‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 32 sur 41 · HOTEL DE CLtiNY · texte numérisé non relu

HOTEL DE CLtiNY

On va voir en effet combien sera complète la métamorphose de ce

à l’anathème du légendaire; car il avait, comme nous, la preuve écrite de la protection que lui accordait le cardinal et des efforts que fit ce poète, comme Ronsard , pour la mériter et sans doute aussi pour l’exploiter.

Cette preuve résulte d’une longue pièce de vers imprimée dans les œuvres de Saint- Gelais, qui était à la fois poète et musicien et grand ordonnateur de fêles, laquelle est intitulée : « Au festin que le cardinal de Lorrainne fist aux rognes, » pièce sans date , mais que nous plaçons entre 1550 et 1556. La mort de Saint-Gelais, advenue en octobre 1558 , exclut l’application du rôle de la deuxième reine à Elisabeth de France , qui ne fut accordée à Philippe II qu’après le traité de Cateau-Cambresis en 1559, à plus forte raison à la fille de Maximilien II , qui n’épousa Charles IX qu’en 1570. C’est ce dont nos lecteurs jugeront d’après l’analyse suivante : ce plat, du métier de Saint-Gelais, se divise en six services. Au premier, « où les vertus à l’italienne étaient au premier rang , l’Italie dit à la reine :

« La dompteresse et royne des provinces,

» De deux mers ceinte et d’un mont divisé ,

» D’armes féconde et de Dieux et de princes ,

» Se cognoissant sur toutes plus prisée » D’estre de vous mère et favorisée, etc. »

ce qui s’applique évidemment à Catherine de Médecis, reine depuis 1547 seulement.

Aux trois autres services suivans il ne s’agit que d’hommages à la même reine au nom de Rome, de la république romaine et de la Grèce ,

« Qui maintenant d’un tyran asservie (Soliman II)

» Attend de vous le remède à ses larmes. »

Maisle cinquième et le sixième semblent devoir concerner la reine Elénore d’Autriche , sœur de Charles-Quint et seconde femme de François Ier, qui, retirée d’abord dans les Pays-Bas à la mort du roi , revint plus tard en France et ne repartit qu’en 1556 pour aller partager la retraite de son frère en Estramadure, où elle mourut en 1558. On en jugera par ce qui suit :

Au cinquième service , les Allemands,

« Vos forts Ayeuls, Cymbres, Francs et Germains ,

» Hommes de grande invincible puissance » Vous font, Madame, humble reconnoissance ,

» Chose que d’eux n’eurent onc les Romains. »

Et au sixième l’Espagne (soumise, Comme l’Autriche, à Charles-Quint) :

« Tout ce que l’Alpe et le liant Pyrennée » Tiennent enclos et la mer environne ,

» Baisse son chef. Madame, et sa couronne » Devant la vôtre heureuse et fortunée. «

» lesquelles parollcs prononcées à chacun service par Amphion, dit l’auteur desdites pa- » rôles et sans doute aussi de la musique , estoyent des chantres réitérées en musique , et » puis encore sonnées par divers instrumens à diverses fois, devant l’attente du service en « suivant. »

Si ce banquet royal fut donné à Paris, le cardinal Charles, traitant en son nom , n'aura pas voulu en partager l’honneur avec ses frères qui occupaient alors l’hétel de Guise.

l’jiûtel de cluny.

sanctuaire voue depuis près d’un siècle à la religion cl aux arts, car

Le nôtre pourrait donc revendiquer l'éclat de cette fête et ajouter à ses titres d’illustration la présence de Catherine de Médicis et de la sœur de Charles-Quint.

Venons maintenant à Ronsard, condisciple du cardinal Charles, ainsi qu’il le rappelle lui-même à titre d’imploration de grâces, dans ces espèces de vers:

....... Que dès la sienne enfance

» (Si cela peut servir) eut de vous cognoissance,

» Et eut mesme college et sous mesme régent. »

Ce qui , pour le dire en passant, confirme bien ce que nous avons dit (pag. 204 et 205) de l’âge de ec ardinal, puisque Ronsard, né en 1524, n’aurait pas eu le même régent que Chariot si ce dernier fût né en 1519, comme le disent les commentateurs de Rabelais.

A ce titre ou à tout autre ce poète fut toujours en faveur auprès des Guise qui le placèrent près de leur nièce lorsqu’elle épousa notre hôte Jacques V , roi d’Ecosse. De là son rôle de constant panégyriste de cette maison rappelé dans son épître à très illustre prince Charles, cardinal de Lorraine, en disant de lui, entre autres basses protestations :

« Quand les Français mutins, ains pestes de la France ,

» Armèrent contre vous l’erreur et l’ignorance :

» Quand le peuple incertain, errant deçà, delà,

» Tenoit l’un ceste foy, et l’autre ceste là :

» Et que mille placards diffamoient votre race ,

» Il opposa sa muse à leur félonne audace

» Il resveilla Baïf pour repousser l’iujure » Qu’on vous faisoit à tort par sa docte escriture :

» Des-Autels et Belleau et mille autres esprits « Furent par son conseil de vos vertus espris,

» Il n’escrivit jamais qu’il n’eust la bouche pleine » Des illustres vertus de Charles de Lorraine ,

» Que mille et mille fois, en mille et mille lieux » Esparscs il sema comme estoiles aux cieux. »

Mais il faut croire que le cardinal pensait comme le roi dont il était alors ministre (Charles IX) , « que les poètes ressemblent les beaux chevaux , qu’il faut les entretenir et non » pas engraisser ( Mczerai , t. III , pag. 308) , » car son poète se plaint d’être dépourvu

« De faveurs et de biens, l’autre âme des humains,

» Que Chnrles peut donner sans appauvrir ses mains.

Il va même jusqu’à l’accuser d’ingratitude et d’avoir « manqué à sa promesse, « en lui disant

« . Après que ce Ronsard

» A despendu pour vous son labeur et sou art « A vous rendre immortel, pour toute récompense » Un autre a pris le fruit de sa vaine espérance ,

« Vous ne l’ignorant point : car par votre moyeu » L’ayant mis en oubly, un autre a pris sou bien :

» Il vous en advertit et vous en fist requeste :

» Il tendit les blets, un autre prit la queste.

l’hôtel de cltjny.

si Ton en croit les écrits du temps inspirés par le successeur de

Et il ajoute en solliciteur déçu , et plus encore dans l’irritation de son orgueuil :

« Ha que vous fustes fols, pauvres pères, de faire » Apprendre à vos enfans le métier littéraire,

» Mieux vaudroit leur apprendre un puLlique mestier ,

» Vigneron, laboureur, maçon ou charpentier. »

On peut donc s’étonner, d’après ces rapports continus de Ronsard avec le cardinal Charles, de trouver son rival Mellin de Saint-Gelais, chargé de célébrer la plus grande solennité qu’ait ordonnée sans doute notre cardinal. Il semble qu’à cette époque nécessairement postérieure àlamort de FrançoisRr, qui avait adjugé à Ronsard l’héritage de gloire de Clément Marot, après un concours ouvert entre lui et ce même Saint-Gelais, ce dernier devait avoir perdu le droit d’emboucher seul la trompette pour chanter le festin donné aux reines.

Ce n’est pas que Ronsard lui-même n'eût peut-être jugé Saint-Gelais digne d’une semblable mission, car même après son triomphe il avait composé une pièce où, s’adressant à Dieu , il disait :

« . Fais que devant mon prince

» Désormais plus ne me pince » La tenaille de Melin. »

Et plus libéral encore envers ce rival , mort il est vrai lors de la publication du Bocage royal , d’où nous avons tiré nos dernières citations, il en parle en ces termes :

« Sainct Gelais qui estoit l’ornement de nostre âge,

» Qui premier des Français nous enseigna l’usage » De sçavoir chatouiller les oreilles des rois » Par sa lyre accordante aux douceurs de la voix ,

» Qui au ciel égalait sa divine harmonie. ...»

Quels que soient les motifs qui substituèrent cette fois Saint-Gelais à Ronsard , ce dernier resté seul des deux contendans à la palme royale , prit une large revanche en fait d’éloges de la maison de Lorraine. Nous avons parlé ci-dessus des flatteries mêlées de reproches prodiguées au cardinal, dans le chant pastoral, sur le banquet royal donné à Meudon en 1559, à l’occasion du mariage de Charles III, dit le Grand, duc de Lorraine, avec Claude, fille d’IIenri II : Ronsard revient encore sur ce sujet en disant dans son Bacage royal :

» Puis quand votre parent, le grand duc d’Austrasie ,

» Eut la fille du roy pour épouse choisie ,

» Et que le palais veuf de procès et de plaids » Vit au lieu d’advocats divers peuples espais » Crier hymen, hymen, et les feuilles sacrées » Orner de ses poteaux les superbes entrées :

» Pasteur mena sa muse au château de Meudon ,

» Il célébxa la grotte et vous en fit un don ,

» Tout Meudon tressauta sous les vers qui sonnèrent » Le beau chant nuptial, les forêts l’entonnèrent ,

» Echo le rechanta et plus de mille fois » Votre nom fut appris aux antres et aux bois. »

Et son extase continuel devant les hautes vertus et les éminentes qualités du cardinal, forme , avec les dénigremens accusateurs de la Légende , un contraste qui motive l’application

I, HOTEL DE CLUNY

Charles de Lorraine, dom Claude de Guise *, pamphlets qu'il nous faut bien consulter ici, surtout, pour suppléer aux détails dont l'histoire est naturellement sobre sur les personnages secondaires comme

injurieuse du mot de brouillon au poète qui louait surtout le prélat de ses succès contre les hérétiques :

« Issu de Charlemagne et de ce Godefroy » Qui par armes se fit de Palestine roy ,

» Ny oncle de la reine, ou celui qui la gloire » Remporta sur Luther d’une feincle victoire,

» Ou celui qui ce règne a purgé des mutins ;

» Acte plus grand que ceux des empereurs latins. »

Et qui célébrait en vers louangeurs le triomphe de son éloquence sur celle des apôtres de la réforme, auteurs de la Légende :

« Ne parlez point ainsi : car votre docte voix » Qui sçait gagner les cœurs des peuples et des rois ,

» A qui la triple grâce et Pithon où abonde » L’éloquence , ont versé le miel de leur faconde ,

» Vous faisant un Nestor trop diserte , feroit » Que le tor éloquent du droict triompheroit. »

(Chant pastoral.)

En voici sans doute assez pour établir que notre Hôtel dut être le Parnasse de cette époque ; mais comment concilier la succession de fêtes et de banquets royaux dont ces poésies font foi, avec les imputations de lésinerie dirigées contre son abbé?

• Cui successit, 1575, dit la Chronique de Cluny , en parlant du cardinal Charles, domnus Claudius à Guisia , qui obiit anno 1G12 , XIII die martis.

La Gallia Clirisliana a st plus explicite à son égard; elle constate d’abord que cet ancien moine de Cluny , d’autre disent de St-Denis , ancien abbé de St-Nicaise de Reims , fut élu comme coadjuteur du cardinal Charles le 24 octobre 1562. « Sub hæctempora, ajoutev t-elle, hæretici caslrum lurdunum invadentes, thesauros omnes, vasa ,reliquias aepre- » tiose quæquæ ecclesiæ ornamenta in eo reeondita , pretii vides ccntum millium argenti » deprædati sunt, exceptis nonnullis sanctis reliquiis, quæ Cluniacum delatæ , in sanci> tuario repositæ sunt. » Le caslrum lurdunum ( de Lourdon ) était la forteresse de l’abbaye.

Elle ajoute, sous la date de 1573 , 18 januari : «Vacante abbatia Cluniacensi, per rebel- )> lionem domini Claudii de Guise, rex nominavit æconomum in spiritualibus dominum » Ilenricum, etc. Insequend tamen 1594, die 4 junii, redintegratur abbas Claudius de » Guise. »

On verra par les détails dans lesquels nous entrerons , que ce coadjuteur put être jugé capable d’intelligences avec les chefs des hérétiques pour le partage des dépouilles du monastère, et que sa rébellion doit moins étonner que le pardon qu’il obtint. Il est vrai que ce ne fut que comme ligueur acharné qu’il encourut en 1593 le séquestre de son temporel et l’interdiction du spirituel dont il ne fut relevé que par l’édit de réunion du duc de Guise avec Henri IV , du 21 août 1594.

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cet abbé -, si Ton s’en rapporte surtout à sa Légende 1 ? notre Hôtel, déjà si déchu quant à la dignité de ses hôtes, en passant du vertueux Jacques d’Amboise au mondain cardinal Jean , et de ce dernier au Panurge spirituel dont nous venons aussi de tracer la Légende j serait devenu sous dont Claude un antre de crimes, un vrai repaire de brigands. Et malheureusement nos efforts pour distinguer la vérité pure de l’alliage qui la corrompt toujours, quand l’esprit de vengeance ou les passions politiques et religieuses s’attaquent à ce qui heurte leurs préjugés ou leurs intérêts, échouent ici devant le langage sévère de Mézerai sur dom Claude. Ce sage écrivain, après avoir parlé des derniers momens du cardinal Charles, tombé malade le 8 décembre 1674? au retour d’une procession de pénitens ou bat-

> La Légende de St-Nicaise, qui parut en 1574 et fut réimprimée en 1581, est attribuée par De Thou au sieur de Vaux , juge de Cluny , qui , ayant été emprisonné à Mâcon en 1572, avec ses deux frères, et menacé du sort alors réservé aux religionnaires , s’en prit à dom Claude et se vengea par cette satire à laquelle, est-il dit dans le journal de L’Estoile (Remarques sur le chapitre Ier de la Confession de Sancy, t. III, p. 364), on donna le titre de Légende de St-Nicaise, «parce que les plus énormes crimes quelle impute à Claude de Guise, « plus scélérat encore que cette légende ne le décrit (c’est aussi, comme on va le voir, l'opi- » nion de M ézerai) .furent commis par lui dans le temps qu’il étoit seulement abbé de St-Nicaise » de Rheims. » Comment concevoir cependant un scélérat plus complet que celui dont l’historien légendaire n’a fait, dit-on, qu’esquisser le portrait? Et quels monstres aurait abrités notre lïùtels’ilexistaitdesraisons sérieuses de croire à la réalité même d’une portion des crimes imputés parla Légende à dom Claude et à son complice Mathurin Garnier (dit St-Barthelemy) , tels que l’empoisonnement du cardinal Charles , celui du prince Porcian , qui commandait la colonne d'attaque du maréchal de Montmorency dans le choc de la rue St-Denis ; ceux des trois enfans de la reine , du cardinal de Châtillon , de la reine de Navarre , de la princesse de Condé et d’un grand nombre de personnages de divers rangs, y compris le 'bourreau de Langres , victime d’une ressemblance qui révélait l’origine de cet abbé ! Mais sur ce dernier fait même la partialité des biographes satiriques se fait jour, car, lorsqu’on s’accorde , et Moréri en témoigne , à reconnaître que dom Claude était fils naturel de Claude de Lorraine , par conséquent frère du cardinal Charles , auquel il succédait comme abbé de Cluny , ce qui explique le choix qu’en fit ce dernier pour coadjuteur , la Légende lui donne pour père un palefrenier , frère des bourreaux de Langres et de Dôle, et la Confession de Sancy contredit à la fois l’histoire et la Légende en faisant au chap. vii un bâtard du cardinal Charles, « qui avoit applaudi à toutes les machinations vicieuses et dépravées de » sa vie , manifestées dès son jeune âge. »

Les vraies dispositions du légendaire percent d’ailleurs autant dans la forme que dans le fond ; car , non content d’énumérer « les larcins , concussions , pilleries , empoisonnemens , » fabrication de fausse monnaie , rançons, meurtres et autres horribles crimes que cet abbé » de Cluny exerçoit chaque jour dans les principales maisons du Mâconnois et de Cluny , il » l’appelle , dans l’aménité de son style , vilain et puant monstre, »

l’hôtel de CLLN'Y.

tus d’Avignon, et mort le 26 , un peu avant V accomplissement de la cinquantième année de son âge (nouveau témoignage confirmatif de l’erreur des commentateurs de Rabelais), dit : « 11 y eut divers soup- )) çons sur les causes de sa mort : les uns disoient qu’il avoit été em- » poisonné par la fumée d’un flambeau qu’on portoit devant lui , et » certes il se plaignit lui-même qu’elle lui faisoit mal à la teste -, » et il termine en citant le libelle intitulé la Légende de dom Claude de Guise, comme racontant « que ce bastard le fit mourir par le parfum » d’une certaine bourse pleine de pièces d’or , après s'être défait de w beaucoup d’autres par de semblables moyens. » L’historien ajoute, comme remarque personnelle, ces mots, placés en parenthèse : « Ce » Claude étoit fils naturel du feu duc de Guise, et plus scélérat » encore que sa légende ne le décrit » (t. III de l’édit, de i685, page 367.)

Quanta f agent infernal, ce Mathurin Garnier (dit Saint-Barthélemy), que la Légende lui donne pour promoteur ou du moins pour complice de ses crimes, voici ce qu’en dit De Thou (t. III , liv. lx, page 48 de son histoire), en parlant de la mort du cardinal auquel dom Claude succédait comme abbé de Cluny : « Vita migravit, non » sine suspicione veneni ex facis prælatæ pestifero odore cerebro » corrupto , auctor vitæ Claudii Cluniacensis ex marsupio infecto )> quod illi Mathurinus Garnerius san Bartholomæusplagiisac vene- » fïciis homo infamis , porrexit, virus , cum aperiretur exhalasse et » introspicientis cerebrum icisse scribit. »

Réduit maintenant «à puiser dans la Légende et dans les œuvres de Daubigné (l’auteur de la Confession de Sancy , déjà citée), le mouvement de notre article biographique sur ce nouvel abbé qui occupa son siège pendant trente-huit ans ( sauf sa suspension de deux années ) , nous commencerons par les détails antérieurs à sa prise de possession comme abbé de Cluny, en procédant par extraits.

« Après avoir gressé, dit la Légende (pag. 3 2), les doigts du car- » dinal des butins , brigandages et maquignoncures monstrueux et » estranges par lui faits en la ville de Rlieims et abbaye de Saint- » Nicaise l, etc. -, » et plus loin : «Le cardinal prit la peine de venir

1 On convient que par un goût héréditaire dom Claude bâtit à Saint-Nicaisc et y employa de grands deniers. L’église de Saint-Nicaisc de Reims , chef-d’œuvre des combi-

Ij HOTEL DE CLUNY.

» en son abbaye de Gluny , qui pour lors cstoit régie et gouvernée » par domp Girard Boyer, au contentement tant du cardinal1 et des

» religieux que de tons les sujets du basty de Gluny . Après

» (pie le cardinal eut fait deux ou trois processions avec ses moines, » chanté une couple de grandes messes de haut appareil et merveil- » leuse solennité, déchiqueté deux sermons et presché à la cardi- » unie, l’abbé de Saint-Nicaise fut créé et installé en estât et titre » de coadjuteur perpétuel de b abbaye de Cluny, et avec une oraison » tant latine que française faite en chapitre. »

naisons successives de Libergier et de Robert de Coucy, commencée en 1229 et terminée en 1311 , était une des plus merveilleuses de la chrétienté , et un prodige de l’art architectural. Elle fut démolie en 1796, comme monument inutile ( voir pl. ii, 4e série de l’Album).

i II importe de mentionner ici à l’appui de ce que nous avons dit (page 163 à 164) des ressources particulières que trouvaient les abbés de Cluny dans le produit des dépouillés des moines morts en pays étranger , produit auquel notre Hôtel dut son édification de fond en comble, que , d’après la Légende, les abbés de Cluny jouissaient encore à la fin du XVIe siècle de ce témoignage de confiance accordé par les papes , et qui , favorable aux intérêts et à la splendeur de l’ordre sous des abbés économes et généreux , devenait abusif sous ceux qui , comme le cardinal Charles et dom Claude , s’occupaient avant tout de leur intérêt personnel. La Légende porte à ce sujet : « Convient entendre que sous l’ordre et collation » de Cluny, il y a environ 472 priorés , le revenu d’aucuns d’iceux vaut dix-sept et » dix-huit mille livres par an ; d’autres sont admodiez jusqu’à sept mille livres par an. » Convient aussi entendre que advenant la mort d’iceux bénéficiaires , la despouille de » plain droit et sans figure de procès , appartient à l’abbé de Cluny ou à son coadjuteur. » Le cardinal de Lorraine a tiré autrefois par année extraordinairement, à cause d’icelles » despouilles , plus de soixante mille livres (environ deux cent mille livres d’aujourd’hui); » Saint-Nicaise se promettoit bien quadrupler la partie , par des empoisonnemens , chas- » cun an et davantage. »

On lit aussi (page 65) qu’à propos d’une somme de seize mille escus sol que le coadjuteur fit tenir à Rome au cardinal, ce dernier observe que «l’abbé de St-Nicaise lui avoit » déjà fait tenir endemy an de son abbaye de Cluny , plus qu’il n’en aveit reçu en trois » ans, et que le cardinal ajouta : Avant que je m’en retourne en France Saint-Nicaise sera » abbé de Cluny : et de faict , est-il dit , l’abbaye fut conférée bientôt après à la survi- » vance l'un de l'autre, leroy y consentant. »

Saint-Nicaise opérant pour son compte, aurait dû réunir une fortune immense dans ses trente-huit années de règne, si, comme dit la Légende, qui finit en 1581 et le laisse en plein exercice, « par le moyen de sa poison le clergé a perdu et perdra plus de trois cent mil- » lions (plus d’un milliard d’aujourd’hui.) » Il est vrai que ce calcul est des plus hypothétiques et repose sur cette base : « La roync de Navarre , si dom Claude et Saint-Barthe- » lemy ne l’avoient pas empoisonnée, auroit conseillé l’admirai et empesché le massacre par » lequel les troubles ont été renouvelés en France. » La conclusion se déduit d’elle-même; mais on peut aller loin en chevauchant de la sorte.

l’hütbl de cluny.

D’après les détails du même libelle, le premier usage que dom Claude aurait fait du pouvoir que l’abbé titulaire venait de lui concéder , aurait été de dévaliser le chambrier pendant le séjour même , et de complicité avec le cardinal qui retenait la victime près de lui tandis que dom Claude et Saint-Bar tliélemy « crocheloient tous ses baheuz w et coffres , prenoient et emportoient tous ses papiers , contes , » acquits, deniers, grains, blez, vins et généralement tous ses » meubles. »

Le coadjuteur refusa ensuite de recevoir le chambrier à l’abbaye, même dans une portion du logis d’Amboise.

Ce qui prouverait que dom Claude et son digne acolyte poursuivirent leurs exploits comme titulaires de l’abbaye, et pendant leur résidence dans notre Hôtel 1 , c’est le passage suivant extrait du même libelle (pages y 6 et y 7) :

« Afin aussi que par mesme moyen tant d’excellens hommes ,

• On s’étonne moins de tous ces désordres et de leur impunité lorsqu’on se reporte en idée à ces époques de pertubation continue où , nous ne craignons pas de le dire , la direction , conséquente du moins, du cardinal de Lorraine, fut regrettable à quelques égards. Quel frein pouvait imposer aux passions si désordonnées d’une époque de luttes compliquées comme celles de la guerre des trois Henris , la main de justice d’un prince qui quittait indifféremment le manteau royal pour le sac de pénitent ou pour l'habit d’amazone , même de femme ; et qui , doué de hautes qualités , comprimées par des habitudes vicieuses , n’a signalé sa présence sur le trône que par des incohérences et des contradictions , et sa puissance royale que par une longue série de caprices personnels.

Henri III était éloquent : il le prouva surtout dans sa harangue aux états de Blois en en 1576; ami des lettres, il encouragea Henri Estienne et se plaisait à converser avec les doctes ; mais subjugé par des goûts crapuleux , « ces certaines raisons qu’on ne dit pas , selon le père Maimbourg (Histoire de la Ligue), lui valurent la haine des dames. » Il s’avilit aux yeux même de ses derniers sujets. Les prodigalités de ce nouvel Elagabale pour ses mignons et ses hommages publicsdont la vergogne parisienne publique fit justice, nesontque trop connus. Ces dépenses et toutes celles où l’entraîna le besoin de se distinguer de ses prédécesseurs , telles que les dix-sept festins qu’il donna à l’occasion du mariage de sa sœur , s’expliquent par les ressources qu’il tira «delà venditiondes estats à laquelle, ditPasquier, » il apporta un desbord général. » Mais comment concilier ce luxe d’apparat avec l’humilité dont il faisait parade dans ces processions des pénilens blancs de l’Annonciation, si énergiquement qualifiées par les sermons du père Poncet ( v . Bayle , t. II, p. 734 ) ? Comment accorder les goûts vils qu’on lui impute avec sa frénésie amoureuse pour la princesse de Condé , avec le deuil extravagant qu’il fit éclater et dont la couverture d’un missel de notre collection (v. chap. vin) porte toutes les empreintes , à la mort de cette princesse, victime , dit-on , de l’exploitation meurtrière de dom Claude et compagnie ? Et comment concevoir surtout que, soumis jusqu’à la faiblesse à la direction de sa mère, dont lame

l’hÔTEL DE CLE XV.

» desquels le corps de la souveraine cour du parlement de Paris est )) composé, ayent l’œil, non seulement sur Saint-Barthélemy , mais

» sur ce bastard d’abbé de Cluny . Afin aussi qu’on se puisse

i) mieux donner garde de lui ( le premier ) , nous répéterons quel il » est -, il s’appelle Garnier (dit Saint-Barthélemy), fils du marguiller » des Mathurins de Paris, sa mère, p.... d’un chanoine Notre- )> Dame , duquel chanoine ce bélistre et malheureux a usurpé le )> nom pour se rendre en tout déhonté en son ignominie -, il est de )> fort basse stature , mingrelet ou greslé et adusté, un visage, au » regard duquel, encore qu’il se contreface au mieux qu’il peut , » représente qu’il est du tout confit selon le propre et vray naturel 3i d’un enfant de la matte (ce sont les filous et vagabonds), il parle et 3> dit le mot -, mais pour le bien connaître ne faut s’adresser à ses )> pcre et mère, ains en Vhostel de Cluny , ou bien en la maison au 3) collège de Cluny, auquel tous les moynes de l’ordre qui y ont )> estudié ou demeuré, cognoissent Saint-Barthélemy. »

La possession ou du moins la libre disposition de l’Hôtel de Cluny, de i5y4 à 1612, par ou au profit de ces deux compagnons, explique ce qui nous avait paru naturellement fort étrange , lorsque procédant, en 1 833 , à quelques recherches pour donner dans notre première notice au moins des aperçus sur notre nouvelle résidence, nous y trouvâmes des comédiens en plein exercice de leur art à la fin du XVIe siècle. Cette remarque , appliquée aune propriété abbatiale qu’on retrouve plus tard vouée de nouveau à des habitudes religieuses, tirait d’ailleurs de l’importance de celte considération, que sous Henri III les représentations dramatiques ne consistaient plus en mystères, moralités , etc. , mais en productions licencieuses qui motivèrent, sans doute, l’arrêt du parlement du 6 octobre i584, cité par L Estoile , qui contraignit ces créateurs de notre scène à discontinuer leurs jeux de l’Hôtel de Cluny , séance tenante (voir pour les comédiens de ce temps, les mystères , etc., le chap. xxix).

Quoi de plus naturel maintenant que le refuge donné ou plutôt

énergique mais souple n’aurait pas conseillé le guet-à-pens de Blois , il se soit décidé à frapper ce grand coup que vengea avec son injure personnelle la duchesse de Montpensier, en armant , au prix de son déshonneur , dit-on , le bras de Jacques Clément (Mezerai, t. V , p. 25).

L HOTEL EE CL UN Y

üao

vendu aux comédiens par b abbé de cette époque et par son associé en matière d’exploitation industrielle, surtout lorsque L’Estoilenous apprend qu’ alors « la corruption était telle que les farceurs, bouffons, » put. . . et mignons avoient tout crédit près du roi, qui brisoit par » des lettres de jussion les résistances du parlement 1 ».

« Nos galans y voyoient double profit à faire,

» Leur bien premièrement

(par le salaire qu’ils en retiraient) ,

Et puis le mal d’autrui »

(par l’atteinte que leurs comédies portaient aux mœurs ) , « pour ce » qu’elles n’enseignoient que paillardises, » dit l’arrêt du parlement portant interdiction de celles jouées en à l’hôtel de Bourbon. Mais liâtons-nous de réhabiliter notre Hôtel ainsi profané de toutes manières , et de couper court aux imputations encourues par de pareils hôtes , honteux que nous sommes d’avoir à nous occuper de tels piliers de bagne ou d’échafaud, et de nous être rendu peut-être l’écho presque obligé de calomnies dont on voit qu’il reste toujours quelque chose.

Ce qui nous paraît seulement démontré, quelle que soit l’exagération du rôle qu’on prête à dom Claude , c’est l’impossibilité que sous un pareil titulaire , et malgré l’immensité de ses revenus présumés , notre Hôtel ait pu participer à quelques égards de l’éclat

i Des lettres de dom Claude, conservées à la Bibliothèque royale parmi les manuscrits de Bethune et que cite Lenglet du Fresnoi dans l’avertissement dont il a fait précéder la Légende du sieur Devaux, on pourrait conclure que Y abbé de Cluny s’efforça d’expier la conduite du coadjuteur, et que, parvenu à ses fins , gorgé de biens et de pouvoir , il voulut faire prévaloir les idées d’ordre et de conservation. Il faut cependant que même, comme abbé de Cluny, il n’ait pas été toujours exempt de graves reproches , d’après sa lettre du 22 avril 1593, qu’on trouve aux mêmes manuscrits de Bethune (vol. 9135, p. 19), et dans laquelle le cardinal de Pellevé, archevêque de Reims , lui dit : « Le désir qucj’ay que vous mettiez en » place de maintenir en bonne opinion vers notre Saint-Père , singulièrement en ce qui con- » cerne votre ordre. J’ai ouy vent qu’il y en avoit quelques plaintes que je me suis efforcé » d’excuser et d’assoupir. » Remarquons cependant que ce cardinal , qui n’avait quitté Rome , où il séjourna longtemps , que pour venir présider le conseil de la ligue, nageait entièrement dans les eaux de dom Claude, le plus fougueux ligueur connu. Michel Félibien, historien de l’abbaye de St-Denis, procède par réticence à l’égard de dom Claude, dont il ne dit que ces mots ; « Un de ses confrères , religieux de St-Denis , plus estimé que lui , etc.» (pag. 403).

l’hôtel de cluny.

que lui valut même le séjour du dernier cardinal de Lorraine. Renonçons donc désormais à cette splendeur, et dès ce moment même, car le troisième rejeton légitime de cette grande famille que nous allons y introduire, tout illustre qu’il puisse être, ne dut guère contribuer à la faire revivre. La tache imprimée par la résidence du fds naturel de Claude de Lorraine, ne put d’ailleurs que s’accroître par la présence du couple anti-canonique qui va lui succéder et propager dans nos murs la turpitude du père de ce bâtard.

Louis de Lorraine qui, par nomination du roi et par conférence du pape % vint compléter l’emphytéose séculaire passé à la maison de Lorraine pour l’ordre de Cluny, était petit-neveu de notre galant et libéral cardinal Jean, petit-fds du vaillant duc François de Guise , assassiné par Poltrot , et troisième fils de Henri Ier de Lorraine, tué à Blois en i588, le même que nous avons vu partager dans notre Hôtel la faiblesse de son oncle et qui lava cette tache faite à son honneur juvénile dans le sang de tant de huguenots.

« Ludovicus de Lorraine , dit la Gallia christiana, de ce xlix' » abbé, cardinalis de Guise, archiepiscopus Remensis 2 , Claudii « coadjutor , poslulatns est XI aprilis 161 1 , cui successit mense « martis 1613. Simul abbas S. Dionysii in Francia Ursicampi, Dervi » et S. Urbani, etc., defunctus est an. 1631 . »

Ici l’aspect , déjà fort altéré par les spéculations de dom Claude, de notre résidence abbatiale, va sans doute changer encore, car ce n’est plus sous le masque religieux que se manifestera ce nouveau titulaire né pour les plaisirs et les armes 3 , en dépit des combinaisons

' L’ordre de Cluny était depuis longtemps bien déchu lui-même de la position indépendante que s’était vainement efforcé de lui assigner à jamais son fondateur, Guillaume-le- Pieux, en stipulant dans sa charte de donation aux saints apôtres Pierre et Paul « que les « moines réunis à Cluny ne seront soumis ni aux faisceaux de la grandeur royale ni au joug » d’aucune puissance terrestre. » La formule même de l’élection n’existait plus ; car notre Pouillié, qui remonte à ces époques, porte, quant à l’abbé : « Le roi nomme, le pape » confert.

2 L’archevêché de Reims fut, pendant plus d’un siècle, inféodé comme l’ordre de Cluny à la maison de Lorraine , qui dans cet intervalle n’en fut dessaisie que momentanément. A l’époque de la révolution , on montrait cucorc presque comme une relique la magnifique chape avec laquelle le cardinal Charles avait officié au concile de Trente.

3 « Militiam affectabat, dit de lui le président de Gramond ( Histor ., lib. vui, pag. 407),

» impatiens sui , non miles quia cardinalis j non item cardinalis, quia miles erat... indebi-

L HOTEL DE CLUNY

de famille et de vœux impuissans contre une vocation toute mondaine.

Les chroniqueurs posent en fait quen épousant l’Église, ce prélat ne tarda pas à lui donner une rivale dans la maîtresse délaissée de son roi (Henri IV), et qu’un mariage secret, mais formel, scellé par des liens de paternité, l’unissait déjà à la Des Essarts 1 quand il reçut l’investiture de l’abbaye de Cluny., et surtout quand la pourpre vint, trois ans plus tard, en 1 6 1 5 , consacrer sa suprématie sacerdotale.

Moreri, que nous avons sous la main, mais qui n’a fait que copier sur ce point le récit du père Anselme dans son Palais d’honneur (page 441), dit : « Louis de Lorraine, cardinal de Guise, archevêque )> de Rheims , né le 22 janvier 1 5 ^7 5 , mort le 21 juin 1621 , âgé de a 4 6 ans, laissant de Charlotte Des Essarts, son amie 2 , Charles-Louis

» tum certe characteri , quod in Engeriaca obsidione sæpe ferrum in hostem strinxit, im- » memor ecclesiam nescire sanguinem. «

Les liens domestiques et les habitudes martiales de cet abbé ne dépouillèrent cependant pas entièrement alors l’Hôtel de Cluny de son auréole religieuse, d’après ce que nous dirons (pag. 302) du séjour qu’y faisaient à cette époque même les nonces des papes.

1 Cette conjecture deviendra presqu’une certitude si l’on considère que le cardinal Louis laissa cinqenfans et qu’il ne fut que neuf ans abbé de Cluny (de mars 1612 à juin 1621). On doit cependant croire, pour l’honneur des enquêtes du parlement, que rien ne perçait encore de cette délégation royale , lorsque dans le lit de justice, tenu par Louis XIII le 15 mai 1610 , en présence pour ainsi dire du corps d’Henri IV, « il fut fait information de » vie et de mœurs de l’abbé de Saint-Denis, frère de M. de Guise, pourvu de l’archevêché » de Rheims , mais non sacré , afin qu’il pût prendre place au parlement en cette qualité » et non comme abbé commandataire, et avant qu’il prêtât serment comme pair de France •) ( Journal d’Henri IV, tom. IV, pag. 50). »

2 Henri IV, mettant à profit l’intervalle d’indépendance que lui laissa vers 1606 l’éloignement temporaire de la comtesse de Moret , surprise en intrigue d’amour avec le prince de Joinville, s’éprit des charmes de Mlle Des Essarts , et en eut deux filles , dont l’une fut abbesse de Fontevrault. Lorsque la satiété, l’impatience du joug et le désir de retourner à de premières amours eurent brisé ce lien , notre cardinal, friand d’un morceau de roi, obtint la survivance de son maître dans la stricte portée du mot, car l’union secrète de Louis et de Charlotte ne remontait, dit-on, qu’à 1610, quoique la rupture du roi datât de 1608. Sully parle, sous le timbre de cette dernière année, des remerciemens qu’il reçut pour la manière dont il débarrassa le roi de Mlle Des Essarts. « Cette fille, dit-il (tom. VII, pag. 44 de » l’édition de Londres de 1763), commençoità lui être extrêmement à charge parce qu’elle » vouloit prendre sur lui le même ascendant qu’avoient eu toutes ses autres maîtresses. Enn fin, elle parla de se retirer à l’abbaye de Beaumont à des conditions sur lesquelles Henri » envoya souvent Zamet et La Varennc conférer avec moi ; il se donna la peine d’écrire au » président de Motteville sur un office de maître des comptes à Rouen que la demoiselle

1ÜÜ

L HOTEL HE CLUNY

» de Lorraine, évêque de Condom -, Achille de Lorraine, comte de » Romorantin -, Henri, chevalier de Lorraine ; Charlotte, abbesse » de Saint-Pierre-de-Lyon , et Louise de Lorraine , mariée le )> novembre i63g, à Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand-maître » des cérémonies de France (t. III, p. 663).» Ces détails sont confirmés d’ailleurs par le Journal du règne d'Henri IV (t. III, notes p. 4ib, 4i7)> où il est dit : <c que le secret du mariage contracté » par le cardinal, après la mort d’Henri IY , fut révélé par un con- » trat trouvé et passé avec toutes les formalités -, lequel contenait » la cérémonie de la bénédiction nuptiale faite en forme , et la dis- » pense du pape portant permission à ce cardinal de posséder des » bénéfices, nonobstant son mariage 1 . »

Ce serait donc sciemment que le chef de l’Église aurait installé une abbesse dans notre Hôtel et à la tête de l’ordre monastique dont

» lui demandoit , et à Montauban pour avancer les deniers nécessaires pour l’acquérir. Il » fallut encore donner mille écus à cette demoiselle et cinq cents à l’abbaye de Beaumont : « le roi me demanda l’un et l’autre par une lettre du 12 mai; trop heureux d’en être quitte » à si bon marché. » Plus loin (pag. 234), sur 1609, il est en outre question d’une quittance de 3,000 livres dont le roi lit présent à Mlle Des Essarts. »

Notre nouvelle hôtesse, douée d’un tel esprit d’ordre, dut administrer bien économiquement la dépouille de Cluny, qu’il n’était pas plus étrange de voir passer dans ses mains que la réserve (ou revenu) de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés dans celles de la princesse de Conti, lors de l’arrangement pécuniaire conclu à cette époque même (1613) par Bassompierre entre Marie de Médicis et les Guise. Nul doute qu’ici ces riches produits n’aient servi à doter les cinq enfans de Charlotte, qui, malgré leur cachet de bâtardise, qu’on ne put parvenir à effacer, jouirent, comme on le voit, d’une position élevée. Leur mère conserva également ou à peu près son rang en épousant, à la mort du cardinal, Duhallier, frère du maréchal de France, et qui parvint lui-même à cette dignité.

i Le Mercure historique et politique d'avril 1688 (pag.375et376), auquel P. de L’Estoile renvoie, ne constate pas formellement le fait du mariageetde la dispense, et il dit seulement : « Mme la marquise d’Acy , fdle du comte de Romorantin, dispute aujourd’hui la » succession de la maison de Guise, et ce en vertu d’une certaine boîte qui lui a été apportée

» par une personne inconnue , dans laquelle elle a trouvé . (les pièces ci-dessus). De-

» puis cette heureuse découverte, elle a fait ôter la barre quelle porloit sur ses armes pour » marque de sa bâtardise ; mais il est à craindre pour elle qu’elle ne soit obligée de l’y re- « mettre bientôt ; elle a affaire au prince de Condé, qui prétend être le principal héritier de » cette maison, etc. »

La maison de Condé gagna en effet ce procès, et Bayle observe à ce sujet « que les des- » cendans du même prince de Condé, que le duc de Guise, François de Lorraine, tâcha de )) faire périr, sont devenus les héritiers des desccndans de ce duc, et qu’un intervalle d’en- 3» viron cent trente années a suffi pour cela. »

l’iiôtel de clunv.

il conférait la direction-, ce qui, dans les principes du catholicisme, n’eût pas laissé d’être édifiant -, mais à part cette supposition qui consommerait la dégradation de notre Hôtel en y substituant aux enseignemens de paillardises des histrions de dom Claude , les cris de V innocence , autrement les vagissemens des fruits de V amitié d’un ménage abbatial, prouvons qu’aux titres de modèle des époux et de digne chef de famille qu’on ne peut contester à ce dernier cardinal, il s’en créa d'autres non moins inconciliables avec les canons de l’Eglise et les convenances de sa robe , et qui appartenaient moins à son siècle qu’aux temps déjà si loin alors de la chevalerie épiscopale 1 .

i Joinville cite de nombreux exemples de ces prouesses d’évêques : « Odon, évesque de j) Tuscule , lors du débarquement de saint Louis , ne le voult lessier et sailli en la mer, » dont il fu en yaue jusques aux esseles ; et ala l’escu au col et le heaume en la teste et le 33 glaive à la main, etc.

33 Au retour, quand monseigneur Jacques de Castel, évesque de Soissons, vit que nos 3> gens s’en revenoient devers Damiete, ne s’en voult pas revenir en la terre où il estoit né ; 3- ainçois se hasta d’aller avec Dieu, et feri des espérons et assembla aux Turs tout seul qui 33 à leurs espéesl’occistrent. 33

« Un mienprestre, dit ailleurs Joinville, se parti de nostre osttout seul et s’adreça vers 33 les Sarrazins , son Gamboison vestu , son chapel de fer en sa teste, son glaive traînant le 33 fer sous l’essele, pour ce quoies Sarrazins ne l’avisassent pas. Quand il vint près des Sar- 33 razins qui rien ne le prisoient pour ce que il le vesient tout seul, il lança son glaive des- 33 sous s’essele et leur courut sus ; il n’i ot nul des huict qui y meist deffense, ainçois tour- 33 nèrent tous en fuie . »

Ce n’est pas seulement dans les historiens des croisades qu’on pourrait puiser le récit de ces prouesses sacerdotales très communes, très louables même aux yeux de l’Église, vis-àvis des mescréans ; les prélats, dit Montfaucon (t. II, p. 135) ne se «faisant pas scrupule de 33 porter les armes contre les infidèles : 33 l’histoire de nos guerres continentales des XIIIe et XIVe siècles est remplie de faits analogues, étendus même à des époques plus récentes. Depuis Alberon, archevêque de Trêves, qui le premier , dit-on, rangea une armée en bataille en 1148, jusqu’au cardinal de Richelieu , vainqueur de La Rochelle, et qui (selon Pontis) portait la cuirasse et l’épée dans sa campagne de Savoie et au siège de Pignerol, de très nombreux exemples se rencontrent de talens et de courages guerriers cachés sous la mitre , sous la pourpre, et même sous la tiare à laquelle Jules II notamment substitua souvent le casque, comme chez nous à des époques peu distantes les cardinaux de Meudon et Dubellay délaissèrent leur crosse pastorale pour un bâton de commandant. Longtemps avant, Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, en ne faisant usage à Bouvines que de sa masse d' armes comme d’un assomoir, avait trouvé moyen de concilier sa fureur belliqueuse avec l’horreur de l’Église pour l’effusion du sang, subterfuge auquel ne put guère recourir notre abbé sous le régime des arquebusades et des bombardes. Peut-être doit-on à l’effet produit sur les masses par ces faits d’armes du cardinal Louis de Guise l’exaltation guerrière de son successeur Richelieu , pénétré d’ailleurs de la force que tirait un ministre de quel-

294 l’hôtel de cltjny.

Animé de la valeur bouillante qui fermentait en général dans le sang des Guise (l'exception du cardinal Charles confirme la règle), il ne rêvait qu exploits et ne se plaisait , dit M. Weiss, son biographe , « qu’aux exercices qui demandaient de la force et du sang-froid. »

Jugeons-en par line seule circonstance 1 qui fut, de la part de divers historiens , tels que Vittorio Siri ( Memorie recondite , t. V , p. 262, 263), Gramond ( Histoiiarum Galliœ , 1. vm) , etc. , la matière de descriptions parmi lesquelles nous avons choisi le récit de Levassor , historien de Louis XIII, comme plus explicite , et remarquons qu'il s’agit d’un fait de 1621 2 , époque où le poids et l'expé-

ques témoignages de bravoure personnelle. Il avait sous les yeux l’exemple du cardinal Ximenès, non de celui du XIIIe siècle, également archevêque de Tolède, qui guerroya aussi contre les infidèles et combattit en personne à plusieurs batailles, notamment à celle de Talaraca, mais celui du grand ministre de Charles-Quint , régent pendant sa minorité et son absence, et qu’à ce titre Richelieu dut surtout se proposer pour modèle. Il savait que le succès de l’expédition militaire que ce cardinal septuagénaire conduisit lui-même à Oran en 1509 pour purger une tache faite aux armes espagnoles sur le sol africain, son triomphe à Alcara et le noble emploi qu’il fit des riches dépouilles des Maures, raffermirent son influence près de l’astucieux Ferdinand et lui valurent, comme plus tard à Richelieu triomphant , de pouvoir s’appuyer sur le peuple et sur l’armée pour confondre l’orgueil des grands.

Que nous ne sachions pas que depuis lors, sauf les fanfaronades du coadjuteur de Retz et quelques travestissemens secondaires , comme celui du prieur de Vendôme en général, on puisse rien trouver dans notre histoire qui rappelle l’ardeur guerrière et les travaux de castramétation de l’état-major en soutane du cardinal lieutenant de Louis XIII devant La Rochelle et les exploits maritimes de i’amiral archevêque de Bordeaux avec qui Richelieu 11e dédaigna pas de partager les palmes du dieu Mars; il est vrai que ces campagnes faisaient suite aux guerres de religion qui pouvaient jusqu’à un certain point, comme les luttes d’outre-mer , justifier l'intervention armée de l’Église militante « combattant pro aris et » focis. »

' Nous pourrions en citer d’autres, telles que les soins qu’il se donna en 1518, quand, de concert avec le maréchal de Bouillon et le duc d’Epernon, il leva en Champagne, où il avait placé son quartier general dans le château de ses ancêtres (à Joinville), 12,000 hommes de [lied et 3,000 chevaux pour faire diversion en faveur de Marie de Médicis, que Luines le Favori (non encore duc) menaçait, disait-on, d’enlever pour la soumettre à sa politique ( Histoire de Louis XIII, tom. III, l>e part, p. 257). On le retrouve encore, en 1620, « retiré de Paris dans le dessein de brouiller en Champagne pour Marie de Médicis et » tâchant de s’aboucher avec Bassompierre pour le détourner de son devoir, » et par conséquent prenant parti dans la lutte monstrueuse de Louis XIII contre sa mère.

2 L’abbé de Marchés place celte scène dans l’hiver de 1620 ; mais ce doit être une erreur

l’hôtel de cluny. 29iî

rience de quarante-six années devaient avoir calmé, sinon éteint, la fougue de cette ardeur belliqueuse :

« Le cardinal de Guise et Gonzague duc de Nevers (son parent), » plaidoient avec une extrême chaleur, l’un contre F autre, au grand » conseil, pour le prieuré de la Charité , riche bénéfice dépendant » de l’abbaye de Cluny et situé dans le voisinage de Nevers. Le car- » dinal y avoit des prétentions et le duc soutenait que celles de son » fils étaient mieux fondées ; Fanimosité des deux parties paroissoit » si grande , que le roi crut devoir leur défendre de se trouver en- » semble chez leurs juges. Guise , piqué de certains termes que » Gonzague avoit fait mettre dans quelqu’une de ses écritures, cher- » choit les occasions de rencontrer sa partie et de lui faire insulte ; » aiant su que le duc de Nevers étoit chez le rapporteur du procès , » le cardinal s’y en va en habit court et en bottes , avec une épée » sous le bras, qu’il couvroit de son manteau. Le duc de Chevreuse » l’accompagnoit et ils étoient suivis d’un grand nombre de gentils- )) hommes, de pages et de valets. Gonzague avait amené peu de do- » mestiques et quelques gens de robe qui le servoient de leurs » conseils dans cette affaire. Les deux frères entrent brusquement » suivis de leurs gentilshommes et de leurs pages : « Monsieur, dit » le cardinal au duc de Nevers, vous m’avez offensé, je saurai bien » vous en faire repentir. » La menace fut incontinent suivie d’un » souflet-, Gonzague, sans épée, ne put que repousser le cardinal » de la main, ils se seroient peut-être colletés si le duc de Che- » vreuse et les gens de la suite des deux frères n’eussent défendu le » cardinal en mettant l’épée à la main. Nevers, à qui son écuyer avoit » apporté son épée, se contenta de se débarrasser et de dire en se » retirant au cardinal : « Il faut , Monsieur , que vous renonciez à » votre dignité et que vous me fassiez raison. — Je ne suis plus car- » dinal , répliqua fièrement Guise , et j’ai déjà quitté le chapeau 1 ,

qui n’a plus pour excuse les discordances des calendriers, puisque d’après le Mercure , tom. VII, pag. 571, le cardinal se rendit de Vincennes, où il resta peu de temps, à Fontainebleau près du roi Louis XIII, qui ne partit que le 29 avril 1051 pour la campagne de Poitou.

> Le cardinal n’entendait sans doute faire allusion qu’à son travestissement en habit court, qui ne comportait pas de chapeau de cardinal, car Levassor dit (t. IV, p. 56) : « Il mourut » l’été suivant à Saintes, dans la résolution de renvoyer son chapeau rouge ; il voulut, dit- « on, se faire chevalier de Malte. »

e’iiôtel de ceuny.

» je vas de ce pas à la campagne et nous pourrons nous y rencon- » trer, etc. »

On pense qu’entre deux personnages de ce rang une pareille insulte ne devait se laver que dans le sang , aussi y eut-il cartel dans les formes -, mais le cardinal, dit l’historien, « qui avait bonne envie » de se battre , n1 était pas maître de ses actions-, le duc de Guise son » frère et ses autres parens, ne voulurent pas souffrir qu’il renonçât » au chapeau, ni qu’il prît l’épée, de peur qu’il n’allât perdre par w son étourderie plusieurs bons bénéfices qui étoient fort à la bienw séance de la maison de Lorraine. »

« Du Hallier , capitaine des gardes (le même sans doute qui se » constitua l’héritier du cardinal en épousant sa veuve) , eut ordre » du roi d’aller prendre les deux frères à Fontenai et de les amener » à Paris à l’hôtel de Guise ( substitué , comme nous l’avons dit, au » prince de Joinville). Le cardinal, plus propice à manier l'épée » quun bréviaire , faisoit l'enragé. Il voulut se battre à quelque prix » que ce fût. Le duc de Guise , ne sachant plus quelles mesures » prendre pour retenir son frère, pria le roi de le faire conduire » à la Bastille. On l’y garda quelque temps, et sa majesté le fit » transférer ensuite à Vincennes. »

Bref, après de nombreux pourparlers avec le pape sur la violation de la pourpre, l’affaire s’assoupit , le cardinal fut mis en liberté , et sans doute à raison de l’absence du duc de Nevers qui s’était retiré à Mézières, ville dont il était gouverneur , le cardinal Louis n’eut à réparer son offense que quelques mois plus tard , au lit de mort, où l’expression de son repentir s’étendit à sa vie toute entière '.

Cette heure de repentir tardif sonna le 2 1 juin 162 1 , à Saintes, où s’était fait transporter notre cardinal qui , ayant voulu suivre le roi et prendre une part active à la campagne de Poitou, succomba aux fatigues et au paroxisme de son irritation guerrière , enrageant sans doute encore de ne pouvoir terminer sa carrière d’une manière plus digne de son beau nom et de son grand cœur , et surtout de n’avoir pu compléter la moisson de gloire qu’il avait si bien préparée par

r« Aulico luxa et militari licentia traduxerat vilain, » dit Graniond,, Jlist. lib. vin, png. ni. 407.

l’hôtel de clunÿ.

son attaque vigoureuse sur Saint- Jean-d’Angely , assiégé par le roi en personne 1 .

« Le cardinal de Guise, dit le père Chalons dans son Histoire de » France (t. III, p. 3od), mourut, pendant ce siège, d’une fièvre » continue qui lui vint pour avoir fatigué avec excès a la prise de » l’un des faubourg qui fut emporté de force. Ce cardinal s’étoit « toujours trouvé au plus fort de la mêlée , et y avoit donné des » marques d’une valeur qui étoit ordinaire à ceux de sa maison -, » mais qui furent blâmées de la plus grande partie du monde, parce » qu’elles ne convenoient pas à la profession ecclésiastique dans la- » quelle il étoit engagé. »

Avec ce noble abbé, dont l’organisation spéciale et les brillans faits d’armes peuvent peut-être excuser les faiblesses, finit le règne de la maison de Lorraine sur l’ordre dcCluny, et par conséquent dans nos murs, où nous retrouverions sans doute encore de notables personnages , mais sans oser y garantir leur résidence plus ou moins prolongée , présumable seulement d’après le droit que leur donnait leur qualité d’abbé de Cluny.

Tel fut, par exemple, cet évêque de Luçon dont on vit poindre la faveur au moment même où notre dernier abbé armait contre le

i L'historien assez exact de l'abbaye de St-Denis , Michel Félibien, ne s’est occupé de Louis de Guise que comme abbé de ce monastère , et c’est à ce litre qu’il lui reproche de n’avoir pris aucune part au différend qui s’éleva entre Marie de Médicis et les religieux de l’Abbaye, qui s’opposèrent, en 1621, « à l’enlèvement des marbres que Catherine de « Médicis avait fait venir d’Italie pour le mausolée d’Henri II et de sa postérité, dont » l’ouvrage n’étoitpas encore achevé. » (Y. note F.) « II estoit pour lors , dit-il, trop oc- » cupé d’autres affaires, et voulut suivre le roi contre les huguenots, et S. M. ayant fait » le siège de St- Jean-d’Angely , le cardinal fut des premiers à l’attaque du faubourg de ). Taillebourg , en quoi l’on peut dire qu’il suivit plutôt l’ardeur de son courage et la géné- » rosité naturelle à ceux de sa maison que l’esprit et les règles de son état , bien que plu- )> sieurs l’excusassent sur d’autres exemples semblables. » Nous aimons à reconnaître que ces préoccupations militaires n’excluaient pas chez Louis de Guise les sentimens conservateurs, puisque, selon le même historien, ce fut lui qui lit exécuter pour l’abbaye de St-Denis « des armoires destinées au classement des archives où vinrent se ranger en bon » ordre des titres qui étoient cy-devant sur le pavé, exposés à la poussière et même souvent » à la pluye. » Lorsqu’on voit à des époques tranquilles les archives d’une abbaye aussi importante, aussi riche que celle de St-Denis, exposées à de semblables détériorations, il faut bénir le ciel d’avoir sauvé le peu qui nous en reste.

298 l’hôtel de cldny.

favoritisme, dans la lutte de Louis XIII avec sa mère % et qui, partie dans ce grand débat, devint bientôt lui-même bien plus qu’un favori. Certes, le séjour de cet habile négociateur de litiges royaux résolus selon sa convenance personnelle ou les intérêts de son ambition, qui déjoua par des moy ens tour à tour astucieux ou énergiques la stratégie des ducs d’Epernon , de Longueville, de Vendôme et autres, étudiée par lui dans leurs camps , de cette grande figure historique dont le haut renom s’exprime par ce seul mot, Richelieu , ne pourrait que donner un immense relief à notre résidence, s’il nous était permis d’y évoquer l’ombre de ce puissant génie qui, selon l’expression de Montesquieu , « ne laissa le second rôle à son roi , en » France, que pour lui faire jouer le premier à l’étranger », et qui, tout en réglant les destins de l’Europe , raffermit la sécurité intérieure delà France par des mesures souvent bien rigoureuses, mais par fois aussi « nécessaires au bien publique 2 ».

Aussi , dans l’impatience de nous prévaloir de cette grande illus-

i Richelieu commença sa grande carrière politique en jouant un double rôle dans les incidens de la nouvelle ligue du bien public qu’organisa en 16201a veuve d’Henri IV, « sous » le prétexte spécieux d’obtenir le soulagement du peuple et la réformation de l’état, » dont il n’eût tenu qu’à cette princesse de s’occuper à moins de frais et plus efficacement pendant la minorité de Louis XIII. La France était , comme on le sait , divisée en deux camps , celui de la reine-mère et celui du roi, ou plutôt du duc de Luines son favori : Richelieu, alors évêque de Luçon, et qui s’était ménagé la faveur de Marie de Médicis en la traitant dans sa harangue de clôture des états- généraux de 1614, d e mère du royaume, se trouvait déjà assez avant dans les intérêts de cette princesse pour avoir été nommé chef de son conseil et surintendant de sa maison ; aussi avait-il encouru plusieurs fois la disgrâce du roi, parce que, dit l’histoire, « les vieux ministres et Luines lui-même se défièrent toujours » de cet esprit souple et artificieux , qui remuoitciel et terre pour arriver au cardinalat. » Ce fut alors que, selon Levassor (t. III, p. 611 , 612), « désespérant de ruiner le duc de » Luines , Richelieu voulut s’accommoder avec lui. Il conduisit les choses avec tant de dex- » térité que le roi et le duc de Luines lui furent redevables delà dissipation subite et inespé-

rée du parti de Marie de Médicis, qu’il leur livra le plus à propos du monde. » Ce ne furent encore que les préludes de ses procédés pour celle dont la haute confiance avait préparé celte élévation qu’elle paya si cher.

^ On pourrait se convaincre par le parallèle du nombre et du rang des victimes politiques des cardinaux de Lorraine (Charles) et de Richelieu , que ce dernier prélat l’emporta de beaucoup en mesure de violence et de sévérité outrée sur son devancier, bien autrement flétri cependant sous ce rapport dans l’histoire. C’est que Richelieu, bien plus habile et bien plus profond politique que son modèle , sut toujours frapper à propos et sacrifier indistinctement, au besoin de paraître juste , ses amis comme ses ennemis, tandis que la

l’hôtel de cluny.

tratioû au moins nominale, n’irons-nous pas nous enquérir des traces qu’a pu y laisser l’abbé Jacques de Veny d’Arbouze, malgré sa haute noblesse auvergnate, bien pale devant celle que sut faire à sa famille Armand-Jean Duplessis, qui débuta dans F ordre de Cluny, en 1627, comme coadjuteur de cet abbé d’Arbouze qu’il remplaça, en i635, pour céder par sa mort, en 1642, ce poste devenu pour lui secondaire, au prince de Gonti, Armand de Bourbon, abbé de Saint-Denis, qui l’occupa jusqu’en i654-

Il en serait de même des souvenirs laissés par un autre ministreroi, par ce Jules Mazarini, cardinal de Mazarin , qui, grandi par d’autres voies 1 , plus cauteleux comme aussi moins rigide, plus souple

partialité religieuse influait toujours trop évidemment sur les mesures analogues du cardinal de Lorraine.

Ce fut ainsi que le ministre de Louis XIII sacrifia Saint-Preuil son ami au désir de se montrer inflexible ; que , par d’habiles concessions , il sut impunément venger à la fois ses griefs et ceux du trône par lesupplice sirapproché de deux maréchaux, dont l’un se prévalut vainement de ses étroites relations avec le cardinal. La tête de Montmorency, pris en état flagrant de rébellion dans la cause de Gaston , vint racheter le soupçon de haine personnelle qu’eût emporté, sans ce témoignage d'impartialité, le supplice de Marillac, ennemi déclaré du cardinal, de même qu’en brisant dans Cinq-Mars , complice des vœux secrets du prince et de toute sa cour, le favori royal qu’il avait pris soin de créer lui-même, il sembla ne punir qu'à regret une félonie nationale là où son intérêt seul était en jeu. Etaitce d’ailleurs un ambitieux que ce ministre toujours prêt , disait-il , à céder le pouvoir à de plus habiles , implorant même pour le quitter , alors surtout qu’une tourmente politique rendait impérieux le besoin d’un si grand pilote? Et comment imputer à sa haine, au ressentiment de ses longues injures les persécutions exercées contre le frère et la mère du souverain , éloignés , grâce à d’adroites suggestions , par un exil volontaire, quand le cardinal-roi se récusait, en apparence du moins, dans ce conseil qui contraignit la veuve d’Henri IV, la mère d’un roi et de deux reines, à mourir misérable à cent lieues de son fils ?

■ Voltaire, d’un de ces coups de pinceau qui n’appartiennent qu’aux grands maîtres, a fait en quelques vers , comme poète et comme historien , le portrait et le parallèle de ces deux grands abbés de Cluny :

« Richelieu, Mazarin, ministres immortels,

« Jusqu’au trône élevés de l’ombre des autels,

» Enfans de la fortune et de la politique,

» Marchèrent à grands pas au pouvoir despotique r » Richelieu, grand, sublime , implacable ennemi,

» Mazarin, souple, adroit et dangereux ami ;

» L’un fuyant avec art et cédant à l’orage ;

» L’autre aux flots irrites opposant son courage.

» Tous deux haïs du peuple et tous deux admirés. »

(Henriade , chant Vil.)

ÔOO l’hutel de clunï.

mais non moins ferme, tint aussi le timon à travers mille écueils, et ne céda au courant que pour mieux regagner le port-, car réduit, comme Richelieu, à supporter seul le fardeau de la couronne, plus lourd peutêtre encore pour le tuteur du jeune et impatient Louis XIV que pour le ministre absolu des volontés du débile Louis XIII , Mazarin ne dédaigna pas, dans sa prévoyance italienne, et quoique depuis longtemps ministre tout puissant, en 1 654 , de se porter héritier du prince de Conti, et de redescendre au rang de simple abbé de notre riche monastère.

Mais quelque désir que nous ayons de voir planer ces deux grandes ombres dans notre enceinte, nous devons convenir qu’à raison surtout des époques de leur prise de possession de l’abbaye de Cluny, dont ils s’investirent eux-mêmes dans la période de leur toute-puissance , leur existence déjà si agitée, le soin de veiller incessamment près du tronc et aussi le luxe de leur époque si discordant avec celui de Jacques d’Amboise 1 , auraient suffi pour leur interdire , sinon l’accès, du moins la résidence de leur hôtel abbatial.

Ce n’est pas que Richelieu, chargé de la direction de l’ordre de Cluny, au moment même ( i535) où visant à une gloire durable , il fondait l’académie et donnait la vie aux œuvres de saint Louis et de François Ier, en reconstituant l’imprimerie royale et en construisant la Sorbonne, n’ait eu, par la visite de ces derniers travaux, de

i Non seulement l’art alors avait déjà changé d’aspect et de but, dépouillé la grâce pour l’éclat , l’élégance des profils pour le contourné, et le mérite intrinsèque du travail pour la valeur matérielle et pour cette splendeur aure'e que vint accroître encore l’influence du soleil de Louis XIV ; mais le luxe d’habitation des grands était devenu tout autre que sous les règnes antérieurs. — Richelieu , à qui ses immenses ressources comme général des trois premiers ordres monastiques , permettait d’élever annuellement sa dépense , malgré le soin qu’il prenait lui-même de la régler hebdomadairement, au-delà de quatre millions (plus qu’une liste civile de nos jours), se serait-il contenté d’une habitation aussi modeste et d’un effet aussi froid sur les masses que notre Ilôtel déjà entaché de vétusté ? Le splendide palais cardinal qu’il s’éleva et qu’il légua au roi avec un million et demi en espèces , suffisait à peine, quoique des plus somptueux à tous égards, au déploiement d’un luxe qui excita, dit-on, l’envie de Louis XIII, trop humble envers son ministre pour en agir comme fit depuis Louis XIV avec Fouquet. Le cardinal semblait d’ailleurs tout rapporter àsesmaîtres, en réservant, par exemple, des appartenions dignes des plus belles résidences royales, dans le château qu'il lit construire à Richelieu, pour elfacer la trace delà demeure de ses ancêtres (voir les plans, profils et élévations que nous a laissés^ l’architecte Jean Marot du magnifique château de Jtichelieu, en 23 feuilles grand inf >).

L HOTEL D£ (JLC'NV.

fréquentes occasions de s’arrêter dans son manoir d’abbé, assez souvent et assez longtemps, sans doute, pour justifier notre évocation et consacrer le grand souvenir que nous exploitons à défaut d’autres témoignages-, que Mazarin, si soigneux de ses intérêts de fortune et de famille , ait pû négliger le droit que lui donnait sa qualité d’abbé de Cluny , de disposer de tout ou partie de cet Hôtel en faveur de quelques-uns des siens, et que tous deux n’aient dû, à maintes reprises, visiter leur Hôtel, soit incidemment, en venant, selon le devoir inhérent à leur titre, surveiller les études de leur collège si voisin de notre résidence -, soit directement , pour présider les chapitres généraux où se débattaient de graves intérêts étendus à toute la chrétienté 2.

D’autres relations encore , ne fût-ce que de pure courtoisie , du-

i Quoique M. Prosper Lorain, dans un bel ouvrage (Essai historique sur l'abbaye de Cluny) qui a paru trop récemment, dans la Revue des ducs de Bourgogne, pour que nous ayons pu le mettre à profit autrement que dans ces dernières notes, ait posé en fait « que la réforme tua l’ordre de Cluny, » nous pouvons administrer la preuve de la surexistence pour cette abbaye de ressources dignes , comme on voit, d’exciter la convoitise personnelle des dispensateurs directs des largesses royales. Sans doute cette abbaye n’en était plus au temps où l’Orient, soumis par les ardens missionnaires de son ordre aux statuts de saint Benoît, lui versait les tributs recueillis par les monastères du Mont-Thabor, de la vallée de Josaphat et des faubourgs de Constantinople ; sans doute aussi le grand dissentiment religieux du XVIe siècle, la convulsion luthérienne, en arrachant à son obédience les nombreux établissemens d’Angleterre , d’Écosse , d’Allemagne , de Suisse , etc. , avait de beaucoup amoindri son influence et ses ressources, bien réduites d’ailleurs par les dévastations, pillage du trésor, etc., auxquels furent en proie à diverses reprises, de la part des huguenots, les diverses maisons de l’ordre et de l'abbaye elle-même, toujours gênée dans les époques de sa plus grande prospérité apparente, si l’on en jugeait par ses emprunts sur reliques au temps même de la visite de saint Louis ; mais les détails que nous trouvons dans un exemplaire imprimé en 1648 (six ans après la mort de Richelieu), du Pouillé, général du diocèse de Mâcon, suffiront pour faire apprécier les beaux restes de cette splendeur déchue. D’après ce relevé, les abbayes, prieurés, décanats, chapelles, etc., médiats et immédiats de l’église de Cluny , formaient encore à cette époque un ensemble d’environ huit cents fondations, comprenant un personnel immense et dont l’administration se compliquait souvent de la division d'intérêts résultant du partage de legs ou donations immeubles entre l’ordre et le clergé diocésain. De là, nécessité d’une grande impulsion centrale pour le jeu des rouages de cette immense machine , tant sous le rapport du mouvement administratif que pour l’application uniforme des règles de la discipline religieuse ou personnelle. Or, cette impulsion partait nécessairement de l’abbaye chef d’ordre, et pour les cas graves, du lieu où résidait habituellement dans les XVIe etX’VII6 siècles l’abbé titulaire, c’est-à-dire de Paris, qui, dans son diocèse assez restreint, renfermait un grand nombre de prieurés et

l’hôtel DE CLUNY.

rent résulter pour ces grands ministres, relevant d'ailleurs du Saint- Siège, de l'occupation partielle, à ces époques, de l’Hôtel de Cluny, par les nonces du pape leurs égaux en rang et en dignité, comme le prouve la magnificence des obsèques de ces prélats, décrits par Sauvai (liv. yii, p. 98 et 99).

Rien ne précise l’époque où commença cette occupation -, mais on ne peut admettre sa simultanéité avec le séjour des bateleurs auxquels la cupidité de dom Claude livra cette résidence , et qu’un arrêt de 1 584 ne tarda pas à en exclure. Cette supposition, toute de convenance , s’appuie d’ailleurs de ce que dit Sauvai ( loco citato ) : « Que » l’évêque deRimini, venu en France comme légat du pape, mourut )> à X hôtel de Sens, le 27 août 1 583 , » et qu’un autre nonce, mort en 1587, fut enterré dans l’église des Célestins, voisine du même hôtel de Sens; mais le fait du séjour des nonces à l’Hôtel de Cluny est bien constaté par ce passage de la Diplomatique de Mabillon (tit. iv, p. 4°8) : « Hinc vico (quem modo Mathurinorum dicimus) Ther- » marum nomen, quia eo sita loco erant, ubi nunc visuntur Clunia- » censes ædes in quibus apostolici nuntii , sive oratores 1 degere » consueverant. » Il est en outre démontré que cette affectation remontait au moins à Henri IV , par cette circonstance rappelée dans

établissemens de cet ordre, tels que celui de Saint-Martin-des-Champs , auquel se rattachaient plus de quatre-vingts prébendes, cures, chapelles, etc. (voir d’ailleurs la note B).

Richelieu et Mazarin ne purent donc s'exonérer entièrement des devoirs que leur imposait leur titre d’abbé de Cluny, ne fût-ce que pour mieux assurer l’exploitation des avantages qu’il ne négligeaient pas d’en retirer.

i Nous avions d’abord pensé que ce mot oratores, appliqué à d’anciens hôtes de l’Hôtel de Cluny, sans détermination d’époque de leur séjour, pouvait offrir une variante sur la pensée qu’eut Rabelais en choisissant ce séjour pour le logement du grand orateur mimique Thaumaste ; mais rien dans nos recherches ultérieures n’est venu donner une consistance suffisante à ce nouveau sujet d’argumentation.

D'après la citation que fait Piganiol « d’un historien moderne fort connu, » ce serait surtout à partir de 1601 que les nonces des papes auraient souvent demeuré à l’Hôtel de Cluny. Cette maison, ajoute ce descripteur de Paris , « leur convenoit beaucoup par rapport à son » voisinage de la Sorbonne, dont elle les mettoit à portée de favoriser ou de traverser les » assemblées de la faculté de théologie qui s’y faisoient. »

Ne serait-ce pas là, comme nous l’avons insinué, le commentaire le plus simple de l’arrière-pensée de maître François, sous ce rapport surtout que le choix de l’Hôtel de Cluny tenait à son voisinage de la Sorbonne, et au désir qu’avait également ce facétieux docteur de traverser les assemblées de théologie.

l’hotel UE cluny. 505

Félibien et Lobineau (liv. xxv , p. 1283 - 1284), « que le nonce » Robert Ubaklin y demeurait en 1610, u lors de l’arrivée des Carmes déchaussés envoyés, par le pape Paul Y, et qui apprirent en route le parricide de Ravaillac.

L’expression consuevercint , employée par Mabillon, dont la Diplomatique fut publiée en 1681 , indique qu’alors et depuis quelque temps, sans doute, la légation pontificale avait déserté notre Hôtel, peut-être déjà réduit, vers ce temps, par des calculs tout positifs des abbés de Cluny , à l’état de propriété productive, livrée aux aménagemens de la plèbe , et qui, dans ce cas, aurait été dépouillé depuis cent cinquante ans de son charme d’unité, de son prestige religieux.

Il n’avait pas dépendu de nous d’étendre cette auréole et d’en rendre les derniers scintillemens dignes de son plus grand éclat, en abritant sous nos voûtes les saintes sœurs de Port-Royal-des-Champs et leur céleste mère Angélique Arnauld ( voir Notice sur l’Hôtel clc Cluny , p. 24 5 etc.), lors de la translation à Paris, en 162g, d’une partie de ce célèbre monastère 1 ; mais il nous faut , à notre grand

> La translation au faubourg Saint-Jacques de Paris « de l’abbaye de Nostre-Dame- » du Port-Royal, ordre de Cisteaux, ci-devant située à six lieues de Paris, » fut régularisée par une charte de Louis XIII du 15 janvier 1629, donnée par Félibien dans ses Preuves (tom. IV, pag. 88). Négociée depuis 1624 , mais rencontrant mille obstacles dans les prétentions du clergé diocésain , elle fut déterminée par l'acquisition que fit Mme Arnaud, mère de cinq religieuses de ce couvent (dont l’abbesse Angélique et sa coadjutrice Catherine) , « d’une maison grande et ayant un assez vaste enclos, le tout nommé l’Hôtel deClagnyet non de Clugny ( Mémoires historiques sur Port-Royal, tom. II, p. 224). Au lieu d’emprunter, comme on le supposait, un asile temporaire à nos murs , ces saintes sœurs fondèrent immédiatement à l’I-Iôtel de Clagny un monastère, qui prit bientôt une grande importance des largesses royales et seigneuriales dont il fut comblé ( voir Piganiol, tom. VII, pag. 257). Ainsi l’ostentation des grands vint en aide’à la charité pieuse, et féconda les ressources de ces anges de dévouement , étrangers à tous besoins personnels. Il faut lire pour s’en convaincre le tableau que trace l’historien de cette abbaye de l’accueil plein de charmes que les pauvres sœurs de Port-Royal , dénuées de tout et déjà entassées dans une habitation exiguë et malsaine, firent en 1623, à l’énorme migration de vingt-et-une religieuses de Maubuisson; de la joie qu elles ressentirent en voyant ces sœurs quitter les pompes de l’abbaye royale pour venir se ranger sous la règle austère de la mère Angélique, avec la seule condition « d’obtenir du pain et quelques fruits. » Tableau que termine cette réflexion (tom. II, pag. 163) : «Cette maison si commode et si petite devint tout-à-coup large par » l’étendue de la charité de celles qui vouloient bien être incommodées pour soulager les » autres. »

J. HOTEL DE CLU.N'Y,

regret et presque à notre honte, renoncer aujourd’hui à cette douce illusion puisée de confiance dans Dulaure, Sauvai, etc. *.

Ce qui n’avait aucune gravité dans un opuscule sans portée, sorte de catalogue rédigé en toute hâte en i833, lors de l’installation de notre collection à l’Hôtel de Cluny, en eût acquis dans une publication comme celle-ci ; aussi n’avons-nous pas cru devoir continuer à croire sur parole nos historiens de Paris , et bien avons-nous fait , puisqu’ ici nous pouvons encore nous rectifier nous-même et combattre une tradition séduisante , mais trompeuse, qui n’a tenu sans doute qu’à la conformation vicieuse d’un a dans le titre manuscrit où Sauvai a lu Clugny au lieu de Clagny.

Nous ne devons donc plus voir dans la célèbre réformatrice de tant d’autres maisons religieuses , la source intarissable de pureté, dont le passage, meme temporaire, aurait lavé les souillures de l’Hôtel abbatial, effacé les taches d’ignominie imprimées à ses murs-, ni

i Dulaure, parlant du couvent du Port-Royal (tom. Ht, pag. 383, 384, édit, de Fume), dit : u L'insalubrité du lieu de cette abbaye (Port-Royal-des-Champs) fut cause de sa » translation à Paris. Les religieuses s'y établirent le 28 mai 1625 dans un emplacement v acquis par l’abbesse, composé de bâtimens et de jardins, et nommés la maison de Clugny « (ortographe ancienne du nom de l’ordre dont relevait l’hôtel que nous décrivons). »

Nous ne nous serions peut-être pas reposé, même pour cette citation toute matérielle, sur l’autorité de Dulaure , que nous avions souvent tenue pour suspecte et contestée quelquefois lui vivant et en sa présence, si ce que dit Sauvai (liv. iv, tom. I, pag. 425) de l’église du couvent du Port-Royal, « fondée par la reine-mère, Marie de Médicis, et qui fut construite )> par Lepautre en 1625 sur la place de l’IIôtel de Clugny, » eût été présent à notre esprit ; nous y aurions vu la source de l’erreur de Dulaure et nous serions garanti de la nôtre ; car il est évident que , pressé de faire de l’histoire à tout prix, Dulaure aura relevé dans Sauvai le mot de Clugny pour l’idée qu'il lui présentait dans son application à notre Hôtel , sans se rendre compte de l’absurdité résultant de l'intervention de Marie de Médicis et de Lepautre, même dans la moindre partie de nos constructions.

Il y a dans ce que dit Sauvai à ce sujet une particularité que nous relevons. Dans l’église du XVIe siècle bâtie par Lepautre, on avait adopté les dispositions en usage dans les églises primitives pour le ciborium qui se trouvait, comme encore en quelques églises d’Italie, suspendu à une crosse de bronze doré au-dessus de l’autel , de manière à pouvoir être descendu sans bruit.

Piganiol nous apprend aussi que les stalles, sculptées avec beaucoup de soin et de goût dans l’église de Port-Royal-des-Champs , portaient la devise d’Henri II , comme ayant été exécutées par ordre de ce prince. Lors de la destruction de cette église en 1709, ces stalles furent replacées dans l’église des Bernardins de Paris. La devise royale qu’elles portaient les aura fait condamner au feu dans nos époques de délire.

L HOTEL 1)E CLUNY

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