I.’nÔTEL DE CLTJNY
et le goût éclairé de Léon X , lorsque , troublée dans ses enfantemens par le choc des armes (le sac de Rome en 1627), et par les dissensions intestines 1 , elle vint chercher en F rance un aliment qui manquait à ses besoins , depuis surtout qu’à la sordide parcimonie d’Adrien YI et aux embarras guerriers et financiers du plus généreux Clément VII , avait succédé la froideur relative de Paul III.
Qu’on se figure , dans une telle occurrence, les fiers dédains que durent subir de la part des chefs, à plus forte raison des élèves de
» C’est ce qu’explique bien ce passage de Vasari (t. VI, p. 296, édit, de Sienne de 1774) sur les motifs qui disposèrent il Rosso à passer en France, «où il ayait toujours » eu le caprice de finir sa vie », et où, selon l’expression du même Vasari, cet artiste , dont le mérite n’avait pas été apprécié dans son pays, « trovo egli pure in Francia chi per » quelle (fatiche), lo riconobbe. »
« Ma l’anno 1530 essendo l’assedio intorno a fiorenza, ed essendo gli Aretini perla » pocaprudenzadipapoaltoviti rimasiin liberta, essi combatterono la cittadella ( Y. note 2?.) » e la mandarono a terra , e perche quei popoli mal yolontieri vedevano i Fiorentini , il » Rosso non si voile fidar d’essi, e se n’ando al borgo S. Sepolcro, lasciando i cartoni e » i disegni in citadella. »
Peu de temps après , dit le même écrivain , pressé par la misère qu’éprouvent tous les artistes qui travaillent en Toscane, et généralement dans leur pays , il Rosso résolut de venir chercher les encouragemens de François Rr; il apprit en conséquence le latin, se rendit à Venise , et de là en France : « Dove fu con moite carezze dalla nazione fiorentina ricevuto. » Ce qui prouve que notre grand roi avait déjà donné asile, à cette époque, à toute une nation artiste de ce pays , qui paya cette hospitalité par des travaux assez remarquables pour justifier, jusqu’à un certain point, son outre-cuidance.
En général, ce fut plutôt par suite de dégoûts que comme missionnnaires zélés de l’art, que la plupart de ces grands artistes vinrent habiter la France. Sans la froideur que lui témoigna Léon X, après ses démêlés avec Michel-Ange, Léonard de Vinci n’aurait pas quitté l’Italie. Maître Roux nous arriva, comme on voit, chassé par la faim; et le séjour de quatre années, si utile pour nos arts, que fit en France Benvcnuto Cellini, que nous allons voir un des habitués de notre Hôtel , fut également tout accidentel et déterminé par la position critique, où la violence, les duels , les meurtres même de ce fougueux artiste l’avaient placé. Il reconnaît à plusieurs reprises, notamment (t. II, p. 131 de ses Mémoires, édit. d'Audot), « qu’il devait la vie à François Ier, qui l’avait retiré de sa prison » (le château Saint-Ange) , en sollicitant de Paul III son élargissement par l’intermédiaire de l’ambassadeur Montluc , et proclame que « ce prince lui avait donné occa- » sion d’exécuter les ouvrages les plus étonnans que jamais ait fait un artiste. » Ailleurs (pag. 69) sa reconnaissance se manifeste d’une manière encore plus énergique par ces mots « Je puis , en vérité, dire que ce que j’ai fait de beau et de bon est l’œuvre de ce roi » merveilleux. »
Les services que ces grands artistes italiens rendirent à notre pays furent donc au moins réciproques.
l'hôtel de clunv.
celte grande école, Imbue des préventions à'Albcrti et de V asari , nos constructions iudcsques , selon F expression de ce dernier, et empreintes , d’après l’anathème d’Alberti sur la forme de l’arc tiers point , d’un cachet de bizarrerie propre à faire seulement les délices des ineptes ... . ! Mais qu’importe ici le sourire dédaigneux de ces grand artistes abusés par leurs principes d’école , aveuglés par leur gloire, puisque le temps est enfin venu de rendre une justice complète, quoique tardive, à ces constructions féeries, élevées et décorées par notre art français , trop modeste alors , même pour formuler ses titres. Bornons-nous , en adversaires généreux , à tirer gloire pour notre Hôtel d'avoir vu se ranger dans ses murs , sous l’aile protectrice du célèbre abbé de cette époque , et ce maître Roux (il Rosso ), à qui ses manières , son langage « il parlare et la » maniera » , autant que son beau talent de peintre et d’architecte, obtinrent de la générosité de notre roi les moyens de vivre en seigneur « e viveva da Signore » , et qui, exilé de Toscane par la misère , puis devenu riche en France , y succomba à quarante-cinq ans, en i 54 1 , au remords d’avoir accusé faussement un ami d’un vol d’argent -, et son illustre rival, dont la mission en Italie, en i543, nous procura les premiers moules de cent vingt-cinq chefs-d’œuvre antiques : le Laocoon, l’Apollon , etc. , que la victoire nous fit voir de près, doublant ainsi l’amertume des regrets laissés parles chances contraires-, ce grand Primatice , qui régna si longtemps et si habilement sur nos arts , mais dont le premier soin , pour régner sans partage , fut , après la mort del Rosso , de détruire les belles peintures faites à Fontainebleau, par ce dernier, dans la galerie dite des Réformés, à la porte dorée, etc., pour y substituer les siennes « sono State disfatte, etc. » (t. VI, p. 3oi)-, et surtout ce type perpétuel du grand artiste, dans ses talens , ses passions et son inconstance, ce colossal Benvenuto Cellini , aussi parfait dans l’exécution de ses bronzes gigantesques que dans le travail microscopique du fermait de la chape de Clément VII S et qui, gorgé d’or et de
i Cellini parle longuement , dans son Traité de l’orfèvrerie , de ce fermail d’or ciselé , orné de pierres fines et de sculptures en bas-relief et en bosse. Voici la description qu’en donne Vasari (t. II, p. 108 et 109) : « Fece un bottone da piviale bellissimo, accomodatovi » oltimamente una punta di diamente intorniata da alcuni pulti fatti di piastre d’oro : e un
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bienfaits, quitta, en 1 545, malgré ses promesses*, la France et le prince qu’il appelle son grand roi , son seul bienfaiteur, pour venir mourir à Florence, de misère et d’envie.
Sans nous arrêter autrement ici à d’autres noms d’artistes italiens dont longue serait la kirielle 2 , nous trouvons , dans les Mémoires
» dio padre mirabilmente lavorato. » De ses grands travaux exécutés en France, tels que le projet de fontaine dont la figure principale représentant François Ier sous la figure de Mars, avait 54 pieds ; le Jupiter d’argent qui lui valut mille écus d’or, les ornemens de la porte de F ontainebleau , etc. , il ne nous reste que la figure en bronze d’ une nymphe placée dans le cintre de cette porte, bas-rief recueilli dans notre beau Musée. Quant à ses vases, salières d’or et d’argent, etc., d’un travail qui centuplerait et au-delà aujourd’hui le prix de la matière, ils ont subi, pour la plupart, la transformation en valeur purement nominale que subiront toujours, viennentlcs révolutions, lesplus beaux chefs-d’œuvre de ce genre. On cite cependant, comme conservée et comme existant encore aujourd’hui au Belvédère à Vienne, la salièred’or représentant la Terre et l’ Océan et les quatre Heures du jour, que ce grand artiste exécuta pour François Ier et dont Charles IX fit présent à l’archiduc Ferdinand d’Autriche. Mieux vaut encore cette migration que le sort que cet inestimable bijou n’eût pas manqué de partager chez nous avec les autres admirables pièces d'orfèvrerie de Louis XIV et de Louis XVI. ( F. chap. xvn.)
1 Dans ses curieux mémoires, ce grand artiste parle d’une visite que lui fil le roi dans le château de Nesle, dont il lui avait accordé la possession et la seigneurie, et de l’offre qui lui fut faite d’une abbaye valant 2,000 écus de rente , sorte de récompense fort en usage à ces époques et que François I -r étendit à maître Roux, qui fut pourvu d’un canonicat de 1,000 écus à la Sainte-Chapelle de Paris, et au Primatice, nommé abbé de Saint-Martin de Troycs, quoique comblé d’ailleurs. Nous la retrouverons également consacrée sous Henri II au profit de Pierre Lescot , nommé abbé de Clagny , et de Philibert de Lorme, à qui Catherine donna les abbayes de Saint-Éîoi de Noyon et de Saint-Serge d’Angers, et Diane, sans doute, le titre d’abbé d’Ivry, pour ses travaux à Anet, quoiqu’il ne fût que tonsuré, etc.
Charlemagne avait ouvert cette voie en récompensant les services militaires d’AIchuin par d’immenses bénéfices de même nature, mais ce diacre de l’église d’Yorck avait du moins le caractère propre à l’exercice des fonctions qu’on lui conférait.
Cellini convient que, séduit par ces largesses, «il prit alors engagement de travailler pour » le roi jusqu’à ce qu’accablé de vieillesse, ne pouvant plus rien faire, il vive honorablement » avec cette rente, se rappelant toujours d’avoir servi un aussi grand prince. « Sa fougueuse organisation en décida autrement.
2 Nous profiterons toutefois de l’occasion pour dresser un rôle sommaire de quelquesuns des artistes italiens collaborateurs à cette époque de ceux que nous venons de nommer ;
afin d’abord de tenir registre de ce* illustres habitués de notre Hôtel, puis, pour prépa-
rer la comparaison que nous établirons plus loin, des désinences ultramontaines qui dominent dans les noms des principaux artistes mis en œuvre par François Ier, avec celles presque toutes françaises des architectes, sculpteurs, peintres, etc., collaborateurs de X italienne Catherine de Médicis.
On compte parmi les architectes , indépendamment du Rosso, du Primaticcio et de Fi-
l’hôtel DE CLUNV.
de ee même Cellini, un témoignage bien précieux, que nous avons fait pressentir plus haut, des rapports directs de ce grand artiste avec notre cardinal de Lorraine , comme du goût éclairé pour les arts , de la générosité et du beau patronage que notre hôte exerçait à cet égard près du roi.
Cet artiste , qui se crut plus qu’un homme parce qu’il se raidit impunément contre la puissance, et que l’immensité de son talent le dispensa souvent de recourir à la faveur , ne négligeait cependant pas, à l’occasion , d’en pratiquer les avenues. Dans ce but « il avait » exécuté un petit vase d’argent, d’un travail très riche, qu’il voulait
gnola qui séjourna deui ans en France avec ce dernier et monta à Fontainebleau le plâtre du cheval de Marc-Aurèle, dans la cour qui en a conservé le nom du Cheval-Blanc, Serlio, qui, pénétré des leçons de Balthazar Pcruzsi, se montra dans son art plus grand écrivain qu’habile praticien et qui, mandé par François Ier, dont il avait reçu 300écus d’or en échange d’un exemplaire d'un de ses ouvrages , laissa chez nous peu de traces de son talent , sa rare modestie l’ayant d’ailleurs porté à préférer pour le Louvre les dessins de Pierre Lescot à ceux qu’il avait préparés : parmi les artistes à la fois sculpteurs et peintres, Nicolo dell’ Abate ou da Modena , qui peignit les figures innombrables de la salle de bal; Rugieri da Rolognae t Prospcr Fontana, qui accompagnèrent le Primatice ; et Damiano ou plutôt Domenico dei Barbiéri, qui, comme nous l’avons dit (pag. 202), travailla à Meudon, ainsi que Ponzio (Paul-Ponce Trebaîti, v. note F.) : « che si e portato benissimo. » Ce Domenico est cité (t. VI, p. 301) , comme « il migîiorc di tutti, che e pittore e maestro di stuc- « chi eccellentissimo e disegnatore straordinario »; Lorenzo Naldino , sculpteur florentin, collaborateur de maître Roux et très distingué par lui ; Matteo del Nassaro , que Vasari cite (tom. VII, p. 120, et Cellini, lom. II, p. 78) pour les beaux travaux de sculpture et d’orféverie qu’il fit pour François 1er; Ponce Jacquio, sculpteur, dont on a souvent à tort confondu les ouvrages avec ceux de Paul-Ponce : et parmi les peintres, indépendamment de Salviati, dont l’humeur atrabilaire ne put s’accommoder de nos arts et de nos usages; Luca Penni , frère de Gio. Francesco, dit il Fattore , Bartolomeo Miniati, Fiorentino, Francesco Caccianimici , Gio. Battista da Bagnacavallo , Francesco di Pcllegrino , Fiorentino , etc., cités par Vasari (tom. VI, p. 302 et 303).
On pourrait, sans doute, ajouter à cette liste beaucoup d’autres noms , tels que celui de Francesco di Bologno, dont parle Cellini (tom. II, p. 100), comme ayant conduit de Rome les moules des statues antiques, et les ayant fait jeter en bronze avec le plus grand soin ; ceux d ’Ascenio, de Pagolo , amenés par le même Cellini; de Nicolas Belin, dit Modena , de Laurent Renaudin , de Florence, de Luc Romain et de plusieurs autres Italiens, dont la collaboration aux travaux de Fontainebleau est constatée ; mais, dans le but de cette note, en descendant à ces noms secondaires , il faudrait tenir compte en même temps de plusieurs noms d’artistes français et flamands cités par Vasari lui-même, tels que maître François d'Orléans v maître Simon de Paris , maître Laurent Picard, etc., et ajouter à cette nomenclature beaucoup d’autres noms français cités par M. de Clarac (tom. I, p. G4G), mais qui ne nous révèlent que des collaborateurs nationaux d’ordre inférieur.
l’hôtel de cluny.
)> donne?' à la duchesse d Étampes )) , et qu’il s’empressa de lui porter sur l’avis que cette favorite s’était trouvée offensée de ce que , dans une visite faite par le roi à l’hôtel de Nesle , ce prince avait pu admirer, sans elle, les divers modèles préparés pour Fontainebleau. Mais laissons parler sur cette circonstance , qui date de i543 , l’artiste lui-même, ou plutôt son traducteur, M. Farjasse (t. II, p. 5q, 66 et suiv.) : <( Je pris le beau petit vase que j’avais fait pour elle , » pensant par ce moyen regagner ses bonnes grâces. Je le portai » donc avec moi. J’en parlai à une de ses femmes, et je le lui fis » voir .... Cette femme me fit des caresses infinies et me dit qu’elle » allait dire deux mots à Madame , qui n’était pas encore habillée. » Elle se rendit près de sa maîtresse qui lui répondit avec humeur : » Dites-lui cC attendre. Je l’entendis , je m’armai de patience, ce qui )> m’est très difficile , et j’attendis , sans m’impatienter , jusqu’après )> son dîner. Comme il se faisait tard, la faim me fit tant mettre en » colère que je n’y pus résister , je lui donnai mille malédictions » du fond de mon cœur, puis je sortis. J’allai voir le cardinal de » Lorraine , à qui je fis présent du vase, et je le priai d’une seule » chose, qu'il me maintînt dans les bonnes grâces du i'oi. »
Nous acquérons ainsi la preuve que Cellini était en relations familières avec le cardinal Jean de Lorraine, le seul de cette famille qui fût revêtu, en i543, de cette dignité de l’Eglise, que son neveu Charles n’obtint qu’en 1 547 ? et <Iue ce subtil Florentin le considérait comme le Mécène des artistes, et comme jouissant encore auprès du roi, mais non plus à titre de compagnon de plaisirs transformés en souffrances , d’une influence au moins égale à celle de la duchesse d’Etampes 1 .
Suivons le récit , qui ne sera pas sans intérêt pour nous , de cet impatient donateur, plus excusable, il est vrai , d’après l’impolitesse marquée dont il fut l’objet, que le grand prince « qui faillit se » fâcher pour avoir failli attendre. »
« Le cardinal me répondit que cela n’étoit pas nécessaire , mais
» Le crédit du cardinal Jean , auprès de François Ier, surpassait même celui du connétable de Montmorency, ami d’enfance du roi, avant sa disgrâce. Les écrivains remarquent que notre hôte traitait le connétable comme eût fait un fils de France. 11 lui écrivait : « Monsieur le connétable », et ce dernier le traitait de Monseigneur (F. Lettres, etc., de Ribicr, p. 404).
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» qu’il le feroit avec plaisir quand l’occasion s’en présenteroit ; puis » il appela son trésorier et lui parla à l’oreille. Celui-ci attendit que )) je fusse sorti de chez le cardinal , puis il me dit : Venez avec mof, » îe vais vous donnei' un verre de vin. »
Ici Benvenuto et le trésorier rappellent bien Thaumaste demandant au concierge du meme cardinal « du vin pour se gargariser le » palat. ))
Cellini se montra plus exigeant. Il pria « qu’on joignît un peu de » pain au verre de vin , étant resté à jeun depuis le matin de bonne » heure à la porte de la duchesse d’Etampes, pour lui offrir son vase, » dont Dieu a voulu, ajoute-t-il , que j’aie fait présent à quelqu’un » qui le mérite beaucoup mieux quelle. »
« Pendant que prêt à tomber sans connaissance, poursuit-il, je » m’efforçois pour lui dire ces mots , on m'apporte du vin délicieux » et d’excellentes choses pour une collation , tant que je me res- » taurai le mieux du monde. Je repris mes forces-, ma mauvaise » humeur se dissipa. Ce bon trésorier m’apporta cent écus d’or; » mais je ne voulus pas absolument les recevoir. Il alla en rendre » compte au cardinal, qui, après lui avoir fait des reproches, lui d ordonna de me les faire accepter de force, sous peine d’être banni » de sa présence. Le trésorier revint vers moi tout consterné, disant » que jamais le cardinal ne l’avoit tant grondé, et il voulut me » donner cet argent ; je fis quelques difficultés , il se mit alors fort » en colère , je finis par le prendre. Le roi apprit tout ce qui s’étoit » passé et il en plaisanta devant Madame d’Etampes , qui s’irrita » encore davantage conLre moi et manqua me faire perdre la vie , » comme je le dirai plus loin 1 ».
« L’animosité de cette favorite , qui, selon Cellini, disait en elle-même : «Comment! je gouverne le monde , et un homme de rien tel que celui-là ne fait pas de cas de moi ! » poursuivit cet artiste en toute occasion,, à son hôtel de Neslc, où, « par les moyens que « les femmes emploient auprès des hommes, » elle obtint du roi l' installation dans une partie des bâlimèns, d’un distillateur « qui avait donné à la duchesse plusieurs eaux de « senteur d’une grande vertu pour lui rendre la peau lisse , » invasion que Cellini repoussa par des moyens violons dont il rendit compte au roi, qui se prit à rire et fit expédier, le 15 juillet 1544, une seconde donation sans réserve du château de Ncsle , à Fontainebleau, où la duchesse, après avoir fait placer le Jupiter d’argent dans la galerie peinte par le Rosso, au milieu des bronzes moulés sur l’antique par les soins de Bolugno, dans
l’hôtel de cluny.
Cette dernière scène se passa à Meudon ou dans un autre château, car Cellini termine son récit principal en disant : « Je revins à Paris le soir meme » ; mais elle prouve toujours une habitude de relations étendues nécessairement à la résidence d’hiver du cardinal.
En voici sans doute assez pour établir ce que fut le cardinal Jean de Lorraine , trop souvent confondu avec son neveu, et ce que dut être l’Hôtel de Cluny dans tout le déploiement de son luxe architectonique et ornemental , comme résidence d’un pareil abbé jusqu’à sa mort , en i55o 1 -, mais de cette époque sa splendeur s’efface , ou du moins ne brille que par lueurs à travers les ombres projetées par la cupidité ou la parcimonie des successeurs du cardinal Jean , comme par les divisions religieuses ou les luttes de partis.
Le cardinal Charles , qui , d'après la légende , trouvait que son oncle vivait trop, partagea sa succession ecclésiastique 3 , composée de riches et nombreux bénéfices, avec son frère puîné Louis de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque de Sens, qu’il venait , par ses intrigues à Rome, de faire revêtir de la pourpre-, mais Charles, archevêque de Reims , et qui dès 1 548 avait été nommé coadjuteur de son oncle , comme abbé de Cluny, lui succéda en cette dernière qualité3, et s’empara en outre delà succession mobilière, fort riche,
l’espoir que la comparaison nuirait à l’ouvrage moderne, retarda malicieusement jusqu'à la nuit la visite du roi, qui, grâce à la précaution qu’avait prise Cellini, de placer au milieu des flammes de la foudre un monceau de bougies blanches, fut d'autant plus ravi de l’effet de « cette statue éclairée par des rayons tombant de hauteur ; et enfin en présentant au roi » cet artiste quelquefois si pieux en paroles comme un ennemi du Saint Rosaire, » crime irrémissible alors.
< Il fut frappé d’apoplexie le 10 mai 1550, en soupant à Ncuvibourg sur la Loire, au retour du conclave où fut élu le pape Jules III.
2 Le cardinal Jean avait sans doute fait des dispositions pour ce partage borné à deux des onze enfansde Claude de Lorraine.
3 « Carolus de Lorraine cardinalis titul. S. Cecilia, a Lotharingis vocitatus cum jam » esset Archiep. Remensis, incoadjutorcm Johannis palrui abbatis Cluniacensis postulatus » est anno 1548, cui postea successif (GalSia christiana). »
Il est dit à ce sujet dans la Harenga (p. 120) :
Qui coegit avuuculum Cluniacensem resiguare Se que fecil eligerc Per monacliorum gratiam ,
Faciens cooscientiam Patruum privure ceusu Sine ipsorum conseusu.
i/ hôtel de cmmr.
mais grevée , comme nous l’avons dit , « de fortes dettes envers plu- » sieurs marchands de Paris spécialement » -, ces créanciers , pour nous servir des termes memes de la légende , « s’étant retirés par » devers lui, en obtinrent pour response qu’il n'étoit pas héritier, » car il vouloit avoir les biens sans payer , et son frère ne vouloit pas » payer sans les avoir 1 ( quant aux bénéfices , l’on sçait que par » une rigueur de droit il ne sont pas obligez auxdebtes). Il lit faire, » pendant deux ans, un inventaire de ce qu’il ne vouloit pas , de » bancs , par manière de dire , et quelques vieilles scabelles et » tapisseries à faire f este. Si tôt que les marchands de Paris se pré- « sentoient devant luy , il me semble , disoit-il , que les poux me )) mordent. Une autre fois, c’estoyent des shiglois (vieux nom donné » aux créanciers , et remontant, dit Ménage, au temps de l’occu- » palion anglaise 2 ) , des salueurs et donneurs de bon jourj puis, » quand ce venoit à chaque particulier, l’un estoit un usurier , l’au- » tre n’avoit pas livré sa marchandise , celuy-cy l’avoit vendue six )) fois plus cher qu’elle ne valoit , celuy-là avoit reçu quelque chose » dessus , à l’autre il n’estoit rien deu , c’est-à-dire vous n’aurez » rien. »
i Le témoignage de l’historien contemporain, Auguste De Thou, confirme pleinement l’assertion de la satire. On lit au livre ni de l’Abrégé de son Histoire universelle (t. I, p. 217): « A la mort du cardinal Jean, le cardinal de Guise prit le nom de cardinal de Lorraine; )> il avait promis d’acquitter scs dettes immenses lorsqu’il posséderait les riches et nom- » breux bénéfices de son oncle, mais il manqua de parole à ses créanciers. » Ce sage écrivain, qui forme surtout pour l’histoire de son temps une autorité où Mézerai lui-même déclare franchement avoir puisé ses sources, se montre plus sévère encore ailleurs pour le cardinal, en disant, par exemple, « par des bassesses indignes il avait gagné l’amitié de la » duchessede Valentinois, etc. » Brantôme, dans ses Dames Galantes (t. II, p. 416et417), reconnaît également que le cardinal Charles, qui était devenu extrêmement riche en 1550, par la mort de son oncle, refusa d'en payer les dettes.
La remarque de l'historien De Thou « que le cardinal de Guise ne prit le nom de cardinal » de Lorraine qu'à la mort de son oncle, « nous paraît ici très importante, en ce sens qu’elle entraîne, comme nous l’avons dit, l’application au cardinal Jean de tout ce que l’histoire, les chroniques et les satires imputent au cardinal de Lorraine, antérieurement à 1550. Le nom patronimique de Lorraine n’appartenait qu’à l’aîné, dans chaque ordre, militaire ou religieux. Cette circonstance peut servir aussi à débrouiller le chaos qui résulte de la désignation alternative des nombreux prélats de ce rang qu’a fournis jusque sous Louis XIII cette illustre famille, sous les noms de cardinaux de Guise et de Lorraine.
■> Cette locution remonte très haut, ainsi que l’observe Pasquier dans ses Recherches de
Uü4 l’hÔtJEL du C.LtiGY.
11 y avait aussi loin, sans doute, de cette manière de procéder du neveu , à l’aveugle et excessive libéralité de l’oncle , que de la foi qu’on pouvait mettre dans la loyauté de ce dernier à la méfiance qu’inspirait une promesse du cardinal Charles , dont l’Estoile a dit : « Pour n’être jamais trompé , il falloit croire le contraire de ce que » le cardinal de Lorraine vous disoit » (. Mémoires , an i5 y/y).
On doit croire que sous une telle direction , l’ordre de Cluny en général, et l’Hôtel de ce nom en particulier , ne durent guère prospérer qu’au profit du titulaire , nécessairement assez sobre , d’après ces procédés mesquins , de pompeuses manifestations.
Ce n’est pas que notre nouvel hôte ne se soit montré à l’occasion « curieux et amoureux des belles choses » , mais si l’on en croyait sa légende et la pièce en vers macaroniques : « Pro repetenda corona » aurea, quant abstulit à Jacobitis urbis Metensis » , c’était à peu de frais que ce prélat , mis en garde contre les abus de la libéralité, par l’exemple de son oncle , cherchait à satisfaire ses goûts *. Nous
la France, en citant, page 723, ces vers de Guillaume Crétin à François I«>, qui lui avait donné de l’argent pour payer ses créanciers :
Marchans , taquins , usuriers incrédules ,
Pour reconnoître ou nier mes sédules Me firent hier ajourner et citer ,
Et aujourd’hui je fais solliciter
Tous mes Anglois pour mes debtes parfaire ,
Et le payement entier leur satisfaire.
et ce rondeau adressé par Clément Marot à un sien créancier :
Un bien petit de pré me venez prendre Pour vous payer, et si devez entendre Que ne vez oneques Anglois de vostre taille ,
Car à tous coups vous criez, baille, baille ,
Et n’ay de quoy contre vous me deffendre Un bien petit.
Pasquier croit « que dans ce sens on appelait Anglois ceux qui pensaient que nous » leur deussions, » par allusion aux prétentions de l’Angleterre, sur la non-exécution de notre part du traite' de Bretigny pour le rachat du roi Jean , et il s’appuie de l’opinion conforme de Froissard.
3 On attribua à Théodore de Beze cette pièce imprimée en 15G6, adressée « ad reve- » rendissimum et illustrissimum cardinalemde Lotharingiâ, monasterii Cluniacensis abban tem commendatorium, per devotum fratrem Y'incentium, etc., » contenant une grave imputation qui resta sans réponse. Retiré à Metz, après sa retraite forcée à l'Ilôtelde Cluny dont nous esquisserons la scène, le cardinal Charles avait exprimé aux dominicains de
l'hôtel de CLUNY.
remarquerons , cependant, avant de puiser plus avant dans les nombreuses satires dont ce prince de l’église fut l’objet , et même dans l'histoire qui, à certains égards, n’est pour lui qu’une satire raisonnée et continue, qu’en ce qui touche à notre spécialité , ce cardinal, qu’on peint comme un type de lésinerie et d’avarice, ne se montra pas rebelle aux influences artistiques nécessairement très coûteuses auxquelles l'exemple des rois François Ier et Henri II soumit la France entière, et qu’en embellissant Meudon , comme nous le prouverons, et en construisant son château de Dampierre *, il ne négligea pas de recourir aux grands artistes italiens, qui, vers le temps de la construction de ce château (de i55o à i554), dominaient encore l’art français de toute la vogue de leurs grands talens, accrue de la morgue qui les rehaussait aux yeux des grands de cette époque.
L’un de ces artistes, celui dont la collaboration aux travaux du château de Dampierre est constatée par Vasari ( t. IX , p. i54), Francesco Salviati , peintre et sculpteur, expédié à François Ier par Andréa Tassini , nous offrira un nouveau témoignage des caprices , de F inquiétude d'esprit , de la versatilité et des constantes rivalités que ces grands artistes importèrent en France , où les germes n’en
cette ville le désir d'admirer à loisir une fort belle couronne d’or massif enrichie de pierreries que renfermait leur trésor. Ces moines n’avaient rien à refuser à un prélat aussi éminent, et qui, par une précaution digne de sa cupidité, en cédant à Robert de Lenoncourt, pour paraître se conformer aux prescriptions du concile de Trente , les fonctions spirituelles de l’évêché de Metz, avait conservé l’administration temporelle de ce diocèse ; il lui confièrent donc cette couronne, que le cardinal emporta en se rendant à Moulins et delà à Cluny, et qui depuis lors ne reparut plus dans le trésor de Metz.
i Sur l’Yvette, à six lieues de Paris et à une lieue de l’ancienne abbaye de Port-Royal, ce château était flanqué de tours rondes et entouré d’eaux-vives qui circulaient abondamment dans les diverses parties du parc. Il fut remanié par Mansard, qui, comme on pense, en dénatura le caractère et refit la façade. La maison de Chevreuse, à laquelle il appartenait au XV IIIe siècle, descendait de la branche de celle de Lorraine, dont était chef Claude, père du cardinal Charles ; un des deux frères du duc de Guise et du cardinal de ce nom, en 1616, était duc de Chevreuse, village assez voisin d’ailleurs du château de Dampierre.
On peut juger aussi de la disposition du cardinal Charles à s’occuper de nos arts, en lisant parmi les articles qu’il fit signer au roi et tous ceux de son conseil, pour lesfaire passer au concile de Trente, cette disposition :
« Que les peintures plates seraient permises dans les temples, pour l'histoire seulement, » et que les images en seraient ostées, ou, à tout le moins, que le peuple serait admonesté » de ne les honorer ni simplement ni relativement. »
l’hôteî, de clüny.
sont peut-être pas encore entièrement éteints. La conduite de Salviati fut particulièrement remarquable sous ces rapports : « Scntendo » si, dit Yasari (t. IX, p. i53), Gagliardo e copioso d’invenzione, » e avendo la mano ubbidiente ail’ ingegno, avrebbe voluto sem- « pre avéré opéré grandie straordinarii aile mani. . . Essendo vario m e in certe cose poco stabile , quello che oggi gli pacieva, domani » aveva in odio -, e fece pochi lavori d’importanza , che non avesse » in ultimo a contendere del prezzo per le quali cose era fuggito da » molti. »
Cet artiste avait cependant bien arrêté sa résolution , quant à son séjour en France, car, partant de Rome pour n’y plus revenir « vende. » la casa , le masserizie (ses meubles de ménage), e ogni altra cosa, » eccetto gli uficj che aveva » 5 mais arrivé à Paris , où Primatice le reçut très courtoisement , il se fit bientôt connaître en blâmant tout , même les ouvrages de ses plus illustres compatriotes. Ce fut alors que : « aspettando ognuno da lui qualche gran cosa , fu dal » cardinale di Lorrcnna condotto messo a fare alcune pitture in un » suo palazzo a Dampiera : perche avendo fatto molti disegni , mise » finalmente mano all’opra , facendo alcuni quadri di storie à fresco » supra cornicioni di cammini , e un studiolo pieno di storie , che » dicono, che fu di gran fattura. » Cependant le succès, mérité, selon Vasari, mais surtout les éloges , ne répondant pas à ce que Partiste attendait de son œuvre , Salviati, dégoûté d'ailleurs des usages de France , sa complexion ne lui permettant pas de « s’avviluppare ne’ « pasti (de se gorger de viandes) e ncl mangiar troppo e bere 1 », profita d’une absence du roi et du cardinal , pour rompre ses engagemens , en retournant à Rome 2 après un séjour de vingt mois en France.
• Vasari nous fournit ici une preuve à l’appui de notre remarque sur la fréquentation de l’Ilôtel de Cluny par l’élite même des artistes italiens, qui, après avoir exploité, par leur obséquiosité, le crédit du cardinal Jean près de François Ier, ne négligeaient pas, sans doute, de se rendre favorable, par les mêmes moyens, son neveu Charles, non moins puissant auprès d’Henri II, son compagnon de jeux et d'études; car il place parmi les causes de la défection de Salviati cette considération : « Dove suo debito era, secondo l’uso del paese » e di quelle corti, farsi vedere e corteggiare , egli avrebbe Yoluto e parevagli meritar lo, » essere da tutto il mondo corteggiato. » C’est un changement de rôle sans doute fort agréable, mais qu’il ne dépend pas de soi d'opérer.
3 Comme Salviati ne fut désigné pour passer en France qu’au refus de Georges Vasari,
l’hôtel de cluky.
Nous ne pouvons dire si le procès qu’engagea Salviati et qu’il gagna contre les intermédiaires (p. 1 55) qui s’étaient rendus garans du paiement de ses travaux par le cardinal Charles , implique ou non l’avarice ou la bonne foi de ce prélat, aimant à croire que, dans la position élevée où le plaçait, en 1 554 ■> la faveur d’Henri II et de Diane , protecteurs des artistes , il n’aurait pas usé , pour des créanciers directs de cette nature , des moyens dilatoires qu’il opposa aux fournisseurs de son oncle.
Considérons maintenant , sous d’autres aspects, et voyons quel fut , sous les rapports de conduite politique, de caractère, de mœurs et d’habitudes , ce nouvel hôte qui régna vingt-quatre ans dans nos murs , et dont la prodigieuse activité , l’ambition sans bornes , la faconde , la jactance et les intrigues 1 dominent l’époque de troubles religieux à laquelle toute sa vie d’homme appartient.
Dans la sage prévision de l’avenir et de l’ascendant que Diane de Poitiers ne pouvait manquer de conserver sur l’esprit timide et bénin du Dauphin (Henri II) , le premier soin du jeune archevêque de Reims , qui exerçait cette haute fonction depuis l’âge de quinze ans , fut de s’attacher au char de cette favorite , tout en cherchant à diriger celui de l’état , surtout lorsque la mort de François Ier , en
peintre assez célèbre, en même temps qu’écrivain distingué, celui-ci raconte (page 155) que le déserteur de ses engagemens passant par Florence vint le féliciter de ce refus et lui dire de notre pays des choses à en dégoûter ceux qu’une semblable mission aurait le plus séduit. C’est, sans doute, sur de pareils témoignages que ce premier historien de l’art, dont les opinions et les préceptes eurent un si long retentissement, même dans nos écoles, se forma de notre architecture et de nos arts, en général, l’idée peu favorable qui perce dans plusieurs parties de son grand et bel ouvrage. Il est vrai que son cadre (Vie des plus excellens peintres, sculpteurs et architectes) embrassait surtout l’Italie, considérée alors souvent par ses historiens comme souveraine dans ces arts, et que toute excursion sur un sol étranger eût exigé des voyages que Vasari dédaigna de faire. Rendons-lui du moins cette justice, que, parles éloges sans réserve qu’il donne aux encouragemens prodigués par François à ses compatriotes, il solde, autant qu’il dépendit de lui de le faire, la dette de reconnaissance, trop lourde pour plusieurs d’entre eux, qui, comme Salviati, s’acquittèrent en dénigremens.
1 « Homme tout de feu, dit Mézcrai (livre ni , page 2 ), toujours agissant et remuant sans » cesse des intrigues, et (même page) «haut en paroles, néanmoins, craintif». « Doué, dit :> Maimbourg ( Histoire de la Ligue , tome I, page 12), d’une vaste éloquence natu- » relie , le plus hardi à imaginer, mais aussi le plus timide et le plus faible quand il » s’agissait d’en venir à l’exécution et qu’il y voyait du péril. »
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l’hôtel de cluny.
i 547? en eut fait passer les rênes dans les faibles mains d’un prince brave et généreux sans doute , mais retenu sous le charme d’une passion inexplicable , et fort disposé à s’en remettre à d’autres du soin de bercer son amour et ses rêveries astrologiques (voir chapitre xxviii).
Que ce fut, ou non, comme l’assure De Thou , par des bassesses indignes que notre cardinal gagna l’amitié de la duchesse de Valentinois , toujours est-il que , selon l’expression du même historien, « elle donna toute sa faveur aux princes Lorrains ». Les premiers actes de violence qui signalèrent l’avénement de Henri II , tels que la disgrâce du cardinal de Tournon , de l’amiral d’Annebaut , du secrétaire des finances Gilbert Bayard, etc. 1 , furent élaborés dans le conseil de la favorite, que dirigeaient François de Lorraine, duc d’Aumale , et le cardinal Charles , son frère, assez habiles pour avoir conduit le roi , par cette voie détournée , à répudier à leur égard les legs testamentaires de son père 2.
INous nous efforcerons, pour remplir toutes nos obligations envers cet hôte de grand renom , de terminer plus loin l'esquisse de sa vie si orageuse , en butte à de si vives attaques de la part des écrivains religionnaires et de leurs échos, et de peser ces accusations dont la violence même doit être suspecte, pour qui vécut, en temps de troubles , lorsque surtout , comme ici , l’autorité de quelques grands contemporains vient rompre la presque unanimité, et jeter au moins des doutes dans les esprits les plus prévenus3 -, mais avant de
j De Thou ajouteàces noms celui de Nicolas Bossut, seigneur de Longueval, fort aimé de François Ier, qui ne racheta sa vie qu’en abandonnant, par une vente simulée, à notre cardinal, sa belle maison de Marchez. Nous ignorons où était située cette belle maison.
- En même temps que François Dr mourant fit à son fils, dit De Thou (tome I, page T2J, un grand éloge de la valeur et de la fidélité de l’amiral d’Annebaut, à qui il légua cent mille livres, le dernier avis qu’il lui donna fut « qu’il se méfiât de l’ambition des Guises ».
Ces conseillers hautains, plus puissans que jamais, n’échouèrent près d’IIenri II, que dans leur tentative pour continuer l'œuvre de famille qui avait préparé la disgrâce du connétable de Montmorency, rappelé par le nouveau roi, et qui sut se maintenir également dans les bonnes grâces de sa maîtresse. Henri II lui conserva les charges réunies de conétable et de grand-maître, malgré les efforts des princes lorrains, contre lesquels le fils du connétable exerça plus tard, comme nous le verrons, une vengeance propre à confondre à jamais un orgueil moins tenace que celui de notre cardinal.
3 « Parmy une milliasse de petits livrets, dit Montaigne (liv. 11, chap. xxxn), que ceulx » de la religion prétendue reformée font courir, j’en ai veu autrefois un qui, pour aloDger
l’hôtel dé cluvv.
nous livrer à ce soin , qu’on nous permette , pour finir une autre tâche, de nous arrêter à ce premier période de la fortune de notre nouveau cardinal , qui seul peut correspondre à V époque des dernières publications de Rabelais , afin de compléter notre rapprochement entre le héros du roman et celui ou ceux de notre histoire ; car de ce que nous avons reporté plus haut sur le cardinal Jean les allusions contenues au ne livre de Rabelais (ier du Pantagruel ), dont la publication date de 1 5 33 , époque où Charles de Guise n’avait que huit ou tout au plus quinze ans, selon Dauvigny, il ne suit pas que nous cherchions a déshériter ce dernier de l’honneur d’avoir posé à son tour pour ce portrait de famille.
» et remplir la similitude qu’il veut trouver du gouvernement de notre pauvre feu roy » Charles neufvième avecques celuy de Néron, apparie feu monseigneur le cardinal de Lor- » raine ( Montaigne mort en 1592 publia ses Essais en 1588 ) avec Sénèque ; leurs fortunes 3> d’avoir été touts deux les premiers au gouvernement de leur prince ; et quant et quant leurs » mœurs , leurs conditions et leurs déportemens. 3> Montaigne ajoute : « À mon opinion, il 3> faict bien de l’honneur audict seigneur cardinal ; car, encores que je sois de ceulx qui 3) estiment autant son esprit, son éloquence, son zèle envers sa religion , le service de son 33 roy et sa bonne fortune d’être nay en un siècle où il fust si nouveau et si rare, et quant et 33 quant si nécessaire pour le bien publicque d’avoir un personnage ecclésiastique de telle 3> noblesse et dignité , suffisant et capable de sa charge ( notez que le cardinal Charles était >3 mort depuis 1574 ) , si est ce qu’à confesser la vérité, je n’estime sa capacité de beaucoup » près telle, ny sa vertu sy nette et entière, ny sy ferme que celle de Sénèque. »
Le contraste qu’offre ici l’indulgence du consciencieux auteur des Essais avec la sévérité du non moins véridique De Thou, son ami (voir les Mémoires de ce dernier) et témoin des mêmes événemens, puisqu’ils se trouvaient ensemble à Dlois, en 1588, lors du massacre du duc de Guise, ne tiendrait-il pas à la diversité de nuance des opinions religieuses de ces deux grands écrivains ? Montaigne, qui parle ici de la religion prétendue reformée , était, comme gentilhomme de la chambre du roi, comme maire de Bordeaux, etc., plus dévoué qu’opposé aux intérêts de la cour et du catholicisme, dont le cardinal Charles s’était constitué le grand missionnaire, quoique sa modération l’ait mis en butte, comme il arrive toujours, aux amis et aux ennemis, ce qu’il exprime si bien par ces mots : Je fus pelaudé à toutes mains : au Gibelin j’étais Guelfe, au Guelfe Gibelin.
Le président De Thou, au contraire, ardent défenseur des libertés de l’église gallicane, et qu’on accuse de s’être montré trop favorable à ce qu’il n’appelait que la nouvelle religion , dut se montrer plus rigoureux pour les menées qui préparèrent tant de sanglantes mesures, qu'il vit compléter par l’assassinat d’Henri IV, n’étant mort qu’en 1617 ; de là, cette sévère insinuation sur la nature des rapports du cardinal avec Diane : «Is in arcliorem Pictaviensis 33 familiaritatem turpibus obsequiis cum se insinuavisset. » Remarquons toutefois qu’ Auguste De Thou, né en 1553, ne put juger que par ouï-dire de la nature de ces premières relations amicales, transformées en dispositions hostiles après la mort d'Henri II.
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Rabeîaîs, qui mourut, dit-on, en 1 553 (1’époque précise desa mort est incertaine ) , vit naître et se développer le caractère ardent de l’archevêque de Reims , et poindre sa faveur , comme compagnon de plaisirs d’Henri II , comme cardinal et comme membre du conseil privé du roi. Lors qu’il publia , en i546, son tiers-livre, (11e du Pantagruel) , Charles de Guise était déjà célèbre, et il se trouvait en possession, depuis deux ans, des biens immenses et de la haute position que lui avait légués son oncle, au 28 janvier 1 55a (ou plutôt 1 553 , d’après le mode de compter antérieur à i5G4) ? date de la dédicace du quart-livre au cardinal de Châtillon , protecteur de l’écrivain. 11 existait d’ailleurs, à cette dernière époque, des relations suivies entre le cardinal Charles et Rabelais, comme le témoigne l’espèce de poème adressé par lui , de Rome , en 1 54q , au cardinal de Guise , sous le titre de « la Sciomachie et festins faits à » Rome au palais du révérend issime cardinal Du Bellay, pour l’heu- » reuse naissance de monseigneur le duc d’Orléans » ( second fils d’Henri II, mais qui vécut peu, malgré les heureux présages prodigués dans le poème) • or, à ces divers titres et dans le système des commentateurs, pour qui le Gargantua et le Pantagruel ne sont qu’un travestissement de la société contemporaine de Rabelais , le cardinal Charles ne pouvait manquer de figurer dans cette dernière mascarade , non encore complétée lorsque son âge et sa position lui permirent d’y jouer un rôle.
Peut-être, dans d’autres circonstances, Rabelais, dont la symbolique n’est pas absolue, puisqu’il nomme tant de masques, tels que le poète Guillaume Crétin, le docteur Rondelet, à peine déguisé sous le nom de llondibilis , etc. , etc. , eût-il précisé l’allusion plus explicitement qu’il ne l’a fait -, mais l’orage qui dès lors grondait sur sa tète, dut le rendre plus circonspect. Lorsqu’on voit , en effet, la censure de Sorbonne et l’arrêt du parlement, du Ier mars 1 55 1 (c’est-à-dire i552), supprimer ce quart-livre , nonobstant les privilèges antérieurs accordés de visu , en 1 54 5 , par François Ier et Henri II (en i55o) , on conçoit ce surcroit de réserve qu’explique d’ailleurs l’auteur dans la dédicace de ce livre même.
Et cependant ce serait ici que nous trouverions , comme nous en sommes déjà convenu , dans des scènes bien plus applicables au
ï/hôtel ce clunv.
neveu qu’à l’oncle , la satire la plus mordante de la faiblesse d’organisation dont le cardinal Charles avait sans doute déjà donné de premières preuves, en i552 , et la justification de ce qu’en dit Mézerai : « dissimulé , hormis pour le ressentiment des injures ».
Ne semble-t-il pas, par exemple, que Rabelais ait pris la nature, ou si l’on veut, notre cardinal sur le fait, dans une circonstance analogue , soit à la défection delà rue Saint-Denis, où il abandonna ses hommes d’armes pour aller se cacher dans une boutique , soit à l’état moriboiiclant où nous le trouverons dans notre Hôtel même , aux cris de mort poussés à dessein, mais sans but plus grave, par les gens du maréchal de Montmorency , lorsque , dans la scène de la tempête du chap. xix de ce ive livre (me du Pantagt'ucl) , on voit frère Jean apostropher ainsi son compagnon, si fanfaron pendant le calme : « Panurge le veau , Panurge le pleurant , Panurge le criart , » tu ferais beaucoup mieux nous aidant ici que là plourant comme » une vache, assis comme un magot -, et Panurge, pour toute ré- » ponse, criant : Me voyez-cy à genoils. . . conjiteor. . . votre sainte » bénédiction. . . mea culpa, Dcus. . . Je donne dix-huit cent mille » escus de rente à qui me mettra à terre tout berncux comme je » suis. . , in manus . . . consommatum est, etc. *.
Reconnaissons en même temps que rien ne peut donner une plus complète idée du caractère dissimulé et vindicatif de notre hôte 3 ,
• Dans la série des autres exclamations dont nous faisons grâce à nos lecteurs , nous relèverons, comme d’une application plus spéciale. encore à l'espèce, celle-ci : « plustà Dieu » que présentement je fusse dedans la orque (navire) des bons et beats pères concilipèles ! » (allant au concile). A l’époque où Rabelais écrivait ce livre, le concile de Trente, ouvert le 13 décembre 1545 , et qui avait été transféré à Boulogne, où il avait été interrompu, venait de recommencer dans le lieu primitivement désigné, le 1er septembre 1551. Le cardinal Charles y prit part dès le commencement jusqu’à l’époque (15R5) où nous le verrons faire son entrée à Paris, au retour dudit concile. L’allusion de Rabelais paraissait d’autant plus positive qu’il semble, au chap. v du même livre , critiquer les retards, ajournemens et translations qu’avait déjà subis en 1552 cette grande convocation, en la plaçant « dans le pays deLan- » ternois, où estoit l’assignation du chapitre général des Lanternes ( sans doute les lumières du siècle), « et où l'on faisoit grand apprest, comme si l’on y dust profondément lan- » terner. »
Voici quelques preuves prises au hasard parmi tant d’autres. On lit, dans la Guerre Cardinale: «Charles, cardinal de Lorraine, désirant recouvrer la réputation qu’il avoit » perdue à Paris, au mois de janvier, et ne pouvant plus abuser ni les étrangers, ni les
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que les scènes des chap. v à vm du même livre , où Panurge, après avoir dévoré froidement la raillerie de Dindenaut , l’excitant même à poursuivre pour mieux jouir de la vengeance qu'il machine cependant , triomphant de lui-même , dit ironiquement au marchand qui se noie avec ses moutons : « Nage , Dindenaut , en riant sous » barbe , dit Rabelais , parce que jamais on le vit rire en plein, que » je sache. »
Concluons donc que si l’on persiste à trouver dans Panurge le cardinal de Lorraine , il faut se résigner à voir à la fois , comme l’indiquent, un peu trop vaguement il est vrai , les derniers commentateurs , l’oncle et le neveu se succédant dans ce rôle , chacun dans la limite de la portion de sa carrière qui se rattache aux diverses époques de la publication de la satire -, et pour en finir avec cet
» naturels français sous la fabveur d’un vain crédit qu’il s’y estoit toujours vanté y avoir, » délibéra, au commencement d’avril , d ' exciter quelques esmotions ... . Pour faire voir » qu’il est favorisé de l’empereur, il impetra une sauvc-garde en qualité d’administrateur » du temporel de l’évesché de Metz ( car du spirituel il s’en soucie peu ), par laquelle l’em- » pereur le prend avec sa famille, etc., en sa protection. Le sieur de Salcede, bailly de » l’évcsché de Metz, etc., s’opposa, au nom du roi, à la publication de cette sauve-garde. »
Le sieur de La Planche, auteur, dit-on, de la légende de ce cardinal et de sa famille, dans son Histoire de François II , écrite, il est vrai, sous la même inllence, cite plusieurs traits de dissimulation et de cruauté rentrant dans le caractère que montre ici Panurge. Il nous peint surtout (pag. 727 et 728, éd. de 157G) la joie du cardinal, à la nouvelle que l’amiral était disposé « à rendre raison de sa foy en la présence du roy ; il en fut très aise, espérant avoir » trouvé prompt moyen de lui faire procès, et de ce pas alla au roy, et lui dit par moqrie, » devant sa mère , qu’il lui avoit ce jour-là acquis un des meilleurs serviteurs du monde, )> lequel dcsvoyé de la foy, estoit prest à retourner au sein de la sainte église catholique « romaine. » Voir aussi (pag. 628 et suivantes) ce qu'il dit de la conduite du cardinal envers Groslot, baillif d’Orléans, dont il convoitait la dépouille pour les siens ; et ( pag. 397 et suivantes) l’entrevue de 1 historien même avec la reine-mère, à Saint-Léger, «le cardinal » estant caché derrière la tapisserie, etc. , etc. » Moyen qu’il affectionnait, caron le voit ailleurs proposer au prince de Condé d’en faire usage pour arracher des aveux à la confiance.
Cette anagramme qu’on publia sous son nom, cardinal de Lorraine ,
Hardi larron se cèle,
prouveraient que sa dissimulation était proverbiale : de même que sa conduite avec le conseiller Anne de Bourg, et surtout les massacres qui suivirent la découverte de la conspiration de la Renaudie, les cadavres pendans aux créneaux du château d’Amboise, témoigneraient du raffinement de sa vengeance, suivie d’une apparence de douceur, qui, dit Dauvigny, « ne trompa personne. »
l’hutèl de oLtjny. 2r,r.
inépuisable texte à commentaires , avec cet ouvrage tout moyen âge , s’il en fut, malgré sa date, et qui à ce titre ne nous a déjà que trop occupé , exprimons toute notre pensée sur la portée générale de ces applications , en la faisant suivre d’un vœu que ne manqueront pas d’exaucer quelques-uns des habiles et ardens philologues voués de nos jours à l’exploration de nos fastes littéraires et de nos annales historiques dans la direction toute positive donnée par les maîtres actuels aux nouvelles études.
Pour que François Ier et Henri II, qui prirent le soin de se faire lire l’œuvre de maître François avant d’octroyer leurs privilèges , ne se soient pas reconnus dans la mise en scène des rôles principaux; pour que , malgré l’habileté de Rabelais à donner le change , ils n’aient pas remarqué l’analogie qu’offraient les traits de conduite et de caractère des autres premiers emplois , avec ce que la manière de vivre de ces princes , moins concentrée que chez leurs successeurs , leur révélait nécessairement des habitudes de leurs favoris et des autres grands personnages de leur temps, il fallait que la ressemblance des portraits ne fût pas sensible, même pour ceux qui avaient en même temps les modèles sous les yeux , car ces deux rois , assez chatouilleux en matière d’impiété surtout, n’auraient pas toléré le scandale d’applications trop directes rejaillissant sur eux et sur leur cour. Même réflexion sur le silence qu’observent à cet égard les écrivains contemporains de notre auteur , bien mieux placés que nous pour personnifier , s’il y avait eu lieu , les fantômes de cette fantasmagorie idéale '.
Ce ne fut qu’environ un siècle et demi après la mort de Rabelais , que Le Duchat , aidé des savantes recherches de Bernard de la Monnaie, et sans doute aussi « du véritable Rabelais réformé du médecin
> En admettant, comme nous l'avons dît, que dans cet ouvrage ingénieux les diverses conditions de la vie sont mises en scène sous des noms empruntés , le président Auguste DeThou ( Commentaire de sa vie , liv. vi), né l'année même de la mort de Rabelais, n’entend évidemment parler que d’une satire générale, et non de transformations individuelles. Montaigne , dont les épanchemens embrassent tant de remarques contemporaines, ne s’occupe de Rabelais que pour le classer (chap. x du liv. xi), «avec Boecace et les Baisers » de Jean II, entre les livres simplement plaisans, dignes qu’on s’y amuse. >»
Le seul écrivain un peu rapproché du siècle de Rabelais, qui ait, à notre connaissance du moins, signalé quelques allusions directes à des personnages du temps, est l’auteur anonyme
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l’hôtel de cltjny.
» Bernier » qui parut en 1697., s'attachant surtout à la partie technique de l'ouvrage , chercha à expliquer quelques-unes de ces énigmes que La Bruyère déclarait inexplicables -, de cette époque date l’émulation des commentateurs acharnés , comme les y invite Rabelais dans le prologue de son Gargantua , « à sucer la substantifique » mouelle de son livre , pour y trouver de très hauts sacremens et » des mystères horrifiques , tant ce qui concerne notre religion que » aussi V estât politique ». En même temps que de nouveaux investigateurs , Geulette et Jamet aîné , s'occupaient d’ajouter des remarques à celles de Le Duchat , l’anglais Lemotteux publiait en 1708 un Commentaire étendu présentant un système complet d’explications, grâce auquel le roman devenait de l’histoire en action *, mais ce système, qui repose sur une connaissance approfondie de nos annales, n’a pas résisté, sous beaucoup de rapports, aux démonstrations de nouveaux commentateurs tels que le père Niceron dans la Vie de Rabelais , l'abbé de Marsy, l’abbé Pérau , dans leurs Rabelais moderne, et surtout aux aperçus d’autres érudits plus rapprochés de nous , tels que l’abbé Morellet dont les remarques n’ont pas été publiées , Ginguené , Auger , Salverte , Esmangart et Eloy Johanneau, etc., qui ont également arrosé cette friche de leurs sueurs sans autre résultat que la substitution de nouvelles conjectures aux anciennes.
Où s’arrêtera cette exploitation conjecturale qui tend à créer une bibliothèque entière de commentaires sur quelques pages ? Le parti le plus sage, peut-être, serait d’en revenir , après trois siècles de débats, à l’opinion d’Auguste De Thou sur ce « scriptum ingeniosis- » simum », ou à celle de Montaigne sur ce livre « simplement plai- » sant » , sans y chercher ce que les contemporains de l’auteur n’y trouvèrent pas. Le talent et le courage dont cet habile écrivain a fait preuve en retraçant avec des couleurs si énergiques les abus inhérens aux diverses conditions sociales de son siècle, malgré les écueils qui
de Y Alphabet de l’auteur français , qui cite l’intention qu’avait Gargantua dépendre les cloches de Notre-Dame au cou de sa jument , comme se rapportant à la menace faite par François Ier, de vendre ces cloches pour acheter un collier de perles à la duchesse d’Étampes : mais ces rapprochemens anecdotiques, qui pullulent dans Rabelais, ne consacrent pas l’intention qu’on lui prête d’une allusion suivie, étendue à l’ensemble de chaque rôle.
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l’entouraient , n’en seraient peut-être que plus sensibles -, on ne verrait alors dans Rabelais qu’un peintre de mœurs , qui , procédant en maître , a dû prendre d’abord ses types dans la nature, grand atelier de modèles pour toutes les études sur l’homme; qui, s’inspirant ensuite pour le mouvement de ses figures idéales , mais toujours vraies, comme peintes adyivum , moulées sur nature, du jeu des ressorts qu’il voyait fonctionner de près, sur la grande scène où le plaçaient ses relations de collège avec le cardinal Du Bellay, puisa , comme fit Molière, dans les allures tranchées de quelques hauts personnages de son époque , ces touches de vérité et d’animation qui donnent un caractère de ressemblance même aux portraits de fantaisie.
Que si cependant l'avidité des recherches , la perpétration de l’œuvre entamée et la poursuite sur d’autres traces des résultats échappés à nos devanciers , caractères des études nouvelles et des besoins de notre époque , semblaient offrir à quelques émules des Nodier, des Thierry , etc. , la chance de découvrir de nouveaux témoignages incontestables, par l’analyse et la collation de textes non publiés, nous dirions de grand cœur : Honneur il la persévérance éclairée qui, pénétrant, avec un tel but, à travers ces obscurs mystères de génie et d’extravagance, de haute philosophie et de cynique impiété, de morale et d’obscénités, percerait de nouveau les replis et les profondeurs de ce dédale tant de fois exploré mais resté inconnu ! Honneur et gloire à qui parviendrait, soit à rétablir les assises , bouleversées à dessein par rarchitccte même de ce grand édifice, soit à démontrera jamais que les énigmes qui, depuis si longtemps, mettent en défaut tant de hautes perspicacités, ont un grand sens , mais pas de mot !
Revenu, après cette nouvelle digression, à l’appréciation sommaire de la conduite politique du cardinal Charles, nous regrettons sincèrement de ne pas lui trouver, même dans l’histoire, des juges moins sévères que le président De Tliou, témoin constant des longs débats que domina le nom de ce ministre de François II et de Charles IX , ni de défenseurs plus ardens que Montaigne, réduit à se rejeter sur son esprit , son éloquence , son zèle pour le service de la religion et du roi , qualités que personne ne lui conteste , mais qui
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ne rachèteraient aucun des griefs qu’on lui impute, si le mot qu’ajoute ce philosophe , «nécessaire pour le bien publique, » ne venait au moins en atténuation de certains d’entre eux.
Ce n’est pas ceux de nos lecteurs qui, par un triste bénéfice d’âge qu’on ne nous enviera pas , ont suivi comme nous dans tout son parcours , politiquement parlant, la longue avenue de cyprès, de lauriers, de roses et de ronces qui nous a conduits où nous sommes arrivés , qu’il convient de prémunir contre le prestige des affections ou antipathies soi-disant nationales , contre l’absurdité de l’axiome qui assimile la voix du peuple à celle de Dieu : les exemples du funeste résultat qu’eut toujours pour le pouvoir bien assis, l’acquiescement aux fantaisies des masses , la condescendance aux exigeances de parti pour la répulsion des ministres les plus habiles et les plus dévoués , exemples si fréquens dans notre histoire contemporaine , ne manqueraient pas pour justifier l’énergique résistance qu’opposa avec succès, pendant vingt-quatre ans , aux attaques des religionnaires , le ministre de rois moins dociles que nos princes contemporains, à l’influence « du miliasse de petits livrets » dont parle Montaigne.
Si l’histoire s’est montrée moins indulgente pour ce premier champion du trône contre le choc des passions religieuses et politiques , que pour ses illustres continuateurs de même robe, l’inflexible Richelieu et le souple Mazarin , c’est sans doute qu’ici les actes privés rejaillirent sur les faits politiques et que la fin ne parut pas toujours justifier les moyens. Le mépris qui s’attache à l’homme influe nécessairement sur le jugement des actes du ministre. Tant de preuves patentes de lâcheté mêlée de forfanterie, de superstition, de fourberie et de cynisme, s’interposèrent comme une ombre sur de nombreux témoignages de services réels rendus à l’état 1 et qui confirment le mot de Montaigne : « nécessaire au bien publique. »
i « On peut reprocher au cardinal de Lorraine , dit M. Weiss dans son article de la Bio* » graphie universelle, d’avoir tenté d’introduire en France l’odieux tribunal de l’inquisi- « lion , et d’avoir été l’un des premiers chefs (ou plutôt le inachinateur ) de cette ligue qui » faillit perdre le royaume ( la Ligue proprement dite, appelée d’abord la Sainte-Union, » ne fut cependant formée qu’en 1576, deux ans après la mort du cardinal Charles) ; mais » on doit convenir qu’il avait de grandes qualités. S’il montra un zèle ardent contre les » novateurs religieux, il n’en mit pas moins à repousser les injustes prétentions de la cour
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l’üüT£L D£ CLliNY.
Les organes alors nombreux de V opinion comprimée par les mesures du ministre de François II et de Charles IX, 11e virent dans la sévérité de quelques actes que la soif du sang % et dans les grandes négociations auxquelles il prit part, que le soin d’accroître encore sa haute fortune et celle des siens.
Certes, son ambition ne peut pas plus être mise en doute que son peu de scrupule sur les moyens de la satisfaire • mais le projet qu’011 lui prête d’avoir , dès 1 555 , par le traité qu’il conclut avec le pape , ménagé à son frère les moyens de reconquérir 2 la couronne de Naples., et à lui-même ceux de ceindre la tiare, ne compromettaient
» de Rome. S’il fit adopter des lois rigoureuses, il en proposa d’utiles, entre autres celle » qui ordonnait qu’il ne serait nommé aux places de judicature que sur la présentation de » trois sujets irréprochables et instruits. Il favorisa la culture des lettres, encouragea les » savans par ses libéralités , fonda l’université de Reims, eut part à l’érection de celle de » Pont-à-Mousson, et établit des séminaires dans son diocèse.» La légende offre sur ce dernier point un témoignage d’autant moins suspect que c’est dans la vue de décrier le cardinal qu’elle l’appelle « Mœcenas des vilains brouillons Ronsard, Jodelle Baïf et autres poètes » qui commencèrent à entrer en crédit» sous son patronage , et qui « par son entremise, o substituèrent toutes sortes de vilaines chansons et lascive musique aux Psaumes de » David, traduits par Marot, et notamment au 128e, sur lequel Henri II avait fait lui-même » un chant. »
Dauvigny, dans ses Vies deshommes illustres de France (t. II, édit de 1759), peint aussi ce prélat sous des couleurs moins ignobles que celles broyées par l’esprit de parti : « La » France le craignait , dit-il; Rome trembla sitôt qu’il parut la menacer ; Philippe II, ce » monarque si fier de la grandeur de Charles-Quint son père, et de sa propre puissance , » traita le cardinal de Lorraine, non en sujet d’un autre prince, mais en ami et en égal. Le » cours de sa vie fut presqu’également heureux , si l’on fait consister le bonheur dans » l’abaissement de ses ennemis et dans la victoire des obstacles qu’ils nous présentent. » Inde irœ !
' Il est vrai qu’après le licenciement des anciennes bandes qu'il n’avait pu parvenir à se concilier, il fit dresser, à l’entrée du palais de Fontainebleau, une potence destinée aux solliciteurs qui continueraient à fatiguer la cour de leur présence ; mais on ne dit pas que ce mode de couper court aux importunités des pétitionnaires ait été mis même en essai. Sa participation aux manœuvres qui suivirent l’explosion delà conjuration d'Amboise , est, comme nous l’avons dit, moins douteuse; mais celle que lui prête Chénier, dans la boucherie de 1572, en le chargeant de la bénédiction des poignards , est heureusement des plus absurdes, appliquée à notre hôte , qui se trouvait alors à Rome pour l’élection du pape Grégoire XIII, élu le 13 mai 1572.
2 Indépendamment des hautes prétentions dont nous avons parlé (p. 215), la maison de Guise se prévalait encore de ses droits au trône de Naples, comme descendant directement de la maison d’Anjou.
l’hÔtel de cluny.
pas autrement les intérêts de la France, non plus que 1’ alliance royale qu’il parvint à conclure en plaçant sa nièce , la fille de notre hôte Jacques Y, et de Marie de Guise, l’aimable et infortunée Marie Stuart , par son mariage avec le Dauphin français, sur les marches d’un trône qu’elle occupa si peu de temps, non plus encore que les honneurs presque souverains qu’il se fit rendre, en i56'e, au concile de Trente, où son éloquencè et ses menées éveillèrent la jalousie du pape.
On lui reproche , également à tort selon nous , d’avoir conduit à face riante le jeune roi son neveu au Louvre, après la mort d’Henri il, interrompant ainsi le deuil d’étiquette 1 que Catherine devait subir au logis des Tournelles, et d’avoir ensuite , cédant à des craintes puériles et superstitieuses, traîne la famille royale au château de Saint-Germain-en-Laye.
Que ce fût terreur ou prudence de la part des Guise , après un événement qui pouvait révéler un complot, il semble que le voisinage du sol où le roi venait d’être frappé à mort ne convenait plus au séjour de sa famille, ainsi que le prouva plus tard la destruction ordonnée par la reine de l’hôtel même qui rappelait cette catastrophe.
Plut à Dieu aussi qu’on n’eût pas à imputer d’autre grief au cardinal, que le séjour de la cour à Saint-Germain 2 , et que cet autre reproche que lui fait la Légende , « d’avoir suivi envers ceux de la re- )) ligion l’édit de Julien l’Apostat contre les chrétiens, par la défense
t « Et fut cause , est-il dit dans Y Histoire de F rançois II (p. 28) , que la royne-mère ne » voulant, quoy qu'il en fust, abandonner son iils tant soit peu, rompit la couslumc aupa- » rayant inviolable, qui portoit que les roynes , advenant le décès de leurs maris, ne déparié toientde la chambre de quarante jours, et ne voyoient clarté de soleil ny de lune, que » leur mary ne fust enterré. » 11 semble qu’à la rigueur Catherine eût pu transporter à Saint-Germain son appareil funéraire, comme lit Marie d'Angleterre, qui vint pleurer à l'ilôtel deCluny Louis XII, mort également aux Tournelles.
2 Regnier, seigneur de La Planche, auteur à la fois, comme nous l’avons dit , de l'Histoire de François II et de la Légende des Guise, assigne a cette translation de la cour à Saint-Germain, un motif personnel au cardinal , «lequel, dit-il (p. 28 de son Histoire), » sortant un grand matin de la maison de lu belle Romaine, courtisanne renommée du » temps de Henry, logée en la Cousture de Sainte-Catherine, avoil failli d'être mal traité » par certains rulfians, qui cherchoient volontiers les chappes-cheutes à l’entour de telles » proyes ; de quoy estonnée, sa sainteté se persuadant et donnant à entendre que les héré- » tiques lui dressoicnl des embusches, traîna la cour à Saint-Germain. »
l’hôtel UE CLUNY.
» clc tenir es choies », comme si ceux de la religion eussent , triomphans, permis aux catholiques de propager leurs doctrines.
Ce qui, indépendamment des vices de notre hôte, flétrit réellement sa vie privée et politique , c’est son ingratitude envers son oncle qui l’avait comblé de bienfaits l, et même envers le connétable de Montmorency, qui, disent les écrivains contemporains, « avoit protégé les )) Guise à la cour, et leur avoit servi de père » ; c’est la rapacité dont nous avons déjà cité quelques traits auxquels se joint celui qu’on lui reproche envers sa propre nièce 3 ; rapacité étendue, dit-on, au maniement des affaires publiques , et qui expliquerait son exclamation citée par L’Estoile (t. I, p. 22) , à la nouvelle de l’issue de la bataille de Dreux (1662) : «Parle-t-on plus à Paris de nous faire rendre » compte? » c’est la conduite qu’il tint, à la mort d’Henri II, avec Diane, dont il avait exploité bassement la faveur-, c’est son empressement de courtisan du pouvoir naissant à provoquer les insultes faites à la favorite, par le retrait des pierreries de la couronne 3 , et par le
1 Nous trouvons dans l 'Histoire de François JI ( p. 433 et 434 ) une comparaison de l’oncle et du neveu , tout à l’avantage du premier , comme la nôtre. Après avoir dit « que » Charles ne cessa de tirer de dessous l’aisle (du cardinal Jean) tout ce qui lui fut possible, » par une importunité non guerre esloignée de violence, et fit en sorte qu’il ne tînt pas à » lui qu’il ne le mît tout en chemise, » l'historien parle de la conduite que tint l’oncle lors de l’élection du pape Jules III, « en laquelle tout le monde sçait, comme ce cardinal » (Jean) se porta fidèlement, et quant à sa conscience, et quant au royaume de France. »
2 Lors du départ de sa nièce, Marie Stuart, pour l’Écosse , après la mort de François II, le cardinal voulut retenir ses pierreries en dépôt ; mais la princesse lui objecta que se hasardant elle-même à tous les périls de mer, elle aurait tort d’avoir plus de peur pour ses bijoux que pour sa personne : « cum se maris periculo committeret, non videre cur mundo » magis quam sibi caveret (Thuanus, lib. xxix).
3 On sait que lors de la demande qui lui en fut faite , Diane apprenant que le roi vivait encore, s’écria, sans doute dans son indignation contre le cardinal : « Je n’ai donc pas » encore de maître !
Après la mort du roi , « Diane fut chassée, dit La Planche, et lui fit-on rendre les clefs du » cabinet du roy , ensemble ses précieuses bagues qui fui ent mises en aussi bonnes mains , »> à savoir de la nouvelle royne et du cardinal, son oncle. »
La cour était divisée à cette époque en deux « bandes principales : l’une de ceux qu’on » appelait du connétable , l’autre de ceux de Guise. »
Catherine de Médicis « qui, depuis vingt-deux ans , avoit eu tout loisir de considérer les » humeurs et façons de tous ces gens, regardoit ce jeu, et sçut si bien empoigner l’occa- „ sion , quelle gaigna facilement la partie. » Elle avait à choisir pour trouver un appui , entre Anne de Montmorency, «l’homme du monde à qui elle fut plus redevable, comme à
LHÔTEL UE CLüNV.
long exil auquel son ancienne protectrice dut se soumettre sous le règne de son ingrate créature ; c’est la direction vicieuse qu’il donna à dessein, dit-on aussi, à l’éducation de Charles IX 1 • c’est l’esprit d’intrigue et de vengeance qu’il manifesta même dans des circonstances où l’emploi de ces moyens n’était pas de rigueur ; ce sont ses menées à Rome et avec l’Espagne , dont il rehaussa les prétentions par sa concession au concile de Trente -, ses efforts pour perdre d’Andelot, colonel général de l’infanterie ; et c’est surtout ce mépris des intérêts du pays même qu’il gouvernait, lorsqu’on le vit s’efforcer, en 1 565 , de détacher de la France son évêché de Metz, comme fief de l’empire, et porter l’audace jusqu’à lever des troupes et commencer des hostilités contre son souverain 2 , etc. (J).
Rien ne justifie mieux que « cette criminelle démonstration » la portée du mot de Mézerai dont nous avons fait application à la scène deDindenaut : « Dissimulé, hormis pour le ressentiment des injures.»
L’épisode qui constitua cette offense offre un tel intérêt pour notre Hôtel même, où les princes lorrains, naguère si fiers et si hautains , vinrent dévorer leur humiliation et combiner leurs moyens de vengeance, qu’on nous pardonnera de lui donner quelques développemens.
» celuy lequel seul proprement avoit moyenne son mariage , et depuis empêché que , sous » prétexte de sa stérilité, elle ne fût répudiée » , et le cardinal de Lorraine, qui, dans cette dernière circonstance surtout , s’était vivement prononcé pour la répudiation ; mais connaissant le connétable «tellement hautain , que jamais il ne la souffriroit monter jusques » où elle prétendoit , etasseurée de manier à son appétit ceux de Guise, qui lui seroient » non moins redevables que si elle les avoit résuscités du tombeau » ( Histoire de François TT, p. 9, 10 et 11) , elle donna toute sa confiance au cardinal, que sa qualité d’oncle du roi, ou plutôt de la reine, plaçait d’ailleurs dans des relations nécessaires avec la reinemère ; cette préférence ne contribua pas peu à alimenter entre les Guise et les Montmorency l’animosité qui fit explosion dans la scène que nous allons décrire.
1 Selon la Légende , les principales occupations du jeune prince consistaient « à faire » jouster des coqs, à faire battre des chiens ou à les harer sur cesluy-cy ou cesluy-là, puis » à ouyr des farces, dancer, babiller avec des courtisannes , finalement à jurer et à pail- » larder. »
2 « Linières, qu’il avait chargé du commandement de ces troupes, dit De Thou , t. IIF, « p. 391, assiéga Vie, s’empara de la ville et se disposa à battre la citadelle. Le roi fut » offensé de cette précipitation. La soumission parut alors au cardinal d'autant plus néces- » sairc, que la cour n’ignorait pas qu’il entretenoit des intelligences secrètes avec les plus » grands ennemis de la France. » C’est cette campagne sans résultat qu'on a nommée la guerre cardinale.
L hotjîl de cluny.
C'était au mois de janvier i565 , pendant le long voyage que Charles IX, Catherine et toute la cour poursuivaient dans nos provinces méridionales
Le cardinal Charles, enflé des succès qu’il avait obtenus au concile de Trente, d'où il s’était rendu à Rome, s’acheminait vers Paris, environné de gardes, malgré l’ordonnance de Charles IX, du i3 décembre io6/\, qui, pour assurer d’autant l’effet de l’édit de pacification du i g mars i563, « défendoit à toutes personnes , de quel- » ques qualités qu’ elles fussent, de marcher en armes dans les villes? » et enjoignoit à tous les gouverneurs d’arrêter tous les contreve- » nans, et à tous soldats de leur prêter main-forte , sous peine de la )> liart. »
Il est vrai que, prenant prétexte de l’assassinat de son frère, François de Guise, mort devant Orléans quelques jours avant cet édit de pacification, du coup de pistolet que lui tira Poltrot, le cardinal de Lorraine avait sollicité du roi et obtenu par l’entremise de la reinemère un droit d’escorte pour sa sûreté personnelle, droit dont il se prévalait, disent les historiens, « pour humilier ses concurrens. «
Ce qui prouverait en effet que notre cardinal attachait à ce privilège un autre intérêt que celui de sa préservation, et cherchait au moins à s’organiser un triomphe s , c’est ce que dit De Thou (t. III, p. 374)? « qu’en passant par Joinville , où résidoit la duchesse sa » mère, il manda ses amis et invita son frère, le duc d’Aumale, à » venir au-devant de lui jusqu’à Nanteuil, avec le plus grand nombre » de leurs créatures qu’il pourroit rassembler, et (p. 376) qu’après )) un court séjour à Soissons, chez le prince de Condé à qui il alla
1 S’il est vrai, comme dit la Légende, que ce fut pendant ce voyage que fut concerté, à Bayonne, le concours du duc d’Albe dans les plans de la ligue , et l’organisation de divers massacres partiels, tristes préludes de la tuerie générale de 1572 , qui aurait égalementété projetée alors , force serait d'absoudre le cardinal Charlesde toute participation, directe du moins, à ces horribles combinaisons, ainsi qu'à leur exécution , puisqu’il se trouvait à Rome en 15G4 comme en 1572.
2 La Légende va plus loin , elle suppose que le cardinal était d’accord avec « les mutins » de Paris et autres lieux, qui, voyant qu’on couroit sus à ceux de la religion , ne deman- » dant sinon quelque grand qui les mit en train , pour faire de mesme , joint que le roy » estoitloin, et en son absence aYoil grande envie de remuer les mains et faire un terrible » ménage. »
l’hôtel de cluny.
» proposer la main de la veuve du dernier due de Guise , circons- » tance qui donna beaucoup d’inquiétude aux Montmorency et aux » Coligny , il rencontra le duc d’Aumale et toutes les personnes qu’il »- avoit mandées, et vint avec eux jusqu’à Saint-Denis, accompagné » de Henri , fils aîné du feu duc de Guise ».
Le gouverneur de Paris , qui était alors le maréchal de Montmorency, fils du connétable, n’avait garde de négliger cette occasion de rabattre l’orgueil des anciens ennemis de sa famille. Quoiqu’indirectement informé, dit-on, du droit exceptionnel du cardinal, il considéra comme une offense le peu de soin que ce dernier prenait de le lui notifier. Après avoir informé le parlement de l’état des choses et s’être garanti du reproche d’avoir provoqué une collision violente en établissant de vains pourparlers auxquels prit part un ami du cardinal, Hurault de Bois-Taillé , récemment arrivé de son ambassade de Venise , le maréchal prit ses mesures de résistance.
La concession du cardinal s’était bornée à la division de son escorte en deux parties, dont l’une ayant le duc d’Aumale en tête, fut dirigée sur une autre porte. Le prélat hautain poursuivit sa marche triomphale, et crut avoir surmonté tous obstacles en résistant impunément à la sommation de mettre bas les armes que lui fit leprévot des maréchaux qu'il rencontra à mi-chemin de Saint-Denis « à la tête » de ses archers à cheval revêtus de leurs casaques » $ en effet , le prince de l’Eglise, confiant dans les dispositions de la population catholique delà capitale, avait, en gagnant de vitesse, déjoué la stratégie du maréchal , qui voulait l’arrêter à la barrière , et fut réduit à concentrer sa ligne d’opérations vers l’église des Saints-Innocens. Ce fut là , et si près du port, qu’un choc imprévu confondit en un instant les rêves de gloire du triomphateur -, « il y eut, dit De Thou » (p. 378), une ou deux personnes de tuées dans le tumulte. Le ear- » dinal , saisi d’effroi , mit pied à terre avec le duc de Guise , son » neveu , qui n’étoit encore qu’enfant , et ils se sauvèrent dans une » boutique. Leurs gens furent écartés de côté et d’autre, et Mont- » morency empêcha les siens de les poursuivre » .
Nous n’ajouterons pas à la honte dont ce témoignage trop public de forfanterie mêlée de couardise couvre notre révérendissime , en admettant, avec quelques chroniqueurs, qu’il aurait porté la pru-
L HOTEL HE CLtûNy.
denee jusqu'à se cacher dans barrière-boutique sous le lit d’une servante : il suffit, pour peindre sa triste déconvenue, de compléter le récit du grave De Tliou, qui, bien qu’âgé seulement alors de douze ans , aurait pu se trouver témoin de ces scènes, dans lesquelles intervint, comme président du parlement, Christophe De Thou, son père 1 . « Quand le soir fut venu , le cardinal , accompagné seulement de » quelques domestiques , alla par les rues les moins fréquentées à » l Hôtel de Cluny , où une partie de sa suite s’étoit déjà retirée. Le » duc d’Aumale, qui, comme nous l’avons dit , étoit arrivé à Paris » par une autre porte que son frère , se rendit par un chemin diffé- » rent au même Hôtel (qui était incontestablement, d’après ces con- » vergences vers le même but, la résidence du cardinal ils y » passèrent l’un et l’autre la nuit dans une grande inquiétude 2. Leur )) trouble augmenta le lendemain matin ; Montmorency, qui par- » couroit la ville pour y maintenir le bon ordre et pour faire ouvrir « les boutiques , ayant passé plusieurs fois devant la retraite des » princes lorrains 3 » .
1 Le récit de la même scène , dans la Légende du cardinal , prouve que la satire n’avait ici rien à ajouter à l’expression historique, les formules seules changent; on y parle du cardinal « qui se venoit lui-mesme précipiter , et, comme on dit, brûsler à la chandelle. . . . » de la mort d'un des gentilshommes du maréchal de Montmorency», ce qui prouve que l’escorte du cardinal avait engagé l’action de résistance , et corrobore l'assimilation que nous avons faite (pages 209 et 231 ) de la conduite de Panurge laissant à ses compagnons le soin de gouverner la nef, avec celle de notre héros abandonnant les siens , et qui, « met- » tant vistement pied à terre avec son neveu, se sauva en une maison prochaine , où l’on » dit que le cardinal estoit si résolu , que ses chausses lui servirent de bassin, et son pour- » point de selle percée, » autre rapprochement tout fortuit , puisqu’un intervalle de douze ans sépare la scène fantastique de la scène réelle ou présumée telle. La Légende dit ensuite :
« Le cardinal plus couard qu’un lièvre et les siens , deslogeoient sans trompette tost après , » se voyant ainsi reculez de leur entreprise. »
2 11 y a loin de cette perplexité non motivée de ces deux princes lorrains, à la noble sécurité de leur frèrele duc de Guise , tué devant Orléans en 1563, et qui , vainqueur à Dreux, le 19 décembre 1 562, admit dans son lit, le soir même de la bataille , le général ennemi, le prince de Coudé, son prisonnier, et n’en dormit que mieux , au témoignage de ce dernier prince même, qui avoua n'avoir pu fermer 1 œil de la nuit.
3 Les Chroniques parlent de cris de mort aux Lorrains , malicieusement poussés dans notre rue par les gens de Montmorency , et qui faisaient vibrer douloureusement la corde sensible du pauvre cardinal, réduit à méditer en famille, comme nous le représentons dans notre planche m du chap. ii, les projets de vengeance qu'il tenta d'exécuter à Metz.
L HOTEL DE CLUNV.
« Enliii , ajoute De Thou , comme tout Paris étoit eu allarines, le » cardinal , sollicité par ses amis et averti par le parlement de quitter » promptement la ville pour éviter un plus grand trouble , montra » les lettres qu’il avait obtenues du roi. Le jour suivant le parlement » chargea Claude Guyot, prévôt des marchands, d’obtenir du gou- » verneur que le cardinal sortît de Paris avec l’escorte qu’il y avoit » amenée. Montmorency exigea la liste des personnes composant » cette escorte et copie des lettres du roi. Le cardinal prit la roule )> de Metz , mais le duc d’Aumale demeura dans les environs de » Paris, voltigeant de côté et d’autre avec une troupe nombreuse et » bien armée jusqu’à ce que le roi eût ordonné à ce duc 1 et
à l’amiral de Coligny , qui, mandé par Montmorency, accourut avec une suite non moins considérable , de mettre bas les armes et de demeurer en repos.
Ne voit-on pas avec nous ces Guise, alors si fiers, si puissans, si redoutables au trône même 2 , confinés , pour se soustraire à tous
• Le duc d’Aumale, gendre de Diane de Poitiers , se retira, dit la Légende , à Anet, près de sa belle-mère, qui, expulsée de la cour depuis la mort de Henri II , subissait dans cette belle résidence, encore en partie debout, et que l’imagination reconstruit à l’aide des beaux fragmens sauvés par M. Alexandre Le Noir, les tristes et inévitables suites de l’ivresse puisée dans la coupe du pouvoir dont la lie est si amère , les froids dédains du trône , la morgue des courtisans naguère si humbles, l’insulte des ennemis triomphans , l’ingratitude des protégés, l’isolement, l’abandon, l’insomnie, les rêves à déception, en un mot tous les tourmens réservés à la grandeur déchue.
Diane, cependant, avait conservé un ami dans l’austère connétable de Montmorency, resté fidèle aux souvenirs de sa longue disgrâce , qu’avaient causée, selon Guillaume Ribier (p. Gif»), ses relations trop étroites avec le Dauphin, révélées à François Ier, plus tôt que le conseil donné à l’occasion du passage de Charles-Quint : mais bien qu'on eût vu (en 1561) le connétable uni, contre la défection présumée de Catherine , avec le duc de Guise et le maréchal de Saint-André, dans le célèbre triumvirat , on doit croire que depuis l’événement dont nous parlons, la présence à Anet du duc d’Aumale en éloignait au moins temporairement ce noble courtisan du malheur (v. la pl. iv , 3<; série de l’Album, Vue générale d'Ânct).
2 On vit le duc de Guise, notamment après le massacre de Yassy, en 1562, « venir à » Paris (De Thou , t. III, p. 90 et suiv. ), sans daigner même voir auparavant le roi , et » entrer dans la ville par la porte Saint-Denis , comme avoient coutume de le faire les rois , )> lors de leur entrée solennelle , quoi qu’en venant de Nanteuil il eût dû entrer par la » porte Saint-Martin. » Plus tard le triumvirat, mu par les inspirations des Guise, force Charles IX de se rendre à Melun où sa mère le suivit, puis à Valenciennes , malgré les larmes qu’excusait, dit De Thou, la faiblesse de l’âge de ce prince , etc., etc. Si nous cherchions nos preuves dans des temps postérieurs, la conduite d’Henri de Lorraine, avant, pendant et après la journée des barricades, nous en fournirait de bien plus positives encore.
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regards, dans les réduits cachés « latebras occultas » de notre Hôtel, dévorant les regrets d’une humiliation encourue par leur orgueil et tremblans aux cris de l’émeute qui rugit à leur porte, non pour les provoquer , comme Julien, aux honneurs du pavois triomphal, mais pour les terrifier par des menaces que paieront cher plus tard et ces hu guenots que l’hérésie leur rend hostiles, et ces Coligny appelés en aide pour comprimer le zèle des nombreux partisans des Guise 1 ?
« La vengeance germa surtout dans l’âme du jeune duc de Guise ( Henri de Lorraine, balafré comme son père, mais plus habituellement désigné par ce surnom), qui, né le 31 décembre 1550, n’avait que quatorze ans lorsque son oncle lui fit partager ses chances de gloire et ses terreurs. L’impression que dut lui laisser ce triste début dans la carrière aventureuse qu’il parcourut ensuite avec tant de distinction , dut contribuer à affermir à la fois son âme et sa haine héréditaire contre le parti opposé à sa maison. Ce fut sans doute autant pour faire oublier ce premier échec à la gloire de son nom, que pour acquérir, dans l’exercice de l’art auquel le vouait sa qualité de fds aîné de François de Guise , les moyens de se venger dignement, qu’il se rendit en Hongrie, à seize ans, pour faire ses premières armes dans la guerre contre les Turcs. Dès son retour, il prit la part la plus active, et il faut le dire, la plus distinguée, aux déplorables et sanglans conflits de ce temps , tels que les batailles de Jarnac et de Moncontour, et montra dans son énergique défense de Poitiers , vainement assiégé par Coligny, un sentiment de haine personnelle qui prenait peut-être sa source dans l’humiliation subie à notre Hôtel, sentiment trop horriblement manifesté d’ailleurs , trois ans plus tard , par sa participation directe au meurtre de cet amiral.
Henri de Lorraine , en recourant, sous Henri III, à la faveur populaire pour remplacer, comme on le vit aussi de nos jours , celle de la cour qui lui échappait , causa les plus grands maux en France ; et sans la catastrophe de Blois , peut-être aurait-on vu , assis sur le trônq de France, comme un autre Pépin , selon l’expression de M. Lacretelle , celui que nous montrons tremblant dans notre Hôtel aux cris de la vindicte populaire. Cet Henri IV, malgré scs beaux dehors, communs à tous les Guise, et ses éminentes qualités, n’eût pas valu le nôtre.
De ce que le neveu suivit dans cette première apperlise d'armes l’impulsion de son oncle, « homo mcticulosus, » dit De Thou , et qui avait la bonne foi de s’avouer poltron (Brantôme, Vie de François de Guise ), et ne put supporter la charge, il ne suit pas qu’il ait participé « au bénéfice de ventre que, selon la Confession de Sancy (L’Estoile, t. V, chap. vu, p. 485), moyenna à ce grand bénéficier , le cardinal de Lorraine, le prince Porcian, « qui menait la tête des troupes chargées de l’attaque , » ni qu’il ait été complice de la mesure prise par son oncle, de faire percer le mur de la maison voisine du refuge, « utlongius au- » fugeret » ( Cominentarium de statu religionis, etc., 1. vu, p. 56 et 57, édit, de 1589).
Le duc d’Aumale et lui devaient bientôt reconnaître, par les cris du peuple, que c’était surtout à son oncle qu’on en voulait , car, d’après ce que dit Daubigné (t. I, liv. iv, ch. v) , « Ceux de Montmorency, qui passaient tous les jours en armes devant l’Hôtel de Cluny ,
» apprenoient au peuple à chanter : fi, fi, fi, le cardinal» ; chanson dont nous regrettons de ne connaître que ce refrain.
T. HOTEL DE CLUNY
Il n’est pas besoin d un appel aux échos de nos voûtes pour concevoir les fureurs que, pendant cette courte retraite , durent exhaler ces lions muselés rongeant leur frein, et la fluctuation des projets de vengeance combinés , enfantés , repoussés et reproduits par ce trio altier et vindicatif des Guisards , d’autant plus ulcérés alors , quil ne s’en fallut que de quelques minutes et peut-être d’un peu de résolution , que notre Hôtel, qui faisait alors office de gémonies, ne fût devenu leur Capitole : aussi dut-il, comme témoin commémoratif d’une pareille flétrissure , participer à un ressentiment qui influa beaucoup sur les neuf dernières années de l’existence de notre cardinal. Telle fut la portée de cette leçon, qu’après avoir vainement tenté de bouleverser la France et de la brouiller avec l’empire pour venger son injure personnelle, ce prélat, en butte aux méfiances et victime à son tour du système pondératif de Catherine de Médicis , dont le rôle fut si difficile dans le long drame politique de cette époque {y. chap. xxx), abandonna la cour, et que, trouvant d’ailleurs dans ses neveux , surtout dans le duc Henri , son compagnon d’infortunes , d'ardens apôtres de sa mission anti-religionnaire , il rentra dans les conditions de la vie purement épiscopale 1 jusqu’à sa mort
i Les traces que nous ont laissées l’histoire et les chroniques , excluent presque tout séjour à Paris pendant cet intervalle , car, après l'issue de sa guerre cardinale , on le vit figurer, en 1560, à l’assemblée de Moulins, dans l’embrassade purement politique par laquelle Charles IX voulut éteindre les haines réciproques des Guise , des Montmorency et des Châtillon , ou, selon les esprits mal faits, offrir à ces derniers une sécurité trompeuse ; à telles enseignes que, par une recrudescence de cette morgue, que n’avait pas complètement éteinte la mortification de la rue Saint- Denis , le cardinal Charles traita publiquement dans cette assemblée l’illustre chancelier de L’Hôpital de bélislre. De Moulins il se rendit à Cluny, où, selon la satire, il emporta la riche couronne enlevée aux dominicains de Metz ; et ce fut sans doute en se rendant de Cluny à Reims , qu’avant la bataille de Saint-Denis (10 novembre 1567) , où périt son ancien rival de pouvoir, le connétable de Montmorency, la voiture qui le conduisait en Champagne avec ses deux neveux « seul espoir d’une illustre famille » , n’échappa que par la rapidité de sa course à la poursuite d’un parti de l’armée du prince de Condé. Dès ce moment, dit Dauvigny (t. II, p. 429), « mécontent de » la cour, et surtout de la reine-mère , il ne parut plus s’occuper qu’à régler son diocèse , » à fonder des hôpitaux, à bâtir des collèges qu’il dota richement; enfin, ajoute-t-il, dans u les derniers temps de sa vie il n’oublia rien des devoirs d’un évêque. » Son voyage à Rome, pour assister au conclave qui nomma Benoît XII (1572) , prouve d’ailleurs que s’il resta complice de vues et d’intention avec ses neveux dans les projets de massacres dont l’époque était, dit-on , fixée depuis longtemps, il évita sagement , du moins , de se commettre dans l’exécution de ces horribles mesures.
l’hôtel de cluny.
presque sainte, puisqu’il fut frappé dans une procession 1 , et qu’à croire ses partisans , les élémens se déchaînèrent pour célébrer son apothéose a.
Si ce fut à l’événement que nous venons de décrire qu’on dut une pareille conversion , c’est le cas de répéter avec le fabuliste :
Quand le malheur ne serait bon Qu’à mettre un fat à la raison ,
Toujours serait-ce à juste cause Qu’on le dit bon à quelque chose.
L’Hôtel de Cluny, auquel nous nous efforçons toujours de revenir, se ressentit dès lors, par cette espèce de délaissement , du changement de régime qui l’attendait sous les successeurs du cardinal Charles.
Ce n’est pas que ce dernier ait dû, dans la période cl’ activité de sa vie, y continuer les nobles et somptueuses habitudes introduites par l’oisiveté et la libéralité de son oncle 3 -, assez d’autres soins se par-
1 Nous perdons ensuite sa trace jusqu’au moment (fin de 1574) où, précipitant sa course vers le soleil levant, dans l’espoir, sans doute, de ressaisir un pouvoir dont le deuil laisse d’éternels regrets, il arrive à Avignon en même temps que Henri III, sortant de rompre son ban de roi de Pologne , et accourant par Venise et par le midi de la France , pour ceindre la couronne que lui léguait la mort de Charles IX, dans l’ex-métropole de la papauté; vain espoir ! ce fut la mort qu’il trouva au milieu d’une de ces pieuses manifestations publiques dont Henri III se montra toujours , et jusqu’à la monomanie, le promoteur le plus ardent. Nous citerons plus loin quelques circonstances de la triste péripétie de ce grand drame, en traitant des suppositions auxquelles elle donna lieu ( v . page 285).
2 « Le jour de sa mort et la nuit suivante, dit L’Estoilc , s’éleva en Avignon , à Paris, et » quasi par toute la France, un vent si impétueux, que de mémoire d'homme il n’en avoit » été ouï un tel. Les catholiques lorrains disoient que la véhémence de cet orage portoit » indice du courroux de Dieu sur la France , d’un si bon , si grand et si sage prélat; et les » huguenots , au contraire, que c’étoit le sabat des diables qui s’assembloient pour le venir » quérir. » Le même écrivain contemporain, bien placé pour juger des événemens, comme audiencier de la chancellerie , témoigne, quoiqu’ ennemi des Guise, une grande impartialité en disant du cardinal ( t. I, p. 114) : « Pour en parler sans passion , c’étoit un prélat qui » avoit d’aussi grandes parties et grâces de Dieu , que la France en ait jamais eue; mais » s’il en a bien usé ou abusé, etc. » Il cite aussi ce que dit la reine-mère le jour où l’on apprit cette mort : « car c’étoit un grand et sage prélat et homme de bien, auquel la France » et nous tous perdons beaucoup; et en derrière disait qu’en ce jour-là estoit mort le plus » méchant homme des hommes. »
3 Nous citerons cependant plus loin quelques solennités , telles que « le festin que le » cardinal de Lorraine fist aux roynes » , chanté par Saint-Gelais , etc, , qui prouve même une grande recherche de faste chez ce prince de l’Église.
L HOTEL PE CLENY.
tageant cette existence toute de méfiance et de luttes -, d’ailleurs l’alliance royale des Guise à la mort d’Henri II, et les soins continus de tutelle d’enfans rois, tels que François II et Charles IX, durent souvent retenir notre abbé près du trône.
Nous ne saurions renoncer toutefois à voir notre enceinte , demeure habituelle d’un ministre de deux rois et presque roi luimême , assiégée de nouveau par l’obséquiosité des sommités sociales contemporaines. L’absence des grands artistes de cette époque nous deviendrait d’autant plus sensible , qu’aux illustres étrangers, compagnons de gloire de François Ier, implantés et retenus sur notre sol pendant son règne , par ses largesses seulement 1 , avaient succédé les non moins habiles praticiens de notre art national sorti de la compression où le retenait depuis près d’un demi-siècle l aitière domination de l’art exotique. Qu’il nous soit donc permis d’accueillir également dans nos murs les héritiers légitimes de nos modestes maîtres ès-æuçres et tailleurs d’imaiges , remis enfin en possession de leur domaine , et l’exploitant sous la direction d’une Médicis dans un sentiment tout français, quoique participant , par suite de l’invasion italienne, du goût épuré de cette école. Qui s’étonnera, par exemple, d’y trouver en rapport direct avec le cardinal Charles, dès l’année même de sa prise de possession (i 55o), l’habile constructeur d’Anet 2, soumettant les combinaisons féeries de ce temple dont
1 Un petit nombre de ccs artistes, parmi lesquels nous citerons Primatice et Trebatti , continua à résider en France après la mort de François Ier ; mais pour ne pas jouer sur le mot de bénéfice , on pourrait dire, du premier surtout, qu’il y fut retenu par une chaîne d’or; le titre et sans doute les émolumens de la place de surintendant des bàtimens du roi de France, et l’abbaye de Saint-Martin de Troyes , valaient bien qu’on se soumît à une espèce de naturalisation, comme celle que subirent également , sans efforts, en Italie , nos peintres Guillaume de Marseille, fait prieur d’Arezzo, vers 1530, Jean de Douay, dit de Bologne, etc. (Voir chap. vu).
2 Monument de piété conjugale, si l’on en croyait cette dédicace tracée en lettres d’or dans la façade transportée à notre école des beaux-arts :
Brezæo liæc slatuit pergrata Diana marito,
Ut diuturna sui sint monumenta viri.
Mais l’histoire, qui ne tient compte ni des arrières-pensées, ni des démonstrations hypocrites, est là pour établir quand et par quels moyens fut créé ce bel édifice que nous soumettrons à une analyse sommaire avec quelques autres du même temps, pour offrir un avantgoût de la splendeur monumentale de la France à l’époque dont nous traitons.
Diane, fille de Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, avait épousé à quinze ans, en 1514, Louis de Brézé, grand sénéchal de Normandie, son aîné de quarante années, puisque,
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« l’amour dirigea la superbe structure » , à l’ami, au confident de la déesse dont ce merveilleux asile devait embellir la puissance et cliar-
d’après son inscription tumulaire, il mourut en 1531, âgé de soixante-douze ans. Sans nous occuper ici de l’imputation de Mézerai (1523, page 520), confirmée par le Laboureur et par l'auteur des Galanteries des rois de France, etc., mais contestée par Varillas et par Bayle lui-même si rigoureux envers Diane, de son immolation en holocauste pour arracher son père «àl’eschaffault comme il estoiten Grève, » et de la rivalité personnelle de Diane avec la duchesse d’Étampes, non plus que de V amour suivi de haine de Lima pour Clément Marot, détail que nous rejetons à la note (H), nous arrivons à la position qui permit à cette nouvelle Arthémise de consacrer un monument somptueux à la mémoire de son mari avec les libéralités de son amant.
Mézerai fait remonter cette position à 1535, quatre ans après la mort deBrézé, deux ans après le mariage d llenri II, mais il est loin de s’accorder avec Brantôme sur les moyens de fascination qui durent y conduire l’enchanteresse. « J’ai vu, dit ce dernier, ja duchesse de » Valentinois à soixante-dix ans (il la vieillit de quatre ans, car elle mourut, dit son épi- » taphe, le 6 mai 1566, après avoir vécu soixante-six ans trois mois dix-sept jours), aussi
» fraische, aussi aimable comme à l’âge de trente ans . que je ne sache cœur de roche
» qui ne se fustesinu... Six mois avant qu’elle mourût, sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa « belle apparence estoient toutes pareilles quelle avoit toujours eu et surtout elle avoit une » très grande blancheur, et sans se farder aucunement; mais on dit bien que tous les matins » elle usoit de quelques bouillons composés d'or potable et autres drogues que je ne sçay pas » comme les bons médecins et doctes apoticaires. »
Selon Mézerai, lorsqu’elle se rendit maîtresse absolue du cœur d’Henri II, Diane, quoique âgée seulement de trente-cinq ans, avait dès lors « le visage décoloré, plein de rides, tête gri- » sonnante, yeux à demi-éteints et quelquefois rouges et pleins de chassie; » aussi cet historien admet-il, avec De Thou (liv. ni, page58),et même avec l’historien ecclésiastique Théodore de Bèze (liv. ii, page 68), qu’il y eut de la part de la favorite ensorcellement au moyen de philtres ou autres sortilèges qu’il faut placer avec Vor potable de Brantôme pour réduire le charme, ou moyens de séduction, à la recette de Voltaire :
Sans talisman, sans philtres, sans breuvages,
Sans Caniche et tout l’enfer armé ,
Soyez aimable et vous serez aimé.
Nous possédons d’ailleurs plusieurs portraits et statues de la favorite qui donnent gain de cause à Brantôme (v. pl. 13 du chap. v, et pl. xxv, 6° série del’Album).
Quelle que soit l’époque précise où commencèrent les étroites relations de Diane avec Henri II, qui, enchaîné, en 1533, à quatorze ans, aune épouse du même âge ( moins 15 jours), eut hâte de s’affranchir de ce joug enfantin, il est démontré que dès 15391e crédit à la cour de la maîtresse du Dauphin égalait celui de la duchesse d’Étampes : c’est ce qu’assure du moins Dauvigny en traitant de l’état de la cour à l’époque du siège que le Dauphin mit devant La Rochelle ; et l’on s’accorde à reconnaître que cet ascendant de Diane sur l’héritier du trône, auquel on impute, comme nous le dirons, la disgrâce du connétable de Montmorency, qui date de 1540, ne fit que croître jusqu’à la mort d’Henri II, en 1559.
Lors de son avènement au trône, en 1547, ce prince fit acte public de munificence envers la souveraine de ses pensées en lui abandonnant (De Thou, Abrégé, tom. I, page 113) le
i/hôtel de cluny.
mer plus tard les regrets et les cuisans soucis, et d’y retrouver encore , quelques mois après , ce même Yitruve français venant
tribut exigible à cette occasion et dont Louis XII et François 1er s’étaient également dessaisis, l’un pour le peuple, l’autre en faveur de sa mère. Ce tribut, nommé depuis la paulette, variait selon l’étendue des privilèges, charges vénales, etc., dont on obtenait le confirmation en l'acquittant. Il fut d’un produit énorme, que la favorite, s’inspirant peut-être de l’usage qu’avait fait Jacques d’Amboise des dépouilles de Cluny, affecta à l’illustration de sa résidence de famille.
L’ancien château d’Anet, oùCharles-le-Mauvais, comte d’Évreux et roi de Navarre, s’était créé un refuge par des fortifications que Charles V fit abattre, avait été donné par Charles VII, en 1444, avec plusieurs autres terres, à Pierre de Brézé, en récompense de ses hauts faits, couronnés par l’expulsion des Anglais de la Normandie. Deson fils Jacques de Brézé, que Louis XI contraignit, en 1462, à épouser sa sœur naturelle, Charlotte de France, fille de Charles VII et d’Agnès Sorel, il passa au grand sénéchal Louis, qui y mourut en 1531, souvenir importun auquel Diane voulut sans doute donner le change, comme fit depuis Catherine de Médicis en détruisant les Tournelles, et auquel se joignaient d’autres traditions peu flatteuses pour l’honneur de son nom, notamment celle du meurtre de sa belle-mère, surprise en adultère et poignardée par son époux, dans ce château même, selon quelques historiens, contredits par d’autres qui placent le lieu de la scène à Romiers, près Dourdan.
Philibert Delorme fut chargé, en 1548, de bouleverser les traces de ces lugubres scènes, en transformant le sombre manoir féodal, garanti dans ses abords par les dérivations de l’Eure, en temple de l’amour et des arts, accessible à tous les flatteurs ; et à l’aide de son ami Jean Goujon, il créa «cette belle maison d’Anet qui, dit Brantôme, devait servir pour » jamais d’une belle décoration à la France qu’on ne peut dire une pareille. »
Rien ne devait égaler en effet la richesse et l'élégance de ce séjour où la favorite compta un nombre presqu’égal de jours de bonheur et de regrets. Il est facile d’ailleurs de juger deson éclat, comme nous l’avons fait nous-même, en réunissant, avec quelques frais d’imagination, ce qui reste encore en place à ce que la convulsion révolutionnaire en a détaché au profit de nos musées. Pour l’effet, pris de l’esplanade extérieure, où la chapelle dite de Diane, revêtue de ses grandes sculptures, se marie encore si bien avec l’élégant péristyle incrusté de marbres de couleur et flanqué de petits monumens dont les cheminées forment exceptionnellement des ornemens du meilleur goût, il suffit de couronner de nouveau la tour servant de porche, du groupe en bronze formant à la fois horloge et enseigne symbolique pour le séjour de Diane (une chasse où le cerf relancé par les chiens sonnailles heures); de même que la décoration intérieure de la cour se reconstruit sans peine, en substituant aux lourdes constructions du dernier duc do Vendôme des dispositions analogues à celles de la délicieuse façade que M. Le Noir, survenu au moment de la démolition, a acquise, avec deux portiques non employés, transportés et reconstruits dans la cour de notre école des beaux-arts, pour le modique déboursé de 21,000 fr.: replacez aussi dans les jardins, commes sujet de fontaine, ce beau groupe de Jean Goujon (Diane appuyée sur un cerf et gardée par ses chiens Procion et Sirius); dans la chapelle, la statue plus humaine de la favorite, posée sur son sarcophage en marbre noir, et expiant ses péchés par une prière posthume ; puis dans tout l’intérieur de l’édifice les innombrables objets d’art du goût le plus pur, qu’on retrouve épars dans les grandes collections, et dont la provenance est des plus authentiques