‹ Les arts au Moyen Age (volume 4)Chapitre 13 sur 14 · RCH1TBCÏURK · texte numérisé non relu

RCH1TBCÏURK

on l’a supposé, porta la courtoisie jusqu’à dispenser l'empereur des fonctions d'écuyer qu’il se disposait à remplir 1 . Ce solennel accord conclu, Frédéric quitta l'Italie, non sans avoir visité la Toscane si fidèle à sa cause, et dont il prit le soin de se ménager l’appui, nourrissant, comme il le faisait, l’espoir de renouer sa trame, pour obtenir en fin de trêve plus qu’on ne lui concédait alors.

Rien de nouveau pendant ce temps dans les destinées de la France, toujours en butte aux envahissemens de l’insatiable Henri II, avec lequel pourtant, selon Mathieu Pâris (t. II, p. 36), Louis aurait fait là Nonancourt, le 7 octobre 1 177) un traité qui engageait les deux princes à partir ensemble pour le service de celui qui a été crucifié , et à prendre P un et l'autre le signe de la sainte croix pour se rendre à Jérusalem ; engagement dans lequel on ne pouvaitvoir qu’une preuve de l'affaiblissement des facultés de notre roi, déjà atteint alors, selon la Chronique de Saint-Denis, de la maladie dont il mourut trois ans plus tard, et chez qui d’ailleurs l’épreuve de sa première expédition d’Orient ne devait pas éveiller la tentation d’une récidive. Le meme chroniqueur (Mathieu Pâris) date de juin 1 178 la fondation par Richard de Luci, justicier d’Angleterre, d’une église conventuelle en l’honneur du bienheureux Thomas, martyr à Westvood, près de Rochester.On ne cite également pour la France qu’une seule fondation de ce temps, celle du monastère de Jonvillare, diocèse de Tulle (6 rallia, christ ., p.'6oi)j plus la consécration de l’abbaye de Lessay,

déférence de Frédéric envers le pape, qui reçut en effet à l’entrée de la basilique de Saint • Marc l’empereur, que le doge était allé chercher à Chiozza avec le bucentaure el un pompeux cortège : « Allora Federigo, alla vista del vero vicario di Cristo, venerando » in lui Dio, lasciata da parte la dignita impériale, e geltato via il manto, con tullo, » il corpo si prostese a piedi del somma pontifie e eglieli baccio. » L’annaliste d’Italie n’avait pas attendu ta note de Sismondi pour traiter de vecchio racconto la scène où I’od présente Alexandre III humiliant Frédéric, et mettendogli il pie sulla gola. »

■ C’est le lendemain du baisement de pied et lorsqu’après la messe Frédéric qui avait tenu l’étrier au pape prit la bride de son cheval, que le pontife montra cette générosité dont il n’avait pas usé à Touzé, près de Tours, envers les rois de France et d’Angleterre, réunis alors, et qui le reconduisirent jusqu’à sa demeure en tenant chacun de leur côté la bride de sa monture : « Era in prociuto di addistrarlo, sè il pappa affecta osamente » non Vavesse licenciato. » Les visites, festins et conférences qui suivirent entre ces deux grands ennemis réconciliés, prouvèrent d’ailleurs que leurs premiers liens avaient repris tout leur empire.

près de Coutances, fondée an XIe siècle, et dont l’église, au témoignage de M. Gally-Knigth, offre dans son triforium surtout, sauf la forme de l’arcade, une contrepartie exacte de celui de Fécamp.

D’autres traces d’œuvres d’art existaient pour cette période dans l’achèvement du campanile deSan Zeno à Vérone, qui avait été commencé en io45, et même dans la date de 1178, que portait avec cette inscription b. d. iis vis fecit hoc, ANNO inc. d. m° c° lxx° viii°, en bas-relief du tympan, représentant le Christ et les symbolesévangéliques de la porte de l’ancienne cathédrale de Maguelonne , cette ville de notregolfe deLvon, que nous avons montrée servant comme Ai gues-Mortes, de point de débarquement dans les communications de la France et de la Sicile, ce qui pourrait faire étendre avec d’autant plus de motifs à cette sculpture du XIIe siècle, nos remarques sur le portail de Saint-Gilles et autres analogues, que les caractères que lui reconnaissent nos archéologues les plus instruits, sans rechercher les analogies qui nous préoccupent , se rapportent on ne peut davantage avec ceux que nous signalons dans les édifices contemporains de la Sicile. Ecoulons ce que dit à ce sujet M. Mérimée ( note d’un Ployage dans le midi de la France , p. 3 76, 377) : Après avoir établi que cette église en partie ruinée et à laquelle des constructions J de divers temps ont donné l’aspect d’une forteresse, remonte au commencement et fut terminée à la fin du XIIe siècle (d’Aigrefeuille, kist. de Montpellier ), ce savant anatomiste de nos squelettes monumentaux, décrit ainsi ce qui reste de remarquable dans ces débris : façade étroite , fenêtres supérieures décorées , dans le goût oriental, di archivoltes formées de pierres alternativement blanches et noires (ce que nous avons signalé également dans les constructions du roi Roger et de ses fils), même style d" ornementation dans la porte , surmontée d'un tympan EN ogive encadré par une archivolte Cintrée large , à claveaux de marbre alternativement blancs et gris veiné de noir (autres caractères également sensibles dans les monumens siciliens où le plein-cintre se marie à l’ogive). M. Mérimée constate en outre que le bandeau et les rinceaux qui ornent le tympan où se lisent quatre vers latins qu’il reproduit, sont dans le style bizantin , et qu’à l’intérieur les voûtes plus élevées que dans la période romaine, quoique appartenant à la construction primitive (par conséquent au commencement du XIIe siècle), accusent la forme

A KCH 1TECTURÜ .

ogivale, mais peu sensible, comme on le remarque aussi dans plusieurs édifices siciliens du même temps.

1 179-1 180. — Rome participa bientôt au repos que la trêve imposait aux villes lombardes, et vit le contre-coup de la chute de Frédéric s opérer de lui-même, et sans déchirement. Avec l’appui céda la résistance. Le sénat se soumit sous condition de rendre hommage. Alexandre 111, depuis longtemps réduit à habiter Anagni, vit s’ouvrir triomphalement les portes de sa capitale , et l’antipape Callixte III quitta Montealbano pour venir se jeter aux pieds du vrai pontife et implorer une miséricorde qui ne fut pas non plus mêlée de rudoiement, ni de ces procédés humilians dont le pape Callixte II avait usé envers Burdin, bien que fort de ce précédent, Alexandre opérant alors sur un ennemi plus direct encore et moins dangereux que Frédéric, eût pu agir dans ce sens à Rome , bien plus librement qu’à Venise.

Devenu momentanément étranger à ses intérêts d’Italie, Frédéric ressaisit une autre illusion de puissance en s’occupant de son royaume de Bourgogne, dont il venait de ceindre la couronne à Arles, à son retour d’Italie.

C’est vers le même temps, qu’effrayé du démantèlement dont était menacé son royaume, tombé presqu’à l’état où nous verrons réduit celui de Charles VII, Louis VU, pressentant d’ailleurs que l àge et le mal grave dont il était atteint le priveraient bientôt des moyens d’en défendre le reste, voulut mettre en relief le présent qu’il avait reçu du ciel, en couronnant son fils Philippe Dieu-Donné. Tout était disposé pour la solennité de Reims, lorqu’un accident imprévu 1 en occasionna le retard. Elle n’eut lieu que le iev novembre 1179,

' Le roi, en se rendant à Reims avec son fils, séjourna a Compiègne. Le jeune Philippe s’y égara à la chasse, à la poursuite d'un sanglier. La nuit étant survenue, le jeune prince, accablé de fatigues, en proie aussi à un sentiment de crainte assez naturel et que M. Michelet impute à tort à couardise, ne put regagner le palais qu’avec le secours d’un charbonnier dont la taille énorme, l’aspect et l’horrible regardure ajoutèrent encore à son effroi. II en tomba si gravement malade que Louis VII, au désespoir, mais inspiré par un songe, entreprit un pèlerinage au tombeau du martyr de Cantorbéry. Ses prières furent exaucées. Son (ils, convalescent a son retour, put être sacré quelques jours plus tard et commences

AIICHITECTUKE.

trop tard pour que son père, retenu alors à son palais de la Cité par la maladie qui le conduisit au tombeau dix mois plus tard, ait pu jouir au moins de l’avant-goût d’un règne qui promettait déjà d'effacer les taches du sien, tant fut imposant le concours de princes et de hauts barons présens à cette royale intronisation 1 .

Le gracieux et généreux accueil que venait de faire Henri II à notre roi Louis YII , lors de son pèlerinage au tombeau de saint

dès lors un règne glorieux qui vengea noblement la France des humiliations que lui avait fait subir la trop confiante faiblesse plutôt encore que l'impéritie de Louis VIL Nous avons, pour la chronologie des grands évènemens de ce nouveau règne, deux guides sur les pas desquels on peut marcher avec toute assurance. Si l’un, Rigord, répudiant les traditions de l’école historique de Suger, admet complaisamment , comme avait fait le moine Douche, le merveilleux avec tout son cortège et ses interprétations, son seul titre de chronographe de Philippe-Auguste nous sert'de garant pour les faits comme celui de chapelain du même prince, de Guillaume l’Armoricain (ou le Breton), pour ceux enregistrés bien plus sommairement dans la chronique de ce dernier écrivain.

> La cour de France depuis si longtemps réduite au régime tout monastique de Louis VII, à dater surtout du départ d’Eléonore, se trouva tout-à-coup rajeunie et brillant de l’éclat chevaleresque qu’elle conserva longtemps sous Philippe-Auguste. Déjà le séjour qu’y avaient fait, lors de leur escapade, les trois jeunes princes anglais très amis des plaisirs, avait préparé cette métamorphose. L’un d’eux, Henri, qui avait régné quelque temps en France sous le nom de le Jeune, avait obtenu de son père de venir, à cette occasion,, remplir sa charge de vassal près de son jeune ami Philippe : « L'an 1179, dit Mathieu » Paris, ce prince traversa la mer et passa trois ans dans les joutes guerrières de » France , y dépensant des sommes énormes. Là, il laissa de côté la majesté royale , de )> roi se transforma totalement en chevalier, fit caracoler son clietal dans l'arène, » remporta le prix dans diverses passes d'armes, et s’acquit un grand renom partout » ou il séjourna; » mais ce dont le chroniqueur ne parle pas, c’est du rôle tout chevaleresque qu’llenri tint à jouer dans le couronnement de son suzerain. Non-seulement il porta devant Philippe la couronne d’or qui allait consacrer sa dignité, mais se prévalant, dit une chronique de Laon, comme prince normand et angevin, de droits transmis par » Caius, fondateur de la ville de Caen , et par Beduenus, comte d'Anjou, qui avait été » échanson de Charlemagne, » il voulut faire à la fois au banquet royal l'office d’échanson et celui de sénéchal, dont Philippe, comte de Flandre, usurpa une partie en portant quelques plats sur la table du roi. Tous les seigneurs français se trouvaient d'ailleurs à leur poste, portant l’un la Joyeuse de Charlemagne (le comte de Flandre), l’autre (le duc de Bourgogne Hugues III) les éperons d’or ; l'autre l’épée royale que l’archevêque de Reims ceignit au jeune roi ; et l'autre les bottines que le sénéchal dut lui chausser. L’absence de Louis VII resté à Paris, laissa libre carrière aux exercices chevaleresques dont ne se firent pas faute de jeunes princes avides de triomphes comme ceux que remporta Henri au Courtmantel; et cette grande impulsion donnée à notre chevalerie contribua sans doute à l’aspect tout nouveau que prit dès ce moment la France.

ARCHITECTURE

Thomas de Cantorbéry 1 , semblait devoir d’ ailleurs rassurer les Français sur les projets ultérieurs de ce prince gorgé de nos dépouilles, qu’il n’aurait pu accroître sans briser le lien de haute suzeraineté, si puissant aux yeux des peuples , comme clef de voûte de l édifice féodal 2 , et dont le religieux maintien offrait aux princes mêmes , qui auraient pu se croire intéressés à le rompre, la garantie de leur propre pouvoir.

Il faut rendre d’ailleurs ce témoignage de justice à Henri II, comme aux princes ses fds, qu’au lieu de tirer avantage des perplexités de la France à l’avènement d’un roi de quinze ans , régnant de fait dès son couronnement, par empêchement de son père, mort vers la fin de cette période 3, ils s’efforcèrent au contraire, par

> C’est encore Mathieu Paris qui nous fournira ces détails : le roi d’Angleterre alla à la rencontre du roi de France (septembre 1179).... « L’église de Cantorbéry vit réunis » dans son enceinte l'archevêque avec les évêques ses suffi' ag ans, les comtes, les barons , » le clergé et le peuple » (elle devait par conséquent être dégagée alors au moins de l’échafaudage central qu’avait nécessité sa reconstruction). « Tout le monde sait, mais » personne ne peut dire combien d’or et d'argent fut donné par le roi Henri à la noblesse » française, de combien de présens, en pierreries et en objets précieux, il combla tous » ces seigneurs «. De son côté le roi de France attribua au collège de Cantorbéry un présent annuel de cent muids de vin. Le roi Henri montra au roi de France et aux seigneurs français toutes les richesses de son royaume et tous les trésors amassés par luimême ou par ses prédécesseurs , etc. [Gr. chr., t. II, p. 50 et 51).

2 Nous empruntons cette spéciticalion à M. Henri Martin, dont l’excellent ouvrage ( Histoire de France depuis les temps les plus reculés jusqu'à 1789) nous a été très utile pour nos analyses. Les principales qualités qu’on recherche surtout dans ces grands synchronismes historiques se rencontrent à un degré très éminent dans cette publication récente : exactitude des faits puisés aux sources et éclairés par le contrôle des textes respectifs, sans surcharge d’érudition ; juste appréciation des circonstances dans lesquelles ils se sont produits, comme moyen de leur assigner leur véritable caractère, et de ne pas substituer le point de vue moderne à celui de l’époque qu’on retrace ; classement méthodique; analyse lucide et rapide, exempte de sécheresse et d'enflure, et hauteur de vues dominant la matière dans les résumés que comporte tout ce qui , dans l’ensemble des faits ressortissant à un grand caractère historique ou découlant d’une de ces mesures qui engagent l'avenir des peuples ou signalent les convulsions de leur âge climatérique , doit servir à la fois d’instruction et d’enseignement.

3 Louis VII mourut le 18 septembre 1180, dans le palais de Paris, qu’avaient presque constamment habité ses prédécesseurs depuis Hugues Capet, quoiqu’ils eussent d’autres manoirs, môme à très grande proximité de la cité. Le roi Robert avait fait reconstruire ce palais, en y ajoutant la chapelle de Saint-Nicolas, que Louis VII réédifia en 1160, mais qui dut s’incliner devant celle de Saint-Louis. Alors même que Philippe-Auguste eut fait

ÔÔO

ARCHITECTURE

ces devoirs de chevaliers et ces nœuds de suzeraineté nouvellement serrés au sacre du jeune prince, d’aplanir quelques différens dont les effets pouvaient être très graves. Tel fut celui que suscita l’hymen contracté par le nouveau roi sans l’aveu de sa mère *, qui, courroucée d’ailleurs du refus de son fils de la laisser régner, au moins dans ses domaines, avait quitté la France pour aller avec trois de ses frères, les pluspuissans seigneurs de l’époque, implorer en Normandie les secours d’Henri II. Mais loin d’irriter cette plaie,

bâtir la tour du Louvre où il séjourna quelquefois, nos rois n’abandonnèrent leur palais de la cité que lorsque la constitution du parlement prit assez d’importance pour exiger un local spacieux et central, conditions que remplissait si bien ce vaste monument de divers âges, qui fut souvent délaissé depuis surtout que Charles V s’était créé dans l’hôtel Saint- Paul une retraite plus champêtre, et qui du moins ne lui reproduisait pas le souvenir de massacres comme celui dont Martel l’avait rendu témoin dans le palais de la Cité. Les grands travaux qu’y fit saint Louis, à part même ceux de la Sainte-Chapelle, se démontrent par des vestiges qu’a épargnés l’incendie de 1618, tels que les salles spacieuses nommées cuisines de saint Louis, dont la voûte ogivale supporte la grande salle dite aujourd’hui ' des Pas perdus, et plusieurs localités transformées aujourd’hui en cachots (dans la conciergerie). Philippe-le-Bel ajouta beaucoup encore à ces travaux par des constructions qu’Enguerrard de Marigni mena de front avec celles du gibet de Montfaucon qui lui furent fatales. Ce prince habitait ce palais lorsque les Templiers furent immolés à sa cupidité sur un terrain limitrophe. En y retrouvant nos rois, même après l’abandon que Charles VII en fit au parlement en 1431 et alors que l’hôtel Saint-Paul, le palais des Tournellcs et même le Louvre, leur offraient des résidences plus convenables à leurs goûts chevaleresques, nous montrerons que leur présence en certaines solennités tenait à des usages traditionnels.

> Il était naturel que le souvenir de l’autorité qu’avaient exercée sur Louis-le- Jeune les influences de cour, souvent assez fortes pour l’emporter sur celles du sageSuger, éveillassent l'idée d’en essayer l’effet sur son jeune fils. Aussi se forma-t-il bientôt deux partis également jaloux de régner sous le nom de Philippe. L un, à la tête duquel se trouvait sa mère et ses quatre oncles , frères de cette mère même, les puissans comtes de Champagne (Henrile-Libéral), de Chartres (Thibaut), de Sancerre (Etienne), et Guillaume, archevêque de Reims : mais il y avait à cet égard prise de possession de la part de Philippe, comte de Flandre, fils et héritier du célèbre Raoul II, comte de Vermandois, en ce que ce comte, d’un caractère plus qu’énergique, après avoir dirigé la première éducation du jeune roi, dont il était le parrain, n’était pas homme à s’en dessaisir, habile qu’il était d’ailleurs à s’aider du concours de ceux (tels que son sage gouverneur Robert Clément de Metz) auxquels il connaissait de l’ascendant sur l’esprit de son filleul. Par suite de cette méfiance, la reine, non plus que son conseil de famille, ne furent aucunement consultés pour le mariage du jeune roi avec la nièce du comte de Flandre, Isabelle de Hainaut, que Philippe alla épouser en Artois. Cctie sorte d’usurpation des droits maternels irrita la reine-mère, dont les plaintes n’eurent d’autre effet que l’interdiction de jouir de ses propres domaines.

ARCHITECTURE

ce prince, généreux par accès, la cicatrisa de son mieux en faisant aussi pour son compte un traité avec notre roi (28 juin 1 180). Telle fut aussi la rupture éclatante du jeune roi avec son conseiller spécial, le promoteur de ce différent même, ce Philippe de Flandre, son parrain et tuteur , dont le pupille, devenu moins docile, voulut enfin secouer le joug, au risque d une révolte ouverte que Henri II apaisa encore, et dans laquelle son fils au Courtmantel signala, par un puissant concours, sa fraternité d armes avec notre prince ’.

Ce que Philippe-Auguste éprouvait d’obstacles divers pour régner par lui-même , et sans condescendre aux volontés des deux partis qui se disputèrent d’abord la direction de son sceptre, doit faire écarter la pensée qu’aucune des sages mesures adoptées par ce prince pour favoriser l’étude des lettres, puisse appartenir à ces prémières périodes \ aussi n’y signalerons-nous encore que les fondations étrangères à sa royale influence, telles que celles de l’abbaye de Chanlèmesle et du chapitre de Pleurs , par Mathieu, évêque de Troyes [Courtalon, t.Ier, p. 349)i celles des monastères Salirne Fallis, diocèse de Metz-, de Sainte- Colombe, diocèse de Saint-Omer -, de Tritenansium et de Pallis Dei, diocèse de Liège ( Gall . Christ . , p. 645, 563, 653 et De cette période aussi a dû dater le terme des travaux exécutés par notre architecte Guillaume de Sens, dans la cathédrale de Cantorbéry, et peut-être même aussi ceux de son continuateur, d’après ce que dit Mathieu Paris du cérémonial exécuté dans cette même église, lors du pèlerinage de Louis VII, sans faire mention aucune de l’état de construction de l’édifice 1 2 3 -, et

1 Lorsqu après avoir profité de l’appui du comte de Flandre pour briser ses liens de dépendance envers sa mère, le jeune roi trouva trop pesant à son tour le joug de ce tuteur ombrageux et farouche, une rupture s’ensuivit qui faillit entraîner de graves conséquences, Philippe de Flandre ayant alors rallié à ses intérêts les oncles même du roi contre lesquels il agissait naguère, et beaucoup de puissans barons, l’intervention armée d'Henri au Courtmantel qui vint avec ses Brabançons venger sur les états des comtes rebelles les ravages exercés par eux sur les domaines royaux, prouva du moins la franche coopération du jeune prince anglais au maintien des droits de son suzerain, et rendit plus facile le traité conclu à Senlis par la médiation d’ Henri II.

2 De même que nous renvoyons à la citation faite plus haut d’un passage de la grande

chronique, pour établir que cette église incendiée en 1174 devait être entièrement reconstruite en septembre 1179, lorsqu’IIenri II, pour faire honneur à Louis VII, y réunit le nombreux et pompeux cortège énuméré par le chroniqueur, nous pouvons aussi, pour ne

ARCHITECTURE

c’est en outre à cette même époque qu’appartient l’érection du riche mausolée que l’épouse de Louis VII, Adèle, éleva à ce prince dans l’église de l’abbaye de Barbeau ( Sanctce-Mariœ-Barbece ), qu’il avait fondée. Si l’on en croit Rigord, ce monument, dont les débris survivans jusqu’à nos jours, ne consistaient que dans la statue polychrome du prince, couchée sur un cénotaphe élevé de trois pieds, aurait brillé d’un éclat tel, que rien ne pouvait lui être comparé depuis l’œuvre de Salomon : « Sepulchrum miro artificio composition , )) ex lapidibus auro et argento et cere et gemmis subtilissimè deco- » ratum. Taie opus tantes subtilitatis a diebus Salomonis non fuit rc- » pertum in universis regnis » (apud Duchesne, t. V, p. 8).

pas trop répéter les mêmes détails, prier nos lecteurs de se reporter à ceux que nous avons déjà donnés sur les travaux exécutés à cette occasion par notre architecte Guillaume de Sens, à qui le chapitre de Cantorbéry confia le soin de restaurer cet édifice dont la partie exécutée par ses soins (le chœur) offre, quant au style et même aux détails, une analogie frappante avec les parties correspondantes de notre cathédrale de Sens que nous avons vu terminer, sans doute par le même artiste, quelques années avant l’incendie de Cantorbéry. Ce style que Guillaume introduisit en Angleterre y prospéra rapidement, car en moins de trente ans, ce royaume, celui de l’Irlande nouvellement conquis, et jusqu’à l’Ëcosse, furent couverts d’édifices de ce genre, auxquels cependant les architectes anglais imprimèrent, comme nous l’avons dit, un caractère particulier qui justifierait la dénomination de style Plantayenet adoptée par quelques écrivains. Cette école poursuivit ses succès dans le XIIIe siècle , sans rien changer à ses traditions. Mais son déclin devint sensible à la fin du règne d’Henri III , ce qui n’assigne guère qu’un siècle de durée à sa prospérité réelle.

D’après les documens très explicites contenus dans l’ouvrage de Gervasius : De combuslione et reparatione Dorotornensis (Cantuariensis) ecclesiœ , ce ne serait cependant qu’au commencement de la cinquième année de ses travaux (1579, en partant de celle de l’incendie) que Guillaume, après avoir élevé dans les quatre précédentes, les voûtes d’arètes, les bras du transsept et les triforium, par des œuvres « quæ omnia nobis, dit-il, et om- » nibus videnlibus incomparabilia et laude dignissima videbantur , » aurait fait, en s’occupant de la voûte de la nef moyenne, cette chute de cinquante pieds qui le força de revenir en France, et qui détermina son remplacement par un architecte anglais du même nom de Guillaume ; d’où il suivrait qu’on n’aurait pas perdu de temps pour déblayer la basilique afin de la rendre disponible pour la solennité de septembre 1179; mais le chœur, le transsept et la grande nef étant terminés alors, les principales parties de l’église purent être libres. Quant au complément des travaux des bas côtés, la chapelle de Saint-Thomas, la tour, etc., Gervasius constate qu’ils durèrent encore cinq ans. On remarque, entre ces derniers travaux qui appartiennent en propre à l’architecte anglais, et ceux de notre Guillaume, une différence notable qui constitue pour l’ Angleterre le point de départ de cette architecture spéciale dont nous avons parlé.

ARCHITECTURE

Serait-ce que dans la manifestation de l’indiscrète curiosité de Charles IX et de ses courtisans, leur vénération pour la mémoire de Louis VII ne se serait pas bornée à la spoliation des bijoux trouvés sur ce prince, tels que la croix d’or placée à son cou, en mémoire de son expédition d’Orient, ses bagues, etc.?

Sur d’autres points, nous trouverions aussi la constatation de grands travaux d’art, notamment dans la cathédrale de Sienne, consacrée seulement en 1180 par le pape Alexandre III, bien qu’elle eût été commencée presqu’en même temps que celle de Pise (Cicognara, Stor. délia S cuit., p. 129, i3o), et de belles portes de bronze avec reliefs, telles que celles des cathédrales de Trani et de Ravello , citées par M. le duc Serra di Falco ( dôme de Montrêale , page 20 et note 79), comme portant avec les dates de 1179 et de 1 180, le nom du même artiste qui fit celles du nord de la cathédrale de Montrêale, dont nous donnons une valve , Barisano Tranense , et de plus celles que Bonanno de Pise exécuta dans cette dernière année pour la cathédrale de cette ville, et qui furent détruites dans l’incendie de 1 5q6 {ibidem).

On peut citer en outre une inscription de 1 180, où on lit le nom de Biduinus à Saint-Casciano près de Pise, et faire remarquer, comme un témoignage de la culture de l’art à Rome sous le pontificat alors paisible d’Alexandre III, que nous avons déjà vu y consacrer des églises et qui y construisit l’hospice de S. Stejano Dei Mon, pour les Abyssiniens, qu’à partir de la même époque on rencontre dans des travaux mosaïques de cette capitale, le nom longtemps célèbre, dans cet art, de Gosmas ou Gosmati Famiglia, dit M. le marquis Melckiori, dans sa Guida metodica di Roma (p. 212) « che mantenne a Roma in onore la scoltura ed il musaico per ben m tre secoli 1 ».

1 II existe à Rome et dans les villes circonvoisines un grand nombre d’œuvres portant l’empreinte de cette filiation d’artistes dont les chefs avaient nom Cosmas et Cosmatus, et qui cultivèrent souvent la sculpture avec la mosaïque. Citons-en quelques preuves : les inscriptions révélatrices les plus anciennes, concernent un Laurent Cosmatus, ainsi désigné sur l’ambon de l’église de l’Ara-Cœli (antérieur à la reconstruction de l’église actuelle qui ne date que de 1348) : « Laurentius cum Jacobo filio suo hujus operis magister fuit », et sur le portail de l’église de Civita Castellana : « Laurentius cum Jacobo filio suo magistri » doctissimi Romani hoc opus fecerunt ». Ces dernières mosaïques avec fragmens demar-

ARCHITECTURE

1181-1182. — Avant l'expiration de la trêve, grâce à laquelle Tltalie se reposait depuis quatre ans de ses longues anxiétés, son négociateur Alexandre 111 fut frappé par la mort (en août 1181). Luce 111, qui lui succéda, ne jouit pas longtemps pour son compte de ce repos si chèrement acquis, les prétentions renaissantes du sénat l’ayant contraint à quitter Rome pour se retirer à Velletri. Ce fut pour lui, sans doute, une occasion déplus de resserrer encore les nœuds qui T unissaient à la Sicile, afin de trouver au besoin un appui dans son roi, dont les vertus d’ailleurs rendaient ce lien des plus doux. Aussi s’empressa-t-il d'investir du duché de Pouille un jeune prince, appena bcittezato , qui naquit à Guillaume II de son mariage avec Jeanne d’Angleterre. On a vu d’ailleurs par sa bulle citée plus haut, datée de 1182, l’empressement qu’il mit à se rendre en Sicile, pour consacrer le monument , alors achevé , élevé à Montréale * par

bre, de serpentine, de verre doré, etc., ont beaucoup d’analogie avec celles toutes d’ornementation, des colonnes des cloîtres de Saint-Paul et de Saint-Jean-de-Latran , qui ont elles-mêmes du rapport avec celles, de construction antérieure, du cloître de Montréale : on les retrouve aussi dans plusieurs édifices de la fin du XIIe et du XIIIe siècle, dans la façade du dôme d’Orvieto. Une inscription portant les mêmes noms se lit au portail de l’église de S. Tommaso in formis ( del Capitolo Yaticano) à Rome. Le fils de Laurent, Jacobus, est désigné dans une inscription provenant de la crypte de S. Barlolomeo ail' isola, citée plus haut comme restaurée par Alexandre III ; le fils de ce dernier, Cosmas, est désigné avec ses fils Lucas et Jacobus dans deux inscriptions de l’église d’Anagni où le même pape résida longtemps, et aussi dans le cloître de Subiaco construit plus tard (en 1235). Au fond de la nef de Sainte Marie-Majeure , une mosaïque représentant la Yierge sur son trône, entre saint Mathieu et saint Jérôme, contient celte inscription : « hoc opus fecit Johannes magistri Cosmæ civis romanus » ; les mosaïques et les sculptures d’une chapelle de l’église de Sauta-Maria-sopra-Minerva portent également l’empreinte des artistes de cette famille dont un au nom de Deodatus est nommé dans le cloître de Saint- Jean-de-Latran et même à Sainte-Marie-Majeure, sous l’année 1290, et un autre du nom de Joliannis dans le cloître de Saint-Paul hors les murs. Ce qui prouve la longue continuité des travaux de cette génération dans ce genre, c’est l’inscription : « magister Cosmatus fecit hoc opus » qu’on trouve dans la chapelle Sancta Sanctorum à Rome , qui date de la fin du XI I le siècle (1277) , et surtout dans l’église d’Orvietoqui ne remonte qu’à

1 Sans doute Guillaume II avait, dans la somptueuse basilique de Céfalu, érigée plus de trente ans avant cette époque, par son glorieux aïeul , le loi Roger, un grand type d’abord , puis la démonstration de ce que sa fondation pouvait comporter de travaux appropriés aux ressources de son royaume; mais il dépassa de beaucoup le luxe d: ce modelé, dans l’ornementation surtout. A l’analogie du plan cruciforme, trois apsides, transsepts , etc., et des deux tours quadrilatères qui flanquent le portail occidental , se bornent

ARCHITECTURE

la piété et la magnificence de ce prince , admirable édifice qui seul

les rapports de ces deux édifices. Du porche extérieur jusqu’au fond du sanctuaire, Moniréale n’est qu’un musée dont l’éclat éblouit par les empreintes d’art qu’on y trouve partout et dans ses portes mêmes, chefs-d’œuvre de plastique en bronze, pour l’époque surtout, mis en accord avec le riche travail des chambranles , comme on en peut juger par la planche que nous donnons ; on y reconnaîtra le soin d'accuser, dès l’entrée , la forme de l’ogive.

Cependant, au point de vue d’un savant anglais , M. Gally-Knigtk , dont les aperçus monumentaux reposent toujours sur une juste et large appréciation éclairée par l’étude, le premier et le plus grand charme de cet édifice consisterait dans son extrême simplicité, qui n’admet ni les contreforts, ni les triforium des églises normandes et anglaises, à l’exclusion aussi, dans la sculpture des chapiteaux, autres que ceux antiques, mais où il reconnaît toujours un ciseau grec , de ces figures grimaçantes et têtes d’animaux qu'on trouve si souvent dans nos œuvres contemporaines et qui sont remplacées ici par des sujets tirés des Saintes Légendes. Rien de mieux quant à l’ossature , mais aussi de quel vif éclat brille cette simplicité même, par l’emploi de ces matériaux, marbres de choix, brocatellc et autres , porphyre, etc., auxquels le climat de Sicile a conservé leurs teintes virginales, par les riches revêtemens en somptueuses mosaïques à fond d’or des murs du transsept et du chœur , des arcades de chaque fenêtre et de cette apside centrale où le Christ apparaît au milieu de la vision de l’Apocalypse, environné de son cortège d’apôtres, auquel vient correspondre, aux angles du chœur et de la nef, celui des rois et des prophètes; combinaisons qui tirent encore de l’effet de longs bandeaux du marbre blanc surmontés de trèfles sarrasins si bien d’accord avec la forme ogivale des arcades de la grande nef. C’est surtout dans la partie extérieure des apsides que les petites arcades entrelacées et flanquées de colonnettes, offrent cet appareil de pierres blanches et noires alternées, dont nous avons cité l’emploi dans la vis de Saint-Gilles , dans la cathédrale de Maguelonne et autres édifices français du XIR siècle, comme offrant, selon nous, un témoignage de plus à l’appui de notre hypothèse sur le concours des artistes siciliens dans nos travaux de ces époques, tant par leur ciseau grec que par leur mode de construction orientale. Les trônes, royal et épiscopal , formés de panneaux de marbre et de porphyre avec riches mosaïques, rappellent dignement la fondation de l’édifice dans le portrait de Guillaume 11, sur lequel Jésus-Christ étend son bras protecteur, et dans l’hommage fait du monument voté à la Vierge divine qui en provoqua l’érection ; le sofite éclatant et jusqu’aux sarcophages de porphyre renfermant les cendres des deux Guillaume (autre preuve de la continuité des travaux siciliens en celte matière dure dont sont formées beaucoup de colonnes de l’ édifice, notamment dans ia chapelle de saint Jean et dans l’arc triomphal), tout concourt à former de ce sanctuaire si simple, un monument auquel rien ne saurait se comparer; tous les miracles d’art de nos plus belles cathédrales empruntant à d autres moyens la sublimité de leurs œuvres ; et notre climat destructeur, nos caprices de goût et notre vandalisme ayant souvent éteint jusqu’au dernier vestige des splendeurs qui pouvaient , mais à d’autres égards , lutter avec tant de magnificence. Toujours est-il qu’en tenant même compte de la simplicité architecturale bien abbréviative en semblables travaux, on peut s’étonner à bon droit que huit ans aient suffi pour accomplir une telle œuvre, lorsque surtout vint s’y enter en construction parallèle, comme le prouve le di-

ARCHITECTURE

tm m r* i>OU

eût pu suffire à la gloire d’un règne et auquel on peut joindre encore la cathédrale de Palerme , terminée vers ce temps, quoique consacrée seulement en ii85, et les autres fondations poursuivies concurremment pendant la même époque, tant par Guillaume II, que par sa mère, suivant les détails donnés plus haut, auxquels M. Serra di Falco ajoute l’église de Sainte-Marie in Randazzo , et de grands travaux d’art dans la cathédrale de Messine , etc. ( Duomo di Monreale , p. 18). Un concours d'arts aussi divers et la savante cornbi-

plôme de 1182, le grand monastère adjacent dont le cloître encore subsistant est à lui seul un monument auquel un tel délai dut à peine suffire.

i II faut d’abord bien constater que ce qu’on voit aujourd’hui à Montréale ne forme qu’une partie de la fondation de Guillaume II, qui devait être homogène et briller partout du même éclat , à en juger par les soins apportés à l’ornementation des moindres détails de l’église. Le portique qui la précédait a disparu. M. le duc Serra di Falco en signale de beaux vestiges dans l 'intérieur des prisons (ce qui rappelle les salles du palais de saint Louis enclavées dans notre Conciergerie), et près de la tour d’angle du monastère ; mais même en s’arrêtant à ce qui subsiste encore des travaux exécutés sous Guillaume II, comment ne pas s’étonner qu’immédiatement après un règne aussi tumultueux que celui de Guillaume Ier, dont le goût pour l’architecture , seul sentiment noble qu’on lui reconnaisse, n’est pourtant constaté par aucun édifice marquant, un souverain de vingt ans, sans contact politique ou autre avec notre occident, dont les états contigus à son royaume , l’Italie, subissaient depuis si longtemps les calamités de la guerre, sans relations alors avec l’empereur grec dont il venait de refuser la fille, pour s’allier à Henri II , ait trouvé tout à coup dans un rayon , par conséquent très circonscrit , les moyens de créer dans un terme aussi court une œuvre de cette importance où de nombreux artistes de tous genres durent se trouver prêts à répondre à son premier appel.

L’ architecture , on la conçoit. La Sicile, si florissante au temps où l’art ancien brillait d’un vif éclat, devait en conserver des reflets dans ces temples dont les squelettes encore debout à Agrigente, à Syracuse, etc., pouvaient encore recéler, même après l’exploitation de Roger, ces riches matériaux ouvrés, colonnes, chapiteaux, etc., qu’on trouve à Céfalu , à Palerme et à Montréale ; et leur mise en œuvre ne comportait que des travaux exécutables à l’aide d’une population heureuse de voir son jeune prince imiter le grand roi Roger.

La sculpture encore s’explique, si l’on veut admettre avec nous que depuis très longtemps existait dans cette île et provinces adjacentes une école de cet art prouvée par les chapiteaux historiés du cloître de Céfalu et autres, et qui, à défaut d’alimens pour l’exercice continu de ses pratiques, consacrait ses loisirs, à venir à la suite des pérégrinations normandes, enrichir par leur ciseau grec, nos grands édifices romans, et pouvaient au besoin répondre à un appel comme celui qu’aurait fait Guillaume II à ces artistes pérégrinateurs, pour accomplir plus promptement son vœu.

Quant aux portes de bronze, leur exécution n’aurait également rien qui puisse surprendre, lorsqu’on voit d’une part un presque sujet de Guillaume, Barisano (de Trani , ville qui bien que dépendant de l’empire d’Orient, confinait à la Pouille), exécuter avant

ARCHITECTURE

Ot>7

naison qui présida à l’harmonie de l’œuvre principale , prouveraient

l’époque môme (en 1180) où fut terminé Montréale, pour la cathédrale de sa ville natale et pour celle de Ravello , un travail analogue à celui qu’on lui commanda pour la nouvelle basilique sicilienne, et qui , empreint de son cachet, en orne encore l’entrée septentrionale ( témoignage à l’appui de ce que nous disons de l'existence sur ces points, d’une école pour la sculpture , dont le travail précède ici celui secondaire de la fonte ) , et un grand artiste de Pise (ville maritime en rapports commerciaux constans avec la Sicile), Bonanno qui, ayant exécuté en 1 180 , pour le dôme de celte ville, les portes en celte matière, détruites dans l’incendie de 1596, se trouvait naturellement en mesure de fournir six ans plus tard à Guillaume II , une contre-épreuve de ce travail , car les dessins des portes pisanes qu’a publiés Ciampini, prouvent que Bonanno s’est répété dans celles de Montréale dont nous donnons une valve, rapprochée d’une de celles de Barisano (pl. xxx de la 3e série). Nous avons d’ailleurs démontré que quarante ans avant cette époque, la France avait compté de semblables travaux parmi ceux dont Sugcr orna sa basilique; et M. Serra di Falco ajoute à ce témoignage d’un travail dans lequel pourtant on ne voit pas que le roi Roger ait montré sa magnificence , en citant un grand nombre d’œuvres du même genre, remontant encore plus haut , autres mêmes que les portes de la basilique de Saint-Paul , de 1070, fondues dans l’incendie de 1853 et qui venaient de Constantinople, comme celle du baptistère de la chapelle de Saint-Marc, à Venise, et celles niellées de la cathédrale de Susdal, que Valdomir-lc-Grand transporta de Grèce en Russie, vers la fin du Xe siècle. On pourra juger delà multiplicité de ces grands travaux, par les indications suivantes que nous aurons occasion de développer dans le texte sur notre planche désignée plus haut : Portes de bronze à'Amalfi, par Andréa, citées sous 10G2, par l’abbé du Mont-Gassin, Didier, reconstructeur de ce monastère; de l’église du Saint-Sauveur, à Atrani, près Amalli, signalées par M. Alexandre Dumas, et qui portent la date de 1087, et le nom de Pantaléon avec ces mots : pro mercede mca, ce qui les rend contemporaines de la construction de la cathédrale de Salerne par Robert Guiseard ; de l’église de Canosa, fermant la tombe de Bohémond; de la cathédrale de Traja, portant les dates de 1119 et 1127; de l’église de Saint-Barthélemi à Benevent , exécutées vers 1150, détruites par le tremblement de terre de 1702; de l'ancienne basilique de Saint-Clément, à douze milles de Chieti, faites par l’abbé Joels, en 1191, époque où s’exécutaient celles de la cathédrale de Nowogorod, qu’on trouve encore semblables à celles de Pise ; celles que les frères Uberlo et Pietro de Plaisance fondirent vers 1195, pour la chapelle orientale de Saint-Jean de Latran ; et celles de l’église de Saint-Pierre à Bologne, exécutées par Marchione, etc.; travaux préalables à ceux auxquels les Nicolas de Pise, les Ghiberti, Sansovino et tant d’autres grands artistes vinrent plus tard attacher leur nom.

En présence de ces documcns qui nous montrent dès le XIe siècle et pendant tout le XIIe, plusieurs grands édifices de la Calabre et de la Pouille comprenant alors le royaume de Naples, enrichis de cette belle ornementation , comment n’insisterions-nous pas de nouveau ici sur cette remarque de la note qui précède , que de semblables œuvres exigeant avant tout le travail savamment combiné de l’art de la sculpture, on doit induire de l’exécution et du style grec de ces grands monumens , l’existence dans la Sicile ou dans scs dépendances , d'écoles de plastique dont les praticiens ont pu , dans leurs désœuvremens, venir pourvoir à nos besoins en ce genre.

t. rv.

Ütlo

ARCHITECTURE

seuls quelles immenses ressources offrait cette île inexplorée par tous les historiens de fart, et de l’art italien même, un siècle avant ce réveil présumé subit, dont les Italiens se font gloire comme d’un fruit de leur intuition, d’une divine inspiration que nouveaux Prométhées ils auraient dérobée au ciel, mais dont l’honneur revient avant tout, ce nous semble, à ceux qui, loin de sommeiller comme fit trop longtemps cette Italie centrale, consommèrent leurs veilles à alimenter le feu sacré

Mais ce fiai confond les idées , lorsqu’on compare le travail avec le temps qu’on lui affecte, brevi tempore conslruxit, dit la bulle deLuce III, c’est l’étendue de la décoration mosaïque et la linesse d’une exécution à laquelle on put à peine consacrer moitié des huit années qu’on accorde à l’ensemble, puisque ce beau revêtement ne put être appliqué qu’après 1 entière construction de l’édifice. Aussi M. Serra di Falco n admet-il qu’un travail de trois années, pour les mosaïstes comme base de supputation dont nous négligerons les preuves : les mosaïques intérieures occupent 95,169 palmes carrées ; celles du portique 2,804, ensemble 97,9"3 palmes, dont l’exécution, à raison d’une palme carrée par jour et par artiste, taux commun consacré par l’expérience, exigeait le concours de cent-sept artistes pendant trois ans ; à quoi ajoutant , pour les mosaïques en pierre dure qui couvrent 13,041 palmes carrées dont le travail, plus difficile, ne peut s’exécuter qu’à raison d’une palme par trois journées d’artiste, l’emploi de quarante-trois autres collaborateurs, on arriverait à démontrer qu’il fallut au moins cent cinquante artistes constamment occupés, pour mettre à fin, dans ce délai, des travaux de cette importance. Or quelle serait la ville d’Occident où l’on eût pu dans ce temps disposer à la fois et dans un travail presque improvisé, d’un tel concours d’artistes habiles , sans compter ceux chargés d’exécuter les dessins et d’en coordonner les sujets?

i La présence en Sicile, vers 1180, d’un si grand nombre d’artistes nourris des grandes traditions byzantines, comme le prouve l’analogie du style et des sujets mêmes des mosaïques de Montréaie, avec ceux du Menologium Grœcorum , de l’empereur Basile, implique nécessairement l’existence dans cette île, au moins dès le temps du roi Roger (comme le prouvent les mosaïques plus remarquables encore de Céfalu et de la chapelle Palatine ), d'une école dont les maîtres mêmes , Grecs sans doute pour la plupart, cessant d'être exercés , surtout à l’extinction de la dynastie Normande , durent passer en grand nombre en Italie où leur art éveilla de grandes sympathies prouvées par d’innomblables travaux et créa l’ école-mère d’où sortirent Cimabué, Guido da Siena , Ugolino et autres, et dont Giotto et Simone di Martino, et d’autres novateurs, après avoir sucé le lait auquel ils durent d’abord leur vie d’artistes, répudièrent les traditions tout en en conservant le galbe, par les conseils de Dante, et grâce aussi peut-être aux fruits recueillis vers ce temps par Nicolas et Jean de Pise, de l’imitation de la sculpture antique.

De ce qu’une inspiration puisée a d'autres sources et l’étude de la nature vinrent substituer des contours plus gracieux, des caractères neufs et variés, le mouvement scénique et d’autres qualités au portail byzantin, à ses allures énergiques , mais sans souplesse, est-ce à dire qu’on ait le droit de renier son origine et de méconnaître le don qui nous a valu la fortune, par cela seul que les trésors acquis nous placent au-dessus de notre bienfaiteur?

ARCHITECTURE

Le changement qui s’opéra dans l’humeur d’Henri 11, mécontent de ses fils, mécontent de lui-même, fut très favorable à la France, en ce que ce prince, témoin du déplorable effet dont la conduite désordonnée de ses héritiers semblait menacer son royaume, et d’ailleurs trop soucieux du maintien de ses propres états, pour s’occuper du soin de les accroître, semblait enfin rallié franchement au grand principe dominant des monarchies du moyen-âge, le lien de suzeraineté -, mais loin que cet exemple opérât sur ses fils, chacun, à l’envi l’un de l’autre , cédant d’ailleurs à ces suggestions qu’on prodigue à des princes rebelles, semblait se faire une maligne joie de susciter des tourmens à son père. Quoique moins agité de l’esprit de désordre , de la fièvre d’indépendance qui dévoraient Richard et Geoffroi, l’aîné, Henri, au Courtmantel , au lieu de s’unir à son père pour obtenir que les puînés lui rendissent, en qualité de roi, hommage pour l’Aquitaine et la Bretagne , fit cause commune avec eux , sans qu’aucun intérêt contraire explique ce coupable accord qui, par des campagnes sans but, par des chevauchemens pour Y honneur de combattre, sans acception de drapeau, désolèrent longtemps le midi de notre France , que dévastaient alors sur tous les points, ces bandes de routiers, brabançons, cotlereaux « cotarello rum »dont Rigord nous peint les ravages. Ce fut à ce point qu’ Henri II, venu à Limoges pour conférer avec son fils Geoffroi, y fut assailli et blessé par la garnison de cette ville qu’il attaqua et prit d’assaut le lendemain des funérailles de son fils aîné, mort de maladie à quelques lieues de ce champ de’ bataille, sans pouvoir embrasser son père qui avait craint de tomber dans un piège en répondant à l’appel du mourant.

Témoin éloigné de ces luttes, pénibles pour un suzerain, Philippe-Auguste, dès ce temps, s’occupait des besoins exprimés par ses peuples, comme en font foi la charte de commune accordée à Beauvais en 1 182 1 , bientôt suivie de b homologation de celle que le duc de Bourgogne, Hugues, avait consentie pour Dijon 2, De cette épo-

* Cette charte, datée de Fontainebleau, est insérée au tonie Vil, p. 021 , des Ordonnances des rois de France ( Recueil de Laurière et Secousse).

» On trouve dans le même recueil (t. V, p. 237) ces lettres confirmatives datées de Chaumont. Beaucoup d’autres octrois ou confirmations de chartes, notamment de celles

que date aussi une sollicitude pour le bien-être des populations, trop étrangère jusqu’alors aux prévoyances de nos rois et que Philippe-Auguste eut l’insigne mérite d’introduire et d’exercer pendant tout le cours de son règne, comme le prouvent pour ce temps, la constitution des halles et du grand cimetière de Paris ', et son intervention personnelle pour le pavage de cette ville , demeurée jusqu’à lui un infâme cloaque, grands pas vers le progrès et la salubrité étendus par ce prince à l’embellissement de ses propres demeures, et même au soin qu’il prit , dans ses goûts pour la chasse, d’environner de murs sa forêt de Vineennes 2.

de Noyon, de Soissons, d’Orléans, de Fontainebleau, et celle de Saint-Denis, d’où dépendit la célébrité de la foire du Landit, datent de ces époques. Philippe imita son aïeul Louis-le-Gros, et ne craignit pas, comme son père Louis VII, d’être entraîne dans le mouvement communal.

1 « Philippe Dieudonné, dit la Mer des Histoires, sous l’année 1183 (f°. 93), achepta » des maladies de saint Ladre ung marché et place nommé Champeaulx, et là lisl faire » etclorre deux grandes halles pour les marchands, et sont les halles qui sont maintenant » près de Saint-Innocent. » Il paraîtrait que la construction, par Henri II, des célèbres halles de Saumur serait antérieure. Les nôtres, dit Rigord ( apud Duchesne, t. V, p. 11), consistaient en deux vastes bàlimens « duas magnas domos quas vulgus Halés vocal, » en abris pour les marchands, en temps de pluie, et en clôtures pour préserver la nuit les marchandises, ab incursu latronum. Trois ans plus tard (en 1186), il fit clore de murs, avec portes suffisantes, le cimetière attenant : « quod in compellis est juxta ecclesiam » S. Innocenta, considerans hoc opus esse honestum et valde necessarium, quia corpora » defunctorum minus honeste poterant ibi sepeliri propter concursus pluviarum , et luti » foetentis nimiam abundanliam (ib., p. 21).» Guillaume-le-Breton dit que ce nouveau cimetière public était « miras et amœnissimœ ampliludinis (ib., p. 73). »

Nous avons cité, à propos de l’accident, le heurt d'un porc, dont le fils de Louis VI périt victime, ce qu’on lit dans le même ouvrage sur le pavage de Paris, à la même époque, immense entreprise, dans laquelle il fut aidé par le généreux concours d'un financier. Rigord, Guillaume-le-Breton et la Chronique de Saint-Denis , font honneur de cette grande amélioration au roi lui-même, et à l’effet que produisirent sur lui les émanations infectes de la fange remuée par des chars sous les fenêtres même de son palais (de la cité). Ce premier pavage fut exécuté en grandes pierres carrées : quadratis lapidibus. Voici le passage de Rigord qui nous montre ce prince jouissant, selon son usage, dans son palais, du plaisir, bien innocent, de contempler la Seine, et que la fétidité des exhalaisons fangeuses du quai sans doute (qu’étaient-ce donc que ces petites rues tortueuses?) décida à cette grande amélioration : « rhedœ equis îrahentibus per civitalem transeuntes, fælores in- » tolerabiles lulum revolvendo procreaverunt. Quod rex in aula déambulons ferre non » sustinens, arduum opus, sed valde necessarium excogilavit... regia auctorilate prœ- » cepit quod omnes vici et viœ totius civitatis Parisii duris et fortibus lapidibus ster- » nerentur {ib., p. 16). »

2 « Il fit clorre le boys de Vineennes, près de Paris, de forts murs et haulx qui para-

A.F,ClilTECTtJKE.

La direction ainsi donnée , pour la première fois peut-être , du moins sur cette vaste échelle, à nos constructions civiles, dut absorber d’autant les moyens jusqu’alors consacrés aux fondations religieuses, déjà , comme on l’a vu , moins nombreuses de jour en jour, même sous le pieux roi qui n’avait pas légué sa ferveur monastique au jeune souverain que nous montrons en effet occupé d’autres soins. Aussi ne pouvons-nous signaler sous ces dates que des travaux déjà fort avancés et d’un intérêt épiscopal, tels que ceux de la cathédrale, de Rennes, reconstruite par son évêque (Philippe), mort en 1182, et ceux de la cathédrale de Lisieux, élevée par Arnoul vers le même temps (Robert, di Mont, de Abb. nom., etc., ad Sigebert, an. 1182). N’oublions pas pourtant que la mort (en 1181) d’Henri Ier, comte de Champagne, devint pour la ville de Troyes l’occasion d’une manifestation d’art, où le luxe de la matière prodiguée dans le mausolée de ce prince, justifia même après sa mort son beau surnom de Libéral. Sa tombe, d’environ trois pieds de haut, placée d’abord dans le chœur de l’église de Saint-Etienne, qu’il avait fondée, était mi-partie d’argent et de bronze doré, matière des quarante-quatre colonnes qui l’entouraient. Sur la table d’argent étaient couchées les statues en bronze doré, grandeur de nature, de ce prince et d’un de ses fils, et de curieux bas-reliefs à su-

w vant n’avoit jamais eu ciosture. Le roy Henry de Angleterre , qui lors estoit duc de » Normandie, lui envoya bestes sauvages de toutes espèces, pour y mettre, lesquelles y » furent moult songneusement nourries et gardées ( ibidem ).» Ces détails, que nous citons en vieux langage, sont puisés dans Rigord, qui dit qu'Henri II « feras per lotam Nor- » manniam et Àquitaniam colligi fecil, » et les expédia, bien garanties de tout accident, par la Seine.

Au témoignage de plusieurs historiens, ce n'aurait été qu’en 1211 que le même roi aurait enveloppé Paris au sud d'une enceinte, taillée en grande partie dans les dépendances, restées champêtres, de notre Palais romain, et qui amena l’entier abandon et la cession, par ce prince, à un de ses chambellans, moyennant douze deniers parisis, de cette ancienne résidence impériale et royale, délaissée après sa dévastation par les Normands, et dont nous avons montré l’aspect vers ces époques, d’après la description de Jean Ilauteville. Mais Guillaume-le-Breton signale ces travaux comme ayant été commencés bien plus tôt , en disant, sous l'année 1100 : » Eodem tempore de mandato regis Philippi, quod » in recessu suo dederet , creati sunt mûri in circuitu civilatis Parisiacœ a parte » boreali, usque ad fluvium Sequanæ cum turellis et partis decentissinie aplatis. » L’entreprise, presque simultanée, d’un si grand nombre de grands travaux civils, contraste bien avec l’incurie de ses prédécesseurs.

ARCHITECTURE

jets de piété décoraient les arcades d’entre-colonnement du soubassement (Baugier, Mêm. hist. de la province de Champ., t. I, p. i 53). Dès l’année m83, la valeur d’un des deux métaux tenta des spoliateurs dont le détournement fut immédiatement remplacé-, et la leçon profita bien sans doute, puisque le monument seulement déplacé , se conserva jusqu’à nos jours: mais là son arrêt fut porté. Son allure aristocratique suffisait pour le motiver. Un orfèvre de la ville fut à la fois le juge et le bourreau -, et la ville de Troyes, où reste en grand honneur la mémoire d’un prince qui la dota surtout d’une fondation hospitalière, maudit le trafiquant dont la cupidité fait peser sur ses habitans le reproche d’ingratitude.

i 1 83— i t84- — La trêve de six ans touchant à son terme, on avisa de part et d’autre aux moyens d’en consolider les bases, ce que fit le traité de Constance du 26 juin ii83, dans lequel Frédéric, qui n’avait rien négligé pour l'intérêt de sa puissance , jusqu’à traiter séparément avec Tortone et Alexandrie, tout en tenant un langage hautain, parlant de châtiment , de clémence , de grâce , fit les plus larges concessions, ne réservant à 1 empereur qu’une influence honorifique. Ce traité cependant , bien loin de rétablir la paix entre les cités contractantes, fut le signal de nouveaux désaccords-, le faisceau qui les unissait contre l'ennemi commun se rompit quand cessa le besoin de résistance, et la lutte d’intérêts mesquins des plébéiens contre les nobles et de rivalité de ville contre ville, ne tarda pas à démontrer que, sans pouvoir modérateur, la liberté n’est que chimère.

Sorti de ces perplexités, Frédéric s’occupa de soins chevaleresques en convoquant à Mayence une cour plénière pour ceindre l’épée à son fils, Henri, solennité qu'un ouragan vint troubler en renversant, avec mort de vingt personnes, le palais de bois, la chapelle et le pavillon construits à cette occasion. Venu ensuite en Italie avec son fils pour visiter les lieux témoins de ses vicissitudes, il y fut très bien accueilli et reçut de nombreux présens, des Milanais surtout, qu’il seconda dans une entreprise sur Cremone, marchant lui-même cette fois devant ce Carroccio qui lui avait été si fatal.

L’arrière-but de cette excursion était de négocier le mariage de son fils et compagnon de voyage, Henri , avec la fille posthume du

AKCH ITJ'CTURE.

roi Roger, héritière Jn

trône île Sicile^ union bien fatale à ee der¬

nier pays.

Par le fait de la mort d’Henri au Courtmantel, Henri II et ses autres fils, confondant leurs douleurs, avaient fait trêve aux procédés hostiles, sans cesser toutefois d’en méditer le retour. Livré au soin de régir ses états , Philippe-Auguste s’occupait , prenant toujours Louis-le-Gros pour modèle , de réprimer l’audace des barons oppresseurs de leurs vassaux et spoliateurs des églises, tels que le comte de Chàlons, le sire de Beaujeu et autres; mais ce qui lui valut surtout dès lors l’appui du pape et du clergé, c’est la sévérité de ses édits sur les sermens , les cruautés qu’il laissa exercer contre les hérétiques, et ses rigueurs envers les Juifs % contre lesquels

> Ce rigorisme contre les sermens et blasphèmes, nous le verrons s’accroître encore sous saint Louis, où l’épreuve du feu, l’application d'un fer rouge sur la langue, fut substituée a l'immersion du corps, prononcée par Philippe-Auguste, peine dont on se rachetait d’ailleurs en payant une amende de vingt sous. Les hérétiques, ou patérins, furent l’objet de sentences plus cruelles, dont la sanction, le partage de leurs biens, après leur supplice, entre le prélat et le prince, n’expliquerait que trop peut-être l’excessive sévérité, d’après le rang surtout qu’occupaient les victimes de tout sexe livrées aux flammes, à Arras, en 1183. Quant aux juifs, la persécution fut exercée contre eux dès les premières années de ce règne, autant dans un but politique et fiscal qu'à litre de réprobation de leurs pratiques anti-chrétiennes. Paris était dès lors le centre des opérations soi-disant commerciales de ces exploitateurs de la chrétienté, de ce peuple marqué, depuis plus de dix siècles, d’un stigmate ineffaçable, isolé dans les masses, et non moins persistant dans ses calculs que dans sa foi. Ses hauts rabbins, gens lettrés alors, habitaient la cité, dont près de moitié appartenait à leurs frères en religion, en position de conquérir le reste par les produits, toujours croissons, de l'usure, qui plaçait sous le joug, mettait a leur merci tous les chrétiens que le malheur des temps livrait à leurs trames perfides. A ces griefs, bien faits pour effrayer le prince, se joignaient des imputations de profanations, de meurtres, d’autant plus graves pour le roi, que déjà le bûcher avait fait, sous son père, justice de semblables faits (notamment le crucifiement de deux enfans chrétiens). Prenant d'ailleurs à ce sujet, dit la Chronique de Saint-Denis, l’avis d’un très saint homme, Bernard du Moutier des Bons-Hommes (les Minimes de Vincennes), Philippe décida, en 1181, que tous les juifs auraient à sortir du royaume, lui délaissant ce qui tenait au sol, et libres seulement d'user, dans un délai donné, de leur fortune mobilière. Les débiteurs se trouvèrent affranchis de leurs dettes moyennant prime d'un cinquième, que le roi sut se réserver ( Chron . de Mailros, apud Script.fr. six, p. 250). Ainsi s'exécuta, en 1182, nonobstant toutes remontrances, payées souvent au poids de l'or à des intermédiaires officieux, cette migration d’Israël, qui du moins n'aurait pas coûté de sang, si l'on s'en tenait aux documens réellement historiques, sans s’arrêter aux versions qui les contredisent, comme celle que nous puisons dans la Mer des Histoires : 1188 — « Philippe fil ardoir quatre-vingts

ARCHlTiiCTURE.

était soulevée la population tout entière, tant pour faits d’extorsions usuraires, qu’à raison des impiétés qu’on leur imputait x. A partir de ce temps on voit nos rois très occupés d’accroître leurs domaines , comme fit Philippe- Auguste en obtenant , en 1 184 , de son cousin Pierre de Courtenai , comte d’Auxerre , fils de Pierre de France, septième et dernier fils de Louis-le-Gros , la cession de la terre de Montargis (Le Bœuf, Mém. cl’ Auxerre, t. II, p. 1 15).

Deux monastères nouveaux apparaissent dans cette période, celui de Léonard de Ferrières, près de Thouars, et celui de Fontaine-le- Comte, près de Poitiers.

1 1 85- 1 186. — On voit poindre dès l’année 11 85 , le germe des nouvelles discordes qui surgirent , pour les villes d’Italie , de leur

v juifs et plus pour ce qu’ils avaient crucifié ung chrestien et batu en la manière que » fut Jésus-Christ, le jour du grant vendredi : et fut en la ville de Bray. » On no peut admettre que des proscrits de 1182, se soient trouvés en si grand nombre, en 1188, dans une si petite localité, et ainsi disposés à donner un corps à l’accusation qui avait décidé leur expulsion, qui ne fut même que temporaire : « en 1198, dit la Chronique de Saint-Denis, » le roi ayant ramené les juifs à Paris contre la commune opinion de tous et contre » le ban et l'institution qu’il avait devant faits, etc.; » circonstance à laquelle les chroniqueurs attribuent la colère céleste, manifestée par quelques calamités de ce temps. On ne dit pas toutefois si on leur rendit leurs synagogues, qui avaient été converties en églises : « ecclesias innomine Jesu-Christi... œdificari, ubique per civitates et caslella, » in locis quibus erant synagogœ judœorum (Guillelmus Armoricus, ib., p. 72). »

L’Angleterre se montra plus sévère encore vers le même temps pour les juifs, car tous ceux qui voulurent, nonobstant la défense de Richard, assistera son couronnement, furent impitoyablement égorgés. Les Anglais préludèrent d’ailleurs comme avaient fait les Allemands, en 1096, à leur expédition en Terre-Sainte, sous ce prince, par un massacre de juifs (Math. Paris, Gall. Christ., p. 123, 136, 137).

1 Indépendamment des crimes qu’on leur attribuait, tels que crucifixion d’enfans, en commémoration de la grande immolation dont ils se glorifiaient, Rigord cite une inculpation qui aurait placé leur fanatisme au-dessus de leur cupidité. « Quidam judœus, dit-il » (sous l’année 1181), qui eo tempore Parisius morabatur, liabens vadia ecclesiaslica, « videlicet crucem auream gemmis instgnitam et librum evangeliorum aüro et i.apidibus » tretiosis mirifice decoratum, cum ciphis argenteis et aliis, in sacco ponens, infos- » sam profundam , ubi ventrem purgare solebat, proh dolor! vilissime dejecit. » Ce qui constaterait que ce ne fut pas dans le seul but de profanation, sauf à tirer parti plus tard de cet or et de ces bijoux, que ce quidam en agit ainsi ; c’est que les objets ainsi immergés dans la fosse immonde y furent retrouvés et reportés triomphalement à l’église dont ils provenaient, moyennant toutefois le prélèvement de la cinquième partie au profit du roi : soluta quinta parte totius debiti domino régi (ib., p. 9)

A RCH ITECT t/KE .

liberté reconquise , dans les prétentions réciproques des nobles et des plébéiens de la ville de Faenza, qui dès lors divisés en Guelfes et Gibelins, donnèrent le signal de troubles bien plus graves et longtemps prolongés. Ici l’intervention impériale , implorée par les nobles et exercée par les troupes que ce prince entretenait dans la Romagne, força le peuple à se soumettre.

Luce III, mort en 1 185, en désaccord avec Frédéric, qui ne put obtenir que ce pontife consentît à placer la couronne impériale sur le front de son fds , fut remplacé par Urbain III , qui demeura dans les mêmes dispositions vis-à-vis de cet empereur, à en juger du moins par son refus de couronner le même prince comme roi d Italie , lors du séjour qu’il fit en 1 186 à Milan, où il épousa en grande pompe l’héritière présumée du trône de Sicile. Sans doute cette union entrait pour quelque chose dans l’opposition de ces papes, qui, certains du concours éprouvé des rois de Sicile , contre les exigences si souvent renouvelées des empereurs germains, n’entrevoyaient que trop que l’union des deux royaumes sous le même sceptre tendait à priver le Saint-Siège de cet important appui. Le mariage fut célébré dans le palais attenant alors à la basilique Saint- Ambroise, con increclibil magnificenza , et avec l’assistance de Frédéric , en janvier 1186. La dot qu’Idenri reçut, et qui consistait, selon la Chronique de Pépin (cap. 11), en cent cinquante charges de bêtes de sommes d’or et d’argent, d’étoffes et de précieux joyaux *, se trouva, comme nous l’avons déjà dit, doublée quelques années plus tard , par la spoliation que le même prince se permit des principaux objets de même nature, et plus riches encore sans doute,

' « Pro cujus dote recepit ultra centum quinquaginta somarios, auro, argento, » palliis, et aliis pretiosis jocalibus onustos, » ce que confirme en ces mots la Chronique de Plaisance : « et liabuit ex ea plus quam CL. equos oneralos auro et argento, » et samilorum, et palliorum , et grixiorum , et variorum , et aliarurn bonarum » rcrum ( Rer . Italie., t. XYI). » Une semblable dot, après les spoliations du trésor de Sicile par le Gaieto Pielro, et lorsque Guillaume II faisait face aux énormes dépenses nécessitées par ses grandes fondations, suffirait pour prouver l’opulence continue de ce royaume sous des rois normands, lorsque surtout, prélèvement fait de cet avancement d’hoirie, Henri VI trouva encore le moyen d'y ajouter plus tard la charge en objets précieux, vaisselle d’or et d’argent, pierres fines, etc., de cent cinquante autres bêtes de somme qu’il dirigea sur l’Allemagne.

ARCHITECTURE

demeurés dans le trésor de Palerme , et parmi lesquels se trouvait ce piillio de Nuremberg ou robe d'honneur du roi Roger, qui, sous le nom de tunic/ue de Charlemagne , sert depuis lors d’habit de sacre aux empereurs allemands. Le ressentiment de Frédéric contre Urbain III, pouvait avoir de très graves effets, si quelques mois plus tard ce pontife n’eût succombé à l’annonce, dit-on, de la prise de Jérusalem, car déjà l’empereur qui fit fermer les passages des Alpes pour empêcher d’aller à Rome, « con far serrar tutte le vie delV Alpiy acciochè niuno dalla Germania potesse venir e in Italia alla santa sede », avait fait envahir les états romains par les troupes de son fils, qui préludant à sa belle expédition de Sicile, rappelée plus haut et qui viendra plus tard s’encadrer dans nos analyses, rencontrant sur la route de Vérone un familier du souverain pontife, porteur d’une forte somme en or et en argent, la lui enleva et lui fit couper le nez « inisprezzo del papa ». On voit quel sort menaçait de nouveau l’Italie à peine échappée à tant de malheurs successifs, quand la triste diversion qui produisit la nouvelle croisade, vint confondre de tels débats dans un intérêt plus puissant.

De nouvelles perturbations surgissaient aussi pour la France du soin que prit son roi de réclamer pour sa couronne une riche province, le Vermandois et la dot promise à la reine, par son oncle, Philippe de Flandre , qui, remarié en 1 184, aurait pu en frustrer la France, au profit d’enfans à venir. Furieux d’un tel procédé, le comte flamand prit les armes, se vantant hautement de planter son drapeau aux portes du palais qu’habitait notre prince , tant il avait de foi dans sa brillante armée à laquelle une seule de ses villes , Gand, avait fourni un contingent de vingt mille hommes ; mais parvenu près de Paris , et jugeant au sang-froid dont Philippe- Auguste fit preuve , qu’il pouvait succomber contre un tel ennemi , il préféra la voie amiable et s’exécuta noblement , en concédant forte partie du moins de ce que réclamait notre prince. Un triomphe plus éclatant remporté par le roi contre un de ses puissans vassaux, Hugues III, duc de Bourgogne, par la prise d’assaut de Chàtillon-sur-Seine , où le fils de ce duc tomba dans les mains du vainqueur, vint dès lors asseoir le renom et préparer les hauts destins que poursuivit Philippe-Auguste.

Sûr désormais de défendre ses droits , ce jeune prince songeait à

\RCH1TECTURE.

les étendre en rattachant à sa couronne l’hommage que les princes anglais rendaient à celle de leur père , pour les duchés de Bretagne et de Guyenne. — L’accueil que fit à ses avances Geofïroi, qui se vantait de détester son père (J. Bromton, cip. scr. fr. , xm, p. ai 5), lui promettait déjà d’atteindre un de ces buts , quand cet hôte du roi mourut au milieu d’une fête, renversé dans un tournoi et foulé aux pieds des chevaux. Il succomba à ses blessures (août 1 186) % laissant un fils posthume qui régna sous le nom d’Arthur et périt à dix-sept ans de la main de son oncle, le lâche Jean-Sans-Terre. Ainsi déçu de cet espoir, Philippe usa des mêmes soins envers le duc de Guyenne , l’impétueux mais confiant Richard, que la soif de régner tourmentait chaque jour davantage, et qu’un autre grief, partagé par le roi de France, ne pouvait qu’irriter encore contre son père. Fiancé dès son jeune âge à la sœur de Philippe-xluguste, Alix de France, qui résidait depuis lors en Angleterre, Richard attendait vainement qu’un hymen solennel vînt consacrer ce nœud -, et notre roi , de moitié dans ce vœu, en pressait Henri II qui se refusait d’y souscrire-, ce roi cédant à sa lubricité, avait, dit-on, séduit et rendu mère cette jeune princesse. Etroitement unis par ce double lien de proche parenté et de vengeance commune , les deux princes vivaient dans une grande intimité, mangeant au même plat , couchant au même Ut (Roger de Hoveden, Chron .)-, et lorsque notre roi, qui réclamait en outre, et toujours vainement, du roi anglais, la ville de Gisors et le Vexin normand, donnés en dot par Louis VII à sa fille, veuve d’IIenri au Courtmantel, mort sans enfans, eut soumis ces refus au ban de ses vassaux, convoqué à Bourges, et commencé une campagne qui s’ouvrit par quelques succès , Richard répondit d’abord à l’appel que lui fit son père, et lui accourut en aide-, mais changeant tout à coup de projet, il montra dans ses desseins une

» Guillaume l’Armoricain dit expressément qu’à raison des sentimens d'affection spéciale que notre roi portait à ce prince : « quem cum Philippins magnissimus mira dilectione » amplecteretur , » il le fit enterrer honorificè dans le chœur de Notre-Dame de Paris in » choro Beata> Mariai Parisiis. » Quoique cette partie de notre grande basilique n ait été couverte, dit-on, que dix ans plus tard, a l'époque de la mort de Maurice de Sully, il faut croire, d'après ce texte précis, que déjà l’édifice pouvait recevoir hono:ablement de semblables dépôts, comme le prouve d’ailleurs la sépulture, qui y fut également donnée, en 1 180, à la première femme de Philippe- Auguste.

hésitation telle que de crainte de trahison Henri II s’abaissa jusqu’à demander une trêve, en cédant Issoudun conquis par notre roi dans ce dernier conflit.

L’effet de pareils incidens sur le repos de notre France est sensible, en ce sens que l’on n’y trouve encore qu’une fondation religieuse sans aucune importance , celle du doyenné de Chelles ( Gall . chr., p. 6o4) -, mais il est vrai que notre roi s’occupait beaucoup plus dès lors de ses constructions civiles que de retraites monastiques, comme il le prouva, en 1 185, en construisant à Paris la première porte Saint-Bernard ou de la Tournelle (Millin, Antiq. nat., t. ier, art. xviii , p. 5), sur laquelle dut venir s’appuyer plus tard l’enceinte méridionale en amont de la Seine.

On trouve pour le même temps, dans le diocèse de Trêves, le monastère d’Arenstenia (Ga/Z. christ ., p. 5a5) j en Angleterre, la reconstruction par l’évêque S. Hugo Burgondus, de la cathédrale de Lincoln , qui avait été endommagée par un tremblement de terre-, et en Sicile, la dédicace (en 1 1 85 ) de la nouvelle cathédrale de Païenne, reconstruite par le ministre de Guillaume II, l’anglais Walter Offamiglio.

1 187-1 188. — La nouvelle terrifiante pour la chrétienté de l’issue de la bataille de Tibériade (2 juillet 1 1 87), de la captivité du roi Guy et de l’occupation immédiate par Saladin de la cité de Dieu et de ses points d’appui », vint changer tout à coup la politique européenne. Il ne s’agissait plus de vider un débat, de conquérir une province, l’in-

* Dans la réponse (donnée par Mathieu Pàris, t. II, p. 96) que fit Saladin à la sommation de Barberousse, d’avoir à rendre ses conquêtes, le sultan dit expressément : « Nous » avons conquis Jérusalem et son territoire ; il ne reste aux mains des chrétiens que trois » villes, Tyr, Tripoli, Antioche, et encore il n’y a plus qu’à les prendre , » les historiens des croisades ajoutent à ces places restées en la possession des Latins, celles de Jaffa, Sidon, Césarie et Beyrouth, dont Saladin tenait sans doute trop peu de compte pour les comprendre même parmi celles qu’il prendrait à sa volonté, sorte de fanfaronnade à laquelle la belle défense de Tyr, par Conrad de Montferrat, donna, dès l’année suivante, un brillant démenti, bien constaté par la retraite de Saladin sur Damas, après de grandes pertes. Nous noterons incidemment que le succès de cette défense fut en partie dû aux secours que le roi de Sicile, Guillaume II, envoya aux chrétiens, et à la valeur de son amiral Margarit, surnommé le Roi delà Mer (t. Ie' de la Bibl. des Croisades , p. 519) ; raison de plus pour

térêt du monde chrétien, l’effroi qu’inspiraient les musulmans plus menaçans alors pour notre Europe même que lorsque le pape Urbain II montrait l’Occident prêt à tomber sous leur joug , l’espoir enfin de ressaisir une telle conquête, animaient seuls les souverains -, et s’ils ne furent pas, comme Urbain III, dit-on, foudroyés tous par l’avis du désastre, c’est qu’ils crurent trouver dans leur noble courage les moyens de le réparer. Jamais on ne vit en effet plus admirable accord de premier mouvement , entre des intérêts rivaux par leur essence ; jamais un plus touchant concert de vœux , de lamentations, de cris de guerre et d’hymnes belliqueux, n’était venu non plus témoigner du haut prix qu’on attachait à ces lieux saints con-

regretter que les préventions de saint Bernard contre le roi Roger aient écarté, lors de l’expédition de Louis VII, le concours de ce prince bien autrement redoutable.

La réponse de Saladin ne démontrait que trop ce que le temps est venu confirmer : l’impossibilité, pour les Occidentaux de l’Asie, séparés par la mer, de résister à d’innombrables populations, dont aucun obstacle n’interrompait les relations... «Nous avons pour nous, » dit-il, les Bédouins qui, si nous les opposions seuls à nos ennemis, suffiraient pour les » repousser. Nous avons les Turkamans ; si nous les répandions comme un torrent sur « nos ennemis, nos ennemis seraient engloutis. » Puisse cet horoscope, trop justifié par l’évènement, ne pas recevoir d’application à notre glorieuse croisade africaine !

De la lettre hautaine par laquelle Frédéric, comme empereur des Romains, provoqua cette leçon géographique, il appert bien évidemment que, malgré ses échecs contre les cités italiennes, malgré le désenchantement que dut opérer dans ses rêves d’universelle suprématie, l’humiliation de Venise et le traité de Constance, Barberousse, un pied dans la tombe, n’avait pas encore renoncé à son plan favori de rétablissement de Y empire romain, pour justifier du moins son titre, puisqu’il dit au sultan, qui certes l’ignorait : « Serait-ce » que tu ne veux pas paraître savoir que les deux Ethiopies, la Mauritanie , la Perse, » la Syrie, la Parthie, la Judée, le pays de Samarie, l’Arabie maritime, la Chaldée , » l'Egypte, X Arménie, et une foule d’autres provinces dépendent de notre empire ? v Saladin eut le bon esprit de ne pas argumenter sur ce thème.

Selon les chroniqueurs, la chute de Jérusalem aurait été prédite, mais mystiquement, en France, par les astrologues, qui auraient annoncé pour le mois de septembre (1187) « vcntum vehementissimum. . . ab aquilone venturum etomnia œdificia delaturum cum « immensa hominum clade et animalium (Guilleb., arm., ib., p. 73). » Le vent ne souffla pas ; mais le bouleversement de l’église d’Orient et des villes chrétiennes de cette contrée, quoique advenu en juillet, fut regardé comme l’effet de cette prophétie.

Des prodiges signalèrent cette catastrophe. Rigord, après avoir mis au premier rang, dans son chapitre « De frequenti transita summorum pontificum, » la succession rapide des papes dans cette période, ajoute : que les enfans nés dans l’année où la croix du salut tomba aux mains des infidèles, au lieu d’avoir trente ou trente-deux dents, selon l’usage, n’en comptèrent que vingt ou vingt-deux « non habent nisi viginti-duos déniés, aut tantum » vigenli, cumantea triginta, aut triginta-duos habere consueverant {ib., p. 24).»

ARCHITECTURE

sidérés alors comme un domaine garanti par leur possession à peu près séculaire. Depuis le prince de l’église jusqu’au plus humble ménestrel, c’était à qui provoquerait un entraînement général, à qui en donnerait l’exemple et viendrait jurer de mourir sous la bannière des barons, plutôt que de laisser aux mains des infidèles cette croix du salut, trophée de Sala lin dans les champs de Tibériade.

Quel spectacle plus imposant que celui de ces grands potentats délaissant tout à coup leurs intérêts mondains, dépouillant leurs honneurs, ajournant leurs querelles, pour se dévouer, comme humbles pèlerins, à tenter aussi loin la chance des combats, sur un sol abreuvé du sang de leurs sujets et devenu de plus en plus inaccessible à leur atteinte par le nombre toujours croissant et la vaillance organisée enfin de ceux qui s’en disaient les maîtres et auxquels les divisions des chrétiens n’avaient que trop révélé le secret de notre faiblesse.

A peine si le successeur d’Urbain, Grégoire VIII , mort après deux mois de règne , eut le temps de tout disposer pour les grands devoirs imposés en telle occurrence au souverain pontificat. Clément 111 poursuivit la tâche. Chargés de diriger le zèle dont chacun se montrait animé , les légats pontificaux remplirent si bien leur mission qu il n’est pas jusqu'à Frédéric, mal disposé alors pour le Saint-Siège, qui, cédant aux exhortations exprimées devant lui, par deux prélats, dans la diète qu’alors il tenait à Mayence, n’ait résolu, malgré son âge et ses projets ambitieux , de se ranger sous les drapeaux du Christ : noble abnégation qu’il paya de sa vie , mais qui couronna saintement, une carrière aventureuse qu’il eût dépendu de ce prince de rendre bien plus éclatante, son génie , ses talens et ses vertus guerrières, la culture des lettres et son goût pour les arts, le rendant digne à tous égards du grand rôle qu’il méditait, si son penchant à se raidir contre ce qui pouvait irriter son orgueil, ne l’eût fait consommer à combattre un pontife et à réduire quelques bourgades, une carrière de héros.

Mais ce qui vint prouver surtout combien la vaine gloire et les débats humains étaient prêts à céder aux intérêts du ciel, sauf à reprendre ensuite leur empire, c’est l'accueil que les rois de France et d’Angleterre firent aux missionnaires romains, le cardinal-évêque d’Albano (ancien abbé de Clairvaux), et Guillaume, archevêque de

ARCHITECTURE

ôü 1

Tyr, le célèbre historien des premières croisades , témoin de ces derniers malheurs qu’il ne put se décider à décrire *.

Ces princes s'étaient déjà réunis précédemment au château du Vaudreuil, sur l’avis des premiers succès de Saladin (i 186), et déjà Richard fils, ami alors d'Henri II, « avait reçu la croix, le premier des seigneurs d’outre-mer, des mains de l’archevêque de Tours, sans attendre les prédications de personne et sans le conseil ou la volonté de son père (Math. Paris, t. II, p. 87). Un nouveau parlement s’ouvrit pour débattre ces intérêts (le 21 janvier 1 188) entre Gisors et Trie. — Philippe-de-Flandre et tous les hauts barons français, anglais et aquitains , vinrent se ranger à l’envi près de l’orme des conférences, où déjà les deux rois reprenaient leur débat sur la possession du Vexin , quand apparurent les légats précédés de la croix pontificale et escortés de templiers. Au tableau que traça des malheurs d’Orient l’éloquent archevêque dont le haut témoignage dut être d’un plus grand effet encore que celui produit autrefois par les récits de l’er-

• On a seulement de ce prélat écrivain, dont les récits ont tant d’autorité, la préface et le commencement du 23 livre destiné à reproduire des scènes déchirantes, devant la peinture desquelles l'historien aura reculé. Il s’agissait de malheurs, que devait lui rendre plus sensibles le rangqu’il occupait dans notre église d'Orient. Ces calamités devaient lui coûter d’autant plus à retracer qu’on en accusait un croisé, Raimond, comte de Tripoli, qui, après avoir engagé Saladin à attaquer la ville de Tibérias, dépendant de ses propres domaines, et insisté près de Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, pour qu'il dirigeât toutes ses forces sur ce point, aurait placé les chrétiens dans un camp dépourvu d’eau et pris la fuite au moment du combat (Gibbon, c. lix, t. XVI, p. 150). Lusignan, qui avait perdu trente mille hommes dans celte bataille, fut prisonnier de Saladin, qui, sans perte de temps, se présenta devant Jérusalem, ou soixante mille chrétiens auraient pu opposer encore une vigoureuse défense : mais le découragement des chrétiens, la plupart Orientaux, s’accrut des terreurs de la reine Sibylle et des dissensions des barons et chevaliers. Aussi quatorze jours de siège suffirent-ils à Saladin pour s’emparer de la sainte cité. Ên acceptant la soumission de la ville, quand ses drapeaux fiottèrent sur ses murs, le sultan s’interdit à luimème l’exécution de son premier projet : « de venger les longues souffrances des moslerns » et d’expier dans le sang celui que Godefroi et ses compagnons avaient répandu, » par suite de la prise d’assaut. Tous les chrétiens eurent la vie sauve. Les Francs et les Latins furent seuls obligés de quitter Jérusalem sous quarante jours. La clémence et l’humanité du vainqueur égalèrent son grand courage. Lors de la reprise de possession de la grande mosquée d’Omar, qui avait été convertie en église, et qui fut purifiée de nouveau cette fois avec de l’eau rose, le sultan s’empara de trois coffres d’ivoire contenant les croix, les images, les vases et les reliques de ia sainte cité. Ge précieux trésor fut racheté par Richard-Cœur-de-Lion au prix de cinquante mille besans d’or.

ARCHITECTi RE.

mite Pierre , chacun d’une commune voix exprima par ce cri : la Croix ! son vœu de saint pèlerinage. Henri II, se rappelant sans doute l’engagement pris avec Alexandre III, courut le premier ( ibid ., p. 88) s’agenouiller pour recevoir ce signe -, Philippe-Auguste en fit autant, ainsi que Philippe de Flandre, et cet exemple tracé par Richard fut suivi « dans les deux royaumes par les archevêques , évêques , ducs , )> marquis , comtes , barons , chevaliers , gens de moyenne classe et » même gens du peuple,, qui reçurent tous la croix avec enthousias- » me ( ibid .). »

Peu s’en fallut pourtant que cette sainte mission ne demeurât sans fruit et que les intérêts personnels, qu’on avait écartés, par serment, reprenant le dessus, ne prévalussent sur l’engagement pris avec le ciel. Ici, comme toujours, ce fut le lionceau angevin, le digne fils de l’impérieuse Eléonore, dont la fougue désordonnée revint mettre en question l’expédition dont le premier il avait donné le signal. Tout était prêt pour le départ et l’on avait pourvu aux frais de la campagne, par une dîme, dont le nom devait, en rappelant son but, désarmer le clergé quelle atteignait aussi1-, lorsque s’autorisant d’un prétendu grief^contre le comte de Toulouse , Richard ravagea ses états et s’empara de dix-sept châteaux forts-, une lutte ainsi engagée devait avoir un grand effet .* les barons du Poitou et de Guyenne prirent parti contre Richard et [intervention de Philippe-Auguste comme suzerain , étant restée sans fruit , notre roi dut saisir avec empressement ce motif de rupture pour s’emparer des places de l’Auvergne et du Berri tenues alors pour Henri II -, puis s’attaquant à ce prince lui-même , il prit sous ses yeux mêmes le château de Vendôme. Le roi anglais, fatigué de ces déchiremens, sollicita une nouvelle entrevue sous l’Orme des Conférences } mais, dit Mathieu-

i On n’excepta du paiement de la dîme saladine que les monastères présumés pauvres, comme appartenant à des ordres où le luxe était interdit, tels que ceux de Citeaux et des Chartreux, et celui de Fontevrault. Les léproseries, très multipliées dès lors, et dont Mathieu Paris porte le nombre, comme s'élevant de son temps (XIIIe siècle) à environ 13,000, furent également exemptées de ce tribut. Si le clergé s’y soumit, comme au temps de Louis-le-Jeune, ce ne fut pas sans résistances, formulées même en apostrophes peu convenables pour Philippe-Auguste, comme le prouve la lettre qu’écrivit à ce sujet à l’évêque d'Orléans Pierre de Blois, que nous avons vu précepteur du roi de Sicile Guillaume II, et qui était alors archidiacre de Bath, en Angleterre.

ARCHITECTURE

Paris (p. 100). « le diable sema V ivraie au milieu du bon grain et les » deux rois se retirèrent en mauvais accord1 ».

La France ne nous offre encore pour ces époques que la construction de l'église de Tarascon rebâtie en 1187 (M. Merimée , notes d'un voy. dans le Midi, p. 353) , accroissement qui ne compense pas les pertes résultant du terrible incendie qui, vers le printemps (1 188), consuma la cathédrale deTroyes, l’église de Saint- Etienne, l’Hôtel-Dieu, l’Etuve aux hommes, l’abbaye de Notre-Dameaux-lNonains, et nécessairement les innombrables constructions intermédiaires (Courtalon, Top. deTroyes , t. Ier, p. 62, et t. II, p.108). La Mer des Histoires place sous ces époques la fondation de l’abbaye de Saint- AntoineAezM&xxs, , « ou furent logées poures famines- qui » durant leur jeunesse se cstoient abandonnées à fornication dont » elles se estoient finablement (il y a fin à tout) retirées et avoicnt » fait vœu de chasteté » , nouveau témoignagne de la sollicitude de Philippe-Auguste pour des intérêts plutôt civils que religieux, trop peu protégés jusqu’alors2. Dans le diocèse de Liège, on trouve,

1 A s’en rapporter aux chroniqueurs de l’époque, la mauvaise issue de celte conférence aurait tenu à une circonstance bizarre et fort contestable, l’ombre projetée par l’envergure du grand orme, disent-ils, ne pouvant garantir les deux escortes de l’atteinte du soleil, les Français, arrivés les derniers , restèrent exposés à son ardeur « quem vix polerant sustinere. » Le roi d'Angleterre et scs Normands siégeaient au contraire « quasi pro tribunali sub umbra cujusclam ulmi palulœ , cujus rami densissimi » leur offraient un délicieux abri. De cette seule disposition serait née un grave conflit. Philippe et ses Français, dit Guillaume l’Armoricain (ib., p. 74), « indignati de quitte regis Angliœ et » suorum., et de suo ex solis intoleranti exsiccatu, curn pax colloquio biduo durante » intervenue non posset, » ayant pris tout à coup les armes et s’étant rués sur les Anglais, qui, apres une vigoureuse défense, se retirèrent dans Gisors; après quoi, Philippe- Auguste s’en prenant à l'orme lui-même « ipsam ulmum », l’aurait fait mettre en pièces. Celte scène s'étant passée le 7 octobre (1188) et sous le ciel de Normandie, on peut, à moins que le soleil n’ait depuis lors modifié son ardeur, se demander qui des Français ou des Anglais avaient plus de sujet d’envier la place des autres.

= Si nous puisons souvent dans cet océan historique, où les naufrages, principalement en fait de dates, sont assez frequens, c’est surtout a raison de l’expression pittoresque des faits. Ici tout porte à croire qu’il y a anticipation d’environ dix ans, d’après cet extrait donné par M. Paulin Paris (notes sur Villehardouin, p. 239) , d’un manuscrit portant : » Lan qui fu de l’incarnation nostre Seigneur mil CIV et XXVIII, fu fondée Vabbéie » de S.-Antoine de lès Paris, par le preechement de dui moult vaillans hommes : si uns » avait non Foukes de Nueli (le célèbre curé de Neuilly-Sur-Marne, Foulques, qui » prêcha, en 1165, la nouvelle croisade de ce temps), et U autres Pierres de Rosoi. Cils t. iv. 23

ARCHITECTURE

pour 1 1 88, la fondation du monastère du V al-Saint- Lambert {tfV oy . litt., p. ig5), où dom Martenne vit, en 1 724, un calice estimé 1 4,000 f.

N’oublions pas pourtant qu’au témoignage de Rigord , une église fut fondée au lieu même (entre Trie et Gisors) où les rois de France et d’Angleterre prirent la croix et où ils commencèrent par planter une croix de bois « fundantes ihi ecclesiam et inter se fœ dus » perpétué percutienles , et vocantes ipsum locum Sacrum Agrum , eo » quod ibi sacris crucibus sunt insigniti ( ib . p. z5) ».

1089-1090. — Grâce à ses habitudes guerrières, Frédéric , qui d’ailleurs n’était pas retenu par des débats politiques comme ceux qui divisaient alors Henri II et Philippe-Auguste, se trouva le premier libre d’exécuter son vœu et d’être exact au rendez-vous qu’il avait assigné lui- même à Saladin dans les champs de Thanis (près de Damiettej. Parti à la tête de cent cinquante mille guerriers de choix dont chacun reçut trois marcs d’argent pour les frais de sa route, il suivit le même itinéraire que son oncle Conrad, qu’il avait accompagné dans sa malencontreuse expédition d’Asie, et rencontra les mêmes obstacles. Forcé de passer l’hiver en Grèce, pour mieux éviter les embûches que ce peuple lui tendait et qu’il aurait brisées en assiégeant Constantinople, sans la crainte d'être désavoué par ses alliés, ce ne fut qu’en mars 1 190 qu’il passa le détroit de Gallipoli, et déjà la soumission du sultan d’Iconium, dont il brûla la capitale, lui présageait d’autres succès, lorsqu’au moment même (juin) où ses confédérés s’apprêtaient à suivre ses traces, il trouva la mort au lieu du délassement qu’il cherchait, dans les eaux glacées d’un torrent de Cilieie, le Salef.

Jusqu’à ce moment la discorde avait secoué ses torches dans les conseils des autres princes qui ne devaient s’armer que pour celte sainte cause. Henri II, irrité de son combat sous Forme , dévasta le Vexin français que les Mantois défendirent avec courage, et malgré d’autres pourparlers dont un, celui de Bons-Moulins, en Normandie, offrit ce singulier spectacle, que l’artisan de tous ces maux, le fan-

» preechoient des crois et contre les usuriers et les foies femes. Il firent plusour s use- ». riers laisser lour mestier, et de foies femes plusours repenties ; de quoi cèle abbe'ie n S. -Antoine fu édifiée de plusours. »

ÀRCHITJECT ERE.

O 5 il

tasque et vaillant Richard *, fléchissant tout à coup le genou devant notre roi et se déclarant son vassal, lui fit hommage pour les domaines de la maison d’Anjou-, cette diversion au but de la croisade,

j Richard avait déjà conquis par ses prouesses un renom qui le rendait redoutable aux plus vaillans chevaliers ; cependant, lors de l’invasion du Vexin français, il trouva dans nos rangs un champion digne de lui. Au milieu d’une action, un français, Guillaume des Barres, avait déjà désarçonné deux comtes anglais, quand le prince s’offrit à ses yeux. Briser leurs lances, en user les tronçons par de rudes coups réciproques, ne suffit pas à venger leur querelle ; et lorsque, recourant à son épée, Richard eut éventré le cheval de Guillaume, ce dernier, plus prompt que l'éclair, gagna le sol et porta de la sienne de tels coups à Richard et à son destrier, qu’il les culbuta l’un sur l’autre et eût fait le prince prisonnier, si l’on ne fût venu à sa rescousse.

» His quoque consumplis (les troncs des lances) nec dura ferentibus arma,

» Acrius insurguu uudatis ensibus, et se » Ictibus alternis et cædi et cædere cerlant.

» Nec fingunt iras, sed aperte dextera nudat » Corde tumens odium, rimatur et intima vultus,

» Si qua mucro viam morti reperire valeret.

» Tune non posse dolens manifesta vincere pugna » Guillemus cornes insidias molitur, equique » Per latus obliquum eapulo tenus impulit ensem.

« Sensit et ut vidit genibus titubare remissis » Quadrupedem, prudens ab equo descendit et ipsum » Stans pedes, et rectus firrno pede percutit ictu » Tam duro comilum, quod toto corpore stratum » Altior insurgens subjecta stravit arena.

» Utque magis noceat mucrone peremit eodem » Ejus equum, comitemque super provolvit eundem.

(Phiuppidos, lib. m, ibid., p. t3i.)

Le poète peint ensuite le choc des combattans qui vinrent délivrer le prince, et les hautsfaits des chevaliers français qui assurèrent la retraite presque triomphale de Guillaume des Barres. Cet échec à la supériorité de Richard dans les armes, faillit avoir et eut même deux ans plus tard une grande influence sur les tristes divisions qui se manifestèrent, dès l’hivernage de Sicile, entre ce prince, alors roi d’Angleterre, et Philippe-Auguste. Dans une sorte de tournoi d’écolier provoqué par Richard, qui avait, dans ce but, enlevé à un paysan sicilien sa charge de roseaux, ce prince s’attaqua à son ancien tenant, Guillaume des Barres, qui lit comme toujours vigoureuse défense, au point que le roi d’Angleterre en fut pour ses efforts et pour un manteau déchiré dans le choc. Sa colère dès lors ne connut plus de bornes : « Je suis, lui dit-il, de ce jour, l’éternel ennemi et de toi et des tiens. » Quoique l’intervention de notre roi et les longues supplications des prélats et des barons aient paru fléchir sa fureur, Richard ne témoigna que trop que la soif de vengeance était demeurée dans son coeur.

ARCHITECTURE

alimentée par la division des barons qui prirent parti pour Richard et par la résistance de ceux restés fidèles à son père T, ne cessa que lorsque Henri II fut réduit à se soumettre, en signant, près tTAzaisur-Cher, le traité par lequel il se mettait à la merci d’un fils rebelle-, dernier assaut que reçut son courage, la mort l’ayant atteint, à quelques jours de là, au milieu de malédictions communes à ses deux enfans 2.

Après le soin de ceindre la couronne dont il avait ainsi halé la possession 3, Richard s’occupa de celui de remplir sou vœu de croi-

i Au nombre des circonstances de celle guerre où Philippe et Richard entrèrent de vive-force dans la ville du Mans, au moment même où Henri H, avec 700 chevaliers, en sortait pour se retirer à Chinon , ce qui valut un incendie et un sac à ce berceau des Plantagenets, Tiigord cite ce trait de Philippe-Auguste qui rappellerait presque le miracle opéré en faveur des Hébreux. Ce roi se trouvait près de Tours avec son armée et fort embarrassé, faute de moyens de passer la Loire : « übi super ripam Ligeris fixis tentoriis, » solus rex fluvium circumspiciens tenlcmdo aquas cum lancea, quod a seculis non » est auditum, vadum invenit : et positis à clexlris et à sinistris in (lamine signis, » ut totus exercitus inter ilia duo signa post eum transuaderet, primas Ligerim ante » omnes alios transivit. Fidens autem totus exercitus diminulionem aquarum, quæ » miraculosè in momento facta fuerat, stalim evulsis paxillis et tentoriis collcctis, » omnes à minimo usque ad maximum per vadum sequuti sunl regem. Omnibus cum » iota supelleclili sua et armamentis insimul collectis, reversai sunt aquæ (luminis » in priorem statum : quod cives Turonenses vident es limuerunt regem » (ibid. , page 28).

■2 Lorsque ce prince, déjà accablé par la maladie, reçut des mains des envoyés de France le traité que sa mauvaise fortune le réduisait à accepter, et par lequel, en renonçant à sa suzeraineté, notamment sur les villes du Iferrv, il consentait à payer 20,000 marcs d’argent et à laisser pour vassaux à Richard tous les barons qui avaient embrassé sa cause, il voulut connaître du moins le nom des traîtres auxquels s'appliquait celte dernière clause ; et sur ce qu’on lui nomma son fils Jean, dont il avait voulu faire son héritier au trône d’Angleterre, il déclara n’avoir plus de souci ni de lui-même, ni du monde, et mourut en appelant la malédiction sur ses deux fils. Mort à Chinon, il voulut être enterré à Fontevrault, où l’on voit encore la statue qui fut placée sur son tombeau. M. Augustin Thierry ( Hist . de la Conq., t. III ) contredit ce que dit Mathieu Paris des obsèques honorables que Richard aurait dirigées lui-même. Selon cet historien, ce qui se passa à la mort d’Henri II, à Chinon , n'aurait que trop rappelé la scène de délaissement et les pillages exercés en présence du cadavre de Guillaume-le-Conquérant ; mais le moyen de concilier ou de combattre la divergence de semblables autorités?

3 Comme premier usage de sa souveraineté, Richard fit enfermer dans un cachot le sénéchal d’Anjou, détenteur des châteaux et des trésors de son père, et rendit la liberté à sa mère, Eléonore de Guyenne, qui était détenue depuis seize ans. Après avoir pris possession de son duché normand, il s’embarqua à Barfleur, et arrivé en Angleterre où i! maria

ARCHIÏBCTUEE.

sade et vint à cet effet se concerter avec Philippe-Auguste dont le deuil, la mort de la reine (i5 mars 1 190), retarda de trois mois le départ de P expédition.

Le rendez-vous de ces deux rois , unis alors par une fraternité d'armes dont ils avaient serré le nœud à leur entrevue de Nonancourt, et laissant tous deux leur royaume à la direction de leur mère % fut pris au même lieu illustré par le concours de saint Bernard dans l’expédition de Louis VII-, et le bourg de Vézelay, où ces rois séjournèrent deux jours, vit de nouveau accourir de tous points d innombrables croisés animés d’un saint zèle et que n’effrayàit pas le sort de leurs malheureux devanciers-, mais si le point 'dé départ fut le même, l’itinéraire fut changé. Cette fois la leçon du père avait profité à son fils, et ce fut par Marseille et par Gênes que tous ces pèlerins armés s’acheminèrent vers l’Orient, se réservant de concerter leur plan lors de leur débarquement en Sicile, où Philippe- Auguste et Richard, partis de ces deux points peu distans, arrivèrent presqu’ensemble, mais sous l’influence des vfents qui les déterminèrent à hiverner dans cette île, première occasion de désaccord entre eux, comme nous le verrons dans la période suivante.

La culture des arts n’apparaissait alors que par les monumens suivans : monastères de Sarcambeaux, diocèse de Sens ( G allia Christiana , p. 44^)> et de Sallières, de Troyes(?è., p. 647)', à quoi il faudrait ajouter, d’après la Mer des Histoires (fol. 99), la construction et la clôture du château Gaillard, par Richard-Cœur-de-Lion, si le départ presqu’immédiat de ce prince pour la croisade, après la

et dota richement son frère Jean, il se fit couronner pompeusement à Londres (septembre 1189) par l’archevêque de Cantorbéry ( voir les details dans Mathieu Paris, t. II, p. 119 à 122). Embarqué à Douvres pour exécuter son accu de croisade, il passa par la Flandre et emmena avec lui en Normandie le comte Philippe.

1 Philippe-Auguste, réconcilié avec sa mère, lui laissa la régence du royaume qu’elle devait exercer de concert avec son frère, oncle du roi, Guillaume, archevêque de Reims. Richard en fit autant pour Eléonore à qui il avait rendu tous les honneurs de la souveraineté, et un pouvoir dont cette princesse usa, dit Mathieu Paris, pour mettre en liberté tous les captifs : non ignara mali. . . . Parmi les sages mesures que prit notre roi pour assurer le repos du royaume pendant son absence, et même en cas de mort de lui et de son fils, on cite sa recommandation aux bourgeois de Paris d'élever, pendant son absence, l'enceinte fortifiée septentrionale, qui daterait par conséquent de ce temps. Suivapt le te*te cité plus haut, celle du midi fut tracée et faite plus tard.

\ HCH ITECTU P. li.

prise de possession de son duché normand, ne reportait cette construction, en tant qu’exécutée par Richard, à un temps postérieur, à moins qu’à l’époque de Philippe-Auguste il n’ait fait, en partant, de cette fondation importante pour la défense de la Normandie, l’objet d’une prescription formelle à ses vassaux. Mais ce qui prouverait qu’il n’en fut pas ainsi, c’est ce que dit Guillaume-le-Breton de cette construction restée encore si remarquable : « Et nota quod Richardus » PAUCIS ante ea elapsis annis , cum fîrmatce essent trengæ inter » ipsum et Philippum regeni (or, il n’y eut guerre et trêve entre ces » deux princes qu’au retour de la croisade), juxta vicum Andelia- » cum jortiter ctiam firmavit , etc. » 1 .

Dom Martenne (?“ Poycigc litt ., p. 2^7) date de 1190 la fondation de la riche abbaye de Marienfeld en Westphalie, dans laquelle ce bénédictin signale un reste de cloître qui fait regretter l'ancien édifice ; et l’on reporte vers ce temps la construction de notre cathédrale de Soissons, dont l’analogie de style et de dispositions intérieures avec celle de Chartres, que l’on reconstruisit peu de temps après (vers 1 194)? confirmerait cette origine-, enfin, Eméric-David cite ( Essai sur la sculpture , p. 5 1 ), d’après une histoire des évoques de Verdun, la restauration d’anciennes sculptures dans le monastère de Flavigny , exécutée vers 1190, par le prieur Guillaume « çcelaturam ecclesiœ usque ad summum restaurai it ».

1 Nous croyous devoir reproduire la description que ce chroniqueur contemporain donne de cette célèbre forteresse, théâtre de beaucoup de scènes historiques et dontles ruines pittoresques, vues des bords de la Seine, à la hauteur des Andely*, perpétueront longtemps encore les grands souvenirs qu’elles retracent : « lmminebat eidem villæ rupes excelsa » circundata ex una parte fluvio Sequana , et ex aliis partibus coiliculis ejusdem fere » allitudinis, vallibus interjectis. In ilia igitur rupe præexcelsa ædificavit arcern et cir- » cumcinxit muro altissimo et fossis profundissimis in vivo lapide excisis, et extra fossas » illas explanavit collem, et mûris et lurribus altissimis circumsepsit : sed et tertium « collem inclusit fossis profundissimis interpositis , et totum muro lapideo altissimo et » fossis undique premunivit, lotamque munilionem illam vocavit Gaillardum , quod » sonatin gallico petulantiam. »

Ce specimen , resté sensible, d'après cette description surtout , de notre architecture militaire et châtelaine du XIIe siècle, vient prouver de quelles immenses ressources on disposait alors pour de semblables constructions élevées dans l’intervalle de quelques mois, car aucune des trêves conclues entre Richard et Philippe-Auguste ne dura plus longtemps,

ARCHITECTURE-

r>iîi)

1191-1192. — La mort de Frédéric avait placé sur son trône son indigne fils, Henri VI, dont un des premiers soins fut de faire valoir par les armes les droits qu’il tenait de sa femme (Constance, fille du roi Roger) à la couronne de Sicile, qui, à la mort de Guillaume II, venait d’être décernée, du consentement du Saint-Siège, à Tancrède, fils bâtard du comte de Pouille , fils aîné du roi Roger. On juge combien cet accord de la population sicilienne, qui redoutait le joug d’un étranger, et du pape dont l’intérêt était de se conserver sur ce point un appui contre l’exigence des princes de Germanie, compliquait la difficulté. C’est dans cette position critique que les rois de France et d’Angleterre trouvèrent le roi Tancrède digne , par ses vertus, sa prudence et ses talens, de succéder à Guillaumc-le-Bon, et même à son illustre aïeul le roi Roger. 1 A peine arrivé à Messine, l’impérieux Richard abusa de la position de ce prince en réclamant de lui l effet de prétendues promesses qu auraient faites Guillaume II à son père, Henri II, de cent navires de transport pour l’expédition d’Orient, et en revendiquant la dot qu’avait apportée au feu roi Jeanne d’Angleterre, sœur de Richard, et sur le retard qu’éprouvait l’adhésion de Tancrède à de telles exigences, se faisant justice lui-même, le roi anglais, sans nul égard pour les lois de l’hospitalité, profita du séjour de ses troupes en Sicile pour s’emparer de deux châteaux fortifiés voisins de la ville où résidait alors ce grand congrès de rois. Irrités d’une telle audace, les Messinois reprirent leurs châteaux, et sans l'intervention de Philippe-Auguste, mal en serait dès lors arrivé aux Anglais qui, enhardis peut-être par cette impunité, sous prétexte de trahison, trouvèrent le moyen de planter leurs drapeaux sur les murs de Messine même, et de dicter au malheureux Tancrède de très dures conditions auxquelles il ne put que souscrire2, le roi de

■ « E n’era degno, dit Muratori {Annali d'Ilalia, l. VII, p. G7) au sujet du choix que tirent de lui les barons de Sicile et de Pouille, en haine des princes allemands « per le » sue belle qualita, perché signore d’animo sublime , e di mollet prudenza (c'est le témoignage qu’en rend notre historien Hugues Foucauld) « e che aile virtu potUiche acco- » piava ancora un arnor distinio edle lettere e sapera anche le matematiche, Vaslro- » nomia et la musica ; cosa rara in quesli ternpi. »

® « Venue poscia a un accordo con Tancredi, il quale si obbligà dipagare vintimila » onde d'oro perla dote délia vedova Regina, et di procéder e a, Ricardo alquanle navi » per il viagg&o di Terra Santa » ( ibid p. 70).

A IU !1 1 T JSCTU RE .

France ayant voulu rester neutre dans ce débat, afin de demeurer fidèle à sa fraternité d’armes jusqu’au moment où sa rivalité de gloire viendrait en éprouver l'effet 1 .

C’est au milieu de ce conflit que Philippe-Auguste, effrayé de la versatilité de Richard qui l’accusait, sur des insinuations de Tancrède, dit-on , d’avoir déterminé les premiers refus de ce prince, accusa hautement le roi anglais de recourir à ces suppositions pour ne pas épouser sa sœur 2; à quoi Richard, alors mieux informé sans doute, lui répondit que l'obstacle venait de son père et que la naissance cl’un fils mettait à cet hymen une barrière infranchissable. Philippe alors rendit à Richard sa parole, et l’espèce d’accord qui suivit ce débat permit au moins aux deux guerriers de poursuivre le but de leur sainte alliance.

Philippe-Auguste, parti de Sicile le 3o mars 1 1 9 1 , débarqua quinze jours après près de Ptolémaïs (Saint-Jean-d’Acre) , ville qu’assiégeait alors une nombreuse armée composée des débris des alliés d’Orient3, auxquels étaient venus se joindre des volontaires partis

> L'historien anglais Mathieu Pâris impute les violences de Richard, en Sicile, à V orgueil des Français (tout orgueilleux, ajoule-l-il, ne peut souffrir de rival), en supposant que, maîtres de Messine , nos soldats n’auraient pas voulu, malgré les bonnes dispositions des chefs de la ville, y recevoir Richard qui y entra de vive-force, en tuant quelques Français, ce qui excita chez Philippe-Auguste un ressentiment qu'il dissimula d’abord, mais qui ne lit que croître de jour en jour.

Ici, indépendamment du témoignage, puisé dans le même écrivain, du tribut exigé par Tancrède, que Mathieu Pâris augmente même de vingt mille marcs d'argent, nous avons, pour garant de l'exactitude de notre analyse, un historien désintéressé et très éclairé, Muralori, qui dit expressément à ce sujet : « Ni j mancarono malivi di discordia fra gli » slessi due Ite di Francia e d! Inghilterra , ma il franzese piu moderato e saggio b delTaltro > sopporlo tutto per non disturbare il piissimo suo disegno di soccorrere i » Crisliani in Terra Santa » (ibid.).

2 Philippe-Auguste et Richard avaient stipulé dans le traité d’Azai, signé par Henri II, que, jusqu’au retour de la croisade, Alix de France serait confiée à des personnes du choix de son fiancé, qui ignorait sans doute alors qu'il était menacé d'épouser sa belle-mère, ignorance qu’on doit supposer commune à notre roi.

3 Depuis la prise de Jérusalem , les chrétiens d'Orient échappés au joug de Saladin avaient concentré leurs moyens de résistance sur quelques points formidables. Tyr, par exemple, que Saladin, dans sa réponse à Barberousse, signale comme ville à prendre, devint sous Conrad de Montferrat, et grâce à l’imprudence que commit le sultan, en dirigeant sur ce point des chrétiens expulsés de Jérusalem, plus redoutable et plus funeste à

AllCHITE CTIB£.

de divers points, et ce que le fils de BarberouSsc (Frédéric, duc de Souabe) avait pu soustraire aux embûches des Grecs et au sabre des Musulmans. Richard qui avait voulu, chemin faisant, conquérir file de Chypre, et que Philippe- Auguste attendait, selon sa promesse, pour donner un dernier assaut à Acre, put concourir par sa vaillance à la capitulation de cette ville ^ mais sa victoire fut flétrie par l’ordre qu’il donna de décapiter ses captifs *, sous prétexte que Saladin manquait à ses engagemens le roi français n’avait pas attendu cette sanglante exécution, don' un de ses vassaux se montra le complice 2, pour juger qu’il n’avait qu’un rôle des plus secondaires dans une guerre de prouesses où la prudence et le sang-froid étaient imputés à faiblesse, tandis qu’on exaltait comme faits héroïques les plus téméraires exploits de son bouillant rival. Que l’on admette ou non, avec Mathieu Paris, que ce fut « le dépit de voir (/ne » tout ce qui se faisait de grand, dans l'année chrétienne était attribué à w Richard » qui fit prétexter à Philippe la pénurie de ses finances, f

ses armes que cette dernière ville même. Assurés de ce point d’appui maritime, les Chrétiens d’Occident volèrent à Penvi au secours de leurs frères, et, avant même le départ de Barberousse, les flottes des Génois, dcsPisans et des Vénitiens, avaient amené à Conrad des secours assez importuns pour que ce vaillant prince de Tyr eût conçu la pensée de prendre l'offensive en assiégeant Ptolémaïs , ville située à trente milles au sud de sa capitale: c’est sur ce nouveau champ de bataille que Philippe-Auguste et Richard se donnèrent rendez-vous, et décidèrent par leur présence la chute d’une ville que Conrad, à la tête de trente mille fantassins et de deux mille chevaux , assiégeait depuis deux ans. Plusieurs batailles mémorables avaient d’ailleurs été livrées, dans lesquelles la valeur des chrétiens avait bien souvent balancé la puissance de Saladin ouvertement soutenu par l’empereur grec, comme le prouve la lettre écrite en 1189 , par le fils du marquis de Montferrat, à Baudoin, archevêque de Cantorbcry ( Mathieu Paris, t. II, p. 101 et 102).

■ Mathieu Paris convient que deux mille six cents Sarrasins eurent la tète coupce, par ordre de Richard, en punition de la violation du traité par lequel Saladin avait promis de rendre, à jour fixe, quarante jours après la capitulation, la vraie croix et mille cinq cents chevaliers, et de payer sept mille besans.

2 Hugues, duc de Bourgogne, lieutenant de Philippe-Auguste, et à qui ce prince laissa, en partant, le commandement de son armée, suivit l’exemple de Richard ; mais ces féroces exécutions n’eurent lieu qu’après le départ du roi de France, qui, dit-on, autorisa les prisonniers qui lui échurent en lot à se rédimer par rançon ( Jacob a Vitriaco, t. I, c. lxlxvjii, p. 1122). Nous aimons mieux cette avarice que le barbare désintéressement dont les autres firent preuve.

3 Gibbon, que sa nationalité n’aveugle jamais, dit, en parlant du roi de France, que les

ARCHITECTURE

pour justifier sa départie et pour obtenir du roi anglais la rupture du nœud sacré qui les attachait l'un à l1 autre, toujours est-il que, vingt jours après la capitulation d’Acre, notre roi s’embarqua pour revenir dans ses états, après avoir juré de respecter ceux de Richard.

11 ne tint pas à lui, car il faut être vrai, de se faire délier de ce dernier serment, lors de son passage par Rome-, mais le pape Célestin III, nouvellement promu, fut inflexible sur ce point; et ce moyen manquant à notre roi d’exercer à la fois sa convoitise et sa vengeance des exploits vaniteux de son ex-frère d’armes, ce fut par d’autres voies qu’il parvint à son but. D’accord avec le prince Jean, second fils de Henri II, ambitieux comme ses autres frères, Philippe- Auguste ourdit un projet de conquête auquel il parvint sans efforts à faire consentir ses principaux barons, en accusant Richard d’en vouloir à ses jours et d’armer contre lui, du fond de la Palestine, les mêmes assassins aux empoisonnemens desquels il avait dû le mal dont il portait l’empreinte l.

Orientaux le considéraient comme supérieur en puissance et en dignité, et que les Latins le reconnaissaient pour leur chef en l’absence de l’empereur : « Ses exploits ne furent pas » au-dessous de sa renommée. Philippe était brave, mais l’homme d’état dominait •> dans son caractère. Il se lassa bientôt de sacrifier ses intérêts et sa santé sur une » côte stérile, et laconquêlc d’Acre fut le signal de son départ » (t. XVI, p. 166 et 167). La grave maladie dont ce prince fut atteint en Palestine est un des motifs que Muratori attribue à sa défection : « E perche si trovava oppressa duuna grave malallia ». Si en effet cette maladie, à laquelle avait succombé Philippe de Flandre et plusieurs de nos barons, les comtes de Vendôme , de Sancerre, de Ponthieu, le vicomte de Turenne, les sires de Montmorenci, de Larochefoucaud, de Châlillon et autres, put, avec quelque fondement, être attribuée à l'empoisonnement , ainsi que Philippe-Auguste à son retour le déclara à scs barons, en en faisant l’objet d’une accusation formelle contre Richard, on concevrait que notre prince, échappé à un tel danger, ait eu hâte de se préserver en partant d’une nouvelle atteinte. On peut admettre aussi que la mort en Palestine de Philippe, duc de Flandre, dont son filleul convoitait les domaines qu’il sut aussi, à son retour, rattacher à sa couronne en les partageant entre son beau-père et son fils Louis , soit entrée pour beaucoup dans cette détermination.

' Sur l’avis que le roi reçut, ou se fit adresser à Pontoise , que le Vieux de la Montagne (dont les sicaires venaientdc trancher les jours pleins de gloire du marquis Conrad de Montferrat, qui soutenait le parti français en Orient), cédant aux suggestions de Richard, lui avait dépêché de ses hassassins, dans le même but, ce prince commença par s’environner de précautions extraordinaires, ainsi décrites par Guillaume-le-Breton : « Postmodum cres- >' centc iniquitatc et malitia hominum, intimalum est régi Phüippo, quod ad sugges- » tionem Ricardi regis, missi étant de populo Àrsacidarum quidam ut eitiri oecide-

V UCHXTECTUPi Ji.

1195-1196. — La guerre continuait entre Philippe-Auguste et Richard , tantôt en Normandie où l’on voit ce dernier assiéger le château d’ Arques , et Philippe-Auguste accourir pour le défendre, puis s’emparer de Dieppe « portion famosissi muni, et villam opulentissimam » , dont il retire de riches dépouilles « prœdam maximani et spolia pretiosa iode abduxit » ; tantôt sur d’autres points, tels que le Poitou et la Sain ton ge , où Richard retrouva Philippe , après avoir porté ses armes contre les Aquitains rebelles à son autorité, à l’incitation du redoutable Bertrand de Born , célèbre à la fois comme guerrier et comme troubadour. Enfin, au moment même où tout se disposait devant Issoudun pour une sanglante bataille , un rapprochement s’opéra , et par une trêve convertie en traité le i5 janvier 1196, le Vexin normand resta à Philippe et l’Auvergne à Richard -, mais quelle garantie pouvait offrir un tel traité avec un contractant de l’humeur de Richard , qui, dès la première entrevue , insulta notre roi, assiégea , prit et brûla Vierson ( V irsonem ), et suscita de nouvelles hostilités qui rendirent à Philippe-Auguste la suzeraineté de l’Auvergne5 ? Apprenant de ce point que Philippe attaquait la Normandie et assiégeait Aumale, Richard accourut, s’empara de Nonancourt à beaux deniers comptans « data custodibus pecunia, obtiouit Nonancuriam ; puis vola au secours d’Aumale, qui tomba cependant aux mains du roi français , chute qui entraîna celle de Nonancourt, prise cette fois de vive-force avec les soldats

» rent . propter quod idem rex Philippus sui corporis habuit de cœtero custodes

» fidelissimos , et ipse fere semper clavam œream aut ferream (une masse d'armes) in » manu qestavit et sui custodes similiter, etc. » ( ibid ., p. 76). Lorsqu’il assembla en suite ses barons pour leur expliquer les motifs de celte sollicitude pour lui-même, il leur déclara hautement qu'il attribuait à une tentative du même genre la maladie qui l avait obligé de quitter la Palestine et dont il devait encore porter les marques puisqu'il perdait scs cheveux. Si l’on répugne à admettre une pareille imputation contre un vaillant chevalier comme Richard, il serait plus pénible encore de supposer qu'une semblable accusation ait eu pour objet d'arracher, par une infâme calomnie, l’assentiment des hauts barons à des mesures en tous cas peu loyales.

> A l’occasion de la rupture de ce traité, Richard, dit Mathieu Pâris, fit confisquer à son profit tous les biens que possédaient en Angleterre l’ordre de Cluny et les monastères de Saint-Denis et de la Charité, qui s’étaient constitués cautions de l'exécution de ce pacte, de la part du roi de France.

ol> ri

ARCHITECTURE

et les archers qui tenaient pour Richard , qui de son côté s’empara de Jumièges (fin de 1196).

Henri VI , dont les dernières prouesses citées plus haut datent du milieu de l’année 1190, se reposait sur ses lauriers en Germanie, lorsque , cédant aux instances de Célestin III , fort désireux sans doute de s’affranchir de son voisinage comme roi de Sicile , il se détermina à partir pour la Terre-Sainte, après avoir fait couronner roi de Romanie et de Germanie , son fils ^ Frédéric II , à peine âgé de deux ans , et non encore baptisé -, mais il ne lui fut pas donné de racheter du moins quelques-unes de ses iniquités par l’exécution personnelle de cette pieuse entreprise -, des embarras suscités , dit-on, par un complot de l’impératrice Constance, qui prit enfin le parti de ses Normands contre les persécutions allemandes1, ayant retenu Henri en Sicile , lors de son passage dans ce royaume, où il mourut en septembre 1197, tandis que son expédition, commandée par son chancelier l’évêque Conrad, débarquait à Acre.

La situation de la France , pendant cette période , n’admet guère de fondations religieuses là où les passions sont déchaînées , où les intérêts dominent , où retentit le choc des armes-, où de la Flandre à l’Aquitaine , des corps de combattans promenaient leurs fureurs sous deux rois belliqueux, acharnés ennemis, qu’on voit se rechercher, se poursuivre , s’atteindre presque à la fois sur des points très distans -, où toutes les calamités que la guerre entraîne à sa suite s’accroissaient encore des hauts-faits de ces routiers et cotteraux qui, sûrs de leur impunité , pillaient les abbayes , dévastaient les lieux

1 « V impératrice Cosîanza (dit Giannone, t. II, p. 325) veggendo le cattivita bar - » bare usate del marito conlro i saoi Normanni, ed il suo mal talento di voler estin- » guer il suo reale legnaggio, non potendopiu cotale malvagit a soffrire, se glirivolsè » conlro; e collegatosi co grande del regno, se n’ando a Palermo, e posto mano a tesori » reali, ragunô soldati conlro di lui, onde divenuti percio più animosi 1 baroni suoi » partigiani, fatta scoverta rivoltura uccisero tulti i ledeschi, che lor capilarono aile » mani, e sarebbe stato anche Vemper adore ucciso, se ne fuggendo non si fosse salvato » in una forte rocca. » Il aurait, dans cette position, accepté les conditions que sa femme lui aurait imposées; mais voulant cependant mettre fin à son entreprise d'Orient, il en dirigeait les préparatifs, lorsqu’il mourut à Messine, d’une grave maladie, et selon quelques chroniqueurs ( Giovanni , vilo Buranno, Chr,, p. 5, et Alberic, ad an. 1197), « empoisonne » par sa femme, » digne fin pour un semblable prince.

ARCHITECTURE

sans défense. Les arts et la piété meme durent suspendre leur essor -, aussi s’étonne-t-on encore de trouver pour ce temps, dans la Gallia Christiana (p. 5-4 1 et 54^), la mention de deux créations monastiques, Caritas ( de l’empire de Germanie, il est vrai), et Casanova. D’immenses et beaux travaux se poursuivaient pourtant dans cette époque même , qui vinrent constater le progrès de nos arts 1 ; la cathédrale de Soissons , celle de Chartres , frappée d’incendie et reconstruite aussitôt « incomparabiliter miro et miraculoso tabulatu lapideo », telle enfin qu’à quelques égards du moins elle apparaît encore à nos yeux -, et notre métropole de Paris , dont les plus grands travaux devaient toucher à leur terme cette année même (i 196), où mourut son reconstructeur , T évêque Maurice de Sully , fondateur des quatre abbayes qui doivent entrer dans notre nomenclature 3. En

• On cite aussi, pour 1 1 95, en Angleterre, le travail qu’entreprit le nouvel abbé de Saint- Alban, Jean, dit de la Chapelle, de prolonger l’ancienne nef de son église, entreprise de pur luxe, dit Mathieu Pâris ( Vie des abbés de Saint- Alban) , et qui ne fut terminée que plus tard. Ce beau travail, où se confondaient les styles normands et gothiques, fut confié à un architecte nommé Hugo de Goudeliff « vir quidem fallax et falsidiens , sed « artifex prœeleclus. » Il arriva, comme de nos jours encore, que les dépenses excédèrent de beaucoup les prévisions et qu’arrivé à la moitié, l’œuvre se trouva suspendue; elle fut reprise sous la direction d’un custos, frère Gilebert, au moyen de dîmes et de quêtes faites, comme pour l’église de Croyland, au moyen de reliques transportées en divers lieux ; mais l’insuffisance de ces derniers produits, pourtant très abondans, fit encore ajourner le terme des travaux terminés sous l’abbé Guillaume (1214 à 1235).

D’après la Chronique de Parme, le célèbre baptistère de celte ville fut commencé en 1190, ainsi qu’en témoigne d’ailleurs l’inscription suivante qu’on lit sur le portail du nord :

Bis dénis decuplis annis de mille ducentis Incefit dictus opus hoc Benedictus.

2 « Eodem anno (1196) Mauricius venerandæ memoriæ Parisiorum episcopus, pater pau- » perum et orphanorum, féliciter migravit ad dominum hic inter innumera bona quæ fecit, » quatuor abbalias fundavit etpropriis sumptibus devotissime dotavit; videlicet Herival- « lem, Hermerias, Hederam, Gif et alia quam plura, quæ longum esset hic ponere» (Rigord, ibid., p. 40). On pourrait s’étonner que ce chronographe de Philippe-Auguste, de même que le chapelain du même roi, Guillaume l’Armoricain, prenant le soin de citer quatre des principales abbayes que Maurice de Sully fonda à ses frais, aient négligé de mentionner le grand monument qu’il élevait sous leurs yeux, en reconstruisant la cathédrale de Paris, ouvrage assez avancé alors, puisqu’au témoignage de l’abbé Le Bœuf, si profond et si exact dans ses recherches , on en couvrait le chœur lorsque mourut Maurice. Mais les chroniqueurs de ces temps et d’époques bien postérieures encore, viennent presque tous

ARCHITECTURE

faut-il davantage pour prouver par quels gigantesques pas notre architecture nationale marchait en ce moment à la perfection qu’elle atteignit quelques années plus tard , lorsqu’au grandiose du vaisseau vint se joindre le charme des combinaisons ornementales et le surcroît d’eflet produit par la substitution, aux monotones productions de la plastique byzantine, de celles de notre école de sculpture française, si abondante en ses produits , si variée et si naïve en ses expressions, mises en accord avec celles de nos verrières? On peut joindre d’ailleurs à ces sublimes enfantemens de la piété ceux dont l’intérêt plus mondain dotait , dans le même temps ou quelques années plus tard, notre capitale et ses abords : le Temple 1 , déjà à

démontrer quel minime intérêt ils attachaient à l’érection, même d’une cathédrale, en tant que monument, alors surtout que comme ici il s'agissait non d’une fondation, mais d’une reconstruction, quelle que fût son importance. Aussi se trouve-t-on réduit, en fait de documens contemporains, à citer comme témoignage des immenses travaux de Maurice, ce qu’en dit, sous 1177, Robert du Mont, «que dans cette construction, qui durait alors depuis « longtemps, le chevet était alors terminé, mais non couvert; et que , si cet ouvrage » s'achève , il n’y en aura pas en deçà des monts auquel on puisse le comparer (D. Luc » d'Achéry, appendice de Guibert de Nogent, p. 798). » Mais réservons pour nos textes des planches exécutées d’après ce monument ce que nous avons pu recueillir sur les travaux de Maurice de Sully et de ses continuateurs.

> Cet ordre célèbre, dont les statuts furent rédigés par saint Bernard, s’était créé pour ainsi dire de lui-même dans la première croisade, de l’accord de quelques nobles chevaliers qui, devant le lieu même où fut construit le temple de Salomon, s’étaient engagés par serment à empêcher que ce grand souvenir ne fût de nouveau profané par la présence des infidèles. DitTérens des chevaliers de Saint-Jean ou Hospitaliers, qui se vouaient surtout au culte de l’humanité, tout en concourant au besoin par leurs armes au succès de la sainte cause, c’était en combattant pour la gloire de Dieu que les Templiers accomplissaient leur mission bien exprimée par leur statut approuvé par le concile de Troyes (de 1128), sous le titre de : « Régula pauperum commilitonum lempli Salomonis .» La légende deleur étendard appelé Beauceant, portait : « Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini iuo da gloriam. » Armés de foi au dedans et de fer au dehors, selon l’expression de saint Bernard, ils cherchaient à tout prix la victoire ou la mort ; aussi lorsqu’après la défaite de Tibériade, Saladin eût prononcé ces mots : « Je veux délivrer la terre de ces deux races immondes, » ce fut parmi les chevaliers de Saint-Jean et du Temple, à qui se prévaudrait de ces titres pour obtenir plus tôt la mort « cerlatim ad carnifices confluant. » Ceux qui échappèrent à ce massacre se signalèrent dans la défense de Tyr par de brillans faits d’armes, qui accrurent encore l’admiration générale et le vif intérêt qu’inspiraient ces chevaliers, sur lesquels paraissait reposer, surtout depuis la perle de Jérusalem, le salut de la chrétienté d’Orient. Ces sentimens, d’autant plus vifs en France que notre monarque en donna l’exemple, résultent sous ce rapport des clauses suivantes du second testament de Philippe-Auguste

ARCHITECTURE

cette époque dépôt de nos archives nationales, et devenu six ans plus tard la royale demeure des chefs d'un ordre déjà très puissant, et qui personnifiait les souvenirs de nos croisades ; jf^incennes 1 , e t bientôt après ce Louvre , devenu le grand foyer de toutes nos magnificences 2. On voit que ce siècle si peu connu ( le XIIe) , rangé par

(de 1222) . dont l’un des exécuteurs fut le frère Ayraard, trésorier des Templiers : « Rem » donamus et legamus tria milia marcas argenti Templariis transmarinis. » Ce don était indépendant du legs collectif de « centum et quinquaginta mülia marcarum argenti et » quingintas marcas argenti, «au roi de Jérusalem, aux Hospitaliers et aux Templiers, pour l’entretien pendant trois années de trois cents soldats à fournir, par parties égales, entre les trois légataires ( apud Duch., t. Y, p. 261). Qu’on ne s’étonne donc pas si dès lors l’influence des Templiers et leurs richesses s’accrurent au point d’irriter, un siècle plus tard, la jalousie et sans doute aussi la cupidité de Philippe-le-Bel. Un ordre qui possédait dixneuf mille manoirs en Occident, n’était plus dans les conditions sous lesquelles il avait été créé, sous la règle pauperum commit itonum; et dégagés du soin de garder et de défendre remplacement du temple de Salomon, ses membres se livrèrent à d’autres habitudes, moins louables sans doute, qui purent donner prise contre eux. Quoique l’édifice carré, flanqué de quatre tourelles rondes, consacré sous le nom de Tour du Temple, dans notre histoire moderne, par de bien tristes souvenirs que sa démolition en 1811 n’a pu éteindre, n’ait été construit qu’en 1212 par le prieur de cet ordre, le frère Hubert, il n’est pas douteux que, dès 1190, il n’existât sur le même emplacement une construction appartenant à cet ordre, d’une grande importance comme lieu de sûreté, puisque dans son premier testament, daté de cette dernière année, Philippe-Auguste dit expressément que les titres des revenus, services et obventions reçus par six bourgeois de Paris et par son vice-maréchal, seraient déposés au Temple (Ordonnance du Louvre , t. I, p. 21). L’appropriation du dernier palais (la tour) à une royale résidence, se prouve par le choix qu’en fit pour séjour le roi d’Angleterre Henri III, lorsqu’il vint à Paris en 1254. Saint Louis lui avait offert un autre palais, jugeant trop indignes dès lors d’abriter la majesté royale, ces tours où ses vertueux descendans ont trouvé de nos jours une geôle pour l’échafaud, où le noble espoir de sa race, soustrait par son jeune âge aux palmes du martyre qu’avaient recueillies tous les siens, livré aux brutalités d'un ignoble artisan, s’éteignit abruti par d’affreuses tortures.

i C’est encore le premier testament de Philippe-Auguste, daté de Vincenne s, en 1190, qui prouve que dès cette époque existait dans ce lieu une résidence royale qu'on trouve désignée dans des titres du XIIIe siècle, sous le nom de Regale Manerium. Si, comme tout l’indique, c’est à Philippe-Auguste qu'on doit faire remonter la construction du donjon actuel, on doit croire celte fondation contemporaine du travail plus important encore que ce prince s’était imposé, d’envelopper de murs, comme nous l'avons dit et prouvé, l’espèce de forêt dont le roi d'Angleterre se chargea de lui fournir les hôtes. Ces deux dispositions durent être parallèles comme tendant au même but, une jouissance de prince, sans déplacement.

^ Puisqu'il est bien constaté par un titre de 1204, cité par Dulaure (t. II, p. 141) et concernant une redevance de trente sols due par le roi aux religieux de Saint- Denis-de-la-

ABCHITECTUP.t:.

nos savans clans notre ère de barbarie , ne démentit pas les présages

Chartre, à raison de la construction sur leurs terres de la Tour du Louvre, qu'à cette époque se trouvait élevé ce premier jalon de notre immense édifice royal si souvent remanié depuis lors, on doit, d’après le temps que dut exiger la construction de cette première masse même, la classer parmi les monumens du XIIe siècle. Ce qui dénoterait d’ailleurs qu’à part les acquisitions de terrains faites, à titre d’échange ou autrement, soit avec ces religieux, soit avec l’évêque de Paris, sur ce littoral nommé alors le rivage de Saint- Denis, une partie du moins appartenait au domaine royal, c’est la fondation par l’oncle du roi, Philippe de Dreux, du collège si voisin de Saint-Thomas (du Louvre), en eominération du saint évêque de Cantorbéry, fondation qui, si les conjectures sur l’une des étymologies du mot Louvre, comme provenant de Lupara, était fondée, aurait substitué sur ce point, devenu le foyer des arts, les bégaiemens de la science aux hurlemens des loups. D’après le plan qu’a donné M. le comte de Clarac (pl. vin , B A) de cette première construction, nommée successivement Tour du Roi, Tour du Louvre, Forteresse de Paris, ses murs auraient eu une épaisseur de 13 pieds par le bas et de 12 par le haut, ce qui convenait parfaitement à deux de ses trois destinations primitives, la défense contre l’attaque et l’emprisonnement; mais en était-il de même de la troisième, domicile royal ? Comment supposer que Philippe-Auguste se soit complu, comme le chevalier de Coucy , à garder lui-même ses captifs, et que ce prince , que Itigord nous peint « veniens ad » palalii fenestras, » pour contempler la Seine, que «per recreationem animi quando- » que inspicere consueverat, » se soit bénévolement condamné, en habitant, comme on le prétend, la Tour du Louvre, à ne jouir de cette innocente distraction qu’en franchissant des baies de treize pieds de profondeur qui devaient réfléter une teinte lugubre sur les parois de ce manoir. Il faut croire que des localités accessoires plus favorables et dont les traces, même en fait de décorations, auraient été retrouvées par nos architectes actuels du Louvre, vers la partie voisine du quai où se trouve la salie des Caryatides (M. de Clarac, le Louvre, etc., t. I, p. 251), constitueraient une résidence spéciale de laquelle le vainqueur de Bovines n’entendait ni le bruit des fers, ni les gémissemens de ce comte Ferrand qui y resta douze ans sous le poids de ses chaînes qu’il dépendait pourtant de son épouse de briser. Quelle que fût la disposition delà résidence royale, il faut croire que son mobilier participait un peu de celui du comte de Flandre, d’après l’édit de Philippe-Auguste, qui accordait à l’université, pour le gisement en classe de ses écoliers, tout le fuerre ou fouarre (paille) provenant des appartenions du Louvre ; ce qui explique d'ailleurs ce que nous avons dit de la substance à laquelle s’attaqua le roi anglais Henri II, pour dévorer son chagrin, dans le paroxisme de fureur occasionné par la conduite de Thomas Becket. A ces inconvéniens près, là grosse tour du Louvre jouit, dès l’époque de son érection, de l’insigne honneur de voir relever d’elle tous les princes et autres grands vassaux qui, tenant des fiefs de la couronne, y venaient rendre leur hommage et prêter leur serment. Rigord ne nomme pas le Louvre, il dit seulement de Ferrand qui « post victoriam » cum maxima pompa a Parisianis recipietur ; n (mais comme captif) « Ferrandum » vero Parisius direct um in turri nova, extra muros inclusum arctœ custodiœ manci- » pavit; j> en ajoutant que les autres prisonniers furent enfermés « in duobus castel- » letis in capitibus utriusque pontis sitis Parisius, etc., » sans doute le grand et le petit Châtelet ( apud Duch., t. V, p. 64 et 65). Le tableau des précautions prises confie

ARCHITECTURE

r>co

qu’on put tirer, vers son milieu, des nombreux travaux de Suger, et vint, par un progrès constant, poursuivi jusqu’à son déclin, prouver qu’alors que les pratiques d’art sommeillaient au sein des ténèbres, chez les autres peuples chrétiens ( nos Normands de Sicile exceptés), chez nous, loin de subir TeiFet de nos propres discordes, elles tendaient à se frayer des routes neuves , à se créer une nationalité qui devança celle de nos voisins d’outre-monts ; enfin à assigner, sous ces grands rapports, à la France, un rang qu’on n’a pu lui dénier sur la foi de rivaux orgueilleux et jaloux , premiers arbitres en ces matières, qu’en l’absence de démonstrations comme celles que nous pourrions multiplier encore, si la force et le temps ne nous faisaient défaut pour approfondir nos recherches. C’est un soin que nous léguons de confiance à la génération qui nous chasse -, car, à en ju ger déjà par de brillantes chevauchées , assez de jeunes preux viendront remplacer dans l’arène nos vieux champions , désarçonnés par l’âge.

Il faut reconnaître aussi que, grâce toujours sans doute aux memes influences, le voisinage et les relations de la Sicile, Rome continuait à progresser dans la voie des arts, comme le prouvent les travaux dus à Célestin III , consistant , indépendamment de la consécration de San Giovanni alla Porta Latina et de San Lorenzo in Lucina , un riche sophite exécuté par ordre de ce pape pour l’église de San Eustacio , et une porte en bronze exécutée pour la sacristie de la basilique de Saint- Jean-de-Latran ,• on concevra que vers ces époques , les papes , désireux comme ils se montraient alors de s’appuyer sur les villes lombardes fortes de trois aflranchissemens , n’aient pas dédaigné la culture de certains arts, la sculpture surtout , sortie , chose remarquable ! de la ruine même de ses cités 1 ?

l'évasion de Ferrand, au moyen de chaînes « quod duo homines vix movere poterant, » nous explique les garanties qu’avait la comtesse Jeanne de Flandre, mise en possession de ses états, contre le retour de son époux, dont elle refusa de payer la rançon pour garder son argent et son indépendance.

i Eméric-David signale {Disc, sur la peint., p. 230 et suiv.) le soin que prirent les Milanais, lors de la reconstruction de leur ville détruite par Barberousse, de perpétuer le » souvenir de leur long exil et de leur retour triomphant, en traçant Vimage sur des

A.KCHITËGTURE.

1 1 97“ 1 19^* — Aucune issue ne paraissait ouverte aux différentes armées des rois de France et cT Angleterre , qui , tour à tour triomphans ou défaits , balançaient la fortune et partageaient les dieux , sans qu’un nouvel accord fût même proposable, lorsque Richard venait de violer des traités à peine conclus. Aussi, la lutte à laquelle la mort du roi anglais vint mettre un terme au commencement de la période suivante, ne changea-t-elle ici que de champ de bataille. Arraché à la Normandie par le besoin de se porter en Flandre où son beau-frère, Baudoin VI, venait d1 envahir l’Artois, par une sorte de rébellion de plusieurs grands vassaux , dont les comtes de Chartres, de Champagne et autres, Philippe-Auguste fit tête à ce nouvel orage, en subissant, par des concessions envers Baudoin, le tort d’une erreur stratégique qui compromit le sort de son armée engagée dans un dédale de canaux et rivières infranchissables -, puis, tournant court au lieu du grand débat où d’innombrables auxiliaires Brabançotis (ou routiers), Aquitains , Poitevins , avaient pris parti pour Richard , il répara du moins ici , par une savante manœuvre ,

» bas-reliefs de marbre placés au dessus de la porte qui , la première, a reçu leurs » bataillons, » travaux d’art offrant, il est vrai, la sculpture au dernier degré de barbarie, comme on peut en juger par la reproduction de ces bas-reliefs dans l’ouvrage de Giulini (]\Iem. di Milano, t. VI, p. 396 à 402, pl. i, ii, ni et iv) , mais qui durent dès lors devenir un besoin pour ces peuples. Qu’importait que le sculpteur de ces monumens triomphaux, Anselme, méritât ou non le surnom de Dædalus alter, que lui décernait l’inscription? Dans une ville surtout où la destruction de tous les monumens de l’art ancien n’avait laissé aucune forme de comparaison, le grand mérite de ces œuvres consistait dans le sentiment d’orgueil national qui les avait inspirées et dans la durée présumée de ces consécrations. Revenue ainsi à sa première destination chez les Grecs, la glorification des faits glorieux et l’exaltation des passions patriotiques, la sculpture s’ouvrait en Italie une nouvelle carrière que des artistes, comme Nicolas de Dise, surent bientôt agrandir et améliorer en empruntant au galbe antique ce qui manquait à ces inspirations, et même on peut dire en perfectionnant sous ce rapport de la perspective du moins, la toreutique des anciens dont les figures ne sont jamais dégradées quel que soit leur plan. Toutefois, la sculpture représentant des triomphes populaires n’étant pas celle qui pouvait alors prétendre aux grands encouragemens, force fut aux artistes d’arriver par des combinaison» aux conditions imposées à leurs travaux; et c’est ainsi, par exemple, qu’on trouve dans des sujets religieux sculptés par Nicolas Pisan, des poses et expressions tirées du célèbre sarcophage de Phèdre (tombe de Béatrice au Campo-Sànto) , voir notre planche vu de la 9e série), dont l’élude révéla, dit-on, à ce grand artiste, tout ce que l'avenir de son art pourrait puiser dans le passé.

ARCHITECTURE

1 erreur de sou impéritie flamande , en enfermant ses ennemis dans le vallon des Andelys , où ils furent taillés en pièces. C’est après ce succès dont le Lion rugit , que , n'écoutant que son courage ( mis en doute par M. Michelet), notre roi, nimia injlammatus ira , dit Rigord ( ibid . , p. 42)? donna tête baissée pour regagner Gisors , à la tête de cinq cents chevaux , dans l’armée de quinze cents hommes d’armes et de quarante mille fantassins que commandait le vaillant Richard en personne j et qu’au lieu de rétrograder, comme quelques barons en donnaient le conseil , magnanimitatem anitni audacia superans , per médias acics hostium furibundus irruptionem Jaciens , et cum paucis militibus contra hostes virililer pugnans, per Dei misericordiam , sanus eoasit. En perdant des siens , et même des meilleurs , il faillit y laisser sa vie , ayant été précipité dans l’Epte par la rupture d’un pont de bois-, mais il put gagner le rivage, fort abordable assurément, et, parvenu sain et sauf à Gisors , il n’eut que le chagrin de voir imputer cet échec à sa clémence pour les juifs « hoc autem infortunium ideo credimus ei acci disse , quia Judœos in « terram suam reduxerat » (Guill. Arrnor., ib., p. 79). Ce fut le dernier des assauts qu’eurent à se livrer ces deux anciens amis, devenus ennemis irréconciliables. A quelque temps de là (6 avril 1 199), le plus violent des deux trouva dans le carreau d’un arbalestrier , à l’attaque d’une bicoque , la mort qu’il avait si souvent et toujours vainement bravée sur de nombreux champs de bataille.

Henri VI , en mourant , laissa la Germanie en proie à des discordes et ouvrit carrière à l’ambition pontificale , surtout lorsque la mort de Cèles tin III eut placé sur le trône de saint Pierre (en janvier 1198) un pape jeune , habile et profond politique, qui vit d’un coup d’œil le parti que son pouvoir saurait tirer de la vacance de V Empire j car bien que Frédéric II , alors âgé de deux ans seulement , eût été reconnu roi des Romains, même du vivant de son père, deux plus puissans compétiteurs s’étaient, chacun de leur côté, fait décerner cette couronne , l’un , le Gibelin Philippe, duc de Souabe, frère d’Henri VI , que ce prince appelait en Italie , afin de le charger du soin de conduire son fils en Allemagne pour le faire couronner, ayant, chemin faisant, appris à Montefiascone la vacance du trône, tourna bride aussitôt , et, sans s’inquiéter des droits de son neveu , fil si bien que , grâce à l’appui que lui prêta Philippe-

ARCHITECTURE

r>ïu

Auguste , alors en froid avec la cour de Rome à raison des embarras matrimoniaux qu’il se créa1, il fut élu par un parti et couronné, contre l’usage, à Mayence.

L’exemple ne fut pas perdu -, Othon , fils du duc de Saxe et de Bavière, de la maison Guelfe , et neveu, par sa mère Mathilde, de Richard-Cœur-de-Lion , employant l’appui de ce prince , qui sacrifia dans ce but soixante-dix mille marcs d'argent, afin de se venger en même temps du frère de celui qui l’avait retenu captif et du protégé de son ennemi Philippe- Auguste , parvint à réunir des suffrages qui lui valurent à son tour la couronne , qu’il ceignit dans la ville consacrée , Aix-la-Chapelle. L’embarras était grand pour le pape Innocent III , à qui l’impératrice Constance avait confié la tutelle de son jeune fils Frédéric II, belle occasion dont il usa du moins pour dépouiller la Sicile des franchises arrachées par les rois normands à ses prédécesseurs-, mais , sans violer son mandat, porté de cœur pour le parti d Othon, qui promettait à l’Italie, et surtout à la papauté , l’appui qu’elle trouva dans la comtesse Mathilde , ce pape, forcé de choisir, admit d’abord deux partis , Gibelin et Guelfe , dont les étendards , depuis lors, restèrent arborés sur les cités italiennes , et devinrent entre elles un nouvel élément de longues et sanglantes perturbations 2.

* Nous parlons ailleurs des soucis que Philippe- Auguste se suscita par son mariage, irréfléchi sans doute, avec la sœur du roi de Danemarck, Canut VI, dont il espérait par ce moyen se faire un allié contre Richard, mariage resté sans fruit, dit Rigord, par la malice du démon « sed mirum eadem die ( celui du couronnement à Amiens ) instigante » diabolo, ipse rex quibusdam, ut dicitur, male/iciis per sorliarias impeditus, etc . ». Les conséquences de la répudiation de cette princesse, Ingelburge, à laquelle, nonobstant la sentence papale, notre roi substitua la belle Agnès de Méranie, qu’il fut contraint de délaisser pour céder à l’orage, furent très graves pour la France.

» Les principales villes de Toscane, Florence, Lucques, Pistoie, Sienne, dit Muratori, étaient depuis longtemps impatientes du joug sous lequel les retenaient les empereurs germains, tandis que les villes lombardes jouissaient d’une pleine liberté sous leurs marquis ou ducs. Elles profitèrent de la mort d’Henri VI pour reconquérir leur indépendance et pour repousser les ministres impériaux, tout en restant soumises à la souveraineté césarienne. La ligue qu’elles fermèrent, dans ce but, avec le pape Innocent III, mais dans laquelle refusèrent d’entrer les Pisans, favorisés par de nombreux privilèges, prit le nom de ligue Guelfe. Dès lors, ajoute l’annaliste ( t. VII, p. 100), « questo nome comminciô à » prendere granvoga in ïtalia. Chiera adercnle de' papi, per custodirela sua liberté,

Mais un soin plus généreux occupait en même temps les hautes pensées d’innocent III. Pour s’être attaché, dès le début de son règne , à consolider son pouvoir temporel , en fondant sur de fortes bases l'administration de Rome , où un sénateur fut substitué au sénat, en conquérant plusieurs provinces 1 et en se constituant le patron des libertés des villes d’Italie , même de la Toscane , qui, affranchies de la domination impériale , pouvaient se suffire à elles-mêmes, il n'avait pas oublié qu’un intérêt majeur, le sort de l’Eglise d’Orient, réclamait son concours et les nouveaux efforts de la chrétienté toute entière.

Animé de ces grandes vues , bien dignes de son ministère et de sa capacité transcendante, Innocent intervint dans la lutte des deux rois français et anglais , non pas en froid médiateur opérant pour l’acquit de sa conscience papale, mais en pontife souverain ^menaçant de ses foudres ceux qui , par leurs batailles , empêcheraient les barons et chevaliers de reprendre la croix pour la délivrance des saints lieux. De ce que les deux rois en butte à ces menaces n’étaient guère

» ne essere più concullato du gli Ufiziali César ei, si dicea seguitar la parte o fazione » gdelfa. E chi aderiva ail’ imperadore, si chiamava di parte o fazione giiibellina.

» In quest ullima si contavano per lo più que ’ Marchesi , Conli , Castellani ed altri » nobili, che godeano feudi d’elV imperio, per mantener si liberi dal giogo delle citla » libéré, le quali custodi cercavano di sommetlerli alla lor giusridizione «.Les conséquences de cotte division, pour l’Italie même, devinrent plus graves encore lorsqu’elle s’étendit à la Germanie, gouvernée à la fois par deux princes : l’un, Philippe, de sang Gibelin-, et l’autre, Otlion, de la maison Guelfe. La complication qui survint ensuite , lorsque Frédéric II, fils d’Henri VI, et par conséquent d’origine gibeline, après avoir joui de l’appui d’innocent III, se vit en butte à ses trois successeurs, mit le comble au désordre qui pénétra dans toutes les familles, où, selon l’expression de l’histoire, « queste » lagrimevoli e diaboliche fazioni producessero col tempo sconccrli, guerre civili, » Rovine, etc. »

i Innocent, dit Sismondi (t. II, p. 312), profita de la faiblesse du parti impérial en Italie pour faire valoir les droits du Saint-Siège à la souveraineté d'un grand nombre de villes de la marche d’Ancône et du duché de Spolète, qui , se flattant de trouver plus de liberté sous le gouvernement de l’église que sous celui de militaires étrangers, ouvrirent leurs portes aux prélats envoyés pour recueillir leur serment de fidélité. Il en usa autrement pour les villes de Toscane, qui, bien que lasses aussi du joug allemand, avaient assez le sentiment de leurs forces pour ne vouloir échanger leur condition contre aucune autre, à moins que ce ne fût l’existence républicaine. En s'adressant à elles, le pape se déclara donc de lui-même le patron de leur liberté'. De là cette ligue guelfe dont nous parlons plus haut.

ARCHITECTURE

d’humeur à s’en épouvanter, ils ne pouvaient pourtant, comme soldats du Christ , donner à leurs sujets l’exemple de l'indifférence , alors surtout qu’un nouvel élan religieux répondait aux vœux de ce pape -, aussi, la trêve de cinq ans, conclue le i5 janvier 1 199 entre Philippe-Auguste et Richard , et que la mort de ce dernier vint rendre superflue, fut-elle un premier fruit de l’énergique intervention pontificale du digne successeur de Grégoire VII.

Ce que nous avons dit d’un nouvel clan religieux exige ici quelques détails. La mort de Suladin , en 1 iq3 , avait servi de prétexte aux chrétiens d'Orient pour rompre l’accord fait avec ce sultan et pour s’efforcer de sortir de l’état de langueur auquel les réduisaient la trêve-, mais loin de profiter à leur empressement, la rupture de ce traité leur fit éprouver quelques pertes , celle de Jaffa, par exemple, que parvinrent à reconquérir de nouvelles expéditions parties d’Allemagne -, mais la possession du littoral n’étant , ne pouvant être qu’un acheminement au grand but vers lequel tendaient tous les vassaux , la délivrance des lieux saints , des missionnaires sans mission, sortis des rangs les plus obscurs, vinrent susciter en France un nouvel entraînement qu’exploita habilement le pape Innocent IIÏ, en interposant sa puissance pour reporter vers ce saint but les efforts belliqueux de la France, tournés alors contre elle-même.

Dès 1 194 ? puisque Rigord désigne l’année 1 197 comme la troisième d’une nouvelle ère qu’il nomme la prédication de Foulques 1 , le curé d’un village près Paris (Neûilly-sur-Marne ) , s’ingéra de renouveler le rôle qu’avaient joué Pierre l’Ermite et Guillaume de Tyr , avec l’autorité puisée dans leurs récits , inspirés des calamités même dont ils avaient été témoins , et dont ils retraçaient le tableau -, et pendant six années, le zèle de ce clerc, au lieu de s’attiédir, ne fit sans doute que s’accroître , au récit même de ceux qui cédèrent à l’entraînement de sa parole , le maréchal de Champagne Villehardouin , dont la belle épopée ( de la Conqucste de Constantinople , commence par ce long prologue : <c Seigneur, sachiés que mil et cent « et quatre-vingt et dis- huit ans après V incarnation Jhesu Crist, au

> « Eodem anno (MCXCVII), scilicet aprincdpio prepdicationis Fulconis sacerdotis » anno tertio, etc. ( ib p. 41). »

A KCHITECTURE.

)> tens Innocent l'a postoie cle Rome, Phelippon , roi de France, et )> Richart , roi cT Angleterre , et un saint home en France qui ot non » Foulque de Nulli. Cis Nullis siet entre Laigni sur Marne et Paris ; » il esioit prestre , et tenoit la paroisse de la ville. Cis Foulque coinw mcnça à parler de Nostre Seigneur par France et parles autres pais « d’entour, et sachiès tout certainement que nostre sires Jist maint » espert miracle pour lui. La renommée de cil saint home ala tant » qu devint à 1 apostole Innocent , et l’apostoles li manda qu’il ser- » monast de la croix par s’auctorité , et après i envoya un cardonnal » qui est apelés maistre Pieros de Capes (Pierre de Capoue ) , croi- » sic j et manda par lui le pardon tel que je vous dirai : tint cil qui se » croiseraient et feraient le service Dieu un an en l'ost seraient captes » de tous les péchiés quil auraient fais , portant qu ils fussent confés, » et pour ce que cès pardons fu si grans, s esmurent moult li citer des » gens, si que maint s’en croisiercnt par le monde. »

En voici assez pour prouver que l'intervention pontificale et les premiers engagemens pour la nouvelle croisade datèrent de l’année 1198 : nous ne devrions en suivre l’effet que dans la période suivante, mais comme notre méthode analytique nous forcerait ici, par respect pour l’ étreinte chronologique, de syncoper ce grand fait pour 11'en donner que les prémisses -, nous avons pourvu , comme nous le dirons plus loin, au moyen d’éviter cet inconvénient en élargissant le cadre séculaire auquel ce grand événement appartient, du moins par sa base.

Notons, en attendant, que de la période dont nous traitons ici datent quelques fondations monastiques , telles que celles (en 1 197), du monastère de Catinpré , diocèse de Cambrai ( Gallia Christ. , p. 54o ), et celle de notre église des Mathurins (Saint-Jacques), érigée en 1 198 par Jean Matha et Félix de Valois, pour une confrérie connue d’abord sous le nom de trinitaires ou frères aux ânes 1 , et fondée avec l’autorisation du pape Innocent 111, qui , opérant par

1 On trouve quelques détails sur cette fondation dans les Antiquités nationales de Millin (t. III, art, xxxii'. C’est dans la circonscription de ce couvent, contigu au palais des Thermes, délaissé par Philippe-Auguste, et nécessairement construit sur une de ses dépendances, que sc tenait la célèbre halle pour les parchemins, dont nous aurons occasion de parler.

ARCHITECTURE

des moyens plus directs encore, construisait en même temps à Rome l’église de San Spirito in Saxia , et un hôpital qui fut bâti par Marcliione.

C’est également à l’année 1 197 que remonte la consécration, par un monument de l’art , du titre de propriété de l’abbaye de Notre- Dame de Mantes , concédée elle-même par Philippe- Auguste à l’abbé de Saint-Denis, Hugues Foucault, le célèbre historien de la Sicile, qui fit placer à ce sujet sa propre statue en pierre sur le pilier central d’une des portes du grand portail de l’église de Mantes , où est restée jusqu’à nos jours cette figure pour l’exécution de laquelle on pourrait supposer que l’historien des magnificences d’art du roi Roger et de Guillaume II , aurait eu recours au ciseau d’un des sculpteurs grecs-sjciliens dont cet abbé, plus que tout autre, put mettre le talent à profit dans les embellissemens toujours poursuivis de son grand monastère , qui ne furent terminés que sous saint Louis. De cette même année , date une lettre de Philippe- Auguste aux bourgeois de Bourges (Moret, 119 rj,ord. des rois de France, t. ie°,p. 22)» pour leur permettre de donner des talens à leurs enfans , circonstance qui peut aujourd’hui paraître étrange, mais qui prouve, si l'on se reporte au temps , toute la sollicitude pour le bien-être de ses sujets que montra ce prince, dont la haute portée d’esprit peu se déduire d’ailleurs de son antipathie pour les histrions ' .

C’est également à cette année que remonte l’envoi déjà cité d’après Ughellus ( Ital . sacra , t. VII, p. 1279), de deux tables d’airain de labore Limogice, reçues de France par l’abbaye de Sainte-Marguerite de Veglia (terre de labour), et qui pourraient bien être aussi un don du même abbé Hugues de Foucauld à ses anciens compatriotes, don que le caractère byzantin de ce travail de Limoges mettait en harmonie avec les œuvres d*art du peuple auquel il s’adressait.

* « Cum, dit Rigord, sous l’année 1186 (ib., p. 21), in curiis regum seu aliorum prino cipuin frequens turba histrionum convenire soleat, ut ab eis aurum, argentum, equos » seu vestes, quas persæpe mutare consueverunt principes, ab eis extorqueant, verba jo- » culatoria variis adulationibus plena proferre nitantur. » Cet usage, consacré par tous les princes, et qui était pour eux une occasion de distraction, le jeune Philippe-Auguste s’en affranchit, en disant que donner aux histrions c’est donner aux démons. Les pauvres en orofilcrent et eurent ses vêtemcns et objets de rebut.

A.RCH 1TRCTCRE.

Coupable ou innocent de semblables projets, auxquels il donna plus lard un démenti formel devant la diète de florins, Richard poursuivait cependant ses glorieux faits d’armes et ne les suspendit, plus d’une année après le départ de Philippe, que sur l’avis que l’hypocrite Jean s’occupait des moyens d’usurper son royaume -, encore n’abandonna- t-il le champ de bataille que lorsqu’une trêve de trois ans ( du io août 1192), conclue avec Saladin , eut du moins garanti aux chrétiens d'Orient le facile accès des saints lieux. Jusque là, toujours emporté, bien plus soldat que général , s’il succomba sous les lauriers * , ce

> Dès le moment où il quitta la Sicile, Richard signala son grand courage par la conquête de l'ilc de Chypre sur un parent de l’empereur grec , qu’il fit charger de chaînes d'argent, pour tenir la parole qu'il avait donnée de ne pas le retenir dans les fers {Malh. Paris, t. XI, p. 159); ce fut là que profitant de la liberté que lui avait rendue Philippe- Auguste, il épousa Bérengère, fille du roi de Navarre, que la reine Eléonore avait conduite avec elle en Sicile. Avant d’arriver à Acre, il attaqua et prit un vaisseau musulman chargé de richesses, monté par quinze cents guerriers dont il ne garda que deux cents pour en tirer rançon; le reste fut noyé par ses ordres {ib., p. 64). Lors de l’entrée triomphante dans Acre (Mathieu Paris place cette scène dans une autre ville), sa violence exercée envers le duc d’Autriche Léopold, qui fit arborer sur les murs un pennon que Richard fit jeter dans un égout, coûta plus tard d’amers regrets à ce dernier prince. Dans sa marche d’Acre à Joppé, par un terrible combat qu’il raconte lui-même à Guillaume, archevêque de Rouen [ib., p. 170 ï, il fit « un tel carnage d'illustres Sarrasins que, depuis quarante » ans, Saladin n'avait pas éprouvé un pareil désastre ». Presqu’assuré, comme il le dit lui-même dans cette lettre, de recouvrer bientôt Y héritage du Seigneur, il en répartit les domaines , en donnant à son neveu Henri, du consentement de l’ancien roi Guy de Lusignan, le royaume de Jérusalem, et à Guy l’ile de Chypre. On le voit, en 1192, prendre de vive-force en cinq jours le château de Duroun, s'emparer, de sa personne avec quelques hommes d'armes, d’un riche convoi de sept mille chameaux; attaquer et défaire près de Ramla, avec quatre-vingts cavaliers et quatre cents arbalétriers, l’armée de Saladin, forte de soixante-deux mille hommes (ib., p. 191); puis attaqué à son tour par cette même armée, honteuse de sa défaite, soutenir victorieusement ce choc près de Joppé, avec onze cavaliers, mais surtout par la valeur de son bras (p. 192), etc., etc. Viennent ensuite, en fait de prouesses personnelles, toutes celles recueillies par les romans, ballades, sirventes, etc., qui ne sont, sur ce point, que de l’histoire.

Dans le cours de ces dernières expéditions, ce roi anglais, assez peu soucieux des arts, mais partisan du faste religieux et désireux d’ailleurs de doter l’Occident de quelques fruits de sa croisade, saisit fort à propos l’occasion d’exercer ses goûts de magnificence et de largesses. Informé que les précieux bijoux, croix, châsses, reliquaires, etc., retirés des églises lors du siège de Jérusalem , pour la rançon des chrétiens indigens et tombés en proie à Saladin, se trouvaient encore en dépôt chez le prince d’Antioche, sous promesse d’un rachat dans un délai prêt à expirer, Richard en traita avec Saladin, au prix déjà

ARCHITECTURE

fut pour aller les enfouir dans les cachots du duc d’Autriche *. La Sicile, témoin des premiers différends qui rompirent l’accord

convenu de cinquante-deux mille besans ; et ces nombreux objets d’art de travail oriental, que quatre hommes pouvaient à peine porter ( ib ., p. 1731, vinrent alimenter encore nos trésors religieux, déjà pourvus abondamment d’objets analogues, par les envols successifs des croisés et les dons des rois de Jérusalem et des empereurs grecs. Deux calamités sucessivcs, la prise de la cité Sainte et le sac de Constantinople, dont nous essaierons plus loin de tracer le tableau, vinrent encore, à quelques années de distance, enrichir l’Occident des principaux produits transportables de ces arts d'Orient qui créèrent les nôtres.

Sans doute il reste peu d’objets de ceux rapportés par Richard , la rapidité de leur transformation en lingots ayant dû se produire en raison de la valeur de la substance. 11 n’en est pas heureusement de même de tous les fruits du pillage de 1204, la plupart des vases de précieuse matière et des camées antiques demeurés dans nos collections publiques ou princières, comme valeur purement idéales, appartenant à cette origine et provenant des dépouilles de la Grèce accumulées depuis Constantin, dans la seule ville d’Orient qui, par le luxe persistant et le goût de ses princes, ait dû servir d’entrepôt à de semblables objets.

1 Parti en automne avec la reine Bérengère et sa sœur Jeanne (reine de Sicile), Richard fut assailli par une tempête. Parvenu après six semaines de navigation à la hauteur de Saint-Gilles, informé que le comte de ce nom, dont il devait traverser les terres il prenait donc aussi l’itinéraire déjà cité), avait pris parti contre lui, il rebroussa chemin et alla débarquer à Zara , en Dalmatie, espérant traverser l’Allemagne incognito , accompagné qu’il était seulement de son clerc, de son chapelain et de quelques chevaliers du Temple. L'ne imprudence le perdit. Porteur de trois riches rubis qu’il avait achetés à un négociant de Pise, il en fut offrir un monté en bague, au seigneur de la province, neveu du marquis de Monlferrat, pour obtenir un sauf-conduit. La magnificence du don éveilla l’attention du gouverneur qui reconnut Richard à ce trait de largesse, mais qui ne voulant pas exercer par lui-même un acte de rigueur contre un prince dont il avait eu à se louer, lui rendit son présent, mais avertit son frère, gouverneur de la province voisine par où devait passer Richard. Ce dernier, moins scrupuleux encore, mit tout en œuvre pour saisir le roi. Malheureusement pour lui, le normand auquel il s'adressa pour dépister ce pèlerin, ne l ayanl découvert, après de nombreuses recherches (en action, dit-on, de tourner la broche dans une hôlp'.lerie), que dans la vue de faciliter sa fuite, malgré l’énorme prix mis à sa trahison, Richard échappa de nouveau; mais ce fut pour tomber dans un plus affreux précipice ; sa mauvaise fortune l’ayant fait découvrir, après un épuisement causé par une marche de soixante-douze heures, sans prendre repos ni alimens, dans la ville de Vienne, où régnait précisément ce duc Léopold dont il avait précipité le pennon dans un égoût. Découvert par l'imprudence qu'eut de faire étalage de son or son valet f il n’en avait qu’un et un ami, Guillaume de l’Etang), et assailli dans son hôtellerie, il fut contraint de céder au nombre et d’aller rendre son épée au duc d’Autriche, qui, tout en le traitant avec quelque déférence, le retint comme captif et le vendit plus tard à l’empereur Henri VI, pour soixante mille livres d’argent,

ARCHlTüCTURi:.

entre ces deux grands princes, allait participer aussi au deuil universel que produisit la mort du vaillant Barberousse 1 . Accouru en toute hâte à Rome pour recevoir la couronne impériale, Henri VI, fils aîné de ce prince, déjà pourvu de celle de Germanie, voulut à peine attendre que le nouveau pontife, Célestin III, eût acquis, par sa propre intronisation, le droit de consacrer la sienne. Du jour au lendemain (i 4 et i5 avril 1191), les deux solennités donnèrent à l’Occident un pape et un empereur. Si l’on en croit certains récits, ce ne serait qu’en se soumettant à un cérémonial bien plus humiliant même que celui par lequel son père reconquit les bonnes grâces du Saint-Siège, qu Henri VI aurait vu ses ardens désirs satisfaits mais où ne conduit pas une ambition sans noblesse? Profitant de son séjour à Rome, à la tête de son armée et avec sa femme Constance, dont les Siciliens, heureux sous le sceptre de Tancrède, ne voulaient

1 11 faut que ce sentiment ail été bien général pour que les historiens, même de l'Ilalie où la mémoire de ce prince était en abomination , à raison des maux qu’il causa à ce pays, lui aient rendu cette justice ; Muratori dit à l'occasion de sa mort : « Nonpuo negarsi; » uno de’ piu gloriosi principi, che abbiano governato l imperio romano, fa Federigo 1» » Barbarossa, aile cui lodi expresse da varii autori , nulla ho io da aggiugnere, etc. » ( Annali d'Ital., t. VIII, p. 68). Sismondi va plus loin encore en disant ( Re’pub . ital., t. II, p. 271 ) : La mort de Frédéric fut pleurce par les villes mêmes qui avaient été long temps en butte à sa puissante haine et à ses vengeances, etc. »

a Voici le récit de Roger de Hoveden, dans ses Annales : Celeslinus sedebat in cathedra » ponlificali tenens coronamauream imperialem, inter pedesscjos, et imper ator inclinalo » capite recepit coronam et imperatrix similiter de pedibes domini papæ. Dominas » autem papa slalim percussit cum pede suo coronam imperatoris, et dejecit eam in » terrain , signi/icans, quod ipse potestatem ejiciendi eum ab imperio habet , si ille » demeruerit , etc. » Muratori, apres être convenu que le cardinal Baronius a pris ce récit pour argent comptant » monela contante » , observe que cette scène, plus digne du théâtre que d'un temple, eût été contraire au rituel de tous les temps et trop déshonorante pour un empereur : mais n'en pourrait-on pas dire autant de la dure pénitence infligée parle grand Grégoire Vil à l'empereur Henri IV, et même de l’amende honorable de l'antipape Burdin? Après les longues tribulations dont Barberousse avait abreuvé le Saint- Siège, n’a-t-il pas pu se rencontrer un pape, animé de sentimens haineux, comme ceux que manifesta Célestin 111 , par la seule idée des prétentions d'Iienri VI sur la Sicile , qui ait voulu faire revivre de fi»rtes traditions de sévérité pontificale, plutôt que d'adopter les procédés conciiians d’Alexandre III; ce que fit dans d'autres espèces, quelques années plus tard, l’inflexible Innocent III? Célestin parvint à la papauté à quatre-vingt-cinq ans, âge auquel on peut recevoir l’impulsion de conseillers qui , n’ayant pas la responsabilité des actes, ne craignent pas d’èn outrer la rigueur. Il savait d’ailleurs q l'Henri VI recevrait la couronne a tout prix.

architecture.

pas reconnaître les droits, il attaqua soudain la Pouille, contre l’avis de Célestin , et débuta par la terreur qui, grâce au concours des Pisans, lui soumit cette province, à l’exception de Naples qui résista à ses armes j mais les peuples bientôt secouèrent ce nouveau joug, et Salerne alla même jusqu’à livrer au roi Tancrède l’impératrice Constance restée dans ses murs, seul gage qu’Henri VI eût pour justifier son agression. Lorsque, cédant aux instances du pape, Tancrèdc s’en dessaisit noblement, c’était, selon un accord fait, sous la condition qu’en se rendant à Rome, eette princesse interviendrait pour rendre le repos aux états de son père-, mais loin de là, en fuyant vers Spolette pour joindre plus tôt son époux, elle attisa les feux de nouvelles discordes. Les Allemands, qu’Henri avait laisses en Pouille, s’étant livrés à de nouveaux excès, Tancrède quitta la Sicile et remporta sur eux de signalés succès, tandis qu’Henri accordait en Germanie des privilèges à quelques villes lombardes, Gênes, Brescia et autres, pour se ménager leur appui dans son projet de conquérir le royaume de Sicile, où, à l’exemple de son père, il leur assignait de grands fiefs 1 .

On peut encore s’étonner de trouver dans cette période, si agitée pour la chrétienté, quelques fondations, telles que celles du monastère de Lieudieu (ier Voyage litt ., t. I, 2e partie, p. 173), et de celui d’ Orgmès, près de Gembloux, diocèse de Liège (2e Voyage litt., p. 119)-, une église près de Cambrai, élevée par Godescalque (M. Vilbert, p. 2o4), et la fondation, on peut le dire, du célèbre Campo Santo de Pise, puisque ce fut en 1191 que l’archevêque Ubaldo de Lanfranchi apporta du mont Calvaire en cette ville, grâce

> Cette garantie de 250 fiefs de chevaliers dans la vallée de Noto, en Sicile, offerte aux Génois par Henri VI, selon Sismondi (t. II, p. 275), ne devrait être que la confirmation de la concession mentionnée par Muratori, comme déjà faite à ce peuple par Frédéric Ier. Ce fut un usage très commun, pendant tout le moyen-âge, que cette affectation faite à l’avance de domaines à conquérir. Le même pays, la Sicile, avait été ainsi partagée avant même que les Normands eussent abordé dans cette île : il en fut de même de la Palestine et du Bas-Êmpire, ainsi que le remarque M. Paulin Pâris, dans ses excellentes notes sur Villehardouin , à propos de ce passage du § cxxvi : « Lors commençat-on les terres à départir ». Mais il arriva bien souvent, comme de la ville de Tyr pour Saladin lui-même , que le point dominant , la prise de possession , déjoua bien des calculs.

ARCHITECTURE

sans doute à la tolérance de Saladin, la terre sainte qui forme, dit-on, le préau sépulcral de ce célèbre cloître, dont la construction par Jean de Pise ne remonte qu’à 1278. De cette époque datent aussi les portes de bronze en relief, citées plus haut, de la basilique de Saint-Clément, à douze lieues de Chieti, et celles qu’on croit avoir été exécutées en Italie, sur le modèle de celles de Pise, pour la cathédrale russe de Nowogorod.

1 193-1 194. — Philippe- Auguste avisé par un message, de la grandeur impériale de son cher et spécial ami , Henri VI, que Richard, Y ennemi de l'empire (sans doute à raison de son traité avec le roi de Sicile, Tancrède), le perturbateur du royaume de France , était tombé en son pouvoir, au lieu de compâtir au sort de son ancien frère d’armes, enchérit sur le prix qu’avait payé Henri pour en obtenir la garde -, mais la diète de Germanie repoussa ce nouvel encan pour contracter un marché plus direct qui devait valoir à son prince 1 5o mille marcs d’argent (environ 7 millions), plus l’honneur de compter l’indomptable roi d’Angleterre parmi les vassaux de l’empire. Entrevoyant le dénouement, notre roi se hâta de prendre part à la curée-, et dès janvier 1193, en vertu d’un exploit signifié par défaut , il passa du Vexin normand dans le duché de Normandie, d’accord avec le prince Jean, qui, furieux en apprenant qu’ Arthur, duc des Bretons, posthume de son frère aîné Geoffroi, avait été proclamé par Richard héritier de son royaume, jugea plus opportun d’en prendre possession sans attendre un autre litige. Il en avait déjà fait agréer Y hommage à Philippe-Auguste, sous condition de restituer à ce suzerain portion de la Normandie et de la Touraine, lorsque, chassé par les barons anglais restés fidèles à leurs princes , il revint, Jean comme devant , retrouver notre roi qui, plus sûr de son fait, prenait Neubourg, Evreux, Vaudreuil, etc., mais échouait devant Rouen, la clé de ce nouveau domaine, qu’il s’était fait garantir au contrat « februario w Philippus cepit civitatem Ebroicensem , Noumburgum , vallem Re - » dolii, et multa alia municipia , et Rothomagum obsedit , sed non » cepit (Guill., de Gest., ib., p. 77). »

Le déchaînement de Richard (février 1 1 94) > après quatorze mois de prison, changea la face des affaires; l’accueil qui lui fut fait l’assurant des moyens de se livrer sans crainte aux joies de la ven-

< p.rinTi’C'ïURE.

geance, à peine eût-il réglé ses intérêts anglais en annulant l’aliénation de ses domaines, que, franchissant la mer, il mit pied sur le sol normand, en champion joyeux de voir s’ouvrir pour lui une nouvelle lice. Ce fut alors que , lâche usurpateur et croyant racheter une félonie par un crime, son frère Jean se couvrit à la fois et de honte eide sang, en massacrant dans un festin la garnison d Evreux, dont il se trouvait l’hole 1 -, mais si ce gage eut le pouvoir de détourner de lui la fureur de son frère, l’avenir prouva bien que ce n’est pas impunément qu’on brave ainsi les lois de l’honneur et de 1 humanité. Philippe-Auguste, qui assiégeait Verneuil, accourut aussitôt et purifia par le feu cette affreuse souillure 2. Ainsi, pour avoir eu, sans complicité de sa part, le tableau de cet effroyable carnage, la cité d’Evreux dut encore subir un châtiment cruel -, mais tels sont les droits de la guerre I D’autres villes, encore plus étrangères à ce crime, en subirent les conséquences-, et le comte de Leicester, qui avait défendu Rouen contre Philippe-Auguste, ne put résister ici au choc de ce prince irrité et devint son captif. Mais la vaillance de Richard rétablit bientôt l’équilibre-, et la lice se déplaçant, le Maine, la Touraine, la Beauce, devinrent à leur tour des théâtres de gloire pour ces deux vaillans ennemis. Ce fut à cette occasion que la France éprouva une perte réelle, que la direction donnée à nos recherches historiques, dont bien des documens furent compris dans ce naufrage, rend peut-être aujourd’hui plus sensible qu’elle ne le parut jamais. Les trésors et qui plus est les archives de notre royaume , qui cheminaient alors, en guerre, à la suite du prince, devinrent la proie de Richard, dans une embuscade tendue sur les terres du comte de Blois « .....in loco qui dicitur villa Belfou , sarcinarios regis curn de- » nariis et varia supellectile (les ornemens royaux, la vaisselle, les » robes, etc.), potenter abduxit (Richardus) et nullum damri ficavit » regcm , aniisso ibidem sigillo et libellis computorum fisci » (ib., p.

1 « Johannes.... qui Philippo régi confœderatus infraudem fuerat, accedens ad eos

u qui ex parte regis Philippi Ebroïcas custodiebanl et eos dolo circumveniens , decapi- « tavit omnes et capita palis affixil in circuitu civitatis, arcem tamen non obtinuit » ( Guill . Arm., ib., p. 77). ,

2 « Quo audito rex Philippus obsidionem Vernolii divûsil et Ebroïcas veniens, cum » furore civil atem incendia consumpsit, etc. » (ib.)

A RC H I T EC.TUfi E .

Sans doute on pouvait espérer que le traité conclu plus tard (ia janvier 1 196) viendrait nous rendre au moins nos registres du fisc, notre grand cliartrier et autres monumens historiques-, mais il paraît qu’il n’en fut pas ainsi , ces trophées d une surprise ayant été, dit-on, conservés dans la tour de Londres, où nos explorateurs peuvent aller les consulter. Cette leçon du moins servit pour l’avenir et fit fonder notre Trésor des chartres, dont le manoir des templiers fut le premier dépôt.

Le roi Tancrède, qui avait perdu son fils aîné Roger (îiqd), s’abandonnant à son chagrin, mourut au commencement de l’année suivante, et laissa pour successeur un enfant, Guillaume III, sous la tutelle d’une femme, Sibille. C’était servir à point l’intérêt d'Henri VI, qui, gorgé d’or par la rançon qu’il avait su tirer de son captif anglais ’, se mit promptement en campagne, en s’assurant d’abord du concours des Génois auxquels il promit la Sicile « erit utique illud » regnum non mewn , sed vestrum » (CafFari, Annal, gemeens), et promettant expressément de ne conserver que 1 honneur de cette conquête et d’en abandonner le profit a ses alliés^ promesses qu’il étendit aux Pisans en leur inféodant la moitié de Païenne, de Messine, de Salerne, de Naples, et les villes entières de Gaëte, de Mazara et de Trapani. Aussi, ces gages et son or surtout furent-ils d’un très grand effet sur ces peuples commerçans et lui ouvrirent-ils les portes de plusieurs cités. Celles qui résistèrent éprouvèrent bientôt l’effet de ses fureurs, et Salerne , qui avait livré Constance, fut réduite à ce point, par l’incendie, le sac, étendu aux églises, le viol et les massacres « che da li innanzi , cette cité florissante-, non pote piii risor- » gere aWantiquo suo splenclore ». Vainement la discorde se mit entre ses cupides alliés à leur arrivée à Messine qui leur ouvrit ses portes (septembre 1 494) > .vainement aussi la reine Sibille se fortifia dans son palais de Païenne et envoya son fils dans la forteresse de Calatabillota-, le peuple sicilien, privé de son appui, se soumit presque

1 C’est ce que dit expressément Muralori : « E Irovandosi cijli anche ben proveduto d’oro. » tl avait dit quelques lignes plus haut que cet empereur s’était attiré l’animadversion générale en exigeant pour la liberté de Richard cent mille marcs ou livres d’argent qu’on ne put réunir qu’en vendant les vases sacrés. Mathieu Paris dit plus expressément encore (t. II, p.2l0t : « On enleva pour celte œuvre pieuse les calices d’or et d’argent. »

sans résistance. Après une entrée triomphale à Palerme, Henri , désespérant de prendre le palais qui renfermait la reine-mère, et le fort où se trouvait son fils, négocia leur soumission et l'obtint par de fastueuses promesses , du comté de Lecce pour la mère, de la principauté de Tarente pour son fils, etc. ^ mais à peine fut-il en possession de ce palais qu’il en pilla les objets précieux, livrant le reste à ses soldats. Les Génois, les Pisans, réclamèrent en vain l’effet de ses engagemens formels-, loin de leur accorder une palme de terre « un palmo cli terra in Sicilia » , il les mit à rançon en exigeant des droits, sous menace d’empêcher leur départ et même de détruire Gênes. Et pour en finir au plus tôt avec ce monstre couronné, après avoir forgé un prétendu complot qui menaçait sa vie, pour motiver l’emprisonnement de Sibille et de son fils, et le meurtre au milieu des plus cruels supplices, le feu, le pal, la mutilation, etc., des seigneurs, clercs ou laïcs, qui lui faisaient obstacle, après avoir ouvert le tombeau de Tancrède, qui lui avait rendu sa femme sans rançon, et de son fils Roger, pour se donner l’odieux plaisir d’arracher de leur front la couronne sépulcrale, il vint tenir un parlement en Pouille, où il se procura de nouveau la jouissance de quelques tortures, comme de faire clouer une couronne sur la tète de ceux qui avaient aidé Tancrède à se parer de la sienne, etc., etc.-, puis il s’en alla par terre en Germanie, conduisant à sa suite Sibille et ses trois fils, dont le jeune roi auquel il fit crever les yeux, et tout ce qu’il put enlever de dépouilles de ce riche royaume, au point d’en charger cent soixante bêtes de somme1, indépendamment de ce qu’il expédia par mer « con-

■ Voici le texte d’Arnaud de Lubeck (lib. IV, cap. 20) «.... Reperit thesauros abscon- » dilos, et omnemlapidum preliosorum et gemmarum gloriam, itaut oneratis Centura » sexaginta somariis (bêles de somme) auro et argento, lapidibus pretiosis, et veslibus » sericis, cloriose ad terram suam redierit ». Au nombre de ces glorieux trophées d’une conquêle si loyale, se trouvait la robe d’honneur offerte en 1133, par les Sarrasins, au roi Roger, et dont certains successeurs d’Henri VI auraient assurément hésité à se revêtir, lors de la consécration de leur autorité impériale, s’ils eussent bien su qu’au lieu de se parer d’une tunique de Charlemagne, ils porteraient le gage effronté d’une odieuse et sanglante spoliation, véritable robe de Nessus pour un prince qui sent sa dignité.

Giannone, dont nous avons donné le texte ci-dessus, réduit le nombre des bêtes de somme à cent cinquante, en nombre égal par conséquent à celles que Guillaume II avait chargées du transport de la dot de Constance.

sa. ! ;

» vengono tuli si scritori indire , che egli per mare , e per terra mando » in Germania innumerabili richezze 1 ».

C’est pourtant de cette époque de deuil pour la Sicile que date la fondation, par Aloïse, femme de Geoffroi de Martorana, d’un couvent qui a substitué ce dernier nom à celui de Santa Maria dit Ammiraglio, que portait l’église attenante , due à l’amiral du roi Roger.

La France, la Germanie, etc., parurent sous ce rapport moins favorisées que la Sicile, à moins qu’on ne date de ce temps la reconstruction immédiate de la cathédrale de Chartres, incendiée vers la fin de i ig4 ou i ig5, selon cette mention de Guillaume Armoricain {ib., p. 77) : « In fine sequentis anni ecclesia beatœ Maries Carnotensis » casuali incendio CONSümpta est , sed post a fidelibus incompara- » biliter miro et miraculoso tabulatu lapideo reparata est. »

1 1 99- 1 200. — Si la trêve imposée sous menace, par Innocent III, aux rois de France et d’Angleterre fut un frein contre leurs débats, elle n’empêcha pas que le bouillant Richard , toujours prêt à prendre les armes , ne courût à sa destinée et ne pérît de la mort des héros. Sa cupidité fit sa perte. Un gentilhomme limousin ayant découvert un trésor2, ce prince, à qui, dit-on, en revenait l’hommage, dé-

1 (j tfuratori, Ânnali d’Italia, t. VII , p. 88). Ce noble historien s’écrie à ce sujet : » Bella gloria al certo , guadagnata con tanti spergiuri , coll’ ingratiludine , colla )> barbarie , e con lasciare in Sicilia un incredibil odio e memorasione contra délia » sua persona ! »

? Voici, d’après la Mer des Histoires, dont l’autorité se puise ici dans le texte même du chronographe contemporain Rigord ( ibid ., p. 43), en quoi consistait ce trésor : « Ilem , en u la ville de Lymoges fut trouvé ung trésor dedans terre où qu’ils estoient plusieurs » personnages de fin or, c’est assavoir ung empereur, sa femme, ses fils et ses filles as- » sises en une table de fin or. Avec ce y avoit escripture qui démonstrait la signifiance » et ancienneté de la chose. » D’où l’on pourrait conclure qu’il s’agissait d’un riche basrelief antique qui aurait pu mériter en effet l’armement que fit Rithard pour s’en emparer, s’il eût été prince à sacrifier à de semblables idoles : mais comment appliquer alors ce que disent les autres historiens, que ce fut parce que le vicomte de Limoges Guiomar n'envoya à son seigneur qu’une forte partie du trésor découvert, que ledit seigneur roi, prétendant la part du lion , droit qu’il puisait peut-être dans son noble surnom , se mit aussitôt en campagne, et, sans nul souci du carême, vint pour étrangler tout d’abord l’audacieux vicomte, qui certes eût mérité ce sort, à nos yeux du moins , s’il eût pu morceller un chef-

t. iv. 25

ARCHTTECTUTUÎ.

daigna de le partager « quod ex nimia ambitione , a vicecontite Lemovicensi instantissimè sibi reddi petebat. Sur le refus du maître ou du dépositaire , Richard porta le siège devant le château de Chaluz ( Castrum Lucii de Capreolo ), où l’objet en litige se trouvait enfermé \ et lorsque le lion s’approcha pour mieux flairer sa proie et aviser aux moyens de s’en saisir au plus tôt, le trait d’un arbalestrier lui transperça l’épaule et l’aisselle. Presque insensible à cette atteinte , Richard fit poursuivre le siège et venait d’atteindre son but quand, son mal s’aggravant, la mort de ce guerrier vint venger la garnison qu’il avait immolée à sa fureur \ Il eut pourtant, dit-on, la générosité d’épargner celui qui reconnut avoir lancé le trait-, mais le chef de ses Brabançons mercenaires, Mercader, le fit écorcher vif. De Chaluz où il mourut, et qui conserva les entrailles de ce prince % le corps de Richard fut transporté, selon ses volontés, à Fontevrault , où l’on voit sa statue ; mais, comme témoignage plus spécial d’affection pour la ville de Rouen, il lui légua son cœur , hommage qui donna également lieu à l’érection d’une statue retrouvée il y a

d’œuvre de l’art. Selon Rigord, ce ne serait pas le vicomte, mais un soldat, qui ayant trouvé le trésor l’aurait mis sous la sauve- garde de son seigneur « miles enim qui the- » saurum invenercit ad ipsum vicecomitem confugeral » ; ce qui encore ajoute aux complications du partage.

> L'oraison funèbre que Guillaume Armoricain consacre à ce prince ne consiste que dans ces mots : « Anno, etc., visitavit Deus regnum Francorum. Nam Richardus rexoccidi- » tur in pago Lemovicensi. » Mathieu Pâris et d’autres écrivains anglais , au contraire, puisent dans ce malheur le thème d’un beau panégyrique , où cette chute est présentée comme celle de la lumière « casus lucis, » mots dont le nom de son tombeau, Chalus, semblerait être la syncope. Chaque écrivain est dans son rôle. Cependant, au témoignage de l’écrivain anglais lui-même, l’apoihéose de ce roi fut mêlée de quelques sarcasmes de mauvais goût, comme ceux contenus dans les deux vers suivans :

» Christe , tui calicis (allusion aux calices qu’il fît vendre pour payer s» rançon) pp.ÆDo )) fit PRÆDA CALUCIS (Clialus),

» Ære brevi regicis qui tulit æra crucis ».

Ainsi, loin de tenir compte à ce prince d’avoir consacré cinquante-deux mille besans au rachat des croix et reliquaires de Jérusalem, on allait jusqu’à lui reprocher d’avoir pillé l’airain des croix des églises.

5 D’autres historiens disent qu’elles furent transportées à Charroux. Le motif que donne Mathieu Paris du legs de ses entrailles « stercorasua » aux Poitevins, impliquerait contre celte province une rancune d’outre-tombe.

ARCHITECTURE

trois ans seulement, sous le pavage de la cathédrale de cette ville. Certes ces souvenirs sont imposans pour la France, où la trace des pas de ce grand ennemi, restée empreinte en vingt champs de carnage , est signalée par les historiens anglais comme une série de triomphes : raison de pins pour nous de rendre un juste hommage au prince non moins courageux , mais plus maître de ses transports , qui, devant un pareil rival , ne désespéra pas du salut de la France, et sut , en l’opérant , consolider son œuvre par de fortes institutions, dont les témoignages abondent ; tandis que le héros anglais , né pour la lutte et le carnage , possesseur d’états florissans , sembla se faire un vaniteux plaisir de les opposer l’un à l’autre pour se créer de belliqueux ébats , et ne recueillit de sa gloire qu’un grand surnom -, en un mot, que l’effet d’un météore foudroyant qu’on admire mais que l’on redoute.

Richard , en déclarant qu’il laissait à son frère Jean un royaume auquel son neveu Arthur avait des droits plus directs , comme fils de Geoffroy , frère aîné du feu roi , implantait sur ce sol de nouveaux germes de troubles. Habilement servi par l’influence de sa mère , la vieille Eléonore, Jean conquit le duché normand, et, malgré les efforts des seigneurs angevins , tourangeaux et manceaux , qui prirent le parti d’Arthur, malgré l’appui que notre roi porta d’abord à ce dernier, Jean , que ses partisans avaient fait couronner à Londres, fut reconnu roi d’Angleterre par Philippe- Auguste lui-même 1 , qui, se trouvant réduit à stipuler pour l’avenir, maria son fils Louis à la nièce de Jean , notre célèbre Blanche de Castille , dont le présent fait à la France s’accrut des clauses de la dot : le comté d Evreux et plusieurs autres villes , l’abandon éventuel de tous droits sur les autres provinces continentales, au cas oùle monarque anglais mourrait sans laisser d’héritiers ; plus , l’engagement positif que prit Jean de rester étranger à la compétition des deux rois de Germanie, qui se prolongea sans fruit jusqu’en 1208 , et de rompre avec Othon et la cause guelfe. Philippe usait ainsi de représailles envers Innocent III

> Jean, qui vint à Paris a cette occasion, y reçut le meilleur accueil de notre roi, dont la libéralité se prouve par ce passage de Rigord : « Prœterea munera pretiosa , aurum 9 » argentum, vestesque varias, dextrarios hispanicos , palafredos el alia carissima » dona Philippin rex Johanni régi Angliœ liheraliter dédit » (ib., p. 44).

architecture.

qui venait de placer la France sous un interdit rigoureux qui ne fut levé qu’en septembre 1 200 1 , assez à temps pour que ce beau royaume échappât cette fois encore au danger menaçant, comme sous Philippe Ier, de voir la nouvelle période séculaire se clore dans les ténèbres de l’anathème et dans la consternation générale, tant le culte dont l’exercice était strictement suspendu était alors indispensable aux peuples.

Ce fut sans doute pour racheter d’autant cette sentence pontificale que Philippe-Auguste, peu enclin jusque-là aux fondations religieuses , construisit l’abbaye de cent vingt vierges , citée par Guillaume Lebreton, sous 1201, à propos de la sépulture du légat Octavien : « in quodam cœnobio monialum in ecclesia beati Corentini, » distante a Medunta Castro , per sex millia passuum , ubi Philippus » rex œdijîcavit abbatiam , etc. » ( ib . , p. 81 ). Il faut, au demeurant, que ces tributs religieux fussent alors passés de mode, car on

* Le mariage que Philippe-Auguste, après la mort de sa première femme, Isabelle de Hainaut, contracta à Amiens (1193) avec Ingelburge , sœur du roi de Danemarck, fut suivi d’une prompte rupture: soit caprice ou maléfice , l’incompatibilité se manifesta, dit-on, dès le lendemain de noces, jour du couronnement, quoique la reine fût belle et sage. Trois mois plus tard, un concile d’évêques français brisait ce nœud que, sur appel de la reine, Célestin III déclara indissoluble (1196). Ce nonobstant, Philippe-Auguste épousa quelques mois plus lard la belle Agnès (ou Marie) de Méranie, princesse tyrolienne. Célestin III s’en émut peu ; mais son successeur Innocent III n’était pas de caractère à laisser prescrire l’effet des sentences pontificales. Sommation fut faite au roi de renvoyer sa concubine. Ce langage impérieux n'ayant produit aucun effet, non plus que les longues négociations qui suivirent , l’interdit fut lancé (janvier 1200) , et sou influence fut telle que force fut au roi de reprendre Ingelburge, et de repousser l'objet de sa vive affection, qui mourut à Poissy, avant la fin de cette année même, en donnant le jour à un troisième fils, dont le nom de Tristan fut sans doute emblématique. Ingelburge pourtant ne reconquit ses droits, si elle les exerça jamais, que beaucoup plus tard, lors du projet d’occupation de l’Angleterre , sa qualité de princesse danoise pesant de nouveau sans doute alors dans la balance politique. Voici du moins ce que dit Rigord : « Anno m.ccxiii, na- » vigio ad eumdem in Angliam jam peracto, Philippus recepit in graliam Isamburgem » uxorem suam a qua jam per annos xvi et amplius discesserat, et facta est lætitia magna » in populo, quia in ipso rege nihil aliud culpa dignum inveniebatur, nisi hoc solum, quod » dictæ uxori suæ carnis debitum substrahebat , licet ei omnia necessaria alia honorifice » ministraret, etc. » {ib., p. 53).

Ingelburge survécut à Philippe-Auguste. Retirée à Corbeil en 1123, elle y fit construire l’église de Saint- Jean-en-V Isle, où Millin vit son tombeau en 1790. Trois ans plus tard, ce monument avait subi le sort commun à tant d’autres.

ARCHITECTURE

ne trouve , pour ce temps ( 1200) , que la construction à Venise de l’église de S. -Andrea del Lito.

Malgré cet interdit, qui ne fut prononcé qu’aprèsle séjour d’une année, en France, du légat Pierre de Capoue, chargé de porter la sentence, et qui, s’entremettant d’autres soins religieux, défendit la fête des fous qu’on célébrait dans nos églises % se poursuivaient avec succès les grands préparatifs de la nouvelle croisade, objet de toute la sollicitude d’innocent et des efforts de son légat j c’est ce que nous apprend encore Villehardouin, en disant, § 1 1 : « En l'an » après que cis preudoms ot commenciè à parler de Dieu ( en npg), w ot un tournoi en Champaigne à un chastel que l'on apele Ecrij et )) par la grâce de Dieu si advint que li quens Thiebaus de Champaigne » et de Brie ( suzerain de iftoojiefs), prist la crois , et li quens Looys » de Blois et de Char tain , etc. , etc. , et en nous donnant ensuite l’immense nomenclature de tous les barons de France qui suivirent cet exemple , et auxquels s’en joignit plus tard un grand nombre d’autres, tels que « li quens Bauduins de Flandre et de Haynaut, et » la comtesse Marie , sa feme qui suer estoit au conte Thiébaut de Champaigne , etc. » Ce contraste dé l’hostilité de Philippe-Auguste envers le pape avec le dévoûment religieux des barons français, cédant

• Ces solennisations, à la fois sacerdotales et burlesques, qu’on fait remonter jusqu’aux saturnales antiques, livraient à jours fixes nos cathédrales aux pompes les plus désordonnées ( l’abbé Fleury, t. XVI, p. 23), dans lesquelles des prêtres barbouillés de lie, comme les suivans de Bacchus , dansaient dans le chœur et chantaient des chansons obscènes, en l’honneur de l’évêque ou du pape des fous nouvellement élu.

L’office des fous, contenant la prose de l’âne notée , composé par Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, mort en 1222, et qu’on conserve encore dans la bibliothèque de cette ville avec son beau revêtement par des plaques d'ivoire, provenant d’un ancien diptyque romain, est un remarquable monument de ces turpitudes auxquelles notre grand évêque Maurice de Sully chercha vainement à mettre un terme, avant les interdictions de Pierre de Capoue, qui ne firent que confirmer celles déjà prononcées toujours inutilement par de nombreux conciles. Elles n’eurent pas plus d’effet, car nous verrons ces usages profanes et scandaleux souiller nos sanctuaires jusqu’au XVIe siècle. Certaines de ces solennités ne durent même leur abrogation , plus tardive encore , qu'à des circonstances fortuites ou bizarres, qui opérèrent d’elles-mêmes le désenchantement des populations, telles que l’impérieuse nécessité qui contraignit une jeune fille représentant la Vierge de descendre à Sens, de sa monture, et de suspendre ainsi la marche triomphale de la fête des douze apôtres (Tarbé, Recherches sur Sens, p. 142). On peut consulter sur ce sujet Marlot, Du Cange, Dutillet, Flagel, Lobineau, etc., etc.

ARCHITJËCTUK E.

à l’appel du pontife , s’expliquerait très bien par cette remarque du continuateur de Guillaume de Tyr : « Dont aucuns dirent qu’ils se » croisèrent par doute le roi de France , qu il ne les grevastp> ce qui fut au moins vrai pour Baudouin , selon ce que dit expressément Jacques de Guise : « Francice regem semper suspectum habens j ut ab ejus » dominio et occasione bellorum se substrahat , etc. , etc. »

On voit que, malgré ses succès, malgré le coup du sort qui mit hors de combat son plus redoutable ennemi , Philippe-Auguste était bien loin encore , à la clôture de ce siècle , du grand but qu’on peut croire qu’il s’était proposé dès son avènement au trône, tâche trop méritoire et trop bien accomplie pour que nous en tenions le récit en suspens, quoiqu’il excède les limites du cadre que nous nous sommes tracé.

En suivant, comme nous venons de le faire , la marche de l’art, en fait de riches fondations, à travers le XIIe siècle, et en présentant par séries annuelles les principales circonstances historiques qui l’ont accompagnée, nous avons voulu démontrer, par des faits positifs, ce qu’à défaut de semblables aperçus la science elle-même a mis en doute, c’est-à-dire la constante prospérité en France des œuvres monumentales pendant cette période du moyen-âge peu connue. En effet, l’Italie n’y pouvant rien prétendre, ses écrivains, les oracles du goût, l’ont reléguée dans l’ère ténébreuse, et le caractère assez indécis, comme type oriental, des principaux monumens a pu conduire d’une commune voix leurs premiers interprètes , nos très savans bénédictins, à les antidater de cinq siècles. Mais cette tâche étant accomplie, et le développement de l’art architectural ayant été retracé par nous depuis sa naissance jusqu’à cette époque, il nous sera permis de nous arrêter, grâce aux reflets que viendra projeter sur nos monumens d’art exhumés, la lumière qui poindra bientôt sur l’horizon italien. Car en même temps que les écrivains de cette contrée, si prompts à signaler l’émancipation et ce qu’ils appellent eux-mêmes le réveil de leur art, en décrivent les premières phases, ils nous prouvent qu’en fait d’architecture surtout, leurs maîtres d’adoption s’exercèrent d’abord sur des monumens récemment empruntés à des types français et déjà presque d’ancienne date pour nous, lorsque l’intervention impériale implanta de seconde

A RCHITECTURE.

main sur leur sol, comme maniera tedesca , l’église, par exemple, de Saint-François-d’ Assise -, à plus forte raison lorsque le goût spécial de notre pape Urbain IV construisit celle de Saint-Flavien , près de Monte -Fiascone , sitôt suivie de celle toute gothique d’Orvieto , construite par Nicolas IV ( 1 290 ) , grand atelier où s’essayèrent, comme à Assise, à Sienne et à Florence, etc., tous les nouveaux praticiens de l’art ressuscité , qui dotèrent en même temps nos villes du midi , notamment Avignon , d’études parallèles.

Nous nous bornerons seulement , comme nous l’avons annoncé plus haut, à compléter ici, par une analyse rapide, ce qu’une continuation de vingt-trois années de règne vint ajouter au grand renom que s’était déjà fait notre Philippe-Auguste.

Tandis que l’expédition d’Orient, dont ce prince avait formellement refusé d’accepter le commandement , après de longs délais nécessités par l’importance des préparatifs, s’acheminait vers Venise où elle s’embarqua ( octobre 1 202 ) 1 , notre roi , toujours aux aguets

> Venise, dont nous avons signalé les splendeurs dès la fin du Xe siècle, et que nous venons de montrer servant d’intermédiaire entre Barberousse et le pape, fut le point de réunion et le lieu d’embarquement choisis par les nouveaux croisés, moyennant accord préalable, très facile à conclure en y mettant le prix , ce peuple commerçant n’ayant que l’intérét pour guide. Cependant il advint que le doge régnant, Dandolo, bien qu’âgé de quatre-vingt-dix ans, entrevit qu’au produit (de quatre-viugt-cinq mille marcs d’argent) pouvait se joindre un peu de gloire ; aussi stipula-t-il que son concours armé (cinquante galères) lui vaudrait moitié des conquêtes. L’assemblée qui eut lieu (avril 1201) dans l’église de Saint-Marc, et où dix mille voix accueillirent le beau discours du maréchal de Champagne (t. VII, p. 9 de l'édition de M. Paulin Paris), par ces mots : « Nous Votroions, nous l'otroions ! » fut un pacte entre les deux peuples, solidaires dès lors en profit comme en gloire. La mort du jeune comte Thibaut, qui légua ses trésors à ses compagnons d’armes, apporta quelques retards à l’organisation de l’armée, et de grands obstacles surgirent, par l’embarras où furent les barons de payer le tribut consenti à Venise, par le manque de foi de plusieurs et entre autres de Renaud de Dampierre, dépositaire des trésors de Thibaut, qui rompirent l’accord concerté entre lous, en choisissant d’autres itinéraires. Le désintéressement de ceux fidèles à leur parole, qui livrèrent vaisselles et bijoux et ne gardèrent que leurs chevaux et leurs armes, et, il faut le dire aussi, le procédé de Dandolo qui offrit aux croisés, redevables de cinquante mille marcs, de mettre à profit ce retard par la conquête de Zara, en guerre avec la république, et qui prenant la croix avec beaucoup de Vénitiens, donnait en même temps gage de dévoûment à la sainte cause, surmontèrent tous les obstacles suscités par innocent III et les exécuteurs de ses ordres, l’abbé de Vaux de Cernay, le comte de Montfort, Simon et autres, qui contrariaient le but de l’expédition en ce sens qu’ils entendaient qu elle ne profitât qu’à la Palestine, lorsque les Vénitiens surtout avaient en vue Constantinople et ses richesses. L’arrivée sur ces entre-

A.BCHIT£CTURie:.

pour rattacher à sa couronne ce qu’il en regardait comme la dépendance , se prévalut d’une juste plainte formulée contre le roi Jean par la maison de Lusignan , pour fait d’enlèvement par ce prince de la fiancée du comte de la Marche , Isabelle d’Angoulême , somma ce grand vassal à comparaître devant lui ; et sur ce qu’à un premier acte de sa condescendance , au parlement de Gaillon , succéda un refus formel d’obtempérer à cet ordre impérieux , l’attaque , habilement conduite , des places considérées alors comme les barrières de la Normandie, Tillières, Boute-Avcint , Lions , Gournay , etc. , mit bientôt les clefs de cette province entre les mains de Philippe- Auguste , qui , pour combiner tous ses plans , investit le jeune duc de Bretagne , Arthur, des comtés d’Anjou , de Poitiers , de Touraine et du Maine , mission funeste à ce jeune prince, dont le meurtre pourtant, par son atroce caractère1, servit peut-être mieux les projets de

faites du (ils d'isaac l’Ange, détrôné par son frère Alexis, et demandant vengeance avec force promesses de secours et d’appui dans la population même , leva les scrupules des barons, en leur offrant d’ailleurs la cause du malheur à défendre , et d’un commun accord la flotte des croisés fit voile de Corfou pour Constantinople (juin 1203). Le premier soin des chefs de cette expédition, qui parvint sans être aperçue au port de Saint-Etienne, fut d’aller rendre grâces à Dieu, dans l’abbaye de ce nom, où ils passèrent la nuit à délibérer sur leur entreprise; et, dès le point du jour, U capilale de l’empire grec, défendue seulement par deux mille Pisans et par des mercenaires, les Yarenges, vit briller sous ses murs la flotte des Latins étalant au soleil la splendeur de leurs armes. Maîtres d’abord de Chalcédonie et de ce palais même où l’empereur Alexis s’étourdissait sur leur approche en se noyant dans la débauche, à peine les croisés eurent-ils signalé leur courage par un premier assaut qui vint leur démontrer la témérité de leur entreprise , qu’ils durent à la lâcheté de l’empereur et au mouvement populaire qui fit sortir Isaac de son cachot pour le replacer sur son trône, d’avoir rempli une de leurs missions, et de pouvoir hautement réclamer de ce nouveau prince les lourds engagemens souscrits en son nom par son fils • « Tout premiers, mettre tout voslre empire en Vobédience de Rome, si « corne il i a autrefois esté ; après, douer dui cent mile marcs d'argent à ceus de l’ost » et viande à un an as petits et as grands ; et si devés mener dix mile homes a pié » et à cheval, etc. » ( Paulin Paris , 1. lxxxvii, p. 59). Certes, fait li cmpereres, le » covenance est moût grans»... Mais, ajoute l’historien, «la fin du conseil futele que li » cmpereres asseura les covenances en tele maniéré corne le fils les avait asseurées par » Chartres et par seremens » .

> Arthur, surpris par les troupes de Jean dans le château de Mirabeau dont il assiégeait le donjon où s’était enfermée sa grand’ mère Eléonore, fut d’abord conduit à Falaise ; mais Jean , ne trouvant pas dans le gouverneur de cette forteresse la disposition à répondre à ses vues , fit transporter son neveu dans la tour de Rouen, d’où il alla lui-même le tirer

A. RC H II ECTURÊ.

notre roi que n aurait pu le faire la prise de possession par ce prince de ces vastes domaines. En effet, cet assassinat, dont Rouen fut le théâtre, propagea la révolte et l’étendit jusqu’aux barons normands, auxquels Philippe-Auguste s’empressa de venir en aide, en protégeant le comte d'Alençon et autres, contre les troupes du roi Jean, trop lâche pour courir la chance des combats. Ici vient se placer le siège mémorable du château bâti par Richard et ci-dessus décrit, forteresse dont notre roi n’eût pas osé tenter l’assaut sans l’appui qu’il puisait dans la tiédeur des populations irritées de la férocité et des déportemens de leur prince 1 ;

Vainement, cette fois, Innocent III tenta le pouvoir de ses armes et les froncemens de sourcils qui lui avaient valu la trêve de Philippe et de Richard et la répudiation d’Agnès de Méranie. Le sort était jeté, et l’accord des barons dans la haine vouée à l’indigne successeur de Richard , contraignit Jupiter à ménager ses foudres. La forteresse de Richard vit flotter sur ses tours notre étendard royal (6 mars 1204) , vers le temps même où nos barons arboraient le

pendant la nuit (3 avril 1203) pour l’égorger de ses propres mains, sans laisser trace de ce meurtre, par le soin qu’il prit de le commettre dans un batelet et de précipiter le cadavre dans la Seine. Telle est du moins la description, peut-être un peu circonstanciée pour une scène nocturne et sans autre témoin qu’un écuyer dévoué à l’assassin, qu’en a faite Guillaume Breton, comme hommage de regrets à son prince. Le féroce Jean sourd à ces cris :

« . Parce tuo, fraternæ parcito proli.

» Hæc ejulantis prendens à fronte capillos » Alnum per medium capulo tenus impulit ensem » Impius, et rursum generosa cædc madentem,

» Cervici impressit, tempusque bipertit utraque.

» Hinc quoque digrediens quasi per tria millia, corpus » Defunctum vita subjectis injicit undis ».

(Philippidos , 1. VI, ibid, p. 167.)

> Ce siège de six mois est raconté dans le livre VII delà Philippide avec une abondance de détails auxquels nous renvoyons pour ajouter à l’intérêt de la description donnée plus haut de cette forteresse. Malgré l’énergique défense et les hauts faits d’armes de Roger de Lacy, connétable de Chester, qui défendit ce château pièce à pièce, après s’être débarrassé de toutes les bouches inutiles, Philippe- Auguste en triompha, tant il mettait de prix à aplanir ce grand obstacle à la conquête de la Normandie, et surtout à la tranquille possession de cette province. Les prisonniers, en petit nombre après une telle défense, furent honorablement traités, et Roger même obtint plus tard sa liberté sans rançon.

VRCHITECTURE.

pennon bleu fleurdelisé sur la cité de Constantin ( 12 avril). Ces deux brdlans succès, glorieux pour nos armes , font époque dans notre histoire -, car si la soumission du château Gaillard décida bientôt celle de la Normandie tout entière , paisiblement rangée quatre mois plus tard sous les lois de Philippe-Auguste, qui soumit sans beaucoup plus d’efforts l’Anjou, l’Aquitaine, le Poitou et la Touraine, la prise de Constantinople 1 enrichit l’Occident, et nos grands trésors furent munis 2 d’innombrables richesses et de

> Rigord énumère ainsi les reliques provenant de la sainte chapelle des empereurs grecs, « quant os leonis vocant», envoyées par l’empereur latin Baudouin, en 1205, à Philippe- Auguste, qui en fit don au trésor de Saint-Denis : « De sancta cruce , in qua Salvator » mundi pependit, ad quantitatem unius pedis inlongum , in grossum quantum aliquis » claudere manu potest juncto pollici indice. De capillis Domini nostri Jcsu-Christi » pueri. De spinea corona Domini spinam unam. Costam unam S. Philippi Àpostoli, » cum uno dente ipsius. Depanno linneo albo, in quo involutus fuit Salvator in prœ- » sepio. De purpureo indumento ipsius ». Il ajoute : « Crux in vase aureo cum gemmis » pretiosis ornamento posita est ad quantitatem ejus facto, ali® reliquiæ prædictæ posit® » habentur in alio vase aureo » (t'6., p. 48).

Par son dernier testament, de septembre 1222 ( ib p. 261), ce roi ajouta à ces largesses pour la même abbaye de Saint-Denis, où il élut son dernier domicile, parla clause suivante : « Item donamus et legamus abbaliæ Sancti Dionysii , in qua sepulturam eli- » gimus , omnia ludicra nostra cum lapidibus pretiosis et cruces aureas et omnes * lapides pretiosas. » Des objets de cette nature, recueillis par ce roi pendant quarantecinq années d'un règne prospère , et à des époques où furent successivement dispersés, pour arriver, en partie du moins, vers ce grand centre, les trésors religieux des églises de Jérusalem et de toutes celles de Constantinople, durent nécessairement ajouter d'immenses richesses au trésor de Suger, dont nous avons essayé plus haut de reconstituer l'inventaire.

2 Le merveilleux accord rétabli, dans Constantinople, presque par la seule présence des Latins, et qu’était venu cimenter le couronnement, aux acclamations générales, du fils d'Isaac associé au trône de son père, n'avait été que transitoire; et lorsque les croisés , occupés d'atteindre leur but, ne songeaient qu'à la cité sainte dont les murs avaient tressailli de joie à la nouvelle de leurs succès , de graves embarras naquirent de la position où s’étaient placés les princes grecs par leurs engagemens téméraires. L'exécution immédiate de ces promesses et le prochain départ des Latins allaient mettre ces princes à la merci de populations irritées par le poids de tributs de tous genres et froissées dans leurs intérêts religieux; aussi, loin de chercher à s’affranchir au plus tôt de la présence des Latins, Isaac et son fils employèrent-ils leurs efforts à prolonger de quelques mois leur séjour à Constantinople, imploration qui vint de nouveau mettre en présence le but religieux vivement poursuivi sous l’influence active d'innocent III, et l'intérêt politique chaudement épousé par les Vénitiens surtout. Le triomphe de ces derniers hâta la catastrophe. Le trésor impérial ne pouvant suffire aux besoins, il fallut recourir à des moyens extrêmes ;

ARCHITECTURE

quelques monumens d’arts , faible partie de ceux d’une immense

un gtand surcroît d impôts et la conversion en lingots des images des saints et des vases sacrés, dispositions dont s’effraya la population grecque, épouvantée d’ailleurs des lâches concessions que faisait en son nom son patriarche en proclamant dans la chaire de Sainte- Sophie qu'il reconnaissait Innocent III pour successeur de Saint-Pierre , premier vicaire de Jésus-Christ. Un terrible incendie , allumé par les Francs dans une lutte armée contre les juifs, vint encore ajouter à cette irritation qui fut bientôt au comble, lorsque les Grecs virent leur prince , au retour d’une expédition guerrière contre son oncle, qui s'était retiré en Thrace , se mettre entièrement sous le joug des Latins et adopter leur* mœurs qu’ils considéraient comme barbares. Ralliés à un autre prince de leur nation, surnommé Murzuffle (de la conformation de ses sourcils) et dont on vantait le courage, les Grecs avaient déjà mais vainement tenté le sort des armes, lorsque l’exigence des croisés vint leur rendre leurs chefs naturels. Des envoyés de Palestine, en venant faire appel à la vaillance des barons pour venger de nouveaux affronts subis par les Chrétiens de Syrie, décidèrent la crise. Les barons, pressés d’en finir, tinrent aux empereurs grecs, dans leur somptueux palais des Blaquernes . un langage résolutoire, en leur offrant le choix de la guerre avec tous ses fléaux, ou de la paix avec ses bienfaits « se vous le faites, moût leur » sera bel, et sé ce non , ils ne vos tiennent né pour seigneur né pour ami » ( ib ., § xciv). « Moût tindrent li Griecs, ajoute l’historien, à grant merveille et à grant outrage ceste » déffiance, et dislrent que onques més nus home el monde ne fu tant hardis qu’il ausast » deffier l'empereour de Constantinoble en sa chambre meismes ». Alors se déclara une guerre à outrance jusques au cuer d'iver. Renfermés dans Constantinople , quand les Latins occupaient Galata, les Grecs tentèrent vainement d’incendier par leur feu grégeois la flotte vénitienne, au moyen de dix-sept brûlots dont le feu « alluma moût haut, si qu'il » sembloit que toute la terre ardist »; mais les hardis Vénitiens surent conjurer cet orage, et les flots de la Propontide engloutirent cet amas de flammes. Une révolution populaire, la proclamation d'un nouvel empereur, Canabas, le meurtre d’Alexis parles mains de Murzuffle qui se substitua à Canabas, et la mort d’Isaac à la nouvelle de celle de son fils, ne retardèrent que de quelques mois la chute de Constantinople. A un premier échec éprouvé par les Latins , le 8 avril 1204, succéda , quatre jours après, un assaut plus heureux où l’on vit, les premiers sur les tours de Byzance, nos évêques de Troyes et de Soissons ; et la fuite de Murzuffle, dont Lascaris eut à peine le temps de saisir le sceptre qu'il vit aussitôt se briser dans ses mains , livrèrent cette capitale à la merci des Latins. Heureusement encore, deux des principaux chefs, le marquis de Montferrat, Boniface , et le comte Henri de Hainaut, purent, en s’emparant des palais impériaux de Bucoleon et des Blaquernes , préserver ces grands entrepôts de richesses d'un pillage exercé par une soldatesque effrénée qui, se ruant avec avidité dans tous les quartiers de la ville , mit tout à sac pour former le butin dont on s’était garanti le partage. « Les » autres gens qui furent espandus parmi la vile gaaignèrent assés , efu si grans li » gaaingi que nus ne vos en sauroit dire le nombre ; si corne d'or et d'argent, de ves- » selemente, de pierres précieuses, de draps de soie, de samis , de robes vaires et grises, n et hermines, etc. » § cvn). Un autre témoignage de l’immense fruit de ce sac résulte de la lettre même écrile par l’empereur Baudouin : « Diripitur equorum innumera mul~ » titudo; au ri et argenti , sericoruw pretiosarumque vestium alque gemmarum,, el

ARCHITECTURE

valeur que l’ignorance et la cupidité des Latins, égales, au demeu-

* omnium eorum qui ab hominibus inter divitias computantur, tam inœstimabilû » abundantia reperitur, ut tantum tota non videatur possidere Latinitas». Ce butin, conquis par vingt mille Occidentaux sur une population d’un million d’habitans, dont trois cpnt mille en état de se défendre , fut réuni dans trois églises confiées à la garde des Français et des Vénitiens « des plus loiaux qu’on put trover. Li uns apporta bien , » li autre mal ; car convoitise, qui est racine de tous maus, ne leur laissa: ains com- » mencierent li convoiteus de là en avant a retenir les choses » (§ cvm). Le partage fut fait par moitié, ainsi qu’il avait été convenu entre les Vénitiens et les Français. « Li » avoir, dit Villehardouin, fit mous grans, car sans celui qui fu emblés en vindrent bien » huit cent mille marcs d’argent et bien dix mil chevaucheures, que unes que autres ». Les cinquante mille marcs d’argent, redus aux Vénitiens pour fret, furent prélevés avant part , et ce peuple put en outre s’enrichir de monumens bien plus à sa portée qu'à la nôtre, dont l’immense valeur ne fut certainement pas précomptée dans cette liquidation amiable. C’est ce que déclare d’ailleurs formellemennl le continuateur de Guillaume deTyr, en disant : « Cil qui plus cmblerent, ce furent li Venicien qui remportèrent par nuit à » lor nés, etc. » Il est vrai que leur vieux doge Dandolo, très familier avec l’Orient, et qui s’était conduit dans cette brillante campagne de manière à exercer une haute autorité jusque dans ce partage, avait, même pour l’appréciation de certains trophées, des notions qui manquaient à nos barons. C’est ainsi que, lorsque les Grecs eux-mêmes détruisaient la statue colossale de Minerve du forum de Constantin, et que les Latins convertissaient en matière brute les chefs-d’œuvre de l’antiquité, Dandolo faisait transporter avec soin, à Venise, les quatre chevaux de bronze de l’hippodrome, replacés sur la façade de Saint Marc, après une nouvelle migration fruit d’une autre conquête, des portes de bronze et jusqu’à d’admirables chapiteaux grecs en porphyre, serpentin et autres matières précieuses dont on trouve l’emploi dans la même basilique. La convoitise de nos croisés s’arrêta plus spécialement aux dépouilles religieuses, telles que les chefs de saint Georges et de saint Jean-Baptiste, qui furent apportées à Amiens ( l’abbé Fleury, t. XVI, p. 143), et surtout aux riches reliquaires généralement ornés de camées et pierres gravées antiques, qui, à la faveur de ce déguisement, vinrent orner nos trésors religieux delà Sainte-Chapelle de Paris, de Reims, de Soissons et surtout de lavilledeTroyes, que la coopération deThibaut au succès de cette campagne, par l’abandon de ses trésors, rendait bien digne d’en recueillir les fruits. Aussi Grosley ( Mémoires pour l'histoire de Troyes, t. II, p. 273) cite-t-il, dans les deux seuls trésors de Saint-Etienne et de Clairvaux, trois cents camées dont Caylus a recueilli l’empreinte, et dont plusieurs, Apollon et divers autres sujets analogues, ont été publiés par ce dernier savant dans ses Antiquités égyptiennes , étrusques , grecques, etc. Dirons-nous ici tout ce que nous savons pertinemment du sort d’un de ces produits de la conquête : un missel où se trouvaient incrustés plus de trente de ces camées antiques, vendu, il y a vingt ans, au prix de douze mille francs, si la mémoire ne nous fait faute, par un ecclésiastique de Troyes à un de nos plus célèbres amateurs spéculateurs ? Bornons-nous quant à présent à constater la présence de ces objets dans la collégiale de Saint-Etienne, quand D. Martenne la visita en 1708 : « Trésor l’un des plus riches de France, dit-il (1er Voy. lût., p. 90); » on n’y voit qu’or et pierreries, qu’ agates , rubis, topases d’une grosseur merveil- » lente et taillées avec tant d’adresse qu’il est difficile de l’exprimer : on y voit

ARCHITECTURE

rant , à celle des Grecs de cette époque», anéantirent sans autre fruit que le produit mesquin d’un métal plus que secondaire 2 .

» plusieurs textes couverts d’or et enrichis de pierres précieuses de diverses couleurs, » mais si bien placées qu’on dirait que ces couleurs exprès (admirable naïveté bénédictine), etc. ».

Sans doute les autres églises de Troyes participèrent aussi à ces dépouilles grecques, notamment celle de Saint-Loup, où le même bénédictin signale ( ib ., p. 91) un seul rubis d'une valeur de plus de vingt mille livres , faisant alors partie de la monture estimée à plus de deux cent mille livres, du chef du patron de cette célèbre abbaye.

Que de trésors, conservés même jusqu’à nos jours , sont venus s’engloutir dans notre grand naufrage, sans laisser d’autre trace que le scandale de quelques fortunes subites, inexplicables, aujourd’hui consommées par la possession, et qui pour remonter à des spoliations n’en sont pas moins venues, comme chez nos voisins, constituer à leur tour une aristocratie nouvelle !

■ Les beaux-arts restèrent constamment en honneur à la cour des empereurs grecs, jusque sous le dernier Comnène. L’histoire de Jean et de Manuel fait mention de mosaïques exécutées sous ces règnes et représentant notamment les victoires du sultan d’Iconium (J. Cinam., Hist. Jean et Man. Comn. , lib. vu, cap. vr, p. 155, 156). Eméric-David remarque d’ailleurs que, vers ces époques, qui furent celles des premières croisades, l’église de Bethléem fut ornée d’une mosaïque dont M. de Châteaubriand a pu voir encore des fragmens ( Itinéraire de Paris à Jérusalem, t. II, p. 153). Ciampini a publié cette peinture [De sacr. Ædific., cap. xxiv, p. 150 et tab. xxxih), ainsi qu’une autre d’une église de Jérusalem, remontant au Xlle siècle (cap. lviii, p. 182, tab. xxxiv). Mais on voit, par le sort que le fils d’Isaac fit subir au célèbre groupe antique du bœuf et du lion, pour avoir rêvé que ces animaux l’étranglaient , que les successeurs de ces Comnènes n’avaient pas hérité de leur goût pour les arts.

a Les contradictions existant, ainsi que l’a très bien fait ressortir M. Paulin Pâris (p. 300), entre ce que dit Nicétas comme historien et ce qu’on lui prête, en le supposant auteur du Discours sur les monumens de Constantinople détruits par les croisés, doivent empêcher d’ajouter foi entière à ce dernier document : aussi puiserons-nous dans une autre remarque de notre savant collègue (pages 287 et 288) la preuve que les empereurs grecs de ce temps se montrèrent fort peu soucieux du mérite d’art des ouvrages de l’antiquité, et qu’avant même de faire fondre les images des saints et les vases sacrés pour solder l’engagement d’Alexis, ils purent recourir aui honteuses ressources exploitées plus tard par les Latins. Il s’agit du célèbre monument de bronze, le groupe d’un bœuf et d’un lion luttant ensemble, qui avait donné le nom de Bucolion, ou bouche de lion, au grand palais impérial construit sur la rive de la Propontide. Voici ce que dit à ce sujet le second continuateur de Guillaume de Tyr (p. 368), en parlant de la mort du jeune Alexis étranglé dans son palais par ordre de Murzuffle : et Or fu bien avérés li songes que li empereur » songea une nuit. Il avait un porc sauvage de cuivre contrefait a boque de lion qui » estoit sur la mer. Li songea une nuit que cil pars V estrangloit, et quant ce vint le » lendemain, pour la poeur que il avoit eue la nuit, si le fist dépecier par pièces, mais » ne li valut riens. » Cet exemple d’indifférence et de sotte fureur contre des chefsd’œuvre de l’antiquité n’implique- t-il pas la complicité des princes grecs eux-mêmes dans

Ne nous arrêtons pas aux tristes diversions préparées par les rigueurs d Innocent 111 contre des malheureux qu’une hérésie, presque fantastique, tant on a peine à la comprendre, suscitait pour ennemis à l’église orthodoxe , fanastisme que renouvelèrent , à tant de siècles de distance , sous le nom de manichéens , de vaudois, de croyans , de parfaits et autres, les rêveries et les fureurs de l’arianisme , reproduites sous d’autres noms, deux siècles et demi plus tard) toutes causes de deuil et d’effroi pour les arts.

Les flots de sang versés dans cette lutte impie * n’ont que trop

les destructions gratuitement barbares dont Nicélas accuse les Latins seuls ? Sans doute ces derniers n'attachaient aucun prix aux productions des arts, non plus qu’aux titres littéraires dont se targuaient les Grecs, qu’ils traitaient dédaigneusement de scribes, de copistes ; aussi ne peut-on s’étonner, tout en les déplorant, des pertes que l’art grec subit en cette circonstance, en fait d’œuvres de bronze surtout, car le marbre n’était pour ces ®poliateurs qu'une matière inprte. Les recherches qu’ont publiées Heyne et Harris {Mémoires de la Société royale de Goettingue, t. XI et XII, et Recherches philologiques, chap. V, p. 311 et 312) sur les monumens de Constantinople, divisés en prisca artis opéra et en travaux contemporains des empereurs de Byzance, peuvent donner la mesure de ces pertes, si peu compensées par la valeur du métal que les Latins convertirent en monnaie. On cite surtout le groupe de Vénus et de Paris de la place de Constantin ; la statue de J unon, provenant de Samos, dont huit bœufs attelés purent à peine transporter la tête brisée au palais de Bucoleon ; V obélisque carré, couvert de bas-reliefs et que surmontait une statue désignée sous le nom de suivante du vent ; le Bellérophon (ou statue de Théodose) de la place du Mont-Taurus ; une statue colossale d’Ilercule attribuée à Lysippe, sur la place de l’IIippodrome; l’âne et son conducteur, monument inspiré à Auguste par le souvenir d'un présage sur sa victoire d’Actium ; la louve allaitant Romulus, décrite par Virgile (Enéide , 1. VII 1 1 ; le crocodile; l'homme combattant le lion; l’éléphant; l’antique Sylla ; les conducteurs des chars , et l'admirable statue d'Hélène (voir dans la Bibliothèque des croisades , t. II, Extraits de Nicélas). On conçoit dès lors :

« Comment en un plomb vil l’or a pu se changer».

' Impie sans doute par le fait du schisme même que le pape s’efforça de combattre pendant dix ans (1198-1206) par les armes spirituelles ; mais plus impie encore, quand le sang d’un martyr, Pierre de Castelnau, légat du pape (janvier 1208), eut donné le signal d’atr ices représailles. Cette atteinte directe à l’inviolabilité pontificale, ce crime perpétré par un gentilhomme de Raymond, comte de Toulouse, à la suite d’une scène violente qui eut lieu à Saint-Gilles, entre le légat et le comte, accumula d’abord sur ce dernier toutes les foudres vengeresses de Rome, et celles plus actives encore delà France qui, répondant à l’appel d’innocent, se croisa presqu’entière contre le malheureux Raymond, proposant, mais vainement, de démontrer son innocence, et qui futcontraintpour la prouver de se soumettre à un honteux supplice. Traîné nu, une élole au cou, par le légat Milon, qui le flagellait en même temps, des degrés extérieurs de ce portail somptueux que nous

ARCHITECTURE

expié des torts d’autant plus déplorables, qu alors le midi de la France, théâtre de ces scènes d’exlermination , bien plus civilisé que nos autres provinces, grâce au culte des muses et à ce gai savoir qui confondait les rangs et ennoblissait les plus humbles, semblait par cette floraison promettre de beaux fruits précoces, dont ces calamités desséchèrent les germes. Ce qu’on doit pourtant remarquer , c’est que notre grand roi demeura presque étranger à cette tache de son règne, puisque, sommé par le légat Milon de prendre part à la croisade, il s’en abstint pour lui et pour son fils, en prétextant des embarras que lui donnait alors le triomphe d’Othon , par suite de la mort de Philippe de Souabe(juin 1208), et l’attitude menaçante du neveu de ce prince, le roi Jean, par l’espoir qu’il fondait sur ce triomphe même.

Ce fut sans doute autant à ces soucis et à la prévision de l’orage qui éclata quelques années plus tard dans les champs de Bovines, qu’ au besoin d’élargir, comme nous l’avons dit , la lice où se pres-

avons souvent cité, dans l’intérieur de l'église de Saint-Gilles, il dut jurer soumission à l'église et se croiser lui-même, au risque de voir ravager ses états, contre ceui qu’il avait jusque-là refusé de combattre, et sur lesquels se dirigea dès lors l’irritation des croisés. Leur début fut affreux ; la ville de Béziers , dont le neveu de Raymond était vicomte , subit leur premier choc. Le massacre des habitans, au nombre, dit-on, de soixante mille, dont sept mille furent égorgés dans la seule église de la Madeleine, et l’incendie de la ville réduite en un monceau de cendres, ne firent qu’irriter leurrage, dont Carcassonne aussi eût subi la fureur, si, grâce à l’énergique défense du même vicomte de Béziers, la population, éclairée sur son sort par la déloyauté dont usa le légat envers ce noble parlementaire, n’eût abandonné ses foyers pour fuir une mort trop certaine. Cinq cents prisonni rs, livrés aux flammes comme hérétiques, furent le seul trophée de ce siège. Cependant l’austère Simon de Montfort, récemment arrivé de Constantinople et de Palestine, ayant accepté la mission, que nul n’aurait su mieux remplir, de parvenir, par toutes voies, à l’extirpation de l’hérésie et à l’occupation du comté de Toulouse nonobstant tous accords conclus avec Raymond, à qui le légat imposait de se retirer en Terre-Sainte, un nouvel incendie s'alluma (1210), qui transforma cette belle contrée en ruines ; et, durant cinq années encore, ce ne fut que journées de sang et de pillages auxquelles mit un premier terme la mort du roi d’Aragon, Pierre, qui prit les armes pour Raymond et tomba percé de mille coups dans la bataille de Muret (12 septembre 1214), lorsque pouvant s’échapper à la faveur du déguisement qu’il portait, mais entendant un chevalier français, qui venait de désarçonner celui qui portait ses insignes, s’écrier : Ce n’est pas le roi ; il poussa son cri d’armes : Aragon, et se Gt connaître par sa valeur :

« Aptabat, cui rex damans : Rex, inquit, ego sum. »

Phu.ippidoj, lib, VH.

ARCHITECTURE

saient les champions de l’étude qu’appelaient de toutes parts, dans sa ville des lettres par excellence , les encouragemens littéraires de Philippe- Auguste , qu’on dut attribuer la résolution de ce prince , exécutée en 1 2 1 1 , d’étendre et de fortifier Paris sur son versant méridional, au moyen d’une nouvelle enceinte, qui comprenait dans son enclave plusieurs lieux affectés déjà aux joûtes de la scholastique résolution qui correspond avec ce que nous avons dit de l’abandon fait par ce roi, moyennant douze deniers parisis, à son chambellan Henri , du Palais Romain, dit des Thermes , qui, dès longtemps délaissé , se trouva réduit à ses bâtimens par cette disposition même, qui devait transformer en habitations ses vastes dépendances demeurées en culture , sous le nom de clos de T Arx ou de Lias.

Les craintes qu’avait données à Philippe- Auguste le triomphe de l’anti-César Othon, désormais devenu incontesté par la mort de son compétiteur, ne tardèrent pas à se réaliser ; car à peine ce prince eutil ceint la couronne impériale que son ambition ne connut plus de

• C'est en traitant de l’année 1208 que Rigord dit : « In diebus illis studium littera- » rum florebat Parisius, nec legimus tantam aliquando fuisse scholarium frequenliam » Athenis vel Ægypli, vel in qualibet parte mundi, quanta locum prœdictum studendi » gratia incolebat. Quod non solum fiebat propter loci illius admirabilem amœnita- » tem et bonorum omnium super abundantium affluentiam ; sed etiam propter liber- » tatem, et specialem prœrogativam defensionis, quam Philippus rex et pater ejus » ante ipsum ipsis scholaribus impendebant ». On conçoit que cette affluence si bien constatée, base constitutive de notre université et d’enseignemens publics qui, par les écoles de Saint-Victor, de Sainte-Geneviève, etc., avaient déjà pris possession depuis longtemps de ce quartier peu habité, très favorable par conséquent aux ébats scliolaires, ait déterminé ce prince à tracer sa nouvelle enceinte ; mais le double but résulte des tours inexpugnables dont il la flanqua, en prescrivant que les constructions affectées pour la plupart aux écoles vinssent en remplir le vide, depuis les murs jusqu’à la Seine : « et posses- » sores agrorum et vinearum compellens, in terras illas et vineas ad œdificandum in » eis novas domos habitatoribus locarent, vel ipsimet novas ibidem domos constitue- » rent, ut tota civitas usque ad muros plena domibus vider et ur » ( ibid ., p. 52). Rigord ajoute avec raison, comme un exemple rare de justice et de libéralité royale, que dans ceg grands travaux ce prince indemnisa de son épargne tous ceux aux intérêts desquels ils auraient pu porter atteinte « damna sua quœ per hoc homines incurrebant , de fisco » proprio compensabat ». On peut voir encore de belles traces de la construction de cette enceinte, qui a été bien agrandie depuis le XIIIe siècle, des fenêtres des bâtimens du collège de Saint-Louis donnant sur le revers de ceux de la rue dite des Fossés-Monsieur le-Prince.

AP.CHITECTUBE.

bornes et se tourna meme contre son protecteur Innocent III , auquel il refusa la possession de la Toscane et autres domaines dépendans de la succession toujours litigieuse de la comtesse Mathilde, en même temps qu’il voulut enlever la Pouille au jeune Frédéric, roi de Sicile, dont le pape avait la tutelle, qu’il exerçait , comme on peut croire, plus dans ses propres intérêts que dans ceux de ce royaume 1 . Othon d’ailleurs ne rêvait que conquêtes, et, de concert avec son neveu , le roi Jean , il voyait déjà dans la France une proie facile à saisir - mais peu s’en fallut qu’à son tour ce dernier n’ait été réduit à défendre sa propre couronne 2. Innocent III , déjà depuis long-

• L’impératriceConstance en mourant (novembre 1198) avait confié au pape Innocent Ht la tutelle de son jeune fils Frédéric, que les Siciliens, délivrés d’IIenri VI et en haine du joug allemand, avaient proclamé roi. Ce pape n’avait pas attendu ce témoignage de confiance pour tirer parti de sa position ; mais après avoir vainement tenté, dit Muralori, de détruire ce royaume « ubbattere quella monarchia », il se borna à y rétablir l’influence pontificale par l'envoi d’un légat, le cardinal d’Ostie. Les prétentions qu’Otlion voulut exercer sur la Sicile, en 1209, doublèrent la sollicitude du pape pour son pupille, auquel il fit alors épouser en grande pompe, à Païenne, Constance, fille du roi d’Aragon. On voit combien déjà ce royaume, ainsi soumis, quoiqu’indirectement, à l’autorité pontificale, était déchu du rang où l’avaient placé la valeur et l’administration indépendante des rois normands. Dès l’année suivante (1210), Othon, n’écoutant que son ambition et sa haine contre un prince gibelin, dans lequel il voyait d'ailleurs un compétiteur à l’empire,' lui déclara la guerre et envahit ses états en deçà du Phare (Rigord, de gest. Philip, reg. franc.). C’est à celle occasion qu’innocent se décida à frapper d’anathème cet empereur qu’il avait récemment couronné. Déjà maître de la Pouille , de la terre de Labour et d’une forte partie de la Calabre, Othon se préparait à passer en Sicile (1211), où des intelligences pratiquées de longue main semblaient lui garantir le même succès, lorsque «il non dormigliuso papa Innocenzo » fit jouer une mine, selon l’expression de IRuratori , dont l’explosion non prévue changea ce projet de conquête. L’élection, concertée par l’intervention de ses légats, de Frédéric II au rang de roi des Romains, en remplacement d'Othon, déchu de cette dignité par la sentence d’excommunication, dut décider ce dernier prince à pourvoir, avant tout, à la conservation de sa couronne, en regagnant la Germanie, où le désir de se venger de notre roi, Philippe-Auguste, complice, sur ce point, des manœuvres d’innocent III, l’entraîna à prendre parti pour le comte de Flandre. Battu dans las champs de Bouvines, il mourut de maladie (mai 1218) dans son château de Ilartsbourg.

Ce prince n’ayant pas abordé la Sicile, on ne peut expliquer ce que nous avons dit de la robe d’honneur que lui offrirent les Sarrasins pour se le rendre favorable, que par les secrètes menées pratiquées par Othon dans ce royaume, où l’on conçoit que les Sarrasins surtout, dans leurs calculs religieux, étaient mieux disposés pour un prince allemand même, que pour un roi soumis à la tutelle d’un pape comme Innocent III.

a Telle était l’extrémité à laquelle des défaites, qu’il ne pouvait imputer qu’à sa lâcheté,

2 fi

t. IV.

A r.CHITEOTt RE.

temps en différend avec le roi anglais pour la nomination d’un archevêque de Cantorbéry, revendiquée par ce pontife , irrité d’ailleurs de l’ingratitude d’Othon, qui ne pouvait , il est vrai , concilier les intérêts si opposés de l’empire et du saint-siège , frappa presque à la fois deux coups de sa puissance, en excommuniant Othon, à qui le parti gibelin , d’accord cette fois avec Rome et appuyé par Philippe-Auguste , substitua comme empereur le jeune Frédéric II , et en mettant en interdit l’Angleterre, dont il transmit la souveraineté à Philippe-Auguste -, mais ce dernier moyen n’était qu’une ruse pontificale, car lorsque notre roi, à la tête de son armée , allait envahir l’Angleterre , dont la haine portée à Jean eût facilité la conquête ', des légats de la cour de Rome se trouvèrent à point qui, munis d’un traité favorable au saint-siège , obtinrent de ce roi tremblant les plus fortes et les plus humiliantes concessions 2. Philippe- Auguste, alors en armes, eût pu poursuivre son dessein -, mais l’appui sur lequel il avait dû compter lui manquant toul-à-coup par la rétractation du pape , il ne songea qu’à décharger son ire sur un de

et l’animosité de Rome, qu’il avait encourue parles spoliations du clergé et en faisant mourir de faim l’archidiacre de Norwich sous une chape de plomb, avaient réduit le roi Jean, qu'il s’ingéra de faire alliance avec les musulmans, et dépêcha dans ce but au chef des Almohades, roi d'Afrique, de Maroc et d’Espagne, qu’on nommait Miramumelin Mathieu Paris, an 1213, t. II, p, 485), [tour lui offrir de « renoncer à la loi chrétienne qu’il regar- » dait comme absurde, et de tenir son royaume comme tributaire de ce Soudan » ; mais ici encore Jean ne recueillit que refus et mépris, et ce fut le disciple de Mahomet qui donna au prince chrétien une leçon de devoirs religieux.

> ltigord explique ainsi les causes de l’excommunication de Jean : « Eo quod Stepha- » num sanctæ opinionis virum Cantuarienscm archipræmlem a summo pontifice consecra- » tum, ad suam cathedram accedere non sinebat , imô omnes episcopos a regno suo » ejecerat, et omnes res ecclesiarum et clericorum , etc.... bénéficia fisco applicuerat, et » in usus proprios converterat jam per septennium ». Et il ajoute : « Idem aulem sanctus » archipræsul et alii episcopi a Philippo rege Iiberaliter recepti in regno Franciæ exula- » bant ». Cette sorte de schisme, qui rappelait celui soulevé par Thomas Becket , ne pouvait que procurer de nombreux partisans eu Angleterre à Philippe-Auguste , bien mieux en mesure que ne l’avait été son père de tirer parti de semblables dispositions.

2 Jean, placé dans les mêmes conditions où s’était trouvé son père après le meurtre de Becket, renouvela l’hommage au sainl-siége de ses royaumes d’Angleterre et d’Irlande, et ajouta à l'hommage féodal dont il prononça la formule, agenouillé aux pieds du légat, celui d’un tribut annuel de mille marcs sterling. Le mépris de l’argent qu’affecta le légat, en foulant aux pieds ce tribut, n’influa pas sur son encaissement.

ARCHÎTECTTRF.

ses barons , Ferrand, comte de Flandre, qui avait nettement refusé son concours dans l'expédition projetée ». C’était d’ailleurs l’occasion de s’indemniser largement des premiers frais de la guerre , la riche Flandre offrant sous ce rapport les plus séduisantes ressources. La campagne s’ouvrit sur mer par la prise de Gravelines, et déjà Ypres , Cassel et Bruges avaient, en livrant des otages, facilité les approches de Gand, quand Philippe-Auguste eut avis d’un échec subi par sa flotte 1 2 3. Pressé de congédier ses troupes, dont le temps de service , toujours très borné alors (ordinairement quarante jours), était sur le point d’expirer, il regagna la France, non sans avoir tiré quelques fruits de cette campagne (12 1 3) par les tributs que payèrent les Gantois eux-mêmes, et par les gages qu’il acquit, en laissant garnison dans quelques villes fortes, Lille, Douai, Courtrai , Oudenarde. Cette demi-mesure irrita l’orgueil de ces populations incomplètement soumises ,et leur rébellion, que seconda leur comte, Ferrand, qui s était retiré sur l’Escaut, vint donner ouverture à une nouvelle campagne. Celle-ci fut décisive, Ferrand n’avait que trop bien vu qu’il 11e pouvait compter sur ses seules ressources pour lutter

1 « Solus cornes Flandrien Ferrandas suum régi negavit auxilium, etc. » (Rigord

ibid., p. 53).

3 Les équipages de notre tlotte furent séduits par l’appât du pillage du riche port de Dam, entrepôt de richesses dont nous croyons devoir donner un aperçu pour prouver quelle était dès lors l’importance de nos relations commerciales :

» Hic Savaricus opes cuncti» è parlibus orbis » Navigio adveclus supra spem reperit omnem,

» lufecti argenti massas, rubeique metalli ;

» Stamina Phoenicnm, sérum, cicladumque labores,

» Et qua3 hùc mittil vatias Hungaria pelles,

» Granaque vera quibus gaudet squalata rubere,

« Cum ratibus vino plenis, Vasconia quale » Vel Rupella parit, cum ferro curoque metallis,

» Cum pannis rebusque aliis, quas Anglia, vel quas » Flaudria contulerat, illue miUanlur, ut inde ». lu varias partes mundi dominisque reportent u Lucra sui», quibus est spes semper mixta timori. »

Puimppidos, lib. x. — II)., p. 206.

Une flotte anglaise, survenue sur ces entrefaites, s’empara d’un grand nombre de bâtimens, et réduisit les Français à détruire le reste pou; éviter qu’ils ne tombassent au pouvoir de l’ennemi.

ki\\

IRCHITECTEF, E.

contre notre roi. Grâce àd’ardens auxiliaires, les comtes de Boulogne et de Salisbury, et à l’or des Anglais qui ne lui fit défaut, il obtint qu’Othon en personne, alors en butte à la nouvelle compétition de Frédéric II , et d’autant plus désireux sans doute d'affermir son pouvoir par quelque coup d'éclat , vînt à la tête d’une armée partager la gloire d'un plan dont le but était de conquérir la France, en l’attaquant par le Hainaut , tandis que le roi Jean , débarquant en Poitou], récupérerait ses domaines. En effet, déjà ce dernier, venu par la Rochelle, s’était, grâce à des défections, remis en possession déplacés importantes, lorsque, près d'en veniraux mains avec l’armée de Louis de France (le fils et successeur de Philippe-Auguste) qui, dans le sentiment de son infériorité, se disposait à la retraite, Jean lâcha pied et, repassant la Loire au lieu dit la Pioche- aux-Moines, livra sans défense à Louis jusqu’à son attirail de guerre et ses propres bagues « omnibus pctrariis , manganellis , papilionibus , et aliis belli usten silibus d unis si s, et prcedœ expositis, etc . » , pour aller s’enfermer dans la ville de Parthenai, puis gagner en paix son royaume. La lutte s’engagea de toute autre façon sur le point où Philippe-Auguste alla planter ses tentes. Parti de Péronne à la tête d’une armée où l’accord des barons et l’aide des communes rappelait l’élan national manifesté sous Louis-le-Gros , lors de la démonstration offensive d’Henri Y, c’est en attaquant l’ennemi qu’il répondit à ses menaces -, et lorsqu’après avoir exercé sa vengeance sur les états du comte Ferrand, il vint asseoir son camp sous les remparts de Tournai , l’occasion s’offrit bientôt d’assurer par un seul combat tout le succès de la campagne. Othon, campé à Valenciennes, s’était approché de Tournai et manœuvrait contre l’armée du roi qui, cédant aux conseils de ses barons « proposait rcx invadere illos , sed dissuaserunt » barones » opérait sa retraite en bon ordre, vers la ville de Lille « ubi proposuerat quiescerc cum suo cxcrcitu nocte ilia ». Mais à quoi tient le destin des empires! Tandis que s’effectuait ce mouvement pacifique, l’évêque de Senlis , Guérin , chevauchant à l’aventure avec le comte de Melun , découvrit les bataillons d’Othon, et vint dire au roi en toute hâte : « Quod viderai equos militwn copertos , et » satellites pedites proccdcntes , quod erat evidentissimum futurœ pugnæ » signum. » Le premier mouvement du roi fut d’ordonner qu’on attendît l’attaque « j assit acies stare » \ mais les barons , consultés

ARCHITECTURE

Mo

de nouveau , furent d avis de poursuivre la marche <c qui non mul - » tuin suadebant pugnanduni esse, sed potius procedendum. » Il fallut pourtant s’arrêter, car bientôt la nouvelle vint que les troupes d’Othon avaient atteint les nôtres, et que le comte de Melun se trouvait en très grand péril. Notre armée traversait alors le pont dit de Bovines « Bovinum nomine » et le roi , profitant de ce retardement, avait quitté ses armes « et itinere fatigatus ibidem sub umbra » cujusdam fraxini juxla quamdam ecclesiam in honore beati Pétri » fundatam modicè quieti vacarel ». Cette alerte eut bientôt dissipé ses fatigues ; et la manière dont Rigord , d’accord avec les autres chroniqueurs , nous peint les dispositions et la sérénité d’âme de ce prince à cet avis qui le prenait au dépourvu, suffiraient pour prouver , si quarante-cinq ans de combats ne témoignaient de son courage, combien l’histoire raisonnée est sujette à faillir pour chercher à tous prix de subtiles déductions dans des faits sans valeur aucune, comme a fait M. Michelet (t. II, p. 089), en prenant texte de la maladie que fit à quatorze ans le jeune Philippe, au retour d’une chasse, pour dire que le roi, « plus pacifique que guerrier, et que la » Philippide et les romans ont transfiguré en héros de chevalerie, fut » malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une forêt. » « Qjuo » audito rex, dit le chronographe, intravit ecclesiam et breviter orans » ad Dominion , egressus iterum arma induitur , et alacri vullu, nec » minore lœlitiâ quam si ad nuptias vocaretur , equum insistit. » Ce sont là des dehors que l’on ne se fait pas au moment d’une crise, et dont le sentiment ne peut être douteux, lorsque l’effet répond aux apparences. Aux cris « arma, arma viril » la contremarche fut si prompte, que le roi n’attendit pas que l’étendard de Saint-Denis « quod omnes prœcederc in bclla debebat » eût repassé le pont pour commencer l’attaque « immo rex cursu rapido revertitur, et ponit se » in prima f conte belli, ubi nullus inter ipsum et hostes eminebat ». Nouveau tribut de valeur personnelle payé par ce grand roi dans une si grave occurrence 1 Ici nous pouvons renvoyer au récit , à la fois poétique et historique, que fait de cette journée, si célèbre dans nos annales , le chapelain du roi, Guillaume le Breton ( Phtlippidos , lib. X), demeuré pendant le combat à peu de distance du prince, chantant des psaumes à la gloire de Dieu, et contemplant les faits

VRCHITECTUKE.

pour les décrire. Nous nous bornons à citer la conclusion de son sommaire :

« Rex cadit, Otho fugit, Francis Victoria cedil,

» Rolonius capitur, post oranes denirpie victus ' )>.

Une telle victoire , et la honteuse défection du roi Jean en présence d’une armée en retraite , devaient assurer pour longtemps le repos de la France -, aussi vit-on nos populations célébrer digne-

1 Philippe-Auguste fut en effet renversé de cheval et ne dut la vie qu'à l’impénétrabilité de son aripure , mais il retourna au combat. Othon, aux prises avec Guillaume Desbarres, ce chevalier français redoutable même à Richard-Cœur-de-Lion, subit le même sort; mais profita du nouveau dextrier qu'on lui procura, pour prendre la fuite, abandonnant son étendard, un aigle tenant un dragon et l'espèce de Carrocio qu’il avait emprunté à la stratégie lombarde :

et Erigit iu carro paluni, paloque draconeni » Implicat, ut possit procul hinc atque inde videri,

» llauriat et ventos cauda tumefactus et alis,

» Dentibus horresceris rictusque patentis liiatu.

» Queni super aurata volucer Jovis imminet ala,

» Tola superficies cujus nitet aurea solis » Æmula, quo jactat plus se splelidoris liabere. »

Philippidos, hb. xi.

Cet étalage impérial dut baisser pavilion devant notre simple oriflamme :

« Vexillum simplex cendaco simplice lextum » Splendoiis tubei lelbania qu aliter ut i » Ecclesiana solet cortis ex more diebus. »

(Ibid.)

Quant aux prisonniers et aux vaincus , si le comte Renaud de Boulogne mérita cette mention spéciale par son héroïque défense, on doit penser que la capture la plus importante pour Philippe-Auguste fut celle du comte de Flandre, Ferrand, auquel il fit, comme nous l'avons dit, expier longuement son refus de concours et les soins de cette campagne. Ici se produisit un des hauts faits les plus marquans de cet évêque de Beauvais, Philippe de Dreux, frère du comte de ce nom, qui , pour ne pas enfreindre les canons en versant le sang dont l'église a horreur, assommait l’ennemi avec sa masse d’armes. S'attaquant au général anglais, comte de Saiisbury , il le terrassa d'un seul coup et multiplia cette prouesse en tonie sûreté de conscience , attendu , dit le poète armoricain, que s'il est défendu aux prêtres de porter des armes,

» Non tamen est vetitum defeude) e seque suosque (lum non excedul positos delensiu fines.

(Ibid. , p. a 37 .)

(RCH ITlîCTtfSE'

ment ces succès, en T honneur desquels notre roi fonda, selon l’usage, une abbaye de la F ictoire (près de Senlis ). Après le parcours triomphal de la France par l’armée victorieuse, aux accords des chants de l’église et des ménestrels, au bruit des cloches et carillons, aux acclamations de la multitude , pour laquelle le malheur des captifs ne fut pas toujours chose sacrée , vint la turbulente expression de l’ivresse parisienne , manifestée surtout par les jeunes hôtes de Philippe-Auguste , ces innombrables écoliers , auxquels il suffisait d’ailleurs , alors comme aujourd’hui , d’offrir une occasion de fêtes, et qui, la semaine durant, célébrèrent nuit et jour le triomphe du prince. La bourgeoisie aussi prit sa part à cette liesse , d’autant plus vive pour cet ordre , presque toujours étranger jusqu’alors au résultat de nos campagnes , qu’ici surtout ce fut à son concours que la France dut son salut -, aussi les fiers barons jugèrent-ils bientôt que le sceptre féodal tendait à se briser dans leurs mains , et participèrent-ils moins à cette commune allégresse. Pour ne pas les soumettre à de nouvelles épreuves , et pour jouir d’un repos dont l’âge lui laissait sentir le besoin , Philippe-Auguste, au lieu d’affranchir, comme il eût pu facilement le faire , la Saintonge et le Poitou de la domination de Jean , lui vendit chèrement une trêve de cinq années, en mariant son second fils , Philippe , à la fille du comte de Boulogne, relégué dans la tour de Péronne -, notre roi assura à sa famille la possession de ce comté; quant à celui de Flandre, il fut laissé, sous de dures conditions , à Jeanne , épouse de Ferrand , qui loin , comme nous l'avons dit . de souscrire aux ordres de Philippe-Auguste, et d'arracher le comte son époux, en payant sa rançon, aux fers qui 1 accablaient dans la Tour du Louvre, trouva, en l'y laissant, double profit à faire.

Certain d’avoir rempli sa tâche, Philippe- Auguste eût dès lors vu finir dans la paix les années ([ue le ciel lui réservait encore , sans un évènement fortuit qui, tout en promettant de mettre le comble à sa gloire, lui suscita quelques c.uisans soucis. Déjà depuis longtemps, la haine et le mépris étaient les seuls apanages de Jean-sans- Terre , lorsqu’au retour de la campagne de la Roche-aux- Moines , les barons anglais , honteux de subir un tel joug , voulurent à leur tour eu imposer un à ce prince, impuissant pour le bien , trop [laissant pour le mal. Le souvenir des concessions auxquelles s’était sou-

AKCH 1TECTCKK.

Page 1