mêmes des écrivains contemporains, viennent se grouper chronologiquement et sont exposés et résumés avec une lucidité trop rare en cette matière.

» Les poètes avaient rang de princes à la cour d’Anne de Bretagne. » Le docte étranger (Jean Le Maire), élève de Molinet et de Crétin, amené par le duc Pierre de Bourbon, dont il était clerc de finances, en même temps que secrétaire du baron de Ligni, et amant vert de Marguerite d’Autriche, duchesse de Savoie, » qui lui avait donné faveur et entretenance li- » bérale, fut accueilli avec fraternité par Jean Marot, Oetaviande St. -Gelais, André Pela- » vigne, et Jean d’Auton, qui se partageaient les applaudisscmens et les générosités de la » reine. » (T. Il, p. 243, 244 et 246). « Les tailles de rimes à double queue faisaient le » délassement de la cour.» Plus loin (t. III, p. 313 et suiv., sous l’année 1507), après avoir dit que la cour poétique d’Anne de Bretagne ne brillait plus du même lustre que du temps de Charles VIII, qui récompensait une églogue latine par le présent d’un sac d’or que l’imitateur de Virgile (Faustus Andrelinus) pouvait à peine emporter sur ses épaules, l’historien fait le tableau de la nouvelle école de littérature de celte époque, « qui succédant à celle de » Georges Châtelain, de Martial d’Auvergne, de Coquillart, de Villon (ce grand poète qui ne » s’était révélé qu’à l'aspect d'une potence), en retrempant le nouveau système de poésie aux » sources classiques de l’antiquité, fit rétrograder la langue de plus d’un siècle, en la dé- » layantdans le mélange des idiomes grec et latin, en la surchargeant d’ellipses, de néolo- » gismes, etc. » Il cite comme chef de cette école, après la mort du spirituel Octavian de

l’hôtel de cluny.

venance de cette jeune et jolie princesse-, quels intérêts de cœur, d’ambition et d’intrigues souleva l’apparition de cet astre brillant sur un horizon rembruni par cet horoscope tiré par le roi lui-même : « que le gros garçon (François , son successeur à défaut d’héritiers » plus directs ) gâterait tout. »

Ce n’est pas queFleurange, Varillas, Mézerai, deThou, etpresque tous les historiens ne nous préparent à la scène que nous allons décrire, en représentant Charles Brandon, venu en France avec la princesse Marie, plutôt comme un amant attaché aux traces de sa maîtresse, que comme l’envoyé de confiance de son ami le roi cF Angleterre ; en nous montrant le calice de la fleur nouvelle en proie au butinage d’un essaim de papillons peu soucieux de l’honneur dubon roi, et que n’arrêtait pas même la crainte de se brûler tout entier aux rayons de ce soleil, à n’en juger même que par ce mot de Boisy à

St. -Gelais, évêque d’Angoulême, et de Pierre Lebaulx, évêque de Rennes, aumônier de la reine Anne, Jean d’Auton, et parmi ses imitateurs, Jean Lemaire, Belge, dont nous avons parlé, Jean Bouchet, procureur à Poitiers, aussi fécond en productions littéraires, sous le pseudonyme du traverseur des voies périlleuses, qu’en exploits de chicane; Simpliorien Champier, de Lyon, médecin, poète et historien de Bayard, son parent; Jean d’Ivry, de Beauvais, également médecin et poète ; il nous montre surtout Anne de Bretagne préoccupée de l’idée de venger la maternelle secte et de réhabiliter l’honneur de son sexe, outragé par les insolens syllogismes de Jean de Meun, tels que ceux commençant par ces mots :

« Toutes, êtes, serez ou fûtes,

Et « Prudes femmes , par Saint-Denis ,

Il nous fait participer aussi, sinon aux combats, du moins aux évolutions de cette croisade littéraire en l’honneur du beau-sexe, où tant de champions, bardés et cuirassés de rimes, combattirent presque tous pour la même cause, les uns sous la bannière divine de la Vierge, type des perfections du beau sexe, dans ces concours annuels, connus dans nos villes du nord sous le nom de palinods , et dont nous aurons occasion de parler ; d’autres, sous un étendard plus mondain, dans leurs pas d’armes contre le Roman de la rose, et dans des ouvrages tels que le Vrai disant avocat des dames, de Jean d’Auton ; La Nef des dames vertueuses, de Champier; Le Triomphe de la noble et amoureuse darne, de Jean Bouchet; Le Palais des nobles dames auxquelles a treize chambres principales, de Jean Dupré, etc.

Les encouragemens donnés aux recherches historiques par Anne de Bretagne à une époque où Robert Gaguin et Nicole Gilles, morts au commencement du XVR siècle, venaient de donner l’impulsion à ces travaux, produisirent un résultat plus positif et plus utile encore ; l’art de l’imprimerie, récemment exploité en France, et le commerce de librairie dès lors en grandevogue, sousle patronage desVérard, Trapperel, Ilardouyn, Lenoir, SimonVostre, etc., offrant tous moyens de propager ces curieuses, quoique imparfaites compilations.

l-’llÔTEL DE C.LÜNY.

François : Qu il jouait à se faire un maître 1 ; tandis que les mêmes écrivains nous peignent les perplexités de Louise de Savoie , avide d’un pouvoir qu’une imprudence pouvait lui ravir à jamais , et son active surveillance pour démasquer du moins la feinte à laquelle la reine, jalouse de conserver à la mort de Louis XII un rang dont elle goûtait les charmes , pouvait recourir en désespoir de cause. Brantôme va même plus loin, en disant expressément, parmi tant d’autres propos au même sujet : «Une tint pas à Marie d’avoir des enfans.... » elle faisait courir le bruit, après la mort du roi , tous les jours, » qu’elle était grosse, si bien que, ne l’étant pas dans le corps, elle 5) s’enflait par le dehors, etc. »

Mais ces indications ne forment , pour ainsi dire , que le prologue de la scène dont notre Hôtel fut le théâtre après la mort de Louis XII, scène que les historiens en titre durent s’abstenir de retracer, soit qu’ils ignorassent ce qui s’était passé à huis-clos , et qu’aucune des parties n’avait intérêt à révéler, ou qu’à cette époque, antérieure au régime des pamphlets ou révélations scandaleuses , qui ne date guère que de nos premières luttes d’opinions religieuses, ils aient été retenus par un sentiment de convenance pour la majesté royale, triplement compromise ici, dans le respect dû à la mémoire du feu roi, dans la violence faite à une femme par le roi-chevalier , et dans la susceptibilité d’Henri VIII pour l’honneur de sa famille. Aussi , n’est-ce que par des recherches dans les manuscrits écrits à l’époque même et sous l’influence des événemens qu’ils retracent , productions authentiques, mais d’un intérêt trop pâle pour mériter les honneurs de la publicité , que nous sommes parvenus à constater le fait principal, servant de pivot à la scène dramatique indiquée dans nos Notices comme tirée d’une chronique anglaise inspirée ou inspiratrice du charmant roman historique de M. Paul Lacroix, le Roi des Ribauds2 . Voici ce que contiennent à ce

* Bayle , ce grand scrutateur de toutes les données historiques, dit expressément ( t. II, p. 499) : «Peu s’en fallut que François Ier ne se dépouillât lui-même du droit de succéder à Louis XII. »

2 Le même écrivain que nous venons de citer longuement, dont la plume, à la fois si rapide et si flexible, court de l’histoire au roman, imprimant même aux fruits de sa riche imagination le cachet d'une instruction solide et varice, et surtout l’empreinte de la coujeur locale puisée aux sources, a donné un grand développement à ce thème dans l’ouvrage que nous citons, peinture animée de la cour de Louis XII à ces dernières époques.

l/llÔTEt DE CLÜNY.

sujet les Mémoires manuscrits de Jean Barillon, secrétaire du chancelier Duprat, sur les deux premières années du règne de François Ier 1 (G).

Après avoir établi qu’aprèsla mort de Louis XII, « le ier janvier » 1 5 1 4 % François Ier de ce nom, duc de Valois et comte d’Angou-

Les bases historiques sur lesquelles repose ce curieux échafaudage de scènes plus ou moins constatées, mais toujours pittoresques et attachantes, nous permettront de citer plus loin quelques-uns de ces faits, au moins comme matière à dissertation,

' No 8618 des manuscrits de la Bibliothèque Royale.

2 Barillon, qui écrivait sous François R>, et par conséquent avant le changement de point de départ de l’année opéré en 1564, sous Charles IX, donne aux premiers mois de l’année 1515 le timbre de 1514, parce que ces premiers mois étaient alors considérés comme le complément de l’année qui avait commencé la veille de Pâques, et devait se poursuivre jusqu’au samedi Saint suivant après vêpres, sans doute pour indiquer que la résurrection du Christ ouvrait l’ère nouvelle.

La contradiction existant entre cette manière de dater , spéciale à la France et non adoptée en Italie et en Allemagne, et la division conservée dans les plus anciens calendriers placés en tête des livres d’heures, missels, etc., où l’année part toujours du 1er janvier, était, et est encore, pour les recherches chronologiques une source d’erreurs d’autant plus inextricables que le point de départ de l’année , différent encore aujourd’hui chez la plupart des peuples d'Orient et chez les Russes, a varié chez nous à diverses reprises. Sous les Mérovingiens, c'était le l«r mars, jour consacré à la revue des troupes; les Carlovingiens le transportèrent au jour de Noël, solennité fixe du moins, pour le faire coïncider avec la naissance du Sauveur, et ce ne fut que sous les Capétiens qu’on le reporta à l’époque variable de Pâques.

Vainement on voulut chez nous , comme en Angleterre , établir une distinction entre l’année civile ou légale, qui commence, en ce dernier pays, le 25 mars, jour de l’Annonciation, et l’année chronologique ou historique qui part du 1er janvier. La confusion s’opérait par le rapport de certains actes privés avec ceux où l’on suivait la délimitation chronologique, tels que les rôles de pensions, gages, etc.; aussi, prenait-on souvent le parti de mettre les deux dates ou d’établir , comme nous en administrons une preuve cidessus, page 459, dans un acte de 4378, que c'était une date française, «more Gallicano computando. » Les étrennes, dit DuCange , se donnent toujours le 4er janvier, jour où le soleil remonte.

Charles IX (ou son conseil) fit preuve d'habileté en choisissant la circonstance de son voyage pour rendre , au château de Roussillon (en Dauphiné), l’ordonnance qui remit le point de départ de l’année au 4er janvier; il s’épargnait ainsi, faible qu’il était, une lutte directe avec son parlement, qui opposa une longue résistance à ce changement de* vieux us, et ne céda qu’en 4567 ( voir Godefroy dans ses annotations sur l’histoire de Charles VI, de Juvénal des Ursins , et le président Ilénault, t. I. p. 499).

L’influence qu’exerça plus tard sur notre chronologie la correction de l’année julienne par le pape Grégoire XIII, en 4582, ne s’étendit du moins qu’aux dix jours supprimés par ce pape dans cette dernière année, et pendant lesquels on est réduit a supposer une inaction complète de la part de l’espèce humaine.

l’hôtel de cluny.

)> lêine, estant lors à Paris, an palais des Tournelles, succéda à la » couronne de France, estant en l’âge de vingt-un ans ou environ, » et que, dès le ?. janvier, il voulut donner ordre aux plus nécessaires affaires du royaume et confirma les officiers particuliers de son royaume , moyennant quelque somme d’argent que le roi donna à madame Louise de Savoie, sa mère, qui ri estait encore arrivée à Paris , Barillon ajoute : « que quand ledit sieur roy entendit que les » obsèques du feu roy estoient fort advancées, il deslogea des Tour- » nelles et vint loger au Palais (de la Cité), où il tint plusieurs )> conseils et reçut le septième jour, dans la salle que l’on appelle la » salle Saint-Louis , le serment que prêta aussi Duprat , comme )> chancelier. » Puis il dit expressément ( page 8 , v° ), et avant de parler des obsèques du roi qui eurent lieu le i3 janvier : « Aussi )> ledit sieur donna ordre que la royne Marie, veufve du feu^rov » Louis dernier décédé , fust honorablement entretenue, laquelle » royne se veint loger en V Hast cl de Cluny , et ledit sieur la visitoit » souvent et faisoit toutes gi'acieusetés qu’il est possible de faire. » Maintenant que le séjour de notre Hôtel est acquis à Marie d’Angleterre , et que la tradition qui conservait à notre pièce, dite de François Ier, le nom de chambre de la reine Blanche1 n est plus

• Ainsi s’explique ce nom de chambre de la reine Blanche, sous lequel la pièce attenant à la chapelle que nous nommons de François Ier, nous avait été désignée, il y a plus de trente ans, par d’anciens locataires, qui eussent été fort en peine de soulever le voile de ce mythe. L’anachronisme qui résulterait du séjour d’une reine du XIIIe siècle dans un palais du XVe, disparaît devant la tradition populaire qui survécut même à l’époque où le deuil de veuve porté en blanc par nos reines les fit nommer reines blanches ; ce que prouve ce passage de L’Estoile, qui, à propos de la visite faite par Henri III, au retour de Pologne, à Elisabeth d’Autriche, veuve de Charles IX, dit qu’il alla saluer la reine Blanche. Marie d’Angleterre ne voulut sans doute pas se montrer moins rigoureuse sur l’étiquette que sa devancière Anne de Bretagne, autre matrone d’Ephèsç qui adopta, la première, à la mort de Charles VIII et conserva sur le trône de Louis XII , le deuil en noir, comme témoignage plus démonstratif de regrets peu flatteurs pour son second époux ; mais, comme nous venons de le prouver, la dénomination consacrée par le peuple n’avait pas varié avec la couleur du costume.

Nous n’ignorons pas qu’en attribuant à l’aspect sous lequel nos reines veuves se présentaient au peuple leur nom de reines blanches, nous contrarions l’opinion de plusieurs écrivains, qui veulent que ce titre, comme celui d’Auguste qui se donnait aux empereurs qui succédèrent à Octave, fût commémoratif des vertus qui signalèrent Blanche de Castille, veuve de Louis VIII, et Blanche d’Evreux , veuve de Philippe-de-Valois ; mais

Fiiôtei. be cluny.

contestable, procédons avec circonspection, placés que nous sommes dans le terrain mouvant des conjectures , et tâchons, si possible, de concilier l’histoire avec les chroniques.

On conçoit qu’à défaut d’héritier direct de Louis XII et de réclamation immédiate de la part de la reine veuve , le duc de Valois sc soit emparé du pouvoir dès le premier jour -, mais une déclaration de grossesse pouvait intervenir, qui eût rendu ses droits douteux et eût forcé d’ajourner le voyage de Reims, dont, selon Barillon, François s’occupa avant même les obsèques de Louis XII , et « qu’il en- )> tendait faire de brief pour être sacré et couronné. »

De là, les gracieuses et fréquentes visites du jeune roi, dans les premiers jours de janvier, à l’Hôtel de Cluny , pour y consoler et désintéresser 1 , autant qu’il pouvait dépendre de lui de le faire , l'aimable reine chez laquelle la douleur et les convenances n’avaient peut-être pas encore permis au sentiment d’ambition posthume de se produire ; remarquons d’ailleurs que Louise de Savoie , alors absente, n’arriva à Paris, selon Barillon , qu’après les obsèques de Louis XII, ce qui doit placer entre le io et le 16 janvier, époque

comme en fait de traditions les plus simples les plus populaires nous ont toujours paru les meilleures, nous persistons dans notre interprétation.

La France n’était pas le seul pays où le deuil des reines se portait en blanc, car Ilerrera nous apprend qu’il en fut de même en Espagne jusqu’en 1498, époque où la veuve de t)om Jean , fils de Ferdinand et Isabelle, imita notre Anne de Bretagne en adoptant le noir. « Les dames Argiennes et Romaines, dit Montaigne (liv. i, chap. xlix), portoient » le deuil blanc, comme les nostres avoient accoutumé et devroient continuer de faire, si » jen estois creu. »

La couleur blanche fut aussi portée comme deuil à Sparte, en Orient et même en Chine, où cet usage s’est, dit-on, conservé.

■ Que ce fut ou non pas l’effet de cette capitulation, d’après le même Barillon , François Ier, avant de partir pour Reims, « assigna à la royne, Marie vefve , son douaire qui » était de 500,000 liv. , et l’assigna sur le pays de Xaintonge et de Lodunois, et si lui » donna pouvoir de pourvoir aux petites offices desdits pays , et de nommer aux autres » offices royaux, quels qu’ils fussent. »

On voit dans le même manuscrit, fu 27, recto, qu’au départ de Marie pour l’Angleterre , en avril 1515 , «le roy, du consentement de celte princesse, donna à M. le grand- » maistre de Boisy, pouvoir et faculté de nommer aux offices royaux qui vacquaient au *> pays de Xaintonge et de Lodunois et autres pays qui avaient été baillés à la royne Marie » pour son douaire. »

Par conséquent cette princesse, loin de perdre ses droits de veuve par un mariage aussi prompt, qui, dans uni classe moins élevée, l’eût fait noter d’infamie, se les vit confirmer par le roi et de mauéità enj ouir pleinement, même après son départ de France.

mo

l’hôtel de clunv.'

du départ pour Reims , les démonstrations que , selon Brantôme , fit Marie pour conserver la régence , la superposition successive de linges et de drapeaux , ruse éventée par la surveillance <c de la Sa- » voisienne, qui savait ce que c’était que faire des enfans » , et enfin l’éclat qui dut mettre un terme à ces anxiétés, quil importait de faire cesser au plus tôt , les assiduités de Brandon et les sentimens réciproques du couple anglais 1 pouvant d’un instant à l’autre transformer la fiction en réalité.

Dans la combinaison dramatique de M. Lacroix, c’est à la trop célèbre Anne de Boleyn, venue en France à quinze ans avec la reine Marie , et non moins disposée qu’elle à s’abandonner à toutes les séductions de la cour de France , qu’est dévolu le rôle obligé de traître , le soin de révéler des relations qui mettaient en défaut les précautions de la reine-mère, étendues jusqu’au soin « d’introduire » la baronne d’Aumont dans le lit de Marie pour la garantir de la » peur 2 » . En même temps que le désir d’éloigner une rivale dans les affections de plus en plus chères du duc de Valois devenu roi, expliqueraient , sans la justifier , cette déloyauté d’une fille d’honneur envers sa souveraine , on ne peut disconvenir que la conduite ultérieure d’Anne de Boleyn n’ait autorisé cette supposition. Au lieu de suivre la nouvelle fortune de Marie , Anne resta en F rance attachée successivement à la reine Claude et à la duchesse d’Alençon , femme et sœur du roi, dont ses soins intéressés avaient affermi la couronne, et ce ne fut qu’après avoir fait douze ans les délices de la cour de France, sous tous les rapports, dit-on, quelle changea de théâtre , mais non de rôle , en reproduisant, plus honteusement en-

• Varillas , dans son Histoire de François le*, t. Ie*, p. 15, dit expressément, ce qae confirment Mézerai et les autres historiens : « Qu’à la cour de Henri VIII, qui avait élevé » Brandon , le fils de sa nourrice, à la dignité de comte de Sujfolk, en le chargeanlde sa » vénerie. On reconnut que Marie , sœur du roi, regardait ce gentilhomme avec des yeux » plus passionnés qu’à l’ordinaire, et que lorsque le duc de Valois, à qui l’on fit remar- » quer que la femme de Louis XII avait intérêt à n’être pas chaste , résolut de s’en tenir » au rôle d’observateur. Il découvrit l’inclination qu elle avait pour Suffolk , qui l’avait » suivie comme chevalier-d’honneur, s’en ouvrit à ce rival, l’épouvanta sur la suite de ses » projets et l’engagea à attendre la mort du roi , sous promesse de favoriser alors son ma- » riage avec la reine , et de lui fournir en France l’établissement qu’il souhaiterait, en :i attendant qu'il eût fait sa paix avec le roi d’Angleterre. »

3 Varillas, t. 1er, p. 20 ( voir aussi, note G, extraits des Mémoires de Fleurangc, etc.).

l’hôtel de cluny.

core , comme fille d’honneur de Catherine d’Arragon, celui qu’elle avait joué près de Marie *.

Quoi qu’il en soit , l’alerte , dont tous les historiens conviennent , une fois donnée, il devait importer à François de ne pas laisser plus longtemps la couronne vaciller sur sa tête. Cette occurence grave et urgente pouvait seule, sans doute , porter ce prince galant à la démarche violente , mais nécessaire, si bien mise en scène par M. Lacroix. François, avisé par les espies de sa mère, de la présence habituelle de Suft'olk à l’Hôtel de Cluny, où nos amans de vieille date entretenaient un commerce au moins suspect , au milieu du lugubre appareil dont l’étiquette environnait la reine veuve % s’y présente accompagné de l’évêque de Coutances , frère de son gouverneur , alors grand-maître, Gouffier de Boisy « le donneur d’avis », et suivi du haut-justicier , sans doute comme un épouvantail propre à décider la crise. On conçoit l'effet de cette apparition, qui n’annonçait rien moins, de la part de François Ier , qu’une disposition à renouveler ses gracieusetés habituelles. Aux reproches adressés à Suffolk sur ce qu’il trahissait la promesse dont parle Varillas , durent succéder des menaces que justifiait le flagrant délit et le besoin de déjouer immédiatement une trame où la question personnelle au prince

■ L’expérience avait mûri ses idées ; l’héroïne presque banale de toutes les intrigues amoureuses de la cour de France était citée à celle d’Angleterre pour sa réserve portée jusqu’à la pruderie. Cette conduite et le sacrifice qu’elle fit à son ambition de son amour partagé par Percy, duc de Northumberland , irritèrent les désirs de Henri VIII, qui tenta vainement, secondé par son lieutenant d’enfer ( le chevalier Bryan ), de n 'être pour elle que ce qu’il fut pour sa mère et pour sa sœur aînée. Anne mit à prix sa chasteté anglaise et l’échangea contre un trône; mais après avoir signalé son triomphe par les plus grands événemens j le divorce de la reine légitime , la rupture violente de l’Angleterre avec Rome, l’édit de sang et l’immolation des plus grands citoyens, les Thomas Morus, Ficher, etc., Anne de Boleyn, en bulle aux mêmes soupçons qu elle avait exploités', et nouvelle victime de la satiété de Henri VIII , dut, par un juste retour, faire place à sa fille-d’honneur, Jeanne Seymour, et passa de sa couche royale sur l’échafaud, où sa tête, belle encore, tomba, le 19 mai 1536, sous la hache du bourreau.

Marie d’Angleterre, morte à Londres le 23 juin 1533, vingt jours après le couronnement de son ancienne ûlle-d’ honneur, devenue sa belle-sœur et sa souveraine, ne vit que son élévation.

2 Les veuves de nos rois devaient passer les six premières semaines de leur deuil dans un isolement complet, et privées, du moins jusqu’à l’inhumation du prince, de la lumière du jour. L’appartement qu’ elles occupaient était tèndu de noir, couvert de symboles religieux et éclairé par des cierges comme une chapelle funéraire.

l’hüTEL DE CLUNY-.

s’aggravait de la flétrissure qui serait résultée pour la France du plan de substitution révélé par Brantôme

Il ne nous conviendrait à aucun égard de reproduire, dans un ouvrage aussi positif que le nôtre, des scènes, quelques dramatiques quelles soient, sur lesquelles l’histoire contemporaine se tait-, aussi renvoyons-nous le lecteur avide d’émotions au curieux ouvrage de M. Lacroix 1 2, pour tout ce qui tient au débat de violence, d’amour, de générosité, qui amena le couple anglais à capitulation , nous en tenant, nous, à l’expression de ce résultat qui nous est démontré comme incontestable : que ce fut dans les murs de notre Hôtel que François IC1 conquit, ou du moins affermit sa couronne par un acte de vigueur, et que notre chapelle, vouée jusque-là à la célébration d’oflices purement religieux , vit consacrer le lien qui, en unissant une de nos reines, veuve de quelques jours seulement , au fils de la nourrice de son père, préserva notre chronologie royale de la souillure dont elle était menacée 3 4.

Nous devons cependant avouer que le secrétaire du chancelier Duprat, qui, d’accord avec les Mémoires de Louise de Savoie, place ce mariage vers la fin de mars seulement, en disant (p . 2 1 , r° ) : « Durant ce )> temps la royne Marie , vefve du feu roy Louis XII , espousa, assez » secrettement , Charles, duc de Suflolk, ambassadeur du roi d’An- » gleterre, et peu de temps après y eut quelques compositions faictes » des meubles dudit feu roy Louis XII L » Mais la démonstration, plus ou moins secrète , qui put avoir lieu à cette dernière époque, 11’élait-clle pas, en tout cas, indispensable, pour donner aux yeux

1 « Et que venu le terme, elle avoit un enfant supposé, que devoit avoir une autre femme » grosse , et le produire dans le temps de l’accouchement. »

(Brantôme, Dames galantes, Leyde, 1772, t. II, p. 118, 119.)

2 Nous nous bornons à reproduire graphiquement une de ces scènes dans le cul-delampe qui termine ce premier volume, certain que l’esprit et le charme du crayon de M. Achille Devéria nous fera pardonner cette invasion détournée dans un domaine autre que celui de 1 histoire, auquel nous voudrions rattacher tous nos faits.

3 Louise de Savoie, dans ses Mémoires , traite Suffolk d’homme de basse condition.

4 Barillon dit (à la p. 17, v°) : « Qu’après le retour de Reims, qui eut lieu » le 15 février, le roi commit le chancelier pour accorder avec le duc de Suffolk et le doyen » de Windsor, ambassadeur du roi d’Angleterre, touchant la moitié des meubles ou bagues » que la royne Marie demandait par le trépas du feu roy Louis XII, sans vouloir payer la » moitié des debtes. »

l’hôtel de cluny.

du public une date un peu moins inconvenante aux nouveaux liens, encore bien hâtifs, d’une grande reine passant aussi brusquement de la couche du souverain dans les bras d’un gentilhomme? L’union conclue , il fallait bien lui assigner une date , ne fût-ce que pour légitimer ses fruits. En laissant écouler pour cette manifestation la période de deuil rigoureux imposé par l’étiquette, on avait atténué le scandale et donné le change sur les bruits qui pouvaient , à la rigueur, se produire malgré la réserve imposée aux témoins. D’ailleurs, François Ier, empreint désormais , par son sacre, d’un caractère ineffaçable, était revenu à ses procédés habituels de loyauté et de galanterie chevaleresque , en faisant stipuler, par son chancelier, le partage en faveur de la duchesse de Suffolk <c des meubles ou bagues de Louis XII, en la convoyant lui-même » lorsqu’elle quitta Paris, et sans doute en employant sa puissante médiation pour obtenir au couple imprudent un pardon, qui 1 se fit moins attendre qu’on pouvait le craindre de la part de l’intraitable Henri VIII 2 .

A ce séjour de reine, à ce mariage semi-royal, qui transformèrent, pour ainsi dire , de nouveau , notre résidence en palais , de manoir abbatial qu’elle était , succéda, quelques vingt ans plus tard, une nouvelle consécration plus complètement royale encore, par le choix qu’en fit François Ier pour servir de temple d’hyménée à sa fille Madeleine et à son gendre Jacques Y , roi d’Ecosse.

A cette époque ( i535) l’Hôtel de Cluny se trouvait déjà, depuis plusieurs années , à la disposition de la maison de Lorraine, qui y

1 « Le seizième jour d’avril 1515 , dit Carillon , f° 27, r°, la royne Marie qui, peu » de temps paravant , avoit espousé le duc de Suffolk , partit de Paris pour aller en » Angleterre ; le roy le convoya jusques hors de la ville , etlui bailla, pour l’accompagner » jusques Calais, le duc d’Alençon et la comtesse de Nevers. »

2 S'il était bien constaté , ainsi que l’annonce M. Lacroix, que ce mariage, contracté assez secrètement à Paris en mars 1515, fut solcnnisé , c’est-à-dire sans doute publié à Londres le 31 de ce mois, avant l’arrivée des époux partis de Paris le 16 avril, le pardon de Henri VIII aurait été presque immédiat, et déterminé sans doute par le besoin d’étouffer le scandale ; mais l’attente seule de ce pardon , constatée par les historiens , appuie notre version et prouve que la circonstance qui le motiva fut fortuite et forcée.

Il fut heureux, d’ailleurs, pour Marie, pour Suffolk, et aussi pour la France, que Henri VIII ne fut pas encore parvenu à ce degré de farouche despotisme et d’irritabilité sanguinaire qui fut depuis son état normal , et que le pardon d’une injure presque personnelle ait pu sortir d’une bouche qui, plus tard, ne sut prononcer que des arrêts de mort.

l’hôtel de clunv.

exerça, pendant près d'un siècle (de i528 à 1621), son haut et puissant patronage. Le cardinal Jean de Lorraine , successeur d’Aimard II comme abbé de Cluny, depuis i528, participait et au-delà à toutes les faveurs que François Ier et ses successeurs répandirent sur une famille illustre , mais dont l’ambition, fondée sur des traditions de souveraineté 1 , causa tant de troubles dans notre France. On ne doit donc pas s’étonner que François Ier, pour qui les souvenirs de l’Hôtel de Cluny ne pouvaient être que d’un heureux augure, ait désigné ce séjour pour logis nuptial de ses enfans, de l’aveu du cardinal-abbé qui ne manquait pas d’autre lieu de retraite *. Cette

> Antoine, duc de Lorraine, Claude de Lorraine, duc de Guise, tige des princes lorrains, et le cardinal Jean, abbé de Cluny, qui héritèrent sous François Ier de la faveur dont la famille d'Amboise avait joui sous Louis XII, étaient fils de René II, duc de Lorraine, qui prenait encore le titre de roi de Jérusalem et de Sicile. René II ne suivit que de loin l’exemple de Pierre d’Amboise, car, après avoir répudié Jeanne d'Harcourt pour cause de stérilité, il n’eut que douze enfans de Philippe de Gueldre.

=> Au témoignage de Varillas, qui dit ( Uist. de François , I. vn , p. 264 , à l’année 1536) : « Ce cardinal Jean était, en même temps, archevêque de Lyon , Reims et de Narj> bonne, évêque de Metz, de Toul , de Verdun, de Térouane, de Luçon, d’Alby et de » Valence; et abbé de Gorze, de Cluny et de Marmoutier, « nous ajouterons celui plus authentique encore de la Bibliotheca Cluniacensis, qui le qualifie ainsi : « Joannes IV, v tituli sancti Onufrii sacrosanctæ romanæ ecclesiæ diaconus, cardinalis, de Lotharingia » nuncupatusarchiepiscopus et dux Remensis, primus par Franche, sanctæque sedis apos- » tolicæ legatus natus, archiepiscopus ac primas Narbonensis, episccpus ac cornes Tullensis » ac Viredunensis, episcopatuum Metensis, ac Metinensis perpetuus administrator, nec » non inclyti monasterii Fiscanensis abbas commendatarius : abbas vero Cluniacensis » XLVI. »

Ce cumul abusif de bénéfices religieux, très commun alors, fut de la part des conciles et de la cour de Rome l’objet de diverses mesures auxquelles la faveur et la cupidité trouvèrent souvent moyen de se soustraire. Guillaume Ribier, dans ses Mémoires d’Etat, cite, page 581 , une lettre de l'ambassadeur de François Ier à Rome, de 1546, portant : « Sa sainteté estime que le 3 de ce mois fut publié au concile le décret par lequel est or- » donné qu’une personne , de quelque dignité qu’elle soit , ne pourra tenir qu’une église .'> d’archevêché et d’évesché seulement, et requiert votre faveur pour faire entretenir ladite » ordonnnance comme sainte et utile pour le bien universel de l’Eglise. » Ce qui n’empêcha pas le cardinal Charles de Lorraine d’héiiter d’une grande partie des bénéfices de son oncle Jean , mort en 1550, etc., etc. Ce dernier, qui fut cardinal à vingt ans et ministre d’état sous François Ier et Henri II, fut célèbre par sa magnificence et par une excessive libéralité , dont nous citerons quelques traits.

La part qu’il prit, ainsi qu’on le voit par ses lettres de Rome de 1540, citées par Guillaume Ribier, à la disgrâce du connétable de Montmorency, explique la vengeance qu’exerça

i/hôtel de cluny. 185

désignation s’explique d’ailleurs par la rareté, à cette époque, d’édifices civils disponibles et convenables pour de royales épousailles. Les nombreux hôtels du XVIe siècle, dont les grands noms du moins nous ont été conservés, ne datent, pour la plupart, que des règnes postérieurs à celui de François Ier l. La seule circonstance que les ambassadeurs étrangers logeaient alors à l’hôtel de V Ange , dans notre rue de la Huchette , dont l’aspect n’a pu que s'améliorer depuis trois siècles, doit faire juger de l’importance relative à cette époque de l’Hôtel de Cluny.

François Ier n’était déjà plus alors ce qu’il se montra trop longtemps , insouciant de l’avenir, et toujours prêt à jouer sa couronne contre les bonnes grâces d’une femme 2. Les lauriers de Marignan ,

vingt-deux ans plus tard le fils du connétable sur le cardinal de Lorraine , lors de l’échauffourée de la rue Saint-Denis, épisode inhérente à la description de l’Hôtel où ce prince de l’Église alla cacher sa honte.

1 On verra par notre note sur l’architecture civile (E) et par les détails dans lesquels nous entrerons au chapitre iv, combien étaient encore rares à Paris, au milieu du XVP siècle, les édifices de quelque importance consacrés à f habitation, autres que ceux affectés au logement des rois, des princes et des sommités ecclésiastiques. Ce ne fut, à vrai dire, que par suite de l’impulsion donnée par Catherine de Médicis aux constructions d’apparat, et alors que la substitution des coches, litières, carrosses, aux mules et haqucnées, exigea de plus vastes emplacemens, que le continuateur des Bullant, des Lescot, des Philibert de l’Orme, Androuet du Cerceau, éleva de somptueux hôtels, dont un grand nombre subsiste encore, tandis qu’on ne peut citer à Paris que très peu d’édifices antérieurs, tels que les hôtels de Sens, de la Tremouille et de Cluny, malgré l’extrême solidité des constructions de cette époque ( Voir le chapitre iv).

Pour offrir à la fois ici une preuve de l’exiguité des hôtels en renom , d’époques antérieures, et un témoignage qui ne laisse pas de doute sur l’occupation de l’Hôtel Cluny par le cardinal Jean, favori de François Ie>’, dans ses séjours habituels à Paris, ainsi que parles trois neveux qui lui succédèrent comme abbés de Cluny, il suffira de rappeler ce que disent Sauvai et Félibien, d’après des manuscrits authentiques, sur la manière dont fut fondé l’hôtel de Guise.

Le duc Claude avait acheté l’hôtel du connétable de Clisson, rue du Chaume, et, pour former un hôtel habitable le cardinal Charles acquit l’hôtel Laval du conseiller Brion, qui l’avait acheté en 1545, et y joignit un grand nombre d’autres maisons environnantes. L’hôtel de Guise ainsi formé fut substitué en 1556 par le duc et par le cardinal au prince de Joinville, fils aîné du duc, et après lui aux autres aînés mâles de la maison de Guise, ce qui excluait de la jouissance les ecclésiastiques, toujours pûmes dans les grandes familles.

3 Ardent au plaisir, « dit Brantôme (Discours 50), impétueux et turbulent dans ses » jeux et généreux jusqu’à la prodigalité, insouciant du danger, avide de gloire, » propre à tous les exercices du corps et de l’esprit, il avait à dix ans une maîtresse

186 l’hôtel de cluny.

les désastres de Pavie , la prison de Madrid , de cuisantes leçons en amour 1 , l âge et les noirs soucis qu avaient causés au père des lettres et des arts la nécessité de sévir 2 , dans l’espoir d’extirper les

« ( F. Procès de Rohan, déposition deBrandelys de Champagne), une cour, des favoris et » des guerres. » Une expérience aussi précoce dut hâter la maturité dont nous parlons, et qui finit par donner un démenti complet à l’horoscope de Louis XII, car François Ier, après avoir fait tant et de si grandes choses, laissa ses domaines libres et l’épargne pourvue de 400,000 écus.

1 Outre les regrets importés d’Italie en 1515, fruits amers du contact de la boulangère de Lodi, dont, pour preuve sans réplique, Millin dit avoir vu la maison, on cite surtout comme principe de la maladie à laquelle ce prince succomba, la cruelle vengeance exercée en dépit de lui-même, par le mari de la belle Féronnière, catastrophe qu’on s’accorde à dater de 1539 ( voir les cantiques de Marot sur la maladie du roi en cette année, t. II, p. 267, 269); mais indépendamment de ce que cette dernière circonstance, qui, pour le dire en passant, sauf discussion ultérieure, saperait par la base une des attributions d’art les mieux enracinés, celle qui nous montre la belle Féronnière maîtresse du roi en 1538 dans un des plus admirables portraits de Léonard de Vinci, mort en 1518, et sans égard à ce que ce désenchantement ne tendrait à rien moins qu’à débaptiser le type du diadème de fantaisie dont se couvre le front de nos belles , observons qu’entre 1515 et 1539, de nouvelles atteintes de même nature durent être portées à la santé de ce prince, car Rabelais, contemporain comme né en 1483, n’avait certainement en vue ni la Boulangère ni la Féronnière lorsqu’il parlait dans un certain chapitre, qu’on ne nomme pas, des oreillettes d'une dame de la cour , qui exuîcérèrent ce prince. La faiblesse du roi chevalier pour les dames n’était cependant pas telle que semble l’exprimer le mot du maréchal de Tavannes : « Alexandre voit les femmes quand il n’a plus d’affaires , i) François voit les affaires quand il n’a plus de femmes; » car jamais le soin de ses plaisirs ne lui fit négliger les intérêts de sa couronne.

2 Sans justifier les rigueurs auxquelles Rabelais fait allusion dans la définition de l’efficacité de l’herbe Pantagruelion (le chanvre), on les conçoit plutôt de la part de ce prince, malgré la générosité de son caractère, que de celle de ses successeurs, instruits par expérience que la corde, le fer et le feu n’opèrent pas sur les consciences ; tandis que François Ier, voyant surgir sous son règne de nouveaux Albigeois, put s’abuser d'abord sur les moyens répressifs empruntés à Philippe-Auguste. C’est donc à tort, selon nous, qu’on a chargé la mémoire de notre héros, surtout des terribles conséquences de ce premier signal. Du point de vue dépend l’aspect : reportons-nous à la position de ce prince, à qui rien n’avait résisté jusqu’alors, quand l’explosion inattendue de la réforme et ses rapides progrès vinrent miner les bases de son autorité et ébranler sa couronne. Épouvanté des horribles excès qui signalèrent l’adhésion toute fortuite d'Henri VIII aux nouvelles doctrines, François Rr voyant la contagion anglaise prête à envahir son royaume, dut naturellement pourvoir aux moyens de l’en garantir. Si notre Antonin s’inspira plutôt contre les nouveaux dissidens de l’irritation des Dioclétien, Galère, etc., que de la modération d’Alexandre-Sévère; si, comme exemple plus national, la terrible sévérité du convertisseur Charlemagne prévalut sur la justice exacte, mais tolérante, de saint Louis, c’est aux conseillers et aux agens d’exécution des ordres, arrachés sans doute à François Rr, qu’il faut s’en prendre plutôt encore qu’à son absolutisme hérédi-

d’hôtee de CLUNï. 187

germes de la réforme , contre ceux-là même qu’il eût aimé à couvrir de sa protection 1 , avaient calmé cette fougue et mûri les idées de ce prince , heureux de trouver dans une alliance de famille des garanties contre les hostilités persistantes de Charles-Quint et contre les dispositions, au moins douteuses, d’Henri VIII : car ce dernier, brisant le joug des convenances sociales, et devenu chef d’une église schismatique , n’avait plus que son intérêt pour guide dans ses rapports avec la France, restée soumise à l’influence du pape, l’ennemi

taire. La clémence de ce prince, pour les révoltés de Saintonge, prouve quelles étaient ses dispositions personnelles. Il faut tenir compte aussi des résistances, des agressions mêmes de la nouvelle secte, qui eut aussi ses fanatiques.

Bonfons, qui fait remonter à 1538, l'année même du mariage d’Henri VIII, l’anniversaire de l’hérésie en France, parle (page 409) « de placards ou libelles exécrables affichés en » 1584 par tous les carrefours et lieux plus fréquentés de Paris, aux quels estoient attachés » de petits livres conformant ou voulant expliquer les hérésies. » Il cite aussi plusieurs traits de fanatisme irréligieux postérieurs même à la mort de François Ier, qui ne le cèdent en rien à l’exaltation et au dévouement des confesseurs de la foi, tel celui de Jacques-le-Blond, cricur, « brûlé vif le 4 aoust 1548, pour avoir irreveremment abattu l’image de la Yierge » sacrée élevée auprès de la porte du chœur et en la nef de l’église Nostre-Dame ; » celui d’un autre hérétique qui, le 7 décembre 1550, » passa de force au travers des chanoines de » la mesme église, chantant près de cette image, et qui, l’épée au poing, se mit en effort » d’abattre ladite image, » etc.

i Brantôme et Rabelais, l’un positivement dans son Discours sur François Ier, l’autre pseudonymement aux chapitres xxrn et xxiv de son Gargantua, nous font de ce prince, sous le rapport de son goût pour les sciences, les lettres et pour les arts, un portrait dont ses créations et ses encouragemens, bien constatés d’ailleurs, conlirment l’exactitude, quoiqu’en puissent dire les écrivains qui ne se sont inspirés que des pamphlétaires. « Gargantua, dit » Rabelais, visiloit les arbres et plantes les conférants avec les livres des anciens qui en ont » escrit, comme Théophraste, Dioscorides, Marinus, Pline, Nicander, Maceret Galien. . , . » et durant son souper estoit continuée la leçon du disner (sur les sciences). Le reste estoit » consommé en bons propos, tous lettrés et utiles. Puis alloit visiter les compagnies de » gentslettrez. Et quant aux arts (chapitre xxiv), Gargantua et son précepteur estudioient » en l’art de peinture et sculpture, ou alloient voir comment on tîroit les métaux, ou com- » ment on fondoit l’artillerie : ou alloient voir les lapidaires, orfebvres et tailleurs de pierre- » ries, ou les alchymistes et monnoyeurs, ou les hautelissiers, les tissutiers, les veloutiers, » horlogiers, les miraillers (miroitiers), imprimeurs, organistes, teinturiers et autres telles » sortes d’ouvriers, et partout donnant !e vin, apprenoient et considéroient l’industrie et in- » vention des mestiers. »

Dans ces dispositions que confirment les historiens, et notamment le Père Daniel, il dut en coûter à François Ier de voir un grand nombre de savans et d’artistes compromis dans les persécutions et les supplices d’hérétiques qu’entraîna sous son règne le déploiement de la bannière de Luther. La reinede Navarre sa sœur, presque complice de Calvin, en souffrit plus encore.

l’hôtel de CLüNY.

personnel d’Henri. L’alliance dont nous parlons, et qui rendit de nouveau notre Hôtel un séjour de princes, jaillit d’une de ces perplexités.

Charles-Quint, sous prétexte de défendre les intérêts du duc de Savoie , avait , à la tête de cinquante mille hommes , franchi la frontière de la France , en débouchant par le Var, et tandis que son général, Antoine de Lève 1 , maître d Aix , assiégeait Marseille, une autre armée, opérant en Picardie, menaçait le cœur de la France et jettait l’elfroi dans la capitale, défendue par le cardinal Du Bellay , commandant au nom du roi .

A la nouvelle de ces perplexités delà France , qu’aggravait la mort du Dauphin, empoisonné à Lyon au moment d’entrer en campagne % Jacques Y, roi d’Ecosse, qui s’était déjà montré animé d’un

j Ce qui tendrait à prouver, contre l’opinion que nous discuterons plus tard, que Rabelais fit de l’histoire au moins dans quelques parties de ses burlesques digressions, ce serait la mention au chap. vii du liv. i du Pantagruel , d’un ouvrage de la bibliothèque St. -Victor, intitulé V Entrée d’Antoine de Lève ès Terres des Grecs et la corrélation de ce titre avec ce qu’on lit aux chap. xxm et suivans du même livre, sur la guerre des dypsodes (ivrognes) , par allusion à l’invasion des Allemands dans la colonie grecque, où leur défaite et leur retraite précipitée ( F. Mézeray ) confondit bientôt l’audace de Charles-Quint et la gloire d ’ Antoine de Lève, son général, sous le titre de capitaine de la ligue du Milanais. C’est dans cette guerre que le prince Henri (Henri II), devenu dauphin par la mort de son frère, fit brillamment ses premières armes et conquit quelques droits à la couronne de laurier qui, dans une de nos portes provenant d’Anet, remplace sur sa tête la couronne de France, cédée galamment à Diane, comme pour expliquer la devise « donec totum impleat orbem, » dans le sens d’un horoscope sur les futures destinées de la favorite. Diane était cependant plus âgée que Catherine, mais la longue stérilité de cette dernière offrait ouverture à un projet de répudiation, qui fut longtemps agité et que dissipèrent les années d’abondance succédant à celles de disette.

2 Ce fut Montecuculo, l’échauson du dauphin François, duc de Bretagne, qui empoisonna ce prince « en poudre d’arsigni sublimé, par lui mise dedans ung vas de terre rouge qui, 3) par la sentence du 7 octobre 153G, fut également condamné à être brûlé avec les poisons ?> d’arsigni et de riengart qu’il contenait. » D’après les aveux arrachés par la torture etmentionnés dans les contes du temps, Antoine de Lève, dont nous venons de parler, et Ferdinand de Gonzague, n’auraient pas été étrangers à cet assassinat; mais cette complicité ne fut rien moins que prouvée. Aucun champion ne releva le gant de Gonzague , qui, renouvelant au milieu du XVIe siècle la tradition des jugemens de Dieu, offrit de prouver par les armes l’innocence de l’échanson. Catherine de Médicis aussi, en sa qualité d’Italienne sans doute, fut accusée de participation à ce crime, qu’on imputa également à la reine Eléonore; mais l’intérêt personnel, premier mobile des actions humaines, n’existait pas pour Catherine, alors

l’hôtel de cluny.

ICO

sincère dévouement à nos intérêts , et du vif désir de s’allier à François Ier , en poursuivant la recherche de Madeleine, safdle, n’écouta que son zèle et son courage. Embarqué de son propre mouvement pour la France, à la tête de seize mille hommes % il se vit réduit, contrarié par les vents, à laisser sa flotte à leur discrétion, débarqua presque seul en Normandie, et traversant la France en simple volontaire, pour se rendre au camp d’Avignon , il rencontra François I"sur la montagne de Tarare.

Expliquons ce qui ne s’aclmet pas habituellement en politique, ce prestige des souvenirs et des sentimens, et ce respect des anciennes alliances qui prévalurent ici sur d’autres dispositions , en apparence bien plus favorables au généreux roi d’Ecosse , victime plus tard de son option.

Fils d’une sœur d’Henri VIII , autre que celle dont nous nous sommes occupé, de Marguerite, reine d’Ecosse, qui compromit, par deux mariages imprudemment conclus , un royaume en proie aux intrigues et aux luttes des Douglas et des Hamilton , Jacques V , monté sur le trône d’Ecosse à l’âge de deux ans , puisa sans doute dans les crises dont fut bercée sa jeunesse, le sentiment d’indépendance personnelle dont il fit preuve à dix-sept ans , même envers sa mère , surtout en refusant la main de sa cousine Marie , fille du tout puissant et si redoutable roi d’Angleterre.

Il est vrai, qu’élevé dans les principes de l’orthodoxie , et n’ayant pas pour les renier les motifs immoraux qui venaient de briser tous

que frappée d’une stérilité apparente, qui dura dix ans, et menacée de répudiation, il devait peu lui importer que Henri s’approchât d’un degré du trône.

L’abbé de Cluny de cette époque, le cardinal Jean de Lorraine, « l’homme pour qui, dit «Velly, le roi avait le plus de considération,» fut chargé, à ce titre, de lui annoncer l'affreuse nouvelle de la mort de son fils. La scène fut publique et donna une haute idée de la force d’âme du roi, qui, après d’abondantes larmes, tira immédiatement de sa douleur , même sur un malheur irrémédiable, l’expression des sublimes admonitions au nouveau Dauphin. Ce même cardinal avait été employé comme ambassadeur près de Charles-Quint, dans les négociations qui précédèrent cette campagne. Selon Gaillard, qui parle de son éloquence également forte et inutile, l’empereur se plut à rendre justice au zèle du cardinal, à son élo» quence, à ses talens et à ses grâces. ( Histoire de François 1er , tom. III, p. 307 et 308.)

• «Sur les bruits, ditMoréri, que l’empereur Charles-Quint vouloit attaquer la France, » Jacques V, se souvenant des anciennes alliances de sa nation et de ses prédécesseurs , s’em- » barqua avec 16,000 hommes pour venir secourir François Dr, sans en être prie. »

L IIÜTEL HE OLUNY.

liens entre l’impatient Henri VIII et le temporisateur Clément VII ' , Jacques, éclairé peut-être par ses conseillers catholiques, avait pressenti l’obligation d'épouser en même temps un ressentiment et des principes qu’il ne pouvait partager ; mais pour comble d’audace , dit-on, Jacques, que ses sentimens et ses goûts d’art entraînaient vers la France, aurait ajouté à l’outrage du refus fait à son oncle , l’insolente prétention de se constituer son rival dans ses vues sur la fille de François Ier % qui, dans ce dangereux conflit, n’avait accordé à Henri VIII que la promesse d’écarter la demande du roi d’Ecosse.

1 On sait que le bouleversement social qui agita l’Angleterre , à partir surtout de 1534 , époque de la sentence de la cour de Rome contre le divorce d’Henri VIII et les vastes conséquences encore flagrantes aujourd’hui d’un caprice d’amour , tinrent, en apparence du moins, au retard de deux jours qu’éprouva le courrier porteur de la soumission écrite, que ce roi s’était décidé à envoyer à Rome, sur le refus du pape de se contenter des protestations verbales que notre ambassadeur , Jean Du Bellay, s’était chargé de transmettre : mais on a opposé, avec raison, selon nous , aux déductions philosophiques tirées de ce fait, aux exclamations sur la fatalité, sur la fragilité des bases de nos plus vigoureuses organisations sociales, cette considération, que les germes d’indépendance manifestés dès 1533 par le couronnement d’Anne de Bolcyn devaient recevoir plutôt ou plus tard leur complet développement. Le prince qui, tout en négociant avec Rome, et sans attendre la solution, dissolvait son parlement et proclamait ses actes , et qui , triomphant, répudiait à la fois le pape et Luther pour se constituer chef et régulateur d’une religion selon ses vues personnelles, ne se pliait évidemment devant les exigences du moment que pour se redresser plus fier et plus absolu que jamais. L’inconséquence d’Henri VIII se prouve d’ailleurs par le livre qu’il composa sur les Sept Sacremens et par les démarches qu’il fit pour obtenir de la cour de Rome le titre de défenseur de la foi catholique , comme son animosité contre Luther s’explique par l’agression de ce réformateur, qui l’avait traité d 'âne, d’ insensé, etc. ( V. Const. angl. reg., p. 333.)

2 Cette circonstance, que mentionnent plusieurs historiens, nous paraît difficile à expliquer, car à l’époque (23 mai 1533) où le divorce d’Henri VIII fut prononcé par lui-même en qualité de primat d’Angleterre , ce prince, qui avait épousé secrètement quelque temps auparavant Anne de Boleyn, avait déjà deux femmes. La princesse Madeleine, née en 1520, était d'ailleurs trop jeune alors pour que le roi d’Angleterre eût pu la demander dans la prévision de ce divorce. H faudrait donc supposer une recherche postérieure au 19 mai 153G, mais alors la tête sanglante d’Anne de Boleyn venait s'interposer, sinon comme un obstacle pour Henri VIII , du moins comme un prétexte de refus pour François Ier. La seule rivalité incontestable d’Henri VIII et de Jacques V se produisit à l’occasion du second mariage de ce dernier, ainsi que nous l’établirons plus loin ; mais ce qui ne peut être mis en doute , d'après le témoignage du frère de l’ambassadeur de François Ier près d'Henri VIII à ces époques même , c’est l’opposition que ce dernier prince montra pour l’alliance sollicitée par son neveu. On lit à ce sujet dans les Mémoires de Martin Du Bellay ( t.XIX de l'édition de Petitot , page ISO) : « chose que le roi d’Angleterre avait toujours craint et empesché,» et

loi

l’hôtel de cluny.

La situation critique de François Ier explique sans doute cette première concession, dont les exigences politiques, quelque impérieuses qu’elles eussent été, n’auraient sans doute pu arracher le complément 1 ? alors meme qu Henri VIII eût été libre de contracter ce lien, car, dès cette époque, fin de 1 53 6 , il avait ajouté au scandale de son divorce, et à celui, plus appréciable par François Ier que par tout autre, de l’élévation et de la chute d’une Anne de Boleyn , l’ingratitude et la barbarie , en dictant les sentences de mort de ses plus illustres sujets, de ses serviteurs les plus dévoués , tels que l’évêque de Piochester , son chancelier Morus 2 , et tant d’autres.

p. 181 : «incontinent que le roi Henri V Mt ouït mentionner de ce mariage d’Ecosse, ils’entrou- )> bla de telle sorte que de quatre jours après il ne voulut reparler au seigneur de la Pom- » meraye (envoyé spécial de François Ier), de peur, ainsi qu’il lui fit dire et remonstrer , » de se collerertrop fort contre Iuy : et cependant fist réciter audit Pommeraye, par les prin- » cipaux de son conseil, ses doléances et causes de malcontentement sur cet article : en » somme n’y eut jamais moyen audit Pommeraye de rapaiser ledit roy d’Angleterre. »

1 François Ier, qui céda de nouveau, en 1539, plus à ses affections qu’à la crainte ou peut-être même qu’aux intérêts de sa politique, au sujet de la compétition de Henri VIII et de Jacques V, devenus veufs , à la main de la duchesse de Guise , dut bien s’applaudir de sa résistance, surtout quanta sa fille , lorsque la marche du temps lui eut révélé l’homme qu’il se serait donné pour gendre. Si sa condescendance alla jusqu’à favoriser par des promesses les projets de divorce de Henri VIII et à signaler, par des présens , sa recrudescence de galanterie pour la comtesse de Pembroke ( Anne de Boleyn , alors maîtresse du roi d’Angleterre) ; s’il put, tout impitoyable qu’il se montra pour les sectateurs des nouvelles doctrines, ne pas trop s’irriter du grand schisme d’Angleterre, des spoliations sans fruit, comme chez nous, et des douze mille massacres qu’autorisa le statut de sang ( bloodybill) , s’il prit sur lui de voir de sang-froid la chute du trône sur l’échafaud dans l’étroit espace de dix-sept jours, de l’auteur sinon innocente du moins indirecte de tous ces maux, de la toujours belle Anne de Boleyn, à qui notre roi devait peut-être sa couronne; s’il put rejeter sur la brutalité de désirs sans frein , l’entrée immédiate de Jeanne Seymour dans le lit encore chaud de sa souveraine , de quel poids dut-il être soulagé en songeant que Madeleine aurait pu éprouver le sort de la grosse cavale allemande, Anne de Clèves, qui se soumit du moins à sa répudiation et peut-être, qui sait, de la part d’un monarque aussi absolu , celui de Catherine Howard , tombée le 5 février 1542 , cinq ans ayant la mort de François Ier, cinquième victime conjugale d’une lubrique férocité, qui faillit en produire un sixième exemple , l’acte d’accusation contre Catherine Parr ayant été dressé , et son effet suspendu seulement par une démarche adroite et opportune? Si nous comprenons Jeanne Seymour dans cette liste, c’est qu’il est à croire que sa mort précoce la garantit seule d’une fin plus tragique.

2 L’ouvrage qu'une femme d’un esprit élevé et d’un talent positif a publié il a quelques années, sous le titre de Thomas Morus, doit donner une juste idée de l’Angleterre, à

j/hôtel de cluny.

Il en coûta beaucoup , sans doute , aux sentimens chevaleresques de notre roi de ne pas tenir toute sa promesse -, mais , à part même ce que dit Du Bellay « qu’il ne pouvoit faillir honnestement , veu » l’instance et longue poursuite qu’avait faict le roy d’Ecosse, » il y eut réellement , pour un prince du caractère de François Ier , séduction, entraînement à l’aspect imprévu de ce jeune allié qui traversait les mers avec toutes ses forces pour lui venir en aide , sacrifiant jusqu’à son royaume à un sentiment de dévouement et d’honneur.

Aussi l’alliance , d’ailleurs convenable , fut-elle bientôt décidée comme moyen pour notre roi d’acquitter sa dette de reconnaissance d’une manière digne de lui. Le contrat fut dressé à Blois, le 26 novembre i536 l, et la cour ne tarda pas à venir à Paris célébrer ce

cette période du règne de Henri VIII , prince doué sans doute de grandes qualités, et qui fut, et mérita d’être à quelques égards, l’idole de son peuple , mais à qui l’histoire impartiale ne pardonne ni les levains de discorde qu’il laissa par son réglement , ni son ingratitude envers Morus , Fischer et tant d’autres, ni surtout ses féroces penchans, trop souvent mis en jeu par de honteuses passions.

Conduits par les conditions même de notre prospectus à exprimer franchement et par forme de conversation toute notre opinion sur ce qui vient de se placer, même incidemment, dans notre cadre, nous avouerons que le tableau si palpitant d’intérêt, tracé d’une main si ferme et avec de couleurs si pures , par Mme la princesse de Craon , nous a fait éprouver les mêmes sensations que les grandes et belles compositions de M. Paul de la Roche sur l'histoire d’Angleterre, intérêt et plaisir mélangés de regrets. Comment se défendre, en effet, d’un sentiment presque d'envie en voyant nos talens les plus remarquables consacrer leur plume et leur pinceau à l’illustration des annales étrangères, quand les nôtres attendent vainement des chroniqueurs et des peintres dignes d’en buriner les phases dramatiques, pour l’instruction , sinon pour la leçon de la génération naissante. Et nous aussi , nous avons eu nos convulsions politiques , nos Morus (Malesherbes) , nos Marguerite ( Müe de Sombreuil), comme nos Crammer, nos Cromwell , etc. Pour ne citer qu’un exemple, quel pinceau autre que celui qui retrace si bien la stoïque et dédaigneuse fermeté du chancelier d’Angleterre devant des juges décidés à l’avance à solder ses bienfaits par un arrêt de mort, pourrait puiser dans un cœur de femme les couleurs propres à l’héroïque ligure de notre dernière reine insultée par ses bourreaux, et réduite, dans sa sublime indignation , à faire appel aux entrailles de mère des misérables créatures attirées par ce spectacle de sang, pour confondre une atroce calomnie dont la plus ignoble dépravation repousserait l’idée?

• « Pour la conclusion du mariage d’Ecosse, le roy print son chemin par Amboise et » Blois pour venir à Paris » (Martin Du Bellay , p. 198) . Le contrat , rédigé en latin, comme tous les actes publics de cette époque , est inséré dans le Recueil général des traités de paix et actes publics (t. II , p. 205). La dot, constituée à Madeleine, est « de centum mi-

l’hôtel de clüny.

mariage, qui fut précédé de l’entrée solennelle de Jacques V dans cette ville

Pour arriver à ce qui nous intéresse dans cette solennité , il nous faut citer plusieurs autorités , malheureusement divergentes -, commençons par le procès-verbal authentique de la marche du parlement jusqu’à « l’abbaye de Saint-Anthoine-des-Champs-lès-Paris,w où Jacques Y, accompagné de plusieurs princes et grands seigneurs, reçut « la proposition faite par la cour du parlement , par son pre- )) mier président , laquelle achevée, ce roy embrassa lesdits sieurs

j) lium aureorum solatorum » (écus d’or au soleil , valant alors 45 sous, et dont on taillait 71 1/6 dans le marc d’or, qui valait alors 160 livres tournois; ce qui porterait cette dot à environ 225,000 1. valeur de 1536, ou un million, valeur actuelle). Parmi les signatures relatées au contrat, on distingue celles du Dauphin de France, du roi de Navarre, du cardinal de Lorraine , de Du Bellay , du chancelier de France , du sir de Montmorency , grand-maître et maréchal de France , de Guillaume Poyet , etc.

i Nous donnerons dans la note (H) l’extrait plus complet de cette partie des registres de la cour du parlement : du vendredi 22e jour de décembre 1 536, pour la délibération et remontrance faite au roi , et du dimanche dernier jour de décembre , concernant cette entrée et la cérémonie qui eut lieu à Notre-Dame. On y verra dans l’incidentremarquable du refus d’abord fait par le parlement d’assister en robes rouges à ces solennités, et dans son acquiescement ultérieur sans tirer en conséquence , sur les instances itératives du roi, un exemple notable de la force de ces grandes compagnies sous les règnes les plus énergiques et de la stricte observation de leurs usages et prérogatives, trop négligées sous notre régime de liberté.

Un registre de l’Hôtel-de-Ville de Paris contient les détails de la même entrée avec les lettres écrites à ce sujet par François Ier au prévôt des marchands et échevins.

Feu Nicole Gilles , en son vivant secrétaire et indiciaire du roy et controlleur dé son trésor, dans ses Annales et Chroniques de France depuis la destruction de Troyes, imprimées en 1558, met la date de 1535 à ces premières solennités, ce qui a pu induire en erreur Moréri, qui va même plus loin en fixant le mariage au ler janvier 1535; mais ces erreurs se détruisent d'abord par Moréri lui-même , qui reconnaît que Jacques V n’épousa Madeleine qu’après la campagne contre Charles-Quint , qui appartient à l’année 1536 , puis par les actes authentiques que nous citons.

Le même auteur ajoute encore aux détails ci-dessus en traçant l’itinéraire de la cour depuis Lyon jusqu’à Paris, avec un séjour d’un mois ou trois semaines à Chàtellerault, « pour ce que c’est un lieu moult délectable , plaisant et requis à la cliace des princes qui y 3) ayment l’esbat des bois et forest. )> Selon le même historien, dont l’autorité ne peut prévaloir ici sur l’indication positive des registres du parlemeut, qui placent le point de départ à l’abbaye de Saint-Antoine-des-Champs, le roi d’Escosse « partit des Tournelles et vint par » dessus le pont Nostre-Dame où estoient aucuns beaux théâtres eslevez, lesquels contenoient 3) les armoiries de France, de la reine, de M. le Dauphin et dudit roi d’Écosse, qui vint à 3) Nostre-Dame de Paris, église majeure, etc. Les rues par lesquelles il passa estoient tendues 33 de tapisseries moult riches, etc. 33

l’hôtel de cllnv.

» présidens, sans aultrement parler à eux , parce qu’il sçavoit peu d du langage françois. Tost après, et lorsque la cour s’en fut retour- » née et chacun retiré , selon son opportunité , entra , ledit roy )> d’Ecosse , en belle et grande compagnie desdits princes et sei- » gneurs , et alla descendre à l’église Notre-Dame , où il fut reçu » comme il appartenoit et logea ce soir en la maison épiscopale. Le » lendemain , premier jour de Van » ( nouvelle preuve des distinctions établies pour la manière de dater , entre les actes publics et ceux privés ) « la solennité des épousailles de luy et ladite dame » Magdelaine de France, fut faite en ladite église Notre-Dame , et » le soir le festin en la grande salle du Palais , auquel la cour fut » conviée , et y assista en robbes rouges. Après le souper il y eut » force danses et masques somptueux. »

D’après ces registres, qui n’offrent , il est vrai, de garantie d’authenticité que pour les dates et pour les faits de compagnie , le roi d’Ecosse aurait logé, le soir du 3i décembre, à la Maison épiscopale ; mais il n’en fut pas ainsi, comme le témoigne l’accord sur cette circonstance de deux écrivains contemporains , Nicole Gilles et Pierre Bonfons. Le premier dit, dans ses Annales , en parlant du roi d’Ecosse : « Après qu’il eust rendu grâce à Dieu, luy sorti de » l’église, remonta à cheval et le roy l’attendoit au logis de Clugny , » près les Mathurins , et là , descendit , souppa et coucha 1 . » Quant au texte de Pierre Bonfons, dont nous avons tiré le titre de notre planche ire du chapitre u , il porte : «Le dimanche der-

)) nier de décembre 1 5 36 , Jacques , roi d’Ecosse , fit son entrée à » Paris et vint loger en l’Hostel de Cluny , près les Mathurins, où )) le roi l’ attendait ; et le lendemain, Ier de janvier, il espousa » madame Madeleine , etc. Le cardinal de Bourbon les espousa et » célébra la messe, après laquelle le disner fut fait en la grande » salle de l’évesché, et au soir le souper en la grande salle du Palais. » Puis le lendemain les joustes furent faites devant le château du )> Louvre 2 , esqucllcs le roi s’exerça lui-méme. »

> La suite porte : « Au lendemain qui fut le premier jour de l’an furent célébrées les « nopces et épousé ledit roy d’Ecosse à Madame fdle du roy de France, en moult grand » pompe, triomphe et honneur. Leroy amena sa fille par dessous le bras, marchant sur » un long théâtre érigé et dressé hault assez , afin d’éviter lafoulle du peuple , etc. »

2 La façade principale ou l’entrée du Louvre donnait sur la Seine avant le règne de

h HOTEL DE CLUNY.

On ne peut donc mettre en doute l’occupation de l’Hôtel Cluny par les royaux époux , au moins jusqu'au 1 5 janvier , la présence de Jacques V au lit de justice que François Ier tint ce jour étant bien constatée -, en tous cas., les joies de cet hymen ne firent pas longtemps retentir nos voûtes, car on voit bientôt Jacques V , rappelé par ses devoirs , débarquer à Leith avec la reine , aux acclamations de tout son peuple, dont l’espoir fut bientôt trompé, la mort étant venue rompre, au bout de quelques mois, ce lien d’affection et d’intérêts entre l'Ecosse et la France l. Jacques Y, cependant,

François 1er. Quoique ce prince n’ait fait exécuter à ce château, que vers 1538, les grandes dispositions préparatoires delà pompeuse hospitalité accordée en 1539 à Charles-Quint , il est à croire que le changement principal de disposition qui reporta cette entrée dans la direction de Saint-Germain-l’Auxerrois, ne put être l’œuvre de quelques mois ni faire partiedes travaux d’embellissement et d’aménagement exécutés d’urgence dans l’attente de ce prince, on doit plutôt supposer que cette nouvelle entrée fut pratiquée en même temps qu’on s’occupait des nivellemens nécessités par la démolition , remontant à 1557 , de la grosse tour de Philippe-Auguste et de l’extension donnée à la cour de Charles IV, qui fut étendue de trente-quatre toises à soixante-quatre , principalement dans la direction de l’est, la partie ouest , salle des Cariatides, conservant encore ses anciens murs. D’ailleurs le quai de la Seine, flanqué de bastions dits Tours-du-Coin et barré par une porte fortifiée, n’offrait pas pour les joutes, même après la démolition de ces fortifications, un champ assez vaste, tandis que l’emplacement qu’occupent aujourd’hui la colonnade de Perrault et la place dite du Louvre , ouvrait aux champions une belle lice adossée au palais du souverain , dispensateur des palmes, et souvent , comme ici , acteur dans ces luttes d’apparat.

Les emplacemens affectés à ces jeux , images souvent trop, exactes de la guerre, varièrent souvent dans le même siècle, car le tournoi qui termina l’entrée de la reine Marie d’Angleterre en 1514, et qui fut soutenu par le duc de Valois, fut donné devant l’hôtel des Tournelles au lieu même où succomba son fils Henri II.

Le champ-clos du Louvre était donc déjà abandonné.

i Madeleine, dont la frêle organisation motiva les hésitations et les premiers atermoiemens de son père, succomba le 7 juillet 1537 à une fièvre hectique, après six mois et sept jours de mariage. On doit s’étonner que les enfans d;un prince aussi robuste que François Ier n’aient pas été doués d’une plus forte constitution, car la santé d’Henri II aussi donna longtemps de vives inquiétudes , au point qu’on désespérait d’une succession directe pour le trône, lorsque ce prince, piqué au vif, prit une large revanche et regagna le temps perdu, en se constituant père de dix enfans. Rabelais, pour qui tout était matière à glose, et qui publia son Gargantua et le R1 livre de son Pantagruel avant le mariage de Madeleine et la première couche de Catherine de Médicis , semble faire allusion à cette dégénération de la race royale attribuée aux vices de conformation de la reine Claude, et aux suites des débauches de son époux , en disant de Pantagruel (qui serait ici François le>) : « Du » p.. qu’il fit la terre trembla neuf lieues à la ronde : duquel, avec l’air corrompu, engen- » dra plus de cinquante-trois mille petits hommes nains et contrefaits : et d’une vesne

196 l’hôtel le clunv.

dont le séjour à la cour du roi-chevalier , protecteur des lettres et des arts , avait encore accru les sympathies manifestées par de beaux témoignages 1 , s’efforça de renouer ces nœuds en demandant , à l’expiration de son deuil , la main de la fille aînée du tout puissant duc de Guise, veuve alors du duc de Longueville. Ce fut alors qu’incontestablement il rencontra un rival redoutable dans son oncle Henri VIII, qui, réellement libre de tout nœud par la mort de sa troisième femme, Jeanne Seymour, s’était épris de la duchesse de Longueville, sur le portrait qu’on lui en fit. Ici François Ier , pris moins au dépourvu , put alléguer et prétexter un engagement antérieur avec son ancien gendre , pour éviter aux Guises une alliance contraire à leurs principes religieux 2 , et à la France une apparente complicité dans les souillures de toutes sortes dont le trône à partager était déjà couvert 3.

« qu’il fit engendfa autant de petites femmes accropies Fardine, ditPanurge, voici de

3> belles savates d’hommes et de belles v. de femmes ; il faut les marier ensemble, ils engen- 3) dreront des mouches bovines .... 3> Et quelques lignes plus loin , sans doute par une application plus directe encore au mariage de Jacques V, dont Clément Marot , comme nous le verrons dans la note (H) , célèbre la beauté blonde : « Ces petits bouts d’hommes, 3> lesquels en Ecosse l’on appelle manches d’estrille, sont volontiers cholériques, etc. »

1 Indépendamment de ses talens personnels et de sa vocation pour la poésie, dont le recueil écossais l'Evergreen contient des preuves remarquables selon Walter-Scott, connaisseur en cette matière, Jacques Y a signalé son règne, si agité par de nobles encouragemens donnés aux arts, en faisant rebâtir le palais de Linlithgow, agrandir celui de Sterling, etc., se montrant ainsi à tous égards digne du choix de François Ier et l’émule de ses gloires. Il ne lui céda pas non plus en honneur, en courtoisie, en affabilité ; et sa justice, peut-être moins rigoureuse envers les dissidens, fut des plus exactes et des plus redoutées, car c’est sous son règne, dit le dernier et sans doute à la fois le premier historien de l’Ecosse, qu’à propos de mesures prises contre les collecteurs du Black-Mail , on disait que « les buissons gardaient les vaches. »

2 Hilarion de Coste, dans ses Eloges et Vies des Reines ( p. 538 ) , attribue positivement à ces motifs la préférence que donna Claude de Guise, « prince très avisé », à Jacques V sur Henri VIII, « lequel avait changé la religion de son royaume, se séparant du chef de l’église « par un malheureux schisme , et estant dcscrié par tout le monde pour ses mariages avec 33 demoiselles Anne de Boleyn et Jeanne de Seymour, etc. 33

3 En 1539, les premiers excès dont nous avons parlé , et qui furent inspirés par de perfides conseillers à ce roi trop enclin à suivre cette direction, étaient depuis longtemps consommés ; mais Henri VIII les poursuivait en exploitant sa rage au profit de sa cupidité. Le scandale de la mutilation publique des objets les plus vénérés, et les plus précieux sous le rapport de l’art , tels que la châsse de saint Thomas de Cantorbery, dont Henri VIII fit arracher, pour le portera son doigt, un diamant de grande valeur, donné par notre roi Louis VII , etc. . fut

t/hôtel de ceunv.

Henri VIII s’offensa de nouveau de la préférence donnée à son neveu ; mais possédé du besoin de varier ses plaisirs en asseyant une Française sur le trône auquel l’Espagne, l’Angleterre et la Flandre payèrent successivement leur tribut, il alla jusqu’à prier François Ier de lui conduire à Calais l’élite de nos beautés pour faire un choix. Peut-être la riposte piquante et toute française 1 par laquelle notre roi repoussa cette inconvenance , doit-elle prendre rang parmi les petites causes à grands effets dont nous avons déjà cité plusieurs exemples-, car ce fut de cette époque que Henri VIII , alarmé d’ailleurs par l’entrevue d'Aiguesmortes et par le séjour de Charles- Quint au Louvre 2, s’occupa d’unir ses intérêts à ceux de ce dernier prince. Heureusement l’orage accumulé par l’accord instinctif de ces deux grands ennemis de nos gloires , n’éclata terrible , sur la France, en 1 544 ? que Pour se résoudre bientôt à une nouvelle alliance , grâce à la division des intérêts rivaux , et , dit-on , à la fatigue qu’éprouvait Henri VIII du poids de son obésité.

Pour revenir à notre jeune hôte, son mariage fut sans doute célébré en Écosse , car rien , dans nos recherches, peut-être incomplètes, ne nous a fourni d’indications contraires. Autrement l’Hôtel

suivi de l'aliénation en pure perte des biens religieux, comprenant ce que nous pouvons appeler à juste titre les dépouilles des moines morts et vivans des riches prieurés de l’ordre de Cluny, si productifs pour Jacques d’Amboise ; vint ensuite la démolition des églises ou grands édifices monastiques, vendus ou concédés à vil prix , ou trop généreusement donnés par le roi , comme le fut certaine abbaye, pour la réussite d’un pudding ; et en peu d’années , l’Angleterre nous offrit la leçon, perdue pour nous, de la dissipation d’immenses ressources, sans autre profit pour l’état que leur confusion dans la masse des intérêts nationaux.

1 François Ier aurait répondu à cette sotte proposition : « qu’il portait trop de respect aux » dames , pour les conduire au marché comme des palefrois et haquenées. »

2 « En l’an 1539, dit Pierre Bonfons , p. 413, le 1er janvier, l’empereur Charles V, alors » amy couvert de notre roy, fit son entrée à Paris par la porte Saint-Antoine, en pareille » magnificence que celles usitées ès-entrées de nos roys , sauf qu’il n’eut ce privilège réservé » spécialement à nos rois ( et qui de nos jours devint le signe caractéristique d’une autre s» espèce de souveraineté ) » d’y être monté sur un cheval blanc.

» L’empereuralla souper et loger au Palais-Royal, et le lendemain alla dîner au Louvre. . . . » MM. les prévôts des marchands et eschcvins lui firent présent d’un grand Hercules d’Ar- 3> gent revêtu de sa peau de lion faite d’or, pour lui donner à entendre que les riches de la 3> ville avoient autant de force contre les ennemis de leur roy que cet ancien heroës avoit eu » de vaillance. » Quel bon entendeur que Charles-Quint s’il comprit de lui-même ce subtil apologue !

d’hôtel de cluny.

de Cluny , résidence alors du cardinal Jean de Lorraine , dont Jacques Y épousait la nièce, lui eût sans doute encore servi de logis nuptial 1 .

Quoique le schismatique Henri VIII eût recherché pour lui-même, dans ses préoccupations matrimoniales , l’alliance des Guises , ces inébranlables soutiens de l’autorité papale, ce prince vit plus qu’un affront dans la préférence donnée au roi d’Ecosse , pays limitrophe du sien , et d’où la haute et active influence de la maison de Lorraine pouvait miner son trône pontifical encore mal assis : et bientôt, comme le loup de la fable, prenant prétexte de procédés irrespectueux de son neveu , tels qu’un refus d’entrevue., l’accueil fait à un cadeau de livres que Jacques Y brûla « pour ne pas perdre son âme, » il fondit sur lui pour le châtier de sa témérité.

Cette guerre, intentée en i sans autre forme de procès , fut et dut être de courte durée entre deux puissances aussi inégales , et

i Nous avons établi plus haut que ce ne fut que vers 1545 que les Guises s’occupèrent de se créer un hôtel digne de leur position, par la réunion de l’hotel de Clisson, rue du Chaume, à ceux de Laval et de !a P.ochc-Guyon de la V'ieille-Rue-du-Temple , et encore par l’adjonction de plusieurs habitations circonvoisines, ce qui confirme ce que nous avons dit de l’exiguité des parties habitables de nos plus anciens hôtels particuliers. D’après le passage suivant de Pierre Bonfons (p. 418), cette époque serait le véritable point de départ dè l’extension et des embellissemcns de Paris : « Sous le règne de François 1er, dit-il , la ville » de Paris fut accrue et illustrée de beaucoup d’édifices, car les propriétaires des hôtels de )> Fescamp, de Bourgogne ou d’Artois, d’Orléans et de Flandres » ( hôtels qui, d’après ces dénominations, devaient être affectés plutôt au logement des étrangers qu'à la résidence des grands ) « vendirent et cédèrent leursdits hôtels à plusieurs particuliers qui s’en accom- » modèrent comme ils purent; et les terres de derrière les églises des Célestins, de Saint- » Paul , et de l’hostel de la Pioyne, furent aussi vendues et baillées à bastir, comme aussi » une partie de l’enclos de l’hostel du Temple et des jardins qui estoient encore demeurez >, en derrière et à l’entour du prieuré Saint-Eloy, en la rue de la Savaterie. »

» De son temps aussi plusieurs beaux et nostables bastimens furent que commencez, » qu’achevez en notre ville, entre lesquels la chambre du conseil du parlement et les loges, » estaux ou boutiques adossés contre le gros mur du palais et autour du cimetière de la » Sainte-Chapelle. Corrozet escrit aussi que pendant ce règne on commença à réparer et à » réédifier de neuf les églises de Sl-Barthélemy, de Ste-Croix en la Cité, de la Magdeleine, » de St-Gervais, de St-Eustache, de St-Sauveur, de St-Jacques-de-la-Boucherie, de St-Jean- » en Grève, de St-Germain-d’ Auxerre, de St-Bon,de St-Germain-le-’Vielet autres.»

Nous donnons ces détails puisés dans des écrivains presque contemporains, pour assigner une date aux vestiges de renaissance pure qu’on trouve encore dans ceux de ces édifices qui n’ont pas succombé.

l’hôtel de cluny.

dont Tune , l’Ecosse , divisée sur la question religieuse , contenait tant de ces élémens de défection sur lesquels peut toujours compter l’usurpation puissante et hardie , opposée à la seule loyauté , trop confiante dans ses vues ou dans son droit.

C’est ce que ne prouva que trop la conduite des troupesde Jacques Y , qui, nouveau Gratien {V . ch. Ier, p. 33 et 34)> après la défection de Tala et la déroute de Sohvay , fut réduit à s’enfermer dans le château de Falkland, où l’amertume de ses pensées, plus sans doute que celle de ses regrets, accrue de l’atteinte cruelle que lui porta la perte de ses deux fils % conduisit au tombeau, à l’âge de trente-un ans, un prince plein d’avenir , l’orgueil de son pays, et dont le dévouement au nôtre doit laisser en France d’autres souvenirs encore que les traces matérielles de son séjour à l’Hôtel de Cluny.

Trêve maintenant aux pompeuses solennités nuptiales dont cet édifice religieux fut le théâtre et le confident discret , mais non sans doute à tous autres ébattcmens mondains qui ne durent exclure ni la rentrée en possession du cardinal Jean de Lorraine , ni la jouissance si prolongée de ses héritiers et successeurs immédiats, d’après le caractère et les passions que lui prêtent l’histoire , les chroniques et surtout les satires de ces époques , si fertiles en pamphlets 1 2.

1 En s'inspirant des grandes qualités de son royal beau-père, Jacques V ne sut pas imiter la résignation dont François le*- fit preuve dans sa prison de Madrid. La marche progressive du profond abattement qui conduisit si rapidement ce malheureux prince au tombeau, se déduitde cette réponse au messager qui lui annonça, le 7 décembre 1542, la naissance d’une fille :

<c Far fille elle est venue», dit-il, faisant allusion à sa couronne que ses ancêtres tenaient, si nous ne nous trompons, d’Isabelle d’Ecosse, femme de Robert Bruce, dit le Noble, « par « fille elle s’en ira. »

Cette fille dont la survenance ne put remonter son courage éteint par la trahison de ses fidèles sujets, et surtout par la mort successive des deux héritiers de son trône, fut Marie- Stuart, qui, selon la prévision de son père, ne porta sa couronne que pour se la voir arracher avec la vie. Ainsi se poursuivit l’esprit de haine et de vengeance dans la descendance des maisons d’Angleterre et d’Ecosse. Élisabeth se montra la digne fille de Henri VIII en punissant aussi la fille de Jacques V de son amour pour la France.

2 Nous avons dit, et nous prouverons plus loin, que l’invasion des libelles en France date de l’époque de la réforme , et que ce débordement devint bientôt si scandaleux , qu’il épouvanta les écrivains consciencieux qui s’attachèrent à venger les personnages en butte à la rage des pamphlétaires : c’est ce que fit Montaigne pour le cardinal de Lorraine.

Sans doute, notre remarque ne tranchera pas la question sur l’état de la liberté de la

l’hôtel de cluny.

Avant d’attribuer au cardinal Jean , abbé de Cluny depuis i53o *, l’initiative des allures qui transformèrent, pendant longues années, la maison de Dieu en une abbaye de Thélème , peut-être aurionsnous dû répéter ce préambule de Brantôme au même sujet : « Je » me fusse bien passé , dira quelqu’un , de dire cecy de ce grand » cardinal , veu son honorable habit et révérend issime estât ; a mais, à part l’excuse que donne cet écrivain « que son roi (Fran- » cois Ier) le voulait ainsi et y prenait plaisir , et que, pour com- » plaire à son roy, l’on est disposé à tout, et pour faire l’amour et D autres choses.... » A part aussi cette considération : « qu’il estoit » un homme de chair comme un autre , et qu’il avoit plusieurs » grandes vertus et imperfections qui offusquent cette petite imper- » fection , si perfection se doit appeler faire l’amour. » Il existe, pour fixer l’opinion sur les habitudes du cardinal Jean, des autorités plus imposantes que l’auteur des Vies des Dames galantes. Le grave De Thou , par exemple, dit de lui ( liv. vi ) : « Le cardinal Jean fut a employé en plusieurs négociations -, il se chargea même , outre » cela , de dresser toutes les filles-d’honneur que l’on plaçoit près » de la reine et des princesses. C’étoit l’emploi dont il s’acquittoit » le mieux 2. »

presse jusqu’à Louis XIV, si habilement traitée par M. Nodier au sujet de YEpistre au tigre de la France , et très savamment argumentée en sens contraire, et pièces en mains, par M. Leber; mais les développemens qu’on pourrait lui donner concilieraient peut-être ces deux grandes opinions ; ils démontreraient du moins que le fait prévalut contre le droit, malgré « les dispositions restrictives et réglementaires qui entravèrent pour la première fois » la marche précipitée de la presse, de cette puissance à peine adulte et déjà hostile envers » l’autel et le trône, portant la foudre qui va éclater sur l’Europe entière, et embraser tout » un demi-siècle; malgré les attaques dirigées contre l’existence même de la presse, les lois j) pénales, les actes inquisitoires, les arrêts de répression dont la chaîne non interrompue 3> s’attache auberceau duluthérianisme» ( I)e l’étal réel de la presse, etc, etc., par M. Leber, page 7 ) ; car les libelles les plus subversifs des principes de morale religieuse et sociale occupent la plus grande place parmi les productions littéraires de la seconde moitié du XVIe siècle.

1 « Rcgere cœpit, dit la Gallia christiana, en parlant de ce 42e abbé de Cluny, an 1529, » 10 februar. ( hoc est 1530, secundum hodiernum computandi morem) », c’est-à-dire depuis l’ordonnance de Roussillon, del564, qui fixa au 1er janvier le point de départ de l'année française.

2 Voici le développement que Brantôme donna à ce texte (page 417 du tome II des Femmes galantes, édit, de Leyde, 1722) : « J’ai oui conter que quand il arrivoit à la cour quelque » fdle ou dame nouvelle, qui fut belle, il la venoit aussi tost accoster , et Ja raisonnant, il lui

l’huTEI de cluny.

Or , cet illustre dresseur , compagnon de plaisirs et favori du roi, et que n’arrêtaient pas , en fait de galanteries , les convenances et le respect deu aux dames 1 , ne donnait certes pas toutes ses leçons en ville. Son Hôtel, accessible à ses aimables élèves, ne fût-ce que pour les témoignages ultérieurs de leur gratitude , brillait de tout Téclat que comportait la riche ornementation intérieure de cette époque 2. Rien ne dut y être épargné , car, au goût des arts manifesté par la fondation de T hôtel de Guise et du château de Meudon 3 , élevé par

» disoit qu’il la vouloit dresser de sa main, quel dresseur ! Je croy que la peine n’y estoit pas » si grande comme à dresser quelque poulain sauvage: aussi pour lors disoit-on qu’il n’y » avoit guères de dames ou filles résidentes à la cour qui ne fussent desbauchées ou attra- « pécs par la largesse du dit Monsieur le cardinal ; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette j) cour femmes ou filles de bien. Aussi voyoit-on pour lors leurs coffres et grandes garde- 33 robbes plus pleines de robbes, de cottes et d’or et d’argent et de soye, que ne sont aujour- 3) d’hui celles de nos reynes et grandes princesses de ce temps ; j’en ai fait l’expérience pour 3) l’avoir veuen deux ou trois, etc. )3

> Le conte suivant, cité par Brantôme (p. 419 et 420), donne la mesure de son audace en ces matières : « Luy passant une fois par le Piémont, allant à Rome pour le service du Roy 3) son maistre, visita le duc et la duchesse de Savoye : après avoir assez entretenu Monsieur 3» le duc, il s’en alla trouver Madame la duchesse (Beatrix de Portugal), en sa chambre pour 3) la saluer, et s’approchant d’elle, elle qui estoit la mesme arrogance du monde, lui présenta 3) la main pour la baiser. M. le cardinal, impatient de cet affront, s’approcha pour la baiser à 3) la bouche, et elle de se reculer. Luy perdant patience, et s’approchant de plus près encore 3> d’elle, la prend par la teste et la baisa deux ou trois fois, et quoiqu’elle en fit ses cris et 3) exclamations, à la portugaise et espagnolle, si fallut-il qu’elle passât par là, etc. 3> L’allocution qui suit ajoute encore à l’impertinence.

2 « Les richesses de ses meubles étaient grandes, est-il dit dans sa légende, et plus que 3) suffisantes pour acquitter les énormes dettes qu’il avait contractées envers plusieurs mar- 33 chands de Paris spécialement. »

3 Le premier château de Meudon , qui fut abattu pour faire place à celui que l’on construisit pour le Dauphin , fils de Louis XIV, avait été , sinon fondé, du moins très embelli par le cardinal Jean de Lorraine, d’autres disent par son neveu Charles. Bonfons dit à ce sujet (p. 425) : « Pendant le règne de Henri II, le château dit de Meudon fut achevé', 33 lequel messire Anthoine Sanguin , cardinal et seigneur du village de Meudon , avoit 33 fait commencer dès le tems du roi François Ier; et le cardinal de Lorraine fist bastir dans 33 le bois dudit château une grotte excellemment belle et plaisante, dans laquelle on se 33 pouvait sauver d’être mouillé de tous cotez , tant cette grotte était bien composée; mais 33 les tuyaux en ont été rompus pendant nos troubles. 33 Cette grotte qui, par sa dédicace , k Quieti et Musis Ilenrici II 33, serait de l’époque du cardinal Charles, n’était pas la partie la plus remarquable du château, d’après le pompeux récit que fait Vasari des ressources que déploya dans cepaïarslegéniedu Primatice, qui, étant venu en France vers 1530, et y étant mort en 1570 , aurait pu travailler pour l’un comme pour l’autre cardinal , et peut-être pour

l’hôtel de clüny.

l’élite des artistes italiens appelés en France , s’unissait chez ce prélat une prodigalité tellement aveugle1, que, dédaignant le soin de niveler ses besoins avec ses ressources , il mourut écrasé de dettes , malgré la multiplicité de ses bénéfices ( V. page 1 84 ) et l’immensité de ses revenus 3 malheureusement ces embellissemens intérieurs, quoique d’art , disparaissent en grande partie dans les changemens d’affectation , et ne purent servir ici qu’à rehausser temporairement le renom de l’Hôtel de Cluny, dont la célébrité, à cette époque , se trouve incidemment constatée par un passage du

tous deux successivement. Pour avoir une idée de la nature des travaux exécutés sous l’influence de nos patrons , écoutons le premier historien de l’art, NellaTitadidi Francesco Primaticcio : « A medone ha fatto il medesimoabate Primaticcio infiniti ornamenti al cardinale » di Lorena in un suo grandissimo palazzo chiamato la Grotta , ma tanto staordinario di » grandezza , che a somiglianza degli antichi cosi flatti edifizj pottrehbe chiamarsi le )> Terme, per la infinita e grandezza dette logge, scale, e camere pubbliche e private che » vi sono. E per tacer battre particolarità , è bellissima una stgnza chiamata il padiglione , » par esser tutta adorna compartimenti di cornici , che hanno la veduta dit sotto in su , » piena di moite figure che scortano nel medesimo modo , e sono bellissime. Di sotto è poi « una stanza grande con alcune fontane lavorate di stucchi e piene di figure tutte tonde e » di spartimenti di conchiglie e altrc cosc marittime naturali , che sono cosa maravigliosa » e bella oltrcmodo ; c la volta è similmcntè tutta lavorata di stucchi oltimamentc per » man di Damiano (ou plutôt de Domenico) dei barbieri (élève d’elRosso) pittore tio-

» rentino . Ncl medesimo luogo halavorato encora moite figure di stucco pur tonde uno

» scultore similmcntè de nostri paesi chiamato Ponzio . » Le même à qui l’on attribue

faussement le mausolée de Louis XII, et dont Dulaurc cite les chefs-d’œuvre exécutés, selon lui, quarante ans avant l’époque dont parle Vasari.

Ce qui indiquerait qu’il s’agit de travaux exécutés sous François pr , au moins commencés pour le cardinal Jean, qui survécut de trois ans à ce prince, c’est non-seulement l’accord de nos premiers fiistoriens de l’art, d’Argenville, Depiles, etc. , qui placent ce monument dans la grande époque de François Ier , mais aussi pour nous l’observation commune aux premiers travaux de Fontainebleau du concours exclusif d’artistes italiens, qu’on ne voit plus reparaître qu’isolément, sous Henri II, dans nos grands travaux. Nous reviendrons cependant sur ce sujet.

« « Très libéral, le puisje appcllcr, dit Brantôme (p. 416), puisqu’il n’eût son pareil de » son tems : ses dépenses, ses dons, ses gracieusetez en font foy, et surtout la charité envers » les pauvres. Il portait ordinairement une grande gibecière, que son valet de chambre, » qui luy manioit son argent des menus-plaisirs , ne failloit d’emplir tous les matins de trois » ou quatre cent escus : et tant de pauvres qu’il rcncontroit, il mettoit la main à la gibe- » cière , et ce qu’il en tiroit , sans considération , le donnoit sans y rien trier. Ce fut de luy » que dit une pauvre aveugle, ainsi qu’il passoit dans Rome, et que l'aumôme luy fut

demandée de luy; il jeta à son accoutumée une grande poignée d’or, et s’écriant tout » haut : O tu sei Christo , 0 veramente il cardinal di Lorrena! c’est-à-dire, ou tu es » Christ ou le cardinal de Lorraine. »

i/hütel de cluny.

IIe livre de Rabelais, 1er du Pantagruel. Ce passage , extrait du chapitre xviii , dont le sommaire porte : « Comment un grand clerc » d’Angleterre vouloit arguer contre Pantagruel , et fut vaincu par » Panurge, » se résume en ces mots : « car ledit T/iaumaste (c’est le » nom donné au grand clerc Anglais ) dit au concierge de VHostcl » de Cluny , auquel il estoitlogé . »

Mais ces mots en diraient plus qu’ils ne sont gros pour qui voudrait arguer à son tour sur les nombreuses argumentations produites jusqu ici sur cette question : quel est le haut et savant personnage qui posa devant Rabelais pour sa figure évidemment symbolique , comme toutes les autres , mais spécialement remarquable, de Panurge 1 ?

A cet égard, la date de 1 533 que porte l’édition du ne livre de cet auteur (ier du Pantagruel), précise bien l’époque que ne peut franchir l’allusion , si allusion il y a , et c’est ce que nous devrions peut-être nous borner à faire observer ici , puisque nous rejetons dans d’autres aperçus les considérations sur le parti qu’on peut tirer de ce contrôle par date.

Cependant , l’obligation d’engager ici , à propos même de notre

i Cette énigme, dont Rabelais seul aurait pu nous laisser le mot, a vainement exercé jusqu’ici la sagacité des commentateurs. Où les premiers virent le cardinal d’Amboise , trop grave pour mériter un pareil travestissement , le connétable de Montmorency, trop brave et trop illétré pour que le rôle d’un poltron savant lui fut applicable , le cardinal Du Bellay, mieux placé sous le froc du frère Jean de Gargantua , etc., Lemotteux découvrit et prouva irrésistiblement, selon lui, que Panurge n’était autre que Jean de Montluc, évêque de Valence, « fin, délié, rinquant , rompu et corrompu, dit Brantôme, autant pour son » savoir que pour sa pratique. » L’abbé de Marsy n’y vit qu’un être imaginaire , et M. Paul Ilypolite de M*** administra, en 1802, autant et d’aussi bonnes preuves qu’en avait fourni Lemotteux pour Montluc, de l’identité de Panurge avec Rabelais lui-même. La découverte ultérieure de MM. Esmangart et Johanneau, qui invoquent sur plusieurs parties de leurs commentaires le témoignage imposant de M. Eusèbe Salverte, très versé, nous le savons , dans l'étude de cet écrivain si profond sous son masque burlesque , ajoute à cette liste un nouveau candidat, le cardinal de Lorraine. Nous allons prouver que nous ne serions pas éloignés d’être de l’avis du dernier orateur, si ce n’était l’erreur où ces habiles commentateurs nous paraissent être tombés, en désignant le cardinal Charles au lieu du cardinal Jean , ou la confusion de leur part dans un seul personnage des vices et vertus inhérens aux deux premiers cardinaux de Lorraine, confusion qui a pu entrer sans doute dans les vues de Rabelais , mais qu’il importait du moins de faire bien ressortir dans un commentaire aussi profond, et en général aussi exact que celui dont nous parlons.

l’hôtel LE CLt'NY.

remarque , une polémique de quelque étendue, nous semble imposée par la nécessité de discuter l’opinion formant autorité jusqu’ici, des derniers commentateurs de Rabelais , MM. Esmangart et Eloy Johanneau, qui, après une discussion très approfondie des intentions que leurs nombreux devanciers prêtent à cet écrivain , surtout dans la création de ce premier rôle, arrivent à cette conclusion (tom. III, pag. 281 de l’édit. Dalibon, 1823 ) : « Ce Panurge, que Pantagruel

prend en amitié pour la vie , est , selon nous , Charles de Guise » cardinal de Lorraine, que l’histoire du temps (in-8°, 1 5^o), traite )) de Panurge spirituel, qui fut toute sa vie, et depuis son enfance, » le favori et le conseiller de Henri II , et qui fut en même temps de )) toutes les pailles de plaisir de F rançois Ier. » Viennent ensuite, et dans tout le cours de l’ouvrage , les conséquences souvent forcées de cette première donnée.

Cette digression nous semble ici d’autant plus nécessaire, qu’il s’agit de deux prélats qui ont successivement occupé notre Hôtel , et à chacun desquels nous tiendrions à rendre ce qui lui appartient en propre; ce que 11e font pas MM. Esmangart et Eloy Johanneau, qui enrichissent gratuitement la mémoire du cardinal Charles de tout ce que F histoire et les chroniques, dont nous citons quelques extraits, attribuent bien distinctement au cardinal Jean : la participation habituelle aux plaisirs de François Ier , les grands traits d'effronterie libidineuse , tant à l’égard de la duchesse de Savoie que pour le dressement des filles- d’honneur, et ceux d intarissable prodigalité dans ses constructions , ameublemens, etc. Si les mœurs dissolues du cardinal Charles prêtent , comme nous l’établirons , à la confusion sous ce rapport, il n’en est pas de même, que nous sachions, de l’imputation de libéralité excessive sur laquelle se taisent les écrits de l’époque même de l’histoire de 1670, qui, ainsi qu’auraient dû le remarquer les commentateurs , ne peut être applicable , comme histoire du temps , au héros d’une satire composée quarante ans avant cette époque , héros qui , dans notre supposition , était mort depuis i55o, et à qui l’auteur de la satire n’avait survécu que de sept années.

Considérons d’abord l’âge du cardinal Charles, que les commentateurs font naître en lôiq, mais qui vit le jour à Joinville, le 17

FhÔTBÏj DU CLUNY,

février 1624 selon Moréri , et i525 selon la Biographie universelle , différence qu’explique toujours la manière variable de considérer le point de départ de l’année avant i564» Supposera-t-on qu’âgé de neuf ans, de quatorze même, si l’on veut, en 1 533 , époque de la publication de Pantagruel , et bien qu’il ait été archevêque de Reims à quinze ans , ce prélat ait pu partager toutes les parties de plaisir de François Ier , atteint, dès i53g, de la cruelle maladie, fruit de ces plaisirs mêmes, et qu’il se fut déjà fait connaître sous tous les rapports auxquels Rabelais fait allusion ? Comment admettre aussi que Rabelais ait tracé , d’après ce jeune débutant , quelque précoce qu’il fût , ce portrait de Panurge, au cliap. ix du liv. Ier :

a Beau de stature et élégant en tous linéamens du corps , mais » pitoyablement navré en divers lieux .... que nature a produit » riche et de noble lignée , mais que les adventures de gens curieux » ont réduit en telle pénurie et indigence. » Traits qui seraient au contraire fort applicables au cardinal Jean, dont Charles-Quint vantait les grâces, et qui , compagnon d’aventures de François Ier , put être navré aux memes lieux que son maître. La pénurie et V indigence que ne pouvait connaître un écolier, fils du puissant due de Guise, furent au contraire la situation normale du richissime, mais libéra- • lissime abbé de Cluny de cette époque.

N’a-t-011 pas , d’ailleurs, déjà remarqué dans les notes incidentes que nous avons extraites de Brantôme et chantres écrivains, des rapprochemens qui ne peuvent être fortuits entre les manières de procéder du cardinal Jean et celles que Rabelais prête à Panurge ? Cette même libéralité inconsidérée qu’on reproche à l’oncle, mais non au neveu, qui dans sa riche succession prit les bénéfices et répudia les charges, ne se retrouve-t-elle pas dans la prodigalité de Panurge, qui, fait chastelain de Salmigondin « mangeoit son bled en » herbe (liv. 11, chap. 11 ) T », comme son impudente lubricité dans

1 « Et se gouverna si bien Monsieur le nouveau Chastelain dont la chastellenie valoit par » chacun an 678,910,789 royaux en deniers certains, non compris l’incertation du re- » venu des hannetons etcaqueroles (escargots), qu’en moins de quatorze jours il dilapida » le revenu certain et incertain de la chastellenie pour trois ans. Non proprement dilapida « (de lapis, pierre) comme vous pourriez dire , en fondations de monastères, érection de jj temples, basliments de collèges et hôpitaux, ou jettant son lard aux chiens, mais des-

Ï/HÔTEL de cduny.

les scènes des chapitres xxi et xxn du livre 1er, intitulé : « Comment » Panurge fut amoureux d’une haute dame de Paris, et comment il d fit un tour à la dame parisienne qui ne fut pas à son adventage. » Scènes dont le nœud et la solution rappellent presque mot pour mot l’algarade éhontée faite à la duchesse de Savoie , l’une des plus belles femmes de son temps % car Panurge aussi voulait embrasser la dame parisienne , et finit par lui lancer <c six cent mille et quatorze « chiens qui souillèrent tous ses habillemens )> , ce qui répond à l’apostrophe de duchesse crottée , etc. , qui couronne l’audacieuse tentative du cardinal Jean.

» pendit en mille petits bouquets et festins joyeux ouverts à tous venans , mesmement à « tous bons compagnons, jeunes fillettes et rnignones Galoises : abattant bois , bruslant les » grosses souches pour la vente des cendres, prenant argent d’avance, acheptant cher , ven- 3) dant à bon marché et mangeant son bled en herbe. »

On retrouverait aussi l’indulgence de François Ier pour son favori, dont il paya plusieurs fois les dettes, dans ce qu’ajoute Rabelais : « Pantagruel adverti de l’affaire , n’en fut en soy :) aucunement indigné, fasché ne marry... Seulement tira Panurge à part et doucettement 3) lui remonstra que si ainsy vouloit vivre et n’estre autrement mesnager, impossible seroit 3) ou pour le moins bien difficile, le faire jamais riche. A quoi l’on sçoit que Panurge ré- 3> pond que c’est de luy qu’il faut conseil prendre..... et le prouve par bons argumens tels 3) que celui-ci : de prudence , en prenant argent d’avance, car on ne sait qui mord ou 3> qui rüe. Qui sait si le monde durera encore trois ans ? Et ores qu’il durât davantage, est-il 3> homme tant fol qui s’osast promettre vivre trois ans, n raisonnement qu’il appuie de cet axiome :

Onc(j homme n’eust les Dieux tant bien en main ,

Qu’asseuré fust de vivre au lendemain.

Traduction des vers de Sénèque (in Thiest.)

Nemo tam divos habuit faventes Crastinum ut posset sibi polliceri.

■ Cette analogie n’a pas échappé aux auteurs du commentaire Dalibon , qui, poursuivant leur application ici comme ailleurs , disent ( page 47G du tome III ) : « Cette aventure de 33 Panurge est si semblable à celle du cardinal de Lorraine avec dona Beatrix de Portugal , 33 duchesse de Savoie, qu’elle suffirait seule pour établir que ce cardinal ( Charles ) est le 33 vrai Panurge de Rabelais , s’il n'eût pas été trop jeune quand Rabelais écrivait son 33 livre ir. 33

Mis sur la voie par ce contrôle par date, vraie pierre de touche, surtout en fait de commentaires, comment ces écrivains n’ont-ils pas été conduits à reconnaître que le cardinal dont Hrantôme et d’autres historiens citent ces grands traits de galanterie, d’effronterie, de libéralité, etc., ne pouvait être celui qu’ils avaient en vue et qu’ils trouvent trop jeune, quoiqu’ils le fassent naître sept ans trop tôt ? En substituant le favori de François Ier au compagnon de plaisirs d’Henri 1 1 , ils eussent obtenu une application complète, au lieu de celle que leur propre remarque vient détruire.

l’hôtel de clüny.

Restent encore, dans ce caractère si tranché, quelques parties saillantes , d une application peut-être moins absolue au cardinal Jean , et que les derniers commentateurs exploitent vivement au profit de leur Panurge d’adoption, le cardinal Charles, tant est impérieux, même chez les meilleurs esprits , le besoin de ramener h leur système, par les déductions les plus forcées, les moindres apparences de connexité.

Commençons par les allusions au profond savoir de Panurge <c qui » fist quinaud l’éloquence de l’Anglois qui arguoit par signes,-, qui )> afficha (chap. x du liv. Ier) par tous les carrefours de la ville, con- )> clusions au nombre de neuf mille sept cent soixante-quatre en » tout savoir 1 » , et dont la capacité polyglotte , la faconde scientifique ou burlesque , la loquèle cynique ou melliflue , selon les exigences de son rôle, donnent la mesure de moyens transcendans.

Les derniers commentateurs , profitant d’un heureux hasard, s’emparent ici des traditions laissées par le cardinal Charles , dont les talens oratoires et les connaissances variées furent mis plus en relief que les capacités analogues de son oncle, par les grands débats religieux nés des progrès de la réforme. « Le défi présenté par » l'Anglois Thaumaste , disent-ils (page 4^7)5 indique la supériorité » que montrait sans doute dès lors sur tous ses condisciples le car- >> dinal de Lorraine, qui se signala encore depuis par sa dialectique » et son éloquence au colloque de Poissy, où il obtint l’avantage » sur Théodore de Bèze. »

Mais s’il est difficile de croire que Rabelais, pour engager une lutte d’éloquence mimique de nation à nation , ait songé à opposer à un savant étranger comme Thomas Morus (le Thaumaste des commentateurs, décapité deux ans après la publication du premier livre de Pantagruel , en 1 535, époque où le cardinal Charles n’avait encore que dix ans), un enfant dont les dispositions, pour précoces qu’ elles fussent , ne pouvaient guère justifier ce choix , on peut encore moins admettre l’allusion à des succès ultérieurs et surtout au triomphe obtenu au colloque de Poissy de i56i .

Ici encore , ce nous semble , on aurait trouvé un type suffisant de

1 Comme avait fait Pic de la Mirandole en soutenant neuf cents thèses : « De omni re scibili. »

l. 'flÔTEL j>E CLLNY .

l1 outrecuidance et du cynisme auquel Panurge recourt pour ses éloquentes démonstrations mimiques , comme des arguties sophistiques qui en expliquent le sens, dans ce que nous connaissons du cardinal Jean, dont Charles-Quint vantait, comme on la dit, l’éloquence et les grâces, et qui procédait sans doute , autant par gestes que par paroles, dans le dressement des fdles-d’ honneur. Cette lutte pouvait d’ailleurs se reporter à quelques scènes des conférences de Cambray , entre Thomas Morus , qui y stipula chaudement les intérêts d’Henri VIII, et le cardinal Jean, qui, jouissant dès lors de toute la confiance de François Ier, ne dut pas rester étranger aux discussions du traité de paix de i5ag. Il y aurait aussi, dans cette hypothèse, rapport exact d’âge et d’allures entre le cardinal Jean, qui fut nommé fort jeune cardinal , à la recommandation de Léon X, en 1 5 1 8, et Panurge, qui, lors de son entrée en scène, « estoit (est- » il dit au chap. xn) de l’âge de trente-cinq ans ou environ , d’ail- )) leurs fin à dorer comme une dague de plomb, bien galant homme î) de sa personne , sinon qu’il estoit quelque peu paillard , et subject :» de nature à une maladie qu’on appeloit en ce temps- là faute (T ar- )) gent ; c’est douleur sans pareille. » Rabelais ajoute à ces énonciations de qualités : «malfaisant, pipeur, beuveur , batteur de pavé, » ribleur s’il en estoit à Paris -, au demourant le meilleur fils du -» monde », conclusion reproduite dans la légende du cardinal Jean, qui se termine ainsi : « toutefois , pour ce qu’il ne fut pas homme » violent et d’ailleurs estoit despensier et libéral, on le comporta » assez doucement. »

Le dernier des points de vue généraux sur lesquels portera notre rapprochement , semblerait placer le système des commentateurs sur un terrain plus favorable encore , en ce que le mélange de fanfaronnade et de couardise, de philosophisme et de superstition dont Rabelais a pétri son héros de science et de dévergondage, constitue la situation normale sous laquelle nous apparaît le cardinal Charles dans plusieurs de ces grandes crises où le héros s’évanouit, telles que l’équipée de la rue Saint-Denis , la retraite précipitée de la cour à Saint-Germain à la mort de Charles IX, et les mesures prohibitives et inquisitoriales dictées par beffroi que lui causait son horoscope.

H y a certes une grande analogie entre Panurge, si bravache dans

l’hôtel 1>E CLUN’V. 200

le calme, mais moribondant au fond de la nef tant que la tempête gronde , répondant à la demande de concours de ses compagnons « par des vœux de pèlerinage , des lie lie lie, oh oh oh , je nage ,

)) boube , boubou , sommes nous au fond ? ah ! je meurs , be be be w be, bou bou bou bou, je naye, conjiteor ! » et s’attirant ailleurs (liv. iv, chap. lxyi), de la part de Pantagruel, cette apostrophe :

« Ce diable de fou est si lasche et si meschant , quil se concilie à )) toutes heures de male raigepaour », et le cardinal Charles, désarçonné de son palefroi triomphal , faisant de ses chausses un bassin et marmottant des in manus jusqu’à ce que la nuit lui permette de regagner, par des voies détournées, son Hôtel de Cluny ; mais indépendamment de la distance de plus de trente ans qui sépare la description des terreurs de Panurge, du triomphe avorté du cardinal Charles, au retour du concile de Trente, en 1 565 , le héros de Piabelais a, sur celui des commentateurs, cet avantage, que chez le premier, le paroxisme de la peur ne se montre pas continu. On voit en effet Panurge , au chap. xxv du livre Ier , refuser de se retirer dans la nef, et offrir de desconfire seul six cent soixante chevaliers , et au chap. xxix , s’exclamer à l'approche des trois cents géants. « C’est à cette heure qu’il se faut montrer homme de bien, » et de nostre costé nous ne vous faudrons , et je vous réponds har- » diment que je vous en tuerai beaucoup. »

La même nuance se fait remarquer entre l’espèce de superstition à laquelle Rabelais soumet Panurge en lui faisant parcourir le monde à la recherche d’oracles qu’il accueille en sceptique et la sotte crédulité du cardinal Charles, qui, sur le seul avis d’un astrologue romain j qu’il eût à se méfier des bâtons à feu , interdit le port de ces armes, pour premier usage de son pouvoir sans bornes, à la mort de Charles IX, et porte la rigueur de ses mesures jusqu’à prescrire le retranchement de l’ampleur des vêtemens propres à dissimuler l’infraction à ses ordres.

Rien ne nous fait connaître si le cardinal Jean se montra également accessible à ces sentimens pusillanimes ou superstitieux j mais sa bonne contenance dans ses nombreuses missions, et notamment lorsque pour parvenir , en 1 5 3 G ', jusqu’à Charles-Quint , il eut a traverser les troupes indisciplinées de la ligue lombarde, prouverait

210 l’hÔTEL DE CLÜNY.

que les tributs de faiblesse qu’il put payer à sa robe et à ses habitudes plus claustrales que militaires , n1 excluaient pas, en certaines occasions, le sentiment de sa dignité et de son rôle d’ambassadeur , et qu’au moins on pourrait dire de lui comme de Panurge , il fut brave tel jour ( /).

Pour peu qu’admettant avec DeTliou, Palissot,, Ginguené , et avec Rabelais lui-même 1 , que chacun de ces masques, burlesques ou non , cache un personnage historique , on incline avec nous à

1 Dans le prologue de Gargantua, Rabelais prévient le lecteur « qu’il faut soigneusement 5> peser ce qui est déduit dans son livre, que sa drogue dedans contenue est bien d’autre » valeur que ne promet la boîte , etc. » Cette haute portée fut bien comprise par De Thou, plus apte que qui que ce soit, par l'étendue de ses connaissances historiques, à saisir des rapports qui échappent à La Bruyère lui-même. Où ce dernier ne voit qu’une énigme inexplicable, De Thou voit scriplum ingeniosissimum , quo vitæ, regnique cunctos ordinis quasi in scenam, sub fictis hominibus produxit ( Comment . de vila sua, lib. vi ). Molière et La Fontaine, ces deux génies d’un goût si sûr, firent en y puisant l’éloge de son livre.

Palissot, ce critique de l’ancienne école sur qui les nouvelles doctrines furent sans influence, juge également Rabelais : « un écrivain vraiment original, dans lequel on ne sait qui doit » le plus étonner ou de la raison profonde qui perce à travers le délire de son imagination » bizarre, ou de l’excessive folie sous laquelle il semble avoir pris à tâche de masquer sans » cesse la raison. » Le nom seul de l’écrivain qui exprimait une opinion aussi modérée suffit pour déchaîner sur Rabelais toute l’école philosophique , depuis surtout l’anathème lancé par le chef, qui ne trouva d’abord dans cet écrivain : « qu’un philosophe ivre, qui n’a » écrit que dans le temps de son ivresse , en ajoutant qu’il n’y a que quelques personnes 33 d'un goût bizarre, qui se piquent d’entendre et d’estimer tout cet ouvrage ; que le reste » de la nation rit des plaisanteries de Rabelais et méprise son livre. » Mais une réaction suivit l’expression de la part de Voltaire, dans une lettre à madame Deffant , « de scs regrets 3> d’avoir dit autrefois trop de mal de cet écrivain, le premier des bons bouffons , comme 3> Horace est le premier des bons faiseurs d’épîtres. 3> Ainsi purifié par le grand-prêtre de l’ordre, Rabelais se trouva bientôt digne de figurer parmi les collaborateurs du grand-œuvre, non par sa capacité encyclopédique, supérieure à celle des autres initiés, mais par les sympathies qu'éprouvaient pour ses doctrines nos philosophes trop au-dessus des préjugés religieux pour s’effrayer de plus ou moins d’impiétés et d’obscénités , et trop habiles pour ne pas juger du parti qu’ils pouvaient tirer, pour accomplir leur mandat de subversion, de cet inépuisable arsenal de sarcasmes à tous usages et de maximes anti-sociales. Le temps n’était plus où François Ier et Henri II, forts de leur position, avaient pu revêtir impunément de leurs privilèges ces attaques contre leur trône , auxquelles devait succomber celui plus vacillant de leur dernier successeur. Le bouffon se trouva même transformé en réformateur dans le livre que publia Ginguené en 1791 , sous le titre : « De l’autorité de Rabelais dans la » révolution présente, ou institutions royales , politiques et ecclésiastiques , tirées de 33 Gargantua et de Pantagruel ; » livre où , consacrant d’ailleurs les hauts témoignages que nous avons cités, l’habile écrivain pose comme un fait incontestable, qu’il y a dans les

L HOTEL DE CLUNY

voir sous la souquenille de Panurge , sinon le cardinal Jean de Lorraine tout entier, du moins le galbe principal de ce célèbre prélat, on conviendra sans doute que notre remarque sur l’occupation à cette époque de T Hôtel de Cluny par le cardinal de Lorraine , comme abbé de cet ordre, et la désignation de cet Hôtel comme résidence de Thaumaste , ajoutent beaucoup à la vraisemblance de cette supposition.

Rabelais qui dans son Gargantua , n’avait pas craint de mettre à nu, dans le rôle de frère Jean des Entonneurs, les mœurs dissolues et les habitudes soldatesques de son ami d’enfance devenu son constant protecteur , le cardinal Du Bellay , ne pouvait moins faire pour l’illustre compétiteur de son patron à la confiance et à la haute faveur de François Ier L Sous ce seul rapport même, la haute mission de philosophie transcendante appuyée sur le mépris des convenances sociales qu’il confie à Panurge , devait désigner explicitement le cardinal Jean, qui, comme le héros du roman, se faisait pardonner ses vices par de hautes qualités.

œuvres de Rabelais, « sous l’extérieur de la folie, un sens profond, politique et philosophique, » qu’on doit se donner la peine d’y chercher. »

Cette recherche, à laquelle s’étaient voués de nombreux commentateurs, tels que LeDuchat, Lemolleux , l’abbé de Marsy, Bernicr, etc. , n’a pas été dédaignée par d’autres écrivains distingués , plus rapprochés de nous, tels que Morellet, Auger, les derniers commentateurs que nous avons cités, et M. Eusèbe Salvete, qui a déposé, notamment dans la Revue encyclopédique ( de juillet 1823 ) , des considérations prises de haut sur cet ouvrage, dont l’interprétation fournira longtemps encore un aliment à la sagacité de nos neveux.

1 Rabelais lui-même, dans sa lettre XI, écrite de Rome à son Mécènes, l’évêque de Maillezais, en 1535, établit que la faveur du cardinal de Lorraine l’emportait près du roi sur celle du cardinal ï)u Bellay, qui lui avait cependant rendu les plus signalés services : « Bien vrai est-il, 'lui mande-t-il à propos de la place de légat, que le roi a présenté au » pape le cardinal de Lorraine ; mais je crois que le cardinal Du Bellay taschera par tous » moyens de l’avoir pour luy : le proverbe est vieux qui dit :

Nemo sibi secundus.

Cette rivalité brouilla les deux cardinaux et causa la disgrâce de Du Bellay qui se retira, en 1547, à Rome, où il construisit un beau palais et faillit devenir pape. Rabelais le rejoignit dans cette ville, et au retour, en 1549, obtint, par l’influence du neveu de ce patron, Eustache Du Bellay, à qui Jean avait cédé l’évêché de Paris , la cure de Meudon , qui le mit en rapport direct et sous la dépendance temporelle du cardinal Jean, seigneur de ce lieu. Pas de doute, d’ailleurs, qu’il n’ait existé entre ces deux illustres contemporains, presque du même âge , des relations qne Rabelais continua avec le cardinal Charles, ainsi qu’on le verra plus loin, à propos de la Sciomachie.

t' HÔTEL DE CLUMY.

A l'époque de la scène de Rabelais , vers i53o, le cardinal Jean , qui ne fonda son hôtel de Guise qu’à partir de 1 545 % devait souvent loger aux Tournelles , comme familier du roi. La direction de l’éducation du duc d’Orléans (Henri II) 2 lui offrait aussi la disposition habituelle de l’hôtel de Reims, où, selon la légende du cardinal Charles, « infinies paillardises se sont commises, et où les pierres,

» cabinets et tapisseries en parlaient encore.» Il pouvait donc, sans se déplacer, rendreà son rival d’autorité et d’éloquence, ThomasMorus3,

1 Nous avons parlé (pages 185 et 198) de cet hôtel de Guise qui existait encore dans toute sa splendeur à la fin du XVIR siècle. Germain Brice en parle «comme occupant un ji grand terrain rue du Grand-Chantier, ayant une porte à l’antique accompagnée de deux » grosses tours rondes (V. note E). La chapelle qui se trouve sur la grande porte est or- « née en dedans, dit cet écrivain , de vieilles peintures à fresque , qui sont de ces fameux 3) maîtres que le roi François Ier fit venir exprès d’Italie pour travailler à Fontainebleau. 3> Cet hôtel renfermait alors le cabinet curieux du chevalier de Gainiers, composé de tout 33 ce qui peut satisfaire les plus difficiles, en portraits de toutes les personnes illustres, avec 3> des dessins rares et singuliers, quantité de livres d’estampes, des médailles et mille autres 3> choses uniques assemblées avec une très grande connaissance et avec une patience ad- 3> mirable (t. I , p. 264) . )> Ce cabinet fut un de ceux . en petit nombre , dont la transmission à l’état fit profiter les soins privés à la chose publique. Le fonds, dit de Gaignières (et non de Gainiers) de notre Bibliothèque Royale, consacre encore cette transmission faite par traité du 19 février 1711. Le chevalier de Gaignières, ancien écuyer du duc de Guise, étant mort en 1715, à l’âge de soixante-dix-sept ans, le roi entra en possession de sa collection moyennant le don stipulé en échange du legs par M. le marquis de Torcy.

2 Ce doit être à tort que la légende attribue au cardinal Charles, né en 1525, les fonctions de gouverneur d’IIenri II , né en 1518. En tout cas cette tutelle, comme celle des anciens maires du palais, eût été nécessairement exercée par procuration, et ici le cardinal Jean aurait été le véritable, gouverneur.

3 Thomas More (en latin Morus) , né en 1480, se distingua de bonne heure par la force de ses études. Elu au parlement d’Angleterre, dès que son âge lui en ouvrit l’accès, et successivement membre du conseil privé d’Henri VIII et grand chancelier d’Angleterre , il fit toujours preuvede talens, de vues élevées et d’une noble indépendance qui lui coûta la vie. L’allusion de Rabelais pourrait se rapporter aux conférences de Cambray , où Morus stipula chaudement les conditions du traité de 1529 , et peut-être encore aux coutroverses que cet homme d’état , prêtant sa plume à son souverain , établit sous le nom de Thomas Rosseux, avec le grand réformateur Luther, dépassé plus tard par Henri VIII. Rien de plus révoltant que l’ingratitude de ce roi pour les quarante années de bons services de Morus; rien de plus déchirant qne les scènes pathétiques qui signalèrent les quatorze mois de captivité de cet illustre stoïcien. Ililarion Coste, dans ses Eloges des Dames illustres, paie, comme l’a fait depuis Madame la princesse de Craon, un juste tribut d’admiration à la conduite de Marguerite, fille de l’ex-chancelier, voué à l’échafaud, «qui, pour parve- » nir à son père, avait feint, dans une lettre ostensible , de l’amener à reconnaître le ma-

l’hôtel de cluny.

l’hospitalité que ce dernier accorda à Erasme1. En tout cas, la désignation de l’Hôtel de Cluny , alors sous la dépendance du cardinal Jean de Lorraine , formerait une de ces indications positives , comme celles qu’on trouve en si grand nombre dans les trois premiers livres de Rabelais , et qui , jetées sans importance apparente dans l’ouvrage , n’y sont pas moins placées à dessein , comme pour ramener au but à travers les détours et pour rappeler au lecteur « qu’il doit soigneusement peser ce qui est déduit dans )) ce livre2. » Il se pourrait d’ailleurs que Rabelais eût retranché un des tenans de cette lutte mimique , évidemment dirigée contre les prétentions et les habitudes « des sorbonicoles sophistes » , derrière nos créneaux alors intacts, pour mieux spécifier , par le rapprochement des deux hôtels , l’allusion aux grimaces et formules des exercices de la Sorbonne que ce docteur bat en brèche à toute occasion 3, ce qui contribua sans doute à la censure de i552.

» riage d’Henri VIII avec AnnedeBoleyn, » et qui, réduite à ne pouvoir embrasser Morus que sur le chemin de l’échafaud , parvint du moins, par d’énormes sacrifices, à arracher aux bourreaux les reliques mutilées de son père et encourut une persécution personnelle par cet acte sublime de dévouement filial.

1 Sir Thomas et Erasme étaient liés par des goûts sympathiques, des études analogues et par des relations épistolaires, mais sans se connaître autrement. Dans un voyage que ce dernier fit en Angleterre, se trouvant invité chez le lord-maire avant d’avoir pu faire sa visite à Morus, il fut tellement frappé de la pénétration et de la justesse de discussion d'un des convives, qu’il s’écria : aut lu Morus es, aut nullus! apostrophe à laquelle Morus riposta en reconnaissant également dans son adversaire, son ami Erasme , qu’il emmena dans son hôtel.

2 C’est ainsi, par exemple, qu’il désigne par leurs noms plusieurs savans de son siècle , et qu’après avoir multiplié les allusions plus ou moins transparentes sur le pape Jules II , Rabelais arrive à le placer nominativement en enfer, à le créer crieur de petits pâtés et à parler (liv. h, chap. xxx) « de sa grande et bougrisque barbe, » et que , pour citer un autre trait entre mille, notre bon roi Louis XII, aimable conteur et qui aimait, comme Caton , à réchauffer sa vertu par le vin , est si exactement personifié dans Grand Gousier ( Gargantua , 1. ir, chap. m) , « comme bon raillard en son temps, aimant à boire net au- » tant que homme qui lors fust au monde,» selon l’apostrophe de Ferdinand le Catholique : « Il a menti, X ivrogne, etc, etc. »

3 Rabelais poursuit à tout propos le pédantisme de la Sorbonne avec la même liberté et sans plus de voiles qu’il n’en emploie dans ses attaques contre les chats-fourrez (le parlement) , les apédeftes (la chambre des comptes) , les papimanes, les monachaux , les clergaux, etc. Son Panurge se permit même des atteintes plus directes à la dignité de la grande fondation de Robert Sorbon , notamment « le jour que l’on avait assigné à tonls

l’hôtel de cluny.

N’ayant pas à exercer sa causticité sur l’ordre inoffensif de Cluny, et contre la résidence purement personnelle de l’abbé de cet ordre , comme il le fit contre l'abri même que le cardinal Du Bellay lui conserva jusqu’en 1 549 ? à Saint-Maur-les-Fossès en décrivant l’abbaye des Thélémites , qui « beuvoient, mangeoient, travail- )> loient, dormoient quand le désir leur venoit, dont la règle n’estoit » que cette clause : fay ce que voudras, » il se borne à placer Tliaumaste en tête-à-tête avec le concierge de notre Hôtel à qui ce savant clerc dit pour toute consigne : « Donnez ordre que beuvons » je vous prie et faites tant que nous ayons de l’eau fresche pour » me gargariser le palat, » précaution, ce semble, superflue pour un exercice « de locjucla per gestum digitorum 2 » .

Après avoir payé ce tribut , peut-être abusif pour nos lecteurs ,

» les théologiens de se trouver en Sorbonne , et où Panurge fist une tarte bourbonnaise « composée d’ails, de gabbanum, de assa-fœtida, decastoreum, et la destrempit en sauce » de bosses chancrues, et de bon matin en gressat et oignit fort le treillis de Sorbonne , en » sorte que le diable n’y ait pas duré. »

1 On peut s’étonner que Rabelais, en citant l’Hôtel de Cluny, n’ait rien dit de l’effet remarquable de cet édifice, à cette époque surtout ; car cet esprit universel n’était rien moins qu’étranger aux beaux-arts ; témoin le désir qu’il manifesta , lors de son premier voyage à Rome en 1534, de publier la description des monumens de cette ville , qu’il trouva ensuite assez complète dans Marliani pour se borner à faire réimprimer cet ouvrage. On remarque aussi l’emploi d’un langage technique assez curieux pour être cité , dans plusieurs de ses descriptions et notamment dans celle ci-après de la constructuion idéale de l’abbaye de Thélème : « Basliment cent fois plus magnifique qne n’est Bonnivet , ne Chambourg, ne « Chantilly. Au milieu estoit une merveilleuse vis de laquelle l’entrée estoit par le dehors « du logis, etc. Le second estage estoit voûté à la forme d’un anse de panier, le reste em- » brunché (plafonné) de guy de Flandres à forme de crûs de lampe. Le dessus couvert » d’ardoise fine avecq l’endossure de plomb à figure de petits mannequins (ornemens d’ar- » chitecture) et animaux bien assortis et dorez , avecq les goutières qui issoient hors la mu- » raille entre les croisées, peintes en figures diagonales d’or et d’azur jusqu’en terre, où » finissoient en grands eschenaubx qui touts conduisoient en la rivierre par-dessous le » logis. »

2 On pourrait croire que Montaigne avait en vue et prenait, pour ainsi dire , au sérieux cette scène burlesque , lorsqu’on lit au chapitre xii (de son livre n) l’énumération de toutes les ressources qu’offre l’art mimique, sur lequel il a d’ailleurs été publié de nombreux ouvrages depuis celui de Roscius , dont nous avons parlé au chapitre ier„(pag. 80). La seule action des mains, comme manifestation de la pensée pour requérir, promettre, congédier, menacer, etc, , offre, selon Montaigne, plus de soixante moyens d’exprimer des sentimens divers. Le livre de Béda : De numeris et sirjnis, traite de cet art ex professa.

l’hôtel de clüny. 2 18

aux supputations conjecturales sur un hôte fantastique, reportons leur intérêt sur le titulaire réel de notre Hôtel à cette époque, sur le galant et magnifique cardinal Jean, que la force des choses, à défaut de tradition textuelle, nous y montre , dans la pompe que comportait sa position , sa fortune et sa libéralité , environné de cet essaim de grands artistes ultramontains appelés ou accueillis par François Ier , surtout depuis i53o. Alors même que nous n’aurions pas trouvé la preuve irréfragable, que nous donnerons plus loin, de la disposition de ces grands artistes à cultiver les bonnes grâces du souverain par un intermédiaire aussi puissant , et de leur assiduité près d’un prélat éclairé , riche et libéral, exploitant d’ailleurs leurs talens pour son compte dans son beau château de Meudon, le seul soin de leur intérêt personnel et la leçon de tous les temps, de cette époque comme de la nôtre, nous montreraient ces illustres émigrans de l’art groupés autour de l’ami du prince , et cherchant , à l’envi l’un de l’autre , la faveur à sa source, dans l’espoir d’une dérivation plus abondante Ainsi, notre Hôtel, déjà si riche en souvenirs de ce genre, devint pendant vingt ans le foyer où s’élaborèrent entre les grands Florentins et notre second Mcdicis , tant de belles conceptions d’art de cette grande époque, et en même temps le théâtre des intrigues et des ambitions rivales de ces grands maîtres in utroque : ainsi l’humble manoir affecté seulement d’abord aux exercices religieux, puis transformé à deux reprises en résidence royale, se trouva, par une nouvelle métamorphose non moins digne, le centre de gravitation et en quelque sorte le refuge de cette exubérance artistique italienne i 2 , qu’avait fait surgir la soif de gloire de Jules II

i La protection du cardinal Jean ne s’étendait pas seulement aux artistes. Clément Marot, dans son épitre xxvii de 1529 au révérendissime cardinal de Lorraine, lui demande sa protection et le droit de pouvoir le louer

et lui dit :

üc l’avoir failt de néant quelque chose. Plaise vous donc, noble fleuron royal.

par allusion aux prétentions de la maison de Lorraine sur le royaume de Jérusalem , voire même peut-être sur l’empire de Charlemagne, dont les princes lorrains se prétendaient descendans directs.

2 Le refoulement sur l’Occident, et particulièrement sur l’Italie, par suite de la prise de Constantinople par Mahomet II, en 1453, des artistes grecs, effarouchés des traditions musulmanes, ne contribua pas peu à préparer cette pléthore.

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