‹ Les arts au Moyen Age (volume 4)Chapitre 10 sur 14 · XF.CH IT£CT0RE · texte numérisé non relu

XF.CH IT£CT0RE

celles quon élevait en Sicile, notamment à Cèfalu. Cette remarque s’étend aussi à nos cathédrales de Lyon, de Besançon, etc., où, dit Martenne, « l'officiant est tourné vers le chœur et ne se tourne point pour dire : dominus vobiscum ( Premier Voyage littér ., p. 166).

Revenons au roi Roger, dont les magnifiques travaux, placés en parallèle de ceux contemporains de notre abbé Suger, embrassent, sur des points si opposés, toute la haute culture de l’art du XIIe siècle, à l’exclusion de celle relativement bien pâle de la péninsule italienne1, et viennent démontrer, en dépit des sentences de nos grands historiens de l’art, que son ravivement dans l’ancien foyer de sa gloire fut l’œuvre de nos princes et de notre migration normande2, qui,

1 On a déjà pu voir que nous étions loin de confondre l’enclave italienne, demeurée pendant près de trois siècles presque étrangère à la culture des arts, incessamment poursuivie dans nos provinces, avec son littoral, commerçant surtout, que ses relations continues avec l’Orient et une sorte d’émancipation intellectuelle, fruit de ces longs voyages et de ces communications mêmes, firent participer, dès la fin du Xe siècle, comme on l’a vu pour Venise, à des conquêtes artistiques dont nous avons aussi recueilli le tribut, sans que le sol intermédiaire daignât même y prétendre. Cette grande friche au centre des plus belles cultures, cette stérilité de l’ancien foyer des beaux-arts, dont l’éclat revivait dans ses circonférences, s’explique par les dissensions et l’intervention étrangère dont l’Italie centrale fut longtemps le théâtre, et surtout par l’aveuglement de sa population courbée sous le joug des préventions religieuses ou exclusivement occupées de discordes intestines alors même que la lutte acharnée du sacerdoce et de l’empire lui procurait quelque répit. L’exemple des grandes basiliques de Pise et de Lucques en cours d’exécution avant la On du XIe siècle, et de Saint-Laurent de Gênes que nous avons vu terminer et dédier en 1118, consacre l’exception, bien plus sensible encore pour Venise où de très nombreuses fondations succédèrent à Saint-Marc, et qui vit terminer dans cette période même (1121) son célèbre campanile de Saint-Marc, commencé depuis l’an 902.

2 On ne peut disconvenir qu’à cette époque surtout où le haut clergé était si puissant, et dans un royaume où il marchait d’accord avec un prince magniGque , sans être arrêté par aucune des entraves qui pouvaient surgir partout ailleurs de l’intervention pontiGcale ou des exigences du rite, l’honneur, la gloire même de la belle direction imprimée aux nouvelles fondations religieuses n’aient dû appartenir aux évêques. Ces prélats procédaient pour eux-mêmes, et se trouvaient libres des soins qui durent absorber tout le temps de leur roi, jusqu’à la capitulation d’innocent II. Partant de cette conviction , nous ferons remarquer, comme nouveau témoignage des influences réciproques entre nos arts et ceux de la Sicile, que la plupart des évêques qui concoururent à la splendeur de V église de ce royaume , constituée sur des bases spéciales et avec toute indépendance , venaient de France, tels que Robert de Grandmesnil (ou d'Evroult ) qui fut le premier évêque de Traina, puis archevêque de Messine; Angerius, de Bretagne, évêque de Calane; Gerland de Bourgogne, évêque de Girgenti; Etienne, de Rouen, évêque de Mazara, et le normand Roger, évêque de Syracuse (M. Serra di Falco. — Dôme de Montréale . p. 85, note 72).

ARCHITECTURE

seuls, alimentèrent, et pendant plusieurs siècles, des splendeurs taries à leur source, offrant ainsi, par la continuité de ces pratiques, trop négligées dans l’Italie centrale, les moyens de les y faire renaître , sous une influence épurée par les inspirations de l’art antique.

Nous avons déjà cité incidemment, comme datant de 1 1 3 1 , la fondation, votive ou non, de la vaste et curieuse cathédrale de Cèfalu , et les travaux de meme époque et non moins somptueux de la chapelle royale de Païenne : insistons de nouveau sur ces faits qui dominent toute la question d’art du XIIe siècle, par l’action réciproque de ces travaux sur les nôtres , premiers inspirateurs des grandes traditions de luxe monumental importées sur ces terres memes par nos abbés normands.

Depuis l’arrivée en Pouille du constructeur de la grande église d 'Ouc/ie, de cet abbé Robert de Grandmesnil , beau-frère du grand comte Roger, oncle par conséquent du comte Roger II, qui fut roi en i i3o, les travaux d’art de toute nature furent, nous l’avons dit et prouvé par de nombreux exemples, en constant honneur chez les Normands , et dans la Sicile surtout, où ce Robert di Evroult occupa, en 1 078, le premier siège épiscopal de cet état (à T raina), puis, plus tard, l’archevêché de Messine. Le goût de l’art religieux 11e fit dès lors que croître et se répandre sous des influences diverses, grâce à la liberté d’agir 1 qu’avaient conquise les Normands par leurs trai-

» Nous avons déjà eu l'occasion de cher la bulle d'Urbain II qui remettait aux princes de Sicile te gouvernement de leur Eglise, en les autorisant à prendre le titre de légats apostoliques héréditaires , porté par le comte Roger 1er, et dont les insignes résultent delà dalmalique recouvrant les habits royaux de son fils et de Guillaume II dans leurs portraits en mosaïque ; et nous avons prouvé par le style entièrement grec de diverses basiliques élevées par de grands officiers de leur cour, appartenant à cette nation (les amiraux Georges et Majone ) , combien peu ces princes s’astreignaient à l’observance rigoureuse du rite sous le niveau duquel tous les autres édifices d'Occident étaient contraints de se courber. Ce goût des arts, la latitude ouverte à leur culture et les facilités résultant surtout de la fréquence des communications avec 1 Orient , comme des habitudes de l’art grec dont la pratique était conservée , dit M. Serra di Falco, par la partie de la population sicilienne qui se faisait gloire de cette origine, vinrent puissamment en aideau comte Roger devenu roi et aspirant, peut-être, comme son oncle Guiscard, au rang d’empereur de Byzance dont il rivalisait le luxe, pour donner à son souverain pouvoir un éclat inconnu jusque-là, Aussi n’admettrions-nous pas avec Muratori (Ânnçili

<jo<;

ARCHITECTURE

tés Léonins avec les papes, trop heureux d’ailleurs de voir ces princes ranger sous la bannière de l’église latine beaucoup de fondations soumises jusques-là au rite grec 1 . Cette indépendance, nécessairement plus absolue encore sous le roi Roger , d’après l'adhésion volontaire d’Anaclet à tous ses désirs , et par l'acquiescement forcé d’innocent II, terrifié par l’issue malencontreuse de son expédition

d'italia, t. VI , p. 4S6 ) , que ce ne futqu’en 1 146, et par suite de ses conquêtes en Grèce et du saccage de Cefalonie , Corinthe, Thèbes , Athènes, etc., que Roger aurait introduit en Sicile ces fabriques d’étoffes de soie dont nous avons vu, sous 1120, les produits orientaux étalés à profusion, dans les rues de Bénévent, par les négocians amalfitains , lors du séjour de Callixte IT. Le débat qu’on pourrait s’étonner de nous voir engager avec le savant annaliste , s’appuierait sur celte remarque faite par M. le duc Serra di Falco (Duomo di Monreale, p. 59 ) , que ce fut à Palerme, et en 1133 , comme nous le prouverons , que fut tissée la robe que les Sarrasins de ce pays offrirent à Roger à l’occasion de son couronnement : e fu in queste fabbriche che venne Lavorato il famoso pallio di Norimberye che serviva aile solenne incoronazione d’egli imperatori germanici ( Gre gorio discorsi, t. II, p. 48. — Morso , ralermo antico, p. 24). Quant à cette robe même, qu’on concevrait difficilement, en effet, que les Sarrasins de Sicile eussent pu faire tisser ailleurs avec les inscriptions appropriées à l’événement , de manière à pouvoir l’offrir en temps opportun , son histoire est trop curieuse et trop peu connue, ainsi qu’on va le voir , pour que nous négligions d’en faire plus loin l’objet d’une mention toute spéciale.

■ L’historien Giannone dit à ce sujet (lib. x, cap. 12, t. II , p. 128) : •> La chiesa » greca, che inciô non conveniva colla latina, e che perciô reputava il pontifice romano , » non vescovo, ma imperadore , venne in una più aperta divisione , separandosi allalto » dalla latina , c perché l’erano state tolte da’ Normanni tulle le chiese, che prima erano » sottoposte al trono Conslantinopolitano, e restituite al Romano, non ebbe più che im- » pacciarsi colle nostre chiese. » Il ajoute plus loin (p. 129) : « Per queste cagioni , e » peraltri segnalati servigi prestaii da’ Normanni alla chiesa romana, offre alla monar- » chia fondata in Siçilia : A nostri principi , nel regno di Puglia , furono serbate intatte » le ragioni d’elle investiture , e che nell’elezione de’ prelali , senza la Ior permissione , ed » assenso, dapoichè erano stati dal clero , e dal popolo eletti , non potesse alcuno ofdi-

» narsi . Nell’ ordinazione di tutti i vescovi e prelali di queste nostre provincie , era

» riputato necessario l’assenso del Ré, senza il quale era inutile ogni elegione. »

On voit que nos Normands avaient tranché avec le sabre cette terrible question des investitures qui divisa l'Europe, et fit couler tant de sang partout où le Saint-Siège put se promettre dans son clergé plus d’appui que près des intraitables dominateurs de la Pouille, de la Calabre et de la Sicile.

Nous avons constaté, en outre , par les exemples des églises de Santa-Maria dell’ Amiraglio et de S. Calaldo, que le roi R.oger ne se lit pas scrupule , quand son intérêt l'y portait, de tolérer des églises grecques dans son royaume, et d’admettre par suite dans la décoration des autres, toutes latines qu’elles étaient , le système ornementatif constantinopolilain, comme plus approprié, sans doute, au goût et aux habitudes des artistes chargés de ces travaux d’art.

ARCHITECTURE

papale, dut beaucoup contribuer au très brillant essor que prit fart religieux dans des combinaisons exemptes de contrôle, sous un prince aussi partisan que Roger de la pompe et du faste oriental même, prouvé dès le début par cette tunique sarrasine , bien mieux appropriée, il est vrai, au symbolisme de son règne, qu’elle ne le fut plus tard et qu’elle ne l’est encore aujourd’hui à l'intronisa tion des Césars de Germanie *.

1 D’après un usage d'ancienne date , en Orient, et que l’on y retrouve encore , la population sarrasine, restée résidante en Sicile, voulut, à l’occasion du couronnement d'un roi dont elle avait intérêt à se ménager les bonnes grâces, lui offrir une sorte de cafetan ou robe d’honneur , fabriqué dans ce but tout spécial , comme le prouve l’inscription que porte ce vêtement et les vœux qu’elle contient pour la prospérité de ce règne, exprimés dans le langage hyperbolique de l’Orient et tissés en caractères cufiques. Ce don de joyeux avènement dut être bien accueilli par ce prince, si l’on en juge par le soin qu’il prit de faire inscrire les mêmes vœux en mêmes caractères dans vingt caissons placés au centre de la coupoledela chapelle palatine de Palerme qu’il construisait alors. La conservation dece vêtement, resté en honneur jusqu’à nos jours, permet de le décrire. C’est une espèce de chape (ou de pluvial) sans chaperon rabattu, d’une étoffe tissue d’or et de perles avec les diverses figurations et inscriptions ci-après : Dans chacun des quarts de cercle formant les côtés de la chape est un lion qui terrasse et s’apprête à dévorer un chameau, symbole à peu près reproduit dans notre Miroir de saint Louis, et qui, étendu à d’autres animaux, est si multiplié comme sculpture ou base de colonne surtout, à l’entrée de toutes les églises d’Italie, et même , si notre mémoire ne fait défaut, dans les portails du XIIe siècle, de Saint-Laurent de Gènes , de Saint-Gilles et même de Saint-Trophime ; ce qu’on pourrait considérer comme un nouvel indice de la participation sicilienne à ces œuvres, en même temps que la finesse du travail de celte robe, la contexture de ses tissus de perles, etc, viendraient par leurs rapports avec les vêtemens des grandes figures sculptées de la cathédrale de Chartres et de Notre-Dame de Corbeil, etc., authentifier, comme époque, l’attribution de ces sculptures au commencement du XIIe siècle. Plus bas se trouvent des animaux chimériques, du caractère de ceux que nous montrons dans la crosse d’Yves de Chartres (19, 1. xxxvii delà 5e série'. Vient ensuite la longue inscription arabe portant (ce qui est bien à considérer pour la question d’époque de l’importation des fabriques en Sicile), que cette robe fut fabriquée à Palerme la 528e année de l’Hégire, correspondant à l’année 1133. Libre à chacun de s’assurer de l’exactitude de cette description , même sans faire le voyage de Vienne , où ce manteau est aujourd’hui conservé avec toute la défroque carlovingienne et autre qui, de temps immémorial, était déposé à l’hôtel de-ville de Nuremberg, pour servir au couronnement des empereurs. L’ouvrage sur les ornemens impériaux , publié dans cette ville, en 1790, par M. à’Ebner et compagnie, ayant fourni à notre Willemin le sujet de sa belle planche (xxm) représentant Sigismond tout enduit de cette carapace de diverses origines, et à M, Pottier (p. 15) l’occasion d'un texte substantiel comme tous ceux dus à la plume du savant bibliothécaire rouennais. Ici pourtant se fait sentir l’embarras qui dut surgir pour M. Pottier, et qu’il a presque toujours heureusement sur* monté, de la mission de compléter une œuvre qu’il n’avait pas conçue et d’en décrire des

ARCHITECTURE

Céfalu. — Roger, reconnu roi en 1 129 et couronné le premier

monuinens dont il n’avait d’abord eu ni la pensée, ni le temps d’étudier la provenance ; c'est ainsi qu’après avoir dit « qu’il est probable que ce manteau est l’ouvrage des » artisans arabes que le roi Roger établit en Sicile, lorsqu’à son retour de sa con- » quête de Morée il se fit suivre d’ouvriers en soieries (ce qui reporterait en deçà de » 1146 la date qu’il constate lui-même comme étant de 1133) , » il ajoute : « Jtfainte- )> nant , comment le manteau de la cour des rois de Sicile est-il passé dans le trésor » de Nuremberg P C’est ce qu’aucun savant, à notre connaissance, ne s’est encore » chargé d’expliquer , et nous ne pouvons qu’imiter cette rélicence. » Le fait historique qui donna lieu à ce déplacement est pourtant bien connu. Qui ne sait, sans être grand clerc, que lorsque , vers 1195, l’empereur Henri YI exerça en brigand ses droits sur la Sicile, comme époux de Constance, fille du roi Roger et mère de l’empereur Frédéric II , profitant de la minorité de Guillaume III qu’il emmena prisonnier, il dépouilla ce royaume de tous ses trésors remarquables : « Portossi ancor seco tulto l’oro , e le Gemme che » potè raccoglicre ; avendo rapiti i tesori, cd il mobile délia casa regale consislente v in vasi d’oro , et d’argento purissimo , e panche , e letliere , e tavole dell' istesso » métallo , e panni intessuti di ronronA e d’oro , ragunali in molti anni dalla magni- » ficenza de’ passati ré, de quali caricô cento cinqdanta somieri con grave ramarico » de’ Siciliani, che vedeano in cotai Guisa cohdur via le spoglie del soggiogato réame » dagenti nemiche, e rapaci nella lor terra straniera. » (Giannone, I. xiv, cap. 1, t. II , p. 324). — Tous les historiens de Sicile, et même Hugues Foucaud, dans la préface de son histoire, publiée vers ce temps même, s’accordent sur ce fait comme sur les circonstances de cette spoliation subreptice que rien ne justifiait , pas même la conduite des Siciliens envers le déprédateur Henri YI. On peut donc s’étonner que les successeurs de ce prince n’aient pas répudié ce trophée au lieu d’en faire gloire et de s’en revêtir au moment de leur sacre ; mais ce qui prouverait que , même dans la savante Allemagne , les traditions réelles purent être entièrement oubliées ou dénaturées , c’est la circonstance suivante, que nous livrons avec confiance à l’appréciation de M. Pottier lui-même, comme tribut de recherches historiques , à défaut desquelles on reste souvent dans le vague.

YVillemin a publié ( pl. xxi ) , d’après l’ouvrage allemand cité plus haut , sous le nom de Tuniques de Charlemagne, une aube et une dalmatique conservées dans le même trésor de Nuremberg. L’aube, en étoffe blanche, comme l’indique le nom (alba) , longue de cinq pieds quatre pouces (plus que la hauteur d’homme prise des épaules) contient diverses inscriptions eufiques presqu’entièrement effacées , et l’inscription latine suivante, trèslisible : « Operatüm felici urbe. Panormi. xv. anno regni. D^i. W. Di. G. régis sici-

}> LIA, ducat’ ApüUE. ET PRINCïPAT. CAP. FILII REGIS W. INDICTIONE XIII. »

Quant à la dalmatique qui est en soie violette avec limbe ou bordure brodée en or et ornemens dans le goût antique , elle n’a que quatre pieds cinq pouces, et est par conséquent plus courte que l'aube par dessus laquelle elle se plaçait dans l'emploi comme ornement sacerdotal, de la dalmatique qui était , même chez les Romains, un vêtement impérial que les papes approprièrent à l'usage du culte ( Ferrarius, De re Veslaria, lib. 1, c. 39. — Walafrid Strabo , De Rebus eccl. , cap. 24).

Or, comment les éditeurs de l’ouvrage allemand sur les ornemens impériaux, et YVillemin, d’après eux sans doute, ont-ils pu, d’après ces inscriptions, en trouvant en-

ARCHITECTURE

jour de i i3o (en faisant partir Tannée deNoël), témoigna d'un grand

semble Y aube et la dalmatique , dont le costume impérial byzantin ou carlovingien n’admettait pas la réunion , comprendre de semblables vêtemens sous le nom de tuniques de Charlemagne , et comment M. Pottier, qui constate que la date portée sur l’aube ( indiction un) correspond à l’année 1181 de notre ère , n’a-t-il pas pressenti l’origine de ces ornemens à la fois royaux et sacerdotaux, évidemment compris, comme la robe d’honneur de Iloger , dans le pillage d’Henri VI, postérieur de 14 ou 15 ans à la date indiquée sur l’aube? Pour nous, qui ne procédons que l’histoire à la main, le premier double V (\V ) indique évidemment Guillaume II (Willelmus), et le deuxième, son père, Guillaume Ier. L’année 1181 fut réellement la 15e année du règne de Guillaume II, monté sur le trône à l’âge de 14 ans, et qui s’occupait cette année même de la construction de Monréale ; et pas de doute , pour nous du moins , que cette aube et cette dalmatique ne fussent les vêtemens, à la fois royaux et sacerdotaux, que ce prince, comme ses prédécesseurs , revêtait soit pour s’assimiler aux empereurs d’Orient, soit à titre de légats apostoliques héréditaires, et avec lesquels Guillaume II s’est fait représenter dans les mosaïques de Monréale, comme Roger l’est encore aujourd’hui dans une mosaïque de 1143 de l’église de Marlorana.

Qu’on substitue cette tradition , qui nous paraît pourvue d’une authenticité historique incontestable, à la légende apocriphe qui fait remonter ces tuniques à Charlemagne, et l’on verra combien le charme de la vérité l’emporte sur le prestige du mensonge.

Les Sarrasins, qui s’étaient constitués les pourvoyeurs de ces vêtemens royaux, ainsi que semblent l’indiquer encore les caractères eufiques de l’aube de Guillaume II, renouvelèrent leur olfrande en 1211, en l’honneur d’Othon IV, qu’ils cherchèrent à se rendre favorable par un hommage de même nature. La robe qu’ils lui offrirent, transmise au roi de Sicile Frédéric II, fut trouvée dans le tombeau de ce dernier prince, lorsqu’on en lit l’ouverture en 1342 ( Discorsi di Gregorio , t. II, p. 59 et seq. ). Peut-être la ceinture qu’on remarque dans le costume d’apparat de Sigismond, en chef du Saint Empire, et sur laquelle on déchiffre le nom d ’Othon , provient-elle de ce don subséquent ; car , ainsi que nous l’avons dit, toutes les époques, toutes les origines sont entassées pêle-mêle dans l’ajustement de ce mannequin impérial qui nous présente , chose étrange ! les successeurs de Charlemagne fiers de revêtir la défroque d’un de nos bannerets normands.

La traduction latine donnée par M. Serra di Falco ( note 4 , Al Ragionamento se« cundo , p. 73 ) de l’inscription de la robe de Roger, porte :

« Confeclum est hoc pallium iu gratiam dignitatis regise » Quæ illustratur benignitate, comitate,

» Fama, perfcctionc, duratione,

» Beneflcentia, affabilitate, facilitate,

» Clementia, liumanilate, magnificentiu ,

» Décoré, majestate imperatoria,

» Divitiis, faustis diebus » Et noctibus, sine imminutione, uec » Yicissitudine, viitute, votorum conipleniento ,

» Conservatione, tutela, beueficentia,

» Sainte, victoria rerunicpie copia,

t. IV.

A [U'HITECTDP. E.

empressement à proclamer sa reconnaissance pour Dieu « qui suwn nomen laude regia déco ravit », puisqu’il est constaté par un diplôme, de 1 1 3 1 , de Ugone, archevêque de Messine, sous la juridiction duquel était rangée la basilique de Cefalu, que la première pierre de cette grande cathédrale, située au pied du rocher de ce nom, fut posée le jour de la Pentecôte de cette dernière année. Mais ce qui tiendrait du prodige, ce serait la rapidité d’exécution d’une telle entreprise1 qu’un diplôme de ce prince, de mars ii3a (cité par

« In nietropoli Siciliæ anuo octavo » Yigesimo et quingentesimo. »

Suit un annexe portant : « Votorum coinplemenlo, Victoria, sainte, triampho, tulela,

» auxilio, benevolentia , protections , incolumilate , décoré, benignilate , affabililate,

« opibus, honore, beneficentia, humanitate. »

Un semblable panégyrique était bien fait pour exalter encore la superbe du roi normand, et dut constituer un pesant fardeau pour certains empereurs germains.

> Une église à trois nefs de 220 pieds sur 90 en œuvre , est une entreprise de grande importance, surtout lorsque, comme ici, le soin de l’appareil et sa solidité prouvée par la durée, viennent ajouter aux travaux, et quand deux hautes tours carrées (de la façade occidentale) dominent encore l’éditice. L’historien de la Sicile, Fazelli , dit, il est vrai, qu’on se servit des avanzi d’un ancien château et qu’on employa les colonnes d’un velusto delubro ; mais on sait que ces remaniemens et ces raccords des membrures, occasionnent souvent même des surcroîts de soins , par les difficultés de l’appropriation. Pour peu d’ailleurs qu’il ait fallu tailler une partie des seize grandes colonnes de soutènement delà nef et du triforium, qui sont presque toutes en granit , à peine si le temps présumé consacré à l’édilice entier, aurait pu suffire à ce seul travail. Viennent ensuite les massifs des pilastres qui soutiennent la partie supérieure du temple nommée la solea, élevée par quatre gradins au-dessus de la nef, les grandes colonnes qui supportent l’arc triomphal , et toutes les combinaisons architecturales qui constituent la prolasi et la diaconie. Le portique extérieur dont les trois arcs étaient supportés par des colonnes de marbre cipollin (il en reste encore deux), dont l’ordre supérieur comprend quatorze colonnes corinthiennes supportant treize arcs aigus, comme la plupart de ceux de l’éditice, augmente encore tellement la première tâche purement architecturale, qu’on ne peut en supposer l'achèvement dans le bref délai résultant du diplôme de mars 1132. A plus forte raison doit-on reporter sur les années suivantes même le commencement de l’immense travail des mosaïques de revêtement du sanctuaire qui, malgré leur etendue et leur perfection, furent achevées en 1148, comme l’indique une inscription latine placée au-dessous des apôtres.

On doit également sans doute classer comme travail ultérieur, le cloître entouré de portiques à arcs aigus attenant à celte basilique, et qui, moins préservé que celui de Monréale, postérieur de cinquante ans, conserve encore dans ses débris et surtout dans la sculpture linie et variée de ses chapiteaux historiés, des témoignages évidens de la prospérité de cet art en Sicile vers l’époque où nous supposons que quelques uns de ces artistes vinrent con sacrer leur ciseau à l’exécution de nos grandes façades de Saint~Gilles , de Saint-Trophime

A.RCII1T HC1ÜUE.

M. Serra di falco, p. 29) 1 semble considérer comme terminée alors (en moins de dix mois), malgré les grands travaux analogues suivis de front à Palerme, à Messine, etc., et en dépit des embarras de toutes sortes que suscitèrent alors au nouveau roi le soin de conjurer par sa présence au-delà du détroit, et de confondre par ses armes, les complots des barons de Pouille et d’organiser sa défense contre l’attaque déjà menaçante de tous les rois de la chrétienté réunis contre lui à la voix de saint Bernard 2. Fort heureusement pour les

et autres travaux analogues. Nous répéterons à ce sujet que les chapiteaux corinthiens, les moulures en forme d’achante , les oves , les languettes et autres formules classiques qu’on voit amalgamées surtout dans ce portail, telles qu elles apparaissent aussi dans ceux de Saint-Gilles, de Saint-Trophime, de Saint-Laurent de Gènes, avec les ligures d’animaux si communes alors, depuis li crosse d’ivoire d'Yves de Chartres, citée plus haut, jusqu’au pluvial du roi Roger (voir ci-après), têtes grimaçantes et autres symboles fantastiques ou détails ornementaux appartenant au moyen-âge, ne pourraient que confirmer cette hypothèse appuyée en outre, comme nous l’avons dit , par la conformité de l’appareil de certaines parties des constructions de Géfalu avec celles de Saint-Gilles, en pierres de couleur alternée.

■ Le diplôme de mars 1 132 porte formellement \v.ego Rogerius rex, etc ... feci œdificare » templum episcopatus abinitio fundalionis suæ in loco qui dicitur Cephaludurn, in no- » mine et honore Salvatoris. » M. Serra di Falco, après avoir cité ce diplôme (p. 29), mentionne, (p. 7G, note 38} un tableau chronologique duquel il résulterait en effet que le jour de la Pentecôte (1131), Roger aurait posé la première pierre de cet édifice projeté depuis deux ans (Pirri L. G.), et qu’en mars 1132, ce prince aurait comblé de dons cette cathédrale déjà terminée « in marzo, ind. X, Rogero consolenne diploma gueco arabo, arri- « chissequesta cattedrale di giafabricata, di larghe donazioni (Pirri L. G., p. 799.) Le premier tableau reporte à 1145 de nouveaux embeilissemens et l’exécution des sarcophages dé porphyre, et à 1148 l’époque où se termina le travail des mosaïques du sanctuaire et de l’apside.

2 Du seul fait de l’accord et de l’alliance de Roger avec Anaclet, compétiteur de l'ami de saint Bernard, résulta l’irritation de ce dernier contre le nouveau roi de Sicile; aussi mit-il autant de zèle à préparer cette croisade entre princes chrétiens , qu’il en montra plus tard à prêchera Yezelay celle dirigée contre les infidèles. Il ne fut pas heureux dans ses provocations. Son acharnement contre P»oger, qu’il traita de tyran et d’usurpateur, ne tint qu’à l’esprit de faction, comme l’observe l'historien Giannone, en disant: (1. XI, cap. 7, t. 11, p. 221) « pacificato Ruggiero con Innocenzio , finirono l’usurpazioni e le tirannidi, » et en ajoutant, « ond’è che si leggano deWislesso Bernardo molle lettere scrille dapoi a » Ruggiero piene di molle lodi, che da a questo principe. » Sans doute en embrassant la cause d’Anaclet, Roger dut plutôt consulter ses propres intérêts que l’élan religieux qui domina dans le conseil des rois ; mais sur ce terrain même il était inattaquable, puisqu’à part les considérations morales plus ou moins fondées, cet anti-pape était vraiment l’élu du sacré-collège, comme le dit formellement le même historien (id . p. 222) ; « Tutto il mondo

\ RC!! ITECTURE .

arts, le temps que mitLothaire à préparer même la mission, qu'il fut loin de remplir, d’ange exterminateur de ce prince indocile, permit à ces magnifiques travaux d’arriver sans encombre à leur terme, avant même le grand conflit qui légitima sa couronne. On doit croire pourtant , et le diplôme de 1 1 4^ pour l'exécution des sarcophages de porphyre le prouverait seul, que plus tard, et surtout lorsque l’expédition en Grèce de i tzJB eût accru de beaucoup les trésors, les ressources de tous genres et le pouvoir du roi Roger, ses premières fondations durent se ressentir de ce surcroît de moyens d'en rehausser l’éclat -, un prince fastueux au point de réclamer les honneurs qu'on rendait aux césars de Byzance 1 n’ayant

« caltolico crede aller a Anacleto , non Jnnocensio esser il vero papa. Fur ono créait » amendue nell’istesso Giorno , e sê bene Innocenzio fosse slalo il primo elelto, nulla- » dimanco Anacleto ebbe maggior numeri di voto. . . . i monarchi cassinesi col loro » Abale per laie anche lo tennero : molli vescovi e cardinali, ed i maggior i prelat i » délia chiesa , favorivano le parti d' Anacleto. » C’était en effet vers ce parti qu’inclinait d’abord la France, comme l’avoue le même écrivain, avant le concile d’Etampes ; et le roi d’Angleterre l’eût embrassé sans les instances presque menaçantes de saint Bernard, ainsi qu’en convient l’auteur de la vie de ce saint. Si Lothaire ne l’épousa pas, ce ne fut que dans des vues d’ambition personnelle, comme celles qu’on reproche à Roger. On voit à quoi tiennent souvent, et dans des intérêts de premier ordre , les chances de succès d’une cause, la distinction du juste et de l’injuste, et l’empire du faitsur le droit.

L’opinion d’Orderic Vital surleroi Roger, qu’il traite (I. XIII) d’oppresseur de ses peuples, également redoutable à ses parens et aux étrangers, de spoliateur des princes ses voisins et autres, doit tenir à la même cause. Un prince considéré comme schismatique et en lutte avec l’orthodoxie, personnifiée dans le choix de saint Bernard, ne pouvait être qu’un tyran aux yeux de certains de nos annalistes religieux. Fort heureusement pour Roger, d’autres historiens, et surtout ceux chargés de décrire son règne, se sont montrés moins aveugles sur ses vertus, sans dissimuler ses faiblesses; et les éloges désintéressés de Pierre- le- Vénérable, que nous citerons plus loin, sanctionnent bien ces témoignages (p. 27 et 28).

i M. Serra di Falco cite, à propos du mot Basileus, jusque-là réservé aux Césars d’Orient, et qu’on voit souvent appliqué, par des courtisans sans doute, au premier roi de Sicile, auquel on donna même celui d’empereur (Amato, de principe templo, p. 84), diverses circonstances qui témoignent du haut prix qu’attachait ce prince à être comparé aux empereurs de Constantinople, tant dans ses titres que dans tout autre onorificenza. Il parle de ses efforts pour allier sa maison à celle impériale et des séductions qu’il exerça pour obtenir les distinctions impériales, sur un ambassadeur (Bazilico Xcro) que l’empereur Emmanuel avait envoyé à Palerme pour traiter d'un mariage projeté entre un fils de Roger et une fille de Jean II. Les prétentions de ce prince étaient tellement connues de son armée même que, dans la guerre née du refus par Emmanuel de ratifier ce même traité, l’armée navale du roi de Sicile acclama son prince, sous les murs mêmes de Constantinople, du

ARCHITECTURE

pu qu’ enchérir sur ces premiers essais de sa magnificence comme souverain.

Chapelle royale de Palerme. — Sa construction date incontestablement du commencement du règne du meme prince, puisque, dès Tannée rida, elle fut érigée en église paroissiale par Pierre, archevêque de Palerme ( Serra di Falco , Rag°. a0, p. 24)* L’importance des travaux, d’ornementation surtout, paraît en avoir retardé la consécration jusqu’à Tannée ii4°> comme l’indiquerait un titre cité par Pirri à l’appui d’un diplôme de cette année, portant : « Titulo )) S. Pétri apostolorum principis intra nostrum regale principium , » r/uod est in urbc Panormi , ecclesiam somma devolione fahricare » fecimus » ( p. 74, note 6). Cette importance devait être dès lors à peu près telle qu’elle apparaît encore aujourd’hui sous l’aspect dont on puisera une idée dans la coupe que nous en dondons (pl. xxx de la 3e série), d’après ce que dit l’historien contemporain Hugues Foucault « de son pavage d’un travail somptueux , » des marbres précieux incrustés dans ses lambris inférieurs et de la w riche décoration des parois supérieures et de la voûte, en mosaïques, » présentant avec une merveilleuse variété di effets j comme peinture » et comme dorure , les histoires de /’ ancien et du nouveau Testa - » ment » . La combinaison architecturale de ce royal édifice participe à la fois du style constantinien par la forme de parallélogramme qu’accuse son ensemble, comme par ses nefs formées par deux rangs de colonnes corinthiennes en marbre oriental (cinq de chaque côté), et du caractère grec 1 ou Justinien, par l’espèce de quadrilatère que

nom de Basilea , comme pour faire nargue à l’empereur de Byzance (Nicetas — Acominat — liber II, cap. 8).

1 Le titre cite par Pirri consacre la présence à la dédicace de cette chapelle de prêtres tant Latins que Grecs, ce qui prouve que les rois normands, tout légats apostoliques qu ils étaient, moins absolus que leurs mandataires, s’attachèrent à marier les deux rites comme ils unirent les deux arts. A ce que nous avons déjà dit de la disposition comme de 1 exécution des scènes religieuses dans la décoration mosaïque de Céfalu , selon les pratiques grecques , nous ajouterons qu’ici la ligure à mi-corps du Sauveur, placée dans la conque de l'apside , bénit de la main droite, altegiala, à la manière des grecs. Les épigraphes inscrites comme explication des faits évangélisliques , histoire de l’ancien testament , actes des apôtres etc., sont presque mi-partie grecques ou latines , ce qui, joint à la grande inscription arabe de la voûte, constitue une sorte de catéchisme polyglotte à la portée des diverses nations composant alors la population sicilienne.

ARCHITECTURE

forme la solea exhaussée de cinq gradins et couverte d une coupole semi-sphérique. On remarque dans cette dernière partie quatre colonnes corinthiennes de très beau porphyre, provenant sans doute d’un ancien temple, et qui là, mieux que partout ailleurs, entrent parfaitement en accord avec l’éclat de la décoration ornementative, consistant , indépendamment des sujets religieux , en entrelacs et méandres à mosaïque d’or, et de pierres dures, tables de porphyre, etc., etc. Le béma, élevé de quatre autres gradins, domine ainsi tout le temple et met en parfaite évidence l’autel placé au milieu de l’hémicycle central qui est revêtu, comme on le voit dans notre planche, d’une riche décoration en mosaïque. Le siège royal, incrusté de matières dures, qu’on voit à l’opposé du sanctuaire, est presque semblable, comme style surtout, à celui de la basilique de Monréale, et pourrait aussi ne remonter, ainsi que beaucoup de décorations complémentaires, qu’au règne de Guillaume-le-Bon, dont, les grands travaux de ce genre furent empreints, comme on le verra, d’une incomparable somptuosité : mais ce qui, dans ces premières constructions du roi Roger, appartenait incontestablement à ce prince, suffit pour démontrer quelle immense carrière ouvrit à l’art européen, par la mixtion orientale, le neveu de ce Robert Guiscard qu’on a vu préluder par des saccages à ces pieuses fondations qui, multipliées et portées au plus haut degré de splendeur par ses dignes héritiers., rendront à tout jamais célèbre et vénéré le souvenir de nos Normands dans les lieux soumis par leurs armes. Ces manifestations dont Vasari, Cicognara et autres historiens de l’art ne tiennent aucun compte , sont pourtant d’autant plus remarquables qu’alors, comme on l’a vu, le domaine pontifical, si voisin de la Sicile, si pourvu de ressources puisées dans sa vaste influence, et plus intéressé que nos aventuriers normands à consolider son pouvoir par les pompes religieuses, ne participait que par reflets à ce magique rayonnement -, et que ce fut certainement à ces splendeurs nouvelles, trop longtemps circonscrites, comme celles de Venise, dans un foyer excentrique, faute d’alimens propagateurs dans le reste de l’Italie, indifférente alors à ces merveilles , qu’est dû le grand réveil de Part. Remarquons cependant que ce peuple jaloux en revendique toute la gloire, alors qu’il n’aurait droit qu’à celle encore assez marquante d’avoir, mais un siècle plus tard , rallumé son flambeau éteint à ces

XRCH1TECTUBE.

lueurs restées si éclatantes, circonstances démontrées par l'exclamation du rénovateur Alberti % et d’avoir fait jaillir de nouveau, de ses propres sources depuis longtemps taries, mais grâce au maintien de ces pratiques étrangères et à l’émulation comme aux leçons qu’il y puisa, cette célèbre rénovation, dans un sentiment plusprofond du but que l’art doit se promettre.

A quoi tient-il qu’à ces époques memes nos arts que nous montrons prospères, ne succombassent, comme ceux d’Italie, à des déchiremens qui firent perdre à nos provinces les fruits de trente ans de repos % et compromirent avec le temps l’existence meme de la

i 11 suffirait de l’éloge que fait du dôme de Monréale Léon Baptiste Alberti (lib. vu, p. 97), l'un des premiers et des plus actifs promoteurs de l'impulsion imprimée au XIVe siècle, à la marche défait en Italie, pour prouver que, tout en méditant l’adoption de formules inspirées des traditions antiques , ces habiles ordonnateurs d'un système nouveau qui pût relever l'Italie de l'état d’abjection où l’avaient plongée ses discordes et ses routines, rendaient pleine justice à ces travaux intermédiaires exécutés sous une autre influence. Ces grands specimen de l'art grec, placés à si courte distance du sol enfin régénéré , en même temps qu’ils y conservèrent l’étincelle du feu sacré, purent transmettre à l’art nouveau bien des enseigqemens pratiques , et donner la mesure de ce qu’on pourrait entreprendre à l’aide de ressources autrement abondantes que celles dont purent disposer les fils d’un banneret normand, installés de haute lutte sur un théâtre de dissensions et de ravages, et circonvenus de toutes parts d’ennemis inenaçans, y compris même leurs douteux alliés, les papes.

a Les pages qu'Orderic-Vital consacre (465 à 483, liv. xm, t. IV de la trad. de M. Guizot) à la peinture des désordres que suscita la mort de Henri 1er dans la Normandie, que le moine historien compare à la femme en couche restée sans cesse en proie aux douleurs de l'enfantement, nous semblent indiquer, sans que ce fidèle anglo-normand ait touché celte corde, quel grand parti un roi français, jouissant de tout son pouvoir et surtout de ses facultés, aurait tiré de ces conflagrations, dans la position surtout où s’était placé Louis-le-Gros vis-à-vis d’IIenri Ie>-, depuis la trame ourdie contre la France parce dernier prince , de concert avec l’empereur Henri V. Geofïroy-le-Bel, qui, à la tête de ses Angevins, avait envahi une partie de la Normandie, s’en vil expulsé par l’accord d'une population irritée des brigandages commis par ces prétendus alliés, et se vit longtemps retenu dans ses propres domaines par une révolte de ses sujets. Roger de Toeni, déjà en butte aux soupçons de Henri Itr, guerroyait dans un intérêt de parti contre Robert, comte de Leicester, dont le comte Galeran,à la tête de la commune de Rouen, épousa la querelle; et l’absence du roi Etienne, retenu en Angleterre par le soin dominant dedefendre son trône, enhardissait les séditieux et décourageait les fidèles. Le brigandage organisé répandait partout l’épouvante, et l’incendie de bourgs entiers, tels que celui d Ouche, où quatre-vingts maisons furent la proie des flammes, celui de diverses églises, telles que celle de Sainle- Marie-Madeleine de Bougi, sur Rilie, ne firent encore que préluder à de plus déplorables excès, lorsque les Robert de Bellême, les Malvoisin et autres vinrent en aide à Roger de

ABCHtTJÎCTUKE.

France; car le temps n’était plus où une puissante intervention comme celle qu’avait pu exercer Louis-le-Gros, dans la force de sa puissance, n’aurait pas manqué d’extirper, par l’obtention de fortes garanties , les germes , dès lors menaçans , qui faillirent plus tard étouffer notre nationalité sous l’ influence , toujours croissante dans plusieurs de nos plus riches provinces, de la prépondérance anglaise?

Suger eût pu sans doute aviser aux moyens de faire profiter la France des conflits soulevés pour le duché normand; mais que pouvait ce grand ministre, ennemi par état et par goût de toute agression armée, entre le lit d’un roi mourant et les débuts d’un prince trop jeune pour pouvoir revêtir d’une sanction imposante une intervention que la litispendance entre princes français , Geoffroy, comte d’Anjou, Etienne comte de Boulogne, et Thibaut, comte de Champagne, pouvait rendre fort dangereuse. L’abbé de Saint-Denis, tout entier alors aux soins de construction et de déco-

Toeni, et lorsque l’intervention intéressée du comte Thibaut et une nouvelle irruption du comte d’Anjou, Geoffroy, aidé du duc de Poitiers, des comtes de Nevers, de Ponthieu, etc., engagèrent plus chaudement encore la lutte où succombèrent de nouveau les féroces Angevins, forcés à la retraite après treize jours de succès, sans que leur fuite, décidée par une blessure de Geoffroy, mil fin à ces combats sans but, aucune armée n'apparaissant sous l’étendard du prince qui seul eût pu rallier les partisans de l’ordre. Le territoire de Lisieux, l’évêché d’Evreux et beaucoup d’autres cantons normands conservèrent longtemps les traces de ces premiers désastres, devenus plus terribles encore après que Louisle-Gros, rendu à la santé, mais ayant manqué l’occasion d’intervenir de haute lutte dans la pacification du duché, l’accorda, à titre de fief, en 1137, au successeur de Henri Ier, à ce comte, alors roi, Etienne, dont l'investiture amena, delà part de Geoffroy d’Anjou, toujours stipulant pour sa femme, une troisième occupation plus funeste encore que les autres.

Cette ère de dévastation devint à tous égards bien fatale à la France, s’il est vrai , comme on peut l’inférer d’un passage d’Orderic-Vital (liv. xm), que ce ne fut que par regret de sa participation à ces désordres, et pour en expier le tort, que ce duc de Poitiers , que nous venons de voir soutenir par ses armes les droits du prétendant au trône d’Angleterre , Geoffroy Plantagenet, voulut favoriser la France en léguant à son roi, lors de sa mort (le 9 avril 1137), tous ses riches domaines, dans un but dont la fatalité bouleversa du tout au tout la généreuse combinaison; les états apportés en dot à Louis-le- Jeune par Eléonore de Guyenne, source intarissable de guerres, étant venus plus tard grossir le patrimoine du fils de ce Geoffroy, dont Guillaume regrettait d’avoir été le complice.

Indépendamment des désastres produits par l’action et la réaction de ces conflits dévastateurs, Orderic-Yital signale comme accidens fortuits, dans cette période, l’incendie des deux monastères rouennais de Saint-Ouen et de Saint-Amand.

ARCHITECTURE

ration de son grand monastère *, ne pouvait pas prévoir d’ailleurs les graves conséquences qu’aurait pour la couronne, dont il s’était montré le gardien fidèle, l’avènement du fils de Mathilde et le grand surcroît de puissance qu’il tirerait plus tard de l’impolitique répudiation d’une princesse dont la dot n’enrichit un instant notre France que pour l’en déshériter bientôt après, au profil d’une influence rivale.

Sans s’émouvoir du bruit de ce choc des passions sur un rayon fort étendu de son territoire, le reste de la France poursuivait en repos ses fondations religieuses, et le retour triomphal à Clairvaux de saint Bernard arrivant d’Italie, escorté par ses frères qui furent à sa rencontre jusqu’à Besançon % fut un évènement plus remarqué sans doute que les trois invasions armées des étals normands par les Angevins et les Manceaux, sous la bannière formidable de ce Geoffroy de Plantagenet, dont le portrait armé de toutes pièces et de ce temps même, que nous donnons (pl. xii de la ioe' série), peut du moins donner quelque idée de l’aspect des guerriers engagésdans ces terribles luttes. Par les mêmes raisons, la constatation des largesses

» Tout indique que ce ne serait guère que de 1135 que l’on devrait dater les premières grandes constructions de Saint-Denis, exécutées, comme nous l'avons dit, à deux reprises, et qui donnèrent lieu à deux dédicaces, en 1140et 1144. Il n’est pas douteux qu’une fois ce plan conçu et en cours d’exécution, Suger ne se soit occupé des moyens de compléter l’œuvre qu’il présente à juste titre comme sienne, puisqu'on le yoit, dès le commencement des travaux, se transporter dans la forêt pour y choisiras belles pièces dcbois destinées àla couverture de son église. Les soins personnels si divers, comme on l’a vu plus haut , qu’il prit et poursuivit avec une ténacité remarquable, durent évidemment absorber bien du temps. Rappelons d’ailleurs qu’à l’époque des débuts du règne de Louisle-Jeune, les avis du sage ministre durent céder aux influences de cour, témoin la campagne de Toulouse, entreprise malgré ses représentations, dont l’inutilité le décida, de son aveu, à se vouer plus que jamais aux soins de son grand monastère. Du nouvel échec qu’il subit en luttant contre saint Bernard, au sujet de la croisade d’Orient, on pourrait conclure peut-être que l’influence politique de ce grand mais modeste ministre ne s’exerça bien librement que dans les cas désespérés, comme celui qui surgit à la nouvelle de la captivité de Louis VII, et lorsque, battu par les flots , le vaisseau de l’État ne dut d’échapper au naufrage qu’à l’habileté et à la fermeté d’un tel pilote.

3 Jamais pompe triomphale ne fut à la fois plus humble et plus éclatante. Ce ne sont plus ici comme à Milan des hommages participant de la persécution; les paysans, les patres, dit Arnaud deBonneval dans la vie de l’abbé de Clairvaux, accouraient sur sa route, implorant à grands cris sa bénédiction, et heureux d’un seul geste, regagnaient triomphans leurs manoirs escarpés.

\ U C H I T E CTU R E .

du comte de Champagne Thibaut, pour agrandir le même monastère de Clairvaux devenu trop étroit, à raison du nombre toujours croissant de ses hôtes, lemporte, dans les annales de ce temps (c. lxvii), sur le fait de l’intervention personnelle du même prince dans les débats armés pour le duché normand, sur lequel il voulut exercer du moins les droits que sa négligence à s’emparer du sceptre anglais, avait laissé prescrire. Les Annales Bénédictines nous signalentd’ailleurs, pour 1 i36 seulement, la fondation de quatre nouveaux enfans de Clairvaux (c. xcy), ceux d1 Auberive, ceux de Balerna et d’Alpense , indépendamment de celui dit Monasteriolum , diocèse de Laon -, et la Gallia Christiana y ajoute ceux de Domus Dei , diocèse de Bourges (p. 5^3), de Haute- F ont ai ne , diocèse de Chalons (p. 52 1 ), à part ceux ressortissant à d’autres monastères générateurs, tels que Colombe (p. 563), Dei Locus, diocèse de Langres (p. 56y, des Roches, diocèse d’Auxerre (p. 5 76), Thola (p. 65 1), Longurn Fillare, diocèse deTérouane (p. 6o5), Mortimer, diocèse de Rouen (p. 627), Montpciroux, diocèse de Clermont (p. 625), Niger Lac.us, diocèse de Bourges (p. 63o), Hautecombe, près de Genève (p. 52 1), Beaupré, diocèse de Beauvais (53o), Bussayiun , diocèse de Nantes (53 7), Challis, diocèse de Senlis (540? Bigardin , en Belgique (534) ; et indépendamment encore d’autres fondations telles que celles de Maison-Dieu (ier Foy. litt., p. 38), de Bonne font, près de Saint- Gaudens ( ibid 2 e part. , p. r 5), de Fossa Nova , diocèsede Terracine, et surtout de la cathédrale de Ferrare , commencée en 1 1 35, comme l’indique l’inscription que nous avons relevée

lues Annales Bénédictines qui mentionnent en outre un monastère de Buzei, diocèse de Nantes (c. lxx), deux églises construites « eleganti opéré » par Etienne, prieur d’Obazine (c. lxxu) a, et le couvent

' Cette inscription qui, bien qu’ancienne, ne remonte certainement pas au XIIe siècle, porte :

» Il imite ceiOo trenla ciuque mato » Fu queilo tcmpio a zoizi cousecrato,

» Fo Nicülao scolptore » R glielmo i’autore. »

2 Le mausolée de cet Etienne, fondateur du monastère A'Obazine, près deOahors (mort vers 1100), subsistait encore vers 1708, lorsque Malienne et Durand visitèrent cette fondation (Dr Yoy. litt., 2e par., p. 450). Ils remarquent qu’on voyait dans le pourtour du

ARCHITECTURE

2 lî>

de Wirzbourg (c. lxv) , nous montrent, au milieu de ces innombrables fondations nouvelles, un exemple du délaissement des anciennes à ajouter à ce que nous avons dit plus haut de Saint-Médard de Soissons. Le si célèbre monastère de Luxeuil, fondation de saint Colomban, contemporaine des premiers âges de notre monarchie et qui, comme Saint-Médard, servit de prison politique à des princes, se trouvait réduit, en 1 136, à un tel dénûment « ad tam miserabilem » statum , ut abbas et officiales illi deessenl », que la pitié du pape Innocent II s'en émut. Il invita l’ordre de Cluny à pourvoir à ses besoins.

Bien que la rigidité cisterienne dût prévaloir dans la plupart des fondations de cette époque, on remarque pourtant qu’il en existait d’autres où l’exemple donné par Suger de l’appel aux beaux-arts pour embellir les temples de Dieu, l’emportait sur les anathèmes de l’abbé de Clairvaux. Ainsi les Annales Bénédictines nous montrent en il 3b (c. ex) Antoine, abbas Senonicnsis , inhumé au milieu de son église, dans un mausolée de pierre sur lequel il avait lui-même sculpté son image avec son bâton pastoral : « ln c/uo postea ejus ima- » ginem cum baculo pastorali propria manu se sculpsisse » dit Richerius ( Spicileg ., t. III, p. 3a3 et sec/ .)•, et cette même image reproduite dans les vitraux dont cette église était ornée « cjusdem effigies in vitreis funebris rotundæ illius ecclesiæ etiam nunc cernitur » : de meme que l’on voit les fabriques de tapisseries à sujets tissés, comme ceux de la robe à honneur du roi Roger, citée plus haut, en grand exercice dans certains monastères, notamment à Saint-Florent de Saumur, d’où provenaient déjà ces pièces d’étoffes précieuses du prix de mille sols, représentant des rois à cheval et des lions grimpans, comme on en voit sur le casque et le bouclier de notre portrait de Geoffroy Plantagenet. C’était un présent fait à l’église d’Auxerre par son cinquante-deuxième évêque Humbaud, mort en 1 1 14 (l’abbé Lebœuf , mém. d’Auxerre , tom. Ier, p. 258) -, ce qui constate même une exécution en précieux tissus bien antérieure à celle de ii33, constatée ci-dessus pour les fabriques, analogues sans doute, de Palerme,

sarcophage de peliles figures de religieux, sans doute dans une disposition analogue à celle appliquée, un siècle et demi plus tard, au mausolée de Jean-sans-Peur de la chartreuse de Dijon, dont nous donnons l’aspect (pi. xvu de la 2e série).

ARCHITECTURE

avec lesquelles celle de Saint-Florent rivalisait encore, et au-delà, par l’importance des sujets dans cette dernière année même *.

i 1 37- ï i38. — Lothaire commença enfin, en 1 i3y, à diriger son expédition vers son but principal. Après s’être emparé deBologne, il marcha par Ravenne, Fano, Sinigaglia, Ancône , etc., dans la direction de la Pouille , s’empara du mont Gcivgan après un siège de trois jours, puis gagnant Troie, Canne et Barlettaj il occupa Tvani , dont les habitans démantelèrent la roche dite de Roger. Un échec éprouvé par la flotte de ce dernier prince, dont huit vaisseaux furent submergés, le décida à tenter la voie des négociations ou plutôt de la séduction par l’or « coll esibizione cli una gran copia d'oro » *, mais l’empereur, dit Muratori , resta sourd à ce chant « sordo A questo canto », ou plutôt aveugle à cette exhibition.

Innocent II suivait de loin le mouvement de l’armée impériale : parti de Pise, il rencontra à Yiterbe le duc Henri que Lothaire avait chargé de pacifier la Toscane, où l’intervention de saint Bernard, rappelé par le pontife, sauva d’un siège la ville de Lucques, ennemie de Pise. Le pape se rendit ensuite à Sutri, au Motit-Cassin, à Capotte, qui se racheta par quatre mille lalens , et reprit son prince Robert, qui fut avec Innocent rejoindre Lothaire au siège de Bari. La forteresse de cette ville ayant été prise et sa garnison passée au fil de l’épée, la soumission de la Pouille et de la Calabre fut d’autant plus rapide qu’une flotte pisane, de cent navires de guerre, opérait en même temps sur le littoral de ces provinces. Salerne , cité populeuse,

• Eméric- David, qui établit, d'après Malienne (Amp. coll., t. V, col. 1106 et 1107), que cette fabrique de Saint-Florent de Saumur existait depuis 985, cite, d'après lamême collection (t. VI, col. 1130), ce fait que Mathieu de Loudun, abbé de ce monastère enll33, y fit exécuter , pour son église, uuc tenture complète, représentant les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, des châsses, etc. ( Discours hist. , p. 222 et 223), fabrication qui, d’après le haut prix de certaines pièces (mille sols), participait sans doute des tissus en soie d’Orient. Que l'on remarque que cette date de 1133 est précisément celle que porte le célèbre pallium de Nuremberg, ou robe d'honneur du roi Roger de Sicile, et l’on se convaincra que dès ces éj oques reculées, nos arts français n’avaient rien à enviera ceux d’aucune autre contrée. Nous avons parlé ailleurs de la célébrité en Italie, même au XIe siècle, de nos tapisseries d’Aquitaine, offertes au roi Robert et sollicitées par l’évêque de Verceil, comme prix d’une intervention politique où il ne s’agissait de rien moins que de la couronne d’Italie.

ARCHITECTURE

très riche, bien fortifiée et toute dévouée à Roger, devint alors la seule possession en terre-ferme de ce prince naguère si puissant ; mais un accord amiable conclu entre l’empereur, le pape et les Salernitains, au grand déplaisir des Pisans frustrés de l’espoir du butin, enleva bientôt à Roger ce dernier point d’appui.

Bien loin de se laisser abattre par de si grands revers, Roger y puisa l’énergie qui lui valut bientôt la réparation de ses pertes. A peine Innocent et Lothaire, après avoir longtemps débattu dans Salerne des questions d’investiture pour un nouveau duc de Pouille Rainolfe, plus redoutable au roi de Sicile que le malheureux Robert, et des intérêts sacerdotaux touchant surtout l’adhésion à la cause de l’anti-pape des moines du Mont-Gassin, avaient-ils regagné Rome, que tombant tout-à-coup à Salerne à la tête d’une imposante armée, Roger put juger de l’efFet que le prestige de son nom produisait sur ses frères d’armes. Bientôt après, affranchi de l’effroi qu’aurait pu lui laisser la vengeance de Lothaire, qui mourut en retournant en Germanie après avoir licencié son armée, maître de Salerne par le concours de la. population même, Roger marcha sur Nocera , ravagea les domaines propres du nouveau duc Rainolfe, puis dirigeant sa fureur sur la ville de Capoue, dont il avait à se plaindre, il la livra à un sac d’autant plus désastreux que, libres de tout frein , les Sarrasins auxiliaires du vainqueur purent impunément commettre les plus grands excès. La soumission immédiate de toute la terre de Labour décida le duc de Naples à implorer son pardon et à se ranger sous la bannière de Roger pour la suite de la campagne, qui touchait à sa fin par la prise d’Avellino et par la soumission de Bénévent, lorsque le nouveau duc de Pouille, n’espérant son salut que d’un acte de désespoir, vint , à la tête d’une armée composée d’Allemands et des populations de Troie, de Bari, de Trani et de Melfi, livrer la bataille à Roger. On allait en venir aux mains quand l’abbé de Clairvaux, missionnaire de paix, vint au nom d’innocent proposer un accord -, mais cette intervention n’empêcha pas le choc désastreux pour Roger, qui perdit trois mille des siens, et ne dut son salut qu’à la rapidité de sa fuite.

C’est dans l’adversité que se retrempent les grands courages. Parvenu presque seul à Salerne, Roger y puisa dans l’accueil de la population l’espoir de regagner ses premiers avantages qu’il ressaisit

ARCIIITECTCRE

bientôt, à l’aide des Béaéventins auxquels il avait accordé un gracieux privilège, au point de s’emparer de la ville de Troie, de soumettre le comte d’ Ariano et de pouvoir porter le siège devant le château de Padula. De nouveaux pourparlers tendant à cet accord qu’avait proposé saint Bernard, étaient venus suspendre cette solution par les armes , et l’habile Roger « scaltro ch'egli era » avait réussi , pour gagner du temps, à conduire en Sicile les cardinaux chargés de traiter du conflit entre le pape et l’anthpape, quand la mort frappa ce dernier (le a5 janvier n38). L’ambitieux Roger n’était pas homme à saisir ce prétexte pour conclure une paix qui l’aurait sans doute privé d’une partie de ses états , le duc Rainolfe restant en armes avec l’appui de valeureuses populations. Consulté parles parens d’Anaclet qui étaient devenus les siens, sur le parti à prendre, il provoqua l’élection d’un nouvel anti-pape (Victor III), et alors même que l’éloquence de saint Bernard eût décidé ce nouvel élu à résigner sa dignité aux pieds d’innocent II, l’impassible Roger demeura dans sa ligne, et poursuivit son but de reconquérir ses états et de légitimer sa puissance, sans qu’il lui en coûtât le moindre sacrifice, but qu’il ne tarda pas à atteindre, comme on le verra dans la période suivante.

Pendant celle-ci, qui fut si orageuse pour lTtalie, la France restée paisible perdit son roi : Louis-le-Gros ne survécut pas au lien qui se serrait alors en Aquitaine pour joindre à ses états ceux du duc de Poitiers l. Nos fondations monastiques de ces deux années, pendant lesquelles leur grand promoteur saint Bernard séjourna de nouveau très longtemps en Italie, se ressentent aussi de celte absence et de l’influence des préoccupations politiques. Les Annales Bénédictines mentionnent seulement l’abbaye Lucezii , diocèse de Tours

■ Louis VII apprit la mort de son père au milieu des fêtes de son mariage que l’on célébrait à Poitiers. Suger, qui accompagnait Louis-le-Jeune, dont le cortège de cinq cents nobles, des meilleurs du royaume, avait pour chefs Thibaut, comte de Champagne, et Raoul, comte de Yermandois, puissans barons que nous verrons bientôt aux prises, fut donc privé de recevoir le dernier soupir de son royal condisciple. On put croire alors que la perte que faisait la France se trouvait compensée par l'apport d ’Aanor (Eléonore), qui, selon les termes mêmes employés par Hugues de Poitiers [Hist. dumonast. de Veselay , liv. iv), replaçait sous l’autorité directe de la France « le Poitou, l'Aquitaine, la Gascogne, le pays des Basques, la Navarre jusqu'aux montagnes des Pyréne'es , et jusqu'à la Croix de Charlemagne.» Il n’en fut pas malheureusement ainsi.

ARCHITECTURE

(G. cliii), et le Parthénon d’Hières (près de Paris) (l. 77, c. xxi), déjà compris, je crois, dans nos nomenclatures, mais que Louis-le-Jeune enrichit de ses largesses en 1 1 38 - Les autres docuinens n’en révèlent également qu’un petit nombre , dont les monastères de Jugum Dei , diocèse de Lyon (Gall. Chr., p. 573), Mons Dei (Ô2Ô), V allis Sanctæ Mariœ (654), B reuil Benoît , diocèse d’Évreux (537), Viteri V ilia , diocèse de Dôle (654), et l’abbaye de Saint-Marien d’Auxerre ( Mém , d'Auxerre , t. Ier, p. 8a5). Nous noterons en outre que Martenne et Durand (. Deuxième P oy âge littér., p. 189 et 190) parlant de leur visite à l’église de Saint-Laurent de Liège, citent deux riches autels, l’un , en porphyre, d’un pied sur six pouces d’épaisseur, avec les douze apôtres en ivoire et inscription de 1061 -, l’autre, en pierre verte, de deux pieds de long sur trois de large, avec pierres précieuses, crucifixion d’ivoire et les quatre évangélistes au coin, le tout portant dans une inscription la date de 1 187, Le Christ, disent-ils, est attaché sur la croix par quatre clous. C’est ainsi que nous le montrons en effet dans tous les monumens de ces époques. Tels sont ceux des évangéliaires de l’abbaye d’Abdinghofï (Saxe), donné par saint Henri, et de l’abbaye d’Epternac, près de Nevers, présent de l’empereur Othon, qui y est représenté avec Theophanos comme sur l’ivoire de notre collection, où se trouvent aussi plusieurs Christ vêtus et crucifiés à quatre clous, même de la fin du XIIIe siècle.

En Germanie, l’élection, comme successeur de Lolhaire , de ce Conrad qu’on a vu occuper momentanément le trône d’Italie, n’offre de mémorable que cette circonstance signalée par Muratori ( Ann ., t. VI, p. 4 63), que de cette élection, faite au mépris des droits du duc de Bavière et de Saxe , Henri , gendre de Lothaire, et qui avait joué un beau rôle dans la dernière campagne d’Italie , date l'origine des factions Guelfe et Gibelline. Conrad appartenait par ses ancêtres au sang Gibelin , et Henri descendant des princes italiens de la maison d’Este, était héritier de la famille des Guelfes, en Germanie.

Les Annales Bénédictines (1. 77, c. xiv) rapportent à l’annce 1 1 38 une visite de Bernard au Paraclet, où il aurait été reçu comme un ange de Dieu , par son abbesse, Héloïse 1 , visite dans laquelle la re-

1 Depuis que Suger avait expulsé, sous prétexte de leur vie licencieuse, les religieuses du monastère d'Argenteuil, pour leur substituer des moines, un monastère de femmes s’était

A.KCII 1 1 ECTURE.

marque faite par l’abbé de Clairvaux, de la substitution, dans l’oraison dominicale en usage dans ce monastère, du mot super substcintialem (panem) au mot cju.otidi.anum , serait devenue la matière d’une correspondance entre saint Bernard et son rival de gloire , le grand controversiste auquel il attribuait cette variante T.

élevé sous la direction d’Héloïse, dans le lieu même que son illustre maître avait choisi pour refuge, sans y trouver un appui contre les nouvelles persécutions que lui valurent ces enseignemcns consolateurs. Là, tout entière auxsentimens dontson cœur ne cessa d’être un ardent foyer, l’amour de Dieu et les invocations de ses tendres souvenirs, l'amante d’Abeilard avait pour ainsi dire sanctifié sa vie. Sa double exaltation, bien désintéressée alors, sous le dernier rapport, par la position de l’époux dont elle déclarait n’avoir voulu être que la concubine : Tua dici merelrix, quant illius imperatrix ( Heloisœ episl., p. 45), lui avait captivé l’intérêt, l’amitié même des deux plus grands et plus saints personnages de celte époque. Cette visite de saint Bernard, au milieu des conflits auxquels le concile de Sens de 1140 vint seul mettre un terme, en offre un premier témoignage que confirment les lettres si touchantes écrites à l’abbesse du Paraclet par le grand abbé de Cluny, Pierre le-Vénérable, qui vint aussi la visiter dans son monastère, où il lui envoya plus tard Y Absolution d’Abeilard, qu’IIéloïse lui demanda pour la suspendre au tombeau de son amant. Les termes affectueux dont cet abbé se sert, même au sujet de la prébende qu’ Héloïse lui demande pour son fils Astrolabe , prouvent qu’aucun ressentiment ne subsistait dans cet esprit élevé contre la faute commise par la nièce de Fulbert.

■ En quittant le Paraclet, où le retentissement de ses leçons vint réveiller les haines assoupies, Abeilard fut contraint de fuir au loin. Le prieuré excentrique de Saint-Gildas , en Bretagne, qu’on lui offrit, semblait le garantir de nouvelles tempêtes ; mais ici encore, comme à Saint-Denis, l’incompatibilité de goûts et des habitudes d’un esprit aussi transcendant avec la nullité, d’autant plus envieuse, des obscurs commensaux de ce nouvel asile, le contraignit à la fuite, pour éviter l’effet d’atroces machinations dirigées même contre sa vie.

Peut-être aussi, il faut en convenir, ce génie essentiellement dominateur portait— il en lui- même le germe des persécutions auxquelles il fut partout en butte, et qui justifieraient cette opinion portée sur lui par dom Martenne : « Abeilard, homme inquiet et brouillon, qui ne pouvait vivre en paix avec personne (Ie*' Yoy. Litle'r., t. Ier, p. 85). Quand scs premières attaques contre ses maîtres et condisciples Anselme de Laon et Guillaume de Champaux révèlent déjà ces dispositions, on peut croire que le malheur ne fit que les accroître. Il suffirait en outre des accusations, fondées ou non, dirigées contre son orthodoxie par l’oracle du temps, et de sa complicité avouée avec son disciple Arnauld de Brescia, qui soulevait l’Italie contre l’autorité papale, pour généraliser le sentiment exprimé sur son compte dans la Mer des Hystoircs (fo 96, \°f : « Pierre Abalard, grant clerc » entre les autres, merveilleux esprit; mais il fut grant hérétique et bailla de mau- » vaises doctrines. »

Échappé aux ennuis du séjour, et si l’on veut aux attentats de ses moines de Saint-Gildas, Abeilard voulut, à l’instigation de son ardent disciple italien ( St.-Bern ., epist. ad papam, p. 182), vider le grand litige religieux corps à corps avec l’abbé de Clairvaux,

ARCHI 1ECT0RE

«'in

1 139-1 i4o. — Un concile d’environ mille prélats, réunis à Rome en avril 1 189, venait de fulminer contre l’indomptable Roger, lorsque la mort du duc Rainolfe hâta le moment où ces éclats menaçans se convertiraient en humbles soumissions. Partis tous deux à cette nouvelle, dans des buts bien divers , Roger pour conquérir, et Innocent pour renouer un traité qui pouvait seul lui conserver quelque influence sur ces provinces , le pape et le roi de Sicile ouvrirent des négociations , bientôt suspendues par le refus de Roger de restituer Capoue au prince Robert. Une écliaufourée papale leur donna d’ailleurs une triste issue pour le Saint Père, trop confiant dans l’appareil militaire dont il s’environna pour appuyer ses propositions pacifiques par des démonstrations guerrières. Innocent, informé de quelques actes hostiles de Roger, voulut réciproquer par l’assaut d'une forteresse (Galluzzo). C’était sans doute où l’attendait le roi qui, accourant à la tête de son armée , et grâce à une embuscade habilement tendue par son fils , mit l’armée pontificale en pleine déroute , et s’empara de son chef qu’il traita avec distinction -, mais pour être dorées, les chaînes n’en sont pas moins lourdes. Captif de son intraitable ennemi , et privé de ses trésors et bagages devenus la proie du vainqueur, Innocent but jusqu’à la lie son calice d’amertume, en se soumettant à légitimer pour Roger le titre de roi de Sicile, dont ce prince faisait, depuis près de dix ans, un si grand et si noble usage, et en investissant son fils et du duché de Pouille et de la principauté de Capoue, principal objet du litige. Ici (en juin 1 189) se reproduisirent les scènes de courtoisie déjà décrites à l’occasion de la captivité de Léon IX. Roger et ses trois fils se prosternèrent aux pieds du pontife, lui demandèrent pardon, et obtinrent une complète absolution en même temps que leur investiture -, puis cédant au vaincu leurs rôles de triomphateurs, ils l’accompagnèrent jusqu’à Bénévent en lui rendant les plus pompeux hommages. Ainsi se termina ce long et sanglant débat qui mit toute la chrétienté en émoi • car les

qui n'accepta ce défi qu'à regret (St. Bern., epist., 189). La lice fui disposée à Sens, en présence d’un auditoire imposant, mais partial, dont le seul acc eil paralysa toute l’énergie de l’assaillant, qui se rendit à discrétion, laissant son plus grand ennemi, le pape Innocent II, arbitre de son sort. Alors s’ouvrit enfin pour lui, dans les cloîtres de Cluny, le seul asile où ce grand homme ait pu goûter quelque repos, grâce aux soins paternels de Pierrc-le-Vénérable.

t. iv, 15

ARC IIITECTURI'.

terribles leçons que donna Roger à quelques populations restées rebelles, furent plutôt un châtiment infligé pour l’exemple qu’une conquête. Toute la gloire en appartient à ce héros normand que nous avons montré faisant marcher de front les plus graves conflits avec les somptueux travaux de ses basiliques, à ce point que , de retour à Païenne, en novembre 1 1 , il put y consacrer presque aussitôt sa riche chapelle Palatine , presque achevée alors et dans tout son éclat », comme le prouve le diplôme du 28 avril 1 iz[o , qui constate

1 Selon Romuald Salernitain, une partie des mosaïques de cette chapelle aurait été exécutée sous Guillaume If, que nous verrons se signaler par l'exercice de cet art pratiqué à Monréa!e,vers H 80, de manière à occuper, dans une seule église, cent cinquante artistes, pendant troisans consécutifs; maisM. Serra di Falco nous semble avoir bien démontré (p. 26 et 27) que les plus importantes elles plus fines, celles delà Solea et du sanctuaire, toutes semblables d’ailleurs à celles de Céfalu, appartiennent au règne de Roger, et devaient briller de tout leur effet alors que Teophane Ceramoo prononçait, en présence de ce prince et de ses fils, dans cette chapelle royale, son homélie IV ( voir la traduction, note 12, del ra(j(j. secundo), où il décrit ce temple comme : Esimio per novissimu bcllezza; charissimo per lustro, e fulgenlissimo per l'oro splendidissimo, per le pietre, e fiorentissimo perle future, etc. En réunissant ces témoignages à ceux tirés des nombreuses et admirables mosaïques de la basilique de Céfalu, élevée et décorée de plein jet , dés 1130, par ce même prince, on arrive à conclure, contre l’opinion, déjà combattue par des faits, du savant M. Gally-Knigt, quel’art de la mosaïque dut être cultivé sous les premiers princes normands, et même avec une abondance de ressources, qui justifierait nos hypothèses sur l’appel fait à des artistes siciliens, par les papes Callixte il et Innocent II, pour faire alors revivre à Rome cet art dont la culture , depuis longtemps négligée dans cette métropole, dut y être reproduite, vers la fin du IVe siècle, par des praticiens de cette même nation opérant sous l'influence byzantine. C’est du moins ce qui nous semble constaté par une lettre de Symmaque (Quintus Aurelius Avianus), adressée au sicilien Anliochus (lib. vin, c. 14), dans laquelle il lui dit expressément : « N une elegantia ingpnii lui et » inventionis subtilitas pretianda est, novdm qcippe mdsivi genus, et intentatum supe- » rioribus reperisti, quod eliam nostra ruditas ornandis cameris tentabit affigere, » si vel labulis vel legulis exemplum de te prærneditati operis sumpserimus. » En même temps que cette citation rétrospective vient expliquer ici comment les traditions de cet art purent se conserver dans cet ancien berceau, de manière à s’y reproduire, surtout lorsque les artistes byzantins appelés au Mont-Cassin en 4066, en eurent renouvelé et professé la pratique, elle nous paraît d’une grande importance pour la question de l’origine du culte des images, que nous avons déjà longuement traitée dans notre tome III, et sur laquelle nous reviendrons, en décrivant nos planches de mosaïques de Ravenne et autres. Si l’on remarque en effet que ce Symmaque était fils du préfet de Rome en 364 ; qu’il fut lui-même, quoique défenseur de l’idolâtrie, préfet de cette ville en 384, consul en 301 ; qu’il survécut à Théodose et fut employé par les fils de cet empereur, Arcadius et Ilonorius, on ne contestera pas que c’ait été en parfaite connaissance de cause, qu’un

A RC H ITi’CTUUE-

ooy

sa dédicace -, mais ce qui doit surtout honorer sa mémoire, c’est son empressement, au milieu de si rudes et de si imposans travaux, à réparer les maux qu’avait causés la guerre , de manière à mériter cet éloge non suspect de la part d’un de nos plus grands hommes de ce temps, Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny : « La Sicile, la P ouille,

» la Calabre, de repaires de Sarrazins , de nids de pirates, de ea- » vernes de brigands, sont devenues, grâce à vous, le séjour de la paix ,

» une demeure hospitalière et comme le royaume joyeux et pacifique » d'un autre Salomon. »

Il ne dépendit pas de quelques mécontens d’altérer ce repos si chèrement acquis à l’Italie méridionale, et qui fut pour les Romains même un grand sujet d’allégresse-, mais Innocent sut résister aux influences de l’intrigue et maintenir sa foi papale. D’autres garanties de durée de cet état de paix résultaient en même temps de la guerre que le gibelin Conrad eut à soutenir en 1 1 3g contre son compétiteur guelfe, Henri, duc de Saxe et de Bavière, mort au milieu de ce

pareil personnage ait parlé de la mosaïque comme d’tm genre nouveau, ou du moins redevenu tel pour l’Occident, depuis l’entier oubli des traditions de l’art ancien qui nous montre des traces de cette culture dans des tombeaux vraiment antiques. Or, partant de cette considération qui reporterait, ainsi que nous l’avons dit, à une époque bien postérieure à Con stanlin, à celle même où Symmaque était préfet de Rome, la décoration des Catacombes, surtout des voûtes figurées des colombaires, bons pasteurs, etc., n’est-il pas naturel d’admettre que Placidie, la sœur des deux empereurs qui s’attachèrent Symmaque, effrayée du vide qu’avait opérée pour les peuples d’Occidenl la destruction, poursuivie par ces princes, des statues et images qui constituaient du moins pour le culte un aliment saisissable , aura voulu le combler, en substituant à ces simulacres des configurations chrétiennes auxquelles l’exercice du nouveau genre pratiqué en Sicile, comme en Orient, devait donner un notable prestige propre à faire oublier les froides ornementations de la plastique? Cette opinion que nous a suggérée la vue des premières figurations chrétiennes de Ravenne (celles de Sainte-Agathe et celles exécutées par ordre du Grec Pierre Clirysologue, confesseur de cette princesse, dans la chapelle domestique du palais archiépiscopal), et qu’est venue ensuite confirmer la comparaison de ces mosaïques avccccllesde Rome qui nous ont paru, toutes sans exception, postérieures à celle que Placidie ajouta à l’arc de la basilique constanlinienne de Saint-Paul hors les murs, est sans doute un peu aventureuse ; elle a surtout le grand inconvénient de miner par la base de pompeux échafaudages fort ingénieusement construits sur cette donnée : « Que la décoration des Catacombes fut contemporaine des » persécutions. » Aussi ne l’avons-nous émise qu'après avoir provoqué à Rome même, et en présence des monumens, quelques discussions sur ce point. Soit indifférence ou dédain pour une pareille ouverture, notre appel ne fut pas compris, ou, du moins, resta sans réponse. On ne doit donc pas s’étonner si nous le reproduisons, même incidemment, ici, sauf à nous accuser très franchement plus tard de notre erreur, si l’on nous la démontre.

ARCHITECTURE

débat , qui continua avec son frère des luttes acharnées. L'intérêt mit aux prises, pendant la meme époque, les Génois, les Lucquois et les Pisans , ces auxiliaires de la cause papale , tandis que se poursuivaient en Lombardie ces déchaînemens sans but de cités contre cités, et que les villes de Toscane , tranquilles du moins sous Mathilde , étaient en proie aux plus grands maux 1 -, triste condition pour le maintien des pratiques d’art dont le siennois Dcllavalle et le florentin Vasari prétendent que ces provinces conservèrent toujours le dépôt, bien autrement constaté, comme on l’a vu, dans les grands travaux

« Les lettres écrites à Roger, roi de Sicile, par le grand abbé de Cluny, non seulement à l’occasion du monastère de son ordre existant en Sicile, mais sur divers sujets, prouveraient seules ce que nous avons présenté comme incontestable, les rapports qui ne cessèrent d’exister entre la Sicile et la France, où les éminentes qualités, de même sans doute que les magnificences d'art de Roger, étaient bien connues et hautement appréciées des hommes les plus religieux et le plus haut placés, mais que n’aveuglaient pas le ressentiment personnel dont saint Bernard se montra trop longtemps animé contre ce prince.

Par une de ses lettres, dont il charge Gaufridus, notre fils, qui lui avait apporté une missive de ce prince, Pierre-le-Yénérable le félicite « du repos qu’il fait régner dans ses » Etats, que toute la population, les voyageurs, et jusqu’aux marchands chargés d’argent j> peuvent parcourir sans crainte des voleurs, repos conservé par un seul bon prince. » Ailleurs il lui dit : « Dieu vous a distingué entre tous les rois et princes de l'univers par j) une suite de magnificence de gloire ; » en ajoutant : « Bien des hommes peuvent par- » tager le titre royal, mais aucun ne vous est égal en bravoure, prudence et probité. » 11 est à remarquer d’ailleurs que ce grand abbé n’attendit pas comme celui de Clairvaux, pour rendre justice à Roger, que les différends nés du schisme furent entièrement apaisés, car il lui offre son active intervention (voir les Lettres données par M. Lorrain dans son bel ouvrage sur Cluny, pages 394 à 398).

Dans une autre de ces lettres, Pierre-le-Vénérable, qui fit à cette époque un nouveau voyage à Rome, peint sous de bien tristes couleurs ce dont il fut témoin dans ces provinces, en disant : que dans les divers lieux « miserabilis et infelicis Tusciœ mine res )) divince atque humanœ confunduntur . Urbes, castra, burgi, villes , stratæ publiées, et 3> ipsœ Deo consecratœ ecclesiœ, ajoute-t-il, homicidis, sacrilegis, raptoribus exponun- » tur, etc. ( Petrus Cluniaceus, 1. v, epist. 34). Partant de ces calamités qu’il compare aux prospérités dont jouissaient alors même les états de Roger, à peine remis des secousses dont nous avons esquissé le tableau, l’abbé de Cluny qui, en rapport d’intimitéavec le pape qu’il quittait, devait sentir toute la portée d’une combinaison politique qui eût circonvenu de toutes parts le domaine du Saint-Siège, invite néanmoins le roi de Sicile à « réunir à son 3> heureux empire la malheureuse et pauvre Toscane , et les provinces adjacentes , et à 3> incorporer leurs intérêts perdus dans ceux de son paisible royaume. » Quel hommage plus flatteur pouvait être rendu à la sagesse de ce roi, et qui pouvait mieux prouver à la fois le triste contraste qu’offrait alors avec son royaume le reste de l’Italie, et la très haute idée que l’on avait en France des mérites divers de ce grand souverain ?

A RCH ITECTDPiE.

de Sicile , et plus complètement encore dans les magnificences de Suger.

On ne trouve pour cette période , en fait de fondations , dans les Annales Bénédictines , que la mention de la première dédicace de la nouvelle église de Saint-Denis (c. lxxvi) , pour laquelle nous renvoyons à celle suivante de 1 1 44 > et construction du monastère de Claimarez, Claromarisci , fondé en Belgique, sous l’influence de saint Bernard (c. lxxix), ce qui placerait pour cette époque la France au dessous de Rome même, où le pape Innocent reconstruisit l’église de Santa-Maria in Trastevere 1 2 , et même de l’Espagne , où s’éleva également en 1 1 3g la cathédrale de Lugo , suivant traité cité plus haut avec l’architecte Raimundus ; mais la Gcillia christiana vient nous doter heureusement de quelques autres monastères, tels que l’Arriveur « Ripatorium » , diocèse de Troyes (p. 643) , Barbery , diocèse de Bayeux (p. 52g), Chercamp , diocèse d’Amiens (54 1), monumens auxquels il convient d'ajouter notre cathédrale de Verdun , qui fut terminée en i i4o , sous la direction de r architecte Garin (Spicilège , t. XII, p. 326) a. Martenne et Durand citent en outre, comme étant

1 C’est dans les travaux de cette reconstruction que fut exécutée la mosaïque encore subsistante de l’apside, donnée par d’Agincourt (pl. xxnr, n° 6).

Ce que nous avons surtout remarqué dans cette mosaïque, dont les figures ont le sentiment et l’expression qui, selon M. Gally Ivnigt, ne se rencontrent jamais dans les travaux italiens du XIe siècle, c’est la richesse remarquable des costumes; d’où l’on pourrait induire que le pape Innocent, alors en bonne harmonie avec Roger, en aurait obtenu, pour cette œuvre, quelques habiles mosaïcistes, de même que nous avons supposé que Callixte II avait eu également recours à ses bons alliés, les Normands, pour ses travaux analogues du Latran. Il est à croire que, dans la reconstruction de S. Maria in Trastevere, opérée peut-être pour éteindre le souvenir d’Anaclet, qui portait le titre de cardinal de cette église, on aura conservé les principaux matériaux décoratifs, car les colonnes actuelles, en riche matière, et surtout leurs chapiteaux , en partie païens par les figurations, où l’on trouve les images d ’lsis, d eSerapis, d ’Hcirpocrate, etc., proviennent évidemment d’une construction primitive, contemporaine de la destruction d’anciens temples. S. Maria in Trastevere, dont on fait remonter la construction au pontificat de Calixte I" (vers 222), passe en effet, non seulement pour la première église élevée en l’honneur de Marie, mais pour le premier temple où le culte chrétien ait été publiquement exercé à Rome ; et la variété du modèle des vingt-quatre colonnes de granit, rose ou gris, qui divisent ses trois nefs, forme, comme à Saint-Paul, un témoignage de celte provenance- Les travaux d’innocent II se trouvent constatés par celte inscription placée dans la tribune : « Innocen - >» tins liane renovavit papa secundus. »

2 Voici un architecte français qui surgit, même avant Guillaume de Sens, en même

ARCHITECTURE

de n4o, la fondation de l’abbaye d’Hardenhausen par Bernard, évêque de Paderborn, qui fonda aussi l’église des Bénédictins de Gerden ( Deuxième V oyage littér., p. a5i).

On trouve aussi dans Cicognara ( Stor . délia scolt., lib. 2, p. 54) des détails curieux sur une mosaïque avec inscription de 1 1 4°? exécutée par un nommé Uberto dans la cathédrale de Trévise.

Dans cette dernière année qui fut, comme nous venons de le dire, celle de la dédicace de l’église palatine de Palerme , le roi Roger donna aux frères de Monte ergine , dont le monastère voisin de Naples avait été fondé par Guillaume de Yerceil , sous la règle de saint Benoît, l’église de Santa- Maria-di-B uffiana , pour le salut de l’âme de son père , de sa mère et de sa femme Albiria {Giannone , lib. x, cap. xii, p. i3i).

C’est pendant cette période que se préparèrent les nouvelles destinées qui soumirent l’Angleterre au sceptre d’Henri II. Geoffroy Plantagenet , qui avait conclu avec le roi Etienne une trêve de deux ans, ne l’avait pas laissé expirer sans renouveler ses tentatives sur le duché normand, toujours en proie à des déchiremens, et dont Geoffroy ne devint maître qu’en 11 44* Souvent assisté, même dans ses expéditions actives , de sa femme Mathilde, de qui lui venaient tous ses droits, il sut mettre à profit l’énergie de cette héroïne pour tenter une plus belle conquête : « Dans l'automne de 1 1 3g, dit Orderic- Vital » (1. xiii, t. IV, p. 722) , Mathilde , comtesse des Angevins, passa

temps que celui de la cathédrale de Lugo, mais après ceux cités plus haut pour des édifices allemands. L’école hiératique régnait encore cependant sur divers points, et notamment dans les constructions de Saint-Pierre-sur-Divë, comme dans celles de Saint-Denis, dont le défaut de solidité pourrait cependant être attribué aux connaissances peut-être trop superficielles de Suger dans cet art. Quant a la cathédrale à double collatéral de Verdun, sa solidité la mettait à l’abri de pareilles chances ; on ne lui reprochait qu’un défaut d’élévation, ce qui l'assombrissait outre mesure. Ce que disent les bénédictins Martenneet Durand (Dr Voy. litt., ^ par., p. 94) que Y ancien chœur à l'occident était élevé de 9 à 10 pieds , que l’autel, pavé en mosaïque, était tourné vers l’orient , que le prêtre, en disant la messe, voyait le peuple qui était dans la nef , et que la chaire d où 1 évêque parlait au peuple était placée derrière l'autel, rappelle à beaucoup d’égards les dispositions des basiliques que l'on construisait alors en Sicile, et confirmerait les remarques de M. le duc Serra di Falco, sur la provenance sicilienne du nouveau système de construction religieuse qui tendit, par l’élévation de la Solea et du Berna, et par l’amalgame des formules grecques et latines, à confondre les traditions jusliniennes avec les anciens erremens d’abord adoptés pour les basiliques romaines.

ARCHITECTURE

» en Angleterre avec Robert de Caen , son frère, Guy de Sablé et plu- » sieurs autres. Arundel s'étant rendu , elle marcha en paix avec la « permission du roi vers les places de son parti. )> Ici, l’historien, dans sa haine natale contre les Angevins, s’étonne, à bon droit, de la grande simplicité ou de la faiblesse du monarque, qui négligea ainsi son salut et la sûreté du royaume , et le blâme de n’avoir pas comme ses pères , frappé les pervers avec le glaive de la justice, » Suivent les détails des circonstances qui amenèrent la bataille de Lincoln (an 1 1 4 1 )? dans laquelle le roi Etienne, à la tête de ses soudoyers brabançons , après avoir fait des prodiges de valeur personnelle, fut obligé de céder au nombre. Présenté comme captif h. la comtesse Mathilde, il fut conduit en prison , gémissant et malheureux, dans V importante place de Bristol -, mais le même historien dont ce récit était , pour ainsi dire , le chant du cygne , puisque son ouvrage se termina avec l’année i i\i , ne lisait pas dans l’avenir , en nous montrant Étienne précipité du trône, où nous le verrons replacé pour ne le quitter qu’à sa mort.

1 1 4 1 - 1 1 42 - — Le contraste que nous signalons plus haut, de l’anarchie régnant dans l’Italie centrale avec la prospérité même de la Pouille et de la Calabre , devint bien plus sensible dans cette année où tous les témoignages historiques nous montrent aux prises Lucques et Pise , Vérone et Padoue , Milan et Corne, Bologne et Modène 1 , et le pape Innocent réduit à faire le siège de Tivoli pour soumettre sa population rebelle. Lorsqu’on voit le grand roi de Sicile, contre qui tant de passions internes même s’étaient soulevées naguère, parvenir aussi promptement à cicatriser les plaies de la guerre, et à faire régner partout la concorde et la justice 2, comme aussi les

■ « Lucenses adversus Pisanos in Tuscia, in Longobardia Patavini adversus Vero- » nenses, Mediolanenses implacabiliodio comenses perdere conabantur» (Bar ardus, An. ecc. ad ann. 1141). La guerre acharnée que se livrèrent la môme année les liabitans de Vérone et de Padoue, est décrite dans la chronique cTO'tto» de Frisingue. L’année suivante (1143), lalutte s’engagea entre la ville de Venise et celle de Padoue,, dont trois cents nobles furent faits prisonniers dans une bataille. Toute l'Italie , du centre à la circonférence, n’était donc qu’un foyer de troubles. Les provinces soumises à Roger prospéraient seules sous son sceptre tutélaire.

2 Voici le témoignage que rend à ce prince , sous cette même année , l’historien Romuald de Salerne : liex aulem liogerius in regno suo perfectn pacis

ARCHITECTURE

dMKJ à4

Leaux-afts fécondés par ces influences, comment douter que les états de ce prince n’aient été dans ces temps, pour la belle Italie , le seul refuge de cette dernière culture qui ne fleurit qu’avec la paix? Comment admettre que l’entière subversion des autres provinces d’Italie n’y ait pas desséché jusqu’aux germes de ce qui pouvait, à la rigueur, y subsister de ces semences ? Pour l’Angleterre aussi le repos avait fui $ la victoire de Lincoln et l’entrée triomphante de Mathilde à Winchester et à Londres , loin d’avoir résolu la question de Foccupation du trône, décidèrent les barons anglais et normands réunis à Mortagne à l’offrir à Thibaut qui vint, par son refus, plonger ce beau royaume dans de nouvelles perplexités.

Dans la France, au contraire, tout tendait aux plus glorieuses fins , quand l’horizon s’obscurcit tout à coup , sans que le moindre nuage ait pu faire pressentir une tempête. Un roi , jeune , vaillant et pieux , substitué aux droits , aux vertus de son père -, un ministre éprouvé par un long et sage exercice *, un royaume enrichi d’apports inattendus , jouissant en repos, au milieu de l’embrasement général , de tous ces bienfaits cimentés par l’autorité religieuse qu’exerçait, d’un commun accord, ce grand abbé que l’Allemagne et l’Italie avaient envié à la France; rien ne put conjurer des destinées contraires. Pourquoi faut-il qu’on doive en accuser surtout cet Atlas religieux, que son zèle exalté pour les intérêts du Saint-Siège fit plier sous son fardeau , et dirigea dans de funestes voies , comme va le prouver sa participation à de premiers troubles , suivis de plus grands maux dus encore à son influence.

Une première atteinte fut portée à ce bonheur, fruit de la sagesse de Louis-le-Gros, quand la voix de son ministre d’affection fut méconnue dans les conseils du jeune roi qui, n’écoutant que son ardeur et les incitations de quelques conseillers, entreprit contre le comte de Toulouse (Alphonse Jourdain) une campagne sans succès; ses principaux barons, et Thibaut le premier, ayant refusé leur concours. Surv int ensuite le débat religieux né du refus de Louis VII d’admettre à l’archevêché de Bourges Pierre-de-la-Châtre , protégé du pape Innocent II ; ce pontife , sans se rappeler sa dette envers la

tranquillitate potitus ; pro conservanda pace camerarios et justiciarios per tolam terrain institua ; malas consuctudines de mcdio abstulit {In Chron. Rer. liai., t. VII).

ARCHITECTURE

France, ayant mis en interdit tous les lieux que le fils de son protecteur Louis-le-Gros pourrait souiller par sa présence , assimilant ainsi l’exercice d’un droit royal au scandale donné par Philippe Ier, dans son hymen avec Bertrade. Ce fut le signal d’un conflit où le comte Thibaut, qui prit parti pour le pape, atteint dans son honneur par la rupture du mariage de sa sœur avec Raoul de Vermandois, s’en prit au roi qui l’avait conseillé , et provoqua , d’accord avec saint Bernard , de nouvelles foudres qui mirent ses provinces en feu 1 , et suscitèrent cette déplorable catastrophe inscrite en caractères de sang dans nos annales sous le non! d 'incendie de V itri 2.

Ainsi peut se flétrir la floraison la plus vivace au souffle du moindre aquilon -, ainsi pâlit dès son début la prospérité de ce règne, lorsque tout semblait présager qu’enfin, libre de toutes craintes par la compression des barons oppresseurs , par les concessions du pouvoir à certains vœux d’indépendance , par le retour à la couronne de ses plus beaux fleurons, et par l’état d’épuisement et de compétition de toutes puissances rivales , la France allait enfin prendre le haut rang qu elle occupa sous Charlemagne. Mais loin de là, ces sinistres préludes ne furent que les avant-coureurs d’autres calamités plus terribles encore.

' Au lieu de se soumettre humblement à l'anathème du pape, étendu aux trois évêques qui avaient prononcé le divorce de la sœur de Thibaut, Louis VU, de concert avec Raoul, qui avait aidé son père à purger les tanières de Thomas de Marie, voulut tirer vengeance des suggestions du comte de Chartres et de Champagne, auquel il avait déjà à reprocher son refus de concours dans l’expédition sur Toulouse. LaBeauce et la Champagne, envahies par leurs troupes, furent traitées en provinces ennemies, et expièrent par de cruels ravages un tort auquel elles étaient étrangères.

2 Un affreux évènement vint mettre un terme à ces calamités. Les troupes du roi avaient pénétré de vive-force dans la ville de Yitri-en-Perthois, dépendant des domaines de Thibaut. Dans la crainte des excès qui suivent toujours un assaut, scs habitans de tous sexes et de tous âges cherchèrent un refuge dans l’église, à laquelle les assiégeans mirent le feu : « Et mille trecenlœ animai diversi sexus et œialis sunt igné consumptæ. » Cet horrible auto-da-fé, dont le roi fut témoin, sans qu’il lui fût possible, sans doute, d’en secourir les victimes, porta l'épouvante et le remords dans son âme, et amena, par l’intervention de saint Bernard et de Pierre-le-Yénérab!e, une sorte de transaction, restée cependant incomplète, le pape s’étant obstiné à exclure du pardon Raoul, dont Louis YII n’abandonna pas la cause : nouveau brandon que vinrent éteindre la mort d’innocent II et l’indulgence de sou successeur Célestin. Le nom de Vilfi-le-Brulé est resté au théâtre de cette scène.

ARCHITECTURE

Ces événemens durent réagir sur nos fondations de ce temps, qui se bornent , d’après les Annales Bénédictines , à la construction de la nouvelle basilique de Sainte- Colombe (l. 77, c. cxi) , et du monastère de Morolicnse , près de Corbie-Vieille (c. cxlv); et à quelques dédicaces, telles que celles du monastère de Sainte-Fare (Faremoutier)en Brie * , et de celui Ufnoviæ (c. cxxrn). La Gallia Christiana y ajoute les monastères de Reggio F allis , diocèse de Tulle (p. 64o); de Bellus Locus , diocèse de Rhodez (p. 53 1 ) -, de Bonus-Locus , diocèse de Bordeaux (p. 536), et d ' Alta- Christel , diocèse de Lausanne (p. 52i).

C'est en 1 ié\i que s’éteignit l'existence agitée , mais devenue enfin paisible , du malheureux Abeilard , qui , retiré à Cluny depuis sa dernière condamnation, y menait, au témoignage de Pierre-le- Vénérable , une vie religieuse , exemplaire même , comme modèle cle résignation. Il finit ses jours au prieuré de Saint-Marcel-les-Châlons, où l’abbé de Cluny lui fil élever un mausolée que les bénédictins Martenne et Durand virent encore en 1 708 2 , bien que très peu de

1 Nous avons pu voir encore les grandes constructions de ce monastère, situé à une courte distance de la petite ville (Coulommiers), où nous avons passé notre jeune âge. L’ancienne église avait été incendiée; elle fut reconstruite et dédiée en 1141, en présence des évêques de Paris, de Meaux et de Troyes. Les trésors religieux de ce monastère de femmes sont constatés par cette mention : « In eodem loco, tain de dominicœ passionis insiynibus , » quant etiam pretiosissimis multorum sanctorum piynoribus inæstimabilis conser- » vatur thésaurus... » (1. 77, c. cxi). Kl cette splendeur fut de longue durée, grâce au rang élevé d’où sortaient en général les abbesses de ce monastère. Nous en conservons un précieux témoignage dans deux tableaux de notre collection, dont le cadre contient seize émaux à sujets (d’environ 6 pouces sur 8) de l’époque de Louis XIII. Nous les tenons du dernier sacristain.

2 « On voit dans le collatéral, dit Martenne (1er Voy.litt., l‘e part., p. 225, 220), le sé- » pulcre d’Abeilard où il est représenté avec son habit monacal. Il était autrefois dans la » chapelle de l’infirmerie où Abeilard avait été enterré avant qu’il fût transporté au Para- » clet. A la destruction de cette chapelle, il fut transporté dans l’église. » Il est à regretter que ces bénédictins, étrangers qu’ils étaient à l’étude architectonique, n’aient pas même indiqué le caractère général de ce mausolée, dont la restitution, telle que nous la devons aux soins d’Alexandre Le Noir, ne nous paraît rien moins qu’authentique, malgré l’assurance que nous donne ce zélé conservateur (Musée des Mon. fr ., t. 1er, p. 222), que le tombeau proprement dit qu’il fit placer à son musée et qui fut reporté au cimetière de l’Est, provenait de Saint-Marcel, et avait été conservé par un médecin de Chàlons (M. Boisset). Alors même que l’arcaturc ogivale du soubassement ne suffirait pas, par son caractère tranché, pour assigner au cénotaphe une époque bien postérieure à 1141

ARCHITECTURE

temps après la mort de ce grand homme, son corps eût été transféré au Paraclet , d’après le vœu qu’il avait exprimé (ép. ^4) , pour renouer, au moins dans l’éternel refuge, le nœud que la vengeance de Fulbert avait humainement brisé1.

nous trouverions dans un monument analogue, de date presque contemporaine, mais un peu moins récente, donné par le même descripteur, un témoignage victorieux à lui opposer. Le mausolée qu’il donne (t. II, pl. lviii, n° 521 bis), et qu’il décrit (p. 12), d’Hugues, abbé de Cluny, mort en 1109, est de syle roman et formé d’arcades à plein cintre soutenues par des colonnes torses avec frises en feuillages et figures en demi-relief. Or, malgré notre sentiment sur la culture, plus précoce qu’on ue le croit généralement, de l’ogive, dans quelques provinces de la France, Userait difficile d’admettre qu’un intervalle d’environ trente années eût suffi pour opérer cette entière transformation de style d’un des mausolées exécutés par desabbés du même monastère, sansque d’ailleurs aucuns liens, tels que le mausolée de Gélase II, mort à Cluny en 1119, ne paraissent avoir servi de transition à ce passage du roman au gothique.

Tout porterait donc à faire croire, ou que M. le docteur Boisset s’était abusé, comme il n’arrive que trop souvent, en croyant posséder le vrai sépulcre d’Abeilard, ou que ce tombeau aurait changé de forme lors de sa translation de la chapelle de l’infirmerie dans le collatéral de V église où les bénédictins le virent. Abusé à son tour par le témoignage du donateur, qu’il ne prit pas le soin de scruter, Alexandre Le Noir crut devoir compléter dans le même style le mausolée des deux amans, en recouvrant la tombe dile d' Abeilard de cette jolie chapelle à jour, composée avec des fragmens du XIHe siècle provenant de Saint-Denis, selon ce que dit expresément Alexandre Le Noir (t. 1<t, p. 223;.

Un de nos plus zélés et de nos plus habiles fureteurs en matière archéologique, M. Ferdinand de Guillermy, correspondant de notre comité des arts et monumens, a cru remarquer qu’une des figures du mausolée, transporté au cimetière de l’Est, était celle d'un fils de saint Louis provenant, comme les fragmens de la chapelle composée par Alexandre Le Noir, ou de Saint-Denis ou de Royaumont. On s’occupe d’éclaircir cette attribution.

« Dès le moment où Héloïse reçut le corps de son époux, avec l’absolution de Pierre-Ie- Vénérable, qu’elle appendit à son tombeau, elle dut faire ses dispositions pour n'en plus être séparée, puisque les deux corps, qui furent trouvés en 1792 dans une crypte du Paraclet, reposaient côte à côte dans un seul cercueil de plomb, divisé par un cloisonnage. Tels étaient, selon les idées du temps même, les vœux des deux époux pour cet hymenée d’outre-tombe, que les chroniques nous affirment qu’à l’arrivée d’Heloïse (en 1103), les bras de son amant, mort en 1142, s'élevèrent pour la recevoir « elevalis brachiis illarn » récépissé. » La supposition d’une telle exaltation devenait naturelle lorsqu'on lisait dans les lettres de cette abbesse, veuve du vivant de son mari : « Vœux, monastère je n’ai >. point perdu V humanité sous vos impitoyables règles, vous ne m’avez pas fait marbre » en changeant mon habit, etc. (voir pour les détails de sa remise faite a Alexandre Le Noir, administrateur du Musée des monumens français, par l’administration municipale de Nogent-sur-Seine, le 3 floréal an VIII, des corps d’Héloïse et d'Abeilard, le Musée des monumens français (tome IPr, p. 220, et tome VIII, p. 170 et 171).

architecture.

1 1 43- 1 144- La mort d’innocent II , en 1 1 4^ » fit cesser les causes de troubles existant encore , pour la France , dans l’obstination de ce pontife à ne ratifier qu’à demi l’accord négocié par les abbés de Cluny et de Clairvaux son successeur, Célestin II, quoiqu’étranger aux liens de gratitude personnelle qui auraient dû retenir cc pape , s’étant prêté de bonne grâce à dissiper tous ces nuages -, mais tandis qu’il s’était montré si rigoureux envers la France , Innocent, par ses concessions aux rebelles de Tivoli , qu’il ne voulut châtier qu’en père, avait soulevé dans sa capitale une irritation funeste au pouvoir pontifical. La population de Rome , exaltée par sa haine contre Tybur, dont elle eût voulu voir les murs démantelés et seshabitans dispersés , se portait en foule au Capitole , comme aux temps de glorieuse mémoire : là, retrempée dans ses souvenirs juvéniles, invoquant une indépendance , fruit des leçons d’Arnaud de Brescia, elle rétablit le sénat , qui, pour faire acte de pouvoir, commença par déclarer la guerre. On attribue à ces perplexités la mort d’innocent Il 2 , dont le successeur, si débonnaire envers la France , cédant

» Il est vrai que saint Bernard, dans sa lettre au pape, avait, pour ainsi dire, libellé lui même cette clause restrictive indigne de tels négociateurs, en lui parlant « du droit qu'il » conservait de renouveler sa sentence et de l'opportunité d'user de détour pour com- > battre la ruse ; » principes trop souvent admis dans les contrats diplomatiques, mais qu’on ne se serait pas attendu à voir hautement professés par une bouche aussi pure et par un homme aussi exempt d’ambition personnelle.

^ Muratori, après un pompeux éloge des hautes vertus et des services rendus à l’Église par Innocent, ajoute : « Furono ancora varie chiese da lui fabbricate o risarcite. » Rimisefra l’altre coseiltetto délia basilica lateranense, che era caduto, con aver- » gli il Re Ruggieri somminislrate le grandiose occorante travi. » Quoique cette dernière circonstance n’implique pas un concours d’art, puisqu’il ne peut s’agir ici que de ces longues pièces de charpente nécessaires pour la confection des sofites des basiliques , que Rome, dans la pénurie forestière de son territoire, était réduite à tirer de l’étranger, on pourrait peut-être trouver, dans cette participation du roi Roger aux travaux d'innocent, un témoignage à l’appui de notre remarque sur le caractère greco-sicilien de la mosaïque de l’apside de Santa-Maria-Trastevere, et en conclure, comme nous l'avons fait, en remontant aux premiers travaux de ce genre dont Callixte II a fait revivre l’éclat à Rome, à son retour de Pouille, que ce fut aux emprunts faits aux princes normands que la métropole du monde chrétien, si longtemps vouée aux ténèbres, dut le retour de ces pratiques d’art qui, propagées dans l’ Italie centrale, y constituèrent l’art antérieur à Giolto, et préparèrent la nouvelle lloraison dont ses historiens méconnaissent les sources.

Muratori ajoute qu’innocent II « ebbc sepoltura in essa chiese (lateranense) in un » avello di perfido. » On nous y a, en effet, montré le tombeau de ce pape.

ARCHITECTURE

sans doute à l’omnipotence de ces Romains régénérés, refusa de confirmer le pacte fait avec Roger, refus dont son court pontificat ( de cinq mois et demi ) ne lui laissa pas le loisir d’apprécier les conséquences *.

On date de la même année , sans bien en expliquer la cause, une excursion de Roger au Mont-Cassin, qui n’aurait que trop rappelé l’invasion de Robert^Guiscard , puisque notre roi de Sicile en aurait enlevé le trésor, en n’y laissant, en fait d’objets de prix, que la croix de l’autel majeur, le ciborium, et trois tables d’autel. Si l’on se reporte aux précédentes spoliations , et notamment à celle de 1127, qui entraîna la déposition de l’abbé Nicolas , le trésor de Palerme ne dut pas beaucoup s’enrichir de cette violence, commise sans doute en représaille des dispositions devenues hostiles de la cour de Rome.

Luce II , qui succéda à Célestin , se montra disposé , d’accord avec Roger, à resserrer les nœuds qu’on avait voulu rompre ; mais les cardinaux , animés de l’esprit du nouveau sénat, empêchèrent l’heureuse issue de l’entrevue de Ceperano, que Roger quitta furieux pour s’en retourner en Sicile , laissant à son fils , duc de Pouille , le soin de châtier ces Romains intraitables en ravageant la terre de Labour. Cependant ce sénat, qui venait de se donner pour chef ou patiicc le frère d’Anaclet , poursuivait son opposition aux prétentions papales , par une résistance qui coûta bientôt également (en 1 145) la vie au nouveau pontife. Lapidé par le peuple dans Fexpédition qu’il dirigea lui-même contre le capitole , Luce II survécut peu à cette héroïque tentative 2.

» Dans ce court intervalle, Célestin II fit exécuter un paliotto en argent ciselé qu’il donna, comme devant d’autel, à la cathédrale de Castello , en Ombrie (d’Agincourt, Sculpt., t. III, pl. xxi, p. 31).

2 On dut à ce pape la reconstruction et l’embellissement de la basilique de Sainte-Croix* de-Jérusalcm, dont il avait été le titulaire comme cardinal. Cette église, l'ancienne basilique deSessorienne, prit son nouveau nom d’un énorme fragment de la vraie croix, donné par sainte Hélène, qu’on y conserve comme relique, ce qui ajoute encore à notre inventaire de ces fragmens (Ciampini, de sacris œdificiis, t. Ier, p. 119 et 120).

Ainsi reprenait peu à peu, même sous le pontificat le plus court et le plus orageux, l’exercice des magnificences papales, grâce aux exemples donnés par le roi de Sicile, et peut-être au concours des artistes formés par ses soins.

D’après les lristoricns de Sicile, et même selon Othon de Frisiügue, ce serait Luce U,

ARCHITECTURE

L’exemple de pareils désordres ne put qu’accroître encore la subversion de l’Italie entière , que tous les historiens , nationaux et étrangers, et notamment Othonde Frisinguc (in Chr. ,l\b. 7, cap. 29), s’accordent à montrer en proie aux plus violentes discordes et aux plus sanglans conflits de cités à cités , unies entre elles par ce système de ligues offensives eL défensives qui j de la Lombardie , avait gagné la Toscane et jusqu’aux Marches d’Ancône et de Trévise 1 -, terribles conflagrations dans lesquelles les villes telles que Sienne et Florence , qui, selon certains écrivains, auraient conservé de tout temps le dépôt des grandes traditions de l’art, subirent des calamités qui , pour cette époque surtout , repousseraient cette hypothèse 2.

personnellement bien disposé pour Roger, qui aurait accordé en 1144, aux souverains de ce pays, le droit de porier la dalmatique, comme iDsigne sacerdotal, par confirmation de leur titre de légats apostoliques du Saint-Siège : a Virgarn, et annulum dalmaticam et mitram » algue sanclalia, et ne ullum mittat in lerram suarn legatum nisi quem Siculas » pelierit ■ « Cependant, on a observé à ce sujet que ces princes ne durent pas attendre cette concession, puisque la dalmatique offerte par les Sarrasins à Roger porte la date de 1138, et que la mosaïque de l’église de la Marlorana, qui représente ce prince ainsi vêtu, estantérieure d'une année a la concession de Luce II, d'où M. Serra di Falco conclut que c’était autant comme Ce'sars que comme légats apostoliques que les rois de Sicile revêtaient ce costume familier aux anciens empereur romains et conservé par ceux d’Orient.

1 Ravenne combattait par terre et par mer contre Venise ; Vérone et Vienne étaient aux prises avec Padoue et Trévise , et la guerre de Pise et de Lucques mettait en feu toutes les villes voisines. « Non vera cilla libéra, dit Muratori, che in si faite turbolenze » non facesse delle leghe con altre citta per otlenere ajulo. »

2 « Erano in lega i Lucchesi co i Sanesi, i Fiorenlini co i Pisani. Losle de Fioren- » Uni... Corse jino aile porte di Siena, e ne bruccio i Borghi... I Sanesi che erano Venulî » per saccliegiare il contado di jirenze, eolti in un’inboscata, quasi tutti vi rimasero m prigioni, etc., elc.» (Annal d'Ital., t. VI, p. 478). Un nouveau témoignage, analogue à celui déjà cité, du brigandage alors exercé dans ces provinces, résulte de la lettre de Pierre-le-Vénérable à Innocent II (I. vi, epist. 45), datée de Pontremoli, où se réfugia la légion d’archevêques, d’évêques et d’abbés, de moines, d’archidiacres, de nobles clercs et de personnes religieuses, qu’avait assaillis, dispersés, pris, blessés et dépouillés, au sortir du concile, une bande de loups furieux. Qu'on juge du danger que couraient alors les voyageurs isolés dans ces étals libres, quand une cohorte composée de plusieurs archevêques, de plus de quinze évêques, et d’autant d’abbés de nos grands monastères et leur nombreuse suite, était victime de pareils guets apens. Remarquons, à ce sujet, le grand sens de celte réflexion de Muratori, si contraire aux idées philosophiques qui prévalent encore dans certains esprits, mais si conformes aux leçons de tout temps, si l’on distingue toutefois le nom du fait et l’abus de l'usage : « E cosi van le cose del

ARCHITECTURE

Quelle démonstration plus complète pourrions-nous offrir de l’effet de ces influences si diverses, en Occident, qu’en montrant aux points opposés de ces Etats en combustion , sur une aussi longue surface, d’une part, le normand Roger poursuivant avec succès ses œuvres de magnificence, tout en méditant les moyens, dont il usa bientôt, d’en accroître l’intensité par les tributs de l’Orient ; et de l’autre, nos grands abbés français ralliant les populations dans un admirable concert de sacrifices et de vœux aux pompes triomphales de leurs solennités chrétiennes. Trois exemples des plus marquans peuvent en être cités ici.

Les travaux de la nouvelle basilique de Saint-Denis, dont une partie avait été dédiée en n4o, et qui furent terminés en 1 1 44? avaient déjà montré, dans le centre même de la France, quel concours on pouvait attendre du zèle des populations exaltées par le sentiment religieux. Ce fut surtout, lorsqu’après avoir compris le besoin d’orner ce temple de colonnes de marbre analogues à celles qu’il avait vues à Rome, notamment au palais et aux thermes de Dioclétien *, Suger fut assez heureux pour trouver à peu de distance son monastère (près de Pontoise), un gisement qui l’affranchit de la nécessité d’imiter Charlemagne et son gendre Angilbert , en empruntant à l’Italie ces membrures monumentales % que se mani-

« mondo, parevaun gram dono la liberta ricuperata da i populi italiani ; e pur questa servi a renderli piu infelici. »

1 « Deficientibus columnis marmoreis, etc.; Sugerii aoimo insedit, ut ex urbe Roma » taies adveherenlur, quales olim in palalio et thermis Diocletiani viderat. » D'où l’on doit conclure, comme nous l'avons lait plus haut, que Suger mit à profit dans ses constructions de Saint-Denis les souvenirs de son séjour en Italie. C’est d ailleurs ce qu il déclare positivement lui-même. Après avoir dit qu’il chercha «unde marmoreas aut marmoreis œgui- » pollentes haberemus columnas , » il exprime 1 inconvénient qu il trouvait à taire conduire à grands frais ces masses par la Méditerranée à la proximité des ennemis, les Sarrasins « eus magno sumptu amicorum, ininucorum etiatn Sciracenorum proxirnorum d conductu haberemus » (De Consec. eccl. a secedif., apud Duch., t. IV, p. 352). Qu on se rappelle que c’est précisément cette dernière difficulté, plus facile à éviter par des voyageurs que pour d’aussi lourds fardeaux, qui dut faire adopter, pour les communications de la France avec l’Italie et l’Orient, l’itinéraire par Aigues-Mortes.

2 « Divina Providentia, contra spem omuem et opinionem locum quadrariœ seu lapici- » dinar propre Pontisaram ei suppeditavit. » C’était, en effet, un miracle de la Providence que la découverte, dans les environs de Pontoise, d’une carrière propre à suppléer aux besoins que Suger s’était crées, en s’inspirant du souvenir des colonnes des Thermes de

xucimiif/rtnE.

fesla l’empressement du peuple à seconder ce fondateur dans l’exploitation de cette mine inespérée : et il ne fallut rien moins que cet accord simultané de populations tout entières attelées comme des bêtes de trait « c/ui brachiis et lacertis immensas coluninas ex illis « antris , vice animalium extrahebant » et chez lesquelles le nombre suppléait a la force individuelle et T intelligence aux moyens physiques, pour accomplir une pareille tâche. Ce zèle se manifesta de nouveau lors de l’extraction de la forêt de Chevreuse, des douze énormes poutres destinées à la charpente supérieure de l’édifice

Dioclétien qui, si notre mémoire nous sert bien, sont en granit rose et d'une énorme dimension, surtout dans la salle appropriée depuis lors au culte chrétien par Michel-Ange. Quoiqu’il ne dût exister aucune analogie, quant à la substance, entre ces colonnes antiques et celles que Suger parvint à extraire d'un lieu si rapproché de notre capitale, on doit regretter que la découverte de cette carrière, sans doute épuisée, n'ait pas donné lieu depuis lors à d’autres recherches aussi profitables pour nos grands monumens.

■ « Peracto magna ex parte opéré, cum longissimæ trabes ad complendum fastigium de- » siderarentur, perlustrala silva Capreolensi... duodecim tandem trabes (tôt enim neces- )> sariæ erant) forte fortunareperit, quas novi operis operturæ superponi fecit. » Voilà qui prouve que la toiture de son église ne consistait, comme celles des anciennes basiliques de Rome, qu’en une charpente transversale ousofile, ce qui excluait le style gothique, tel que nous l’avons vu s’élever un peu plus tard. Nos forêts, mieux aménagées alors quelles ne le sont maintenant, pourvoyaient facilement à ces besoins pour lesquels nous venons de voir le pape Innocent 1 1 contraint de recourir au roi de Sicile. Resterait la question de savoir de quelle essence étaient ces bois ? Nous savons que l’opinion vulgaire accorde au châtaignier l’honneur d'avoir défrayé toutes les forêts de nos cathédrales de ces temps ; mais les épreuves faitesjusqu’ici sont loin de confirmer cette conjecture. Une suite d'expériences comparatives, comme celles provoquées par le Comité des arts et monumens, pourrait, grâce au concours de la science forestière, lui donner une solution qui pourrait ne pas être sans importance comme témoignage des essences convenables à certaines parties de notre sol, où leur ancienne fructification à l’état de colosses, deviendrait la garantie d’une prospérité nouvelle, ou offrirait du moins quelques chances aux essais, si le chêne devait succomber dans la lutte.

Nous ajouterons ici aux détails déjà donnés sur cette œuvre de Suger , principal spécimen delà pratique de tous nos arts français, avant le milieu du XIIe siècle, que la sculpture du portail (le zodiaque, les travaux agricoles, la légende de David, etc.,) était peinte et dorée, comme le fut plus tard celle du grand portail de notre cathédrale de Paris et de la plupart de nos églises des XIIe et XIIIe siècles, où ces traces de sculpture polychrélme ont été effacées par le temps et par les variations de température de notre climat. Le portail de l’église de Saint-Martin-dc-Laon en conserve pourtant de remarquables vestiges. Deux autres portails latéraux avaient été également construits par Suger et également décorés. Celui du midi, dont Montfaucon a donné une planche, fut démoli, au commencement du XXIIIe siècle, pour faire place à la salle du trésor ; celui du nord subsiste, mais bien dé-

ARCHITECTURE

dont les premières pierres furent posées par le roi , la reine et les principaux prélats et seigneurs du royaume , ce qui enchérit encore sur ce que nous avons dit, en i iog, du rang des collaborateurs de l’église de Croyland (Suger, lib. de consecratione ecclesice Sancti Dionysii, ap. Ducb. , t. IV, pag. 35o et seq.).

Un autre témoignage, sinon plus solennel, du moins mieux précisé encore par la lettre d’Haimon , abbé de Saint-Pierre-sur-Dive, des moyens par lesquels l’église de ce monastère s’éleva comme par magie ( Ann . Bênéd „, 1. 78, c. lxvii), vient presque en même temps se produire de manière à prouver, selon la remarque de Mabillon luimême, l’accord spontané de toutes nos populations dans ces œuvres d’une piété laborieuse. Le tableau animé que trace à ses frères de Tuttebery (en Angleterre) cet abbé Haimon, qui operi prœsidebat , démontrera combien le sentiment religieux dominait alors tous les autres, si l’on considère surtout que cette grande manifestation populaire, îi l’occasion d’une fondation normande, correspond aux

nature dans son ornementation. Sans doute ia reconstruction de l’église de Suger, qui s’opéra sousla régence de la reine Blanche et ne se termina que sous Philippe-le-Hardi, dut beaucoup ajouter à la somptuosité de l’édiüce construit en 1140 et qui n'était , comme on le voit, couvert qu’en charpente; mais nous n’en regrettons pas moins la transformation obligée, dit-on, de ce type de notre architecture d’une époque où les moindres formules auraient pu jeter un grand jour sur la question du point de départ, de la marche et du progrès de l’architecture dite gothique, en France. Nous regrettons beaucoup aussi qu’on n’ait pas conservé le tombeau de notre roi Pépin dont Suger fit transporter le corps de l’intérieur du porche dans le chœur de son église , par un remaniement de l’œrnre de Charlemagne qui déjà avait contrarié les volontés de son père , en enclavant dans ce porche la place que Pépin, dans son extrême humilité, avait affectée à sa sépulture ; ce redressement n’empêcha pas le gendre de Charlemagne, Angilbert, d’imiter Pépin, en se faisant enterrer à la porte de son abbaye de Saint-Riquier , exemple que suivirent les premiers abbés de Citeaux. Leurs successeurs s’enhardirent et poussèrent plus avant.

Malgré toutes les perles subies par celte basilique dans notre ouragan révolutionnaire, et malgré les quelques disparates qu’offre sa reconstruction actuelle pour laquelle on n’a rien épargné, rendons grâces au ciel de ce qu’une loi (20 février 1808', en la consacrant de nouveau à la sépulture des rois, ait coupé court à l’exécution du plan d’un architecte renommé (M. Petit-Radel) qui, dans des vues conservatrices, allait, avec l’assentiment de l’autorité, ouvrir la voûte , ou la vitrer peut-être, pour pratiquer dans les nefs un beau marché couvert et fermé très utile dans une ville foraine et commerciale ( Musée des Mon. fr., 1. 1, p. 217). L’ombre de Charlemagne s’eu est émue et asuggéré àson successeur l’heureuse pensée du retour à l’ancienne destination , autrement les descendans de saint Louis eussent été forcés de chasser Us marchands du temple.

t. iv. IG

ARCHITECTURE

dures épreuves que subissait cette province pour échapper aux Angevins qui ne s’en rendirent maîtres que dans cette même année ( 1 1 44)* Dans ces curieux détails dont on ne peut douter, puisqu’une lettre de ii45 de l'archevêque de Rouen, Hugues, à l’évêque d’Amiens, Théodoric, les confirme, on voit les fidèles de tout sexe, de tout âge, nobles et plébéiens « non modo plebei sed etiam nobiles , omnis sexus et œtatis, » occupés à extraire des carrières et des forêts, la pierre, le sable, le bois, en chargeant leurs épaules ou traînant péniblement, mais avec joie, vers la maison de Dieu, et dans le plus religieux silence (quoique attelés au nombre de mille à un seul char), les lourds matériaux destinés à cette œuvre et les approvisionnemens nécessaires pour l’accomplir « Nobiles natu vin et mulieres , » superba et tumida colla loris nexa plausiris summitlerent , et onusta » vino, tritico , oleo, calce, lapidibus, lignis , cœlerisque vel vitœ usui , » velstructurœ ecclesi ce necessariis,ad Christi asylum ANIMALIUM more » brutorum pertraherent... tanto tamen silentio , ut nullius vox, nul- » lius certe mucsitatio audiatur.» Il semble, en vérité, à lire ce récit de l’abbé, et selon les rapports qu’il établit lui-même entre ce dévouement et celui des Hébreux « sicut de antiejuo illo Hebrœorum populo legitur, • )> voir la main du Très-Haut diriger ces cohortes, leur aplanir les monts, leur dessécher les fleuves « tanta facilitate ? 'es agitur, ut eos ab itinere nil retardet ; non ardua inontium , non profunditas interjecta aquarum *, » jusqu’au moment où, parvenus au grand foyer de ces travaux , 011 les voit rangeant avec ordre leur glorieux butin « in circuitu ejus plaustra , velut castra spiritualia » disponuntur , » passer les nuits à les garder « ab omni exercitu excubiæ , » célébrant la tâche accomplie par des hymnes et de saints cantiques, et se préparant par des veillées aux fatigues du lendemain.

Enfin, ce que dit b archevêque de Rouen dans sa lettre de 1 1 45, citée plus haut 2, du concours de même nature, auquel on dut l’ac-

’ Tour appuyer sa comparaison avec les Hébreux entrant en fou!e et sans danger dans le Jourdain, sous la sauve-garde céleste, l’écrivain dit : Adeo ut etiam fluctus maris in loco qui dicitur S. Mariæ portas , dum transirent, ad eos venienles stetisse, ab ipsis transeuntibus fideliler asseralur.

2 L’abbé Le Bœuf, dans sa dissertation sur le tome VI des Annales Bénédictines, a donné

ARCHITECTURE

célération, sans doute sous l’évêque Yves, des grands travaux de la cathédrale de Chartres, avec l’aide de travailleurs volontaires venus de Normandie, et des associations d’ouvriers bénévoles formées dans cette dernière province, surtout pour l’érection des églises vouées à la Vierge complète la démonstration des moyens auxquels notre France dut ses plus pompeux édifices du XIIe siècle, sans la participation qui eût été moins désintéressée, sans doute, des francs- maçons lombards ou autres, lesquels n’auraient pas trouvé leur compte aces travaux tout consciencieux : aussi ne verrons-nous apparaître ces auxiliaires que plus tard, comme exploitateurs du métier.

Les Annales Bénédictines, fort explicites pour cette période sur ces deux dédicaces de Saint-Denis 2 et de Saint-Pierre-sur-Dives,

la lettre où l’archevêque de Rouen parle du saint pèlerinage de scs ouailles qui allèrent aider les Chartrains dans les travaux de leur cathédrale, de l’entrée triomphale à Chartres de ces zélés auxiliaires et de la poursuite nocturne de leur œuvre à la lueur de mille torches, sans autres conditions de rémunération qu’une grossière alimentation, car ils n’espéraient que du ciel le vrai salaire des peines auxquelles ils se soumettaient de gaîté de cœur pour l’accomplissement de leur vœu.

i Après avoir cité le concours des populations normandes et de celle de Chartres dans l’érection de la basilique de cette dernière ville, basilique dont les travaux furent continués bien longtemps encore, mais alors dans la direction nouvelle qui domine aujourd’hui dans son aspect d'ensemble, l’archevêque de Rouen ajoute : Postremo per totam fere Normanniam longe lateque convaluit ac per singula matri misericordiæ dicata, prœci* pue oeeupavit.

M. de Caumont observe à ce sujet (Cours., etc., 4e part., p. 27G) « qu’à partir du » XIIe siècle on eut pour la Sainte-Vierge une très grande dévotion, et que c’est à cette » époque que l’on commença a donner à la chapelle qui lui était dédiée de plus vastes di- » mensions qu’aux autres. »

Peut-être Innocent II aura-t-il donné le signal de ce surcroît de ferveur en faisant reconstruire l'église de Sancla Maria in Trastevere de Rome, la première, nous l’avons dit, qui ait été élevée sous l’invocation de la mère de Dieu. Il peut suffire, en effet, de l’exemple de ce pape, l’élu de la France, où il passa ses temps d’épreuves, et l'ami de Saint- Bernard, si influent même dans toutes les questions religieuses, pour tourner vers celte noble et pure direction les esprits, fatigués d’ailleurs des abstractions et des controverses sur la Trinité. Vint ensuite le règne des légendes.

a Nous nous dispenserons de revenir ici sur ces travaux de Suger , que nous avons cru devoir encadrer séparément, en forme de prolégomènes ou plutôt de programme de nos arts nationaux du XIIe- siècle. Il suffit dénoter que ce noble édifice était tout rayonnant de pierreries, depuis celles que certains assistans jetèrent dans les fondations en répétant ces paroles du psalmisle : Tous tes murs sont bâtis de pierres précieuses ! jusqu’aux garnitures des autels, des châsses, du crucifix d’or, etc., ainsi que nous le dit Suger, à pro-

.1 R. CH ITECT1' P. E .

ne mentionnent d’ailleurs que la fondation d’un seul monastère dit Wistemberg , diocèse de Cologne (c. xl)-, mais elles traitent (c. xxxv) de ces sortes de phares (tours surmontées de fanaux) dont on rencontre encore d’assez nombreuses traces près des églises, et surtout dans les anciens cimetières, et dont l’objet était de favoriser le culte et les prières nocturnes. Nous ajouterons à ces fondations, d’après la Gallia Christiana , le monastère de Bassusfons. diocèse de Troyes, par le comte Vauthierde Brenne (p. 629); celui de Belle-perche , diocèse de Montauban ( p. 53o) -, celui de Grandselve, diocèse de Toulouse (p. 5g6), et celui à.’ Olivet , diocèse de Bourges (p. 63o). La cathédrale dédiée à saint Etienne, de Vienne en Autriche, qui fut détruite en 1268, avait été construite en 1 1 44-

A raison de la mort, dans cette dernière année ( 1 1 44 )? I ar“ chevêque de Sens, Henri Sanglier, on peut reporter à cette date le mausolée de ce prélat donné par Willemin (pl. 68) et décrit par M. Pottier (page 44)- Quoiqu’il ne consiste qu’en une tombe gravée en creux sur une pierre de liais avec incrustation de mastics de diverses couleurs, ce monument, s il appartient réellement à l’époque qu’on lui assigne, est trop curieux par la richesse et par les détails du costume épiscopal, pour que nous négligions de le signaler à l’intérêt des archéologues. Henri Sanglier, qui commença la reconstruction de la cathédrale actuelle de Sens, est d’ailleurs célèbre comme ayant ouvert, à la sollicitation d’Abeilard, la lice dans laquelle l’assaillant s’avoua vaincu avant de combattre. Le cheval de bataille (la chaire) de son illustre adversaire, qui ne se présentait

pos de la pose de ses premières pierres, solennité plus remarquable encore que celle analogue de l’église de Croyland. « Ipse enim serenissimus rex intus descendais propriis » manibus suum imposait, nos quoque ctmulti alii, lam abbates quam religiosi viri, » lapides suos imposuerunt. Quidam eticun gemmas ob amorem et rever enliam Jcsu- Christi, décantantes : Lapides ruETiosi omES muiu tut, etc. ( Lib . de consecr., Le, p. 355).

Quanta la consécration, rien de plus pompeux sans doute, comme on en pourra juger par le fragment ci-après : « Ipse dominus rex Ludoviccs et regina conjux ejus Aauor, » et mater ejus, et rejgni optimates perendie adventarunt. De diversis nationum et » regnorum proceribus, nobilibus, et gregariis mililum et peditum lurmis, nulla sup - » petit computcitio. » Suit la nomenclature des archevêques présens, au nombre de qua* tre, y compris celui de Canlorbéry, de quatorze évêques, etc., etc. ( ibid .. p. 357)..

AACH1TKCX CRÛ,

qu’à regret au combat ( voir ci-dessus), était demeurée jusqu’à nos jours dans la même église. Qu’est-elle devenue?

ii45-ii46. — La fermentation républicaine dont Luce II périt victime, puisa de nouveaux alimens dans ce triste succès. Vainqueur d’un pape, le fier sénat romain se crut rendu aux destinées antiques, et les prédications virulentes de l’élève d’Abeilard , Arnaud de Brescia, tendant à reconstituer le capitole et Tordre Equestre « corne fa al tempo de gli anticki romani , » et à réduire le pontife à la puissance spirituelle , trouvèrent dans la ville sainte de nombreux adhérens, en même temps que des instrumens de vengeance et de destruction toujours prêts à se ruer sur le parti vaincu. Les luttes de pure controverse qui avaient occupé nos conciles de Suissons et de Sens, transportées sur ce nouveau théâtre, y prirent un sanglant aspect, le combat s’engageant coi'ps à corps entre le frère d’Anaclet ‘, secondé par le fougueux disciple du premier promoteur de ces divisions schismatiques % et le nouveau pontife Bernardo Pisan , à qui son titre seul d’élève de l’abbé de Clairvaux valut de la part des opposans , d’être unanimement élu , sous le nom d’Eugène III 3 : aussi, tandis que le sacré collège, déjà réduit à s’assembler dans une église secondaire (Saint-Césaire), s’était trouvé contraint par l’opposition du sénat et du peuple à quitter secrètement Rome, pour aller consacrer le nouveau pontife dans le monas-

• Giordano, fils de Pierre Leone et frère de l’antipape Anaclet, avait été nommé, sous le litre de Patrice , chef du nouveau sénat et régnait à ce titre par l’influence populaire. Il transforma en forteresse la basilique Yaticane.

3 II ne fut pas donné à Abeilard, toujours si malheureux dans l’interprétation de ses doctrines , d'èlre témoin de leur triomphe temporaire dans la capitale du monde chrétien, les succès de son disciple italien étant postérieurs à l’époque où cct éloquent adversaire de l’omnipotence pontilicale venait de succomber dans sa lutte.

3 « Bernardo Pisano, abbate Cisterciense di Santo Anaslasio, discepolo ne gli anni » addietro di San Bernardo, uomo di molta bonta di vita. Era questi lenuto , ajoute » Muratori, per uomo più toslo semplice ; ma per ispezial grazia del cieloriusce dipoi d un éloquente e valoroso pontifice. « Cette extrême simplicité qui semble impliquer la faiblesse, dut le rendre d’autant plus docile aux insinuations de saint Bernard , lorsque cet abbé prit à cœur de mettre ü© nouveau la chrétienté en armes pour consolider l’œuvre d’Urbain II.

VKClilTlîC’f ITRJ5.

tère de Farfa (en Sabine), la sédition s’attaquant aux magnifiques palais et aux tours des cardinaux et des nobles restés fidèles à la cause papale, les transforma en des monceaux de pierres -, aveugle frénésie dont l’exemple récent, au sein des folles joies de notre capitale, ne prouve que trop la justesse de la remarque de Muratori à ce sujet meme : « matla plebe , cite non conosce ne suoi tras- » porti misura 1 . » Il faut croire pourtant que de pareils excès ne furent, à Home aussi, que le paroxisme de fureur d’une minorité factieuse cédant à son instinct exploité par des chefs, puisqu’avant la fin de Tannée, Eugène III obtint de la ville rebelle Tabolition du patriciat, le rétablissement de la dignité de préfet et le serment d’obéissance qu’il alla recevoir lui-même, vers Noël « con immenso » giubilo di quel popolo e clero che li fece un solenne incontro , » cantando il benedictus, qui yenit in NOMINE domini. » Ce ne fut qu’à raison de l’animosité du peuple romain contre celui de Tivoli que le pape expulsé avait dû prendre pour auxiliaire, et du noble refus qu’aurait fait ce pontife d’abandonner alors ces généreux alliés, que de dégoût « fastidio », il quitta de nouveau Rome,

> Annali d'Italia (t. VI, p. 481.) En voyant les mêmes faits se reproduire à près de sept siècles de distance et les magnificences d’une grande cité bouleversées par ses citoyens au détriment de leurs intérêts mêmes et sans autre but que celui de prouver , à l’occasion , jusqu’où peut s’étendre l’exercice de ce qu’on nomme la justice du peuple, on se demande où sont les garanties contre le renouvellement de ees scènes qui , par la fantaisie d’un tribun triomphant, pourraient nous priver en un jour de nos somptueux édifices, de nos trésors de science et d’arts comme ceux sacrifiés, et de gaîté de cœur , dans le sac déplorable de notre archevêché. Ce qui nous effraya surtout, nous , témoin assidu de cette dévastation dont nous avons plus tard recueilli quelques bribes, c’est le recueillement fanatique qui ne cessa de présider à cette horrible profanation exécutée dans le plus grand silence et comme œuvre consciencieuse, en présence d’une population armée qui déplorait hautement ces désordres, et dont la complicité se borna, pour empêcher qu ils ne s’accrussent, à laisser consommer en paix l’œuvre d’iniquité, en veillant à ce que 1 incendie n’étendit pas autrement ses ravages. Quelque surcroît d’impôt auquel contribueront les fauteurs et les instrumens de celle leçon populaire , réparera bientôt le désastre architectural; comme les deniers de l’aumône, augmentés des fonds municipaux, sont venus cicatriser une autre plaie contemporaine (la mutilation du mobilier et des monùmens de Saint- Germain-l’Auxerrois) ; mais qui viendra combler le vide qu’a laissé dans nos richesses lithurgiques et littéraires, l’anéantissement de cette bibliothèque métropolitaine, en partie manuscrite, dont nous avons vu les fragmens souvent empreints du beau cachet de •! art , s'abîmer dans les flots, à la honte de notre époque?

ARCHITECTURE

en 1146? pour voyager en Italie et pour se retirer en France.

Ces circonstances auxquelles nos intérêts nationaux semblaient fort étrangers, leur imprima pourtant une direction bien funeste, si, comme on peut le croire, les hostilités et dégoûts qui assaillirent ce pontife dès sa prise de possession, et le délaissement forcé de ses propres états, concoururent à le déciderai! rôle trop actif qu’il vint prendre sur notre scène -, si ce fut dans le but de relever le pouvoir pontifical, ou comme diversion à ses propres soucis, que ce pape conçut l’idée de la nouvelle croisade, ou l’embrassant avec ardeur, délégua son maître, Bernard, comme un aller ego, et imposa au roi de France le lourd fardeau sous lequel il fléchit, par l’envoi de Y insigne arboré parce prince

Il est vrai qu’un nouvel appel venait d’être fait à l'Occident par nos valeureux croisés qui, maîtres des lieux saints depuis un demisiècle, se trouvaient menacés dans cette possession par l’occupation d’Edesse a -, et il faut reconnaître aussi que les regrets, les remords

< Non-seulement Eugène lit, sur l avis qui lui fut donné des résultats de l’assemblée de Bourges (Noël, 1145), provoquée, dit-on, par saint Bernard , et dans laquelle un discours du roi et un tableau des malheurs de l’Orient habilement tracé par Geoffroi, évêque de Langues, décidèrent la convocation ultérieure qui eut lieu à Vézelay (Pâques, 1146), approuva tout ce qui s’était fait, en exprimant le regret de ne pouvoir diriger en personne le mouvement religieux , mais il s’empressa de désigner pour cette mission, comme un autre lui-mcine, i’abbéde Clairvaux, et régla jusqu’aux vêtemensque devaient porteries croisés. Ses soins s’étendirent jusqu’à les pourvoir, non-seulement d’indulgences, mais des insignes même qu’ils devaient arborer, en y joignant celui destiné au roi même : « cruces « misit et cruce signatis peccatorum omnium remissionem, parvulisque eorum patroci- » nium promisit- »

a L’état européen créé en Orient par la valeur de Godefroy-de-Bouillon et agrandi par les conquêtes des deux Baudoin, tendait alors à se dissoudre; de bien tristes rivalités entre le comte d’Edesse (Josselin deCourtenay) et le prince d’Antioche (Raymon de Poitiers, oncle de la reine Eléonore) étant venues en aide au 1er des Musulmans qui, profitant d’ailleurs de la fragilité d’un sceptre tenu par un enfant de quatorze ans (Baudouin III, fils de Foulques d’Anjou), dirigèrent avec succès leurs efforts sur la capitale de la principauté fondée en Mésopotamie, par le pr Baudouin (Edesse). La prise d’assaut et le sac de cette ville (Noël, 1 141) par le sultan d’Aiep, Amadedin- Zcnghi , père d’un autre sultan bien connu dans notre histoire sous le nom de Noureddin , frappa d’une juste épouvante les autres populations chrétiennes de cette contrée, qui, voyant cettetranchée ouverte, purent craindre même pour Jérusalem. Delà l’imploration des chefs adressée au Saint-Siège etsurtout à la France, de laquelle ressortissaienl les principales maisons régnant sur ces principautés ; ce qui n’empêcha pas l’Allemagne surtout de faire cause commune avec nous.

tim

ARCHITECTURE

même qu’avaient laissés dans Taine de notre jeune roi la catastrophe de Vitri, l’anathème papal qui pesa trois ans sur ce prince, l’infraction au serment par lui fait de ne pas conférer l’archevêché de Bourges au protégé d’innocent II, et même le souvenir d’un vœu de voyage en Terre-Sainte fait en 1 1 3 1 par son frère Philippe , et que la mort l’empêcha d’accomplir, avaient prédisposé Louis VII à cette expiation personnelle, pour laquelle il s’abandonna tout entier à la direction de saint Bernard , sans tenir aucun compte des avis de Suger.

Ce fut surtout dans l’assemblée si solennelle, quoique champêtre, tenue sur l’amphithéâtre naturel que forme au nord le versant du coteau dominé par la belle église de Vézelay *, que Ton put juger de

> Vézelay avait été choisi dans la première assemblée ou cour plenière de Bourges, pour celte sainte convocation, parce que son monastère, dit Othon de Frisingen , possé* dait, dans les ossemens de la Madeleine, une relique digne de présider à une semblable entreprise. Ce monastère, son église et la ville même située sur un escarpement, ne pouvant contenir l'affluence présumée, on pratiqua sur la colline une sorte de cirque de forme antique et en bois, au centre duquel fut placée la chaire destinée à saint Bernard « Et » quoniam in Castro , seu oppido Vizeliaco , locus idoneus non erat qui tantam capere » mulliludinem posset , extra castrum in campo fixa est abbali lignea machina , ut de j) cminenti circumstantibus loqueretur.» Après la première allocution écoutée avec le plus grand recueillement par celte innombrable assemblée de fidèles , le roi courut se précipiter aux pieds de l’abbé de Clairvaux , lui demandant la croix que le pape lui avait destinée; il se l’attacha sur l'épaule et se plaça près de l’orateur, sur sa tribune même. Ce spectacle imposant produisit sur tout l’auditoire un mouvement électrique manifesté par cecrix : i.a croix, la croix ! « Tum omnes conclamando cruces, cruces expelere. » La reine Eléonore ouvrit la marche processionnelle des aspirans à celte faveur, parmi lesquels le principal historien de cette croisade, Eudes de Deuil, cileles plus grands noms de France et une grande multitude d’évêques et d’abbés des principaux monastères, tels que ceux de Saint-Pierre-le-Vif et de Sainte-Colombe de Sens, etc., etc (odo de diogilo, de Ludovici VII, Francorum regis, profeclione in Orientem). Malgré la prévision de l’affluence, les croix préparées se trouvèrent insuffisantes. Saint Bernard y pourvut en mettant sa propre robe en pièces. L’élan parut si général que l’on stigmatisa, par l’envoi de quenouilles, quelques hauts personnages restés sourds à cet appel (ibid. )On ne dit pourtant pas que Geoffroy-le-Bel, que retint en Normandie le soin d’assurer la possession à peine obtenue de ce duché, ait été gratifié de cet insigne, qui eût fait un grand contraste avec ses lions grimpans.

Une église dont nous n’avons pas vu de traces fut élevée sur l’emplacement qu’occupait la tribune de saint Bernard et consacrée en l’honneur de Saint-Irieix par Pierre, évêque de Marseille, légat du pape Eugène III, C’est au-dessous de cette église que fut élevée plus

ARCMïXKCXUitE.

l’ardeur qu’apporta l’abbé de Clairvaux à seconder cette entreprise, bien plutôt, il est vrai, par l’entraînement de sa parole », par un zèle infatigable qu’il étendit plus tard à l’Allemagne % et par une

tard celle du couvent des Cordeliers (ou de Saint-Père), dont nous donnons l’aspect (pi. su de la 4e série).

Le monastère et l’église de la Madeleine de Vézelay avaient été fondés vers la fin du IXe siècle, par le célèbre Gérard de Roussillon, duc de Bourgogne, etc. , mort en 890, et par sa femme Berthe. Il paraît que ce fut vers 11 GO, et à l’occasion d'un incendie qui détruisit une partie de l’église, vers le chœur, et sans doute aussi en commémoration de la solennité de 1145, que la grande église fut en partie reconstruite, avec adjonction de la partie occidentale nommée porche des cuthécumènes, dont la profondeur est de 65 pieds, sur une largeur de 72 , égale à celle de l’église qui comporte dans son ensemble une longueur de 372 pieds en œuvre, presque égale par conséquent à celle de Notre-Dame de Paris qui n’est que de 390 pieds , tandis que la cathédrale d’Amiens et l’église de Saint-Ouen de Rouen en comportent 415 et 416.

II y a lieu de croire que c’est dans l’église actuelle, telle qu’elle apparaît, quant à l’extérieur, dans notre planche (îv de la De série) et pour les sculptures du porche intérieur (pl. xxu de la 2e série), que saint Thomas Becket, après avoir inutilement sommé Henri II, à deux reprises, de rendre la liberté à l’éslise d’Angleterre, vint en 1166à Vézelay, y monta au jubé (qui ne fut détruit qu’en 1790) et y prononça le jour de la Pentecôte l’excommunialioa. contre Jean d’Oxford et tous les défenseurs des usages appelés en Angleterre usages anciens (Mathieu Paris) , en y joignant la menace d'une prochaine excommunication contre son roi lui-même s’il ne se repentait de ses fautes.

Tel était, il y a dix ans, l’état de délaissement absolu de cet édifice justement célèbre et à divers titres, queM. Mérimée, envoyé en mission pour aviser aux moyens de le soustraire à une déstruction imminente, nous mandait, de ce vrai champ de bataille archéologique, qu'il n'avait pu y faire quelques dessins qu’en affrontant une pluie continue de pierres et de béton. Grâce à ses démonstrations sur l’importance de ce monument historique , ces plaies dont nous avons pu en 1840 apprécier nous-même la gravité par le hors d’aplomb des principaux soulèncmens de l’édifice, se cicatrisent de jour en jour. Un jeune et habile architecte, M. Viollet-le-Duc, est chargé de celte restauration presque désespérée et qui rendra d’autant plus sensible le bienfait, malheureusement trop tardif, du vote annuel d’un crédit de 600,000 fr. , affecté à de semblables cures. Que de somptuosités monumentales une telle prévision législative, octroyée en temps opportun, aurait conservées à la France !

» A la magie de la parole de l'abbé de Clairvaux seraient venus se joindre, selon le moine Geoffroy, alors son secrétaire, des signes évidens de l’appui que le ciel prêtait à ses prédications : « Les aveugles recouvraient la lumière, les malades la sanie', les estro- » pies l’usage de leurs membres, etc., etc. » Si l’exaltation de la foi suffit pour opérer des prodiges, on pourra trouver naturel que quelques uns se soient produits sous de telles conditions et dans une extase publique commune au souverain comme au dernier de ses sujets.

a Choisi dans l’assemblée de Chartres pour commander l'expédition, l’abbé de Clair-

2oO

ARCHITECTURE

influence religieuse qui décida les monastères à subvenir en partie aux frais de cette expédition 1 , que par un dévouaient personnel inutile à ses yeux au succès de la cause, comme on en peut juger par son refus formel d’accepter le commandement de l’expédition qui lui fut dévolu d’une commune voix dans rassemblée subséquente de Chartres.

Ainsi vint s’opérer, pour le malheur de notre France, la séparation de son roi se vouant à l’exil, avec la jeune reine, sans aucun des appuis dont leur âge et leur inexpérience leur faisaient encore un besoin, privés de conseillers dont la seule présence aurait peut-être conjuré les malheurs de cette campagne -, car si le saint renom de l’abbé de Clairvaux n’eût pas suffi pour garantir l’armée des désastres produits par le choix de l’itinéraire 2 et par la perfidie tou-

vaux, qui avait déjà témoigné à plusieurs reprises son peu de sympathie pour les voyages de Terre Sainte (voir ses lettres à un abbé et à l’évêque de Lincoln (Oferdm t. I, p. 64, 85 e 323), refusa nettement, en disant : « Quis sum ego, ut disponam castro- » rum actes , ut egrediar ante faciès armatorum? » Le pape l’ayant alors invité à user de moyens bien mieux à sa portée dans l’intérêt de la ligue sainte, il se rendit en Allemagne et prêcha la croisade à Mayence, où sa mission vraiment apostolique eut du moins pour effet d’empêcher le renouvellement des excès qui avaient signalé la première croisade, par la protection dont il couvrait les juifs déjà menacés dans leurs biens et leur existence au moyen d’irritantes prédications. L’empereur Conrad, qui avait résisté à de premières instances, se détermina tout à coup, à l’assemblée de Spire (1146), à demander la croix à l’éloquent abbé. Son exemple, suivi par les princes teutons, de partis opposés mais qui confondirent leurs haines de famille sous les bannières du Christ, fut un présage de succès, surtout d'après les offres de concours de l’empereur de Constantinople, beau-frère de Conrad. Vainement les envoyés de Roger, roi de Sicile, présens au parlement d’Élampes, s’efforcèrent-ils de tenir notre prince en garde contre la perfidie des Grecs, en l’invitantà suivre la roule déjà tracée par llugues-le-Grand ; sa trop noble confiance dans les offres de Manuel prévalut sur ce sage avis.

> Le clergé, sans égard à ses immunités, fut taxé pour le paiement de l'aide. Par contre, il voulut en certains lieux, et notamment à Sens, qui venait de payer chèrement sa charte communale, lever des toltcs prohibées par ce titre d'affranchissement; ce qui fut l’occasion d’une révolte suivie d’une sanglante punition. Les Annales Bénédictines citent (1. 78, c. xcv) celte circonstance particulière au monastère de Fleury (sur Loire), qu’ayant été taxé à mille marcs d’argent, il se trouvait réduit, pour acquitter l’impôt, à vendre un crucifix vêtu « Crucitixum argento veslilum, pondère circiter quadraginta mar- » corum ; » ce qui lui valut la modération de sa taxe. Pierre-le-Yénérable, qui , au risque d’être traité en femme.ette, ne se rendit pas à l’assemblée de Chartres, alléguant quelques prétextes, paya du moins très largement la taxe de son monastère.

» En adoptant l’itinéraire (la route du Danube) qu'avait suivi Godefroy de Bouillon,

ARCHITECTURE

Page 1