ÔOU
L HOTEL DE CLUNY
même , l’étude des lois chez son procureur ( prédécesseur des deux autres, puisqu’il s’agit pour ce savant d'une époque antérieure à 1 55o),
et en présence de cette mécanique céleste dont il avait si longtemps étudié les ressorts et dont il démontrait la marche invariable, par ses prévisions mêmes, détrôner le créateur intelligent pour diviniser le cahos. Assez de contradictions s’étaient d’ailleurs manifestées dans l’expression de ses convictions , pour qu’on pût opposer à sa doctrine du jour celle de la veille, souvent aussi celle du lendemain. On citait les passages de son Voyage en Italie, où il parle d’un médecin génois dont la folie était de prêcher V athéisme , ou, après l’éloge de plusieurs saints de grand renom , il présentait les cérémonies de l’église catholique comme respectables, en dépit d’une philosophie destructive de toute inégalité, de tout pouvoir ; témoignage auquel on peut ajouter la démonstration ultérieure de piété qu’il fit, sous l’empire, en se prosternant à Paris aux pieds du pape. Ainsi, malgré le soin que prit Lalande, pour ajouter à son relief, d’organiser un séminaire d’athées qui, dit-on, le payaient grassement et faisaient maigre chère, et malgré ses assignations données en plein air au public à la manière des philosophes grecs, le propagandisme de ses doctrines n’eût rien d’alarmant pour la société , dont l’action se borna à l’intervention de quelques agens de police pour la libre circulation sur le Pont-Neuf, dont le nouveau Platon avait fait son Acadème. La leçon qu’il reçut, par une lettre de Schœnbrun, du 18 janvier 1805, de Bonaparte, qu’il venait de comprendre, avec Jésus, dans son supplément au Dictionnaire des Athées de Silvain Maréchal, mit un terme à ses parades d’athéisme et doubla l’intensité des autres ; car c’était également par besoin de paraître au-dessus des faiblesses humaines, et de reproduire pour son siècle un Socrate à qui il tenait à honneur de ressembler par les traits du visage, et un Diogène, que, surmontant les plus invincibles répugnances, il affectait de savourer de dégoûtans insectes, leur trouvant, disait-il, un goût de noisette ; ce qui lui valut cette spirituelle répartie de madame de Condorcet : « Oui , comme à l’athéisme une odeur de philosophie. » Nous ne doutons pas du calcul qui présidait à ce manège , nous qui l’avons vu procéder chez madame de Bourdic, en présence de l’élite de la société de l’époque. On sait d’ailleurs qu’il ajouta un couplet mordant contre Iui-mêmo à la chanson de Piis, qui contient celui-ci :
« Quand sur votre Manche assiette » La noire Araclmé courra ,
» Pour la croquer sans fourchette » Entre vos doigts prenez-la :
» Sinon de vous, lan de rirette » Monsieur de Lalande rira.
Non seulement il était, comme il le dit lui-même, une toile cirée pour les injures et une éponge pour la louange, mais il prenait souvent soin d’imbiber lui-même ce dernier symbole, au point de publier hautement qu’il croyait avoir acquis toutes les vertus de l’humanité . « Moins la modestie , >> lui répondit quelqu'un.
Par un mouvement d’orgueil posthume , et dans la crainte sans doute que ses ingrats concitoyens n'oubliassent trop tôt ses litres à leur vénération, Lalande en a rédigé , signé et daté (21 octobre 1804) la déclaration formelle et très explicite, élément de biographie fort commode pour qui n'aurait, comme madame la princesse de Salm, à prononcer qu’un éloge. Qu’on nous pardonne si nous avons cru devoir fouiller au-delà pour arriver à la plus
î/hoTEL de c.lüNv.
avec celle des astres dans les leçons de Delisle et de son successeur Messier '.
exacte ressemblance de ce célèbre habitant de notre Hôtel , en projetant quelques ombres sur son portrait, moins flatté, mais dans lequel les qualités dominent ; car elles étaient réelles, tandis que ses défauts n’étaient que de jactance et d’ostentation.
i Messier mit à profit les occupations toutes matérielles que Delisle lui confia, d’abord en cherchant la substance de travaux dont il n’était tenu de reproduire que la forme. Pourvu bientôtd’une position moins dépendante par la place de commis au dépôt des cartes, aux appointemens de 500 liv. , que lui procura Delisle , comme astronome de la marine , il s’essaya dans la carrière de la science, en se vouant d’abord à l'observation pure et simple des phénomènes célestes : « Sa curiosité pour ces phénomènes , dit Delambre, s’arrêtait au » plaisir de les observer, d’en marquer exactement le temps et les autres circonstances , sans » jamais se sentir l’ambition de pouvoir les calculer et de les prédire. » Sa spécialité le tint surtout à la piste des astres errans, qui, dans son temps beaucoup moins sans doute qu’aux époques reculées , mais beaucoup plus aussi que dans le nôtre , tenaient les populations en émoi et notre astronomie en éveil ; ce qui lui valut , de la part de La Harpe et de Louis XV , les sobriquets de furet et de dénicheur de comètes. Sur quarante-six qu’il observa, on en compte vingt-une dont la découverte lui est due, mais qui sans doute n’auraient pas échappé à tant d’autres yeux braqués vers le ciel.
L’observatoire de Cluny, devenu si célèbre, dit Delambre, «par les travaux de Messier, » fut sans doute, à partir de 1 7 68, époque de la mort de Delisle, le seul laboratoire de son élève , qui suppléait à l’insuffisance de ses instrumens, consistant seulement en une lunette, un pendule et un quart de cercle, par l’excellence de sa vue, demeurée telle à l’âge de quatrevingt-deux ans qu’il distinguait à l’œil nu ce que d’autres apercevaient à peine; mais cette vue de lynx, toujours, il est vrai, dirigée vers les cieux, ne le garantit pas d’une lourde chûte de vingt-cinq pieds dans la glacière de Monceaux ; ce qui lui valut de la part des plaisans de son temps l’application de ce mot :
. < Pauvre bête !
» Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
» Penses-tu lire au-dessus de ta tête. »
A quoi Messier dut répondre avec le même poète :
« Laissez dire les sots, le savoir a son prix. »
Car à peine relevé de l’état où le retinrent pendant un an les fractures et luxations d’une cuisse, d’un bras et de deux côtes, et de fortes plaies à la tête occasionnées parles glaçons , il se remit de plus belle à l’affût des comètes et poursuivit ses investigations célestes jusqu’à la perte de l’organe qui l’avait jusque-là si bien servi, et qui s’obscurcit tout à coup en 1813, quatre ans avant l’époque (12 avril 1817) où ce flambeau de la science s’éteignit au milieu des travaux qu’il poursuivait dans notre Hôtel.
On cite de ce savant des traits remarquables de naïveté, de résignation et de stoïcisme. « Il avait, dit La Harpe ( Correspondance Littéraire, tom. Ie>-, pag. 97), la simplicité d’un » enfant. Les soins qu’il rendit à sa femme dans la maladie dont elle mourut empêchèrent j) qu’il ne découvrit une comète , que Montaigne , de Limoges , lui escamota. Il fut au dé- 33 sespoir . Dès qu'on lui parlait de la perte qu’il avait faite , il répondait , pensant tou-
i/hôtel de cldny.
En même temps que ces trois célèbres astronomes illustraient par leurs veilles la terrasse aujourd’hui délaissée de notre tour octogone, d’autres localités de l’Hôtel disposées, s’il en eût été besoin, pour la publication immédiate des découvertes de ces savans hôtes , préparaient à cette résidence un renom industriel qui forme encore aujourd’hui ses derniers titres de gloire. Indépendamment du témoignage positif résultant du timbre de nos livres de classe, témoignage confirmé par le bibliographe le plus versé en ces matières, M. Brunet, nous voyons par un bail du i5 avril 1771 , que Philippe Vincent, célèbre typographe qui céda son établissement à Pierre- François Didot, dit le jeune, père de Pierre-Nicolas Firmin et d’Henri Didot , y occupait à cette époque des ateliers et un logement que reprit en
» jours à sa comète : Hélas! j’en avais découvert douze ; il faut que ce Montaigne m’ôte » la treizième! Puis, se souvenant que c’était sa femme qu’il fallait pleurer, il se mettait » à crier : Ah ! cette pauvre femme ! Et il pleurait toujours sa comète. »
« A peine eut-il obtenu, dit Delambre, d’être nommé académicien pensionnaire, qu’il vit » supprimer l’académie , sa pension et le traitement qu’il recevait de la marine , qui cessa » en même temps de payer le loyer de son observatoire à l’Hôtel de Cluny (il habitait le » second en aile , à gauche). Il continua d’y demeurer cependant, et ne changea rien à ses x habitudes, malgré les embarras de sa position. Plusieurs fois, ajoute son digne biogra- » phe, nous l’avons vu le matin venir chez Lalande pour y renouveler sa provision d’huile, » qu’il avait consommée pour ses observations nocturnes. »
Si l’on trouve comme nous du La Fontaine dans ces allures, ne conviendra-t-on pas aussi qu’il y avait du Socrate, de l’Archimède dans cet académicien qui, dénué de tout et menacé du sort que subirent sous notre régime de sang les principales sommités de la science, tient constamment fixés sur le ciel des yeux qu'il n’osait pas abaisser sur la terre, et découvrant une comète, qui certes alors ne pouvait être accusée de présages plus sinistres que la réalité, à défaut d’autres astronomes; transmet ses calculs à travers les verroux, au risque de les faire saisir comme correspondance chiffrée, au savant Saron, qui les résout peu de jours avant d’aller comme Bailly, Lavoisier et tant d'autres, expier sur l’échafaud, par arrêt de misérables niveleurs, le crime de sa supériorité relative.
Des jours plus heureux luirent du moins pour Messier, que sa vie toute de recueillement et de contemplation garantit alors du contact des méchans et que nous avons vu, couvert des insignes de l’empire et comme membre de l'Institut, du bureau des longitudes, etc., jouir paisiblement d’honneurs bien mérités par ses travaux, sa constance et sa loyauté, jusqu’au moment de son départ pour occuper dans le ciel la place que lui avait réservée son condisciple et émule Lalande , auquel il survécut dix ans ; car ce savant, par cela même sans doute qu'il niait l’existence de Dieu , s’était emparé de son domaine comme de bien vacant, et avait consacré, dans le globe céleste qu’il publia en 1775, une nouvelle constellation, sous le nom de Messier ou garde-moisson, composée de plusieurs étoiles. Yoilà certes pour notre Hôtel une auréole qui ne le cède à aucune autre.
l’hôtel de cmjny.
1779, Moutard, imprimeur de la reine, qui y publia notamment l’Histoire universelle en 126 volumes in-8°. A l’expiration du premier bail de Moutard, le cardinal Dominique de La Rochefoucauld, archevêque de Rouen, lui en passa un emphytéotique de 99 ans, le 7 mars 1789, « pour le bien, utilité et avantage de lui et de ses suc- » cesseurs, abbés de Cluny , et en cette qualité ». Ce bail n'excepte que la terrasse et son emplacement qui, jusquà ce moment, a fait partie de l’Hôtel de Cluny, et qui forme la partie suspendue de la voûte de l’hôtel de la Croix de Fer, donné à bail emphytéotique au sieur Falaise, maître tonnelier à Paris , et à sa femme.
L’état de lieux qui devait être joint à cet acte manque aux pièces consultées, mais nous y suppléerons, en ce qui concerne la chapelle, par cette citation de Piganiol, encore applicable, sous plusieurs rapports, à l’époque du bail de 1789 , s’il faut en croire Saint-Victor, historien plus récent.
Voici comment s'exprime Piganiol dans sa Description de Paris, édit, de 1765 ( t. VI, p. 3o(5 , 307 ) : « Tout ce qui reste entier de » remarquable dans l’Hôtel de Cluny , et dont aucune des éditions » précédentes n’a parlé , c’est la chapelle qui est au premier étage » sur le jardin. Le gothique de l’architecture et de la sculpture en » est très bien travaillé, quoique sans aucun goût pour le dessin. Un » pilier rond (il est octogone) élevé dans le milieu en soutient toute » la voûte très chargée de sculptures, et c’est de ce pilier que nais- » sent toutes les arrêtes. Contre les murs sont placées par groupes, » en forme de mausolées *, les figures de toute la famille de Jacques » d’Amboise , entre autres du cardinal -, la plupart sont à genoux » avec les habillemens de leur siècle, très singuliers etbien sculptés. » L’autel est placé contre le mur du jardin qui est ouvert dans le » milieu par une demi-tourelle en saillie, formée par de grands
1 Ces mausolées disparurent sans doute dans l’intervalle de temps qui sépare l’époque où Piganiol écrivait ces détails (vers 1750) et la date du bail de 1707, en vertu duquel la chapelle se trouvait séparée en deux petites chambres à l’usage peut-être des clercs du procureur Casteron. Dans cette disposition, qu’aurait-on fait des mausolées, qui ne sont d’ailleurs pas restés dans les souvenirs de la fdle de M. Moutard, présente à la mutilation des groupes du sanctuaire, des statues, des niches, des stalles, etc. ? Les vitraux étaient restés ; M. Alexandre Le Noir les acquit et nous a offert les moyens de remettre en place et d’en reproduire au moins un bel échantillon (t\ pl. ji du chap. vu).
1/ HOT£I. DE CLUNV.
)> vitraux dont les vitres, assez bien peintes , répandent beaucoup » d'obscurité.
« En dedans de cette tourelle , devant l’autel , on voit un groupe » de quatre figures de grandeur naturelle, où la sainte Vierge est » représentée tenant le corps de Jésus-Christ détaché de la croix et » couché sur ses genoux ; ces figures sont d’une bonne main et » fort bien dessinées pour le temps. On y voit encore , comme dans » tout cet Hôtel, un nombre infini d’écussons avec les armoiries de » Clermont et beaucoup de coquilles et de bourdons, par une froide » allusion au surnom de Jacques. On montre dans la cour de cet » Hôtel le diamètre de la cloche appelée Georges d’Amboise , qui » est dans une des tours de la cathédrale de Rouen, et qui est tracé » sur la muraille de cette cour, où l’on assure qu’elle a été jetée en » fonte 1 . »
Il fallait que ceux de ces beaux débris de l’ornementation primitive, qui avaient résisté par miracle au déplacement et autres chances
i L’inscription qu’on lisait sur la tombe du fondeur, et que M, Deville nous a conservée dans la description de la cathédrale de Rouen (pag. 45) , ne préjuge rien sur le lieu de la la fonte ; elle établit seulement que ce fut
« . Jehan Le Machon
» De Chartres , homme de faction,
» Lequel fondit Georges d’Amboise » Qui trente-six mille livres poise,
» Mil V cent ung, jour d’aoust deuxième,
» Puis mourut le vingt-huictiesme.
de joie, disent les uns, de fatigue selon d’autres.
Le cercle de tOpieds 4 pouces tracé sur le mur de notre cour excède de 2 pieds le diamètre pris peut-être en dedans, que donne à cette clochele père Marsenne , qui l’avait mésurée ( Traité dcl' harmonie univer selle, p. 4, des instrumensde pesanteur); il fallait seize hommes pour la sonner. Son battant, qui pesait plus de 1 ,800 livres, la brisa en 178G lorsqu’elle fut mise en branle pour l’arrivée de Louis XVI ; elle périt du moins au champ d’honneur et juste à temps pour ne pas subir comme tant d’autres l'humiliation d’une déchéance pour cause d’inutilité publique. Sa voix sourde, par les raisons déduites dans Pluche ( Spectacle de la nature, tom. VII, pag. 278), et surtout eu égard à son épaisseur de 8 pouces 6 lignes, devint bien autrement sonore dans la nouvelle forme donnée par la fonderie de Romilly à ce
« Monument de vanité
» Détruit pour l'utilité (autrement dit la destruction),
» L’an deux de l’égalité'. »
( Légende de lu médaille frappée à cette occasion . )
1/ HOTEL DE CLE NY
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de location, offrissent encore, unis à l’architecture de la chapelle, un aspect curieux, vers l’époque même du bail de 1789, car nous avons trace d’une visite spéciale , d’une espèce de pèlerinage artistique fait alors dans nos murs par les enfans du duc d'Orléans , conduits par madame de Genlis -, circonstance qui nous autoriserait presque à invoquer à l’appui de cette partie de notre statistique le souvenir sans doute bien effacé de deux témoins placés si haut aujourd’hui-, mais ce dut être la dernière lueur que jeta ce sanctuaire , bientôt livré , comme nous l’avons dit (pages 17 1 et 172), à la mutilation toute gratuite , toute facétieuse même , des exécuteurs des hautes-œuvres révolutionnaires.
L’autodafé 1 (mot impropre ici, puisqu’il ne s’agissait rien moins
> Ce moyen expéditif de destruction, renouvelé , comme nous l'avons dit (page 172) des scènes plus barbares encore à quelques égards auxquelles présida le grand réformateur Henri VIII, se nationalisa tellement en France à nos époques de délire , de larmes et de sang, que la plupart de nos archives municipales nous offriraient au besoin des procèsverbaux de solennités analogues et de conversion de nos plus précieux monumens d’art « en poignées de cendres qui, selon l’énergique expression du conventionnel Grégoire, » nous coûtèrent des millions. » (F. la note B pour le bûcher de Cluny, qui brûla quinze jours.)
En rendant toute justice aux vains mais louables efforts de Grégoire, ce grand apôtre de la mission révolutionnaire, pour arrêter dans sa course le char lancé par lui-même et qui broyait impitoyablement sous ses roues toutes les gloires de la France, nous avons reproduit (page 2G5 de nos notices) le tableau fait par l’évêque constitutionnel de Blois en pleine convention, des scènes atroces et burlesques qu’offraient sur nos places publiques ces bûchers d’attributs nobiliaires et sacerdotaux , que le sang des nobles et des prêtres venait encore trop tôt éteindre. Nous avons cité surtout son récit de la saturnalc de Verdun , couronnée par une orgie , où l’on vit « les autorités départementales et municipales exécu- » ter, l’écharpe au col, avec la garde nationale et les sans-culottes, autour de l’incendie » qu’alimentaient, sur la place de la Roche , les tableaux , tapisseries , manuscrits, livres, » etc., provenant de la cathédrale , une ronde diabolique, dans laquelle , pour comble »> d’irrévérence , ces frénétiques englobèrent l’évêque constitutionnel ! » Nous pourrions multiplier ces images, mais elles contrastent trop avec le but de notre ouvrage pour que nous puissions nous y complaire. L'espèce de recrudescence de 1831 n’est-elle pas venue d’ailleurs donner à la génération nouvelle l’arrière-goût de ces tristes scènes de joyeuseté populaire, de la même impunité du crime à vingt pas du siège de nos cours souveraines et de la complicité d’une population de 800,000 âmes par action ou par inaction; et ce en présence de la basilique de Maurice de Sully et de Philippe-Auguste. L’élément dévorateur des manuscrits, livres, ornemens , etc., fut seul changé; du reste autorités, garde nationale, sans-culottes, rien n’y manquait, si ce 11’est un évêque constitutionnel. Contemporain des deux époques , nous dirons en témoin croyable que celte dernière
l’hôtel de cluny.
que d’un acte de foi ) qui réduisit en cendres dans notre cour même les saints de nos niches, les stalles sculptées de notre chapelle, et par
ronde, peut-être mieux composée, fut moins gaie : les parodies ne valent jamais les œuvres d’inspiration. C’était bien chez les meneurs même rage , mais plus froide , plus concentrée ; chez les comparses ou inslrumens de destruction , même ardeur , même habileté expéditive, mêlée toutefois d’une sorte de conscience du méfait et d’appréhension de la survenance des trouble-fctes; et même impassibilité chez les innombrables spectateurs bénévoles. Quant à nous qui , grâce au choix de notre place , quai d’Orléans , pouvions , par un ciel admirable, embrasser synoptiquement à l’ouest le démantèlement du basty de nos anciens évêques et de nos jeunes archevêques, la projection à la volée , des fenêtres dans le jardin , et du jardin dans la Seine , des trésors d’art et d’érudition violemment extraits de leurs archives, et au nord, sur le large port au blé aboutissant alors sans quai à l’Hôtel-de- Ville , les processions sacrilèges des profanateurs de St-Germain-l’Âuxerrois , les déguisemens et autres manifestations de circonstance ( c’était un jour gras) d’une population réellement étrangère à ces scènes , et jusqu’à la marche triomphale du bœuf-gras, l’image de ces turpitudes et leur portée comme leçon de l’influence du petit nombre sur les masses, ne sortiront jamais de nos souvenirs. En faisant dès lors, à part nous , le rapprochement que , dans notre liberté d’allure , nous reproduisons ici par occasion , nous établissions cette distinction, peut-être un peu subtile, entre l’effet de scènes presqu’identiques , mais distantes de trente-huit ans , que le choix du procédé de destruction dut influer sur la froideur de ce dernier accès de délire sans fièvre. Le pétillement du feu de joie est plus électrique que la vue de l’eau qui coule ; mais ce dernier moyen était plus conforme à la devise politiaue de notre époque :
« Expectare dum defluat amnis. »
Quels tristes souvenirs et quels cuisans regrets a laissé surtout dans notre esprit partagé
entre l’indignation et le sentiment qui nous préoccupe, la vue de ces vélins flottans intacts sur la surface du fleuve, rebelle d’abord à la sentence qui les lui dévouait ! Comme nous suivions péniblement de l’œil jusqu’à disparition dans l’espace , ces belles vignettes dorées doublement chatoyantes alors par l’éclat du soleil et par le mirage de l’eau , cheminant lentement et onduleusement vers une destruction certaine ; car qui aurait osé, dans ce paroxisme terrifiant, suspendre la marche de ces victimes sur chacune desquelles on croyait lire :
« Laissez passer la justice .... du peuple. »
llelle justice, en effet, que celle dont s'arrogeaient le droit ces quelques échappés de je ne sais où , exploitant au nom de je ne sais qui , une imprudence suggérée peut-être dans ce but ; et ruinant de fond en comble , avec un calme et une ardeur dignes d’une meilleure cause , le siège métropolitain aux yeux de son immense population , morne aussi , mais sans torpeur, et surtout impatiente de reporter ses regards sur les autres joies du jour !
Les démolisseurs non plus ne se bornèrent pas à cette tâche , car nous en rencontrâmes plus tard, dans le faubourg Saint-Martin, qui attelaient des voitures de masques au câble par eux attaché à la croix du chevet de l’église Saint-Laurent, pour hâter la précipitation sur le pavé, au risque même de leur vie , de ce signe que nos tempêtes politiques ne pourront jamais que courber.
Que pensent de ces scandaleux , ruineux et inutiles désordres leurs auteurs ou promo-
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l’hotel de cluny.
occasion toute l1 ornementation combustible du couvent mitoyen des Mathurins ou frères de la Rédemption, mis à sac peut-être par quelques-uns des captifs rachetés par leurs soins, entraîna la destruction du reste de la dépouille aristocratique de l’Hôtel. Les belles statues de marbre ou de pierre volèrent en éclats , et les amateurs de décombres s'en donnèrent à cœur- joie sur les écussons d’Amboise et de Lorraine , sur les inoffensives crosses pastorales encore visibles, mais en siihouete seulement, dans l’angle du tympan de chaque lucarne de l’extérieur et de l’intérieur. Leur noble ardeur alla même jusqu’à s’attaquera nos gargouilles 1 moins formidables , il est vrai ,
teurs , aujourd’hui que la destruction se résout pour eux-mêmes en de lourdes charges municipales , qu’ils savent que cet édifice assez informe sur lequel se rua, sans s’assouvir , leur fureur aveugle à tous égards , recélaitun curieux évêché du XIVe siècle , dont la restitution eût été à la fois plus prompte , plus harmonieuse et bien moins dispendieuse que l’érection d’un nouveau palais confié aux architectes dont on nous menace ? Ne leur est-il pas démontré maintenant qu’un culte qui résiste à des assauts successifs comme ceux de 1830 et 1831, est bien fort, et tient par ses racines au cœur de la nation, indocile par fois, mais bientôt après courant d’elle-même au devant du frein religieux , premier besoin de toute agglomération d’hommes.
La leçon expérimentale pouvait se donner sur le théâtre même du grand exploit de 1831, car nul doute que les symboles druidiques n’aient précédé à la pointe de notre cité l’autel à Jupiter que les nautœ parisiacij placèrent l’année même de la mort du Christ, et que remplace depuis quinze cents ans celui commémoratif de ce dernier sacrifice.
La Chronique de Champagne de mai 1838 contient sur d’autres mutilations contemporaines et également déplorables , une lettre fort remarquable de M. Louis Paris , bibliothécaire de Reims , l’un de ces habiles missionnaires de la science et de l’art appelés à vivifier nos provinces , en propageant le goût et les connaissances puisées au grand centre .*
1 Dans les dispositions architecturales imprimées chez nous aux grandes constructions , à partir surtout du xme siècle, la dimension et l’escarpement des combles nécessitaient de larges déversoirs , combinés de telle sorte que la projection des eaux pluviales n’altérât pas les fondations et n’atteignît pas les passans habitués, en temps de pluie, à côtoyer les devantures en surplomb et les avant-soliers qui constituaient les façades m pignon de nos anciennes villes. La recherche du goût de ce temps exigeait aussi que chaque membre d’architecture eût un caractère ouvragé qui rompît l’uniformité des lignes, comme faisaient pour ces combles mêmes, les crêtes , les lucarnes dentelées et à tympans , et les balustrades formant galerie. Les ouvriers d’ entailleure ou des menues œuvres que ces travaux secondaires concernaient , trouvèrent naturel de donner à ces dégorgeoirs en saillie, lancés par milliers dans l’espace , la forme de dragons-volans ou autres animaux chimériques , variés suivant l’inspiration à laquelle leur ciseau obéissait toujours. De là les noms de gargouilles , de tarasques , tirés des légendes de Rouen et de Tarascon et conservés à tou9
fi 1 0 l’hûtet. de cluny.
que celles dont les prétendus ravages terrifièrent jadis nos populations et consacrèrent le renom populaire de plusieurs de nos évêques du VIIe siècle, tels que St-Romain (de Rouen), St-Véran (d’Arles), St-Marcel(de Paris), etc., etc. Ainsi purgé de tout levain suspect, et purifié aux yeux du crime , par son affectation au sanglant dévergondage de nos Brutus de carrefours, qui tenaient séance dans la grande pièce attenant à la tour octogone , notre ci-devant acquit le droit de marcher de pair avec ses inférieurs , et l’honneur de l’estampille rouge (couleur du temps), Propriété nationale à vendre , stygmate que l’on rencontre encore dans quelques-uns de nos quartiers, trop excentriques pour que la spéculation ait dénaturé l’immeuble et souvent décuplé sa valeur. Quoique ces mutilations et ce changement de régime sortent du domaine de la faculté , nous voyons bientôt après notre Hôtel livré à son bras séculier. Ici c’est M. Jadelot, médecin renommé et témoin vivant de toutes ces transformations , qui substitua aux stalles de la chapelle des gradins d’amphithéâtre , et au saint-sacrifice ses leçons d’autopsie cadavérique -, là c’est un chirurgien ex-législateur, nommé Baudot, qu’un procès-verbal de l’administration départementale de la Seine , des 17 et 23 pluviôse an 8 (1800), investit à vil prix 1 du palais des empereurs Romains, et de nos premiers rois , accru du riche emploi des dépouilles de Cluny.
les animaux, fantastiques ou non, faisant fonctions de gouttières, même aux figures humaines, comme le bénédictin qui domine encore aujourd'hui le seuil de l’hôtel de Cluny, et forme, par parenthèse , une enseigne trop libre eu égard à la destination primitive de cet édifice.
Le nom de gargouille n’était d’ailleurs pas spécial au dragon de Rouen et s’appliquait génériquement ou par corruption au Granouilli de Metz , à la Kraula de Reims , à la Gran’ gueule de Potiers, etc. Nous l’avons même trouvé employé dans les vieux rituels de Provins pour désigner la carcasse du dragon à gueule enflammée , qui dans la procession des Rogations figurait l'hérésie dont l’Église triomphe , symbole de la lutte des deux principes renouvelé des plus anciennes religions , et inspirateur plutôt qu'inspiré des innombrables légendes où les monstres à figures de diables vaincus ou soumis par des saints et des saintes , jouent un rôle chimérique. (Voir le cul de lampe représentant la fontaine de St- Ayoul , que nous avons donné dans les vues de Provins.)
1 La charge imposée à l’adjudicataire d’entretenir le bail emphythéotique fait en 1789 , par le cardinal de La Rochefoucauld, dût influer sur la modicité du prix. La dépendance dite les Thermes, objet d’un autre bail passé au tonnelier Falaise, était d’ailleurs réservée par l’État , qui en fit don en 1807 à l’hospice de Charenton.
l’hôtel de cluny.
Les déplacemens de fortunes sont communs aux époques de bouleversemens politiques surtout : ainsi lorsqu’un chirurgien-législateur avait trouvé dans son double rôle des moyens de se prélasser dans notre Hôtel en successeur des cardinaux de Lorraine, etc., l'activité scientifique ou industrielle y succombait aux plus urgens besoins. L’infatigable Messier se trouvait réduit à emprunter de l’huile pour ses veilles , et le libraire Moutard , chef d’une maison jadis en grand renom, vit, bientôt après, son long bail résilié faute d'en acquitter la modeste redevance (4,5oo fr.) mais, par contre, un riche traitant du nom de Godin , occupait (vers 1 798) dans cette résidence le local aujourd’hui consacré à nos étalages de vieux débris et à leur exhibition-, et ce souvenir, malgré l’apparente obscurité du nom du traitant ou fournisseur (qui sait jamais le nom réel d’un traitant?) n'est peut-être pas sans importance pour l’illustration que nous poursuivons à tout prix au profit de nos murs -, car enfin ce n’était rien moins] qu’un être sans valeur et surtout sans avenir qu’un traitant de la république , pour qui , laissant de côté l’origine décélée par l’enveloppe un peu fruste , le langage plus positif que correct, a pu, comme nous, suivre à la piste leur marche et leur filiation depuis ce point de départ seulement. Quelle dévorante activité, lorsqu’au moindre signal de combats, on les voyait s’abattre au milieu de nos camps, privés de tout par leurs soins , comme ces bandes carnassières , avides des produits quelconques de la lutte ! quelle fermeté dans les fers pour défendre leur or si bien acquis , et quelle adroite souplesse pour en dénaturer la possession et pour s’abriter au besoin sous le bonnet vert du failli ! Qu’on ne s’y trompe pas , telle est, à beaucoup d’égards, l’origine de notre aristocratie nouvelle, dont les moelleux titres de fortune et de gloire s’escomptent mieux que les parchemins racornis , depuis longtemps hors de cours ; telles sont les souches encore vivaces d’un grand nombre de nos illustra -
1 Nous avons cependant vu un procès-verbal du 16 thermidor an 6 , signé Rougcvin , architecte, portant : Je suis d’avis que ce domaine valait en revenu annuel en 1790 la somme de 8,800 fr., et en capital , à vingt fois le revenu, 176,000 fr.; ce qui rendrait inexplicable l’abandon d'une jouissance de 4,300 fr., pendant plus de quatre-vingts ans; mais à d'autres égards nous devons reconnaître que l’Hôtel ne fut vendu , en 1812, que 92,000 fr. , somme dont la redevance stipulée au bail, formait à peine l’intérêt au denier vingt.
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l’hôtel de cluny.
tions , les tiges auxquelles se ramifient par jet direct ou par greffe , tant de hauts personnages voués à notre vénération par leur position politique ou sociale , et surtout par leur faste puisé dans ces sources infectes, purifiées par le filtre du temps.
Honneur donc à notre traitant , quel qu’il fût, quelqu’ait été son sort, soit que la mort, impitoyable même pour les traitans , en ait borné le cours, dès l'époque (1800) où les presses de l’imprimerie Belin vinrent occuper et garder, jusqu’à notre prise de possession, les places occupées par les bons de vivres viandes , manutention , remonte et autres services d1 urgence exécutés à économie 1 , soit qu’il ait quitté notre Hôtel pour celui plus convenable qu’il put acquérir à la Chaussée-d’Antin, ou peut-être aussi pour l’humble pistole que lui aurait assignée, comme dégorgeoir, l’irritation ou les besoins du premier consul. Peut-être que dans ce cas, après avoir fait le mort sous l’empire, avoir plus tard rivalisé de luxe , lutté victorieusement de morgue avec ses anciens maîtres, surnageant encore comme nous dans ce grand océan , si fertile en naufrages , mais sous un pseudonyme qui dépiste les contemporains même, M. le comte de ***, égaré dans notre quartier fangeux, à l’issue d’une séance sénatoriale, jetcra quelquefois du haut de son briska un regard de pitié, peut-être aussi de regrets, sur notre vieux manoir , en se demandant avec tant d’autres : comment peut-on habiter V Hôtel de Cluny ?
Mais en voici plus même que nous ne nous étions promis d’en dire sur cet Hôtel , qu’il nous faut quitter pour d’autres excursions-, car qu’importe à nos lecteurs la mutation de propriété , intervenue en 1812, des mains de M. Baudot en celles du libraire Le Prieur, dont la succession conserve ce précieux dépôt en attendant le sort que lui réservent les vues de conservation , qui sont dans toutes les bouches ou les calculs de spéculation qui préoccupent de nos jours tous les esprits.
> Si nous émettons la prétention de parler ici savamment sur cette matière , c’est que nous avons encore présens les souvenirs de notre jeune âge passé, partie dans les camps à subir les privations de toutes sortes, imposées par cette manière de procéder de nos fournisseurs, et partie dans leurs salons, à reconquérir en superfétations de luxe les prélèvemens opérés sur notre ordinaire. Aussi n’avons-nous personnellement aucune récrimination à exprimer contre ce système d'économie qui' a préparé le grand résultat social dont nous jouissons tous.
L 'HÜTE1- DE ELU NY