ARCHITECTURE OGIVALE
Lorsqu’après des recherches longtemps approfondies, un archéologue aussi versé que l’est, en cette matière surtout, M. de Caumont, se résume en disant (< Cours d’antiquités monumentales , 4e partie pages 4a et 2o5) : « que les véritables causes de cette révolution ne » sont pas encore démontrées , et que V origine du style ogival est gran- » dement problèmatique encore » il nous siérait mal sans doute de donner le fruit de nos études plus historiques qu’archéologiques, et l’expression de nos convictions personnelles comme des démonstrations : aussi n’est-ce qu’avec beaucoup de réserve que nous avons procédé et que nous procédons encore dans l’investigation de ces sources à la recherche desquelles tant d’autres plus savans ont consacré leurs veilles ou précipité leurs pas, pour arriver souvent à des buts opposés.
Gomment ne pas craindre en effet d’aborder, sous une couleur nouvelle, avec la seule égide de l’argumentation et des déductions historiques, une lice où nous allons trouver, cuirassés de la double armure de la science et du système , des champions des croisades tels que Wittington , son éditeur lord Aberdeen, leur savant compatriote M. Gaüy-Knigt , etc.-, des tenans pour les Maures comme MM. Haggit , Sulzer ( Théorie générale des beaux-arts ), et autres-, des poursuivans défendeurs des grâces innées de l’ogive fortuitement révélées, selon Milner et Bentham , par l’effet du croisement des arcs circulaires, et selon Hall ( Mémoires de la société cl’ Edimbourg') et l’évêque Warburton ( Notes sur Pope), par la courbe aiguë que décrivent les coupoles de nos forêts-, des hèraults de la nationalité tudesque comme le monographe de la cathédrale de Cologne , M. Boisserèe (de Stutgard), le chevalier W iebmg (de Munich), etc., et même de la provenance britannique 1 -, et enfin des juges du
■ Ce n’est que par un sentiment patriotique plus louable qu éclairé, que quelques écrivains anglais, tels que Milner, revendiquent pour leur pays ce patrimoine en déshérence. Bornons-nous à opposer à leurs prétentions les citations suivantes : Hallam , dans son Histoire du Moyen-Age (t. IV, p. 228), dit expressément : «La nef delà cathédrale de « Cantorbcry , élevée vers 11*0, par un architecte français (Guillaume de Sens , et 1 église
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camp comme nos savans d’Agincourt, Quatremère de Quincy et autres puritains animés d’un noble mépris pour cette gothique formule , funeste aberration, aux yeux des chefs de leur école, si longtemps arbitres du goût , et qui, trop entichés d’un autre art, et ne pouvant comprendre , encore moins atteindre, une sublimité toute d’inspiration, s"1 en vengèrent par en médire?
Telles sont cependant les inductions tirées par nous de cette divergence même et du besoin d’y mettre un terme , que nous n’avons pas cru devoir reculer devant la lourde tâche d’intervenir dans ce conflit. Déjà, le soin que nous avons pris de signaler les incessans rapports existans depuis le milieu du XIe siècle entre nos grands abbés normands, fondateurs, constructeurs même de monastères , tels que Yves de B elles me , Robert de Grandmesnil et autres *, et
» du Temple, consacrée en 1183, sont en Angleterre les plus anciens édifices dans le » genre gothique. » Le savant explorateur de l’architecture Normande, de Neustrie, d’Angleterre, de Fouille et de Sicile , M. Gally-Knigt , prouve par d’autres faits «que » dans toutes les révolutions que l’architecture éprouva en Angleterre et en France , la » France eut toujours la priorité» (Bulletin Monumental, t. IV, p. 211); et l’architecte anglais, M. Ilope, tout en déclarant (t. I, p. 357) que l’opinion qui fait naître ce style en Angleterre , y est si générale , que ceux qui la contestent sont accusés de manquer de patriotisme, préfère s’exposer à cette imputation plutôt que de mentir à l’évidence. « La » France , dit-il, et surtout l'Allemagne, offrent sous ce rapport des exemples bien anté- » rieurs à ceux que peut citer l’Angleterre » (p. 359). Sa discussion sur le fond de la question est d’ailleurs très superficielle, en ce qu’au lieu de prendre cet art à ses premiers développemens , il chevauche humblement à la suite de Vasari en parlant du gotico ledesco , de la maniera tedesea, et en citant comme preuves de l’origine allemande du style ogival, Y église cl' Assise et même la cathédrale de Milan, qui n'ont rien de commun par leurs dates avec la première lloraison de cet art en France et surtout en Sicile.
■ Lorsqu’on 1053, l’évêque de Sécz, Yves de Rellesme, condamné par Léon IX à rebâtir sa cathédrale qu’il avait brûlée (voir t. II! , p. 279, note i), alla en Pouille , et de là à Constantinople voir ses cousins qui lui donnèrent de grandes richesses , et V empereur une partie du bois de la vraie croix, il n'est pas à présumer qu'il en ait rapporté en même temps des traditions du nouvel art chrétien de ce pays, qui ne dut y être pratiqué sous forme caractérisée que plus tard; puisque ce ne fut qu’en 1063 que l’abbé Robert de Grandmesnil , qui avait construit en 1059 la grande église d’Ouche « ingentem » basilicam insigni opéré, » à l’époque où s’élevaient la belle église de Sainte-Marie de Jumièges, les majestueux monastères de Caen, la cathédrale de Rouen, l’église à voûtes élevées de Saint-Georges de Bocherville , etc., quitta la Normandie, en bulle à une disgrâce, pour aller rejoindre la colonie italienne. Ce n’est qu’a cette dernière époque que Robert-Guiscard , revenu à des sentimens plus chrétiens que ceux manifestés par le pillage
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leurs compatriotes de Pouille et de Sicile, a pu faire entrevoir que de telles relations toujours continuées n’avaient pas dû, à notre avis, rester sans fruit pour la marche de l’art sous une influence réciproque : nos constructeurs normands, après avoir consacré leur science éprouvée à l’illustration chrétienne des nouveaux états de Robert Guiscard et de son frère, ayant dû, par contre-échange, importer en France, à leur retour 1 , le tribut des nouveaux erremens inspirés
du Mont-Cassin , mit à profit les talens et la haute pieté de ce noble transfuge son allié , comme beau-frère du comte Roger, en lui confiant le soin d’élever et de diriger trois monastères (ceux de Sainte-Euphémie, de la Trinité de Venosa, et celui de Saint-Michel à Melito) ; grand concours de travaux d'autant plus surprenant, qu’il est antérieur même à l’époque (1066) où l’abbé du Mont-Cassin , Didier, se trouvait , selon Léon d’Ostie , réduit à faire venir de loin ses ouvriers et ses artistes. En 107S , lorsque le comte Roger fonda dans la ville de Traîna, où il bâtit une église , le premier siège épiscopal de Sicile , il y assit ce même Robert, son beau-frère, nommé par les chroniques Robert-d’Evroult , qu’on voit en 1087, lors de la constitution de la hiérarchie religieuse de cette île, occuper le poste éminent d’évêque de Messine. Or, si l’on considère que ce fut dans cet intervalle que s’élevèrent des églises dans la construction primitive desquelles l’ogive est restée dominante, telles par exemple que San-Giovanni dei Leprosi, près dePalerme (bâtie vers 1072), San-Pietro la Bagnara, fondée en 1081, près de la même ville, comment douter que ce grand prélat n'ait été pour beaucoup dans le mélange des styles grec, sarrasin et normand qui constitua dès lors l’architecture religieuse de Sicile? et lorsque l’on a vu ce même Robert de Grandmesnil , rappelé de Pouille à Fécamp , en 1067 , pour y recevoir l’expression des regrets que lui témoigna, de son injuste disgrâce, le conquérant de l’Angleterre, comment ne pas admettre que de lui-mcmc ou par des mandataires affidés, par d’autres missionnaires de l’art, il n’ait pas pris à cœur d’initier sa patrie aux secrets ou du moins au sentiment de ce nouvel art.
> Ceci nous conduirait peut-être, à la rigueur, à prêter un certain appui à l'opinion, si vivement combattue, qu’a émise M. de Gerville sur l’âge reculé de certains édifices ogivaux de Normandie et de Bretagne, que la science analytique est venue rattacher aux périodes de l’art qu’accuse leur faciès , en dépit même des traditions écrites et du silence assez peu concevable des chroniques religieuses postérieures , sur des œuvres si remarquables. Mais ce n'est pas ici le lieu, puisqu’un autre champ nous est ouvert dans notre texte sur la cathédrale de Coutances (pl. n de la 10e série) , de réengager le débat sur la constitution plus ou moins tardive de ce bel édifice de style en pointe, comme des églises, à dates également contestées, de Mortain, de l’abbaye Blanche, etc. Que 1 on convienne seulement qu’avec des relations internationales aussi fréquentes , aussi continues même que celles pratiquées dans la deuxième moitié du Xle siècle et dans la première du XII? surtout , entre la colonie sicilienne et la mère-patrie , il ne peut tomber sous le sens que nos Normands, si grands exploitateurs de somptuosités religieuses de tous genres, si novateurs en fait de constructions, comme le proclame Guillaume de Malmesbury, pourl Angleterre même, n’aient pas au moins tenté d’implanter sur leur sol natif quelques essais du nou-
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par le style qu’ils adoptèrent dans ces localités mêmes1. Toutefois
veau style adopté par leurs compatriotes ; et que si quelques tentatives de ce genre durent être faites de bonne heure sur quelques points de noire France, ce dut être naturellement dans la patriede Tancrède de Hauteville (le Cotentin) , à laquelle appartiennent ces églises restées sans dates, pour glorifier d’autant l’illustration par les arts que les fils de ce banneret ajoutèrent bientôt à celle conquise par les armes. Qu’ ensuite ces essais, sans doute dépourvus d’une très marquante accentuation, car le style ogival ne prit jamais un grand développement en Sicile, aient laissé peu de traces ou aient même entièrement disparu, étouffés par les développemens que prit plus tard ce premier germe , c’est ce qu’il nous paraît encore inutile de contester ici pour ne pas ramener nos aperçus d’ensemble à une polémique de détails.
« Que ce fut affaire de goût ou spéculation politique, toujours est-il que les Normands, dès leur première main mise sur la capitale de la Sicile, île dont la population mi-partie grecque et sarrasine depuis deux siècles, avait droit à des ménagemens, admirent dans la contexture de leurs édifices religieux la combinaison bien distincte des traditions architecturales de ces deux peuples , l'ogive et la coupole. Ils les marièrent élégamment avec leurs erremens latins, la nef et la formule basilicale cruciforme , de manière à constituer autre chose que ces quelques types isolés d’arcs tiers-point , mêlés au roman, d'églises bâtardes du Saint- Sépulcre comme celles de Loches, de Charroux , etc., ou même de temples à coupoles qu’on peut trouver pour le même temps sur divers points de l’Allemagne ou de la France, vagues produits d’inspirations de pèlerins ou de circonstances fortuites, comme celle (la migration vénitienne de 978) à laquelle nous avons attribué nos pastiches du Périgord. Ce style, car c’en fut dès lors un véritable, qui ne varia pas dans ses bases sous la dynastie des Normands , comme l’a démontré M. Serra di Falco parles plans comparés de plus de quarante basiliques , fut, à n’en pas douter, le générateur des nouvelles combinaisons introduites à partir de la deuxième moitié du XIIe siècle, dans nos édifices religieux qui en admirent, en les modifiant selon notre rite plus exclusif, les principaux élémens, moins la splendide ornementation mosaïcale développée surtout sous le roi Roger, et que, à défaut de praticiens experts, vinrent remplacer chez nous les décorations et la sculpture polychromes (que M. de Caumont fait surtout remonter au XIIe siècle, — Cours d'Antiq., t. IV, p. 173) , les émaux et surtout les riches verrières à sujets qu’on ne trouve pas en Sicile, même aux dernières époques de la floraison de cet art français. Que l’on remarque à ce sujet que nos conquérons de Sicile se trouvèrent, sous ce rapport et par leur libre arbitre en matière religieuse, dans des conditions où n’aurait pu se placer aucun autre état de la chrétienté d’Europe, sans mettre le pouvoir aux prises avec l’autorité cléricale si jalouse de tous ses droits. D'ennemis acharnés des papes qui , dans le sort de Léon IX, encouru de nouveau plus tard par Innocent II , et dans le généreux asyle accordé à l’inflexible Hildebrand, purent juger de l’opportunité de certaines concessions envers de semblables voisins, les princes de Sicile n’étaient devenus, scion l’expression historique , les vrais boucliers du saint-siège contre les assauts continus des rois de Germanie et des papes, que sous une stipulation expresse, encore en vigueur aujourd'hui dans cette île, d’après la bulle d’Urbain II ( Malaterra , 1. iv, cap. 29), qui affranchissait leurs états de toute intervention pontificale et confiait le soin d’en diriger l’église aux princes mêmes honorés du titre de légats apostoliques héréditaires. On en voit encore les
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nous aurions encore hésité à nous prévaloir de cette idée, qui était nôtre depuis longtemps, pour rechercher dans cette voie l’infiltration de notre style ogival, sans l’espèce de concours que sont venues nous offrir deux publications postérieures, du moins pour nous, à l’éveil qui nous fut donné par ces rapprochemens historiques -, l’un est le grand ouvrage sur la Sicile publié dans ce royaume, en i838, par M. le duc Serra di Falco , et l’autre Y Excursion monumentale dans la même contrée, par M. Gally-Knigt, insérée au Bulletin monumental de la même année. Quoiqu’il n’existe aucun rapport
insignes dans la dalmatique qui recouvre les vêtemens royaux du roi Roger et de Guillaume II, dans les mosaïques de la Capella Palatina de Palerme, de l’église de l’Ammiraglio et de la cathédrale de Monreale.
On peut trouver encore d’autres preuves du soin que prirent nos Normands d’exercer cette investiture , de manière à calmer l’hostilité et même à se constituer l’appui du rite et du culte contraires à leur dogme, non-seulement dans les ménagemens dont usa le comte Roger lors de la constitution religieuse de la Sicile, en maintenant les évêques grecs sur leur siège et en rendant à l’archevêque de Palerme, Nicodème , sa cathédrale qui avait été convertie en mosquée, ce qui retarda longtemps la reconstruction de cet édifice due à l’anglais Walter-Offamilio 11169-1185); mais aussi dans l’inscription, au milieu du soffite de la chapelle royale et dans d’autres édifices , de légendes arabes, où les Sarrasins célébraient, dans le langage hyperbolique de l’Orient et dans les termes mêmes inscrits sur la robe d'honneur par eux offerte au roi Roger, lors de son avènement (dont nous parlerons sous 1132), les hautes vertus de leur vainqueur. Un autre témoignage de la tolérance religieuse de ces princes résulte de la forme entièrement grecque de l’église de Sainle- Marie-de-l’Ammiraglio (autrement dit de la Martorana ), bâtie à Palerme par le Grec Georges Antiochenus, premier gentilhomme de Sicile et célèbre amiral, dont les exploits menacèrent Manuel Comnène jusqu’au sein de sa capitale , et parvinrent à arracher à sa flotte notre roi Louis VII, dont une odieuse captivité allait encore accroître l’infortune, et de celle de l’église de San-Calaldo , construite aussi par un amiral Grec, Majone. Les Sarrasins aussi participaient aux honneurs de la cour de Sicile. L'emploi de chambellan du roi leur était spécialement dévolu , peut-être à une dure condition, si l’on en juge par la qualité négative d’eunuque qu’avait ce Gaieto Pietro qui, de chambellan de Guillaume Ier, devenu premier ministre de la régente Mathilde, suscita par ses exactions un soulèvement populaire qu’il sut mettre à profit pour fuir avec tous ses trésors, sur le rivage hospitalier pour lui de l'Afrique.
Ce qui expliquerait encore l’intérêt qu'avaient ces princes à flatter les Sarrasins , en paraissant les faire participer aux splendeurs du royaume, au moyen des emprunts faits à leur style de prédilection, c’est l’importance de cette population encore assez puissante près de deux siècles après la conquête, pour que Frédéric II, mort en 1243, ait pu en détacher vingt mille pour fonder, sous forme de colonie, à Nocera, enPouille, une sorte de poste avancé dont s’irrita l’orthodoxie et sans doute aussi la politique, toujours expectante, de Rome.
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entre les points de vue , ni même dans les conclusions de ces deux savans étrangers, des faits matériels quils constatent, sortent pour nous les témoignages dont nous nous appuyons ici.
Même en reportant à une époque postérieure à la construction , par Robert Guiscard , des cathédrales de Terracine et de Scilerne , les arcades ogivées qu’on y remarque encore, ce qui serait contraire , pour cette dernière église, au jugement habituellement bien sûr d’un de nos habiles experts1 •, et en accordant, ce qui ne nous est pas mieux démontré , que les Normands auraient, comme l’affirme M. Gally-Knigt, employé exclusivement le style circulaire dans les édifices, aujourd’hui presque en tièrement bouleversés % qu’ils
* Dans ses notes sur les monumens gothiques de quelques villes d'Italie, M. Jules Renouvier dit, en parlant des villes de la Calabre : « A Salerne, la seule que j’aie vue, la » cathédrale, bâtie par Robert Guiscard, a conservé quelques parties de sa construction » primitive; c’est d’abord un grand atrium à colonnes antiques, avec des arcades » d’un cintre un peu exhaussé, etc. A l’intérieur, ce sont des piliers carrés avec fûts » de face et sous-fûts, des arcs doubleaux et des nervures croisées, des arcades ogivées » et un triforium roman dont chaque travée forme un triple cintre portant sur deux » colonnettes isolées. » Cet ensemble de caractères architectoniques qu’on retrouve amalgamés dans les monumens de Sicile , confondrait donc l’assertion de M. Gally-Knigt , sur la séparation des styles continentaux et insulaires des monumens, dans des travaux poursuivis sous la même influence, et pourrait faire remonter l’emploi des arcades ogivées jusqu'aux premiers travaux de Robert de Grandmesnil en Pouille. Il en serait de même de l’opinion formelle qu’exprime le même savant anglais sur l'époque à laquelle remonterait seulement , selon lui , l’emploi des mosaïques dont on ne trouve aucunes traces dans l’ornementation des églises normandes d'Italie avant la conquête de la Sicile, et même dans le cours des quarante années suivantes » (p. 212), d’après la citation suivante de l’historien Fazelli : « Arcem ipsam ingredientibus sacellum musivo » a roberto guiscardo structum, Hierusalem nuncupalum a fronle occurrebat, quod » deformatum mea œtate ad profanum mutatum est usum » (décad. 1re, lib. viii) ; circonstances que semble appuyer d’ailleurs ce que nous avons dit des grands travaux en mosaïque exécutés au Mont-Cassin en 1066, et de l’école de cet art qu’établirent dans ce monastère si voisin de la Pouille les artistes grecs appelés par l’abbé Didier. Ces témoignages valent bien ceux d’un explorateur de décombres.
» D'affreuses convulsions terrestres, trop souvent renouvelées sur un sol miné par les communications souterraines de deux bouches d’enfer, en ont dénudé la surface. Si par exemple le tremblement de terre de 1169 a pu détruire de fond en comble la cathédrale de Catane, construite en 1092 par le comte Roger, on ne peut s’étonner que des édifices d’une moindre résistance, tels que l’abbaye de la Trinité et le monastère de Saintc-Euphémie de Melito, dus au talent architectural du célèbre Robert d'Èvroult, n'aient pas laissé même de traces pour asseoir quelque hypothèse sur leur mode de construction, lorsque
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construisirent) avant l’occupation entière de la Sicile, même dans une partie de cette île , à plus forte raison en Pouille et en Calabre, il nous est du moins concédé, par b aveu même du voyageur anglais, aussi loyal qu’exact dans toulesses remarques, qu’il existait en Sicile des églises chrétiennes de style ogival, près de trente années avant la fin du XIe siècle, comme avant la première époque où, selon l’opinion du même écrivain, « des croisés, des pèlerins et des captifs qui, dans le cours des guerres saintes, avaient séjourné plus ou moins longtemps sur le territoire sarrasin, auraient, à leur retour, rapporté dans leur patrie respective la forme nouvelle qui avait fait impression sur leurs esprits. » Or, ces deux propositions indivisibles, puisqu’elles émanent du même savant, n’auraient-ellcs pas dû conduire à une conclusion plus rationelle (qu’on nous passe le mot)? Non seulement dès l’occupation de Païenne par les Normands, en lO'ji, le territoire sarrasin de Sicile offraitsous ce rapport une mine bien plus riche qu’aucune contrée d’Orient, comme le prouvent la lettre du moine Théodose citée par M. Serra di Falco (p. 5o), et l’admiration exprimée par le comte Roger dans un de ses diplômes de ce temps : Quis enim visa castcllorum et civitatum eorum ampla et diffusa ruina, et palatiorum suorum studio mirabili compositorum ingenti destruclione percognita (Pirri, t. ier,p. 695) -, mais la forme nouvelle, dont tous ces palais portaient nécessairement l’empreinte conservée par les trois anciennes résidences sarrasines de la Ziza, de la Cuba et de Fuvara, devint bientôt après d’un effet bien plus inspirateur pour un observateur disposé à faire, à son retour, son profitde cette découverte, par* son application à l’architecture chrétienne , même dans les églises de San-Giovannidei leprosi, deSan-Pietro laBagnara 1
surtout ce dernier monument s’est abîmé dans ce sol dévorant où le remplace un lac fétide ; et lorsque, par suite de la dernière catastrophe de même nature, de 1783, le sarcophage du comte Roger, enterré à l'abbaye de la Sainte-Trinité, demeure vide et délaissé au milieu des vignes voisines de l’abbaye qu’il devait illustrer à jamais.
» L’inscription grecque qu’on lit encore sur la porte qui conduit à 1 atrium de cette église constate bien quelle fut érigée en 1081 (G859, 4e indiclion) aux frais d un habitant de Païenne, et par les soins du prêtre Nicolas , sous le règne du très splendide duc Robert et de sa femme Sikelgaita. La forme quadrilatérale de la partie qui subsiste de l’ancien édifice, semble indiquer qu’ici, comme pour l’église de Santa-Maria di 1 Avmvira- (jlio, la fondation fut faite par un grec, ce qui n’en a pas exclu les arcs aigus soutenus
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et autres élevées en grand nombre , sous la même influence græcosaracenico-normande , avant Fépoque où Ton suppose l’inspiration puisée en Orient. Il n’est pas besoin d’ajouter quen Sicile, bien mieux qu’en tout autre séjour occupé temporairement par nos frères, croisés, pèlerins ou captifs, toute facilité résultait pour l’étude approfondie de cette forme ou de toute autre, de l’entière sécurité dont jouit constamment cette île , dès que les Normands y régnèrent; et qu’à part l’intérêt de gloire qu’auraient pu avoir, plus que tous autres, leurs compatriotes voyageurs à rapporter cette formule comme hommage à la mère-patrie , des traditions d’un art nouveau dû à ses illustres enfans, l’affluence des étrangers, commerçans et artistes même du continent européen, appelés par diverses causes dans cette île célèbre rendue à la civilisation chrétienne après deux siècles d’esclavage , aurait suffi sans doute pour éveiller dans quelques esprits élevés, l'impression dont parle le savant anglais. Cette impression serait bien plus facile encore à expliquer dans ce sens, si l’on admettait avec lui qu’elle ne date que des croisades (ce que contredisent les accentuations éparses de cette forme dans plusieurs édifices, français même, antérieurs à ces expéditions), par l’itinéraire , même de nos guerriers français , flamands, et surtout normands de la première expédition , qui , sous le commandement N Hugues-le- Grand , frère de notre roi Philippe Ier, d’Eustache de Boulogne, frère de Godefroi, du comte de Flandres Robert, et de l’autre Robert , duc de Normandie , accompagnés de la suite de personnages marquans et instruits que comportait une telle réunion de princes, s’acheminèrent par l’Italie et vinrent, avant de gagner V Orient, passer leur hivernage près des Normands de Pouille et de Sicile, qui leur offrirent pour contingent des héros tels que Bohémond et Tan-
par quatre pilastres avec colonnes de marbre et chapiteaux corinthiens ; nouvelle constatation du bizarre amalgame de styles familiers aux architectes siciliens, et que nous retrouvons notamment dans Saint-Laurent de Gênes, comme dans nos églises de Saint-Gilles et de Saint-Trophime d’Arles, dont les portails surtout nous semblent être l’œuvre d’artistes de celte nation dirigés vers la France par des seigneurs ou prélats normands, et procédant, chemin faisant, à l’exercice de leur art, dans les villes de leurs relâches, comme Gênes, ou voisines, comme Saint-Gilles et Arles, du lieu de leur débarquement (Aigues-Mortes). C’est du moins de notre part une conjecture que viendront appuyer plus loin quelques aperçus archéologiques, et même une sorte de témoignage historique.
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crèclej puisque ce séjour prolongé, ce loisir que leur fit l’hiver, avant le premier embarquement d'une telle expédition, ne purent être mieux employés qu’à l’exploration des somptuosités de tous genres, grec ques, arabeset chrétiennesaccumuléesdèslorsdanslaSicile. Quoique les édifices religieux dont cette île se couvrit depuis l’an 1087, époque de l’organisation de son hiérarchie religieuse parle comte Roger, aient disparu pour la plupart, comme la cathédrale de Catane, sous l'action des convulsions terrestres, il en reste pourtant encore d’assez riches débris pour qu’on puisse juger que le roi Roger et ses fils, en constituant par leurs admirables fondations de Céfaliij de P etienne, de Messine, de Monreale, etc., le musée religieux, toujours si renommé, de Sicile, n’ont fait que suivre, en fait de constructions surtout, l’active et habile direction imprimée aux premiers et très nombreux travaux de même nature et de même style dus à leur illustre père et aïeul le grand comte Roger, qui , mort seulement en 1 ior, put faire lui-même à ses pieux et nobles hôtes de 1096, les honneurs de ses créations monumentales chrétiennes , brillant alors de tout leur éclat, et dont ces hauts seigneurs, presque tous fondateurs de nombreux monastères, auraient, bien vainement , cherché, pour leur étude, les analogues en Orient 1 .
1 Ce n’est pas que nous repoussions comme absurde l’idée de l’influence que purent exercer les croisades sur la marche progressive surtout de l’architecture nouvelle. Nous pensons, au contraire, que cette sorte d’émancipation de notre population ouvrière, artiste et monastique même, dut accélérer de beaucoup, et sous tous les rapports, le mouvement de notre civilisation, en ouvrant carrière au génie. L’effet tout extatique décrit par Foulques de Chartres, que produisit sur nos croisés le grand spectacle des merveilles que Byzance offrit à leurs yeux : «O quanta c évitas nobilis et décora! quoi monasteria, quoique palatia sunt in ea, opéré miro fabrefacla ! quot etiam in plateis vel in vicis opéra ad spec landum mirabilia !» ( Jlist . Hier os., lib. i , apud Duchcsne, t. IV, p. 821 et 822),’ suffirait seul pour témoigner des inspirations de tous genres que ses compagnons de conquête durent puiser dans le parcours de l’Orient. N’avons-nous pas d ailleurs encore sous les yeux, dans les riches débris de nos monumens de saint Louis, des fruits cueillis, dit-on, en Palestine par l’ingénieur Eudes de Montreuil et autres missionnaires de 1 art qui suivirent ce prince ou ses devanciers dans ces régions où les Latins, sous 1 impression alors récente des fondations du comte Roger, adoptèrent dès leur début (témoin le style des mausolées de Godefroi de Bouillon , de Baudoin, etc., etc.) le système qui nous occupe dans leurs constructions religieuses, auxquelles l’influence des Tancrède , des Bohemond et autres princes siciliens ne dut pas rester étrangère? Ce que nous tenons surtout à bien déterminer ici, c’est qu’à l’époque des croisades, la forme que M. Gally-Knigt et autres
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De ces déductions historiques que nous n opposons aux conclusions de M. Gally-Knigt que pour montrer leur désaccord avec les faits de son exorde, il ne résulte pas précisément pour nous que des éalises, à l’instar de celles de Sicile, se seraient élevées dès la deuxième moitié du XIe siècle, dans notre Normandie, comme l’ont écrit quelques savans, de manière à constituer l’emploi combiné de l’ogive longtemps avant l’époque qu’on s’accorde à assigner à son premier développement comme style -, cet aperçu tiendrait trop du système pour éveiller nos sympathies. Nous apprécions assez les obstacles divers que dut avoir à vaincre l’importation du nouveau style, pour croire à sa transplantation spontanée à l’époque surtout où le grand art roman brillait chez nous d’une splendeur nouvelle, et venait d’atteindre un degré qui contribua peut-être à précipiter sa chute, par son élévation même et par l’impossibilité de le franchir. Ce n’était plus le temps où, comme après l’an mil, tout était à créer pour réparer tardivement les désastres des hordes du Nord, ni l’époque où, bien délaissés , les monumens de Saint-Benoît d’Aniane ne pouvaient que gagner à leur métamorphose opérée par l’art prestigieux des Guillaume de Saint-Bénigne ou des Hervé de Tours. Dans sa progression ascendante , l’architecture monastique, parvenue à créer l’église de Cluny (en 1088) , redoutait d’autant moins la survenance d’une rivale, qu’œuvre de nos abbés, elle trouvait,, dans leur intérêt de gloire, cette garantie de durée qui fait qu’en Angleterre, par exemple, malgré l’internationalité normande, moins en contact, il est vrai, avec l’Italie, l’art apportépar Guillaume et consacré pari autorité de Lan franc , /’ abbé et architecte de Sciint-Êtienne de Caen , l'archevêque constructeur de la cathédrale de Cantorhéry , repoussa pendant plus d’un siècle les modifications adoptées avec tant d'ardeur dans les autres états de l’Europe.
En signalant ici l’erreur des écrivains qui nous reportent aux
supposent rapportée d’Orient, apparaissait depuis plus de trente ans dans une contrée plus voisine de notre occident et accessible à tous les européens, et qu’elle y figurait sous un aspect plus propre à faire bien comprendre son effet appliqué à notre architecture religieuse, que ne pouvait 1 être son emploi, moins encore comme soutènement que par applique, dans le revêtement des murailles des monumens sarrasins purs, comme à la Zi sa, à la Cuba et à Favara.
ABCH ITECTOUJi .
voyages armés d’Orient pour rencontrer la révélation fortuite de cette forme nouvelle, lorsque trente ans plus tôt, des milliers de Normands, Français et autres européens, avaient pu l’étudier à loisir en Sicile, sous son aspect natif, comme dans son appropriation aux édifices chrétiens, nous avons surtout pour objet de rendre dès à présent sensible la base des démonstrations qui suivront, sur ce que nous avons appelé la fécondation toute française de cette semence exotique importée de bonne heure dans notre duché normand, où durent poindre ses premiers germes .
Ce point de vue, qu’il ne faut pas confondre avec celui de M. de Gerville dont nous nous occuperons ailleurs , pour n’avoir pas été saisi, même par l’ardent propagateur des titres d’illustration de sa province, M. de Caumont, dont l’indécision nous étonne, n’a pu cependant échapper à la société archéologique qu’il dirige , comme va le prouver le passage suivant d’un discours prononcé par son président même et qui tendrait à rejeter le silence gardé, dans cette question d’origine, par les archéologues normands, sur la crainte , étrangère aux savans d’Italie, de se constituer avocats dans leur cause , scrupule généreux sans doute , mais qui devait fléchir devant l’intérêt de la science. Dans une séance publique de la société des antiquaires de Normandie, tenue à Caen le 19 juillet 1 83 1 , sou président, M. le comte de Beaurepaire, qui, plus que tout autre, avait pu étudier la provenance ogivale à ses sources, dans ses missions diplomatiques en Orient , s’exprimait en ces termes : « L' architecture » normande occupe un beau rang dans les fastes de l'art , car plus » qu’aucune des branches rivales qui florissaient à la même époque , » elle lie sa gloire à celle du GENRE qui a jeté tant d'éclat immédiatement » après , sous le nom de gothique. En effet , des archéologues étranj) gers, allemands surtout, se sont épuisés en conjectures et en supposi- )) tions pour représenter l’ogive comme formée pour la première fois clans » leur pays ; cependant ils ne présentent pas de monumens nationaux » ou le passage au gothique paraisse aussi naturel et aussi court que » dans nos constructions de style normand . Essayez d'inscrire une » ogive dans l arc exhaussé dune croisée d un temple normand, et vous » aurez un gothique plus formé et plus mûri (jue si vous aviez pratiqué » la même opération sur un autre mode d architecture cintrée. » Plus loin, en parlant « de plusieurs petys civilisés qui sc disputent l honneur
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)> d'avoir donné le jour au genre gothique , concours dans lequel , dit-il, » la Normandie se présente avec avantage » (après la Sicile toutefois), M. de Beaurepaire explique le mutisme volontaire de ses collègues , « s av ans trop consciencieux pour vouloir tirer des conclusions » dans une question nationale pour eux. »
Remarquons en même temps raccord de cette opinion avec celle exprimée , à près de 4oo lieues de distance, par un noble Sicilien fort étranger aux petits intérêts de localités que soulève cette question qu’il ne traite qu’incidemment dans ses rapports avec le caractère des anciens monumens de sa patrie : « V architettura greca del Basso « Impero , dit M. le duc Serra di Falco , congiunta All’occiden- » talé, seorgosi qui attemperata cl aW Arabica, ed assume un carattere » tutto suo proprio, etc., détermina un sistema di fabbricare CONSTAN- » temente osservato , per tutto il tempo nel quale l Normanni » ressero la Sicilia; c che vedesi prime ggiare su quello piu intralciato )> e contorto , che poscia prevalse in tutta Europa, ed al quale impro- « priamente fu dato il nome di GOTiCA architettura. » Plus loin (pages 5 i et 54) , M. Serra di Falco complète cet aperçu en reconnaissant, avec M. Hittorf {Arch. mod. de la Sicile, § xi), que l'ogive, inconnue des Normands qui venaient d’Oecident, fut ajustée par eux 5 leur système architectural : « Si vede apertamente che i nuovi coti- » quistatori si valsero de nostri artejîci e délia loro maniera » et que celte invention, due en Sicile aux conditions politiques et religieuses de ce pays , passant ensuite les mers « passando poscia al » di là de' mari , » devint plus tard le type de la nouvelle architecture sacrée : « Sin ora non conosciuta ne illustrata abbastanza. » Or à qui dut-il appartenir , si ce n’est aux inventeurs , d’en faire, d’en essayer du moins la première application dans leur mère-patrie?
C’est en nous appuyant sur de tels témoignages , si conformes d’ailleurs aux conséquences par nous tirées des documens historiques, plus durables que les traces architectoniques de ces premiers travaux, dénaturées par les reconstructions, que nous ne craindrons pas d’interpréter, dans le sens de ces opinions, des textes comme celui que nous allons citer, d’Orderic-Vital, qui ferait remonter, au plus tard, au commencement du XIIe siècle, l’application de ce style ou de quelque chose d’approchant , à notre architecture religieuse, sur un point alors très célèbre de la Normandie, Fécamp.
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Parlant des grands travaux exécutés à son église par Guillaume de Ros, mort en 1 107, troisième abbé de ce monastère qu’il dirigea pendant 27 ans, le moine d’Ouche, encore sous l’impression de leur effet, puisqu’il assista à l’intronisation du successeur de cet abbé , cite avec un pompeux éloge ce que Guillaume de Ros exécuta tant à Y extérieur qu’à 1 intérieur de cet édifice qui datait à peine d’un siècle, ayant été construit, comme nous l’avons dit (t. 111, p. 117 et 178) vers 990, sous le duc Richard, par les soins habiles du célèbre abbé de Saint-Bénigne de Dijon, autre Guillaume qui fut le premier abbé du même monastère de Fécamp. Orderic-Vital célèbre surtout comme étant d’une beauté remarquable le nouveau cancellwn du chœur -, et parle de l’agrandissement en longueur et en largeur de la nej , clans la partie où se trouvait l'oratoire de Saint-Fromont, et de la reconstruction de la chapelle où était l'autel de Marie , devant lequel Guillaume de Ros fut enterre (livre xi, t. IV, p. déq et a38 de la traduction de M. Guizot). Or, pour que ces travaux parussent à l’historien, fort indifférent en général à ces sortes de créations, mériter une mention aussi spéciale, il a fallu qu’ils l’emportassent sur ceux nécessairement remarquables dans leur genre, qu’ils venaient remplacer, lesquels, surtout le cancellum , si l’on tient compte de la solidité des édifices encore subsistans de la construction de l’abbé de Saint-Bénigne, ne devaient pas menacer ruine alors : d’où l’on pourrait conclure qu’ils durent être sacrifiés à l’introduction d’un style plus prestigieux, ce qui pourrait seul expliquer l’extase du même historien , trop familiarisé avec les belles créations romanes contemporaines de Normandie et d’Angleterre , pour s’exclamer sur des productions analogues. Ajoutons , pour justifier , en tant que possible, nos supputations conjecturales, que Guillaume de Ros , le trésor et V honneur du clergé , « magna litterarum peritia pr ce dictas , » que Fécamp rendit célèbre comme il a rendu célèbre Fécamp , selon les termes de l’épitaphe que lui consacra Hidelbert, évêque du Mans, dut, comme tous les grands abbés de ces époques, voyager au moins en Sicile et même visiter l’Orient, d’après l'expression littérale de cette même épitaphe : « à son retour d'Égypte il passa par Jérusalem^ » et que ce fut peut-être dans les inspirations personnelles puisées à ces sources qu’il trouva le courage nécessaire pour engager une lutte d’artiste avec son illustre homonyme et prédécesseur, l’abbé
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de Saint- Bénigne. Sous ce rapport, il ne pouvait choisir une lice plus convenable, l’église de Fécamp ayant pour ainsi dire ouvert l’ère de rénovation monumentale si fertile en grandes fondations normandes pendant le XIe siècle-, de même qu’encore aujourd’hui, dans sa constitution actuelle, elle est toujours considérée comme le premier édifice de cette province où l’ogive se soit formulée de plein jet avec une harmonie d’ensemble bien rare dans les premiers travaux de ce genre 1 .
Peut-être trouverait-on aussi quelques considérations à l’appui de notre supposition, dans les rapports de goûts, de science et d’art existant entre l’abbé Guillaume de Ros et l’évêque de Chartres Yves 2 , la lumière et l'oracle de l'Eglise « Lucerna occidentalis , orbis decus » (G allia christ., t. VIII, col. 1126 et n33), qui s’exercait également à la même époque à enrichir sa cathédrale de nouvelles formules architecturales, confondues sans doute, comme celles de Fécamp, dans une contexture plus récente. C’est du moins ce qu’on doit conclure de ce que disent Sébastien Rouillard ( Parthenie , f° 1 33
1 Notre hypothèse sur la nature des travaux de Guillaume de Ros , quoique peut-être un peu aventureuse, n’a pourtant rien que vienne repousser absolument l’analyse scientilique de 3!. de Caumont, qui reconnaît ( Cours d’Anliq., partie, p. 162) qu’à partir de la fin du IX<= siècle, l’ogive fut souvent substituée au plein-cintre, et qui, après avoir établi (p. 186) que les ogives de celte époque n’ont point encore la légèreté -qui caractérise l'architecture ogivale proprement dite , ce qui l’a déterminé à se servir pour la désigner de la dénomination d'ogives romanes , signale (p. 187) « un grand nombre de ces ogives romanes dans toute l’église de Fécamp. » Le portail de l’église de Givrai, qui appartient à la fin du XL siècle, offre dans ses deux arcs latéraux des ogives encore plus accentuées. Tous les grands arcs de construction proprement dite de l’église , d'ailleurs toute gréco - vénitienne de Saint-Front à Périgueux , ont aussi la même forme , lorsque la décoration ornementativo , nécessairement postérieure, est romane ou plutôt byzantine.
« Ces relations entre Guillaume de Ros et Yves sont bien constatées par l’épître 80, dans laquelle l’évcque de Chartres traite précisément la question d'une nouvelle dédicace de Fécamp, rendue nécessaire par l'importance des travaux que l’abbé Guillaume de Ros y avait fait exécuter , solution qui comportait des visites réciproques et l’échange des idées d'art, dont ces deux grands prélats paraissaient animés. Yves, élève de Lanfranc, dont nous avons signalé les grandes constructions , avait commencé sa carrière par fonder l’abbaye de Saint-Quentin de Beauvais, dont dépendait le monastère de Saint-Jean-en-Vallée, près de Chartres , où il fut enterré. On ne peut douter que cet ancien moine du Bec n'ait fait le voyage de Sicile , lorsque , sur le refus que l’archevêque de Sens lit de le sacrer , il se rendit à Rome peur recevoir son caractère du pape Urbain II,
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et 1 34 v°)> M. Gilbert {Description de la cathédrale de Chartres , p. io3), et même Eméric-David {Mém. sur Varch. gothique, p. 17), des colonnes aériennes que prolongeait jusqu'à la voûte ce prélat par conséquent novateur en cette matière et dont les travaux de cette époque se trouvent d’ailleurs constatés par le soin qu’il dut prendre d’assigner un abri convenable au présent de cloches que lui fit la reine d’Angleterre Mathilde (voir les remercîmens de bon goût qu’il lui en adresse : Ivoni Carnot, episcop. Epistolœ 107, i42> 174). Que l’on remarque aussi que ce fut vers ce temps (en 1106) que le prince normand Bohémond , fils de Robert Guiscard , que ses longs séjours en Pouille, en Sicile et en Orient, rendaient au moins de bon conseil en ces sortes d’essais, venu en France à l’état de cadavre (enfermé dans un cercueil pour se soustraire aux recherches des musulmans), célébra pompeusement dans cette même cathédrale de Chartres , son hymen avec Constance , fille du roi Philippe Ier , circonstance qu’il mit à profit pour prêcher du haut du jubé, cons trait par Yves, une nouvelle croisade contre Alexis *.
Par ces premières tentatives qu exécutèrent des prélats de haut renom, l’un qualifié Y honneur, l’autre la lumière de l’Église, l’adoption du nouveau style devint, avec le temps , de plus en plus facile, le grand obstacle, l’oppositioncléricale, se trouvant levé parce fait. Ces projections aériennes qu’on attribue à Yves de Chartres étaient un
< La coopération d’Yves de Chartres avec le concours de Jean Cormier, de Chartres, dit le Sourd, médecin du roi Henri 1er, dans les grands travaux, subsistant au moins dans le portail occidental de cette cathédrale , y compris sa rose , est bien constatée. On lui attribue en outre la construction des quatre grandes colonnes divisées en colonnettes, et montant jusqu’à la voûte, qui portent la tribune , et même ( Gallia christ., t. VIII, col. 1132 ) l’érection du jubé détruit en 1763, et dont quelques fragmens gisent encore dans les cryptes, tribune ou haut de laquelle Bohémond, plus emporté par l’intérêt de sa gloire et par l’entraînement religieux, que retenu par le nouveau lien qu'il venait de former, convoqua , sous promesse de hautes récompenses, une nouvelle armée qui n’aboutit qu’à le réinslaler dans sa principauté d’Antioche. Le séjour assez prolongé que fit à Chartres ce prince, qui s’était fait accompagner du fils de Romain Diogenes, l’ancien empereur grec , fut marqué par de grandes solennités , notamment par la répartition entre diverses églises métropolitaines de douze cheveux de la Vierge, qu’un de ses compagnons d’armes avait apportés d’Antioche, et qui furent transférés en grande pompe à Rouen, au Bec et à Cantorbéry (Annules JSénéd., 1. 71, c. vu). Voir la crosse d’Yves t,pl. xxxvn, 5e série).
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nouveau pas vers le système déjà bien consacré dans la grande architecture romano-normande , remarquable surtout par l’exhaussement relatif des voûtes : « Et multô pulchrioribus ædificiis in altum quoque exurgentibus quam ante cladem exornatur » [Annal. Novetienses, apud Martenne et Durand, amplissim. coll., t. IV, col. 54o) -, et déjà cet exhaussement avait produit une sorte d’acheminement vers le gothique, par la nécessité de resserrer les arcades, dans les collatéraux surtout, pour rapprocher les points d’appui-, ce qui détermina l’emploi de cet arc plus que demi-circulaire étranglé à sa base et dit à fer à cheval , emprunté aux constructions mauresques et que l’on rencontre même dans les premiers travaux romans de Notre- Dame de Paris. Dans ces conditions préparatoires l’adoption de la forme tiers-point , mise depuis longtemps en pratique en Sicile, dut avoir un succès d’autant moins contesté, qu’en ajoutant ainsi l’élancement à l’exhaussement, elle pourvoyait d’abord à un besoin spécial à nos climats pluvieux, en donnant aux toitures une pente rapide , rendue peu sensible à l’œil par sa dégradation dans l'espace , en même temps qu’elle constituait un nouvel art bien d’accord cette fois avec la pensée religieuse toujours dilatée vers le ciel -, mais près d’un demi-siècle s’interposa encore entre la conception et l’enfantement de cet art, que ni l’habile et tout-puissant Suger, ni le premier fondateur de notre spacieuse cathédrale de Paris ne furent en mesure
> Les premières constructions de notre cathédrale actuelle de Paris , qui datent du commencement du XIIe siècle , quoiqu’accusant le style roman par le diamètre et la forme des colonnes, indiquent cependant dans le resserrement et l’élévation de certaines arcades une époque de transition au caractère que Maurice de Sully , évêque en 1160, et mort en 1196, lui imprima, et que complétèrent et embellirent ses successeurs, grâce aux libéralités de Philippe-Auguste et de saint Louis. Ce prélat, fondateur de divers monastères, ceux d’IIérivaux , d’IIermières, de Saint-Antoine-des-Champs , etc. , commença les nouveaux travaux de sa cathédrale en 1163, époque où le style ogival tendait à peine au grandiose qu'il n’atteignit que plus tard. Ce style fut perfectionné sans doute dans la poursuite de ces memes travaux repris par Eudes de Sully, son successeur, mais le vaisseau devait avoir déjà son caractère actuel, puisqu'à la mort de Maurice on s’occupait de couvrir le chœur.
Quant à l'architecture de Suger, ce qui en subsiste dans l’église de Saint-Denis , le grand portail , une partie du chœur et quelques pans de murs , ne saurait donner une idée des efforts que put faire cet habile prélat pour s'approprier le nouveau style, dont le caractère était d’ailleurs fort indécis vers 1130, époque de ces grands travaux exécutés si précipitamment qu’ils durèrent à peine un siècle ; ce qui offrit à d’autres abbés, Eudes Clément
architecture.
d’appliquer à leur œuvre \ tant il faut d’études et de temps pour triompher de la routine, dans une matière surtout d’une élaboration si longue, si chanceuse, et qui n’admet de repentirs que lorsqu’ils sont irrémédiables !
Telles furent, selon nous, nos phases d’initiation dans la pratique du style ogival qui, bien que participant des sources orientales , tirait pourtant sa base essentielle de notre nationalité et du génie plus créateur encore qu’imitateur de nos artistes. Sans doute les travaux de plus en plus remarquables du premier roi de Sicile % bien
et Mathieu de Vendôme, l’occasion de mettre à profit les perfectionnemens de l’art, pour doter cet édifice à la fois national et royal du vif et pur éclat dont brillent tous nos grands monumens du XlIIe siècle.
< Ce prince, dont nous décrirons les principaux travaux à leur date, signala, pour ainsi dire, son avènement au trône par l'érection d’une majestueuse et vaste basilique. Selon Fazelli, la cathédrale de Cefalu (longue de 220 pieds, large de 90 pieds à l’intérieur) serait le fruit d’un vœu formé dans la tempête ; mais celte origine semble contredite par les termes mêmes du diplôme de 1145 , par lequel le roi Roger n’attribue cette fondation qu’à un tribut de sa reconnaissance royale envers le ciel : « Qui nohis et honorem contulit et » noslrum nomen laude regia decoravit... quam volonté Deo et Salvatore nostro , » coopérante , fundavimus atquc construximus. »
Quoi qu’il en soit, d’après un diplôme de 1131, de Ugone, archevêque de Messine, c'est de cette année, voisine de celle (1130) où Roger fut proclamé roi, que daterait cette fondation toute royale, qui dût. démontrer tout d’abord ce qu’on devait attendre d’un prince qui fit marcher de front ces immenses travaux, ceux de la riche chapelle de son palais de Palerme, de ce palais même, l’église de San-Giovanni, où il plaça, en 1132, ses ermites du Monte-Angine, et tant d’autres monumens dont nous aurons occasion de parler. Ce qui demeure bien constant, c’est la grande prospérité de l’art normand-sicilien à cette époque contemporaine des beaux travaux analogues, que nous verrons plus loin Suger exécuter, pour l’illustration sous d'autres espèces de son monastère de Saint-Denis. Ainsi que le reconnaît M. Gally-Kniht lui-même, et selon qu’on en pourra juger par les détails tout analogues de la chapelle royale de Palerme, que nous donnons (pl. xxxde la 3e série), « l’ensemble de toutes les arcades ogivales de cette cathédrale, tant celles de sa nei que » celles de son intersection avec ses transsepts , celles du triforium, celles des fenêtres et » celles qui décorent l’extérieur du bâtiment » {liull. Monument., t.Y, p. 149), constitue bien déjà l’érection de l’ogive au rang de style, à une époque où cette forme de transition si l’on veut, selon la qualification de M. Hittorf, quoiqu ayant pénétré depuis longtemps en France, n’y était pas encore naturalisée, puisqu on ne voit pas que Suger 1 ait admise dans sa grande construction.
De la richesse et de la beauté du dessin des mosaïques de Cefalu datées de 1148, dans une inscription latine, et supérieure même, selon M. Serra di 1* alco , à cc^Ls, cependant contemporaines, de la Capclla Palatina , et du caractère entièrement byzantin des saints et personnages vêtus et posés d’ailleurs selon les principes de 1 église
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surpassés peut-être encore par le grandiose , et l'harmonie com~
grecque, M. Gally-Kingt conclut, toujours par déduction de sa règle posée et contestée par nous, qu’il n’existait pas de mosaïques dans les édifices normands antérieurs à cette époque ; que le roi Roger fit venir de Constantinople des artistes célèbres pour exécuter ces travaux qui prouvent un art avancé dans le sentiment, art alors inconnu aux artistes de l’Italie, où celui de dessiner la figure humaine ne date que d'un siècle plus tard (ib., p. 212). Cet argument n’aurait de force que pour les travaux de peintures ; car les sculptures des cathédrales de Parme , de Modène , du commencement du XIe siècle, les sujets des portes de bronze deBonanno de Pise, exécutées vers H 80 pour le dôme de Monreale, etc. , et d’autres travaux contemporains en sculpture, n’accusent pas cette décadence complète. A cet égard, M. Serra di Falco semble aller au-devant de cette conjecture injurieuse pour sa nationalité sicilienne, par cette remarque sur les mosaïques tout analogues de Monreale : qu’à raison du peu de temps (dix-huit années) employé à la construction de cet édifice de Guillaume II « brevi tempore conslruxit , » il aurait fallu une réunion de plusieurs centaines d'artistes , et qu’en cas d’appel d’une telle colonie , les chro niques fort complètes, de ce temps, n’auraient pas manqué d’en faire mention, comme l’ont fait celles de Venise et du Mont- Cas sin , pour les mosaïcistes appelés de Byzance dans ces deux localités. Efforçons-nous de rapprocher l’opinion de ces deux sa vans , sans prétendre pourtant à l’insigne honneur de les concilier par notre humble arbitrage. Pas de doute que ce ne soient les Grecs, procédant d’après leurs traditions invariables de dessin, de formes , d'usages , qui, venus en Italie en 1066 à l’appel de l’abbé du Mont- Cassin , ont fait revivre dans le sud de l’Italie l’art de la mosaïque oublié sur ce point, lorsque l’apside, de 1013 , de San-Miniato de Florence prouve qu’on le cultivait sur un autre. Or, puisqu’ en constatant ce fait, Léon d’Ostie ajoute (1. m, cap. xxiv) que ces artistes byzantins formèrent au Mont-Cassin même une école de cet art, quoi de plus simple que de supposer qu’ils auront eu pour principaux élèves dans cette école, tant par l’entraînement du goût inné, que par les rapports d’idiôme et de culte, des Siciliens qui, selon la remarque de M. Serra di Falco , « depuis la réunion de leur île à l’empire grec , par » la valeur de Bélisaire, n’avaient pas cessé d’être Grecs, même sous les Romains , dans « leur religion, leurs usages et coutumes, leurs lois, leurs sciences et leurs arts , sans » que la domination arabe y ait apporté d’autres changemens que l’accroissement , sous » une autre influence, du nombre des édifices de cette île. » Devenus ainsi maîtres de cet art, qu’ils n’avaient peut-être pas cessé de pratiquer, en leur qualité de Grecs, et qu’ils durent exercer en Fouille sous Robert Guiscard, au moins pour sa Jérusalem ( voir ci-dessus la citation de Fazelli), ces artistes purent se trouver tout préparés pour l’exécution des beaux travaux du roi Roger ; et les élèves qu’ils formèrent en raison de la grande impulsion donnée alors à leur art , purent pourvoir quarante ans plus tard aux somptuosités si rapidement exécutées de Monreale, etc. Même remarque pour la sculpture dont le cloître de celte dernière cathédrale offre un si riche spécimen (200 chapiteaux historiés à sujets tous variés), et que les Siciliens, en tant que Grecs et habitans d’une terre classique où les monumens de cet art devaient être encore en grand nombre, ne durent jamais cesser de cultiver. Et ce qui prouverait encore que les traditions nationales de certains travaux peuvent subsister, même alors que l’exécution en est restée longtemps suspendue, c’est la confection, sous le même roi Roger, du travail tout oriental de ces
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plèteà tous égards d'uu édifice demeuré le type de cette magnificence,
grands sarcophages de porphyre commandés par ce prince pour être placés dans la même basilique de Cefalu, et qui, transportés par l'empereur Frédéric II pour son propre usage, dans celle de Palerme, ont été pris par Winckelmann pour des monumens de l’antiquité grecque enlevés de Rome par Constant II, vers 665. Voici leurs extraits de naissance bien authentiques résultant d’un diplôme de 1145 : « Sarcophagos vero duos porphirilicos ad » decessus mei signum perpetuum conspicuos in præfata ecclesia stabilivimus fore » permansuros, in quorum altero juxta canonicorum psallentium choruin post diei mei » obitum requiescam : alterum vero tam ad insignem memoriam mei nominis quam ad » istius ecclesiæ gioriam stabilivimus. »
Il nous resterait à expliquer la perfection relative du dessin des figures dans des mosaïques antérieures de près d’un siècle à l’époque où cet art revit , pour ainsi dire, le jour en Italie. Ici nous ne pouvons encore argumenter que par supposition ; mais nos conjectures du moins s’appuieront sur des témoignages , notamment sur le manuscrit dont nous donnons les nombreuses vignettes (pl.xn à xvide la 8« série), et la couverture d’ivoire (pl. xxix de la lie), et qui nous paraît évidemment de travail sicilien exécuté sous le roi Roger. Si l’analogie du style des figures de ce psautier avec celles du Menologium Grœcorum de l’empereur Basile semble indiquer une origine grecque, les inscriptions latines et les figurations conformes aux mosaïques de Cefalu et autres, dénotent l’art sicilien plus avancé que ne l’était alors celui du continent italien , qu’une violente antipathie de goûts, d’usages , de mœurs , et surtout de culte, séparait plus encore que ne le faisait la mer, d’un royaume habité par des Grecs et des Sarrasins , et gouverné par des vagabonds étrangers assez osés pour guerroyer avec le pape et pour s’affranchir de sa tutelle. L’anomalie de style et de goût qui frappa I\I. Gally-Knigt s’expliquerait par la séparation bien tranchée alors de ces deux provinces pour la culture des arts ; et l’étonnement de l’observateur anglais trouverait facilement son excuse dans l'ignorance où sont restés, même les plus grands historiens de l’art en Italie, sur sa marche en Sicile pendant ces mêmes époques , comme le reproche au noble comte de Cicognara le noble duc Serra di Falco , non moins irrespectueux envers.cet écrivain instruit mais partial, que n’a dû se montrer à son corps défendant notre savant académicien, Éméric-David. Qu’on en juge par la dure apostrophe où le duc accuse le comte, alors vivant, d’avoir, dans son Histoire de la Sculpture, « dédaigné de considérer la Sicile comme faisant partie de « l’Italie sous le rapport des arts , et d’avoir, préoccupé qu’il était de l’idée de faire honj) neur à l’Italie seule de la résurrection des arts, comme produit de son sol , sans influence )) étrangère, écarté les traditions byzantines et siciliennes qui conduisent à ce résultat; 33 tant il est vrai , ajoute-il, que les hommes de mérite, allor quando han la mente pre- 33 occupata da un pensiero dominante, sa grificano all’idolo délia loro immaginazione 3) i fatti piu chiari e gli argumenti piu forti e piu veri » (del Duomo di Monreale, p. 6).
Nous prenons acte de cette objurgation pour faire excuser, au besoin, la liberté grande dont nous userons à notre tour, afin de soustraire les productions de nos arts français des mêmes époques et de celles postérieures, à l’oubli dédaigneux et même à 1 anathème que fait peser sur eux l’avocat exclusif des pratiques italiennes continentales , d accord au surplus en ce point avec presque tous ses compatriotes anciens et modernes.
S’il était besoin de prouver les relations, vers ce temps, de la Sicile et delà France, et de
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Monreale1, durent puissamment concourir à le naturaliser en France,
démontrer que nos moines, constructeurs pour la plupart, durent connaître les dispositions ogivales du roi Roger avant l’application de ce style à la plupart de nos églises de France, nous citerions la demande que fit ce prince à saint Bernard, en 1139, de deux de ses frères a qui prœcederent alios, ad vidondum locum » où le roi de Sicile se proposait d’élever un monastère de l’ordre de Citeaux {Ann. Bénéd. , 1. 77, c. xliii). Cette demande , il est vrai, n’eut pas de suite, quant à la fondation, l’abbé de Clairvaux ayant craint que ses frères ne se relâchassent de leur discipline sur une terre étrangère. Voir sa lettre à Amédée, abbé de Eaute-Gombe. Voir d’ailleurs la lettre (ccvm) de saint Bernard au roi Roger, qui avait exprimé le désir de le voir, et dans laquelle il lui dit : « Si me quœritis, » ecce ego et pueri mei quos mihi dédit Deus, etc. »
Vers le même temps aussi, dut commencer à séjourner en Sicile notre célèbre Eugues- Foucauld (Ugo-Fulcandus), l’historien de ce royaume, surnommé le Tacite du siècle, qui finit sa longue carrière en 1197, comme abbe’ de Saint-Denis.
i II était dans l’esprit de ces temps de rehausser chaque fondation en lui donnant pour base une légende. Ici, ce n’est pas* à un vœu extorqué par ia peur, au bruit du mugissement des flots et des aquilons déchaînés , mais à une hallucination dans le plus paisible sommeil, que celte pompeuse basilique a dû de figurer depuis près de sept siècles au premier rang des merveilles de l’art. Endormi sous un arbre dans le cours d’une chasse, Guillaume II vit en songe la Vierge qui lui ordonna de transformer cet abri en une cathédrale. Ce songe ne fut pas mensonge pour le petit-fils des deux grands fondateurs delà constitution religieuse, monumentale surtout, de la Sicile, pour le fils de ce Guillaume Ier que son goût pour l’architecture sauva seul de la flétrissure infligée aux rois fainéans, par son soin de passer du harem au chantier, et de concilier ses habitudes de sultan avec la direction de ses fondations de villas ; et bientôt on vit s’élever avec une rapidité surprenante une cathédrale, un cloître, un monastère, sur l’emplacement montueux , théâtre de l'apparition, et qui prit de cette royale fondation le nom de Monreale. On vient de voir, par la remarque de M. Serra di Falco, quelle population dut concourir à cette œuvre dont nous reparlerons sous sa date, puisque ce Sicilien évalue à plusieurs centaines le nombre des inosaïcistes dont les travaux subsistent dans la cathédrale seulement, décorée par celait dans toutes les divisions que comporte son vaisseau (de 266 pieds de long sur 85 à l’intérieur), sans parler des autres travaux analogues, tels que l’incrustation de deux cents colonneltes du cloître, en fragmens coloriés, travail que nous retrouverons aux cloîtres postérieurs de Saint-Jean-de-Latran et de Saint-Paul de Rome, dans toute la façade de la cathédrale d’Orvieto et dans beaucoup d’églises d’Italie du XIIIe siècle, à Civita-Castellana , sur le fronton d’une église près de Spoletto, etc. Nous arrêtons l’attention sur cette dernière circonstance pour constater que l'Italie orthodoxe et sa métropole meme finirent par emprunter aussi a la Sicile quelques-unes de ses traditions d’art oriental , telles encore que les zones alternées de pierres blanches et noires qu’on voit dans les arcades des apsides de Monreale, et qu’on retrouve dans beaucoup d’édifices postérieurs d’Italie, comme à Monza, à Saint-Laurent de Gênes, et même dans la partie de notre église de Saint-Gilles, voisine delà célèbre vis, considération qui, ajoutée à l’amalgame existant également dans les deux édifices d’élémens architectoniques vitruviens et byzantins, et des sculptures révélant un ciseau grec, vient appuyer nos conjectures sur le concours d’artistes siciliens voyageurs
ARCHITECTURE
où une longue végétation précéda encore sa floraison complète due aux influences combinées du goût et de la science. C’est ainsi qu’avant de briller, au XIIIe siècle, d’une unité et d’un éclat qui ne devaient plus rien aux somptuosités tout ornementatives de Sicile, et tandis qu’on cherchait, dans l’Italie centrale, à l’approprier à ce sol dont le peuple orgueilleux repoussait ce tribut il lui fallut chez
dans notre riche construction languedocienne du XIR siècle. Ce qui vient surtout démontrer quels soins Guillaume prit pour correspondre en roi au vœu de la Madone, ce sont les deux portes de bronze à sujets {voir la pl. xxx de la 3e série), de travail bien distinct, qui donnent accès à cette basilique; l’une, au grand porche occidental, comprenant quarantedeux caissons avec cette inscription : « Anno Domini 1186, indictione 111, Bonanus
civis Pisanus me fecit » ; l’autre au portail du nord, a vingt-huit cadres en sept ordres verticaux, ainsi signées : « Barisanus, Iran, me fecit ; » d’où l’on doit conclure qu’alors, et à distance presque égale de Rome, sur des points opposés, à Fisc et à Trani (royaume de Naples), il existait des artistes capables d’exécuter ces monumens pour lesquels, un siècle plus tôt, la capitale des Césars s’humilia devant sa rivale, îorsqu’Hildebrand (Grégoire VII) rapporta de Constantinople les portes de Saint-Paul confectionnées en 1070 dans celte ville, par ordre du consul Pantaléon. Ce retour au progrès de nos arts d’Occident aura bien moins de quoi surprendre quand nous verrons plus ioin qu’un demi-siècle avant ce temps, Suger dotait de semblables vantaux la basilique où sa magnificence enchérissait sur le luxe sicilien par la valeur, du moins, de l'ornementation religieuse resplendissante d’or et de pierreries, comme aussi par l’emploi d’un art (la peinture sur verre ) presque nouveau alors, longtemps inconnu au-delà des monts, et qu’on pourrait nommer la mosaïque d’Occident, art qui peut-être doit au grand abbé de Saint-Denis son règne de quatre siècles éclipsé depuis lors, mais remis en honneur aujourd’hui, lorsque la froide mosaïque est à jamais tombée du rang qu’elle occupait alors.
La preuve toutefois de la supériorité remarquable qu’avait, dès l’époque de son érection, la basilique de Monreale sur tous les édifices chrétiens de la cité pontificale même , résulte d’un aveu qui dut coûter à Luce III, lorsque, appelé en 1182 à consacrer comme siège métropolitain celte cathédrale commencée en 1174, il exprima, et dans sa bulle même : que jamais prince n’avait construit une œuvre aussi merveilleuse « ut simile » opusper aliquemregem factum non fuerit a diebus antiquis ; » expression répétée en ces termes par Richard de Saint-Germain qui vivait quelques années plus tard : « et taicm » ad finem usque perduxit, qualem nullus regum aut principum, in toto terrarum orbe v construxit temporibus nostris. » L’opinion d’Alberti, dont Michel-Ange a parodié le mot à propos des portes de Donatello : que tel lui semblait devoir être le temple de Dieu « dignum jjrofeclo esse locum Deo » etc. (Léo. Bapt. Albert, lib. VII, p. 3), prouverait du moins que trois siècles après sa confection, ce temple n’avait rien perdu de son prestige, et que c'est par une continuité de soins plutôt que par des restaurations distancées qu’il a conservé tout l’éclat dont il brille encore aujourd'hui.
• L’Italie, où d’Agincourt nous montre l’arc tiers-point implanté dès le IXe siècle, mais seulement comme élément de résistance, s’était montré d’abord peu sensible aux séduc-
architecture.
nous passer sous le joug intermédiaire du style mixte dit Plantage net encore sensible dans quelques uns de nos monumens de l'ouest
tions de l’ogive ; répulsion qui put tenir à la tache originelle qu’imprimait à ce rudiment architectonique son origine sarrasine et môme sicilienne aux yeux d'un peuple ombrageux et routinier, subjugué par le dogme et qui craignait les Grecs et même leurs présens. Et de quel droit d’ailleurs une telle aventurière serait-elle venue provoquer insolemment un conflit d’art, au foyer même encore rayonnant de l’éclat, ou du moins des reflets delà splendeur antique? Le patronage germanique auquel cette forme insolite parvenue à l’état de style , dut de s'impatroniser dans quelques localités, comme à Assise, dont l'église de Saint-François fut construite en 1228 par un Allemand (Jacques de Lapo), envoyé au général de l’ordre par l’ empereur Frédéric II, vint ajouter encore a ces répugnances nationales qu'exploitèrent habilement les écrivains de ce pays, les premiers que les arts aient eus pour interprètes. Les noms de gothique tudesque « gotico tedesco, » l’affectation de l’éclat trompeur de ce style aux délices des ineptes « deuciæ ineptiarum, » lui imprimèrent un stygmate qui ne s’effacera jamais pour les juges toujours nombreux qui, sans autre examen des pièces du procès, prononcent sur l’avis des maîtres. D’autres circonstances encore durent s’opposer à ce progrès et à l'adoption plus générale de ce style en Italie, où l’on en trouve des essais bien antérieurs au parti pris à Pise, à Florence, h Orvielto, à Milan, etc., de surmonter ces préventions, puisqu’ils datent du XIIe siècle et sont contemporains des principaux travaux de notre cathédrale de Paris ; tels sont entre autres ceux de l’église de Chiaravale (entre Ancône et Sinigaglia), construite en 1172; ceux de la cathédrale de San-Leo (duché d’Urbain), e'.c. ; mais le présomptueux italien, qui eût tenu a opprobre d’accepter le second rang dans un art, quel qu’il fût, reconnaissant bientôt l’infériorité de scs pastiches, comparés aux inspirations si variées de nos maîtres ès-œuvres du Nord; voyant d'ailleurs qu’au lieu de s’épuiser, le génie de ces humbles maçons enfantait chaque jour de nouvelles et imposantes merveilles, s’abstint de prolonger la lutte où son orgueil eût dû s'humilier. Quittant la lice en fanfaron, il procéda par des dédains pour l’art objet de sa vaine culture, et chercha , puis trouva dans les débris éteints de sa gloire historique, le moyen de changer sa défaite en victoire, et de fasciner tous les yeux par le retour aux traditions antiques où l’attendit un succès mérité qui concourut à gonfler sa superbe.
Nous devons convenir aussi que le grand style ogival se trouvait placé chez nous dans des conditions de succès que le ciel du Midi ne pouvait lui offrir; la pente de nos toits pour le séjour des neiges et pour leur dégorgement par ces gargouilles grimaçantes, accompagnement obligé des dehors, ne pouvant, comqae sinécures, qu’offrir un contraste choquant avec des toitures en terrasse ; et qu’à défaut aussi de la culture active de l'art si séduisant inhérent à ce style, et dont les pages transparentes font si bien ressortir la légèreté de leur cadre, l’Italie se trouvait privée du grand élément de succès qui place à si grande distance l’effet intérieur, avec ses jours étroits et distancés, de la chapelle haute d’ Assise, plus spacieuse pourtant que sa contemporaine, la Sainte-Chapelle de Paris , de la magie prestigieuse des baies étincelantes presque juxta-posées de ce dernier reliquaire.
■ Cette qualification qu'emploie M. Godard Faullrier dans son ouvrage sur l’Anjou et ses monumens, n'est pas, que nous sachions, autrement consacrée; mais elle exprime
\P,CH17EC.TÜRE.
du règne d'Henri II. Maître à la fois de l'Angleterre, de l’Aquitaine, de la TNormandie et de beaucoup d’autres provinces de France, ce prince maria dans l’Anjou, pour nous narguer peut-être , ces trois grandes écoles , celle romane d’Angleterre , demeurée stationnaire depuis la conquête, celle d'Aquitaine, de Languedoc et de Provence, empreinte des erremens classiques et byzantins dont les avaient dotées la tradition d’abord , puis des circonstances fortuites comme celle (la migration vénitienne de la fin du Xe siècle) à laquelle nous attribuons nos églises à coupole du Périgord, les monumens de Perpignan, d'Elne, etc., ou comme l’intervention d’artistes siciliens débarqués à Aiguzs-Mortes et construisant Saint-Gilles et Saint- Tmphime ; et l’école gothique de Normandie qui, alimentée par le ravitaillement de ses colons italiens, poursuivait ses travaux dans la direction imprimée par ses abbés voyageurs et fondateurs.
Ne serait-ce pas aux entraves apportées pendant le XIIe siècle au développement de ce style, tout français, par ce puissant usufruitier de nos plus importans domaines , qu’on pourrait imputer la sépara-
assez nettement le caractère spécial de divers monumens construits en France par les soins du roi d’Angleterre Henri It, tels qu’une partie de la cathédrale d’Angers, l’Hôtel-Dieu de la même ville, le chœur de Saint-Serge et beaucoup d’autres édifices contemporains où l’ogive des voûtes n’exclut pas le plein-cintre des fenêtres, où l’on voit l’arc aigu, comme à Saint-Maurice, marcher de front avec le caractère byzantin des deux rangs de statues qui flanquent le porche; où les nervures cylindriques à tores, avec moulure chevronnée . accusent la mixtion normande. Telle est la confusion de styles dans les travaux classés sous cette dénomination, que le chœur de Saint-Serge d’Angers, par exemple, daté par la tradition de 1059, et que l’historien de l’Anjou reporte au règne d’Henri II (1I33-H89), apparaît à M. Mérimée comme ne pouvant remonter qu’au commencement du Xllb- siècle et présentant beaucoup d’analogie avec le gothique anglais primitif ( early english de Rickman ); remarque que notre savant inspecteur général étend à la salle principale de l’ hôpital d’Angers qui, selon Bodin et M. Godard Faultrier, serait contemporaine de la fondation de l’édifice par Henri II (1133). Nous reproduisons ces dissidences pour justifier la réserve que nous mettons à assigner des dates aux édifices dont l’époque d’érection est demeurée incertaine , et pour prouver que, dans l’opinion de beaucoup d investigateurs des sources de l’art, certains caractères architectoniques qu’on considère comme démonstratifs de telle ou telic date, peuvent fort bien appartenir à une autre assez distante. C’est sans doute ce qui a déterminé M. de Gaumont à ne circonscrire ses catégories que dans des cadres assez spacieux pour qu’il pût rester quelque marge aux circonstances fortuites ou exceptionnelles, en faisant partir par exemple, le roman tertiaire ou de transition de 1090 à 1 1G0 ou 1200, et en donnant au moins cent ans de durée au style ogival primitif qui finirait avec le XIII® siècle ( Cours d’antiquités, etc., iv® partie, p. 161 et 234'.
t. iv. ^
tion bien tranchée qu’on remarque chez nolis dans les zones de sa culture restée presqu’à l’état d’essai dans tout le midi de la France, dont l’éloignement pour le gothique peut s’expliquer aussi par sa fidélité aux traditions classiques restées vivantes en ces provinces , tandis que dans les autres une ardeur presque fanatique propageait l’adoption de l'architecture nouvelle ?
Quoi qu’il en puisse être des causes qui retardèrent où circonscrivirent cet essor, dès la période séculaire dont nous nous occupons ici , un fait demeure acquis et prouvé, quoi qu’on dise , par les monumens, comme par les textes : c’est que la France fut alors le centre d’élaboration des «légantes et solides combinaisons de ce style importé, à l’état d’embryon, de son vrai berceau, la Sicile , et que ni l’Angleterre, ni même l’Allemagne, dont beaucoup d’ écrivains revendiquent les droits , ne participèrent à ce faste qu’au moyen d’emprunts constatés, pour le premier royaume, par l’appel fait, vers 1176, par le chapitre de Cantorbéry, à notre architecte Guillaume de Sens 1 , et pour les somptuosités du Nord , non-seulement par la
> Du récit intitulé : De combustions et réparations Uorotornensis ( Canluariensis ) ecclesiæ , par Gervais, moine du monastère dépendant de cette métropolitaine (Cantorbéry) , et témoin oculaire des faits qu’il raconte , il résulte que le 5 septembre 1174, un incendie occasionné, comme tant d’autres, par l’imprudence des plombiers, ayant détruit le chœur à solives en bois de cette cathédrale dont la construction remontait au commencement du même siècle, le chapitre s’assembla pour faire choix de l’architecte à qui serait confié le soin de reconstruire cette partie de l’édifice « convocati sunt artifices franci et angli...» Le choix tomba sur le maître Guillaume, architecte de Sens « Senonensis Wil- » lielmus nomine vir admodum strenuus in ligno et lapide, aktifex subtilissimus. » Son haut renom fit pencher la balance en sa faveur « hune cœteris omissis, propter vivacitalem ingenii et bonam farnam in opus susceperunt. » L’avis auquel se rangèrent les moines, patienter sed non libenter, donné, après mûr examen par cet artiste expert, ayant été de refaire le chœur de manière à constituer un édifice tout nouveau, on s’occupa d’abord de tirer des pierres de terre ferme, comme on avait déjà fait sous le Conquérant, notamment pour la construction de son abbaye de la Victoire, importation qui rattache doublement cette architecture anglaise à la nôtre. On livra ensuite aux sculpteurs celles de ces pierres convenables à leurs travaux « his qui conveneranl sculptoribus tradidit. » Un travail continu de quatre années avait à peine suffi à l’érection des colonnes et piliers de soutènement flanqués de colonneltes et supportant des triforium, des voûtes d’ arêtes doubles (ou à six nervures) des bas-côtés « quas omnia nobis et omnibus ea videnlibus incomparadiua et laude dignissima videbantur » (exclamation qui prouverait seule que ces pratiques étaient nouvelles pour l’Angleterre). Tout était préparé pour la confection des voûtes de la nef moyenne, lorsque l’écroulement de l’échafaud occasionna à noire maître de
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oo
mission de notre Pierre de Bonneuil comme constructeur de la cathédrale d1 Upsal 1 , mais par la qualification même (Y opéré francigeno
l’œuvre une chute de cinquante pieds dont le» suites le contraignirent à retourner en France « et mari transito in Francium ad suam rem caruit, » en laissant à un autre Guillaume le soin de terminer ce grand travail qui dura encore cinq années. On s’expliquera facilement le choix que lit le chapitre de Cantorbéry d'un architecte de la ville de Sens, en se reportant aux circonstances alors récentes du séjour prolongé (de 1165 à 1170) dans celte ville , de leur saint archevêque Thomas Beclcet, qui venait de subir le martyre (en 1173) au pied même de l’autel que le feu purifia l’année suivante, et en remarquant qu’immédialement avant que cet archevêque ne se retirât à Sens, la cathédrale de cette ville et l'église du monastère de Sainte-Colombe, où il élut domicile, dédiées en 1164 par le pape Alexandre III, qui avait précédé Thomas Becket dans cette retraite, venaient d’être construites, l’une sans doute par ce même Guillaume dont les titres étaient notoires et bien appréciables, surtout par des moines dont plusieurs sans doute avaient été compagnons de l’exil de leur saint archevêque ; et l’autre par l’abbé Arnaud, dont les soins personnels sont ainsi constatés : « Hœc sumrna fuit intentio suæ mentis, subtrahi sibi fere omnia « sœcularianegotia... quatenus maxime expediliusque in diversorum ornamentorum ■> genere suæ ecclesiœ laboraret ( Spicileg . t. II, Chron. Clarii — ad an. 1123). « Ici le concours distinct, mais presque simultané, dans une même localité, des travaux d’un architecte civil et de ceux d’un abbé continuant la tradition hiératique, est fort remarquable comme indication de l’époque où la nature plus compliquée, plus scientifique des constructions , nécessita des études plus spéciales que celles qui purent suffire à l’architecture romane. Celle époque s’accorde d’ailleurs avec celle où le clergé cessa , en Espagne aussi , de se réserver la direction active de ces grands travaux, car le premier contrat connu, de tous ceux qui conlièrent à des architectes le soin d’élever une cathédrale , porte la date de 1139; il concerne celle de Lugo (en Gallice), et stipule « pour le maître Raimundus 200 solidos de salaire annuel et le droit de survivance pour son lils, » qui n’en jouit pas , car l’architecte qui termina l’œuvre en 1177 se nommait Monlforte de Lemos.
Alors furent constituées les écoles d’architecture laïques qui détrônèrent celle cléricale, grâce à de hauts enseignemens comme ceux dont la Normandie put avoir l’avant-goût, de la part d 'ingénieurs tels que Robert de Bellesme et Lanfred. Cette nouvelle carrière qu’ouvre chez nous Guillaume de Sens, et dont aucune confrérie dite maçonnique ne vint alors partager les travaux , fut bientôt illustrée par un prodigieux concours d’habiles maîtres, restés inconnus pour la plupart, mais dont assez de noms ont survécu à l’ingrat oubli de nos pères, pour prouver, par leur désinence, que la France se réserva l'exploitation de son grand art : tels sont entre autres ceux de Hugues Libergier , de Robert de Coucy , de Robert de Lusarche , de Thomas de Cormont , de Pierre de Bonneuil , de Jean de Chelles , des deux Monter eau (ou Montreuil) , si féconds en chefs-d’œuvre, et dont 1 un (Eudes), ingénieur en Terre -Sainte , sous saint Louis, s’était signalé à Jaffa par de beaux travaux de son art, etc., etc., et même celui de Jean Deschamps , quoique nommé Joannis de Campis, architecte de la cathédrale de Clermont, commencée en 1248, en même temps que l’Allemagne prenait enfin un grand essor rival dans sa cathédrale de Cologne.
i Dans des lettres-patentes des gardes de la prévôté de Paris, en date de 1287, Pierre de Bonneuil est qualifié « tailleur de pierre, maistre de faire l’église de Upsal en Suece , » et
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donnée à ce slyle au XIIIe siècle par les Annales de la Germanie , à propos d’une construction de ce genre également confiée à un artiste parisien
ce fut en effet cet artiste parisien qu'on présume avoir collaboré au parachèvement de la cathédrale de Paris complétée sous saint Louis , qui éleva une église à peu près semblable au centre de l'ancienne Gothie , demeurée jusque-là fort étrangère au style architectural qui porte encore aujourd'hui son nom. Certes, si l’Allemagne, plus voisine de la Suède, avait eu, même à cette époque tardive, de très habiles maîtres , comme on devrait le supposer en admettant la culture primitive de cet art au-delà du Rhin , on n’eût pas pris le soin d’invoquer de si loin, et sans doute à plus grands frais, l’aide de nos artistes moins familiers d’ailleurs avec la langue et les habitudes suédoises que n’auraient pu être ceux du Nord.
1 L’église collégiale de Wimpfem en Val, près d'IIeidelberg, fut construite dans le style gothique , entre les années 1262 et 1278. Dans une chronique contemporaine conservée , Decan, doyen de cette collégiale, dit expressément que son prédécesseur chargea de cette précieuse construction « un architecte nouvellement arrivé de la ville de Paris, en pays de France, auquel il commanda de bâtir labasiliquc en pierres de taille et en ouvrage français : opéré francigeno. Ce document', d’une grande importance dans la question, et qui nous a été communiqué par un architecte allemand , très instruit dans son art , M. F. Martens , confirmerait la déduction que nous avons tirée plus haut de l’appel à Upsal, quelques années plus tard, de noire Pierre de Bonneuil. Dans le travail manuscrit auquel nous avons cru pouvoir emprunter cette note, d’après l’autorité que lui donne la nationalité de l’écrivain artiste, M. Martens, qui divise l’école gothique d’Allemagne en deux branches collatérales, dont il désigne l’une sous le nom d’école Lotharingo-Rhenane (ou Haute-Rhenane), et la seconde sous celui de Basse-Rhénane, ne fait remonter la plus ancienne de ces écoles (la plus voisine de la France, par son contact avec la Lorraine) qu’à 1220, époque où les libéralités de Philippe-Auguste avaient enfin permis de donner au vaisseau et aux principales décorations de Notre-Dame de Paris , l'aspect qu’ils présentent encore, à certains égards du moins. Quant à l’école Basse-Rhénane, d’où naquit celle de Cologne, il lui assigne pour premier monument l’église de Marbourg, construite en 1235, à laquelle succédèrent dans un court intervalle de temps, celles de même style de nain, de Fridberg et de Granberg (en Silésie), de Fribourg (en Brisgau), etc., travaux préliminaires à la grande conception, non encore complétée aujourd’hui , de maître Gérard, tailleur de pierre de la fabrique de Cologne, dont les travaux ne datent que de 1248. On ne saurait donc s’étonner que dans l’enfantement si tardif, mais d’autant plus rapide de ces premiers travaux des écoles du Rhin, qu’on se hâta dès lors de multiplier sur tous les points de ce littoral, un doyen de collégiale, pressé de jouir de son œuvre, ait trouvé dans le talent éprouvé d’un artiste parisien, pour un ouvrage français, des garanties d’exécution que ne pouvaient lui offrir les débuts de ses compatriotes, peut-être en trop petit nombre alors pour suffire à tous les besoins. L’influence de nos architectes en Allemagne survécut même longtemps à la constitution des écoles nationales de ce pays , comme le prouvent diverses inscriptions, notamment celles de la cathédrale de Prague, portant que ce fut Mathias, né à Arras, ville de France, qui jeta, en 1343, les fondemens de cette église, dont il suivit, jusqu’à sa mort, en 1352, les divers travaux repris en 1350
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LA SCULPTURE AU XIIe SIÈCLE.
La marche et , si Ton veut , les progrès de la sculpture en France aux XIe et XIIe siècles, resteront toujours problématiques , à défaut de moyen de résoudre la question de date de nos principaux spécimens de cet art, et d’opposer d’autres preuves que des conjectures tirées du style et de l’emploi des légendes juives , à celles que les bénédictins fondaient sur des dénominations écrites, sur le costume consulaire de Clovis et sur le nimbe conservé seulement jusqu’à Pépin, à nos rois et reines de la première race représentés pour ainsi dire ad. vivum , notamment au porche, remontant à la construction de Childebert , de notre église de Saint-Germain-des-Prés et dans divers autres postes encore d’où notre frénésie tyrannicide les a violemment relevés , tels que l’ancien cloître et les trois portails de l’abbaye de Saint-Denis , le troisième portail de Notre-Dame de Paris , côté de l’archevêché % etc., sans parler de la galerie royale ou du moins présumée telle, finissant à Philippe-xLuguste, précipitée de cent pieds, en 1793, sur les dalles du parvis de cette métropole.
Montfciucon ( Monar . Franc., t. 1er, p. 5o et suiv.) s’autorise, sur celte hypothèse bénédictine , de l’appui de ses savans confrères
par Pierre, fils do Henri Arler de Boulogue, qui les termina en 1388, concurremment avec ceux d’autres monumens tels qu’un pont sur la Moldave, le chœur de l'église de Colin (en Bohême), etc. Ce fut Charles IV, d’abord margrave de Moravie, puis roi des Romains, puis empereur, qui ramena de ses voyages ces deux artistes étrangers, dont la mission semblerait démontrer qu’encore à cette époque, l'Allemagne était loin d’avoir, sous ce rapport, la supériorité dont elle se targue.
> D’après les dessins donnés par Montfaucon de ces diverses statues (pl. xvi, xvn et xvin, p. 193 du tome Ier, pour les portails de Saint-Denis, et pl. vin, p. 55, pour Notre- Dame de Paris) , il y aurait eu entre toutes ces figures présumées d’époques très distantes les unes des autres, une très grande conformité de style, et le goût byzantin domine autant dans celles de la planche vm, considérées comme provenant de l’ancienne cathédrale de Paris Yecclesia senior de Grégoire de Tours) , que dans les seize rois et les quatre reines des trois portails de Saint-Denis, exécutés sous l'abbé Suger, comme aussi dans les statues de Notre-Dame de Corbeil et le portail de Chartres. Ces rapports d’un style concordant d’ailleurs avec celui delà petite figurine de la crosse d’ivoire de l'évêque Yves de Chartres, élu en 1091, dont nous parlerons plus loin, sembleraient devoir faire remonter l’exécution de la plupart de ces statues, au plus tard, au A P siècle.
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Mabillon, Ruinent et autres savans moines justement renommés, mais en d’autre matières que le contrôle artistique qui fit voir à l’un d’eux (Dom Martenne) une œuvre sculptée sous Charlemagne, dans notre riche portail, du XIIe siècle , de Saint-Gilles. Nous avons à ce sujet signalé plus haut, sans aborder la controverse, la parfaite similitude de ces alignemens de princes et de saints à la porte de nos églises mérovingiennes, avec la décoration, extérieure aussi, de nos édifices religieux du XIe siècle, époque où ces vieux temples subirent un remaniement général ; et nous nous sommes demandé comment on pouvait, par exemple , expliquer la conformité de style, de travail, de costumes, de dispositions architectoniques meme, quant aux chapiteaux de couronnement et aux soubassemens fantastiques, de ces grandes statues pyramidales présumées du VIe siècle, avec celles du portail de l’église, construite en 1001, de Saint-Bénigne de Dijon, où un autre bénédictin, Dom Plancher, voit avec raison, selon nous (sauf le plus ample informé qui résultera de la question générale engagée par M. Didron), le roi Robert faisant les honneurs de l’édifice. Nous étendrons ici notre remarque aux figures composant le demi-cercle royal, si heureusement préservé, du portail occidental de Chartres , qu’on s’accorde à ne dater que du XIIe siècle, bien que Montfaucon , pour se montrer conséquent , voie aussi dans ses statues nimbées (p. 5y) des princes de la première race provenant de l’ancienne église antérieure à la reconstruction de Fulbert.
Sans doute l’état stationnaire de cet art dans nos provinces, depuis meme un temps reculé, pourrait s’expliquer dans ce sens, par son origine étrangère, par cette provenance grecque dont le nom seul devait être alors une sauvegarde contre toute profanation, et en général par le caractère, peu variable, à défaut d’artistes indigènes, que comporte une importation , jusqu’au moment où elle se nationalise -, mais peut-on supposer qu’ alors que Childebert séjournait dans notre Midi dont il réparait les arènes, pour y donner ses jeux du cirque -, qu’en présence des grands monumens de sculpture qui s’y exécutaient sous l’iidluence romaine dégénérée, dont portent le cachet les innombrables sarcophages chrétiens à sujets , datés de ces époques memes, ce prince ait eu recours à un art diamétralement opposé , pour consacrer sa figuration et celles des princes de sa
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famille , dans les édifices religieux qu’il élevait sur divers points de son royaume? Est-il bien constaté d’ailleurs que le caractère ascétique tiré des habitudes de la vie spirituelle , que portent déjà ces figures, ait été en usage chez les Byzantins avant l’expiation des perturbations iconoclastes? Nous serions disposé à en douter, après avoir examiné avec soin toutes les mosaïques historiques de Ravenne, et notamment celles que nous donnons (pl. xxxii de la dixième série), où la figure et le costume de Justinien, mort en 565, n’accusent pas, non plus que celles de Théodora et des nombreux personnages de leur suite, les formes rétrécies et le gauffrage presque microscopique des draperies qu’on trouve dans les statues attribuées au règne de Childebert, mort en 558, par conséquent vers l’époque même que l’on peut raisonnablement assigner à l’exécution des mosaïques de Saint-Vital et de Saint- Apollinaire in Classe P Nous pourrions même aller plus loin en citant le Menologiwn Grœcorum , exécuté sous le règne de Basile le Macédonien (866-886), comme ne présentant dans aucun des nombreux sujets graphiques qu’il embrasse et que nous avons sous les yeux, ce caractère outré qui n’a dû guère se manifester, peut-être comme symbole mystique de l’existence anti-charnelle des saints et des élus, dans nos arts tout orientaux alors , que vers le XIe siècle , pour marcher depuis lors d’exagération en exagération , comme le prouvent entre autres exemples, les sculptures de Moissac , celles de Saint-Scrnin de Toulouse , le tympan d' A ut un (admirable type de la sculpture du XIIe siècle, citée sous 1 1 3 1 ), le porche des catéchumènes de P ezelay (voir nos planches xxi et xxii de la troisième série) , et surtout les figures latérales du porche ogival de Saint- Ayoult de Provins , l’une des dernières expressions de cet art étranger?
Du XIe siècle, auquel on pourrait peut-être, si ces démonstrations semblent de quelques poids, faire remonter la plupart de ces figures, ce qui en ferait concorder l’exécution avec la reconstruction générale des temples qu’elles décorent, datent aussi l’usage et même l’emploi abusif de ces chapiteaux historiés dont notre église de Morard {Saint- Germain-des- Près) conserve au moins les souvenirs reproduits par le ciseau moderne , ou de ces têtes grimaçantes au milieu des feuillages ou le long des corniches , comme à Sainte-Croix de Saint-Lô, ornementation que nos abbés normands prirent soin
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dimpoiter, avec leurs z-ig-zags et leurs chevrons, dans leurs constructions de la Sicile. Il est vrai qu’ils trouvèrent dans les Grecs composant une forte partie de la population de cette île , des artistes familiers avec cette pratique d’art dans laquelle le peuple normand se distingua d’ailleurs jusqu’au XVIe siècle, par une capacité toute spéciale 1 . La fécondité en fait de sculptures, de ces Grecs Siciliens,
* Les faits abonderont pour le prouver plus tard. 11 nous suffit ici d'en citer quelquesuas partant du point de départ indiqué , la corniche de tètes grimaçantes de l’église Sainte-Croix, de Saint-Lô, et la sculpture de son portail, en rapport à quelques égards avec la monstrueuse décoration d’un autre portail de Dinan. Sans étendre nos remarques au Maine et à l’Anjou qui, réunis au XIIe siècle sous le même sceptre, vinrent participer dès lors à ces travaux de la sculpture, dont la cathédrale du Mans, celle à' Angers et tant d’autres monumens ont conservé de grandes traces , bornons-nous à établir, par des démonstrations puisées dans nos recherches et dans des explorations personnelles, que ce que nous nommerions volontiers la sculpture domestique, l’art du bahulier ou huchier fut cultivé en Normandie , du XIVe au XVIe siècle surtout, avec une recherche et sur un vaste plan dont aucune de nos provinces les plus riches en pareils travaux ne nous ont offert d’exemple. La preuve en est pour nous dans les traces, aujourd'hui en grande partie effacées, mais que notre ardeur a pu suivre au profit de nos collections, du gisement de ces monumens d’art dans les plus obscures chaumières de cette province. Nous attestons , par une expérience continue de vingt ans , que divers séjours d’agrément assez prolongés, dans ses divisions principales, nous ayant offert l’occasion d’exercer notre passion pour la chasse au bahut , alors que l’on trouvait au gîte ce gibier charrié depuis par immenses convois dans notre grand gouffre , il n’est pas une seule de ces localités , même les plus excentriques, qui ne nous ait offert, et souvent en grand nombre, complets ou parfragmens, intacts ou vermoulus, selon la nature et la qualité du bois ou le plus ou moins d’aération des lieux du dépôt, de très remarquables monumens en bois sculpté de ces trois siècles et principalement du XIV® et du XVe, dans un style dont les débris des stalles de la cathédrale de Rouen, de 1457, peuvent donner l’idée ; car, pour les époques suivantes, l’élégante rivalité qu’on voit déjà en Picardie dans les travaux, contemporains, des corps de stalles à dais d’Amiens , s’étend à bien d’autres provinces ; d’abord à la Champagne , séjour des Guises, imitateurs et consommateurs des produits de l’école de Fontainebleau , puis au Blaisois, à la Touraine , grands centres de la résidence de nos princes et des seigneurs dont les manoirs italianisés comportaient un ameublement analogue, tels que Blois, Amboisc, Chcnonceaux, Azag, Chiverni, Chaumont, etc., etc.
Lorsque nous visitâmes récemment, d’un œil exercé en ces matières , le mobilier des églises et des anciens palais d’Italie, où la sculpture en bois nous parut en général audessous du médiocre, même dans ces sanctuaires où rien n’est épargné pour l’accord des magnificences , comme les églises de Gênes, de Venise et de Florence , même Monza , Lorette et la chartreuse de Pavie , dont la pompeuse sacristie offre l’aspect d’un immense lambris orné par ce travail, nous fûmes frappé du contraste que présentaient sous ce rapport quelques autres décorations , et notamment les chœurs du dôme de Milan et de Sainte-Justine de Padoue ; mais notre surprise cessa et fit place à un petit mouvement d’orgueil , lorsque nous reconnûmes que de l’aveu des maUrçs mêmes, la palme que nous
A IXIIIÏtCïli.L.
est démontrée encore aujourd’hui par les 200 chapiteaux, à légendes
décernions in petto à notre art français, prédominait réellement dans le pays qui le dénigre, et que c'était à notre ville de Rouen que l’Italie, patrie de tant de grands artistes, était allé emprunter un humble baliulier, Richard Taurigny, pour confectionner ces chefs-d'œuvre. Constatons bien le fait, à ce qu’on n'en ignore. Dans sa Descrizione di Milano (t. 1er, p. 48 et 49), Latuada décrit ainsi cette riche partie de l’ornementation de sa cathédrale :
« Cinquanta due sedie , 0 slalli di noce intagliati , etc. , c/te rapprcsentano la vita » di santo Âmbrogio di eccelente lavoro. . . . Sotto gli appoggi furono intagliati in » liabito pontificale i vescovi santi di Milano e delle chiese soggelte a questa rnelropoli ; » venendo attribuito di tutti gli accenati intagli il disegno a ricciario taurini. » Or, cette attribution , l’histoire de Padoue la confirme pleinement en désignant le sculpteur de ces stalles de Milan, Richard Taurigny , de Rouen , comme ayant été chargé également de l’exécution de celle de Sainte-Justine, vers le milieu du XVIe siècle, puisque l’abbé Eutichius, d’Anvers, qui ordonna ce travail, siégea au Concile de Trente. Celte histoire assimile même notre intailleur normand à l’orfèvre sculpteur florentin Cellini, au moins pour son humeur bizarre et peu sociable, ce qui pouvait tenir aussi aux reflets de certains orgueils rivaux. Le comte de Cicognara, si mal disposé pour nos arts, ne pouvant contester un fait, enlève du moins à Taurigny, dont il fait un élève d’Albert Durer, le dessin des stalles de Milan que Latuada lui concède, en disant ( Slor . délia Sculp., t. V, p. 530 et 531) : « E celebrita acquistarono, corne riporta il torre (autre autorité sur ce fait) nei )> coro del duomo di Milano le sedie fatte tutte d’intaglio in legne di noce, per mono » di ricciardo taurjni, discepolo di Alberto Durer. . . . Secondo i disegni del Brambilla » e per munificenza di san Carlo Borromeo. » L’histoire de Padoue aussi subordonne l’exécution des stalles de Sainte-Justine aux modèles en terre cuite d'André Campagnola , précaution tout italienne pour se réserver une part dans les travaux des Foreslieri ; car à quoi bon aller chercher si loin un artiste étranger dont on consacre historiquement le renom, meme l’humeur atrabilaire, s’il n’eût fait que traduire en bois les sculptures d’autrui. S’il eût d’ailleurs suffi de fournir des dessins ou même des modèles dont l’Italie, alors remplie d’artistes , ne pouvait se montrer avare, pour obtenir de beaux travaux , pourquoi tant d’horribles guérites à travail lourd et tourmenté, rappelant les montans des alcôves de Flandre dont nos fabricans d’antiquités parisiennes composent les dressoirs de nos amateurs, viennent-ils sous le nom de confessionaux , obstruer les plus belles églises italiennes? Et qui empêchait de guider, par les mêmes moyens employés pour notre Normand, le flamand Albert Brûle, dans la confection des stalles du chœur de saintgiorgio maggiore, à Venise, considérées comme lavoro diun nuovo policleto (Cicognara, p. 530), stalles qui, bien que dise Sansovino ( Venetia , p. 261), ne sont rien moins que d’intaglio maraviglioso et n’ont qu’un très mince avantage, celui de l’emporter comme goût et comme travail sur l’œuvre analogue de l’église des Frari de la même ville, remontant cependant à 1463, et exécutée par un artiste de Viccnce.
Non pas que nous contestions que le bel art italien ne se soit quelquefois exercé avec un grand succès dans la sculpture sur bois ; car nous nous trouverions contredit par plusieurs objets de premier ordre de notre collection, tels que le grand coffre doré h trousseau, provenant directement de Venise, notre bas-relief en poirier, d’après Sébastien del Piombo, et notre petit triptyque de Jean Barile, sculpteur de la boiserie des loges du Va-
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toujours variées, du cloître de Monréale. C'est aussi en partant de
tican ; de même que nous conviendrons que les ouvriers mêmes de ce pays excellaient dans un autre travail, dit lavore di tarsia, sorte de marquetterie applicable aux mêmes usages. Nous établissons seulementque, tandis que dans l’ Italie quelques célèbres inlagliateurs, sous le ciseau desquels tout devait devenir chef-d’œuvre, pratiquaient seuls la sculpture en relief sur bois avec habileté, chez nous elle était populaire et prospérait, au moins depuis les premières années du XV' siècle, comme le prouvent les statuts de 1416 ( Ordonnances des rois de France , t. X, p. 253) des huchiers de cette même ville de Rouen, patrie de Richard Taurigny; sages réglemens qui, étendus à tous les Corps d’ouvriers et n’admettant à lever un ouvroir que qui faisait un bon chef-d’œuvre, au regard de justice (art. 7), garantissaient la marche continue et le progrès des arts utiles. C’est ainsi que s’explique la durée de nos grands travaux sur l’émail et la peinture sur verre , tandis que nous verrons bientôt un autre art analogue créé en Italie vers cette même époque, par Lucca dalla Robbia , s’éteindre tout à fait , cent quarante ans plus tard , avec les derniers rejetons de la race de l’inventeur.
C’est ce dont Cicognara ne se rendait sans doute pas compte , lorsqu’à propos des stalles de Gaillon, qu’il date de 1500, mélange de sculpture et de marquetterie que l’on peut encore admirer dans le petit chœur latéral de l’église de Saint-Denis, il en attribue la perfection au contact des artistes italiens : Pel contatto che i Francesi avevano ni gja avuto (probablement alors avant l’appel fait par Charles VIII, pour la construction de son château d’ A mboise) cogli italiani, et à la présence en France de quelques buoni inlagliatori e scultori (p. 533). Il faudrait admettre alors que ces bons artistes en bois, si rares, comme on l’a vu, en Italie même, seraient venus se soumettre chez nous à des épreuves longues et difficiles, avant d’obtenir d’y lever leur ouvroir et de parvenir à supplanter nos maîtres huchiers (car tel est le titre de Philippot- Viard qui tit les stalles de la cathédrale de Rouen); et cela dans la seule vue d'un progrès qui duts’opérer de lui même, dans ce corps de métier comme dans les autres , par la direction donnée aux nouvelles études graphiques. Quant à ce qu’ajoute, par une répétition souvent reproduite dans son ouvrage, le panégyriste exclusif de l’Italie , que nos arts avaient d’autant plus besoin alors (vers 1500) d’être élevés à de bons principes que toutes leurs productions étaient des plus faibles « Le quali arti in Francia avevano mollo bisogno di esser elevale a buoni » principi, mentre tutte le produzioni loro erano debomssihe, » on pourrait lui opposer d’abord ces mêmes stalles de Gaillon qui ne sont qu’un faible accessoire des grands et beaux travaux en marbre, tels que le saint Georges, et de ceux si nombreux en pierre, faits à cette même époque, dans ce même château, dans la maison dite des Généraux de Rouen (pl. vm de la 3« série), et dans le portail de la cathédrale de la même ville dont les litres comme foyer de culture incessante de cet art, s'accroissent d’autant. On y ajouterait au besoin une série de monumens français de toute espèce (indépendamment même de ceux semi-français de la chartreuse de Dijon), qui prouvent que l'art, nouveau même, n'avait pas attendu pour éclore la fécondation directe par les Italiens. Combien nous en pourrions citer, depuis les ravissantes miniatures de Jean Fouquet, peintre de Charles Vil et de Louis XI ; les lauriers de Jacques d’Angoulême, les essais des frères Richier, jusqu'au beau mausolée de Nantes, terminé en 1509, long intervalle qui comprend les premiers travaux de Solesmes et d’admirables monumens de notre école de Tours, tels que le
architecture.
ces témoignages positifs, que vient appuyer l’opinion de M. le duc Serra di Falco , sur la continuité de l’exercice de l’art grec en Sicile, même sous les Sarrasins , qu’en trouvant dans les édifices siciliens de la fin du XIe et du XIIe siècle, le même amalgame du style grec et des formules vitruviennes(dont ce peuple avait tant de types sous les yeux) , que l’on rencontre notamment dans les immenses pages sculptées des portails de nos églises méridionales de Saint-Gilles et de Saint-Trophime d’Arles (ainsi que dans celui de Saint-Laurent de Gênes) , nous avons conçu la pensée , à défaut de toute autre conjecture, émise même, sur ces édifices, qu’il existait une communauté d’origine entre ces divers monumens. Les relations continues desNormands Siciliens avec leur mère-patrie expliqueraient comment quelques artistes de passage r, formés par les travaux du comte Roger
mausolée des enfans de Charles VIII, prélude de celui de Louis XII, dont l'Italie s’était approprié la gloire, en déshéritant notre Jehan- Juste au protit de son TrebatL
1 L’itinéraire, signalé ailleurs, que suivaient les Vénitiens, dès le Xe siècle, pour leurs relations commerciales avec la France et pour communiquer avec leur factoterie de Limoges, devait être le même qu’adoptèrent les Normands pour leurs voyages si fréquens de Normandie en Pouille et en Sicile, et réciproquement, puisque le parcours de la diagonale, assez longue sans doute, par la voie de terre, qui sépare leur province du bas Languedoc, leur épargnait du moins les chances de fâcheuse rencontre et les dangers de toute nature attachés, à ces époques surtout, à une navigation de très long cours, sous l’atteinte croisée des Maures, maîtres de l’Afrique et de l’Espagne. Si l’on admet donc avec nous qu ’ Aigues-Mortes , point de départ du voyage de saint Louis en Terre-Sainte, et où ce prince fit construire une tour pour protéger les pèlerins, ait été dès le XIe siecle le lieu d’embarquement et de débarquement des Normands voyageurs de Sicile en Ncustrie, on concevra facilement qu’arrivés sur ce point si voisin de Saint-Gilles et même d’Arles, quelques-uns des artistes grecs siciliens qu’ils menaient avec eux pour propager leur art, aient été retenus dans ces riches provinces , pour y signaler leur talens sans doute renommés en France par l’intérêt qui s’attachait à ce royaume de Sicile, objet de l’attention et de l’admiration générale, comme nous le prouverons par l’intervention et les relations de saint Bernard avec le roi Puiger, et surtout par les grands éloges que donne à ce prince et à son administration, l’abbé de Cluny, Pierre-le-Vénérable, qui communiquait avec lui par des mandataires de son ordre.
La même éventualité a pu se présenter pour Gênes, lieu de relâche dans le même trajet maritime, et ville dont la prospérité accrue et de beaucoup par le concours intéressé de ses vaisseaux aux expéditions des croisades , comportait bien à ces époques une grande manifestation d’art, comme l’église Saint-Laurent , qui fit que cette république n’eut rien à envier sous ce rapport aux Pisans et aux Vénitiens, déjà pourvus alors de magnifiques cathédrales. Deux circonstances historiques viendront, sous illSel scus 1130, confirmer l’usage habituel de cet itinéraire.
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ou de son fils, auront pu être chargés par un duc d’Aquitaine ou par un comte de Toulouse ou de Provence , d’exécuter ces grands spécimens de leur art , où Yove , le rinceau et la classique achante se confondent, comme à Palerme, avec les traditions byzantines et même quelque peu sarrasines -, ce qu’on peut remarquer surtout à Saint-Trophime (voir planche ire de la 6e série), dont Tare de la porte centrale offre une ogive peu accentuée , il est vrai , qui se marie à la forme classique des stylobates et au modelé tout romain des palmettes du fronton triangulaire. De semblables travaux multipliés avec modification sur divers points de la France, comme à Elue 1 , à Civ ray 3 , à Poitiers 3, à Saint- Aubin A Angers *, au Mans et dans beaucoup d’autres lieux, et que Suger lui-même avait fait concourir à la décoration de sa basilique, principalement dans les
« Nous avons déjà dit que l’église de Sainte-Eulalie d'Elne, qui remonte à 1019, portait des caractères orientaux, notamment dans les assises alternées de pierres noires de ses archivoltes, comme à Monréale et comme dans une partie de notre église de Saint-Gilles. Le cloître, véritable musée de quatre siècles, est orné de sculptures de divers temps, dont les plus anciennes ne remontent pas au-delà du XI le siècle. On y remarque aussi, comme en Sicile, le mélange de l’ogive à une autre tradition orientale, résultant de voussures de marbres alternativement rouges et blancs.
a Le portail de l’église de Givrai, qu’on s’accorde à faire remonter à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIL, et dont la première zone présente deux arcades en ogive surmontées par d’autres en plein cintre , de même que ces deux formes apparaissent communément dans la disposition intérieure, offre, sous ce rapport, un des notables exemples de ces premiers essais dont nous avons parlé, comme pouvant être attribués à des souvenirs de Sicile. L’analogie du plan de ce portail surchargé d’ornemens sculptés et de figures, avec celui de Saint-Gilles, et le goût antique qu’il accuse au milieu de sa décoration byzantine, de ses chapiteaux historiés d’une finesse extrême, du style souvent contrastant des innombrables personnages qui décorent ses archivoltes, pourrait peut être aussi rendre commune à cette œuvre d’art, l’origine que nous avons cru pouvoir assigner aux portails de Saint-Gilles et de Saint-Trophime. Dans cette supposition, les artistes Siciliens voyageurs auraient préludé à Civrai , point intermédiaire entre le bas Languedoc et la Normandie, aux grands travaux dont les auraient chargés plus tard les souverains du littoral de leur point de débarquement.
3 Le texte que nous donnerons de la planche de ce portail (lre du chap. m de l’Atlas), nous dispense ici de tous détails sur cet immense bas-relief, selon l’expression de M. Mérimée, qui, parlant des costumes, plus modernes que ceux de Saint-Gilles, de scs innombrables figures , en infère que ces sculptures ont été' exécutées par des artistes qui avaient vu l’Orient, s’ils n'y étaient pas nés , ce qui se concilie très bien avec les habitudes grecques de la population sicilienne.
4 Voir notre planche mde la 4c série.
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portes de bronze à figures en relief1, antérieures de plus de quarante ans à celles dont s’orna la cathédrale de Monréale 2 , étaient bien faites pour prolonger le règne de cet art jusqu’au moment où sonna son heure dernière par la subversion du style auquel il s’était appliqué jusqu’à profusion , comme sur certaines surfaces, telles que le portail de Notre-Dame-la-Grande de Poitiers(pl. ire du chap. m de l’Atlas), où la forme architecturale se dessine à peine sous l’entassement des reliefs. Cette sculpture surabondante , harmonieuse comme effet d’ensemble, remarquable même par son entente générale inspirée souvent de l’antique , ne saurait supporter l’examen de détail, si ce n’est dans ses accessoires décoratifs et dans l’exécution des menus ornemens, où le travail de la pierre lutte souvent de finesse avec celui des étoffes. Le type oriental, les figures conventionnelles, les sujets même ordinairement abstraits de cette ornementation en
1 Voici comment Suger, dans le livre de son administration (chap. xxvn, intitulé : De portis fusiiibiis et deauratis), rend compte de ce travail doublement remarquable pour la France, en ce qu’à peine soixante ans s’étaient alors écoulés depuis que, pour doter d’une semblable clôture la célèbre basilique de Saint-Paul de Rome, le consul Pantale’on s’était trouvé réduit à recourir à l’art byzantin ; et que ce ne fut qu’un demi-siècle après ces travaux de Suger, que le roi de Sicile, Guillaume II, parvint, à l’aide d’un Pisan (Bonanno) et d’un artiste de Trani (Barisano), à décorer sa cathédrale de Monréale de ces riches ornemens devant l’exécution desquels dut échouer, à l’époque même où Saint- Denis revêtait celle décoration, le goût d’art et de magnificence du roi Roger, qui n’a rien fait de comparable; ce qui pourrait, nous en convenons , contredire au moins sur ce point, notre système d’origines siciliennes : « Valvas siquidem principales , accilis fusori- » bus et eleclis sculftoribus, in quibus passio Salvatoris et resurrectio , vel ascensio » continelur, midtis expensis, multosumplu in earum deauratione, ut nobili porticui » convenicbat; ereximüs, » etc. (apud Duchesne, t. IV, p. 342).
2 D’après les détails dans lesquels nous nous réservons d’entrer, pour décrire la partie de notre planche (xxx de la 3e série) représentant des valves des deux portes de styles divers, grands spécimens de l’art du XIIe siècle, qu’on voit encore à Monréale, nous devons nous borner ici à signaler ces grands travaux comme de premiers témoignages du progrès de la sculpture et de l’exécution de la fonte en Italie, vers la fin seulement du XIIe siècle, alors que depuis si longtemps la France exécutait de ces œuvres d’une grande importance. Encore est-il à remarquer que ce fut à l’influence byzantine, très directe pour Pise comme pour Trani (ville voisine du port de Bari, en Bouille), que l’habile architecte du campanile penché ( Bonanno ) et le Barisano dont le nom et la même date, 1180, se lisent aussi sur de semblables portes à l’église de Ravello (royaume de Naples), durent sans doute la pratique de cet art redevenu nouveau pour l’Italie et qu’ils exercèrent, comme nous le ferons remarquer, sous des inspirations différentes et chacun dans un caractère spécial plus ou moins rapproché des types orientaux existans dès 1062 à Amalfi , et en 1087 à Atriani .
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relief, très peu variée, sans doute par l’effet d’une restriction imposée par le mythe religieux , donnent à ces compositions diverses un aspect uniforme très sensible dans les deux portails, assez voisins, de Saint-Trophime et de Saint-Gilles, dont le dernier semble n1 être que le développement de l’autre ; et cette confusion cjui place sur un point toute l’ornementation dont les autres sont souvent dépourvus, blesse les lois du goût et exclut par cela seul la nationalité de cet art, en tant que fruit du sol qu’il décore. Il n’en est pas ainsi des œuvres analogues postérieures au XIIe siècle. Du moment ou l’architecture ogivale eut combiné ses lignes onduleuses où les deux arts, souvent meme relevés par la décoration polychrome, procédèrent en frères et non plus en rivaux, s'embrassant pour s’étouffer (le galbe sous le relief), à cette sorte de chaos se substitua un classement plus méthodique. Les encadremens des stylobates et lambris sculptés, le relief des consoles, la floraison végétale des chapiteaux et des frises, le refouillement des niches, les à-jours des dais de couronnement’ les dentelures des archivoltes et voussures, et les bourrelets et nervures de leurs courbes , le trèfle sarrasin , les feuilles entablées , dents de scie, etc., l’espacement des crochets et fleurons , et la projection distancée des clochetons et des pinacles aériens de forme toujours gracieuse, opérèrent entre les œuvres de la statuaire proprement dite une démarcation qui empêcha la confusion de se produire au milieu de la profusion. De là , sans doute, le grand surcroît de soins qu’apportèrent les sculpteurs à l’agencement et à l’expression de leurs scènes, au caractère des figures et même à l’exactitude et au modèle du costume de leurs personnages devenus désormais plus historiques-, car, ainsi que le remarque M. de Caumont {Cours, etc., IVe Partie’ P* l6$» lorsque dans tout le cours du XIIe siècle les sujets reproduits sont toujours puisés aux sources fondamentales du christiamsme, la naissance du Christ , l’adoration des mages, etc., le champ s’élargit tout à coup par l’invasion des légendes accessoires de celles apocryphes mêmes, d’un effet par cela seul d’autant plus dramatique. A cette extension vint se joindre la reproduction nonseulement de scènes de la vie champêtre introduites par les zodiaques u XIIe siecle, mais de tableaux de genre à sujets empruntés aux mœurs et aux usages de ces temps et si gracieusement exprimés par exemple dans les huit jolis médaillons, forme de miroirs de cette
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époque *, que sépare le portail méridional de Notre-Dame de Paris. Parmi ces médaillons datés de 1267 dans l’inscription du stylobate, nous noterons surtout celui où l’on voit en action le supplice de l'eschielle infligé aux foies femmes par les ordonnances de saint Louis , contemporaines de cette sculpture, comme étant d’un aspect encore très séduisant , malgré les nombreuses mutilations dont nous avons suivi les phases depuis plus de quarante ans que noire attention se dirige sur ces chefs-d’œuvre livrés à la lapidation des gamins (n. pl. xxix et xxx de la 5e série). Nous ne résistons pas non plus au besoin de citer comme un chef-d’œuvre de sculpture française en ivoire de cette dernière époque, un délicieux petit momumentqui, comparé, comme nous en offrons les moyens, avec notre belle crosse de même matière et à double face , de Nicolas de Pise , soutient très bien le parallèle et balance par un surcroît d’expression franche et naïve ce que le travail italien a de plus soigne , comme étude : c’est l’enveloppe, provenant de notre Sainte-Chapelle de Paris, d’un de ces miroirs métalliques à V usage du sacerdoce pour le soin de toilette prescrit à l’officiant, qui devait se peigner les cheveux et la barbe avant de célébrer le saint mystère. La famdle entière de saint Louis, jeune encore, que réunit cette sculpture, en authentifie bien|la date -, le monument d’ailleurs est une des conquêtes faites sur le champ de bataille de 1793 (il en porte les cicatrices) par un des premiers martyrs de notre foi , ce digne fVillemin , que la possession successive de tant de beaux débris de ce grand naufrage n’a pas garanti des besoins qui assaillirent son existence consommée dans les anxiétés d’une publication utile, surtout aujourd’hui , grâce au texte du savant M. Pothier (y. pl. xxxvij de la 5e série).
En rendant exacte justice aux grands travaux , malheureusement trop poncifs, de notre statuaire romane, nous réservons notre tribut
> En comparant la forme de ces huit médaillons reproduits pl. xxix et xxx de la oe série , avec celles des nombreuses enveloppes, en ivoire sculpté, de miroirs métalliques du XIIIe siècle, que nous donnons pl. xxiii de la 4e série ; pl. xi de la 5e, etc., on remarquera la conformité de ces dispositions et de l’encadrement , surtout par 1 adjonction en saillie, de ces animaux , dont la nature réelle ou fantastique devait toujours avoir une expression symbolique, comme la iruie exprime la luxure dans le médaillon des foies femmes; comme le lion , aux pieds de saint Louis, symbolise la puissance et la force dans notre miroir représentant ce roi, etc., etc.
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d’éloges pour celle qui lui succéda et dont tant d admirables scènes ont presque disparu sous l’atteinte insensée des iconoclastes du XVIe siècle et de leurs dignes émules de la fin du XVIIIe , laissant encore par fois dans leurs gracieuses silhouettes, comme au portail de Saint-Etienne d’Auxerre (pl. x de la 4 e série), la mesure des regrets de jour en jour plus vifs, qu’occasionnera cette perte, lorsqu’on appréciera , comme on ne peut manquer de le faire , d’après la direction actuelle des études archéologiques, tout ce qu’a de sublime, non comme art , mais comme sentiment d’expression et de foi, cette sculpture de noire XIIIe siècle, supérieure sous ce rapport, nous ne craignons pas de le dire, aux suaves compositions analogues, plus scientifiques sans doute, dues au génie rénovateur des Pisans et que nous avons su admirer aussi sur le portail d’Orvieto, à la chaire de Sienne, au baptistère de Pise , etc. Il est vrai que nous ne nous sommes pas laissé aveugler par leur charme et par l’éclat de leur substance (le marbre) au point de partager l’injustice commune qui s’attache depuis six siècles aux produits naïfs de notre sculpture française de ce temps, prodiguée, grâce à Dieu, pour sa préservation au profit des âges à venir , « jusque dans les enfoncemens des ogives , des festons et autres ornemens architectoniques de notre cathédrale de Reims , ce partuénoin de notre architecture nationale. » (Rapport de M. Vitet, x 83 1 , pages 20 et 24).
Nous ne terminerons pas ce rapide exposé de l aspect, en partie fort dubitatif, sous lequel apparaît notre sculpture nationale du XIIe siècle, sans en citer un petit monument authentique (la crosse de l’évêque Yves de Chartres, mort en 1 1 10), déjà donné par Alex. Le Noir (t. YII , p. 71) et par Willeinin, mais que nous avons cru , l’ayant à notre disposition, devoir placer en parallèle avec le miroir de saint Louis (pl. xxxvii , 5e série) , comme démonstration des caractères bien distincts qu’apporta l’intervalle d’un siècle dans la composition comme dans l’exécution d’œuvres analogues. Cette crosse pastorale , également d’ivoire et de même proportion que le miroir, serait, d’après la tradition, le bâton envoyé à titre d’investiture, par le roi Philippe Ier à l’évêque (saint Yves) élu en 1091 , sur lequel il se vengea plus tard de l’opposition du prélat à son mariage avec Bertrade. D'après celte tradition , on chercherait vainement dans la partie architecturale de la sculpture (le portique sous
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lequel sont placées cinq figures), quelqu’ indice du style nouveau dont on attribue de premiers essais à saint Yves , dans le coars de son épiscopat ; mais malgré l’exiguïté des proportions des figures , (l’évêque , le diacre tenant l’évangile , le sous-diacre , un assistant et un pénitent), on trouve dans leur caractère et surtout dans les costumes à plis étroits et serrés, une sorte de terme de comparaison avec les grandes figures de portails citées plus haut , ce qui appuierait nos conjectures sur leurs dates que les bénédictins font remonter aux VIe et Y IIe siècles. Ce même goût byzantin domine dans T ornementation toute fantastique de la volute composée d’un enroulement de branchages sur lequel s’enlèvent des têtes grimaçantes , des figures nues, des animaux fantastiques, avec un appui, en guise de console , formé par un sphinx à tête d’homme d’un côté et à tête d’oiseau de l’autre , amalgame bizarre très commun dans le temps auquel remonte ce travail, et que nous signalons même sur la robe d’honneur offerte par les Sarrasins au roi Roger.
Dans le miroir, an contraire, toute l’exagération byzantine et les monstruosités contre lesquelles tonna saint Bernard ont entièrement disparu, pour faire place à des scènes naïves , le roi son faucon sur le poing, la reine caressant sur ses genoux son petit chien d’affection, et le plus jeune de leurs fils s’occupant des préparatifs de la chasse au vol. Les animaux ne sont plus chimériques : un lion, symbole de royauté , est sous les pieds de saint Louis et semble menacer un chameau placé sous ceux de Marguerite de Provence, allégorie qui, bien que mitigée , concorde avec la lutte à mort des deux mêmes animaux tissée sur la robe sarrasine (Pallio de Nuremberg). Pûen de plus gracieux d’ailleurs que l’expression des figures et de plus souple, sans recherche, que l’ajustement des nombreuses draperies. On voit que nos statuaires de ce temps , sans aller , comme Nicolas de Pise , puiser leurs inspirations dans l’antique , avaient pris , avant tout, la nature pour guide, et qu’ils suppléaient à l’étude proprement dite par l’expression du sentiment -, de même que nos ornemanistes cherchèrent et trouvèrent dans l’exacte imitation de la nature végétale tous les brillans motifs devant lesquels disparut, vers la même époque, l’ornementation fantastique empruntée aux Grecs.
t. IV.
ARCHITECTURE
PEINTURE , FRESQUE, ETC., AU XIIe SIÈCLE.
Notre embarras pour peindre l’état, présumable même, de cet art, à l’ouverture du XIIe siècle, et sa marche, progressive ou non, pendant cette dernière période , est peut-être plus grand encore que lorsqu’il s’est agi de la sculpture dont il subsiste encore du moins de très remarquables travaux, sur lesquels le contrôle réciproque et la discussion contradictoire peuvent, à l’aide de quelques dates connues, fournir, comme on l’a vu, matière à conclusions quelconques. Ici pas de traces à dates certaines, quant à la peinture murale, de tous ces grands travaux mentionnés dans nos plus anciennes chroniques religieuses, comme embrassant dans leur brillante étreinte tous les circuits de nos églises et jusqu’aux dortoirs des moines auxquels ces figures de saints qui paraissaient vivantes , ménageaient de doux rêves et des joies au réveil. Tombés avec les monumens ou cédant à l’action de notre climat dévorateur, ces soi-disant chefsd’œuvre des vieux temps n’existent plus que dans les livres-, et ce qui peut en subsister encore dans quelques parties méridionales de la France, comme à Saint- Jean de Poitiers, à Saint-Savin (même province), à l’église de Montoire (près de Vendôme) et à la crypte de Saint-Cerneuf de Billom (au témoignage de M. Mallay) , résiste par son caractère indécis et à défaut de traditions écrites, à une appréciation même approximative. Que ne nous a-t-il été donné, par exemple, de conserver au moins quelques vestiges de ces peintures que l’évêque de Châlons-sur-Marne, Gidoin, fit exécuter vers la fin du Xe siècle par un moine de Montier-en-Der (Hugues), sculpteur et peintre , pour remplacer dans son église celles déjà disparues alors par reflet de leur vétusté « ad renovanda OPERA suce ecclesiæ quæ erant obnubilata multorum temporum vetustate » ( diversis casibus Dervensis Ccenob.: act. S • S. ord. Bened. , apud Dachery et Mabill. , t. II, p. 856) : nous pourrions y trouver du moins un point de départ fixe pour cet art et un moyen d’en contrôler les phases -, mais telle fut toujours, même encore aujourd’hui, l’horreur pour l’aspect discordant d’une peinture oblitérée en quelques points, ou même obnubilée comme celles de Châlons, qu’à défaut d’évêques comme Gidoin , ou de moines comme Hugues, habiles à réparer /’ irréparable outrage
ARCHITECTURE
des ans ou de l’humidité, aux premiers éclats de l’apprêt, le lourd badigeon monochrome venait d’un coup de brosse enfouir sous ses enduits accumulés plus tard, les fruits de tant de veilles de nos meilleurs artistes. Cet effet dont nous avons vu de si nombreux exemples, très sensibles dans les essais du débadigeonage de la cathédrale du Mans et de celle de Paris, où des colonnes des chapelles de gauche et de la galerie supérieure de droite, présentent déjà de curieuses révélations de leur ancien éclat, se produit bien souvent, même dans l’Italie au ciel pur, où, dans une curieuse église près de Bolsena (M ont ejias cône) on suit encore les silhouettes d’innombrables figures, à nimbes perlés, perçant à travers le lait de chaux. Il est bien mieux démontré encore, dans l’église de France qui conserve les plus curieux specimen de ces anciennes peintures , à Saint-Savin , où le chœur, les transsepts et les bas-côtés de la nef, théâtre principal des solennités du culte , ont subi cette ignoble maculature qui n’a pas atteint la voûte de la nef principale , sans doute à raison de son élévation, ni les deux zones de la crypte, localité trop peu visitée des fidèles de nos jours pour mériter les honneurs de la décoration moderne. C’est précisément à propos de celles de ces peintures bien conservées dans ces deux parties que nous exprimions le regret de manquer de tous documens qui puissent en indiquer la date. Nos antiquaires titrés , essentiellement rétrospectifs, les font remonter au temps de Charlemagne, fondateur de cette abbaye; mais un archéologue moins arriéré , M. Mérimée, ne les juge pas antérieures au milieu du XIe siècle, ce qui les rapprocherait de l’époque que ce même explorateur de nos ex- magnificences assigne également , d’après des rapports de style avec les miniatures de ce temps, aux fresques du temple de Saint- Jean de Poitiers. Il explique d’ailleurs la physionomie tout antique des compositions de Saint- Savin 1 par le concours d’artistes grecs , en ajoutant (ce que contredisent plusieurs de nos chroniques, l’exemple du moine de Mors-
* On pourra bientôt juger ces compositions par leur publication, dont s occupe notre comité des arts et monumens . M. Mérimée, qui les a si bien étudiées, s étant chargé de rédiger le texte des planches qui rappelleront l’exacte coloration de ces fresques , on peut dès à présent considérer comme sauvé de l'oubli et d’une destruction menaçante, le plus curieux specimen existant encore aujourd lmi de notre peinture du mojen-age.