‹ Les arts au Moyen Age (volume 4)Chapitre 5 sur 14 · ARC HIT F. CTL RE · texte numérisé non relu

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Si la passion d'artiste et le goût d’amateur qui présidèrent à ces travaux se dénotent par le soin que prit Suger d’en donner le programme, d’en rédiger les inscriptions qu’il retrace dans son livre, son active sollicitude pour mettre à bonne fin d’autres entreprises d’art ne se prouve pas moins par ce qu’il raconte de ses anxiétés lorsqu’il vit le moment où force lui serait de renoncer à enrichir encore son immense crucifix d’or, et de la joie que lui causa cette rosée vraiment céleste de gemmes et de perles offerte à ses regards et moyennant un prix modique , lorsqu’il désespérait d’atteindre un si haut but.

Heureux de continuer dans l’abbaye de Dagobert les traditions de l’art de saint Eloi encore vivantes en partie dans la célèbre croix d’or ornée de pierreries disposées avec un art qui faisait l’admiration générale ( Gest . Dagob., cap. 20), et de donner un riche pendant à cette croix sans Christ (le crucifix date d’une époque plus récente) , qui « vulgo Crista vocatur , » placée au-dessus du grand autel qui était l’objet spécial des soins du nouvel abbé, comme ayant été le berceau de sa grandeur, Suger avait déjà concentré dans ce sanctuaire tout l’éclat de magnificence que comportait X orfèvrerie gem-

dans les voies peu connues où peut les engager le soin de réparer ou de reconstituer des monumens analogues, dont le besoin se fait sentir dans plusieurs de nos cathédrales.

De son côté aussi, la monographie de la cathédrale de Chartres entreprise par notre comité des arts et monumens et dont l’exécution se poursuit, viendra ajouter encore à ces enseignemens, par le nombre et la variété des objets qu’elle embrasse, comme par la description également savante, quoique moins mystique sans doute, confiée à M. Didron, que ses recherches approfondies sur l’iconographie chrétienne rendent si propre à ce travail. Des lumières inattendues commencent donc à luire sur ces œuvres d’art et de foi. longtemps présumées ténébreuses et victimes à ces divers titres, ou de nos préjugés, ou de notre ignorance. Aussi remercions-nous le ciel de nous avoir du moins, au terme de notre carrière, ménagé l’avant-goût de cette réhabilitation tardive, qui permettra peut-être à nos petits-enfans d'expier les torts de leurs pères et déjuger, par l’intérêt de ces débris, de l'immensité de nos pertes.

> Nous avons parlé des ateliers monastiques dont la ville de Limoges fut redevable à son grand citoyen, Eloi, ministre de Dagobert, et des beaùx travaux qu'on y exécutait dans les divers arts du dessin.

La preuve de l’exécution depièces d’orfèvrerie gemmée, par ce ministre même, résulte de ce passage de sa vie, écrite par saint Ouen : « Fabricabal in usum regis ustencilia » quam plurima exauro et gemmis, et sedebal fabricans in defossum, et contra cum » Thillo (son élève) vernacula ejus, »

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mec, en complétant les dons de Charles-le-Chauve par l’exécution de sa tabula aurea superior placée ante sanctissimum corpus ‘, et d’autres tables d’or et de candélabres d'or du poids de vingt marcs, formant en ce saint lieu une auréole telle que tout y semblait d’or : ut totum circumquaque altare appareat aureum (p. 345) j entassement de richesses qui justifiait bien l’anathème porté contre ses spoliateurs et gravé dans ce sanctuaire % qui n’en subit pas moins la loi de la cupidité, ou peut-être de la part de Sugcr lui-même celle d’un besoin imposé à l’Etat par un revirement de fortune.

Non content d’avoir ainsi constitué un sanctuaire tout d'or en ajoutant plusieurs tables en celte matière à celle donnée par Charlesle-Chauve et en y plaçant les candélabres d’or du poids de vingt marcs, donnés par Louis VI, Suger voulut y faire dominer un mo-

• D’après cette dernière indication, on doit croire que ce monument n’était pas, comme le dit Félibien (p. 174), un retable qui se plaçait habituellement sur l’autel, mais une sorte de pallioto d’or affecté comme celui de Saint-Ambroise de Milan, à garnir le devant de l’autel sous lequel, devait être placé, selon l’usage, le corps de saint Denis. La valeur métallique (environ 42 marcs d’or) s’accroissait de beaucoup par celle des pierres précieuses, provenant en grande partie de dons faits sur place par des rois, princes, évêques, abbés, etc., qui arrachaient de leurs doigts leurs anneaux les plus précieux pour en faire hommage au saint « Gemmarum preciosarum mulliplicem copiant , jacinctorum , » rubetorum, saphirorum, smaragdinum, topaziorum, nec non et opus discrimman- » tium unionum, quantum nos reperire unquam prœsumpsimus. Vicleres reges et » principes, mullosque viros prœcelsos, imitatione noslra digilos manuum suarum » exanulare, et anulorum aurum, et gemmas, rnargaritas preciosas ob amorem sanc- » torutn marlyrum eidem tabula; infigi prœcipere » (p. 344). C’est ainsi que la palla d’oro de Venise, si étincelante de pierreries sur-ajoutées souvent sans symétrie, a conquis son surcroît de valeur plus matérielle, plus réalisable surtout, mais moins inimitable que celle d’art. L’abondance sans doute bien plus grande encore de ces bijoux votifs dans le rétable vénitien qui en est éblouissant, tient à ce que les dames, toujours si bien pourvues de ces joyaux et disposées à faire entre elles assaut de générosité, furent admises au concours dont Suger semble les avoir exclues : « E pie dame veneziane , est-il dit dans la description de ce monument, ne riportarono ricchi prœsenti di gioje e di perle, le » quali in aggiunta ad cdtre partite acquistatesi , s’ impiegarono bellamente nell' am- » mirando lav.ro. »

2 Cet anathème imité de ceux dont nous avons parlé au Xle siècle, et qu’il était d’usage d’inscrire même sur les ouvrages de moindre valeur, tels que les manuscrits offerts aux églises, était ainsi formulé et transcrit sur le côté gauche de l’autel :

» Si quis præclaram spoliaverit inipius aram,

» Æquè dammitus pereat Judæ sociatus. »

A. RC 11TECTURE.

nument plus spécialement religieux encore ; de là les soins qu’il se donna pour dépasser dans son crucifix d'or , pesant environ 80 marcs de l’or le plus pur « de ciuro obrizo, » ce que l’art de ce temps pouvait produire de plus remarquable. Parmi les artistes habiles qu’il convoqua pour ce travaille dicersis partibus , il choisit pour l’exécuter des orfèvres lorrains * , qui au nombre tantôt de cinq, tantôt de sept, y employèrent environ deux ans a. Nous avons dit, en traitant de l'émail , ce que cet art brillant et expressif vint ajouter d’éclat à ce grand monument par la configuration des sujets qui en ornèrent le pied, le fût et le chapiteau, d’où devait partir l’arbre du crucifiement, comme du pied de croix de saint Bertin(pl. xi de la ge série) • mais cet éclat de coloration , et même celui de l’or, ne pouvant que pâlir devant les feux que dardait l’ornementation rivale (la croix de saint Eloi , la tabula aurea superior , etc., incrustées de pierreries précieuses de haut prix), Suger, dont la récolte en bagues pastorales et autres ne pouvait plus se reproduire, s’émut à cette idée que la rareté de ces gemmes, leur cherté par conséquent, et l’insuffisance, en tous cas, de ce qu’il pouvait en trouver, imposaient à son crucifix une pauvreté relative : curieuse sollicitude dont l’expression naïve peint l’ardeur que mettait à des détails, en apparence si secondaires, le ministre occupé d’intérêts bien plus graves 3 ; mais ces pieuses distractions étaient bien permises au grand homme; et qui ne sait d’ailleurs l’empire qu’a sur nous un noble goût qu’irritent des obstacles?

Le ciel eut pitié de ses peines, et lorsque notre abbé déplorant sa

> On pourrait peut-être expliquer l’aptitude des Lorrains à cette œuvre d'orfèvrerie, par les grands travaux de même nature que Richard , abbé de Saint-Vanne , avait exécutés pour son église , car à une époque où les corporations et maîtrises n’étaient pas encore constituées , il suffisait d’une grande occasion pour fonder une école d arts dont les traditions se perpétuaient par celte pratique même, comme il advint au monastère de Saint-Gail, et au Mont-Cassin, desinosaïcistes mandés de Byzance, par l’abbé Didier, et dont les enseignemens firent revivre cet art en Italie.

Per plures aurifabros Lotharingos quandoque quinque , quandoque septem, vix duobus annis perfection habere poiuimus (cap. xxxu de crucifixo aureo. — Ibid., p. 345. ).

3 « Ciun enim hœrerem pcnuriâ genimàrum, nec super hoc suf /ici enter mihi provider e valcrem ( raritas enim eas cariores facit ) , etc.

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misère hésitait à prendre parti, tout à coup trois anges, autrement dit trois moines d’abbayes dépendant des ordres de Citeaux et de Fontevrault, se présentent à lui surchargés, pour ainsi dire , de ces joyaux et en telle abondance qu’à peine, dit Suger, aurai-je pu espérer d’en rencontrer autant à acquérir dans l’espace de dix ans 1 . Ces bijoux avaient été donnés à titre d’aumônes, par le comte de Champagne Thibaut, neveu du feu roi d’Angleterre Henri Ier et frère du roi régnant Etienne. Montés depuis longtemps sur d’admirables vases « in mirabilibus cuppis , » qu’Henri montrait avec orgueil en certaines solennités ( Bernardi Clarevallensis opéra , t. II , p. i i i5), et qui devinrent la proie de l’usurpateur Etienne 2 , ils avaient, comme ont fait de nos jours tant de chefs-d’œuvre d’art, dépouillé ce brillant prestige, pour rentrer comme valeur amoindrie dans les conditions d’un traité d’Etienne avec son frère, qui crut laver cette souillure en les offrant à des couvens. Aussi Suger s’applaudit-il beaucoup d’avoir acquis pour le prix de zjoo livres, bien au-dessous de la valeur de ces joyaux , cum plus satis valerent , les moyens de compléter son œuvre et de rendre tout à fait digne de la consécration papale son magnifique crucifix dont le sort ultérieur, quant à ces riches accessoires 3, échappe à nos recherches.

De ces créations de Suger , passons aux travaux secondaires , aux

1 Camerulam nostram ecclesiœ inhœrenfem intrantes , gemmarum copiam, videlicet jacinthorum , sapliirorum , rubetorum, smaragdinum , topaziorum , quantum » per decennium invenire minimè sperabamus , emendam nobis obtulerunt. » (Ibid.)

a Élienne (de Rlois) s’empara du trésor de Winchester, pour y puiser les moyens de solder les complices de son usurpation, à la mort d’Henri (1135). En pareille conjoncture , le premier soin du receleur est de dénaturer le produit du pillage ; c’est ce qui peut expliquer cet acte de vandalisme digne de notre époque , commis sous une autre influence , et dans un temps où l'Angleterre aussi créait de ces chefs-d’œuvre d’art, témoins les beaux chandeliers d'or « prœclarem cœlatura, » donnés par la reine Mathilde à Hildcbert, évêque du Mans ( Ilildeberti Epistolœ, 1. 1 , ep. 9, p. 24 ). Mais c’est dans la France surtout que conserva le premier rang cet art constamment si prospère depuis les grands travaux de nos premiers rois franks. On y voit l’évêque du Mans donner à sa cathédrale une argenterie où l’art surpasse la matière (Mabill. Analect., t. 111, p. 354). Les moines de l’abbaye de Vicogne fabriquaient des châsses ornées de pierres précieuses (Spicileg., t. XII, p. 541, 542) , etc., etc.

3 Nous constatons ailleurs, au contrôle par poids et valeur, que le crucifix d’or enlevé et fondu par les ligueurs, en 1590, ne devait consister, tout au plus, que dans la figure du Christ.

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soins qu’il se donna pour enrichir encore le trésor de son abbaye déjà si bien pourvu par les largesses de nos princes, et même à ceux, moins éclairés peut-être , qu’il prit de revêtir d’une forme ou du moins d’une teinte nouvelle certains objets que leur cachet de vétusté plaçait dès ce temps au rebut, ou rendait par trop contrastans avec l’aspect éblouissant des somptuosités récentes. Nous commençons par ces derniers travaux qui nous imposent une tâche pénible , celle de blâmer cet abbé d’avoir autorisé par son exemple mémorable tant de transformations très funestes à l’art , à la science surtout ; et d’aller même jusqu’à en tirer gloire, en se plaçant, lui si grand dans ses conceptions, à ce point de vue du vulgaire que séduira l 'éclat d’un monument objet de répulsion sous des dehors modestes -, entraînement de goût qui de nos jours encore immole trop souvent l’art réel à son ombre. Ce sentiment est d’autant moins douteux chez Suger qu’on le voit appliquer aux travaux de ses plus célèbres de vanciers l’épithète de barbares dont trois siècles plus tard on qualifiait les siens , lorsqu’à propos de la table donnée par Charles-le- Chauve, dont il vante pourtant le travail et la forme « rniro opère sumptucjite pro faso , tant forma quant materia mirabili anaglijo opéré , » il dit, en parlant de nos anciens artistes : « quoniam barbari et pro fusiores nostratibus erant. »

Sans exiger de lui qu’il joignît , dans ce temps , les vues de l’antiquaire aux dons plus rares de créateur et de Mécène , et sans lui faire un vrai grief de n’avoir pas senti que le prix d’un objet empreint d’un travail artistique , doit résider surtout dans les souvenirs qu’il consacre et tenir au degré plus ou moins accentué qu’il marque à l’échelle des arts , nous ne saurions entièrement l’absoudre d’avoir cru, par exemple , devoir recomposer en y joignant des animaux de cuivre , cet antique pupitre dont les admirables tablettes d’ivoire , d’une sculpture irréparable , ne devaient pas plus redouter la détérioration à la place qu’elles occupaient sous des arceaux , qu’à celle qu’il leur assigna T. La même remarque s’applique aux sept candé-

> « Pulpitum etiam antiquum, quod ammirabile labularum eburnearum subtilis- » sima nostrisque temporib u sinreparabil i sculplura, et anliquarum kisloriarum des- » criptionc humanam œslimationem excedebul : recolleclis tabulis quœ in arcarum et » svb arcarum repositione diuthis fœdabantur , refici, dextrâque parte restituas ani*

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labres « quce Karolus imperator beato Dionysio constulerat » , et qu’à raison de leur aspect de vétusté « sua vetustate dissipata apparelant , » Suger fit non seulement dorer, mais encore couvrir d’ émail « opéré smaltiio et opiime deaurato componi fccimus » (p. 349) ; car c’était en masquer tout à fait l’origine et la provenance , cette riche couverte n’étant pas encore en usage sous le règne d’aucuns des empereurs du nom de Charles,

Nous nous montrerons moins rigoureux pour de simples redorures telles que celle de l’aigle du milieu du chœur « tactu frequentï dedeauratam, reaurari fecimus », et meme pour celle du siège deDagobert (attribution contestée on ne sait sur quel fondement par les auteurs de YHist. lift, de la France , t. XII , p. 398), si, comme le dit Félibien (p. 545), c’est 5 ce soin que se borna la restauration de Suger qu’on pourrait croire moins sommaire , d’après le texte suivant (p. 348) : « Nec minus nobilem gloriosi regis Dagobcrti cathe- » duam, in qiia,ict perkibere solet antiquitas , reges F rancorum suscepto » regni imperio ad suscipienda optimatum suorum hominia primum » sedere consucverant , tum pro tanti excellentia ojjicii , tum etiam pro » operis ipsius precio, ANTiquatam et disruptam refici fecimus. » (ibidem) \

malibus cupreis, etc. (p. 348 ). » Que sont devenus et ce pupitre , et surtout ces tablettes d'ivoire, matière inaltérable lorsqu'elle n’est pas enfouie, comme le prouvent tant de monumens antiques de notre collection même, et bien évidemment la cathedra de Ravenne du VIe siècle (pi. xi de la 1 re série)? En reconnaissant, par les descriptions comme par les planches de Félibien, que plusieurs monumens du trésor de Saint-Denis existant encore au XVIIIe siècle, remontaient à Cha;len agnc, il pourrait être permis de voir dans ces magnifiques sculptures d’une valeur inestimable , où les portes d’ivoire mentionnées dans les Annales de lUctz , comme ayant été apportées à ce prince par Forlunatus , patriarche de Grado (pays assez voisin de Ravenne) , ou quelque présent analogue du Lombard Fardulfe , que Charlemagne nomma abbé de Saint- Denis, et qu» consacra son goût d’art et sa magnificence en y bâtissant un palais ( \oy. notre texte du tome II, pag. 429 'et 439 .

' Ce siège justement célèbre et de forme tout antique, comme tous les monumens des premiers siècles de notre ère franque, est redédoré de nouveau tactu frequenti ou par l’action du temps , <c qui ne l'a pas empêché de figurer dans des solennités modernes ( notamment en 1804 à ïîoulogne, et plus récemment encore dans un sceau de Louis XVIII). Apres un séjour de près d’un demi siècle dans ce cabinet dit des MédaiLes de notre Bibliothèque royale, qui lui avait servi de refuge dans nos mauvais jours, il est rentré trèsrécemment dans le trésor de Saint-Denis . sur les instances du clergé de celte basilique

ARCHITJECTl RE.

Ce monument historique d’une époque si reculée , inaugure très bien ce qui nous reste à dire du trésor enrichi par les dons de Suger 1 , en restreignant nos citations aux objets les plus remarquables :

à laquelle on voudrait rendre quelques reflets de son ancien lustre. Nous dirons franchement ici, bien que notre opinion ne puisse être suspecte en matière do restitution et d’appropriation des monumens aux localités historiques , que la place de ce vieux trône de tant de rois nous semblait mieux marquée , d'après l’état actuel de notre constitution sociale,, dans le cabinet des Antiques, qu’au sein des oripeaux modernes composant aujourd’hui le trésor de Saint-Denis. Nos musées sont d’ailleurs abordables pour tous ; et il n’en est pas toujours ainsi des dépôts d’art de nos églises , qu’ouvre ou que ferme à volonté le caprice d’un sacristain ou la cupidité d'un suisse.

■ On remarque que, dans le livre de son administration , il n’est fait mention des objets composant alors le trésor de cette abbaye, qu’en tant qu’ils furent l’occasion de quelques réparations ou embellissemens de la part de cet abbé ; ce qui nous prive, à notre grand regret , des moyens d’en dresser une sorte de catalogue que nous ne pourrons faire remonter au-delà du règne de Suger, qu’en recherchant dans les états donnés par Félibien quels étaient les objets d’époques antérieures au XIIe siècle qui faisaient encore partie de ce trésor, quand ce bénédictin écrivait son histoire de Saint-Denis (vers 1700). Ce dépouillement nécessairement incomplet , présenlera du moins quelques notions curieuses.

Ce bref inventaire, dans lequel nous ne comprendrons pas un très grand nombre de reliques de date assurément fort ancienne , mais dont l’hommage à l’abbaye n’est authentifiée ni par la tradition , ni par le style des reliquaires , non plus que beaucoup de bustes, camées , coupes en agalhes orientales, de nombreux missels avec riches reliures , dont la provenance n'est pas indiquée, ne pourrait remonter tout au p! us qu’à l’époque où vécut le saint dont l'abbaye porle le nom. Aussi , notre point de départ sera-t-il le service d’autel à l’usage de saint Denis (décrit p. 541 et figuré pl. ni , lettre s ) , représentant un calice à anse, des burettes , et une patène en cristal de roche (les cinq premiers objets montés avec recherche) ; puis l’anneau du même saint avec saphir, perles et pierreries , puis son bâton pastoral couvert d’or, d'émaux , de pierreries, de perles orientales ( sorte de houlette de forme étrange , terminée par une (leur de lys retombante (p. 542 , lettres v et z ).

Viennent ensuite les objets à l’usage de Dagobert , savoir : le bâton d’or que l'on nommait son sceptre , couvert d’émaux avec filigrane , et surmonté par un aigle portant un jeune homme (p. 539, pl - n, lettr. a ) , et I aigle dor, avec un beau saphn et auties pierreries, considéré comme étant l’agrafe de son manteau royal ( ibid. , lett. r. ).

Les présens , authentiques ou non , faits ou légués par Charlemagne , placés dans ce donarium et consacrés au trésor de la couronne de France, sont bien plus nombreux ; ils consistaient : 1° en une sorte d’armoire désignée sous le nom d escrin ou d oiatoire de ce prince ; meuble monumental à trois rangs d’arcades plein-cintre superposées, couveit d oi, de perles, de pierreries, placées même en rayonnement, surmonté d un camée antique enchâssé, le soubassement nécessairement ajouté d’après le style ogival de son arcatuie

p. 542, pb iv, lett. c); 2° dans la couronne dite de ce prince, et qui servait à ce titre au sacre de nos rois . tandis que les empereurs de Germanie arborent, en rnème

ARCHiTECTl "R 1- .

« V as preciosissimum de lapide prasio ad formant navis exsculp-

occurrenoe, celle qui nous paraîtrait, à quelques égards, plus authentique, ne fût- ce que par le style, provenant de Nuremberg , que l’on conserve encore à Vienne, et que Willemin a décrite ( Monumens inédits, pl. xix); laquelle offre sur la face principale une sorte de répétition de notre croix, émaillée, à cabochons, et reliques trouvées à Poitiers dans les fondations du monastère de Sainte-Radegonde. — Celle de Saint-Denis , bien qu’enrichie de saphirs, de rubis , d’émeraudes , est loin d’offrir le même intérêt, son caractère de forme et d’art étant évidemment postérieur au IX« siècle; 3° le sceptre d'or du meme prince dont la longueur (5 pieds 10 pouces) authentifierait l’origine , d'après ceux qu’on trouve dans les manuscrits carlovingiens (voir notamment celui de Lothaire, pl, ix de la Se série ) , si la figure de Charlemagne qui le surmonte et l’inscription nominale qu'elle porte, n’excluaient l’attribution personnelle; 4° l’épée et les éperons d'or du moine souverain. L’épée est autre encore que celle reportée également de Nuremberg à Vienne et publiée par Willemin ( pl. xx, et p. 13 du texte), dont la longueur ( plus de 3 pieds 7 pouces ) , et le poids ( plus de 10 marcs ) , donnent la mesure de la vigueur du bras appelé à s’en servir. Celle de Saint-Denis paraît de proportion moins forte que la joyeusé de Vienne. Son fourreau n’est émaillé qu’à l’extrémité, tandis que celui de l’autre l’est dans toute sa longueur.

Plusieurs objets de ce trésor portent dans leurs inscriptions le nom de Iîarolus seulement ou celui de Karolus III , que les historiens appliquent , les uns à Charles-le-Simple , d’autres à Charles-le-Gros, etSuger, dans une charte citée par Félibien , à Charles-le- Chaitvc , dont les largesses pour ce monastère, à raison du' long séjour qu’il y fit, sont d'ailleurs si bien constatées par l’autel d’or et les candélabres cités plus haut, que nous croyons devoir nous arrêter à cette dernière attribution qui nous montrerait alors comme provenant de ce prince , d’abord un de ccs clous de la passion si multipliés dans les trésors religieux. Celui-ci, dont le somptueux reliquaire ne datait que du XVII® siècle, aurait été, dit Félibien ( p. 97 et 228) , envoyé à Charlemagne par l’empereur Constantin VII (p. 537, pl. i, lett. d ) ; puis un autre monument de même matière, une des verges du gril de saint Laurent , que Charles-le-Chauve aurait transformée en une croix enrichie de grenats , de saphirs et de perles ( p. 538 ib. , lett. b ). Il faut croire que cette verge aura été miraculeusement remplacée dans l’instrument du martyre de ce saint , retrouvé intact et placé au XIIe siècle, comme nous le dirons , dans l’église qui lui est dédiée près de Rome ; puis encore une autre croix couverte de perles orientales , de saphirs , d’éméraudes, etc., dans le centre de laquelle se trouvait une belle améthyste d'Orienl ( p. 542, pl. iv, lett. b ) ; et enfin le magnifique hanap, en agatlie orientale, dit vase de Plolomc'e , l’un des plus remarquables monumens connus de ces travaux en matière dure qu’on pourrait croire fabuleux d’après les descriptions de Pline (p. 545, pl. vi). Ce magnifique vase , dont l’inscription , placée sur la monture du moyen-âge, constate un don de Karolus Tertius, étant parvenu jusqu’à nous, l’occasion s’offrait d’en donner la reproduction d’après un dessin que nous avons fait exécuter au cabinet des Médailles (pl. xxxvii , 5e série). La description détaillée qu’en a donnée Jehan Tristan, sire de Saint-Amand ( Comm. List, , t. n , p. 603) , nous viendra d’ailleurs en aide pour l’explication.

Depuis le règne de Charles-le-Chauve jusqu’à celui de Louis VII, rien n’apparaît, dans l’inventaire de Félibien, qui prouve par d’aussi fastueux témoignages, que les premiers Capétiens aient eu à cœur de lutter de magnificence dans cette lice avec leurs prédéces-

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VI s

tum. » Louis VI avait engagé pour soixante marcs d’argent ce vase dont la monture était attribuée à saint Éloi. Suger le racheta. Félibien, qui donne la description et le dessin (p. 543, pl. îv, lettres cc) de cette précieuse gondole dont nous ignorons le sort depuis 1700, traduit de lapide prasio , par jade. Il doit y avoir erreur ou de sa part ou de celle de Suger -, la prase , matière dure et à demi-transparente qui constitue la matière deléméraude, étant bien différente du jade , pierre néphrétique, également verdâtre, mais plus opaque et à polis gras.

a Vas quoque aliud , quod instar justce berilli aut cristalli vidctur. » D’après le dessin qu’en donne Félibien (pl. iv, lettre z), ce vase de cristal de roche , orné d’or et de pierreries, était de forme allongée et portait l’inscription suivante, indiquant que Louis VII avait transmis à Suger le présent que lui en avait fait sa femme Éléonore dont il dut conserver d'autres souvenirs moins flatteurs.

» IIoc vas sponsa dédit Aanov régi Ludovico,

» Mitadolus avo, mihi rex sanctisque Sugerus. »

a Calicem preciosum , de uno et eontinuo sardonice , quod est de

seurs , car en attribuant même à leurs largesses beaucoup de monumens sans noms de donateurs , tels que reliques et reliquaires, notamment le chef de Saint- Hilair e , bustes d’agathe, camées, missels et autres manuscrits liturgiques, sur vélin pourpre, avec reliures du XIe siècle, il y aurait loin encore de l’importance de ces mêmes dons à celle que comportent certains objets désignés plus haut. Suger, en reconstruisant ce trésor, en le dotant de ses dons personnels , a réveillé à son profit l’émulation royale , qu on voit S exercer à l’envi, surtout dès que Philippe-Auguste eût, par son testament de 1222, légué à cette abbaye tous ses joyaux et ses croix d’or, pesant 8,050 marcs d’argent (Du Tillet, t. I , p. 347 ), don racheté, dit-on , par Louis VIII, mais qui a laissé encore des traces dans l’inventaire de Félibien , par la présence de la croix gemmée, contenant un fragment de la vraie croix d’un pied de long ( p. 536 , pl. 1, lett. A ), du giand reliquaire nommé YOratoire de Philippe-Auguste (lett. e), etc., etc. Plus tard, les dons très riches et très abondons faits par saint Louis , et en son honneur par ses fils, paimi lesquels ses propres reliques et beaucoup d’objets à son usage; les libeialités de Chailes V et de son frère Jean , duc de Berry , et de beaucoup d autres princes et abbés , tels que Mathieu de Vendôme, qui fit enchâsser le chef de saint Denis (sous Philippe-le-IIardi) , accrurent de jour en jour davantage les richesses de ce trésor, malgré quelques détournemens que prouve le silence de Félibien sur l'ornementation accessoire du crucifix d'or, sur la croix de saint Éloi , la table de Charles-le- Chauve , etc. , etc. Cette pléthore lui fut mortelle, et la spoliation entée sur la profanation , sont venus presque sous nos yeux démontrer à quoi tiennent les splendeurs les plus durables.

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sardio et onice ( sardonix ). On ne retrouve pas dans Félibien la trace de ce précieux vase de sardoine qu’avait acquis Suger et dont il existe beaucoup d’analogues remarquables, notamment dans le trésor de Saint-Marc de Venise, si riche en matières orientales aussi.

« Vas quoque aliud huic ipsi maieriâ , non forma persimile, ad » instar amphorœ ». Félibien qui le décrit (p. 54a, pl. IV, lettre e) en donne l’inscription , telle qu’elle se trouve dans Suger :

» Dum libare Deo gemmis debemus et auro ,

» IIoc ego Sugeiius offero vas Domino. »

« Lagenam c/uoc/ue prceclaram , quant nobis contes Blesensis Théo - » baldus in codent vase destinavit, in quo ci rex siciliæ illud transmi- » serai. » Ici se constatent bien les relations d’amitié et nécessairement d’art, dont nous avons parlé et qui ne pouvaient manquer d’exister entre la France et la Sicile , où le roi Ptoger s’immortalisait par des travaux évidemment connus de Suger, à qui ils durent servir de véhicule. Ce présent du roi de Sicile au comte de Blois indiquerait aussi que, comme exploitation des arts grecs et orientaux auxquels les Siciliens ne demeurèrent jamais étrangers, ainsi que l'affirme M. le duc Serra di Falco, on exécutait alors dans cette île des travaux en matières précieuses en même temps qu’on y creusait ces sarcophages de porphyre que Winckelmann a pris pour antiques (lib. VI, cap. vui , § 23) et dont l’exécution sur place et dans ce temps même, est bien constatée par un diplôme de Roger de i i45 (époque d’où doit dater le livre de /’ administration de Suger , ses grands travaux touchant alors à leur terme) : « Sarçophagos vero duos porphy- » riticos ad decessus mei signant perpetuurn conspicuos in prcefata » ecclesia ( Cefalu ) STAbilivhvlus » ( Pirri-Not . eccles. Cepltalu , p. Soo).

« V ascula etiam cristaliina qua in capella nostra cotidiano servi cio » altaris assignaveramus . » Ce sont sans doute les deux vases montés avec pierreries, l’un en cristal, l’autre en béril, taillé à pointes de diamant, décrits par Félibien (p. 538, pl. ii, lettre l).

Félibien cite aussi (p. 5j3, pl. iv, lettres ee) l’amphore en porphyre, et surmontée d’une tête d’aigle en vermeil, objet d’un beau travail « manu anmirabile factum » que Suger appropria au service des autels -, et l’on doit supposer en outre que la plupart des autres

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objets en matières précieuses signalés par Félibien seulement , tels que le calice à anse en agathe orientale et la patène en serpentine avec des dauphins d’or au centre et des pierreries au pourtour, désignés sous le nom de calice et patène de Suger (p. 54 1 , pl. m, let. r), se trouvent compris dans cette énumération générale et sommaire de l’abbé : « V asa eticun tam de auro, quant preciosis lapidibus, ad do- » minicœ mansœ servicium, prœter ilia quœ reges Francorum, et dévot i » ecclesice ejusclem officio dcputaverunt , beato Dionysio débita devo- » donc adquisivimus. MâGNüm videlicet CA Lie EM aureum septics vi~

» ginti unciarum auri , gemmis preciosis , scilicet jacinthis et topciziis » ornatutn, pro alio qui tempore antccessoris nostri vadinionio perierat ,

» restitui elaboravhnus » (p. 34q).

C’est ainsi que tandis que les rigides cisterciens excluaient l’or et les matières de luxe du service des autels, et qu’outrant les rigueurs du nouveau Tertullicn , quelques puritains allaient meme jusqu’à substituer les calices de bois ou d’étain de Y église persécutée à ceux d’argent tolérés à Clairvaux , dédaignant ces étroites vues et planant d’un vol d’aigle au-dessus des clameurs , Suger, dont la complicité dans ces allures rétrogrades eût sans doute, à raison du haut rang qu’il tenait, étouffé tous nos germes d’art, loin de là s’efforçait encore d’enchérir sur l’éclat dont avait brillé jusqu’à lui Yéglise triomphante. Il ne trouvait rien de trop somptueux, par exemple, pour recevoir le sang de Jésus- Christ , ainsi qu’il va le démontrer par cet argument sans réplique : « Si libatoria aurea, si fialœ aure ce , et si » mortarolia aurea ad collectant sanguinis hircorum , ut vetulorum ,

» aut vaccœ ruffee , ore dei , aut prophetæ jussu deserviebant : » quantomagis ad susceptionem sanguinis jesu-christi, vasa aurea,

» lapides preciosi , queeque inter omîtes crealuras caris sima continuo » famulatu , plena devotione exponi debent » (p. 346, 347)- Bien lui prit toutefois de s’étre surtout attaché à rechercher pour son trésor de ces objets dont le haut prix résidait principalement dans la difficulté du travail plutôt que dans la valeur intrinsèque, car il en eut. été sans doute de la plupart de ces bijoux comme du crucifix d or , etc. -, et le recollement que nous venons de faire n aurait certes pas présenté, après un laps de temps de près de cinq siècles, la conformité qu’on remarque dans le dépouillement des deux inventaires , mais sous ce rapport seulement.

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Dégagé maintenant des entraves que les discussions incidentes sur la question d'art auraient mises à la marche de notre analyse chronologique des fondations et autres grands faits historiques , nous allons la reprendre, à partir de l’ouverture du XIIe siècle.

i ioi-i 102. — Au point de vue politique, ce nouveau siècle commença sous un aspect plus triste encore que l’ère séculaire qu’il venait détrôner. Notre roi Philippe Ier, demeuré, comme son aïeul Robert , de pieuse mémoire, sous le coup d’une excommunication celte fois bien mieux justifiée., dépêchait à Rome, pour s’en- faire absoudre-, et Henri Ier, déjà roi d’Angleterre, au mépris des droits de son frère Robert, rangé sous les drapeaux du Christ, en joignant à cette usurpation celle de la Normandie, dont sa victoire de Tinchebrai (en 1 106) lui assura la tranquille possession, préludait à cette absorption de notre territoire qui circonscrivit la France dans un étroit domaine entouré d’ennemis et vint constituer à Y Anglais, par le divorce de Louis-le-Jeune, des droits dont le dur exercice pesa pendant trois siècles sur notre nationalité. La Germanie aussi, toujours sous le joug d’Henri IV, vit flétrir au début de cette nouvelle période l’espoir qu’elle plaçait dans les vertus de son fils Conrad , roi d’Italie, frappé de mort violente dans les états et par ordre, dit-on ’ , de la pieuse comtesse Mathilde, à la cause de laquelle ce prince avait sacrifié celle de son propre père-, et pour comble de calamités, l’armée de cent soixante mille croisés (Orderic Vital dit

* Cet angelo in carne , selon l’expression de Muratori, mourut au mois de juillet MO!, à Florence, où il s’était retiré après de vifs pourparlers avec la comtesse Mathilde, qui depuis ses succès sur Henri IV, n’ayant plus rien à craindre du fils de ce prince, abusait de sa toute-puissance, ce qui a pu motiver l’imputation suivante de l’historien Landolf (Hist. Mediolan c. i) : « Quum pervenisset Florentiam rex ipse prudens et sapiens, at- » que decorus facie (proh dolor!) adolescens, accepta potione ab Aviano medico Mathil- » dis comilissæ, vitam finivit. » Le pouvoir qu’exerçait à cette époque la comtesse Mathilde dans la Toscane lombarde y fut très favorable aux arts, et surtout à l’architecture, qui dans cet ère de repos vint jeter un éclat subit, dès 1099, par la cathédrale de Modène, dont l’architecte Lanfranc, glorifié par l’inscription de l’apside citée (t. III , p. 387), est à bon droit nommé par les chroniques du temps : Mirabilis œdi/îcator et arckitector. L’essor bien caractérisé que cet art prit alors, et dont les traditions se conservèrent dans cette contrée jusqu’à la fin du règne de Frédéric II, n’aura pas peu contribué sans doute à égarer M. Hope dans ses aperçus généraux sur V architecture lombarde , dont îe type est tout germanique.

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plus de cinq cent mille) que conduisaient en Orient Guelfe IV , duc de Bavière, fondateur de la maison d’Este, Guillaume , duc d’Aquitaine 1 , et Anselme , archevêque de Milan 2 , avec l’espérance , dit~on, d’arriver jusqu’à Babylone, à peine parvenue en Asie, succomba presqu'entière, victime du triple fléau qu’opposait à ces nobles efforts la perfidie de l’empereur grec, les embûches des Turcs, avec lesquels il était d’accord, la famine et les fatigues en pure perte au milieu des sables brûlans où des guides pervers égaraient les croisés. Il n’est pas jusqu’à lTtalie méridionale qui n’ait pu marquer

1 C’est ce môme Guillaume IX , le plus ancien des troubadours ou canladours connus qui, après avoir contribué à la fondation de plusieurs abbayes, telles que Moutier-Neuf et môme Fontevrault, voulut opérer pour son compte d’après les erreinens de Robert d’Arbrissel, en fondant à Niort une sorte de couvent de femmes dont il se constitua le principal desservant, fondation qui , dit-on , n’aurait eu rien d’étrange et s’expliquerait même par les considérations presque morales qui firent créer, notamment au XlVe siècle, des centres de prostitution soumis à des règles écrites et à une haute surveillance dans les principales villes de France, d’Italie et d’Espagne. Rien n’indique pourtant chez ce prince, si ce n’est sa malencontreuse croisade, qu’un sentiment de haute moralité ait dû présider à aucune de ses actions, puisque Guillaume de Malmesbury nous le montre tour à tour et à de longs intervalles, dépouillant les églises au profit de courtisans et de prostituées, répudiant sa seconde femme Ilildegarde pour épouser la vicomtesse de Chûtelleraud qu’il avait enlevée , menaçant de son épée l’évêque de Poitiers qui le reprenait de ses désordres, et enfin mourant excommunié en 1126, sans avoir môme daigné répondre à la citation de Callixte II, qui l’avait sommé de se rendre au concile dePieims de 1119 ; mais s’il existe à cet égard un désaccord entre les historiens , on ne saurait du moins refuser à ce prince des titres constatés par ses oeuvres poétiques et par sa force d’âme portée jusqu’à ce point qu’au témoignage d’Orderic Vital , sa gaîté naturelle pénétra jusque dans les chants qu’il consacra au grand désastre dont il faillit être victime et dont il revint presque seul de tous les Aquitains partis avec lui de Limoges : trop heureux de pouvoir, après une semblable épreuve, reprendre « joie et plaisirs, le vair, le gris et le sembelin » (habillement des barons) qu’il avait délaissés pour aller aux champs où Dieu promet la rémission des péchés (Hist. clés Croisades, t. IV, p. 518). Il n’en mourut pas moins, comme on l’a vu , dans l’impénitence finale. Guillaume , avant son départ pour l’Orient, avait donné au roi Philippe une notable preuve de dévoûment en embrassant sa cause, à charge de réciprocité sans doute, au concile de Poitiers, avec une ardeur telle qu’un combat s’ensuivit dans l’église même. Le champ de bataille étant resté à quelques prélats très tenaces, Philippe dut subir une nouvelle excommunication, dont il ne fut relevé qu’en 1104, par un concile plus pacifique tenu à Paris.

2 Gibbon rapporte (t. XVI, p. 102), d’après les écrivains du temps, que cet archevêque avait emporté les principales richesses de son église et de son palais, et qu’ elles devinrent la proie des Turcs.

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comme néfaste le renouvellement de ce siècle signalé par la mort de Roçer, comte de Sicile, frère de Robert Guiscard et son digne émule en valeur, prince dont la haute piété, manifestée par de nombreuses et importantes fondations religieuses ’, prépara le grand règne de son second fils (Roger, né en 1097) sur cctte meme Sicile qu’il avait affranchie du joug des Sarrasins et purifiée en lui rendant l’entier exercice d’un culte où fart chrétien s’est signalé par des merveilles 2.

> L’historien Malaterra que le comte Roger 1er avait choisi pour historiographe, dit expressément de lui (tib. iv et vu , apud Caruso-Bibl. Sicil., t. I , p. 231) : « Cornes Roge- « rius videns propitiatione Dei omnem Siciliam suæ ditioni cessisse, ne ingratus tanti bc- » neficii sibi ab eo collati existeret, cœpit Deo dévolus existere, justa judicia amare, jus- » titiam exequi, veritatem complecti, ecclesiam frequentare, cum devotione sacris hymnis » adiré... Ecclesias passim per universam Siciliam reparat , ipse pluribus in locis de suo » sumptu, quibus facilius fiant attribuit. In urbe Agrigentina pontificafibus infufis cathe- » dram sublimât. Ituic ccclesiæ Gerlandum episcopum ordinans præfecit. Apud Mazzaram » Stephanum quemdam honestæ vitæ virum ordinat. Apud Syracusas adjiciens Roge- » rium decanum ecdesiæ Troinensis honestæ erudilionis cléricum... pontificafibus infu- » fis sublimavit, etc. » Or ces réparations d’églises, ces fondations d’évêchés dans une île depuis longtemps dévastée par l’occupation sarrasine, nécessitaient des constructions; et à qui, dans le dénuement d’artistes italiens, démontré par les appels faits à l’étranger en 1066 par l’abbé Didier pour rebâtir le Mont-Cassin, un prince normand pouvait-il mieux s’adresser pour de tels travaux qu’à d’habiles compatriotes qui, comme l’abbé Robert de Grandmesnil, avaient déjà fait dans ce genre leurs preuves de haute capacité en France? Ge qui démontrerait d’ailleurs que les Normands introduisirent en Sicile, et nécessairement en Calabre et en Fouille, une architecture différente de celle pratiquée jusqu’alors dans ces pays, c’est la remarque que fait M. le duc Serra di Falco sur les traces évidentes que porte encore le palais arabe, si souvent cité, de la Zisa, des accroissemens et embellissemens qu’il dut aux premiers princes normands : « Debba dirsi de origine sarracenica ma per » le circostanza accrescinto ed abbellito al tempo de’ Normanni » (p. 58, no 19).

On doit reconnaître cependant que les premiers de ces souverains de la Pouille et de la Calabre du moins recoururent à l'art romain pour la sculpture même de leurs mausolées, comme le prouve le tombeau du même comte Roger (mort en 1100), qui existait dans l’église Santa-Trinila à Mileto (en Calabre) et dont l’inscription portait : a Hanc sepul- » turam fecit Pelrus Oderisius, magister romanes, in memoriam Rogerii comilis Cala- » briæ. » L’art romain commençait donc dès lors à sortir de son long sommeil, grâce au repos dont les Normands firent jouir le Saint-Siège.

a Le goût des constructions et les moyens de le satisfaire qui prirent de si pompeux développemens sous le fils et les petits-fils du comte Roger, dans les travaux de Palerme , de Messine, de Montréale et autres que nous annoterons en parlant du règne du roi Roger et des deux Guillaume ses fils , se manifestent bien par cette citation de Malcilerra, au sujet de l'empressement que mit le comte Roger à élever l’église de Trotna : Gamentarios

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Sous les rapports religieux la chrétienté offrait un aspect bien moins sombre. Sans doute une perte cruelle, la mort de Godefroy de Bouillon , venait de la couvrir de deuil -, mais du moins les vaillans compagnons d’armes de ce héros ne désertaient pas sa conquête. Paisibles possesseurs de la sainte cité et rangés sous le sceptre de son frère Beaudouin, que l’historien croisé, Foulcher de Chartres, nous peint comme moins scrupuleux à cet égard que le conquérant de Jérusalem « dolens aliquantulum de fratris morte et plus gau- » dens cle hæreditatc (cap. xxiï), ils s’occupaient avec ardeur de consolider leur puissance. Le Saint-Siège, affranchi d’une longue et dangereuse rivalité par la mort toute récente de l’anti-pape Gwbert, et garanti du renouvellement de cet assaut par l’énergique appui des fidèles Normands qui assignèrent leurs forteresses pour trône pontifical à deux imitateurs de Guibert, Albert et Théodoric, jouissait enfin d’un repos qu’il n’avait pas connu depuis longues années ; et l’Italie septentrionale, rangée presqu’entièrement sous les lois de la pieuse comtesse Mathilde, « che in c/uesti tempi senza titolo régale » facea volontieri da regina in Italia, » recueillait enfin le fruit de ses derniers efforts pour la cause des papes, dont ce pays serait venu accroître encore le patrimoine, si le legs de cette princesse avait eu son entier effet J.

Telle était alors, dans la France aussi, l’exaltation pour le sentiment religieux, que malgré la création successive de nouveaux ordres monastiques, les Chartreux , Grandmont, Fontevrault , Citeaux , Prémontré , etc., etc., le pape Paschal II nous peint celui de Cluny , depuis longtemps célèbre, il est vrai, comme comptant au renouvellement de cesiècle(i 101), trente-cinq principaux monastères rangés sous sa règle, indépendamment de beaucoup d’églises, prieurés, etc., et de onze importantes abbayes (. Annales bénéd., 1. lxx, chap. n) \ grande prospérité sans doute qu’atteignit et dépassa même

» conducens, undequaque aggregat ; templijacet fundamenta, inurbe Tainica ai quod » perstans œvo brevi superat. »

> La donation datée de Canossa, le 17 novembre 1102, que Mathilde fil au Saint-Siège de tous ses biens situés tant en Italie qu’ au-delà des monts, n’était que la confirmation d’une disposition déjà prise sous l’influence de Grégoire VII, mais sans doute d'une manière moins solennelle. On verra plus loin les obstacles qu’éprouva la délivrance de ce legs.

'ir.riUTEi.TIKE.

en beaucoup moins de temps, sa filiation de Cil eaux, qui fonda en un siècle près de dix-huit cents monastères *.

Sous cette même année iior, pour laquelle la Gallia christiana (p. 536) ne mentionne que le couvent de Borburgum, fondé au diocèse de Saint-Omer par Clémence, comtesse de Flandre, les Annales bénédictinesconstatent quelques fondations étrangères sans importance-, en Angleterre, le monastère de Norvich (cliap. yi du même 1. lxx); en Piémont , celui de Saint-Pierre de Mulagio -, et en Saxe , ceux dits Fleclorpiense et Eosseveldense (chap. xxvm)-, mais par contre elles signalent une perte des plus sensibles : le fondateur de l’ordre des chartreux termina ses jours en Calabre 2.

1 Voir Le Noir, Musée des menumens français (t. 1, p. 5). On porte à 500 le nombre de monastères que Citeaux comptait déjà dans sa dépendance, cinquante ans après sa fondation. Les bénédictins Martenne et Durand parlant de celte abbaye (1er voy. litt p. 198 à 223) telle qu’ils la virent en 1708, expliqueraient celte prodigieuse prospérité par ce seul fait que son église contenait alors les tombeaux de soixante princes de la maison de Bourgogne, de beaucoup d’archevêques, d’évêques et autres personnages notables. Ils nous prouvent en outre que la rigidité cistercienne, en fait de luxe, avait fléchi depuis longtemps, lorsqu’ils disent (p. 198) : « L’église est vaste et bien décorée, il y a des au- » tels à tous les piliers de la nef. On y voit des tableaux d’Italie d’un prix inesli- » mable ; ceux de saint Etienne martyr, de la Nativité de Notre Seigneur, et de saint » Bernard sont des pièces inimitables. » Ainsi, le plus véhément ennemi de ces peintures curieuses, de ces figurations qui détournaient de la méditation, était devenu lui-même et dans ce sanctuaire où il puisa ses goûts d’austérité , un sujet de distraction dans la prière, un objet de concupiscence pour les yeux.

2 En quittant les pompes de Reims pour les anfractuosités des Alpes, Bruno , ancien chancelier de la première école-cathédrale de France, et fort instruit d'ailleurs dans les arts libéraux , donna le premier exemple, suivi plus tard par les abbés de Citeaux et hautement professé par saint Bernard, par Abeilard, etc. , de l’interdiction du luxe religieux, surtout en fait de statues, de peintures murales, etc. Quoique ce fondateur n’ait pas écrit sa règle, suivie par tradition et formulée seulement par un de ces successeurs, il résulte évidemment des expressions suivantes que ces vains ornemens qui avaient pénétré dans certaines chartreuses, devaient en être exclus « Sed et piclurœ curiosœ, ubi, sine » scandalo, fieri possit, de nostris et ecclesiis et domibus eradantur (Stat. ord. Cartus. cap. I); » et ce qui prouve combien ce noble goût tendait à prévaloir, malgré ces sentences tertulienes , c’est l’expression itérative de ces inhibitions dans des termes plus explicites encore : « Picluras et imagines curiosas, juxta alias ordinata, in ecclesiis et » domibus ordinis, sive in tabulés, sive in lapidibus, parietibus et locis (dus, tamque » deroganles et contrarias simplicitati , rusticitati et humilitati nostri arrepti propo- » siti reprehendimus, et ne decætero fiant inhibemus, etc. »

Ce serait donc au dégoût que Bruno, victime de graves injustices et même de spolia.

A Uf.ll 1TECTL RE.

i'iî)

D’après ce qu’on lit dans X Histoire littéraire de la France (t. VI I,

tions, conçut des vanités du monde, qu’il faudrait faire remonter ces véhémentes apostrophes auxquelles l’autorité de saint Bernard vint donner, cinquante ans plus tard, une haute sanction bien menaçante pour nos arts, si la sagesse et le goût deSuger n’en avaient conjuré l’effet. Vainement, en présence des magnificences de Cluny, l’abbé de Clairvaux et ses nombreux échos cisterciens, vouèrent-ils à la réprobation des fidèles ces ridicules monstruosités , ces belles difformités qui allumaient la concupiscence des yeux « hœc j) omnia non necessarius usus , sed oculorum concupiscentia requirit ; » qui absorbaient en extase presque profane un temps qui devait être consacré au Seigneur « totum » diem occupare singula isla mirando, quant in lege Dei meditando (Apolog. ad Guilleilm, cap. xn) ; » Suger, d’autant plus sûr de ses goûts raisonnés qu’ils excluaient le luxe personnel et ne se rapportaient qu’à Dieu, poursuivait , multipliait, de complicité avec la cour et le peuple, des pompes analogues dans son nouveau sanctuaire , et y créait même de nouveaux sujets de distraction dans cet assortiment de vitres transparentes bien faites pour éveiller la concupiscence des yeux.

Si, comme le pense M. Gally-Knigt , l’usage des mosaïques en Pouille, en Calabre et en Sicile , que nous avons cependant signalé sous Robert Guiscard, apparaît moins dans les travaux du grand comte Roger, peut-être devrait-on attribuer celte abstention à l'influence que Bruno exerça dans les conseils religieux du pieux comte, pendant les onze années de son séjour à Squillace; mais quoique la rigidité des disciples de Bruno se soit encore accrue après sa mort, puisque Pascal II leur accorda en 1102 le droit de vivre en anachorètes , leurs leçons contre le luxe des peintures et images durent rester sans effet sur Roger II, si l’on en juge par les travaux de ce genre qu’il fit exécuter à Palerme et à Céfalu.

Il est à croire toutefois qu'une branche de Part, la peinture des manuscrits , fut toujours exceptée de l’interdiction imposée aux Chartreux dont la prédilection pour les livres remonte à l’époque de leur fondation , ainsi que le constate cette particularité citée par Guibert de Nogent, auteur contemporain {De vita sua, lib. i, cap. x) , sur un don de tasses et écuelles d’argent qui leur avait été fait en 1109, par Guillaume II, comte de Nevers et d’Auxerre, objets de luxe qu’ils le prièrent de remplacer par du parchemin et par des peaux de vache pour la reliure. Le vénérable de Guignes, par ses statuts de 1110, avait placé en premier ordre des devoirs de ces religieux, la copie des bons livres, art dans lequel il excellait lui-même uhoc autem esse clebet specialiter opus tuum, U- » bris scribendis operam diligenter impendas , » en assignant des heures pour ce travail « post nonam in clauslrum conveniunt, de ulilibus loculuri in hoc spatio incaus- » tum, pergamenum et pennas, cretam et libros seulegendos, seu transcribendos (cap. » vu, et cap. xxix) : quot enim libros scribimus, tôt nobis verilatis prxcones facere )■ videmus. » Les nombreux et célèbres manuscrits de cet ordre cités par Mabillon {Ann. lîénéd., 1. lx vi, c. 03, et 1. lxxi, c. 105) offrent des témoignages de ces travaux continus; et nous trouvons en outre dans le manuscrit du XIIe siècle provenant de la chartreuse de Grenoble et dont nous donnons toutes les vignettes (pl. xii-xvi de la 8e série), la preuve que le labeur de ces moines ne se bornait pas dès lors à la calligraphie. Une des preuves de l’authenticité contemporaine de ce psautier, nature de livre dont il était naturel que les disciples de saint Bruno affectionnassent la reproduction, puisque leur

t. IV.

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i HO

p. 66), on devrait dater de l’ouverture de ce siècle sinon l’invention, du moins la résurrection d’un art dont l’influence réagit, mais plus tard, sur ceux dont nous traitons -, et ce serait encore à un Normand qu’on devrait le premier réveil de cette muse dramatique *, célèbre

fondateur écrivit un commentaire sur les psaumes et expliqua le premier ce qu’on doit entendre par psautier ( Hist . littér. delà France, t. IX, p. 244), résulte surtout des huit lettres dites tourneures , formant à elles seules autant de strophes de psaumes , exécutées en or moulu, comme faisaient dans le même temps les moines de Cluny à qui les cisterciens reprochaient cet excès de luxe (Marlenne, Ànecd., t. V, p. 1584 et 1623). Telles étaient aussi les lettres capitales du psautier donné par Henri, fils de Louis-le-Gros, au monastère de Clair vaux, lorsqu’il s’y fit moine pour s’acheminer plus facilement à l’évêché de Reims, dernière circonstance qui , jointe à l’existence de beaux manuscrits à miniatures dans la bibliothèque de Citeaux et aux produits journaliers en ce genre des écritoires de Clairvaux, prouverait que V enluminure des manuscrits, loin d’être comprise dans la proscription, était inhérente au luxe des bibliothèques conventuelles dont on a dit pour ce temps même : « Clauslrum sine armario , quasi castrum sine armamenlorio » (Marten. ib., t. I, p. 502).

» Ce serait, d’après cette tradition, à un moine normand, d'autres disent manceau, du nom de Geoffroi , que serait due la rénovation de cet art placé si haut plus tard dans les titres de la France, et qui s’embellit encore du prestige de fous les autres, lorsqu’apres avoir défrayé pendant près de quatre siècles l’émulation de nos collèges, la piété du populaire pour les scènes légendaires jouées en public et la politique de nos rois, selon les besoins qu’ils avaient d’opérer sur les masses, il reconquit enfin le rang où Pavaient su placer les Grecs et les Romains. Ce moine fut appelé par Richard, abbé du monastère de Saint- Àlbans, fonction que Geoffroi remplit plus tard (Mathieu Paris, des abbés de S.-Alb., p. 56), pour y exercer celle d’écolatre; mais ayant trouvé la place prise , il organisa dans le voisinage de cette abbaye, à Duneslap/e , une école publique où l’un de ses moyens d'enseigner la jeunesse consistait dans la représentation avec appareil, d'espèce de tragédies de piété, premiers vestiges de notre théâtre chrétien, dont les profanes enlantemens firent plus lard confondre et le germe et ses fruits dans un commun anathème. Le témoignage de Mathieu Paris, historien contemporain , confirme bien à la fois et le fait et sa date. Richard de Lessey n’ayant été nommé abbé de Saint-Albans qu’en 1098 ( Grande Chron., t. I, p. 142), ce ne put être que de la fin du XIe siècle que data son appel à Geoffroi ; et ce dut être dans les premières années de son séjour en Angleterre que ce dernier se livra aux essais de sa méthode d’enseignement, puisqu’après des désastres assez communs de nos jours encore aux directeurs de ces jeux théâtraux, X incendie de la SCÈNE et la destruction des belles chapes que Geoffroi avait empruntées au sacristain de Saint-Albans, il se fit, de désespoir, simple moine dans ce monastère et remplissait déjà les fonctions de prieur de celui de Gorham, lorsqu’à la mort de Richard, en 1119, il fut appelé à lui succéder (kl., p. 280). Parmi les drames pieux dont la mise en scène signala son ardeur dramatique, Mathieu Paris cite (Vie des vingt-trois abbés de Saint-Albans) le jeu de sainte Catherine que nous appelons miracles. Voici donc une origine d’art, française encore, et déjà bien antérieure à celle qu’on assigne communément à l’exécution de nos mystères.

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dans l’antiquité et dont les traditions littéraires, familières aux érudits, aux nombreux investigateurs des bibliothèques conventuelles *, auraient attendu pour se reproduire sous d’autres formes, qu’il plût à un rhéteur d’accroître l’intérêt de ses leçons par l’animation de scènes mimiques -, mais, sans rien contester du fait que les Annales bénédictines énoncent, on peut réduire sa portée aux enseignemens de collège, pères de nos mystères, sans concéder qu’un sommeil plus profond que celui dans lequel tombèrent au IIIe siècle les arts graphiques ait pesé depuis l’antiquité jusqu’au XIIe siècle sur les poétiques théâtrales quelconques a. C’est aussi de ce temps que notre

■ Nous avons déjà eu l’occasion de faire remarquer que, dans les époques les plus ténébreuses du moyen-âge, le feu sacré des études de l’antiquité profane ne s’était jamais éteint dans nos cloîtres où se conservaient avec soin et se multipliaient par les copies des scriploria, les ouvrages même les plus étrangers aux pieux enseignemens et aux habitudes monastiques. L’ordre de Cluny, le plus célèbre et l’un des plus anciens, n’excluait pas l’étude des auteurs profanes, où, selon l’expression de Jean de Sarisbery, la boue d’Ennius recouvrait souvent l’or de la Sagesse : et quoique depuis l’extinction de l’académie de Charlemagne, la culture des lettres anciennes eût perdu de sa vogue, malgré les efforts des Loup de Ferrières, des Hinemar, des Remi d’Auxerre, dès le XIe siècle, des prélats instruits, comme Gerbert, Abbon, Fulbert, etc., l'avaient su remettre en honneur. Son exercice s’accrut d’ailleurs dès le commencement du XHe siècle de la rivalité de zèle que manifestèrent les ordres nouveaux des Chartreux, des Prémontrés, de Cîteaux , etc., pour lutter aussi sur ce point avec celui de Cluny dont le patrimoine, presque exclusif jusque-là, sous ce rapport aussi, tomba bientôt dans le domaine commun. Sans renvoyer à l'abbé Le Bœuf qui, dans ses tableaux animés de l’état des sciences depuis Charlemagne jusqu’à Philippele-Bel, nous montre (lîecued d'écrits, t. XI, p. 17) deux exemplaires de Térence dans la seule bibliothèque des moines de Moniier-Encler , en 990, et rappelle (p. 18) que Gerbert étant maître à Reims, engagea une communauté <à se fournir d’un commentaire sur ce même poète dramatique, n’en trouve-t-on pas un exemplaire, sous le n° 231, dans le catalogue des ouvrages composant le catalogue de la bibliothèque de l’abbaye de Saint- Victor de Marseille Qau XIIe siècle), cité par M. de Malastric ( Documens historiques faisant partie des Documens inédits, t. I , p. 064)? Il est donc évident que l’idée d’exercer la mémoire des élèves et d'ajouter à l’intérêt de leurs leçons par le mouvement scénique et l’action du dialogue , a pu naître dans tous les temps , sans que sa mise en pratique à telle ou telle époque, par telle ou telle circonstance, puisse être considérée comme une invention.

2 M. Charles Magnin, dans son ouvrage à la fois si savant et si plein d'intérêt ( Origines du théâtre moderne) , n’admet même pas (t. I, p. 4 et suivantes) que le génie dramatique ail jamais sommeillé. Par des exemples sur lesquels nous aurons occasion de revenir plus en détail en traitant des mystères, soties, moralités des XIII^, XJVe et XVe siècles, il prouve, en traçant habilement dans toutes ses phases théocratiques, seigneuriales et populaires, l’histoire du développement de l’imagination dramatique après l’extinction du

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école historique routinière, rétorquée, comme nous l’avons dit, par M. Bûchez et autres, fait partir nos émancipations communales-, aussi devons-nous en prendre acte pour la constatation du fait, que de là datent, du moins comme fruits de la première croisade, ces symptômes d’indépendance, ces exigences de localités que nous verrons si fréquentes et si actives, jusqu’à la satisfaction plus ou moins complète qu’elles obtinrent de la politique de nos rois, intéressés à s’entremettre dans les dissensions d’ennemis de leur propre pouvoir, les seigneurs (clercs ou laïcs) et le populaire , en opérant sur leurs prétentions réciproques une pondération favorable à la sécurité du trône qu’ils menaçaient également.

Pour rentrer dans le positif, citons, pour l’année 1 102, un de ces faits privés, si nombreux dans les Annales bénédictines , à l'appui de notre remarque sur l’importation en France, dès ce commencement de siècle, et sur l’importance attachée à ces reliques et reliquaires orientaux qui vinrent offrir d’abord des modèles pour nos fabriques, puis un grand aliment pour leurs travaux. Robert, clerc du monastère de Pontlevoy, se trouvant à Bethléem, voulant faire hommage à son couvent d’une de ces croix reliquaires , comme nous en montrons dans notre collection même, la confia, sous serment, à un prêtre nommé Pierre qui, abusant de sa mission, voulut s’approprier cet objet précieux : « Robertus, dura in ecclesia Bethleemitica » moraretur Ponteleviensis nihilominus ecclesiæ memor, cmcein » ex cniro et ar^cnto, lapillisque fabricari curavit , variis sanctorum » locorum reliquiis instructam 1 » (chap. xlvi).

théâtre païen dans l’ère chrétienne, et notamment aux époques hiératiques du Vie au XIIe siècle, que diverses circonstances , telles que les obsèques des abbés et autres solennités religieuses, devenaient l’occasion de véritables représentations où la vie des saints et les légendes étaient mises en scènes et constituaient des drames qui se jouaient dans les monastères, souvent meme aux XIe et XII<= siècles, jusque dans les cathédrales, avec danses et accessoires pompeux. Les six drames légendaires de Ilrosvitta, religieuse à Gandersiicim, morte avant la fin du Xe siècle, suffiraient d’ailleurs pour enlever aux combinaisons dramatiques du moine Geoffroi au moins le mérite de la nouveauté.

■ Dans leur zèle souvent inconsidéré , et dans l’ardeur de la recherche , surtout des notables objets commémoratifs du grand drame chrétien de Palestine , qu’attendait avant tout l’Occident , comme ample dédommagement à ces désastreuses campagnes , les croisés négligeaient souvent de remonter aux origines. Ils trouvaient d’ailleurs dans les Grecs, grands fabricateurs d’apocryphes , de fins courtiers , assez habiles pour exploiter à leur

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iio3-iio4. De nouveaux témoignages de cet empressement à pourvoir nos monastères de ces alimens de la foi, se produisent aussi pour i io3, et par milliers d’exemples sans doute, pour chacune des années suivantes , dans la mention des reliques envoyées par le moine Guillaume au monastère de Cormery (c, clxi), parmi lesquels se trouvait un morceau du bois de la vraie croix éprouvé par le feu « cfuocl perignem probavit », substance inépuisable que nous verrons prodiguée par fragmens d’un pied de long, comme celui légué par Philippe-Auguste au trésor de Saint-Denis, et qui se multiplie dans tous les dons de ce siècle, d’une façon toute miraculeuse , ainsi que nous le démontrerons plus loin.

Les fondations de cette période ne consistent pour la France que dans les couvens de Rosay en Gatinois, par Elizabeth (cap. lxxx), et deFontenoy, entre Auxerre et Autun, construit par Regny, abbé de l’ordre de Cîteaux. La Germanie nous offre un contingent à peu

profit les plus augustes traditions : ainsi l’on montre encore à Gènes, où nous l'avons vu récemment , le célèbre bol de verre émeraude dit sacro catino , présent de la reine de Saba à Salomon, ustensile de la dernière Cène du Christ, dont le mérite, intrinsèque du moins, ne fut, comme on le voit souvent, appprécié à sa juste valeur qu’ après sa mort; un sinistre advenu à son retour de France, où son renom l’avait classé parmi nos trophées de conquêtes , n'ayant que trop révélé sa substance : et l’on peut lire en même temps dans le Catalogue des Reliques de notre cathédrale d’Auxerre, écrit vers 1420, et donné par l’abbé Le Bœuf (Me in. d'Àux., t. II, Preuves , p. 146, sous le n° 4 de cette sorte d’inventaire) , une description qui ne peut faire doute que notre France aussi ne se crût en possession du fameux vase de la Cène : De catino vel paropside in quo comisit Dominas filins ultimœ suæ cœnœ , cum discipulis suis.

La conviction de posséder l’objet ainsi désigné , était demeurée telle , en-deçà comme au-delà des monts , que tandis qu’à Auxerre le clergé l’exposait solennellement sous une rubrique aussi explicite , la république de Gènes , orgueilleuse à bon [droit de son trophée conquis à Césarée , dans l’assaut de 1001 , où l’archevêque dePise, chef des pèlerins génois, parut le premier sur les remparts, avait confié le soin de préserver ce trophée de toute atteinte, à une garde spéciale, les chevaliers Clavigeri, dont le service d’apparàt ne consistait que dans une seule représentation annuelle. Une loi ( de 1476) punissait de mort quiconque aurait osé, par le contact d’une matière dure, témoigner quelque doute sur l’essence réelle de cette éinéraude évidée, d’environ 15 pouces sur 12, sur laquelle, de nos jours encore, lors du siège de Gènes, des juifs prêtèrent, dit-on, plusieurs millions, en expiation sans doute de leur participation au déicide, dont ce vase rappelait une des scènes (voir, pour l’importance attachée au vase de Gènes, trop spacieux d’ailleurs pour pouvoir être celui que Jésus-Christ présenta à scs disciples , en leur disant : Ceci est mon sang, Guillaume de Tyr, et surtout la relation de Cafarus, historien génois, insérée presque entière dans sa Bibliothèque des Croisades , t. Ifr , p. 525).

ARCHITECTURE

près égal dans les monastères fondés par Theolgerits , abbé de Saint’ Georges, dans la forêt Hercinienne (c. lxxxviii) , et dans celui de Theris (Thériense, près de Ratisbonne), qu’Erbon , prince de Carinthie, dota largement suis opibus et prædiis (c. xc).

En l’absence de traditions monumentales aussi expresses pour la Calabre et la Sicile ‘ , on peut du moins conjecturer que, malgré le nombre et l’importance des fondations du fils du grand comte Roger, il ne dut pas y préluder personnellement dès lors, n’étant âgé que de dix ans *, mais la constitution , qui datait de quinze ans, de la hiérarchie religieuse dans celte dernière province, ne pouvait manquer d’y produire d’elle-même ses effets , par la seule influence des évêques normands animés de l’esprit, à la fois religieux et conciliateur, qui tendait à faire participer la dissidence grecque et presque l’islamisme à l’érection des monumens chrétiens, pour rattacher à l’intérêt commun la population gré co-saraceno -normande de cette île.

Quant à l’Italie septentrionale, malgré le besoin de repos qu’un long ébranlement semblait devoir y produire , l’ignorance des seigneurs 2, l’ambition et l’esprit remuant du clergé et les prétentions rivales des populations , lombardes surtout , vinrent dessécher pour longtemps les germes d’art que la paix et l’affermissement du pouvoir municipal , pendant le règne d’Henri IV, auraient dû faire éclore. Un fait tout clérical va prouver à quoi tient le repos d’une grande ville. Un prêtre nommé Liprand , ayant à se venger de mutilations corporelles exercées sur lui par les schismatiques, s’en prit, en i io3, au nouvel archevêque de Milan, Crisoloo , qui occupait, par droit d’élection, le siège qu’avait laissé vacant la mort du chef de croisés, Anselme. Il l’accusa de n’être parvenu à ce rang, qu’il ambitionnait peut-être lui-même , que par voies simoniaques, ce qu’il offrit de prouver par le jeu. De là, la scène reproduite

> Voir la charte de fondation du monastère de Gymara, donnée par M. Champollion ( I s loir a de li Normant, p. 327).

2 Dans un acte daté de Florence, confirmatif de dons faits par la comtesse Mathilde , aux moines de Vaiiombrose, il est formellement exprimé que les lettres données au monastère de Saint-Sauveur d’Arezzo , avaient seulement été revêtues du sceau du comte Guido , qui ne savait pas signer : II i s lilteris appositum est signum Guidoni comitis,

qui scribere ncsciebat. *

ARCHITECTURE

Oi»

(pl. iv) dans la Monographie de saint Ambroise, par M. Ferrario, d’après la miniature d’un manuscrit de ce monastère représentant la mise en scène de cet auto-da-fè du moyen-âge , F estrade; garnie de juges dont plusieurs saints évêques et une partie de la lice ouverte sur la place même de Saint-Ambroise, moins pourtant le bâcher d'épreuve dont l’accusateur sortit, dit-on, sain et sauf « illceso, » senza abbrucciarsi neppure un pelo. » L’archevêque, ainsi condamné, fit appel à la cour de Rome , près de laquelle il se réfugia • et tandis que Pascal II, d’accord avec son conseil, cassait ce jugement de Dieu, comme pouvant à la rigueur compromettre la justice divine, les partisans de Crisoloo attribuant à l’épreuve deux blessures que l’accusateur imputait à une autre cause, une collision s’ensuivit qui coûta du sang aux arbitres et vint porter le trouble dans cette ville de Milan , dont les luttes contre Parie , longtemps alimentées par les intérêts secondaires qui imploraient l’appui de ces deux chefs de ligues , produisirent dès lors une série de maux que couronna bien tristement la catastrophe de 1162, et auxquels le traité de Constance (1 1 83) ne mit pas même un terme. Ces symptômes d’agitation s'étant produits dès 1 100, par les prétentions de Crémone à soumetre à ses lois la ville moins importante de Crème (Campi, Historia di Cremona , 1. 1 , p. 17), on voit quel fut pendant tout le XIIe siècle le déplorable sort de cette partie de l’Italie.

Cependant notre France, que l’énergie de Louis-le-Gros préserva de l’effet de semblables discordes suscitées par ses fougueux barons ',

1 C’en était venu à ce point, que le roi Philippe I« ne pouvait goûter de repos à Paris même , incessamment menacé qu’il était d’un lieu voisin , le célèbre château de Mont- Ihéry, dont la tour nous reporte à ces anxiétés royales. Ce ne fut qu’en cette même année 1104, que ce prince parvint à calmer cette sollicitude , qui , dit-il , l’avait vieilli , en mariant son frère , Philippe de Mantes , à Élisabeth, tille de Gui-Troussel , tils et héritier de Milon , seigneur de Montlhéry ; aussi notre roi prit-il soin de bien insister sur la consigne , en disant à son tils Louis , lorsqu’il lui confia cette place : « Biau tiuz Loeis , » garde bien cele tor qui tantes fois m’a travailé, et en cui escombattre et asalir je me » sui presque toz envesliz, etc. (Chronique de Saint-Denis). » Vaines recommandations, car Milon II refusant de ratifier le traité, s’empara bientôt après de la ville , ce qui détermina Louis VI à faire raser, en 110G, ce château-fort, dont la construction remontait à 1015. C’était un des premiers anneaux de cette chaîne de forteresses féodales qui tint longtemps notre royauté en échec au centre de ces dépendances rébarbatives toujours prêtes à la braver. La grande tour de Montlhéry, épargnée dans le dérnantellement des

a. i. cil n i;ct i. 1’

poursuivait paisiblement , comme nous l’avons dit en parlant des travaux contemporains de Guillaume de Ros , abbé de Fécamp, d'Ives, évêque de Chartres, des évêques du Mans, etc. , son illustration par les arts dont un autre témoignage se trouve, pour l’année i io4j dans les remarquables sculptures « prœclaris statuis », dont Asc/uilinus, abbé du monastère de Moisac (près de Cahors) « ornait » le cloître, le portail et V intérieur de son église (Eméric-David , » Essai sur la sculp ,, p. 48, et Annales bénèdict., t. V, p. 47°) '• »

sept autres, constitue donc encore un des plus anciens spécimen de notre architecture châtelaine dont nous signalerons la force et l'importance, au XIIP siècle surtout, dans le texte sur notre planche des ruines du château des sires de Coucrj ( pl. ix de la 10e série de l’Album ). La démolition de la place-forte n’empêcha pas que nos rois ne conservassent au château de Montlhéry une résidence qu’occupèrent temporairement Louis-le- .Teune ( qui y donna une charte en U 44), Philippe- Auguste et même saint Louis, qui trouva en 1227, dans un souterrain dont la bouche est encore béante, un refuge contre l’hostilité des princes révoltés dont les troupes occupaient Étampes et Corbeil , refuge dont l’arracha la population parisienne pour le ramener en triomphe (Joinville, p. 15 et 16). Remis en renom dans l’histoire comme théâtre d’un autre conflit (en 1465, Monstrelct, chap. 108, et Comines), où , sous le nom de guerre du bien public , tendaient à fondre sur la France des calamités que déjoua l’habileté plus que la valeur de Louis XI, ce fort célèbre n’olîre plus qu’un cône presque chauve, surmonté d’une tour crevassée d’où l’on voit toujours s’échapper.

Mille oiseaux effrayans, mille corbeaux funèbres,

De ces murs de'sertés, habitant les ténèbres.

(Lutrin, cliant ni).

> Voici ce qu’on lit sur ces sculptures dans les Annules (1. r.xx , ch. xciv, an H04) : « ad Âsquilinum Moïsiacensem quod attinet , is Ilunaldo (lib. 68, no 10) successerat )> anno MXCI (ce qui donne une date au-delà de laquelle ne peut remonter ce travail) : » Hic majorent ecclesiæ portam et claustrum ab se conslruclum præelaris statuis orna- » visse traditur et cellam de Senaco in diœccsi olim Petragoricensi , nunc Sarlatensi )> erexissc ; cujus in ecclesia Chrisli Dontini crucifixi statua posita fuit , tant affabre » sculpta ut non humano sed divino artificio facta videatur. »

Sans doute on chercherait en vain dans les plâtres que M. Vitet a pris le soin de faire estamper pour en doter notre école des Beaux-Arts, d’après diverses sculptures du cloître de ce monastère , le travail surhumain de ce crucifix qui semblait l’œuvre d’une main divine : mais on doit reconnaître du moins qu’aucun de nos travaux de cette époque n’accuse plus évidemment le style grec de décadence dans son caractère grandiose ; aussi ne serions-nous pas éloignés de chercher dans ces sculptures du commencement du XIIe siècle, un des points d’appui de notre hypothèse, sur l'intervention dans nos travaux de ce temps des artistes gréco-siciliens, qui, voyageurs â la suite ou sur appel de nos Normands , et débarqués en Bas-Languedoc , auraient pu trouver dans les travaux commandés par l'abbé Asquilinus , l’occasion d’exercer leur art sur une grande échelle et daDS

AttCKITÜCTURB.

iô7

C’est de la même année aussi que Y Histoire littéraire de la France (t. X, p. 162) date la construction des trois monastères de Fontevrault, pourvus chacun d’une église distincte.

1 io5-i 106. — Cette première année mit un terme au règne peu marquant, à titre personnel, de notre roi Philippe Ier, à l'humilité duquel nos anciens historiens attribuèrent le choix qu’il fit pour sa sépulture du monastère de Saint-Benoît sur Loire , se considérant comme indigne de prendre place à Saint-Denis, près de ses illustres aïeux ' ; mais à ce trop pâle couchant vint succéder une plus belle aurore, dans l’avènement de Louis VI, qui, bon avec les bons, sévère pour le crime, débonnaire, vaillant, juste, en un mot, pour tous, conquit l’un des premiers le titre, prodigué depuis, de père du peuple 3.

un ensemble remarquable. La mention des travaux de même style , exécutés sous la direction du même abbé , en Périgord , pourrait se rattacher aussi à ce que nous avons dit des églises byzantines de Saint-Front et autres.

« On lit à ce sujet dans la Mer des Histoires, f° 94, r° et v° : « La cause pourquoi » voulut estre au dit lieu, fut pour ce que il se réputait indigne d'estre en la compaignie » de tant de nobles roys qui sont ensépulturez à Saint-Denys, veu qu’il n’avait fait en son » temps nulle chose digne de mémoire. » Il faut cependant reconnaître qu’à cela près de sa faiblesse en matière de voluptés, que le Mirouer Historial qualifie de très désordonnée luxure , et du scandale qu’il donna en enlevant et en épousant la femme du Rechin, la séduisante Bertrade , « virago facela et eruditissima » (Suger, Vit. Lud. vi, c. xvii), son règne de 48 ans ne fut pas sans fruits pour son peuple, qu’il sut garantir, comme avaient fait son père et son aïeul , de tous déchiremens et de la contagion des convulsions politiques et religieuses , au milieu des luttes acharnées du sacerdoce et de l’empire. Nos rapides esquisses suffiraient d’ailleurs pour prouver la prospérité relative, au sein d’un épuisement à peu près universel, d’un royaume qui put encore pourvoir aux immenses besoins suscités, vers la fin de ce règne , par les campagnes d’Orient, dont la France, principal pivot de cette stratégie, put du moins, en compensation de ses pertes matérielles, recueillir des fruits intellectuels et une ample mission de gloire. Orderic Vital, contemporain de ce prince, n’assigne d’autre cause au choix de sa sépulture, que sa dévotion spéciale à saint Benoît, et dit de lui : « Ipse enim clemens et benignus » (liv. n, p. 835).

2 « Grand défenseur du poure peuple, » dit de Louis-le-Gros le même historien, « tu- » leur des orphelins et des églises, à l’encontre des tyrans et mauvais garnemens qui les

» voulaient persécuter . Le roy Loys, outre ses aultres conditions, se déguisait aueu-

» nés fois et vestait habit de poure home, de famme ou de serviteur, pour cognaistre » mieulx la vérité de certaines choses secreltes de son royaulme » (même f°). On voit que sous ce rapport aussi, les traditions de l’Orient, celles du moins dont se compose la biographie légendaire d’un calife contemporain de Charlemagne, avaient déjà pénétré en France dès le commencement du XIIe siècle.

ARCHITECTURE

I ôîi

Tandis que notre autorité royale ébranlée par le long anathème qui pesa sur Philippe presque jusqu’à son heure dernière, tendait à s’affermir sur de nouvelles bases, le troisième fils du bâtard normand accomplissait et au-delà la sage prophétie de son père, en implantant dans notre sol les germes d’une rivalité royale bien autrement funeste dans ses suites que les irruptions furibondes opposées par le conquérant de l’Angleterre aux sarcasmes de notre roi. Le trône usurpé sur Robert, à la mort de Guillaume-le-Roux, ne suffisait déjà plus à celui qui n’avait eu d’autre part d’héritage que le pécule dont il avait déjà fait un si utile emploi , et que le sort des armes avait mis, quelques années auparavant , à l’entière merci de ses deux frères. Pour conserver à sa couronne son précieux fleuron, Henri BeAUclerc 1 se ménageait alors, par des moyens politiques dont il donna l’exemple à Louis-le-Gros % et par des démonstrations religieuses toutes puissantes sur l’esprit des peuples 3 , le triomphe fratricide

> Le surnom île beau clerc, autrement dit savant, établissait la distinction que le peuple faisait entre les formes posées de ce prince, et les allures sauvages de Guillaume-le- Roux, ou les goûts trop chevaleresques et débauchés de son autre frère Robert. Henri avait habilement racheté l'usurpation du trône que l’absence de Robert laissait inoccupé, lors de la mort de Guillaume-le-Roux (eu 1100), par la concession d’une charte, premier point de départ des libertés anglaises. Si la seconde usurpation qu’il consomma par sa victoire de Tinchebrai (27 septembre 1106) ne fut pas d'un prince loyal, on doit reconnaître du moins qu’elle prouva en lui une habileté bien contrastante avec l’incurie de son frère; et qu’elle fonda les bases de l’immense extension que prit dès ce moment, à nos dépens surtout, lu puissance, depuis lors toujours rivale pour nous, de l’Angleterre.

'■> Grâce à la vigueur de ses mesures contre les barons mutins et factieux, Henri 1er Sul maintenir la tranquillité de ses états, pendant son règne de trente-cinq ans. Pas de doute que la guerre à outrance qu'il déclara et poursuivit contre les Robert de Bellesme, accusé par le roi de quarante-cinq crimes, les Roger de Lacy, les Gunhier d’Aunai, les Enguerrand, fils d’Albert, etc., dont il détruisit les repaires imprenables, n’ait servi de leçon à Louis-le-Gros, en butte aussi à l’insolente rivalité de ses grands vassaux, tels que Thomas de Marie, Du Puiset et autres, que Louis VI dompta par les mêmes moyens, et bien plus noblement encore, à l’aide des franchises communales.

3 Lorsqu’on 1 105 , Henri se vit contraint de passer de nouveau en Normandie, pour affranchir ce pays du joug intolérable des Robert de Bellesme, de Guillaume, comte de Mortain , de Gunhier d’Aunai , de Rainauld de Varenue, etc., qui souillaient ce pays de meurtres et de brigandages ( Ord . Vit., t. IV, p. 178), l’évêque de Sées, Serlon, s’étant porté des premiers à sa rencontre au bourg de Carentan, et ayant officié devant ce prince dans l’église remplie d’instrumens aratoires et d’ustensiles que le peuple y avait placés sous la sauvegarde religieuse, prit texte de l'encombrement occasionné par cet « immonde

ARCHITECTURE

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