‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 31 sur 41 · GG · texte numérisé non relu

GG

i/nÔTEL DE CLUNY.

temps r, dont les œuvres brillaient chez nous depuis trois siècles avant

dise Moreri , qui le fait vivre jusqu’en 1608, qu’on doit aussi le beau mausolée de Guillaume Langei Dubellay , placé en 1557 dans la cathédrale du Mans ; celui, si savant par l’anatomie, du chancelier Birague , qui, de l’église de Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, vint à celle

des Jésuites, et de cette dernière, au musée Le Noir. Telle était la fécondité de cet artiste, que

le Musée des Petits- Augustins contenait, dit M. Alexandre Le Noir, 22 bas-reliefs, 12 statues et 3 bustes dus à son ciseau , indépendamment du groupe dont nous allons parler.

Si la statue en terre cuite de saint François , dont le marbre était destiné à la chapelle du Louvre , repose presqu’inconnue dans une petite église de notre Marais (Saint-François d’Assise) , son admirable groupe des trois Grâces, commandé par Catherine de Médicis, et pris dans un seul bloc de marbre, brille du moins de tout son éclat dans notre Musée , en même temps que son mausolée de Henri II , et les huit bas-reliefs, figures de Fortune (allégorie), dont il orna (moyennant 1,100 livres) la voûte du tombeau de François Ier, consacrent à Saint-Denis les titres de gloire d’un artiste qui disparut, sans qu'on daignât même s’en apercevoir; car l’époque de sa mort, que M. Le Noir fixe vers 1590, n’est rien moins que certaine.

i Nous serions moins renseignés encore sur l’existence même de Pierre Bontemps, habile sculpteur, à qui l’on doit les délicieux bas-reliefs de la frise de ce dernier mausolée si multipliée par notre plastique , si M. Alexandre Le Noir n’avait exhumé des registres de la chambre des comptes les détails suivans, concernant les frais de construction de la sépulture du feu roi François. Le 6 octobre 1552, Pierre Bontemps, maître sculpteur, bourgeois de Paris, « confesse avoir fait marché et convenant à M. Philibert de 3) Lorme, abbé d’Ivry (sans doute d’Ivry, dit la Bataille, près d’Anet), conseiller ordi- » naire du roy, commissaire ordonné et député par ledit sieur, sur le fait de l'effigie et du » tombeau du feu roy François, que Dieu absolve, à ce présent de faire et parfaire les » ouvrages de basse-taille en pierre de marbre blanc au stylobastre, etc., pour élever et » ériger les histoères de deft'aite de la journée de Cerisoles, selon la tape de l’histoère des

» annales et chroniques de France . en basse-taille de 13 pouces . remplir et gar-

ii nir de chevalerie, de gens de pied, artillerie, enseignes, étendarts, trompettes, clai- 3> rons, tambours, fifres, camps, pavillons, bagages, villes, châteaux et autres choses 3> approchant , et suivant la vérité historiale de ladite chronique » ( on prend bien moins de soins, à cet égard, dans nos programmes actuels ) , « et le tout compris modèles , four- 33 niture et achat des outils , et deux statues , en forme de prions (le feu Dauphin et le 33 duc d’Orléans) , moyennant la somme de 1,639 livres. 3>

Parmi d’autres marchés passés avec le même artiste pour les figures en marbre de madame la régente, etc., on en remarque un de 115 livres, pour ouvrages de maçonnerie et taille de sculpture en marbre à un vase pour le chœur et l’église de l’abbaye de Hautes- Bruyères , où est le cœur du feu roi François 1er. Depuis la publication de ces premières découvertes, les Archives curieuses deV Histoire de France nous ont en outre fait connaître (t. III , p. 423) une quittance authentique de 99 livres tournois « payés, le 26 avril 1556, 33 à Isidore Bontemps, maistre sculpteur (on ignore s’il s’agit du même sculpteur qui au- 33 rait eu deux prénoms), pour son parfait et entier paiement de la somme de 414 livres 33 tournois , à lui due pour avoir faict et parfaict un carré en marbre blanc, de neuf pieds 33 et demi de long et de huit pieds ung poulce moings de large, auquel est taillé et insculpé

l’hôtel de cluny.

que son nom y fut connu -, d’Ambroise Pesret *, son collaborateur dans les travaux du mausolée de François Ier , de Barthélémy Prieur 3 -, peut-être même aussi de Bernard Palissy , présumé, comme nous l avons dit , collaborateur des travaux de Meudon , quoique ses rapports avec les Montmorency aient pu souvent l’éloigner de la résidence des Guise -, enfin de cette nuée de sculpteurs en tous genres

» de basse-taille la devise des Quatre-Temps de l’année , pour mectre en la chemynée de » la chambre que l’on faict de neuf pour le roy , en son cliasleau de Fontainebleau. »

L’emploi alternatif dans ces actes des désignations de maître sculpteur, ou de tailleur de pierres, même de maçon, n’impliquait pas de distinction de rang dans le même art.

Jean Goujon aussi est traité de tailleur de pierres et maçon, dans les titres extraits des archives de la cathédrale de Rouen , où l’on voit qu’en 1520 et 1521 , ces artistes recevaient en général 5 sols par jour, les ymaginiers, de G sols et demi à 7 et demi, et un seul, sans doute le chef ou le plus habile, nommé Pierre Desaubeaulx, 20 sols, équivalant à 3 l'r. GO c. de notre monnaie (Deville, Tombeaux de la Cath., p. 96 et 100).

Cette dénomination de masson ne comportait d’ailleurs pas alors l'espcce de ravalement sous-entendu dans l’application qu’en fit Boileau à l’architecte Perrault, soit quelle fût inhérente à l’état de sculpteur, ou que l’artiste chargé de la taille du marbre le fût en même temps des travaux de maçonnerie nécessaires pour la mise en place ( V. Mémoires de la commission des antiquités delà Côte-d’Or, p. 33 à 37).

> Ambroise Pesret est également cité dans les titres de la chambre des comptes, pour avoir, dans le même travail, « taillé quatre figures de basse-taille, outre les choses qu’il » estoit tenu de faire par son marché , pour l’ensemble desquelles il fut payé à sa veuve » 210 livres » . Ayant trouvé le nom de ce sculpteur parmi ceux des collaborateurs des travaux de Brou, qui commencèrent en 1511 , nous serions autorisés à le classer parmi les artistes français, comme Michel Colomb , Jehan Juste, et autres , qui n’attendirent pas l'influence italienne pour se produire et durent à notre art toute leur renommée.

2 Dans le mausolée élevé par Bullant au connétable de Montmorency, et qui, de l’église de ce village, fut transporté au musée Le Noir, veuf des figures de bronze qui surmontaient l’entablement, et qui furent fondues en 1794, Barthélemy Prieur avait payé un large tribut de reconnaissance à la mémoire de cet illustre guerrier , son noble et constant protecteur; ce qui put, comme Palissy, le tenir quelquefois éloigné du séjour habituel du cardinal, alternativement ami et ennemi du connétable, selon les exigences et les rivalités d'ambition et d’intérêt qui dominent surtout dans la vie de notre abbé.

La belle colonne torse, de 9 pieds sur 15 pouces de diamètre, ornée de lauriers et de feuilles de vigne, qui supportait, aux Célestins, le cœur du connétable, et qu’on retrouve aujourd’hui, sans ce noble accessoire , dans l’église de Saint-Denis , est également de Prieur, qui la tailla dans un seul bloc de marbre, et consacra vingt ans à rendre ce travail digne de son objet et de sa gratitude. Prieur a exécuté, pour le cœur de Henri III, une autre colonne torse monumentale, qu’on retrouve au musée d'Angoulême. On attribue au même une collaboration dans les beaux travaux du grand atelier du Louvre, ouvert par François Rr et à peine fermé de nos jours; mais il devient superflu d’émettre une opinion sur ces travaux si bien jugés par M. de Clarac . notamment t. I«», p. 406.

t/HuTEl DE CEUNV.

et en toutes matières qu’avaient fait surgir dans nos provinces au moins les soins de continuation ou de restauration des immenses travaux analogues des XIIIe, XIVe et XVe siècles1, et dans le centre

' Lorsqu’on lit les détails si complets, si précieux , recueillis ( Mémoires d' antiquités de la Côte-d’Or) sur les sépultures de la Chartreuse de Dijon, dus aux successeurs de Jehan de Marville (v. pour le tombeau de Philippe-le-Hardi et le puits de Moïse, pl. ixet x de Y Album, 5e série); qu’on étudie les rapports et la liaison de ces témoignages positifs avec ceux d’époques antérieures relatifs aux travaux des Jean-de-St-Romain, Jean Delaunay, Jean Duliège, Jacques de Chartres, Guy deDampmartin, Pierre Anguerrand, Jean Colombel, dont les noms sont cités dans les OEuvres royaux , et rappelés par Sauvai et par M. de Clarac, comme sculpteurs célèbres sous Charles V ; et qu’en comparant le mausolée de Dijon de 1404, avec celui de Nantes de 1507, on ne trouve qu’une marche progressive de l’art, sans déviation des principes d’école , peut-on douter que la culture de la statuaire ne se soit poursuivie dans nos provinces, sans discontinuation et indépendamment de toutes inlluences étrangères? Les cinq mille statues que M. Vaysse de Villiers a comptées dans l’ornementation de la seule cathédrale de Reims, et dont un semblable relevé appliqué à Paris, Chartres, Amiens, Beauvais, Rouen, Strasbourg, centuplerait le nombre , ne suffiraient-elles pas pour confondre mieux que'toutes autres démonstrations, l’assertion si légère du comte de Cicognara, qui voit l’aurore delà sculpture non pas française, mais faite en France, dans le monument de Dijon, et son premier jet de lumière dans le mausolée de François II à’Nantes, qui ne date que de 1507. A l’observation qu’on ne manquera pas de faire que le noble critique ne nie pas l’existence matérielle de ces pierres travaillées, mais qu’il leur refuse l’animation artistique, nous répondrons en renvoyant les observateurs de bonne foi à ce que dit delà cathédrale de Reims même, dans son rapport de 1831, au Ministre de l’Intérieur, M. L. Vitet, alors inspecteur-général des monumens historiques, homme de science et de goût, sans préjugé d’écoles.

« Monté sur un échafaudage, j’ai trouvé dans les enfoncemens des ogives, des festons et » autres ornemens architectoniques, une profusion de bas-reliefs et de statues dont le style, « le caractère et l’expression m’ont causé l’admiration la plus vive. Le costume, aussi bien >i que le genre du travail, annonce que ces figures sont du XIIR siècle, Y âge d’or de notre » sculpture nationale, et grâce à la manière dont elles ont été abritées, elles sont presque » toutes dans un état parfait de conservation. A moins d’être monté sur cet échafaudage, il » est impossible de se douter de l’existence de ces chefs-d’œuvre : ils sont à une si grande « hauteur, que du bas de l’édifice, c’est à peine s’ils sont visibles ; les statues, en partie » restaurées ou refaites du bas de la façade, ne sont guère propres à faire soupçonner celles u que la vue ne peut atteindre ( pages 24 et 25. ) »

A ceux de nos concitoyens qu’effrayeraient un déplacement et surtout une escalade', nous conseillerons une simple promenade autour de notre basilique parisienne. L’examen attentif des tympans, voussures et surtout des petits médaillons bas-reliefs placés à distance sur les revêtemens, si tant est que la fange séculaire qui remplit les interstices et ajoute au nivellement produit parla mutilation, leur permette déjuger du charme de la plupart des compositions, au moins d’après les silhouetes, leur prouvera jusqu’où les détracteurs de nos arts portent l’aveuglement, et combien fut coupable l’incurie de nos pères, dont la leçon n’a guère jusqu’ici produit que de nobles projets sans exécution. Que serail-cc si ces visiteurs impar-

l’hôtel de clunv. '269

de la France, l’émulation résultant de la collaboration italienne, aux charmes et aux défauts de laquelle (la grâce, autrement dit la manière) participèrent plus ou moins nos travaux nationaux de l’époque dont nous nous occupons 1 .

Quant aux peintres, nécessaires pour compléter cette revue des trois arts du dessin, mais qui, à parties verriers et les enlumineurs, forment à cette belle époque même la partie faible de l’art français, nous concevons qu’il nous serait difficile d’en faire apparaître en grand nombre, à la cour du cardinal Charles, d’aussi dignes que nos architectes et nos sculpteurs de ce temps , de lutter contre les savans disciples des écoles ultramontaines : mais, malgré cet aveu consciencieux que nous atténuerons en rejetant en partie l’absence de preuves bien entières de notre prospérité dans ce genre , sur notre climat dévorateur et sur notre horreur de la vétusté, qui ont détruit ou enfoui sous l’odieux badigeon tant de curieuses peintures 2 , et

tiaux, livrés à leurs propres sensations sur la portée de l’art, commençaient par s’empreindre des idées inspiratrices de ce poème de pierre, dont les chants se déroulent sur le pourtour extérieur de la basilique pour la leçon du peuple et la méditation contemplative que ceux d’un rang plus élevé puisaient dans leurs diptyques d’ivoire ; si l'étude des faits concernant la naissance, la mort et la glorification de Marie, leur fait comprendre tout le charme de ces scènes graphiques; s’ils ont présent le naïf récit de Jacques de Voragine sur ce Théophile qui, « osté de son office de vicaire d'un évêque, se conseilla à un juif de maléfice ; qui, parle » commandement du diable, renia Jésus-Crist et sa mère, et si renonça à la foi chrestienne » et en escripvit une cédule de sa propre main et de son sang, et la scella de son anel et la bailla » au diable , et qui, revenu à soy, se doulut trop de ce qu'il avoit fait ; si s’en fulsl à la bc- « noiste Vierge Marie, qui lui rendit la cédule et lui mit sur la poitrine, etc.» ; si, en un mot, ils se pénètrent des chaleureuses descriptions qu’a données M. Didron (Revue de Paris des 17 avril, 10 et 31 juillet 1836), de ces délicieuses compositions , sous le rapport de la pensée seulement et de la haute philosophie qui domine encore l'expression religieuse dans la lutte des vertus et des vices , dans le touchant apologue des vierges folles et des vierges sages, dans le contraste offert, à propos du zodiaque, entre l’activité productive du pauvre et la nonchalance oiseuse du riche, etc. , etc.

i On conçoit difficilement comment un écrivain aussi instruit que l’est M. Cicognara a pu retourner ainsi qu’il l'a fait ( pages 127 à 131 du tome Ier ) cette démonstration si évidente, en imputant au contact des artistes italiens avec la France, l'espèce de contagion qui amena une nouvelle décadence de l’art statuaire surtout ; comme si la manière de Jean Goujon , de Germain Pilon , de Pierre Bontemps , qui ne parurent et surtout ne firent école qu’après les premiers jets, encore subsistons en partie, de l’école de Fontainebleau, avait pu exercer quelqu’infiuence sur le système d’art importé dès 1530 par II Rosso et son école, système d’ailleurs conforme aux produits contemporains de l'école florentine en Italie.

= Il est hors de doute, pour nous servir ici des expressions de M. Emeric-David (premier

L HOTEL DE CLUNY

voue en même temps leurs auteurs à un entier oubli , nous pouvons du moins en montrant avec orgueil dans nos salons l’un de nos plus

discours sur îa peinture, de Constantin, au commencement du XIIIe siècle, pag. 240), en attendant les démonstrations que nous donnerons à notre chapitre vi , « que jamais,

» quoiqu’on en ait dit , la peinture ne cessa d’être cultivée chez aucun peuple de l’Occident;

» que ce ne sont pas seulement des miniatures mais de vastes tableaux qui furent exécutés i> parmi nous aux temps de Charlemagne, du roi Robert et de Louis-le-Jeune ; que l'in- » térieur des églises était couvert, dans tout son contour, de peintures destinées à m instruire le peuple et à décorer le monument ; que les lois même s’occupaient du main- » tien de cet usage religieux; que chaque siècle, chaque pays, eut ses artistes, et que la » France et l’Allemagne se montrèrent longtemps rivales des provinces où les pontifes » romains déployaient leur plus grande magnificence » ; et il n’y a que ceux qui savent tout sans avoir rien appris qui puissent nier, à défaut de preuves subsistantes, les faits que le même savant a rendus palpables dans un grand nombre d’articles de la Biographie universelle , où il nous montre, entre vingt exemples, Hugues, moine de Montier-en-Der, peintre et sculpteur du Xe siècle, chargé par Giboin, évêque de Châlons-sur-Marne, de renouveler les peintures de sa cathédrale, effacées par l’effet du temps , ad renovanda opéra suce » ecclcsiœ quoi erant obnubüata multorumlemporum vetustate ( Act . SS. ord.Bened t. II, pag. 850). Or, ce qui était vrai, appliqué aux siècles antérieurs aux croisades , aux époques même des ravages des iconoclastes et des irruptions dévastatrices des Normands , put-il cesser de l’être , en général , lorsque des relations plus suivies avec l’Italie et l’Orient , dans les expéditions d’outre-mer, et le progrès de l’art devenu un culte pour les deux nations et en même temps pour l’Allemagne et la Flandre si avides de cette sorte de gloire, durent plutôt accroître qu’amoindrir ces premières dispositions? Si l’usage assez local des églises blanchies s’introduisit vers la fin du XIIe siècle, témoin la Dalbade de Toulouse, qui date de 1177 et qui fut ainsi nommée par opposition à la Daurade , assez d’autres basiliques des XIIIeelXIVcsiècles, où l’on trouve encore des traces de peinture, empruntèrent, comme fit l’art italien pour l’église gothique d'Assise, leur système de décoration intérieure à l’école bysantine , pour que nos peintres français n’aient pas eu trop à se plaindre de la survivance des artistes grecs si longtemps chargés de nos décorations religieuses. Ces peintres trouvèrent d’ailleurs à reporter l’emploi de leurs talcns dans les palais des rois et dans les monastères. On sait qu’à l'hôtel St-Paul, chaque galerie, chaque chambre, tirait son nom, en 1365, du sujet peint sur ses murs; qu’à Pamiers, la vie entière de saint Antoine était peinte dans le cloître des Dominicains; que dans le cloître des Carmes de la place Maubert on voyait, dit M. Alex. Le Noir, des peintures exécutées sous Philippe-le-Long et Jeanne sa femme , qui avait fondé celte maison en 1317 , ainsi que la famille de Louis IX en habits de cour; et qu’aux Chartreux de Paris, vingt-deux tableaux peints en 1324 , retenaient la place que Le Sueur vint occuper plus habilement sans doute trois siècles plus tard. Ces beaux revêtemens surabondaient aussi au XVe siècle dans les manoirs des princes et des seigueurs, tels que celui de Charles de Savoisy , chambellan de Charles VI , dont les galeries étaient ornées de peintures, et surtout dans le Vinceslre du célébré Jean, duc de Berry , ce grand et libéral Mécène des artistes de son siècle, etc., etc. A des époques plus rapprochées, les preuves delà persistance de cet art en France, avec ou sans le concours des corporations italiennes, se manifestent surtout dans la décoration des voûtes en bois d’un grand nombre

l’hôtel de cluny.

grands peintres français , en induire que de dignes émules, de nobles rivaux de sa gloire marchaient en même temps sur ses traces. L’auteur du Jugement dernier français , ce Jean Cousin 1 qui, sans

de nos églises, dans le revêtement entier des cathédrales comme celle d’Albi, dont les peintures encore intactes datent de 1511 , et pour abréger, jusque dans le sanctuaire de notre chapelle ( voy . page 168 et 169, et page 275 et note B pour les peintures de divers édifices).

Nous réservons pour notre chapitre vi quelques témoignages authentiques qui feront revivre, sans beaucoup les illustrer, quelques noms de peintres du milieu du XVe siècle, restés inconnus, tels que ceux de Litemont, d’Yvon Fourbault, et surtout celui de Jean Bourdichon qui exécuta de nombreux travaux pour Louis XI, comme aussi ceux de divers autres peintres au moins contemporains de Jean Cousin, tels que maître Berthelemy Guéty , peintre du roi, à qui François Ier fit payer, « le 22 may 1529, 900 livres tournois par forme de bien- » faitet pour l’entretenir à son service.» Ce qui démontre qu’à cette époque, antérieure àl’arrivée de maître Roux , le roi avait un peintre attitré dont le service était déjà de vieille date, puisque le prince le gratifiait pour l’y entretenir ( voir page 275 , tableaux yotifs à No tr e-Dame-du -P uy) .

1 Nous ne serions pas fondés à comprendre dans cette catégorie Jean Cousin, dont les grands travaux appartiendraient plus à l’époque du cardinal Jean qu’à celle où son neveu occupait l’Hôtel de Cluny, si, comme l’indiquait l’inscription placée sur le tombeau élevé à cet artiste au Musée des Petits-Àugustins , il mourut en 1550, la même année que le cardinal Jean; cependant, comme il s’agissait pour nous de parangoner l’art français avec l’art italien, et de prouver que la marche du premier fut indépendante des influences d’époques et de règne, nous avons dû placer ici ce célèbre artiste, comme peintre, à la tête de l’école qu’il renouvela par ses grands exemples, sauf à développer dans notre chapitre vi nos vues d’ensemble sur cette partie de nos arts.

L’époque de sa mort est d’ailleurs un sujet de controverse. M. Alexandre Le Noir l’afixée, d’après ses recherches, à 1550 ; mais Félibien et, sans doute d’après lui, la Biographie Universelle, ainsi queM. Miel dans deux articles remarquables, prolongent son existence jusque sous le règne d’Henri III. Félibien ajoute même « qu’il vivait en 1589 véritablement fort âgé ; » conclusion assez naturelle , dans ce cas , puisque , comme Benvenuto et plusieurs grands artistes, il naquit avec le XVIe siècle.

En admettant, ce que nous n’avons pas de motifs de contester, l’exactitude des particularités, recueillies avec un soin trop rare en ces matières par M. Miel, qui n'a pas négligé de remonter aux sources, il deviendrait évident que la date de 1550 serait erronée, les décorations que Jean Cousin aurait exécutées pour l’entrée de Charles IX à Sens , ne pouvant remonter au-delà du premier voyage fait par ce jeune prince dans les provinces de France en 1564 et 1565.

On pourrait s’étonner toutefois que dans cet intervalle de près de quarante années de la vie d’un artiste, déjà si célèbre à cinquante ans , aucun grand travail à date certaine ne soit venu résoudre ce doute, si cette longue solution de continuité ne s’expliquait à la rigueur par ces détails, que nous reproduisons en substance : Cousin , né dans la métairie de Montbard, et rejeté de bonne heure par la mort de scs parens et parla misère sur le pavé de Sens, où son crayonnage au charbon sur les murailles le fit remarquer comme Cimabüe et recueillir

h .HO T K li DE CLUNV.

avoir vu i I talie , participait des hautes capacités des grands maîtres de cette école , et qui malgré rinsouciance de ses contemporains et les ténèbres qui nous déroberaient, dit-on , les traces de sa vie d’ar-

par un homme généreux, n’en aurait conçu que plus d’attachement pour un pays qui devait réveiller d’aussi tristes souvenirs. Ayant épousé dans sa prospérité la fille du lieutenant-général de Sens, il voulut acquérir le domaine même de Montbard dont dépendait la métairie où il était né, et en fit rebâtir le château, qu'il habita la moitié de l’année. Après le travail le repos : ou peut-être consacra-t- il en partie cette seconde période de sa vie aux travaux nombreux, admirables , mais sans retentissement, dont il enrichit les églises de Sens, tels que le vitrail du Jugement dernier, qui, n’étant qu’une espèce de répétition du beau tableau exécuté pour les Minimes du bois deVincennes , dut, à raison des difficultés du travail du verre, suivre plutôt que précéder ce dernier ouvrage, les verreries de l’église des Cordeliers, le Serpent d’airain et Jésus en croix et un miracle de la Vierge ; et dans la cathédrale, la légende de saint Eutrope et la sybille consultée par Auguste sur la durée de son renom, et lui montrant un faible enfant dans les bras de sa mère avec ce commentaire placé dans un médaillon : « Ilic te majorem ipsum adora » (voir Recherches sur Sens , par M. Tarbé, p. 144, 146 et 514).

M. Miel parle en outre ( Galerie française , tom. 1er) d’un tableau fort curieux peint à l’huile, qui existait encore en 1821 à Montbard, chez M. Débonnaire, descendant de notre grand peintre, et qui, moitié mythologique, moitié chrétien, suivant un usage dont nous fournirons bien des preuves, représentait Ève en Pandore, » Eva prima Pandora, » et le déchaînement des maux dus à la désobéissance. Il cite aussi divers autres tableaux inconnus exécutés par Jean Cousin dans sa retraite.

P»aison de plus pour faire remonter à la première moitié du XYh siècle les principaux titres de gloire de ce grand artiste, tels que les vitraux exécutés pour la Sainte-Chapelle de Vincennes, dont les travaux de restauration et d’embellissement, dirigés par François Ier, appartiennent à la période écoulée de 1517 à 1531 , ce poème à l'huile du jugement universel, que lui commandèrent sans doute à la même occasion les Minimes du même pays pour leur sacristie, et encore le tombeau de l’amiral Chabot , érigé presqu’immédiatement après sa mort, en 1543, ainsi que le portrait en bronze de Charles-Quint, qui doit dater du séjour de ce prince à Paris en 1539. Ce doit être par contre, à la deuxième moitié, la période sédentaire , qu’appartiennent ses travaux de cabinet ; les enseignemens, qu’à l’exemple de Léonard de Vinci, il nous laissa dans les trois ouvrages, dont voici les titres : « La vraie

science de la pourtraicture descrite et démontrée , l’Art de desseigner et le Livre de la » perspective , par Jehan-Cousin , Sénonois , maître peintre à Paris. »

Si nous ne redoutions pas autant de procéder par voie conjecturale , nous trouverions peut-être l’origine de l’erreur de date que nous signalons et qui s'appuie sans doute sur quelque extrait d’acte ou de registre, dans l'entière conformité du nom de notre premier grand peintre avec celui d’un autre artiste son contemporain, conformité constatée par cette circonstance, qu’on retrouve, à l’époque où (lorissait ce peintre, le même nom de Jean Cousin, qui serait un nom de famille, dans les comptes de dépenses de François Ier (Archives curieuses , tom. III , pag. 95), dont suit l’extrait : « Novembre 1538. — A Jehan-Cousin l’aisne, or- » fèvre de Paris, pour son paiement d'un esluy de peignes de boys d’ébéne, garny de trois w peignes , ung myrouer , une père de cizaulx et une brosse à nectoyer lesdits peignes, le

l’hôtel DE cluny.

tiste pendant près de quarante années, est demeuré célèbre à la fois comme peintre, tant par ce bel ouvrage que par ses nombreuses verrières, et comme statuaire par le magnifique tombeau de l’amiral Chabot et le buste de Charles-Quint, sullirait sans doute pour représenter dignement la peinture française de cette époque dans toutes les parties qu elle embrassait -, mais, ainsi que nous venons de le remarquer , de ce qu’on ne peut citer de nombreux tableaux à

}> tout taillé à la moresque et remply d'or tin, semé de rubiz etturquoyzes enchâssées en or, » au-dessus duquel estuy y a une orloge , et au couvercle d’icelle ung grand saphir pour » ung autre petit mirouer qui est de semblable ouvraige et boys d’ébène, et troys escritoires » de plumes fines, dont les manches sont d’argent doré, deux desquels sont semés de pierres » fines, et à chacun d’iceulx ung mirouer de cristal, et le petit est semé de pierres que le roy » a de luy acheptées . 676 liv. »

Ces détails, auxquels nous renverrons en traitant des objets de toilette, ànotrechap. xx, concourrent avec d’autres beaucoup plus remarquables encore, tels que le paiement de 8,2091. 6 s. tournois fait en 1533 à Regnaut d’Anet pour un tableau d’or et d’argent, etc., à prouver que la France eut aussi ses orfèvres de talent , avant meme quelle recourût à l’habileté des Florentins ; c’est ce qui résulte d’ailleurs, pour une époque bien antérieure , de cette citation, par Poncct de la Grave (tom. Ier, pag. 135 et suiv.), d’une vieille chronique où il est dit que l’empereur Charles IV et son fils Wenceslas, roi des Romains, reçurent avec un grand plaisir, de la part de Charles V, de magnifiques joyaux, tels quonles savait faire à Paris.

Dans l’opinion de M. Cicognara , le mausolée de Chabot est « La miglior opéra dello » scarperllo franchese in questa epoca (tom. Ier, pag. 384). »

Des renseignemens que M. Miel , critique érudit et consciencieux, a recueillis sur place en consultant un Sénonais bien connu par son zèle et son instruction, M. Tarbé, et un descendant de notre premier peintre célèbre, il résulterait que Jean Cousin ne varia jamais dans la foi catholique, quelqu’induction qu’on ait tirée delà place qu’il assigne à certains pontifes et prélats dans son jugement universel. Cette impartialité , qu’autorisait l’exemple de Michel-Ange , sans rien préjuger sur la constance de Jean Cousin dans la foi de ses pères, confirmerait du moins notre opinion sur la date de cette composition, en ce point que les Minimes de Vincennes n’auraient pas admis de damnation de papes à une époque où les progrès de la réforme sous l’étendard de laquelle presque tous nos grands artistes se rangèrent, auraient donné à cet épisode le caractère d’une satire.

Jean Cousin fut à la fois peintre à l’huile, sur verre, (on lui attribue même un émail représentant un exercice gymnastique) , sculpteur, anatomiste , géomètre et bon écrivain didactique ; l’art qu’il put exercer et professer à ces divers titres, tel qu’il se manifeste par ses oeuvres conservées , participait plutôt des fortes et sérieuses études qui créèrent des grands artistes universels, comme Michel-Ange et Léonard de Vinci, que de l’habileté pratique des maîtres de l’école de Fontainebleau ; et c’est sous ce rapport surtout, bien plus que sous celui de la date de ses travaux, que nous le considérons comme le premier de nos grands peintres.

l’hôtel 1)E CLUNY.

l’huile 1 de notre école qui aient précédé le Jugement dernier , contemporain des premiers travaux de F ontainebleau, on n’est pas fondé

i L’exploitation de cette découverte de Jean Van Eyck , qu’un écrivain technique du XIe siècle, Théophile (presbiter), fait remonter bien plus haut que 1390, comme nous l’établirons au chapitre vi, ne se borna sans doute pas dans le XVe siècle à la Flandre et à l’Italie. Cet inventeur, qu'on voit en relations avec Charles V, à qui il offrit un volume de ses enlumineur es , dut importer en France sa découverte , qu’exploita l’académie de Saint- Luc ou communauté de peintres instituée par Charles VI, et dont était encore membre ce Jacquemin Gringoneur, qui peignit en 1392 « les jeux de cartes à or et à diverses couleurs » pour l’esbatement de Charles VI, moyennant 56 sols parisis (voir au chapitre vi l’analyse » des dissertations sur cette invention). » Des témoignages positifs nous sont d’ailleurs restés, ne fût-ce que dans les parois du sanctuaire de notre chapelle, de l’emploi en France au XV« siècle du procédé de la peinture à l'huile , mais sans la préparation en détrempe qui en assure le relief et l’effet.

M. Alexandre Le Noir, dans sa bellcmission de conservateur, malheureusement restreinte, comme il le dit lui-même, à une sphère d’activité trop étroite, à raison de l’universalité des écroulemens et des mutilations de l’époque , a rencontré de nombreuses peintures qu’il semble indiquer comme étant de ce genre, aux Célestins de Paris, où la famille d’Orléans était représentée en habits de cérémonie dans la chapelle fondée en 1395, et surtout dans la sacristie de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, où ces peintures n’offraient, dit-il, « qu’une » représentation de la nature, telle qu’on la voit avec ses défauts , dans un dessin sec et aride. » C’est ce dont on a pu se convaincre par les portraits d’Isabeau de Bavière, de Charles VI, de Louis XI, que nous avons vus aux Petits-Augustins, et encore par le curieux tableau delà famille de Jean Juvenal des Ursins, qu’on retrouve avec plaisir au beau musée national de Versailles.

Pourrait-on admettre en tous cas que Léonard de Vinci, qui peignait à l'huile, n’aurait pas, pendant son séjour en France, de 1515 à 1519, éveillé par son exemple et par ses enseigneinens le désir si ardent chez nous d’essayer d’une méthode nouvelle et de rivaliser avec les maîtres ? mais la grande considération pour nos sceptiques, c’est que les œuvres font défaut etque les noms d’artistes qu’on pourrait à la rigueur recueillir dans des documens épars demeurent sans application, si ce n’est dans les premiers tableaux de Jean Cousin.

Cette opinion , qui fut d’abord la nôtre , se corroborait encore pour nous de cette remarque puisée dans les comptes de François Ie* : que les premiers tableaux de la Passion et autres acquis par ce roi en 1529, et annotés comme « faicts à l’huile, » provenaient d’ Envers, et avaient été achetés « de Jehan Duboys, marchant, demeurant en ladite ville» ( Archives curieuses, t. III, p. 81-82) : mais un examen plus approfondi, etee que nous pouvons appeler de heureux hasards, sont venus la modifier. Si ce n’est pas ici le lieu d’argumenter sur ce thème, dont nous rejetons le débat au chap. vi , nous pouvons du moins faire pressentir quels seront les témoignages que nous livrerons à la discussion, en annonçant pour notre Album une suite de tableaux à l’huile , qui appartiennent , pour nous du moins, au plus tôt à l’époque où Jean Cousin put se distinguer dans cet art. Ce qu’on ne pourra pas contester, c’est la nationalité de ces productions , quant au costume , aux mœurs et usages, et même aux aspects pittoresques tellement exacts qu’on y reconnaît jusqu a nos églises , notamment la cathédrale d’Amiens. Leurs riches sujets n’ont, comme on

l’hôtel UE CLUNY. *2.78

à en conclure que ce tableau, principal ornement de notre Musée national, futle premier essai de notre école, le point de départ de notre

le verra , rien de commun avec les compositions toutes tlamandes acquises par François Ier et mentionnées dans ses comptes , telles que : « Fantosmes de Saint-Anthoine , dance de » paisans, homme faisant ung rubec de sa bouche, enfants eulx baisant ensemble , dame » d’honneur à la mode de Flandre, portant une chandelle en son poing et un pot en » l’autre, etc. »

Ici nous retrouvons la mise en scène d’une sorte demistére dont les acteurs pris dans tous les rangs sociaux , figurent ces agglomérations de fidèles connues depuis le XIe siècle sous le nom de confréries de la Conception Notre-Dame, et qui, spécialement protégées au XVe siècle, par la reine Anne de Bretagne, comme tendant à rehausser la gloire de son sexe ( voir ci-dessus page 175), passèrent alors de l’état d’association mystique au rang de Puys et d’académies de Palinods , voués à l’encouragement des lettres.

C’est toujours la Royne des deux recevant au milieu de sa gloire céleste les pieux hommages qui lui sont rendus avec cette foi vive, cette componction religieuse que n’avaient pas encore altérées les controverses de la réforme : c’est toujours aussi le généreux donateur, signant son don de son portrait à ce qu’on n’en ignore , et rachetant l’humilité de sa pose par l’orgueil de sa légende armoriée.

Ajoutons d’ailleurs, pour effleurer notre grande question sur toutes ses faces , qu’en attendant les témoignages nombreux que ne peuvent manquer de faire surgir au profit de notre vieille gloire artistique les instructions du comité historique des arts qui s’élaborent en ce moment, nous avons déjà d’autres preuves authentiques du concours d’habiles artistes français dans les beaux travaux de peinture des XIXe et XXe siècles, autres que ceux d’architecture polychrome, de sculpture coloriée ou de fresques, dont on retrouve partout des traces, à Chartres comme à Reims (Saint-Remy), à Amiens (cathédrale), à Laon (portail de l’église Saint-Martin), à Braisne (église Saint-Yved), à Soissons (partie supérieure du réfectoire de Saint-Jean-des-Xignes), comme à Dijon (portail et monument de la Chartreuse), etc., etc. Que ne doit-on pas augurer des recherches ultérieures, lorsque, pour ne citer ici qu’un exemple et nous en tenir à cette dernière ville, on peut affirmer, sans crainte d’être contredit , que le seul volume qui ait paru (en 1834) des intéressans Mémoires de la Commission des Antiquités de la Côte-d'Or , a plus enrichi nos annales biographiques françaises sous ce rapport que toutes les dissertations vagues et sans preuves qui n’avaient fait jusque-là qu’obscurcir cette question. D’après les extraits des comptes des receveur s-généraux des ducs de Bourgogne et autres documens fournis par le conservateur des archives du département (pages 33 à 38), nous avons, dans la seule ville de Dijon , reconquis comme peintres plusieurs artistes dont les noms viendront se placer à nos chapitres vr et vu , avant même, par privilège d’âge, ceux dont la découverte assez récente a fait époque, d’Arnaut de Mole , de Claude et de Guillaume de Marseille, etc. Ce sont ceux de Jehan de Beaumes , peintre et varletde chambre du duc Philippe-le-IIardi , d’Hennequin Moulone , qui remplaça Jehan de Beaumes en 1391 , de Guillaume de Francheville , de Jehan Maluel, et autres artistes français dont la position à la cour de Bourgogne, si florissante dès lors, suffit pour dénoter un talent digne de rivaliser avec celui de l’ymaigier Claux Sluter, autre varletde chambre du même prince.

M. de St-Mcsrnin a procédé comme Sauvai , preuves en mains , et sur des titres où la

K 1IUTKL DK CLIN*.

peinture française, depuis si longtemps en honneur dans les émaux, les enluminures et les verrières , mais bien la continuation et le perfectionnement de l'exercice de cet art , à la culture duquel de nombreux artistes français se consacraient dans le même temps. C’est ce que prouveraient les tableaux dressés par M. de Clarac des collaborateurs du Rosso et du Primatice , parmi lesquels on trouve beaucoup de noms de peintres français, tels que Jean Samson, Claude Baldouin , Louis Dubreuil, Jean et Virgile Buron, Francisque Cachetemier , Charles Carmoy , Charles et Thomas Dorigny , Antoine Fantose, Michel Gérard, François, Jean et Louis Lerambert, Simon Leroi , Michel Rochetet, Germain Musnier, etc.

A ces noms demeurés assez obscurs, la gloire de leurs travaux étant restée aux maîtres italiens, dont ces contre-maîtres recevaient la direction nous pourrions en joindre plusieurs autres moins inconnus, entre autres ceux de Toussaint Dubreuil, qui, dit Félibien, représenta l’histoire d’Hercule « dans quatorze tableaux peints à )> fresque d’une des chambres qu’on appelle des poêles , à Fontaine- » bleau »•, de Roger de Rogery, qui fit dans la chambre voisine « treize tableaux de cette même suite »• de Gabriel Honnet , qui fit » trois tableaux pour être posés au Louvre , dans le grand cabinet » de la reine » -, celui de François Clouet , dit Janet, né à Tours,

question d'art devient toute positive et se résout en salaire , autre élément curieux de son beau travail. Il a d’ailleurs sur son devancier l’avantage de publier lui-même le résultat de ses recherches et de ne pas craindre de les voir déligurer comme l’ont été sur bien des points les manuscrits laissés par Sauvai et extraits du Trésor des Charles et des archives de la chambre des comptes , sources taries par les incendies et par un triage fait de nos jours sous prétexte de distraire ce qui ne concernait plus la juridiction du bureau de comptabilité nationale.

i Félibien précise cependant dans ses Entretiens (t. III, p 117 et suivantes, édition de 1725) les travaux dont s’occupèrent spécialement plusieurs de ces artistes. Charles Carmoy aurait peint la voûte de la Sainte- Chapelle de Vincennes, et fait, avec Claude Baldouin, Jean et Guillaume Rondelet, des cartons des tapisseries de Fontainebleau; Antoine Fantose aurait travaillé à des dessins grotesques pour la grande galerie ; Michel Rochetet aurait peint les douze apôtres dans la proportion dedeux pieds et demi, pour servir de modèle à un émailleur de Limoges , qui travaillait pour Sa Majesté , etc., etc. Le hasard nous fit rencontrer , il y a quelques mois , ces douze émaux que nous savions avoir fait partie de la décoration d’Anet , dans une chapelle de l’église de Saint-Peyre, à Chartres. Chacun d'eux porte, en effet , dans son tillet l’estampille royale , la salamandre.

. l'huTEL de clunv.

comme Jehan Juste, Jehan Fouquet, etc., » dessinateur fécond et habile , célébré par Ronsard, et collaborateur de Léonard Limousin dans les beaux émaux d’Anet, représentant Henri II et l’amiral Chabot sous le pseudonyme de saint Paul et de saint Thomas *, et qui eut pour tributaire de son pinceau toute la cour de François Ier et de ses quatre premiers successeurs -, et comme aussi celui de François Quesnel, premier peintre de Henri III, renommé par ses compositions historiques et par ses portraits. Martin Freminct, né en 1 667, et qu’on cite comme le premier peintre français qui se soit imposé , pour l’étude approfondie de son art, un voyage prolongé en Italie, et au retour duquel il peignit les plafonds de la chapelle du château de Fontainebleau, celui de la chambre du roi, etc., arriverait sans doute trop tard pour trouver le cardinal dans notre Hôtel mais nous pouvons y admettre, sans anachronisme du moins, les fabricans de pourtraicts , brevetés de la reine-mère et de sa cour , comme cet

1 Ce curieux débris de l’ornemenlation d’Ànet a surnagé avec quelques autres de même nature dans le grand naufrage de la fin du dernier siècle. Miraculeusement échappé d’abord à la mutilation qui, gratuite même, fut l’une des joies de cette époque , puis aux spoliations qui suivirent l’inconcevable démembrement du Musée des Petits-Augustins, par suite du brutal et immédiat licenciement de son personnel, il repose maintenant , sans doute à l’abri de nouveaux orages , dans une armoire de notre Musée Royal. C’est encore là qu’on peut le mieux juger de la richesse et de l’éclat de notre école de peinture de cette époque , grâce à l’inaltérabilité des couleurs dans les éblouissantes reproductions sorties des ateliers français de Limoges et de Saintes , et qui , après avoir orné longtemps les retraits de nos rois et des grands de leur cour, ont trouvé, malheureusement en trop petit nombre, un refuge naturel sous l’aile monarchique. Tels sont, à part la vaisselle chatoyante de la collection Durand, les beaux portraits de Montmorency, de François de Guise, de Catherine de Médicis, et surtout les éblouissantes légendes de François Ier et de Henri II, en prière, compositions si riches, d’un dessin si pur, d’une touche si fine, et d’un efi’et si suave, que nous espérons pouvoir reproduire exactement dans nos planches : et puisque nous nous occupons incidemment ici de la belle peinture française si peu connue dans ses premières phases , annonçons dès aujourd’hui avec plus d’assurance encore, la mise à notre disposition d’une suite très remarquable de tableaux votifs, dits de Palinods, appartenant évidemment aux premières années du règne de François Ier.j(t>. ci-dessus pages 274 et 275.)

Ces chefs-d’œuvre très composés, et non moins curieux comme monumens religieux que comme témoignages historiques, se moisissaient dans les greniers d’un de nos évêchés, où le hasard nous les fit découvrir il y a douze ans. Remis en lumière et bien reproduits , ils viendront, par leur caractère très distinct du style élevé de .lean Cousin, prouver que notre peinture nationale ne date pas plus du Jugement universel que notre sculpture française du tombeau de François II.

i/llÔTEL UE CLUNY.

artiste en vogue, Corneille , dont parle Brantôme ‘, et « cet excellent » peintre (Nicolas Belon) , dont parle Mézerai (t. III, p. 368, 36g), » qu’elle envoya avec Pinard , pour lui tirer les portraits des filles » des rois de Danemarck et de Suède , et y ajouter du pinceau ces » vifs attraits et les grâces qui ne se rencontrent que rarement dans » les climats froids.»

Cette recommandation insolite avait pour but de fixer le choix de Henri III, à son retour de Pologne, sur l’une de ces images, afin de déjouer son projet de mariage avec Louise de Lorraine, dont il s’était épris, en passant à Nancy. Ce projet fut ajourné, comme nous le dirons au chapitre vm , à propos des signes de deuil que porte le livre d’honneur de ce roi, par son extravagante passion pour la princesse de Condé, Marie de Clèves -, mais tout impolitique qu’il était, il se réalisa en i5y5, à la mort de cette princesse et après celle du cardinal , dont Catherine redoutait surtout l’ alliance.

Nous arriverions ainsi, à la rigueur, à former à notre cardinal un cortège de peintres plus nombreux encore , quoique peut-être de moindre valeur intrinsèque que ceux d’architectes et de sculpteurs dont nous l’avons entouré -, et, à défaut de cette auréole artistique, qui convient moins, nous le reconnaissons, à ses entraînemens politiques qu’aux loisirs de son oncle, nous lui en formerions une littéraire et non moins honorable composée de ces vilains brouillons , Pionsard , Baïf, Jodelle 1 2, etc., dont la légende le constitue le

1 « Estant allé un jour voir à Lyon un peintre qui s'appelait Corneille, qui avoit peint » en une grande chambre tous les grands seigneurs, princes , cavaliers, grandes reynes , » princesses, dames et tilles de la cour de France; estant donc en la chambre de ses pein- » turcs , nous y vismes cette reyne paroistre peinte très bien en sa beauté et en sa perfec- » tion, habillée à la française d’un chapperon, avec ses grosses perles et une robe à » grandes manches, fourrée de loup-cervier, le tout si bien représenté au vif avec son » beau visage qu’il n’y falloit rien plus que la parolle, ayant ses trois belles fdles auprès » d’elle, à quoi elle prit grand plaisir, à cette veüc, et toute la compagnie qui y estoit, » s’amusant fort à la contempler, admirer et louer sa beauté par-dessus toutes , elle-même » s’y ravit en contemplation, etc., » ( Dames illustres , discours ii ; de la Reine-Mère de nos Rois derniers, t. VII, p. 43 et 44).

2 En traitant de vilains brouillons ces trois poètes, célèbres dès lors, et encore aujourd’hui, comme ayant préparé Malherbe, l’auteur de la Légende cède évidemment aux sentimens haineux voués en général par les réformés aux arts et aux lettres , superfétation sociale dont nos réformateurs ne tenaient aucun compte. Aussi vit-on le noble Coügny, lui-même, natu-

l’hôtel de cluny.

Mæcenas , imputation que nous repoussons d’autant moins, dans l’intérêt des souvenirs précieux pour notre Hôtel, qu’à partir de la mort du cardinal Charles, en 1 5^4» ü va demeurer pour longtemps étranger à de semblables fréquentations, non moins flatteuses cependant , à notre avis , que celles des grands artistes , en dépit des préven lions attachées au souvenir des créateurs de notre poésie nationale , et surtout au nom de Ronsard , chez ceux qui ne le lurent jamais , ou qui le jugent in verba magistri 1 (/T).

raliser en France, en 1565, les traditions du grand réformateur Henri VIII, en livrant à la cupidité de ses soldats « les riches offrandes offertes par la piété et la reconnaissance des » marins aux églises de Saint-Pierre-sur-Dive» (De Thou, Abreg., t. III, p. 247), consacrant ainsi, par l’autorité de son exemple, les atroces fureurs commises par l’Erostrate ou le Chrocus français , ce féroce Beaumont des Adrets , dans les incalculables dévastations et mutilations dont tous nos édifices du Midi portent encore les stigmates. Le mépris que témoigne ici La Planche pour les lettres futiles tenait aux mêmes idées de morgue et de puritanisme. Qu’étaient, en effet, pour Théodore de Bèze et les autres disciples du rigide Calvin, qui avait dépouillé même le culte du Très-Haut de toutes pompeuses manifestations , ces chorégraphes de cour, ces enfileurs de mots , ces compteurs de syllabes, que des bouffons du prince, toujours prêts, moyennant salaire, à couvrir, jusqu’aux turpitudes royales, de leur vernis éclatant, mais trompeur, comme firent Baïf et Ronsard , à chacun desquels , dit L’Estoile ( t. I , p. 332 ) , lors du mariage du duc de Joyeuse, mignon de Henri III, « le roy donna deux mil écus pour la belle musique par eux ordonnée (dans le 3> ballet comique de la reine) et pour les vers qu’ils firent. »

Quoique ces deux poètes se soient essayés dans l’art dramatique , Baïf dans sa tragédie d’Antigone et dans sa comédie de Taillebras , et Ronsard, à qui Charles IX reconnut en beaux vers « le droit de donner des couronnes » dans ses fêtes de cour, ses sereines et mascarades de Fontainebleau , espèces de prologues en scène, il est à croire que l’épithète de brouillon s’appliquait ici plus spécialement à Jodelle, dont Ronsard a dit :

« Après Amour la France abandonna. »

( Ce qui veut dire, sans doute, qu’on négligea en France la poésie amoureuse. )

« Et lors Jodelle heureusement sonna » D’une voix humble et d’une voix hardie » La comédie avec la tragédie ,

» Et d’un ton double , ore bas, ore haut ,

» Remplit premier le Français escbarfaut. »

Deux de ses tragédies, la Cléopâtre et la Didon, et deux de ses comédies, la Rencontre etl’ Eugène , sont restées. Jodelle est donc le seul dont les succès dramatiques, comme premier exploitateur du théâtre, pouvaient contrarier les vues des apôtres de la réforme , et brouiller le projet qu’ils avaient conçu d’imposer leurs allures graves à la nation , sans égard aux résistances qu’opposeront toujours son naturel vif, léger et inconstant , l’empire de l’habitude et le besoin de se repaître de distractions mondaines.

i Loin de chercher à exclure ces brouillons de notre Hôtel , nous en grossirons la liste du nom d’un poète également célèbre, Mellin de Saint-Gelais, que sa mort seule à pu soustraire

Page 1