‹ Les arts au Moyen Age (volume 3)Chapitre 33 sur 41 · SOS · texte numérisé non relu

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nous abuser, comme nous l’avons fait, en évoquant dans notre chapelle le chœur d’anges et les pieux recueillemens de ces austères mais gracieuses cénobites. Aux contemplations religieuses vont se substituer celles purement matérielles delà voûte azurée , aux extases mystiques, l’apparition des comètes. Les spéculations de la foi feront place à d’autres moins idéales, et les pures abnégations d’intérêts mondains vont disparaître devant le calcul intégral ou les stipulations de la cupidité : et ce séjour, perdant entièrement sa noble et pompeuse unité , va se trouver brusquement livré aux explorations de mondes chimériques et aux exploitations du monde réel par voies judiciaires ou commerciales, grâce à la dévorante activité des procureurs, imprimeurs, libraires, docteurs, qu’on trouve instrumentant à l’envi sous nos voûtes, à partir surtout de la deuxième moitié du XVIIIe siècle, terme de nos recherches de bail en bail pour constater la déchéance ou si l’on veut l’illustration bourgeoise et scientifique de ce noble manoir.

C’est d’abord sous l’aspect d’un antre de chicane qu’il nous apparaît en 1708, par l’occupation du procureur Louis Formé, auquel vient bientôt se joindre, en 1666, un autre procureur , Casteron , exploitant son local à économie , si l’on en juge par cette clause de son bail : « la chapelle séparée en deux pour former deux petites » chambres. »

La mention dans un bail de même époque « du jardin auquel on » monte par l’escalier de la salle par bas et de Y observatoire non « compris dans la location, » ne peut s’appliquer qu'à la terrasse plantée qui couvrait encore en 1818 la grande salle des Thermes, puisque la voûte de la petite salle (n° 8 du plan) était détruite depuis 17.87 -, elle prouve en même temps que l’usage auquel l’astronome Dclisle % à son retour de Russie en 1747? avait soumis la tour octo-

1 Quatre frères Delisle , fils d’un géographe célèbre, Claude Delisle, se distinguèrent dans les sciences dès les premières années du dernier siècle. L’aîné , Guillaume, premier géographe du roi, était parvenu dès son jeune âge (ving-cinq ans) à changer en l'améliorant tout notre vieux système de géographie, encore perfectionné depuis par d’Anville ; le deuxième, Simon-Claude se livra particulièrement à l’histoire ; et les deux autres, Joseph-Nicolas et Louis , à l’astronomie. C’est au troisième que nous avons particulièrement affaire. Né astronome , pour ainsi dire, le besoin de se rendre compte des causes d’une éclipse de soleil le voua en 1706, à l’âge de dix-huit üns, à des études dans lesquelles les

l’hôtel de clüny.

gone était dès lors bien constaté par sa dénomination d’ observatoire. Ainsi s’expliquent les facilités qu’eut Lalande % dans son jeune âge,

ressources de son esprit suppléèrent aux notions astronomiques et lui obtinrent des solutions que vinrent confirmer la science et les démonstrations mathématiques. Huit ans plus tard l'académie des sciences l’avait reçu dans son sein. En possession depuis 1712 du dôme du Luxembourg, où il se livrait à des travaux positifs, qu’il délaissa quelque temps pour aider Boulainvilliers dans ses calculs d’astrologie judiciaire, il céda, en 1725, aux instances itératives du czar Pierre et de Catherine ; et après un voyage en Angleterre, qui lui valut l’accueil le plus gracieux de Newton et d’Halley , il partit pour fonder en Russie une école d’astronomie , qui prospéra vingt-deux ans sous sa direction. L’emploi que fit Delisle en grandes expériences des roubles de la czarine le réduisit, à son retour, en 1747, aux conditions de fortune du point de départ. Heureux, malgré ses distinctions comme membre des principales académies de l’Europe, de reprendre ses travaux à Paris, il y fonda son observatoire à l’Hôtel de Cluny, dont la solide construction offrait toute garantie contre les déviations des instrumens. Ce fut vers cette époque que Lalande, né en 1732, et par conséquent âgé de quinze à seize ans, fut conduit par l’oisiveté peut-être et surtout par le voisinage de l’étude de son patron le procureur, à hanter le laboratoire de l’astronome , et prit goût incidemment à des travaux qui l’illustrèrent ; et que Messier, pauvre orphelin délaissé de tous , mais recueilli vers 1751 par Delisle, dont il copiait d’abord les manuscrits et les cartes, s’ouvrit aussi par les leçons de ce maître la carrière qu’il parcourut avec tant de succès et d’honneur.

Gloire donc à notre Hôtel d’avoir pour ainsi dire servi de berceau à notre science astronomique, devenue si transcendante depuis lors ; et honneur à l’hôte savant et modeste qui le dota de cette illustration et qui se complut à s’y créer des rivaux comme Messier et Lalande.

' Pour être impartial envers Lalande, qui se montra plus avide d 'effet contemporain que de gloire posthume , il nous faudrait, à nous, qui ne sommes pas encore pour lui cette postérité qui jugera ses œuvres et ses actes , oublier nos souvenirs de jeunesse nécessairement entachés de préventions , repousser de notre mémoire le tableau presque hideux de cet être disgracié, professant sur la voie publique l’aveugle athéisme et l'astronomie qui tend à le confondre , et captivant dans nos salons l’oreille de nos beautés les plus dédaigneuses par ses leçons de cynisme et de polyphagie étendues aux araignées et aux chenilles; nous ne devrions consulter Delambre, son élève et son ami ( Éloge de Lalande , Moniteur des 10 et 11 janvier 1808), qu’en ce qui tient à l’appréciation de ses travaux astronomiques et ne tenir aucun compte du panégyrique commandé par Lalande lui-même à madame Constance Pipelet , depuis princesse de Salm ( Magasin encyclopédique , t. LXXXVI, p. 288 et suiv.), pour la plus grande gloire de l’Athénée des arts, sorte d’institut au petit pied , de sanctuaire de demi-dieux de l’un et de l’autre sexe , chargés tour à tour du rôle de thuriféraire , et théâtre habituel des leçons de toute nature de Lalande , si avide de gloire journalière.

Essayons cependant d’être juste envers lui. Quoique sa carrière d'astronome , si bien remplie par quarante-six ans de professorat et par divers voyages faits dans l’intérêt de la science, n’ait pas laissé, dit-on, de traces bien utiles, sa méthode de calcul étant abandonnée depuis longtemps , à défaut de cette portée intellectuelle qui place en si haut rang

l’hôtel de clunv.

de mener de front , presque sans déplacement , dans notre Hôtel

les Newton, les Euler, les Laplace , les Lagrange et leur dignes successeurs jusqu'à nos jours, on doit reconnaître que Lalande contribua beaucoup à populariser , sinon à étendre, les connaissances astronomiques.

Célèbre, dès l’âge de dix-huit ans, par la circonstance qui le substitua à Lemonnier, pour aller étudier à Berlin la parallaxe ou distance de la lune à la terre, de concert avec Lacaille parti pour le cap de Bonne-Espérance, il s’attacha de bonne heure à propager son enseignement, y trouvant le double but de manifester son dévouement à la science et d’en recueillir le fruit par l’éclat que jetait sur ses travaux l’ardeur habituelle des élèves à rehausser la gloire de leur maître ; aussi n’épargnait-il rien pour en accroître le nombre, en offrant à tout venant les leçons propres à faciliter leurs études. On lui doit aussi cette justice, qu’il se montra toujours serviable et désintéressé, et qu’il fit preuve, dans nos troubles, d’une courage civil bien plus rare que la bravoure impétueuse et souvent accidentelle. Les prix qu’il fonda , les encouragemens qu’il prodigua, dès l’époque de son retour de Prusse, font foi de sa générosité; et les éloges de Bailly, de Lavoisier, prononcés publiquement à la face de leurs assassins encore puissans , témoigneront toujours d'une noble abnégation de soi-mème, bien mieux prouvée encore par sa conduite avec Dupont de Nemours, au 10 avril 1792, et par les dangers qu’il courut, en recueillant, lui athée, des prêtres échappés au massacre des Carmes. Aussi, n’hésiterions-nous pas à sacrifier ici d’autres souvenirs qui, sans rien enlever à ces faits héroïques, leur opposent quelques bizarres contrastes , s’il ne nous était démontré que ce maniaque de célébrité quelconque ne nous saurait, lui vivant, aucun gré de notre réserve. Poursuivons donc , dans l’intérêt de sa gloire, comme il lui plaisait de l’entendre.

On attribua généralement aux impressions qu’il reçut à Berlin, dans la société intime des philosophes du roi de Prusse, Voltaire, d’Argens, Maupertuis, Algarotti, LaMettrie, etc., ses dispositions à l’athéisme , si contrastantes avec ses premiers penchans pour la robe de jésuite; mais, sans nier cette influence, on doit reconnaître, par les inconséquences même de Lalande en cette matière, comme en plusieurs autres , qu’il dut entrer plus de fanfaronnade que de conviction dans le choix de rôle d’athée qu’il n’adopta peut-être que par position, et pour donner un démenti d’autant plus éclatant au psalmiste , en prouvant que u l’étude des cieux ne lui avait pas raconté la gloire de Dieu ». Petit esprit, gonflé d’orgueil par ses triomphes précoces, il s’enflait encore, se hissait sur les pointes, pour égaler en grosseur, en hauteur le géant dominateur de l’époque , écrivant comme lui, mais autrement, sur tous sujets, depuis la politique jusqu'à la musique, et depuis la poésie jusqu’à la métallurgie. Il poussa même le génie de l imitation jusqu’à se donner également une Uranie, qu’il nomma également Belle et Bonne, en dépit des témoignages contraires; mais vaincu dans ce concours où le talent et la grâce étaient d’un côté, la nullité relative et la prétention de l’autre, il voulut du moins atteindre son rival sur un point, en le dépassant : il but toute honte , se posa en athée et proclama le culte du néant. Qu’étaient dès lors près de lui, sous ce rapport, Diderot, d’Holbach et Voltaire lui-même , qu’un reste de pudeur et de convenance sociale réduisait à ne soulever le masque que pour tracassér sournoisement l’infâme P L’effet ne répondit cependant pas à cet espoir : on s'indigna plutôt qu’on ne s’émerveilla de voir ce hideux singe, qui certes, comme on l’a dit, n’élait pas fait à l'image de Dieu , nier l’ouvrier devant l’ouvrage , et du haut de sa chaire astronomique.

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