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Le luxe que Constance déploya dans son entrée triomphale , en paraissant sur un char rayonnant d’or et de pierreries , selon l’expres-
retracées par la statue qui le surmontait : c était une figure de femme , custos imperii virgo, ditClaudien, conquise sur les Tarentins et qu’ Auguste, après l’avoir ornée des dépouilles de Cléopâtre, avait placée dans la curia Julia, lorsqu’il fit reconstruire cette salle des séances du sénat, jusque-là nommée Curia Hostilia. Cette statue, au pied de laquelle chaque sénateur brûlait do l’encens avant de prendre siège , était considérée comme un palladium et surtout comme un préservatif contre l'infiltration dans le sénat des nouvelles doctrines religieuses. De là la lutte acharnée dont fut longtemps l’objet , quant à sa possession et à sa dépossession , ce marbre historique, écueil contre lequel vint enfin se briser l’arche de salut du paganisme. Constantin, qui mesura sans doute la portée des résistances qu’entraînerait la suppression de cet autel , et qui , dans sa sagesse , méditait depuis longtemps la translation de son siège pour régner sur des populations plus souples aux doctrines religieuses qu’il voulait faire prévaloir, se garda bien de commettre son autorité en intervenant à ce sujet près du sénat païen, qu’il punit bien autrement en l’abandonnant à lui-même; mais Constant, astreint par le partage de l’empire à résider à Rome et ne pouvant tolérer l’exemple public et donné de si haut de pratiques d’idolâtrie auxquelles sa présence au sénat semblait le faire participer, obtint le déplacement de cet autel et reconnut cette concession par des lois pour la conservation de tous les monumens païens. Magnence, moins scrupuleux en cette matière , autorisa la reprise de possession par le sénat qui dut ensuite accorder à Constant ce qu’il n’avait pas refusé à son frère. Mais de nouvelles phases d’admission et de répulsion attendaient encore cette idole, que Julien rendit à sa haute mission, que Valentinien maintint à ce poste, mais dont Gratien exigea impérieusement le sacrifice. Ce fut surtout alors que s’engagea entre saint Ambroise et Symmaque la lutte d’éloquence dont les pièces nous sont restées. Le litige devenait d’autant plus grave, qu’il ne s’agissait plus d’un acte de soumission ou de résistance , mais d'une question de principe. Une partie de l’auguste assemblée, composée alors de sénateurs chrétiens, avait chargé l’évêque de Milan de tonner contre le scandale auquel on voulait les soumettre, et le défenseur des droits delà Vierge gardienne de l’empire était le préfet de prétoire ; fonction que Symmaque obtint en 384, et qui prouve ce que nous avons dit de la longue prolongation de l’influence païenne exercée par des magistrats nommés cependant par les empereurs chrétiens. Dans cet assaut remarquable de vues et de considérations politiques et religieuses, chaque parti s’adjugea naturellement la palme de l’éloquence , mais l’arbitre du conflit demeura inflexible. Ni Théodose, ni Valentinien II ne voulurent admettre la requête, malgré les instances itératives faites en 389 et 392, et l’idole exilée ne rompit son ban que sous Eugène, dont le règne de courte durée (deux ans et trois mois) fut sans doute le terme des perplexités de la vierge de Tarente affublée en Cléopâtre. Nul doute qu’elle ne soit tombée en éclat l’une des premières , sous le marteau des premiers iconoclastes chrétiens, dans la grande conflagration monumentale dont nous esquisserons le tableau. Constance se montra moins sévère pour d’autres vierges non moins célèbres, car il maintint les privilèges des vestales, qui subsistèrent jusqu’à la lin du règne de Théodose-le-Grand (Symmaque, 1. x, ép. 54) ; nouvelle preuve du maintien des institutions païennes dans la capitale du monde chrétien. Le motd’Ammien sur cette époque « concluso Jani templo» indiquerait qu’alors aussi cette autre tradition de Numa était restée en vigueur à Rome. Or, consultez les historiens ecclésiastiques ou les chronologies religieuses, et la Rome de ce temps ne yous apparaîtra que
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sion de Lebeau *, participait surtout du faste oriental de l’empereur de Byzance-, mais cet éclat, plus propre à éclipser l’art qu’à témoigner d’une ferveur réelle pour son culte, cessa bientôt d’offusquer les Romains , trois fois heureux de voir leur nouveau prince placer les prestiges d’orient bien au-dessous de leur splendeur monumentale qu’il déclarait franchement ne pouvoir se flatter d’imiter : « omni itaque spe hujusmodi quidquam conandi depulsa » , si ce n’était en fait des statues équestres : « Trajani equum solum locatum » in atrii medio, qui ipsum principem vehit, imitari sevelle dicebat et posse » 2 -, et plus heureux encore de le voir marquer sa prédilection
rangée sous l’entière domination de saint Liberius, et partagée seulement en partisans d’Arius ou d’Athanase , s'entredéchirant bientôt après sous les bannières opposées du pape saint Demasus ou de l’anti-pape Orsicin! ! !
1 Ammien-Marcellin, le meilleur guide que nous puissions suivre , son impartialité et ses principes païens excluant ici toute idée de panégyrisme , a fait ( t. XVI, c. x) de ce voyage de Constance à Rome un tableau d’un brillant coloris, et qui donne une haute idée de ce qu’était encore trente ans après le délaissement de Constantin , l’ancienne capitale du monde, bientôt après, hélas ! en proie aux dévastations des Barbares, même de ceux sortis de son sein. Sans nous arrêter à la description de la richesse du cortège et de l’éclat des pierreries, et surtout des armures à lames d’acier poli et luisant qui précédèrent de si longtemps nos harnois bardes du XIVc siècle , donnons une idée de ce tableau sous l’aspect » monumental : « Deinde intra septem montium culmina , per activitates planitiem que po- » sita urbis membra colluslrans et suburbana , quidquid erat primum , id eminere inter » alia cuncta sperabat : Jovis Tarpeï délabra, quantum terrenis divina præcellunt, lavacra » in modum provinciarum extructa , amphitheatri molem solidatam lapidis tiburtini com- « page, ad cujus summitatem ægre visis humana consccndit : Panthéon velut regionem » teretem speciosa celsitudine fornicatam , elatosque vertices scansili suggestu consulum et » priorum principum imitamenta portantes , et urbis templum, forumque pacis, et Pompeï )> theatrum, et Odœum et Stadium, aliaque inter hæc décora urbis æternæ. Verum cum « ad Trajani forum venisset singularem sub omni cœlo structuram , ut opinamur, etiam » numinum assensione mirabilem hærebat attonitus , pergiganteoscontextus , circumferens )> mentem , nec relatu effabiles, nec rursus mortalibus appetendos, etc. » A ce témoignage imposant, on peut ajouter encore ce que dit Symmaque (Manifeste adressé à Valentinien II), de l’ardeur que mit Constance à parcourir les régions de la ville sacrée , suivi par le sénat satisfait, à admirer en détail les temples et les statues des dieux, à lire les inscriptions, etc., tous soins en apparence plus bénévoles que politiques, et qui constituent une vraie mission archéologique.
2 Ce fut à ce propos, ajoute Ammien, qu’Hormisdas, frère aîné de Sapor, qu’un complot avait réduit à la dignité d’officier de Constance : « respondit, gestu gentili : ante impera- 3> tor stabulum taie condi jubeto si valcs, equus quem fabricarc disponis, ita late » succédât, ut iste quem videmus. » Il eût été en effet difficile à Constance, à défaut d’abord d’un Apollodore, de construire , pour le cheval dont il projetait l’exé-
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pour Rome, en faisant diriger sur cette ville un monument destiné pour Byzance, l1 obélisque dédié à Ramhsès 1 , que Constantin avait fait conduire d’Héliopolis à Alexandrie , hommage qu’un sentiment de noble rivalité rendait doublement flatteur pour l’ancienne capitale de tout l’empire.
On doit donc reconnaître dans ce fils de Constantin au moins la prédisposition innée au noble goût dont son père laissa de si grandes traces, et n’attribuer l’absence de preuves de cette tradition héréditaire qu’à la honteuse dépendance dans laquelle Constance se plaça dès son avènement au trône , en s’entourant d’hommes avides qui
cution , une écurie comme le forum de Trajan , qui , indépendamment d'un temple , devenu une basilique au milieu de l’atrium de laquelle était la grande statue équestre de cet empereur, comprenait sa colonne et d’innombrables statues équestres ou pédestres , dont, dit Pausanias , une de César Auguste composée d’ambre très fine, et une de Nicomède, roi de Bitbinie , travaillée en ivoire très blanc : mais la seule idée, exprimée par une volonté impériale, de faire exécuter une statue colossale comme celle qu’avaient sous les yeux Constance et sa cour, devant laquelle il témoignait ce dessein, n’implique-t-elle pas les moyens de réussir ? et ne sommes-nous pas autorisé à relever cette circonstance historique, comme appuyant nos remarques sur les progrès que la statuaire et l’art de couler en bronze, perdus, pour ainsi dire, sous Dioclétien, durent auxencouragcmens de Constantin? Constance d’ailleurs , pendant son séjour d’un mois à Rome , fit mieux que de projeter des statues ; il en fit élever une d’airain à l’orateur et sénateur Thémistius, qualifié de roi de l’éloquence , par saint Grégoire de Naziance , et qui avait adressé à l’empereur , ne pouvant le lui apporter , le panégyrique composé à l’occasion de celte solemnité même ; mais cet échange de moyens d’illustration n’a laissé de trace que dans les discours de Thémistius : les monumens de la pensée sont donc souvent plus durables que le bronze même.
i Cet obélisque fut dressé dans le cirque l’année suivante , 358 , non sans beaucoup de peine , dit Ammien, qui décrit (1. XVII , ch. iv) la forêt de hautes poutres , dont l’épaisseur cachait le soleil et les efforts des quelques milliers d’hommes au moyen desquels on parvint à placer ce monolythe de cent quatorze pieds, qui resta longtemps suspendu, dans la cavité qu’on lui avait ménagée. Renversé par les Barbares , il fut trouvé au XVIe siècle enfoui à plus de quinze pieds de profondeur et brisé en trois fragmens. Sixte-Quint , ce grand redresseur d’obélisques , et à qui ceux de Caligula de cent sept pieds , et ceux du mausolée et du cirque d’Auguste, durent également leur résurrection, chargea Fontana , alors sous le coup d’une sentence de mort , de la restauration et de la reconstitution de l’obélisque de Constance, rebaptisé Zaleranense. On sait que cette circonstance, où l’architecte avait été mis en demeure de racheter sa vie par le succès de son entreprise , donna lieu à une sublime inspiration qui , comme la pierre d’aimant indiquée aux gens de l’art par la femme d’un forgeron aveuglé par une parcelle de fer, prouve que l’exaltation peut produire quelquefois ce que cherchait vainement le froid calcul. Un cri : de l’eau ! sorti , dit-on , de la bouche de la fiancée du malheureux Fontana, épouvanté de la distension de scs cordages , décida la réussite.
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rapportaient tout à eux-mumes, ou de ces etres incomplets et dégradés l, dont les vues flasques ne pouvaient suppléer au défaut d’énergie personnelle du prince sous le nom duquel ils régnaient.
i Constance, en s’environnant d’eunuques et en relevant ces êtres de leur abjection par l’autorisation de tester (Code Théod. , 6, t. XXII , p. 544 ) , avait répudié l’exemple de son père, qui s’était bien gardé d’imiter en ce point l’adoption par Dioclétien du luxe et des habitudes d’Orient : aussi Lampride ( Vie d’Alexandre, p. 137) loue-t-il « Constantin 3> d’avoir reconnu combien ces pestes causent de maux , et de les avoir réduits à l'babit 3) propre à leur condition et aux services dont on ne peut se passer dans le domestique. »
Leur emploi à ce dernier usage n’était déjà que trop abusif à Rome , si l’on en juge par le procédé de Plautien, ce favori de Septime-Sévère , et préfet du prétoire qui, pour monter à sa fille qu’il allait marier, une maison digne d’une reine d’Orient, « métamor- 3> pliosa en eunuques (Dion, 1. lxxvi, p. 1271) cent Romains libres, dont plusieurs étaient 3> mariés et même pères de famille. 3> Déjà, par conséquent, les riches habitans de Rome , dont l’énergique population tirait encore du relief du mélange de ces êtres disgraciés , s’étaient fait un besoin de leurs services , depuis surtout leurs rapports avec l’Égypte ; car pour juger du mépris même attaché du temps d’Auguste au nom seul spado ( d’un mot grec signifiant tordre, arracher), il suffit d’entendre Horace s’écrier :
» Et spadonibus » Servire rugoris potest! »
En parlant de la lâcheté d’Antoine, esclave de Cléopâtre, dont il suivait à pied le char comme Gymnarsiarque ou intendant des exercices , et pour exprimer que le général romain obéissait même à ces eunuques ridés et flétris, dont Froperce a dit :
» Et famnlos inter fœmiua trita suos. »
Cet état de dégradation civique n’empêcha pas que bientôt après quelques-uns de ces eunuques n’obtinssent pour compensation les faveurs de la fortune et les honneurs accordés par le prince , puisqu’on voit Posides honoré par Claude d’une des plus hautes récompenses accordées à la valeur , une pique sans fer (hasta pura), et gorgé de richesses qui le placèrent au rang de ces deux affranchis auxquels Suétone conseillait à l’empereur de s 'associer pour combler le vide de son trésor : « Si a duobus libertis in consortium 3) reciperetur )> (in Claudio, cap. xxvm). Chez Posides du moins, les germes de passions non moins nobles que celle des armes restèrent également intacts; car Juvénal cite les bàtimens élevés par cet eunuque comme surpassant en beauté le Capitole même.
« Ut spado vincebat Capitolis nostra posides. »
(Satire XIV. )
Il faut pourtant que ce moyen d'acheter la sécurité de quelques jaloux par le sacrifice d’une partie de la population ait paru un moment aux Romains peu digne d’un grand peuple, puisqu’on voit Domitien, si prodigue du sang et des larmes de ses sujets, abolir cette horrible pratique : « Castrari marcs vetuit , 3> et réduire le prix des eunuques en esclavage : « spadonum qui residui apud mangones erant pretia moderatus est (Suet. in domit., cap. vu) ; mais ces sages édits, que Nerva s’empressa de confirmer, eurent, comme on l’a vu par l’exemple de Plautien, le sort de toutes le mesures répressives d’abus dont le maintien importe à l’intérêt , même aux plaisirs des grands ; et nul doute, qu’à cet
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On ne peut douter non plus que Constance, qui pendant son séjour
égard le séjour en Orient de la cour de Dioclétien , et même de celle de Constantin, malgré les bornes que ce dernier empereur mit à l’influence de cette espèce d’hommes , n’en ait multiplié l’usage , au moins sous les habits propres à leur condition, d’après le tableau qu’Ammien-Marcellin trace du cortège d’un riche Romain se rendant à la campagne :
« Une bande d’eunuques choisis forment l'arrière-garde , rangés par ordre d’âge depuis « les plus vieux jusqu’aux plus jeunes. Leur nombre et leur difformité font éprouver un » mouvement d’horreur et d’indignation, et les spectateurs maudissent la mémoire de •» Sémiramis, qui inventa l’art cruel, etc. »
On en attribue en effet la déplorable invention à cette reine d’Assyrie, ce qui ne se concilierait pas avec l’époque (737 avant l’ère vulgaire), que l’Archer, d’après Hérodote, assigne au règne semi-fabuleux de cette princesse , et à peine meme avec la version des historiens qui font de cette reine une contemporaine de Moïse , puisque les eunuques sont cités dans les écrits de ce législateur des Juifs, fort étranger sans doute aux usages de la cour d’Assyrie. On lit dans le cinquième livre du Deutéronome : « 1! eunuque n’entrera pas dans l’assemblée du Seigneur (chap. xxiii, v. 1) , et dans les livres de l’Ecclésiaste et de la Sagesse, antérieurs d’environ trois cents ans au règne de Sémiramis, selon l’Archer :
« Celui qui viole la justice par un jugement injuste est, comme V eunuque , etc. (Eccl., j) c. xx , v. 2 et 8) : tel est celui qui voit les viandes de ses yeux et qui gémit, sicut
spado compleetens virginem (Eccl. de Jésus, c. xxxi, v. 21), : heureux aussi Y eunuque )> dont la main n’a pas connu l’impiété (Sagesse, c. ur, v. 114). Remarquons à ce sujet que le précepte consacré par le Deutéronome est restédansla discipline ecclésiastique où il fut de tout temps en vigueur ; témoin l’application qui, sur la révélation de l’évêque Démétrius , faillit en être faite au célèbre Origène , qui, suicide par exaltation religieuse, était repoussé du sacerdoce.
Quoi qu’il en soit de l’époque à laquelle remonterait cette violation des lois de nature et des motifs divers , comme on voit, qui pouvaient porter à cette extrémité , l’origine en appartient certainement à l’Orient où la tradition s’en perpétue encore. Tavernier parle de coupes réglées qui forment une branche de commerce très importantes pour certaines localités. A Golconde, par exemple, ce voyageur, pendant son séjour en 1667, compta vingt-deux mille eunuques de nouvelle création ; il note aussi que dans cette branche commerciale les bénéfices sont en raison inverse de la qualité et surtout de l'apparence qu’offre la marchandise. La difformité, le hideux de l’aspect et tout ce qui peut ajouter à l’horreur ou former obstacle à la séduction , est porté en ligne de compte et payé au poids de l’or.
On ne cite plus cependant dans ces innombrables victimes de la cupidité et des honteuses passions que l’amortissement des mêmes désirs chez leurs semblables tend à satisfaire, de ces génies transcendans qui , comme Origène, Eutrope, Narsès, Abeilard, se survivent à eux-mêmes et justifient cette opinion de Bayle empruntée de Xénophon ( Cyropedia, t. A’III, p. 548) : que certains organes n’ont aucune conséquence au préjudice des 3) dons naturels de l’âme , et qu’il n’y a aucune liaison entre le courage et l’impudicité. » C’est qu’ aussi sans doute les princes orientaux modernes n'ouvrent pas aux muets de leur sérail la lice d’intrigues et d’ambition où la faiblesse de Constance et d’ Arcade laissa le chambellan Eusèbe et le premier ministre Eutrope se lancer avec plus d’audace que de talent, ni la carrière de gloire que la confiance de Justinien permit à Narsès de fournir.
Cette réapparition d’eunuques , tout puissans après Constance, prouve d’ailleurs que
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à Rome l, conféra le sacerdoce aux païens distingues par leur naissance, n’v ait maintenu Texécution des lois de son frère sur l1 inviolabilité des tombeaux chrétiens ou païens , lui qui, après la sanglante bataille de Murse, avait prescrit comme un devoir de panser les blessés et d’enterrer les morts, sans distinction de culte ni de parti ( Julien , Or., i, II, p. 69, 107)*, d’où nous conclurons que les cimetières confiés aux soins de ce même sacerdoce païen, mais avec libre entrée pour les tombes chrétiennes placées plus spécialement encore alors sous la protection de l’empereur, jouissaient, comme nous l’avons dit, de leur ère de prospérité, sous cette double garantie, lorsqu’ils reçurent ^ environ deux ans après la visite de Constance, le sarcophage de Junius Bassus, que nous avons choisi comme pivot de nos argumentations, et qui justifie, à quelques égards, mais non sous le rapport du style , la confiance de ce prince dans ses moyens de créer même des statues équestres comme celle deTrajan 2.
Cette confiance était fondée sans doute sur des travaux d’art antérieurs, tels que le mausolée de porphyre élevé à son père, la reconstruction de Seleucie ( Theophanis Chronolog ., p. 3 1 ) et d’Antarade en Phénicie , à laquelle il donna le nom de Constancie ( Ferrarius , éd. de Baudran, p. 45)> travaux qui, en présence, pour ainsi dire, de ceux de Dioclétien et de Constantin devaient aussi comporter le concours des trois arts du dessin. Constance s’autorisait peut-être aussi
Julien, en en purgeant le palais et en faisant expier à Eusèbc ses mépris de la cour de Milan et ses menées pour lui fermer l’accès du trône, n’avait pas extirpé les germes de cette honteuse domination.
» La loi du 17 octobre 357 contre les gladiateurs de Rome qu’il rendit pendant son séjour dans cette ville , prouverait que sur ce point, comme sur tant d’autres, les prescriptions de Constantin n’étaient déjà plus en vigueur.
2 L’usage, sinon la prospérité de la statuaire à Rome à cette époque, et même dès l'année 333, se trouve en outre constaté par diverses inscriptions données par Oderici , Gruler et Muratori, concernant des statues élevées à plusieurs préfets de Rome, qui réunissaient à ce titre ceux de pontife et même d'augure. Nous citerons seulement celles d ’Acontius optatus , consul en 334 (Gruter, p. 463, n°3), à’Albinus Saturninus ( Muratori, p. 365, mol), de turcius Àpronianus Astérius , qui fut préfet de Rome sous Julien , en 363 (statue élevée en 346, dit Tillemont , t. IV, p. 699) , et encore celle que le sénat païen de Rome fit élever sous Constant à Procrese, sophiste chrétien, avec cette inscription : Rome, la reine des villes, au roi de l'éloquence (Eunape, ch. vin , p. 122). La renommée de ce sophiste n’avait rien perdu sous Julien qui lui offrit , mais inutilement, de lever pour lui seul l’interdiction pour l’enseignement des lettres chrétiennes.
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des arcs triomphaux que, selon Ammien (1. xxi, p. 202), ilse fit élever en Pannonie et dans les Gaules, par ce sentiment de vanité puérile qui lui fit ceindre à Milan les lauriers que Julien cueillait à Strasbourg ■ mais cette illusion dans ses ressources et les projets qu’elle put enfanter n’eurent aucune sanction réelle.
Le grand désastre de Nicomédie (358), dont tous les édifices, et notamment l’église que Constantin avait fait construire en 33o, furent engloutis ou renversés par un tremblement de terre suivi d’un incendie qui dura cinquante jours % venait de mettre les dispositions exprimées à Rome par Constance à une forte épreuve , lorsqu’une autre commotion bien autrement grave en borna tout à coup l’essor. La couronne de ce prince ébranlée par la révolte de Paris , par la prise deSirmium devenue la proie de l’aigle , que l’on croyait encore dans son aire de Lutèce, et par l’élan des populations des villes historiques de la Grèce, à Fappel fait à leurs glorieux souvenirs % tomba bientôt, et de plein droit alors, sur un jeune héros très cligne de la porter, et même d’en relever l’éclat , mais sous un aspect tout autre et dans des conditions où l'art chrétien surtout eût perdu plus que son prestige.
Ce motif seul nous déciderait à passer rapidement sur un règne assez court et qui nous a tant occupé , comme moyen d’animation pour les ruines de notre palais, puisque l’art dont nous recherchons
1 Nicomédie était , selon Libanius (Or. 8, p. 203) , la cinquième ville de l’empire par son importance. Ses riches monumens, dus aux séjours successifs de Dioclétien et de Constantin, succombèrent dans cette double conflagration. Leur reconstruction ne put être que commencée sous Constance. On fixe à la meme époque, très fertile en fléaux destructeurs, une conquête de l’art qui ne put offrir qu’un faible dédommagement pour de si grands désastres. Trois statues d’argent massif, vêtues en barbares, auraient été découvertes en Thrace. On concevra que nous nous abstenions de discuter sur un thème aussi vague , et surtout sur les inductions qu’on tira de cette découverte, comme preuve que la barrière qui séparait la barbarie de la civilisation allait être rompue.
1 Le manifeste ad senatum populumquc Atheniensem, que Julien lança d’Illyrie, premier pivot de ses opérations stratégiques , fut un coup de maître, en ce qu’il opéra sur des prédispositions, et décida le succès par l’entraînement qui suivit l’élan de populations plus intéressées que toutes autres à la régénération mythologique dont le langage du nouvel Auguste faisait briller l’aurore. Athènes, objet des prédilections de Julien et restée fidèle au paganisme constamment professé dans ses écoles, s'enorgueillissait d’ailleurs de la confiance de ce jeune prince et de l’hommage des nouveaux sentimens puisés par lui dans ce sanctuaire de l’idolâtrie.
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les traces n’aura pu que languir sous un prince ennemi de la religion qui l’inspirait -, et nous profiterons de ce temps d’arrêt pour régler la nouvelle marche qu’il nous faut suivre , maintenant qu’affranchi du lourd tribut de recherches et d’hommages payé au fondateur de l’art chrétien , et même à ses fils, premiers continuateurs de son œuvre, nous devons mesurer l’espace qui nous reste à parcourir, embrasser son vaste horizon pour calculer nos haltes , et réserver l’intérêt de nos compagnons de voyage pour les stations d’ Oasis, désormais assez rares dans le parcours du sol, alternativement bouleversé ou inculte , objet de nos investigations sur ce que nous appelons le moyen âge.
Bornons-nous donc à renvoyer pour Julien aux longs détails déjà donnés sur l’apparition de ce brillant météore (fils du Soleil, selon l’épithète qu’il se fait donner par Mercure ( Césars , p. 283) , qui traversa l’empire, semant ici l’effroi, là l’espoir, mais partout l’admiration pour sa grande trace lumineuse, sous d’autres rapports du moins que ceux du dogme et de l’art.
Assez d’autres plus habiles ont épuisé sur ce prince la louange extatique ou le blâme sans mesure ; assez n’ont vu dans ce renégat de la religion dont il avait même pratiqué les rites 1 , qu’un monstre d’hypocrisie voué aux furies du paganisme , et préludant par des précautions tyranniques qui seules donnent la mesure de sa philosophie % et au besoin, par des massacres, aux combinaisons les plus sinistres, où d’autres ont admiré le prince vertueux , spirituel et vaillant, qui, honteux du joug imposé à l’empire , profita, pour le briser, des droits que Y injustice donne à Y indépendance, et rude pour
i Comme lecteur de l’église de Césarée , nous avons cité aussi la piété toute bénévole qu’il montra, alors qu’ayant déjà rompu avec Constance, il assistait à Vienne (Gaule) à l’oflice de l’Epiphanie, après avoir, peu de jours avant son abjuration, invoqué Jupiter.
a La loi de 362 , qui interdit aux Chrétiens l’enseignement de la rhétorique et des belleslettres (Ammien , 1'. xxn, cap. 10 ; Epist. de Jul.), prouve à quelles restrictions les rhéteurs triomphans soumettaient déjà les généreuses concessions de son programme, de même que la frénésie du sacrificateur impitoyable, cultus hominum super stiliosus, disent les panégyristes, qui portait la passion des tauroboles au point de compromettre les approvisionnemens de l’empire, donnait la mesure de sa tolérance en fait, de liberté religieuse. Et nous aussi nous avons vu nos sophistes à l’œuvre; nous avons pu juger l’effet de leur libéralisme en action , par l’oppressive et sanglante sanction donnée à leur légende de liberté', égalité humanité, justice .
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lui -même, mais juste envers tous, ne tendit qu’à relever le trône et l’autel de ses ancêtres de l’abjection où ils étaient tombés 1 assez enfin, envisageant cette grande figure avec le prisme de leurs passions, l’ont soumise au scapel religieux ou philosophique , pour que nous nous abstenions de nouvelles démonstrations, si ce n’est pour signaler l’éloignement que ce prince témoigna pour les arts par cela seul peut-être que Constantin les avait protégés. Il entrait en effet dans le rôle de Julien d’affecter du moins de prendre en tout le contrepied de la marche de son oncle, pour justifier le mépris public qu’il en témoignait , et pour mieux miner ce qu’il voulait détruire , en cherchant jusque dans les profusions monumentales de Constantin la preuve des convoitises que ce banquier cherchait à assouvir ,* mais on peut croire qu’en ce qui touchait aux intérêts de sa vanité ou de sa gloire future , il en fut pour ce philosophe de ces dédains publics comme de ses railleries contre les trophées de Trajan, qu’il admettait dans ses propres médailles % lorsqu’ainsi queftle remarque M. Beu-
> Jusques et compris le XVI« siècle, Julien n’apparaît dans l’histoire que sous l’aspect d’un demi-dieu , ou sous celui d’un suppôt de l’enfer, selon que l’on consulte Libanius, qui a dit lui-même qu’on lui dressa des autels comme à Hercule , Ammien-Marcellin , Aur clius Victor , Zozime , etc., ou que l’on s’inspire des traditions également contemporaines desBazile, des Grégoire de Naziance, et de tous les ecclésiastiques, qui naturellement ne pouvaient décliner les témoignages des saints condisciples de l’apostat. Plus tard , la critique historique a soumis à l’analyse ces jugemens trop absolus. Le pèrePetou, dans ses notes sur la traduction latine des œuvres écrites en grec de ce philosophe couronné, Spanheim, dans ses commentaires si profonds appuyés d’ailleurs de témoignages numismatiques bien précieux dans l'espèce, comme on le verra plus loin , ont ramené à la condition humaine ce prince que l'exaltation politico-philosophique de Voltaire et de scs disciples replace dans l’Olympe, d’où l’ont fait descendre les sages appréciations de l’abbé de La Bletterie, épurées par les discussions souvent contradictoires de Jondot et de Tirlet, et par les aperçus d’un biographe allemand moderne (Néunder). Aujourd’hui donc, et grâce aussi au concours de notre Châteaubriant, on peut enfin distinguer dans le mécanisme très compliqué de ce règne dont la marche fut si rapide , les ressorts que de hautes qualités firent mouvoir de ceux que l’ambition et d’autres faiblesses humaines mirent en jeu.
2 La preuve sans réplique et contre laquelle échouent encore toutes les protestations de Julien et des profonds admirateurs de son humilité, résulte de la médaille donnée par Spanheim (p. 210, note 713 du Commentaire des Césars ), et dans laquelle ce prince qui dit de Trajan, dans cette satyre « qu’il se mit à étaler las trophées qu’il avait érigés de » la défaite des Gètes et des Parthes , s’est fait représenter debout chargé d’un trophée , » et étendant sa main droite sur un captif prosterné devant lui , avec cette inscription : virlus » exercitus Romanorum. » Cet étalage valait bien l’autre.
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gnot (p. 107) , on lit dans Sozomènes (XXII- 12), « que Julien se fit h représenter dans les tableaux impériaux destinés à orner les temples, h placé entre Mars et Mercure , et recevant des mains de Jupiter la )> couronne et la pourpre, pour témoigner de ses justes prétentions h au courage militaire et à l’art de bien dire. »
Les statues et images de ce prince que plusieurs villes , dit Libanius (Epist. 67 4> P- 323), placèrent après sa mort parmi leurs idoles, et que lui érigèrent diverses cités d’Occident % semblent déjà for-
1 Orfitus, préfet de Rome, lors du voyage de Constance, en 357, et qu’on retrouve, sous Julien, pourvu de nouveau de cette magistrature à peu près annuelle, ne fit sans doute élever une statue à ce dernier empereur (Gruter, 2S4-8) , qu’avec la certitude préalable de ne pas trop blesser sa modestie; il donnait, d’ailleurs, dans la capitale de l’Occident un exemple que beaucoup d’autres villes s’empressèrent de suivre, et qui s’étendit aussi à l’Orient, d’après ce que dit Codin (or. c., p. 19) de diverses statues connues de ce prince et de ses enfans (illégitimes sans doute, puisqu’il n’eût d’Hélène qu’un garçon qui fut étouffé en naissant, et qu’il ne se remaria pas). Mais indépendamment du témoignage que nous citerons plus loin de la disposition de ce prince à se glorifier lui-même, et à faire un commerce d’échanges avec ses statues , qu’on nous permette de tirer induction pour la question que nous soulevons, de la surexistence dans la ville héritière des dépouilles de Lutèce d’une statue considérée, par Visconti lui-même, comme authentique et contemporaine du prince qui régna dans nos murs , circonstance d’une grande importance historique à nos yeux , soit comme produit de la statuaire au centre de notre France, et dans notre capitale même, à l’époque du règne de Julien et avant les travaux du même art, dont nous parlerons plus loin, si l’on admet que cette statue fut érigée par la ville même pour conserver au moins l’image de son bienfaiteur, soit comme témoignage d’un gracieux souvenir des heureux momens passés par cet empereur dans son palais de Lutèce , ou comme hommage commémoratif destiné à ce théâtre de son avènement au trône. Voici ce que dit M. le comte de Clarac (Description des Antiques, pag. 211, édit, de 1820), de cette statue de marbre trouvée par M. Denon chez un marbrier, et qui dès lors se trouvait déjà exclue du catalogue de notre Musée, comme destinée à orner les Thermes dits de Julien : « La ressemblance de la tête de Julien avec son portrait » constaté par les médailles, est frappante : il est habillé en manteau grec et porte sur sa » tête un diadème relevé par des pierreries et où le laurier se trouve entrelacé avec des » cordons. La barbe pointue de Julien lui avait fait donner le surnom de Capella (la » Chèvre. »
Mais , vont nous demander nos lecteurs déjà prédisposés par les détails de notre chapitre Ier, pages 131 , à l’effet que produirait la réintégration de cette figure sous les voûtes mêmes qui servirent, il y a près de quinze siècles, d’abri à son modèle , qu’est devenu ce monument si curieux à tous égards pour notre capitale surtout , et qui empêche, depuis vingt ans, que le projet d’affectation si convenable signalé par M. de Clarac ne reçoive une solution qui semblait ne devoir dépendre que d’une condition déjà obtenue en 1820 , le déblayement de la grande salle des Thermes? Qui s’oppose à ce que ce gouffre béant , si mutilé par ses restaurateurs , mais qui depuis lors eût pu engloutir tant de dépouilles
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mer un faisceau de preuves de la pratique de Fart , à cette époque, dans toutes les provinces de l’empire, témoignage existant même
archéologiques de notre Lutèce souterraine , trouvées récemment encore dans les travaux de la rue Blanche, et dispersées faute d’un gîte commun, ne reçoive enfin la noble consécration réservée depuis trop longtemps aussi, et ne possède, au moins comme dédicace, la figure ainsi authentifiée de l’illustre patron dont la présence seule viendrait animer ses parois dénudées, par l’intérêt qui s’attache au concours d’arts contemporains et à des souvenirs vivifiés par des images? Si nous sommes bien renseigné, Julien, toujours exclus même des hommages que les visiteurs du Musée pourraient désirer de lui rendre , subit encore dans les limbes de notre Louvre la peine que la fausse honte dont il masquait sa soif de renommée , méritait sans doute qu’on lui infligeât ; et confondu dans ce magasin d’antiques avec les torses et têtes de rechange, il y restera peut-être jusqu’au moment où le besoin de matière à mettre en oeuvre viendra le remettre à la disposition d’un nouveau marbrier, pour, de l'état de bloc, devenir dieu, table ou cuvette. »
A ce propos, et puisque l’occasion s’offre de revenir sur ce sujet, rappelons la nécessité, l’urgence même, d’en finir avec ces attermoiemens sans cause réelle qui menacent de priver notre capitale de sa première dot monumentale , de son cadeau baptismal galloromain, bien plus complet encore qu’on ne l’imagine d’après ces vestiges apparens , et redisons dans notre âme et conscience comment ces traces , complétées et remises en lumière par des moyens peu coûteux devant lesquels n’ont pas reculé des villes du quatrième ordre, comme Arles, loin de nuire à l’effet d’ensemble, par le mélange des ruines au luxuriant aspect de nos embellissemens modernes, formeraient un tableau du plus vif intérêt, un enseignement-pratique fortuitement placé au centre même du quartier des études, de la chronologie historique et monumentale d’une capitale comme la nôtre, avantage qu’il ne dépendrait peut être d’aucune autre ville au monde de se procurer par les plus grands sacrifices.
Et nous aussi, à l’exemple de M. de Clarac, et sur les démonstrations du rapport fait en 1820, à l’Académie, parM. Raoul-Rochette, nous avons nourri longtemps l’espoir exprimé dans nos notices (p. 266 et 267), qui d’échos en échos parviendrait aux oreilles qui doivent entendre , l’appel fait il y a près d’un demi-siècle du haut de la tribune dite nationale, par une voix à grand retentissement (celle de l’évêque Grégoire). Dans l’entraînement de cette illusion, nous avons même été jusqu'à dresser une sorte de catalogue d’un Musée sans monumens dont la base même, dans son état de vacuité actuelle, nous paraissait devoir être la statue de Julien , quel que fût le budget auquel elle appartienne ; les voies d’échange, comme pour les colosses du pont Louis XVI, où de largesses royales s’ouvrant incessamment pour des intérêts moindres. Sans être encore précisément atteints du sentiment qu’on éprouve alors qu’on espère toujours, marquons ici , comme un sujet de crainte, l’écoulement d’une nouvelle période d'attente, sans qu’aucun pas n'ait été fait vers le but auquel tendent tous les amis de nos antiquités nationales, sans qu’aucune sanction depuis l’acquisition, déjà faite alors, de la grande masure, ait été donnée aux vues implicitement comprises dans le rapport de M. de Boulay de la Meurthe, qui conquit l’unanimité sur une question repoussée par un précédent conseil. Mais puisque la persistance prouve la conviction, montrons la nôtre, en insistant encore ici sur le grand intérêt que compromet l’absence de toute décision ultérieure sur ce qu’on entend faire des ruines acquises et sur le parti à prendre ultérieurement pour arriver à mettre les autres parties
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dans notre Musée ? et qui dénoterait l'affection portée à ce prince,
non encore exhumées de l’enclave du palais romain à l’abri des caprices d’un propriétaire ou de la spéculation d’un entrepreneur d’alignement.
Si la seule existence d’une salle romaine qui nous reportait à notre enfance comme nation , présentait déjà aux savans dont Grégoire était l’organe un intérêt archéologique sur lequel nos troubles politiques sont venus jeter un voile, que serait-ce aujourd’hui que , grâce aux recherches de MM. Albert Le Noir et Jollois, on peut démontrer qu indépendamment de cette vaste salle , plus curieuse peut-être comme conservation et par l’absence de soutènement par colonnes que celle, contemporaine, des bains de Dioclétien , où Michel- Ange enchâssa la charmante église de Notre-Dame-des- Anges, on peut encore suivre dans leurs sept grandes divisions ces lavacra romains importés tout d’une pièce jusqu’au centre de la Gaule , sans égard même aux modifications que devait entraîner, quant au frigidarium surtout, l’influence d’un climat septentrional? Quoi de plus miraculeux en effet que de retrouver ainsi, après quinze siècles, le berceau de ces premiers âges, presque intact dans ses principaux jalons, au foyer même d’où partit le rayonnement de la civilisation moderne , et de le retrouver dans des proportions grandioses et avec des conditions de somptuosité et de durée bien contrastantes avec nos œuvres de progrès auxquelles n’a rien moins que profité cette longue leçon expérimentale. Mais, ne manquera pas d’objecter le brûlant patriotisme de certains ennemis de ce genre de gloire , est-il digne d’un grand peuple de s’enorgueillir d’un monument qui ne rappelle que trop son asservissement et de s’honorer de l’empreinte de ses fers, comme si les nations les plus braves avaient pu se soustraire alors au joug des rois de la terre; comme si encoreles épanchemens de Julien sur les vertus des habitans de Lutèce , ses éloges des Gaulois, prouvés par le soin qu’il prit de se remettre à leur garde jusqu’à la mort et au-delà, ne compensaient pas ce que l’idée de nos défaites, après dix ans de lutte contre le plus vaillant capitaine , peut avoir de sensible pour un cœur français. Ce qu’il faut voir dans ce grand jalon planté en regard d’un îlot par le caprice d’un César, c’est le générateur de toutes nos magnificences, la coque d’où sont sorties nos hautes destinées, le baliveau dont les racines ont produit cette forêt de palais, de temples, d’hôtels, de manoirs, de bouges tant de fois renouvelés et auxquels survit dans son aspect toujours grandiose, après l’épuisement de tant de styles, ce témoin malheureusement muet de notre histoire en action, cet abri de tant de générations éteintes. Or, pour rendre à ce berceau de tous nos arts et de notre nationalité même, non sa splendeur, mais l'intérêt que comporterait encore la juste appréciation de son importance à demi-cachée parles masures adjacentes qui recèlent, elles aussi, des salles romaines presque intactes, il suffirait d’un mot : utilité publique, d’un vote vraiment municipe, d’un de ces crédits si nombreux et qui ne coûterd rien en matière de simple voirie; et bientôt l’on verrait la population réputée frivole de cette capitale, si avare de son sol, se ranger avec respect autour de ce squelette fossile livré à nos études sur l’art antique comme à nos méditations historiques et philosophiques. A cet accomplissement tardif de la prophétie semi-séculaire de Grégoire : « On dégagera les abords du palais des Thermes de Julien pour offrir aux regards du peuple ce monument antique , le seul que Taris ait conservé; » ce peuple, moins insouciant peutêtre de ces grands enseignemens que certains professeurs de l’art moderne, glorifierait, nous n'en doutons pas, l’administration , d’ailleurs si occupée de notre bien-être et de l’avenir de la cité, de l'honorcr dans son germe et de ne pas dédaigner ses vieux titres de gloire, surtout lorsqu’aux fruits matériels qu’on recueillerait de ce déblaiement pour
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au moins par certaines populations occidentales , bien que ses sym-
l’aération d’un quartier méphytique et en pourvoyant, par des combinaisons d'alignement , à l’élargissement de voies pratiquées pour des mules et encombrées aujourd’hui de vastes et nombreuses locomotives, viendrait se joindre la récolte intellectuelle qui ne pourrait alors manquer de se produire. Ici nous renvoyons à ce que nous avons dit dans nos notices (pag. 35 et suiv.), du beau projet de M. Albert Le Noir, digne fils du fondateur de ce beau musée vraiment français des Petits-Augustins, dontla destruction est devenue de jour en jour plus regrettable et le remplacement plus désirable. Nous pouvons renvoyer aussi à notre bref inventaire (t. I, p. 128 à 135) des riches épaves que le flot des siècles en se retirant a déposés sur notre sol et dont pourrait s’enrichir tout à coup le sanctuaire décrit par les constructions mêmes du vieux palais, où se concentrerait par échantillon un Paris romain , Bas-Empire , Mérovingien et moyen âge, offrant ainsi avec les témoignages originaux et en grande masse de l’appareil architectonique de ces divers temps, placés dans le même axe par un hasard qu’on ne peut trop apprécier, tout ce que les fouilles successives ont permis et permettront encore de recueillir en fait de monumens de la statuaire des divers âges, et d’objets concernant les traditions de l’histoire locale de la Cité , surtout sous le rapport des faits, des mœurs et usages; car c’est en quoi , selon-nous, le Musée parisien devrait différer de ceux royaux ou nationaux dont cette capitale est dépositaire. Admettre en principe qu’on n’y lutterait que sous le rapport de l’intérêt circonscrit aux produits ou objets intéressant la localité et non de recherche d’art et de luxe avec les grandes fondations, serait se ménager les moyens de compléter à peu de frais les séries chronologiques. Ainsi, pour les statues de Clovis, de Clotilde, de Childebert , d’Ultrogothe , etc., qui, comme celle de Julien, doivent nécessairement réintégrer le domicile principal, les figures du grand portail de Chartres offriraient des types et des moyens de reproduction par le moulage et la fonte de fer devenue usuelle et d’un effet monumental qui , pour la décoration extérieure surtout , entrerait bientôt en accord par sa patine avec l’aspect rugueux de l’appareil romain dans son état actuel , qu’il faudrait bien se garder de flétrir par des restaurations quelconques. Même procédé pour les bas-reliefs destinés surtout à masquer comme appliques, les turpitudes architecturales des piés-droitset cintres en pierre de taille, comme pour la reproduction en diverses matières des ustensiles, armes, etc., dont les originaux feraient défaut à une collection que ne manqueraient pas d’enrichir, ne fût-ce que par dispositions testamentaires, tous les possesseurs d’objets d’art de l’époque gallo-romaine ou du moyen-âge , procédant regis acl exemplar, car on ne peut douter que la munificence royale , éveillée sur ce point, n’attache même quelque prix à inaugurer la nouvelle fondation par l’intronisation de la statue de Julien , etc.
Le conseil municipal de la Seine, pour s’inspirer un peu tard de cette belle pensée , n’en acquerra pas moins de titres à la reconnaissance des amis, aujourd’hui nombreux et très fervens, des études historiques parles monumens; noble propagande dont l’effet se fait en ce moment sentir jusque dans les démembremens de notre vieil empire; car la Belgique, où le culte des souvenirs historiques est en si grand honneur, grâce à des écrivains comme M. le baron de Reffeinberg , en résume en ce moment l’expression parlante, dans sa vieille chapelle des Nassau, fondée en 1343. Que Paris songe seulement que déjà devancé par nos villes secondaires qui, comme Lyon, Dijon, Rouen, Orléans, Arles, Narbonne, Avignon, Lepuy, etc., etc, ont trouvé dans cette dépense une source d’intérêt et de prospérité municipale , chaque instant de retard peut influer sur les chances de succès et même substituer des impossibilités d’exécution aux facilités actuelles ! ! !
IGO
l’art chrétien.
pathies fussent plus spécialement acquises à la Grèce et à certaines villes d’Orient, Constantinople, Tharse 1 , etc., etc., peut-être aussi quelques - unes de ces figures votives auront - elles été le produit de vœux personnels 2 , et d’autres le fruit des menées secrètes et des adroites suggestions de ce Diogène couronné , qui ,
1 L’Occident , premier et principal théâtre de la gloire de Julien , ne participa que très secondairement à ses souvenirs , du moment où la victoire et l’apostasie lui eurent ouvert les portes et l’accès du trône d’Orient. Les souvenirs de Eyzance, sa patrie., etsurtouteeux de la Grèce et de l'Asie-Mineure, où son ame si impressionnable s’était identifiée avec les grandes traditions qu’il tendait à faire revivre , prévalurent bientôt sur le bonheur tout contemplatif du citoyen de Lutèce , du Gaulois par occasion, sinon par politique ; et si l’éloge des mœurs pures de nos ancêtres vint se placer sous sa plume au milieu des pompes orientales, c’est que , pour châtier les habitans d’Antioche de la liberté grande qu’ils prenaient de chansonner la tenue de bouc et la barbe de chèvre de leur empereur, il fallait un tableau de vertus patriarchales qui , pris dans les impressions de voyage du satyrique , n’en faisait que mieux ressortir la peinture des désordres et de la dissolution des irrévérencieux contempteurs de l’ennemi du luxe, du théâtre et des arts. Celte susceptibilité qui , de son aveu même , lui avait fait rompre ses liens de dépendance comme simple César, le tint en méfiance envers l’Italie, quoique sa capitale, restée le sanctuaire du paganisme, semblât offrir un foyer convenable pour l’élaboration de son œuvre dissolvante , et pour extirper dans leurs racines les germes religieux semés par Constantin ; mais le sénat de Rome, fort d’une autorité qu’il avait su défendre contre ce prince même, avait osé blâmer publiquement Julien d’oublier, en parlant de Constance, qu’il lui devait ce qu’il était (Ammien, 1. XXI, p. 190) ; et c’en fut assez pour faire ajournera d’autres temps l’effet de son levier sur cette contrée demeurée presque étrangère à la nouvelle convulsion , et peut-être même pour expliquer comment, selon la remarque des historiens, ce sacrificateur infatigable ne se passa pas la fantaisie de sacrifier au capitole. Ce n’est pas , pour en revenir au sujet qui nous préoccupe toujours comme base de l’art chrétien , que son influence plus active même dans cette partie de son empire , ait pu rien changer à l’ordre que la magistrature romaine maintenait dans les sépultures par tacite réconduction des lois de Constant et de Constance, puisque Julien aussi, dans sa loi donnée à Antioche (Cod. Th., IX , xvir, 3 , tit. de Sepulcris violatis ) , parlant de ceux qui commettaient le crime d’enlever les ornemens des tombes pour en décorer leurs salles ou leurs portiques, etc. : « Ornamenta quidem tricliniis aut porticibus auferunt de sepulcris , » menace des peines les plus sévères ceux qui manqueraient de respect aux dieux Mânes : « Hoc fieri prohibemus » pœna Manium vindice cohibentes. »
2 Plusieurs historiens, et l’abbé de LaBletterie aussi, dans ses notes sur les lettres de Julien (p. 422), pensent que c’était sa propre statue que cet empereur offrait aux Alexandrins en échange d’un obélisque, en leur disant (lettre XY) : « Comme votre ville ne » m’est pas moins chère que ma patrie, je vous permets aussi d’élever la statue colossale » qui vient d’être faite : ainsi , vous aurez monument pour monument , à la place d’une » pierre taillée en triangle, où sont gravés quelques caractères égyptiens, la statue d’un » homme dont vous souhaites d’avoir l’image . » Quelle autre statue d’homme que la
t.’art chrétien.
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selon Libanius lui-même ( Orat . 12, p. 260), faisait tout pour être loué 1 , et dont l’orgueil perce à travers la fausse modestie dont il prend trop de soin de s’envelopper, pour qu’on ne voie pas, dans son
sienne pouvait avoir été faite récemment, et de forme colossale surtout , sang une affectation préalablement déterminée?
Par la première phrase de celte même lettre , où Julien dit au x prédécesseurs de Meliemet-Aly : «J’apprends que vous avez un obélisque assez haut, couché sur lerivage, et » dont vous paraissez ne faire aucun cas » , on voit que l'indifférence des Egyptiens en matière de monumens de leur histoire a peu varié depuis quinze siècles , et qu’elle surpasse encore la nôtre, que compense du moins , dans l’espèce même , notre convoitise poulies richesses d’autrui. Qui empêche de faire marcher de front l’accaparement des antiquités étrangères avec la conservation des nôtres , si ce n’est l’application qu’on peut faire de la remarque de Julien à chaque peuple, à propos de ses propres trésors en oeuvres d’art dont on ne fait jamais aucun cas dans le pays même? témoin ce que nous avons établi plus haut à propos de la statue de Julien et des thermes dits de cet empereur.
Si nous pouvions admettre, sur la foi de Sozomènes (1. v, c. 20), la légende de la substitution par Julien de sa propre statue à celle que la reconnaissance de l’hémorrhoïsse de l’Évangile avait fait élever au Christ à Paneade , nous y trouverions en même temps qu’un très curieux témoignage de l’art chrétien , dès sa naissance , une nouvelle preuve de la morgue vaniteuse de Julien , portée même au plus haut degré ; mais notre réserve nous dispense du moins de déplorer le sort de cette statue foudroyée, dit-on, comme l’idole de Dagon (Rois 5).
1 Ce qui ne veut pas dire que Julien n’ait jamais rien fait que de louable ; car quelque enthousiasme que montre Libanius pour un prince qui le combla de prévenances , quelque intérêt qu’il eût d’ailleurs à célébrer Julien vivant , pour aider à l’accomplissement de son œuvre méditée de concert , et mort, pour opposer ses vues conservatrices de la gloire monumentale et du culte des ancêtres aux violences impies et destructives do Théodose, le chef païen des sophistes d’Orient s’est bien moins prévalu des vertus immaculées de Julien dans un intérêt de reconnaissance et de conservation, que ne l’a fait le prince chrétien de nos rhéteurs du XVIIIe siècle, dans un intérêt de parti et dans un but de destruction. « Julien, v selon Voltaire ( Dict . philosophique) , avait toutes les qualités de Trajan . . . toutes les vertus » de Caton , mais non pas son opiniâtreté et sa mauvaise humeur, et tout ce qu’on admire
dans Jules César.. . . Il eut la continence de Scipion - enfin, il fut en tout égal à Marc
Aurèle, le premier des hommes». . . après Voltaire, sans doute. Ce nouveau panégyriste qui, dans cette reprise en sous-œuvre de la tâche des anciens sophistes , tient pour vertus la révolte, l’apostasie, etc., ne voit même pas dans ce prince le superstiliosus de ses plus chauds admirateurs, ni le prohibiteur de l’enseignement des lettres, parce qu’il s’agissait des lettres chrétiennes ; ce qui peut faire retourner contre notre grand écrivain philosophe l’argument dont il se sert ailleurs pour casser les arrêts de l’histoire: « On voit, dit-il, » dans Constantin un heureux ambitieux, qui se moque des dieux et des hommes. 11 était » Chrétien, on le canonisa. Julien est sobre, chaste, désintéressé, clément, mais il n’etait » pas chrétien, on l’a longtemps regardé comme un monstre ».
N’est-ce donc pas un devoir de scruter plus à fond de semblables exagérations laudatives ou contemptivcs ?
t. IT.
l’art chrétien.
affectation meme, à traiter par exemple Auguste de faiseur de poupées , de dieux faits au tour , au moule , etc . % ses regrets de ne pouvoir vivre au meme titre aussi dans la mémoire des peuples.
Julien cpii s'efforça, ainsi qu’en convient M. Beugnot (t. Ier, p. 207) « de rétablir en tous lieux les signes extérieurs qui rappe- » laient T ancienne alliance de la religion nationale et de la consti- » tution, )> n’ aurait pu d’ailleurs, sans la prompte catastrophe qui restreignit les preuves de ses inconséquences , se dispenser d’imiter bien ou mal le grand faiseur de poupées , pour rendre aux nouveaux temples qu’il fit bâtir {Eunapc , c. xxj, p. 149)) Ie caractère que leur avait fait perdre la réaction chrétienne ; car, certes le missionnaire de l’hellénisme, le demi-dieu vengeur des affronts de la Grèce, et si plein de ses traditions, Y assesseur du roi soleil , qui plaçait la tête d’Apollon sur ses médailles , autre sorte de poupées qu’il multiplia sous toutes les formes % n’aurait pas négligé de remeubler scs sanctuaires de Delphes, de Daphné, de Milet , de Ténédos, etc., appauvris par les commissaires de Constantin, de trésors d’art dont s’enorguillissait Byzance 1 * 3. Ce moyen eût été d’ailleurs d’un elfet plus certain sur les populations que « le soin de rouvrir la source prophé-
1 Césars de Spanheim, p. 248. Lactance emploie le même mot : grandes puppas, comme le remarque ce commentateur, pour désigner les simulacres et effigies des Dieux. Quant aux poupées remunératoires de services rendus à l’état ou au prince , Julien ne s'en lit pas faute. Son complice et historien Aurclius Victor en obtint une d’airain (Àmmien, 1. xxi, p. 190).
a Banduri a donné (II, 433) des médailles de Julien sur lesquelles se trouve la figure d 'Apollon. M. Beugnot fait cependant observer (t. 1er, p. 207) que c’est en général la superstition égyptienne qui domine dans ses monnaies , où il est souvent représenté sous la figure de Sérapis ? et Hélène son épouse sous celle d’Isis. Mais, à moins de supposer que ce fut à titre d’apothéose que Julien aurait métamorphosé la fille de Constantin , la sœur de trois princes chrétiens , et même d’une sainte, dit-on, en divinité égyptienne, la tradition historique se refuse à l’explication de Banduri (XI, 437), puisqu’on s’accorde à placer vers l’époque de l’expédition d’Illyrie, alors que Julien n’avait pas encore fait profession ouverte de paganisme , la mort d’IIélcne , dont la jalouse Eusébie abrégea, dit-on, les jours par un breuvage qu’elle lui fit prendre à Rome en 357.
3 La lettre de Julien aux Alexandrins, citée plus haut, en prouvant le prix que la ville de Constantin attachait aux monumens, et le soin que prenait le nouvel empereur de pourvoir à ce goût , ne permet pas de croire qu’il ait pu songer à restituer les dépouilles des temples grecs et asiatiques. Les premiers historiens byzantins s’accordent d’ailleurs sur ce point, que les statues célèbres furent détruites dans l’incendie du palais , au commencement du Ve siècle.
» tique de Castalie comblée par Adrien (Ammien, XXII, 12), et de ranimer les oracles de Dodone , de Delphes , de Délos , également muets depuis longtemps , et que l’issue de la campagne de Perse, entreprise sur la foi de leurs présages (Théodoret , l. 3 , c. 16, p. 654) dut replonger dans le discrédit : mais ces pratiques, renouvelées des vieilles superstitions orientales et des livres sibyllins de Numa, offraient un moyen plus facile que la culture des arts, de reporter à leur ère de gloire des peuples que le prestige fallacieux ou non du plus riant avenir, payait d’avance , en monnaie économique , de tous leurs sacrifices -, et c’est ainsi que le prince qui avait poursuivi de sa satyre, et chassé les officiers parasites seulement , eunuques, barbiers, etc., du palais impérial, se fit gloire de l’encombrer d’hôtes plus dangereux, magiciens, enchanteurs, devins, augures, etde tout ce qui faisait commerce d’illusions et d’impostures. » ( Chrysos . in Gai., p. 676.)
Mais si les arts se ressentirent sous Julien de son antipathie pour tout ce qu’avait aimé son oncle, et d’une parcimonie philosophique qui le porta, par exemple, à réduire au poids de soixante-dix onces les couronnes d’or ( staterum ) que les villes étaient dans l’usage d’envoyer au prince, et qui pesaient quelquefois jusqu’à deux mille, (Liban., p. 3o5), les lettres du moins suivirent l’impulsion que Constance leur avait donnée , en créant la bibliothèque de Constantinople, dont Julien se fait gloire ( Ep ., 58, p. 223, 224) d’avoir terminé les bâtimens.
Ecrivain distingué et poète dès son jeune âge, comme en avait jugé Constance, en lui offrant pour présent de noces, à Milan, une bibliothèque de choix (J ul., or., 3 , p. 23o), Julien se distingua, même parmi les nombreux rhéteurs de son époque, par le choix de ses images , par la force de sa pensée, et surtout par l’âpreté incisive de son style satyrique, qualité dominante chez lui, et qui rend peut-être moins regrettable la perte cependant irréparable pour nous de son manuscrit de la guerre des Gaules. Justement fier de ses droits personnels à partager la gloire du fécond Libanius et de l’éloquent Themistius , et à balancer celle des Grégoire , des Basile , comment 11’a-t-il pas senti , ce philosophe si réfléchi , si maître de lui-même, qu’interdire par un moyen qu Ammien aurait voulu voir enseveli dans V oubli, l’enseignement des lettres chrétiennes, c’était
l’art CHRÉT1EV.
à la fois reconnaître leur supériorité , et paraître , en excluant ses rivaux de la lice , se ménager les moyens d’obtenir des triomphes plus faciles ? Heureusement pour lui , ses titres antérieurs suffisent pour constituer à l’hôte de notre palais un beau renom littéraire , dont l’éclat serait bien plus vif sans doute, si sa rudesse platonicienne , et son soin de répudier les allures de Constantin, ne l’eussent pas contraint à séparer des lettres les arts, leurs compagnons fidèles.
Au surplus , pour défendre sur ce point Julien contre lui-même , dans l’intérêt de notre cause , prouvons que ses contemporains ne tinrent pas plus de compte que nous ne le faisons ici , de ses faux semblans de simplicité et de modestie j et qu’en honorant ce saint comme ils le connaissaient , ils apprécièrent les justes motifs des dédains en matière d’art de ce philosophe, dont l’inconséquence en toute matière se révélait par sa mort même-, puisque c’était en cédant au besoin d’imiter le vainqueur de Darius que succombait avec son armée, le sage qui, déjà revêtu delà pourpre, écrivait à Thémistius *: Pour moi, f ose dire que le fils deSophronisque a plus fait qii Alexandre-
le-Grand , et plus loin . quel bien ont fait dans le monde
les victoires d’ Alexandre ?
Tous les historiens s’accordent (Ammien , xxv, io , Libanius de Ulciscenda Ncce ; Jul. Socrate, m, 2 G) à célébrer le soin que prit Jovien, et par suite Valentinien, et Valens, de faire décorer le tombeau de Julien assez somptueusement pour satisfaire aux exigences de ses plus ardens admirateurs , tels que Libanius 3 honneurs sacrilèges auxquels le cardinal Baronius impute même la colère céleste qui mit un terme si court au règne de Jovien et certes ce compagnon d’armes, témoin de la mort socratique et successeur du héros tombé dans les champs de la Mésopotamie , et dont le corps, rapporté à bras d’hommes , ne méritait , selon saint Grégoire de Naziance (t. I , p. 162) , que les honneurs de la voirie, n’exécutait pas un legs testamentaire, en faisant ériger à Tarse , au disciple de
1 Hominis alioqui ne cœspititià quidem sepultura digni (Baron, an 3G2 , no 1) , cette interprétation d’un arrêt du ciel sur un prince comme Jovien, après l’écoulement de douze siècles, nous paraît au moins bien sévère.
l’art chrétien.
Platon, un mausolée magnifique *, avec cette inscription : « Ici sont » les restes de Julien , qui succomba près du Tigre , à la fois grand » prince et guerrier courageux » (Zosim. III , 34 ) •, mais certain de répondre aux vrais désirs de Julien en consacrant , fastueusement même, sa renommée posthume , il ne s’arrêtait pas aux démonstrations du néant de cette gloire , si fréquentes dans les écrits de ce philosophe.
On expliquerait, difficilement toutefois, ces soins pieux , cette recherche d’hommages funéraires pour un prince païen qui venait d’exhaler son ame en l’analysant, delà part d’un guerrier que Théodore! nousprésente (1. îv, c. i, p. 660, 66 1) comme n’ayant accepté la pourpre qu’ après s’être déclaré chrétien et avoir vu l’armée tout entière répondre à cet aveu par une acclamation semblable ; mais ici comme sur tant d’autres points , les historiens étant loin d’être d’accord sur une manifestation cependant bien publique , le plus sage est de s’en tenir, ainsi que le fait M. Beugnot, aux témoignages désintéressés , comme celui cl’Ammien , qui dit à ce sujet : « que m l’armée dont il faisait partie ne se remit en marche qu’après avoir » cherché dans les entrailles des victimes des présages pour le nouvel
* Tandis que les Chrétiens vouaient l’ame de Julien aux furies et son corps aux gémonies , et que Libanius, tout en applaudissant aux honneurs funèbres qu’on lui rendait ( De ulciscencla Jul. nece, c. vu, p. 152), réclamait pour la Grèce les dépouilles mortelles de ce philosophe, Ammien, dans son enthousiasme de compagnon d’armes de cet empereur, exprimait un vœu dont retentit souvent notre tribune aux harangues , à l’occasion d’un guerrier plus célèbre encore, tombé également, par sa faute , sur la terre étrangère plus avare de son dépôt que ne l’eût été la rive du Cydnus, que Julien choisit du moins pour sa sépulture, peut-être encore en souvenir de ce conquérant ( Quinte-Curce , 1. m, c. 4), qu’il décrie dans ses épitres, mais qu’il célèbre dans ses Césars. C’était, selon Ammien (I. xxv, c. 10), dans la ville éternelle, au sein des monumens commémoratifs de la gloire de tous les héros de l’empire, que devait reposer cette cendre illustre , « Cujus suprema et cineres, » si qui tune justa consuleret, non Cydnus videre deberet , quamvis gratissimus amnis et » liquidus (on n’en dit pas autant du ruisseau de Longwood) , sed ad perpetuandam glo- » riam recte factorum præterlambere Tiberis , intersecans urbem æternam, divorumque » veterum monumenta præstringens. » Cette circonstance historique offre un rapprochement de plus à ajouter aux analogies que nous avons déjà signalées entre ces deux capitaines, dont le séjour dans notre capitale, à près de quinze siècles de distance , a laissé de grandes traces historiques. Ce pourrait être aussi un argument pour obtenir, comme nous le demandons plus haut, que la statue du défenseur et du protecteur des Gaules fût, comme l’est du moins, celle de son illustre émule, livrée en lieu convenable aux méditations philosophiques sur le néant delà grandeur acquise aux dépens du repos du monde.
l’art chrétien.
» Auguste 1 2 . w 11 ne faut pas croire , d’ailleurs , qu’alors les Chrétiens se montrassent aussi absolus , aussi exclusifs , que pendant les premiers siècles. L’armée surtout, composée d’élémens divers et de soldats attachés successivement à la fortune de Constance ou à celle de Julien , avait pour culte principal sa confiance en ses chefs, et ces chefs eux-mêmes, soumis à telle ou telle influence, ne portaient pas tous le scrupule jusqu’à se soustraire brutalement, comme fit Valentinien , en présence de Julien3 , aux pratiques païennes de pure forme; ainsi , de même que les artistes , cette autre milice indépendante, mariaient dans leurs compositions , comme nous l’avons vu , les configurations mythologiques aux symboles païens, les légions de Jovien marchaient avec leurs anciens noms de légions d ''Hercule, de Jupiter , etc., sous le saint étendard révélé à Constantin par une vision céleste. Les historiens des deux écoles ont bien jugé cet état de choses; mais le constatèrent été trahir les intérêts de la cause à laquelle chacun s’était voué , et pour les écrivains contemporains surtout , c’eût été signaler dans les masses une tiédeur religieuse que cette manifestation n’eût pu que propager : aussi ne doit-on pas s’étonner des contradictions flagrantes qu’offre ce qu’on appelle l’histoire, si diverse selon le point de vue de l’écrivain, que, dès que la religion ou la politique sont en jeu, une version sur les faits les plus patens en comporte presque toujours une entièrement opposée.
Ainsi, puisque nous nous occupons de Jovien, qui croire, de Socrate ( 1. iii. ch. xxiv), de Théodoret (1. v, ch. xx), du moine Jean d’Antioche, etc., qui le dépeignent comme la terreur des païens , l’ange exterminateur précurseur de Théodose , car le même Jean va jusqu’à lui mettre la torche à la main pour brûler, dans sa ville même, et par ferveur religieuse, le temple qu’ Adrien éleva à Trajan, et que Julien avait converti en une bibliothèque , ou du noble sénateur de Byzance, l’éloquent et courageux Thémistius, qui le loue si
1 Ilosliis pro Joviano extisque inspcctis (Ammien, 1. xxv, c. 6).
2 Assistant, comme tribun des Scutaires , à un sacrifice que Julien allait offrir au temple de la Fortune , Valentinien s'irrita contre le prêtre qui avait, selon lui , souillé sa clamyde par l’eau lustrale au lieu de la purifier, et porta même la violence jusqu’à frapper cet ofiieianten présence de l’empereur (Sozom. vi, G, et Théodoret, 1. iii, c. 15). F. la dis¬
sertation de Godefroy, p.2‘J3.
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dignement (or. x) de l’appui qu’il donnait aux lettres, appui dont on ne put guère juger l’effet dans un règne de sept mois , et qui faisant allusion à une loi qu’il rendit pour la liberté de conscience, conclut par ces mots : « Ta loi nous procure l’avantage de vivre « entre nous j sans tumulte et discussion ? » (Thémist. , orat. y,
De ce prompt retour à l’ordre , de l’assiette que prit immédiatement le trône chrétien après les ébranlemens qui l’avaient rendu trois fois vacant en moins de trois ans et demi , et de la complète harmonie qui régna bientôt entre les sectateurs des deux cultes mis aux prises par Julien, on doit conclure que l’image des plantes du jardin d’ Adonis, que ce satyrique employait pour qualifier l’œuvre éphémère de son oncle , pouvait s’appliquer bien plus exactement à la sienne propre qui ne produisit aucuns fruits , faute de racines *, car, bien que le paganisme fût toujours, et longtemps après encore , pratiqué, presqu’exclusivement meme, sur divers points de l’empire , en Occident surtout, la manifestation religieuse n’était plus, pour certaines populations restées cependant fidèles aux habitudes de leurs ancêtres, qu’une question d’amour-propre , d’intérêt ou de point d’honneur, qu’une croyance sans conviction, qu’un fantôme auquel la crispation galvanique imprimée par Julien avait bien pu rendre le mouvement mais non la vie. Telle était principalement l’attitude du patriciat de Rome et le sentiment qui dicta la réponse empreinte d’indépendance et de dignité plutôt que de ferveur païenne , faite au message de Julien. Si l’on conçoit en effet que les héritiers des grands noms consacrés par les Annales de la ville éternelle, et vivifiées par les statues du forum de Trajan, ou dans les inscriptions des temples votifs, aient tardé, autant qu’il put dépendre d’eux de le faire , d’abaisser leurs faisceaux séculaires devant une humble croix arrosée du sang de leurs victimes, et de quitter leurs chaises curules d’où partaient des décrets révérés encore dans tout l’empire, pour venir se ranger sous la domination d’un évêque , il faut admettre aussi que ces nobles patriciens, quelque force d’argumentation qu’ils aient déployé plus tard pour revendiquer leur suprématie religieuse ( v . Symmaque, 1. x , ép. 54b ne comptaient plus sur des dieux qui n’avaient pu venger aucun de
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leurs affronts 1 ; et qu’en voyant s’éclaircir de jour en jour et sans compensation les rangs de leurs adeptes qu’aucuns principes vivifians, comme ceux du dogme chrétien, ne rattachaient à une autre vie, en jugeant, comme en témoignent les plaintes meme de Julien , de l’insouciance générale pour les rites païens 2 , ils ne prévissent le terme d’un prestige bien déchu depuis leur triomphe sur Constantin même : de là le froid accueil fait aux vaniteuses promesses de régénération d’un culte usé , et la prédisposition de ce sénat très puissant encore à seconder les vues conciliatrices de Valentinien.
Ce prince, sorti du sein de l’armée par le choix de ses compagnons d’armes dont le vote électoral ne pouvait être douteux , puisqu’ils l’avaient vu confesser la religion du Christ en présence de Julien ,
1 Ces dispositions du sénat devaient dater, comme nous l’avons dit, de l'époque surtout où, après le long délaissement de Constantin , Rome s’estima trop heureuse de posséder un de ses fils , malgré les dissentimens religieux subsistant entre le prince et le sénat, dissentions dont une politique toute de conciliation, manifestée par les nominations alternatives de préfets païens et chrétiens, rendit les effets peu sensibles en même temps quelle favorisa la marche parallèle des arts chrétien et païen. Sans capituler sur un principe dont l’admission eût entraîné la flétrissure de toutes ses gloires , le désenchantement de toute sa poésie mythologique , et par suite l’abandon, la chute même de ces innombrables sanctuaires du paganisme qui firent encore l’admiration de Constance, le sénat de Rome se tint longtemps et bravement sur la brèche, concentrant tous ses désirs dans le soin de conserver ou de reconquérir son palladium. Il voyait d’un œil plus exercé et moins fasciné que celui de Julien, la portée d’une réaction religieuse contre l'énergique population chrétienne centuplée de moyens , sinon de nombre, par le triomphe de la croix, et désespérait avec raison, tout en la défendant, d’une cause dont les partisans ne purent être arrachés à leur langueur , même par la crise que lui suscita Théodose.
2 Les divers passages des lettres de Julien, où ce néophyte si zélé se plaint du petit nombre de païens qui sacrifient , de ceux qui le font à regret et sans même connaître les règles des sacrifices (Epit. iv et xux) , de même que le récit naïf qu’il fait dans son Misopogon (p. 361), du dénuement dans lequel la ville d’Antioche laissa le temple de Daphné le jour de la solennité d’Apollon, « qui ri eut qiéune oie apportée par le prêtre, » forment sans doute les indices les plus positifs qu’on puisse recueillir du relâchement de la ferveur païenne en Orient , où nous avons vu déjà, sous le règne même de Constantin , les populations cédant à l’influence directe de cet empereur , porter l’insouciance pour l'ancien culte jusqu’à se laisser dépouiller, par quelques commissaires, de trésors d’art, qu’à part même le sentiment religieux, elles avaient le plus grand intérêt à conserver. Il n’en était sans doute pas entièrement de même pour l’Occident, et surtout dans la Gaule où les églises chrétiennes avaient de redoutables rivaux dans les temples païens qui y subsistèrent peutêtre plus longtemps qu’ailleurs, malgré le zèle pieux de saint Martin et de sa milice de destruction. Toutefois, l’impulsion première venant du prince plutôt que du sénat, la ferveur païenne privée de l’appui spécial et des faveurs du trône tendait toujours à décroître.
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s’abstint cependant , parvenu au trône , de toutes démonstrations politiques dans ce sens , bien que la sévérité «habituelle et l’énergie dont il fit preuve à d’autres égards ne puissent faire imputer à faiblesse sa condescendance pour les païens, bien plus favorisés encore en Orient par son frère Valens, que l’arianisme aveuglait au point de lui faire préférer le paganisme à l’orthodoxie *.
La neutralité 1 2 que Valentinien adopta pour règle de conduite fut telle, qu’il évita meme de demander au sénat romain le sacrifice qu’en avaient obtenu les empereurs chrétiens ses prédécesseurs , et que le guerrier qui traitait de souillure, au mépris de ses jours , une ablution d’eau lustrale , se soumit à humer , au milieu du sénat , l’encens que ses sujets brûlaient aux pieds de leur idole (Symmaque, ibid, Saint-Amb., ép. n, p. 195). Quoi de plus propre à justifier, sous ce règne encore , la réciprocité d’égards que nous supposons avoir existé dès l’époque même de Constantin , entre le clergé chrétien et le sacerdoce païen , procédant presque de concert , chacun dans l’intérêt de son culte, sous l’égide protectrice de princes habiles à concilier les devoirs pieux de leur religion personnelle avec les ménagemens que leur dictait la cohésion d’intérêts dépendant du libre exercice du culte national? Voltaire, si ombrageux en fait de despotisme autre que le sien, n’a-t-il pas dit de ces époques mêmes (. Philosophie , chap. 33) : « Du temps de Valentinien , toutes les » sectes vécurent , au moins pendant quelques années , dans une » paix extrême, se bornant à s’anathématiser sans s’égorger, païens, » juifs, athanasiens , ariens, mardoniens, donatistes, cyprianistcs , » manichéens, apollinaristes , tous furent étonnés de leur tranquil- » lité. Valentinien apprit à tous ceux qui sont nés pour gouverner, » que si deux sectes déchirent un état , trente sectes tolérées lais- » sent l’état en repos ? »
A notre avis cette situation fut , depuis la bataille du pont
1 « Ce ne fut, dit Théodoret (liv. v, c. 21), que pour susciter des ennemis à l’église orthodoxe, que Yalens autorisa la pratique de tous les rites païens dans l’empire que Valentinien lui avait laissé en partage. »
2 « Hoc moderamine principatus inclaruit, dit Ammien (1. xxx, c. 9 ) , quod inter » religionum diversitates médius stetit , nec quemquam inquietavit , neque ut hoc cole- » retur imperavit aut illud : nec interdictis minacibus subjeclorum cervicem ad id quod » ipse coluit inclinabat , sed intemeratas reliquit lias parles , ut reperit. »
l’art chrétien.
Milvius jusqu’au triomphe où Théodose traîna , dit-on , des idoles à son char , l’état normal de la population romaine, moins accessible que d’autres à l’esprit de secte, comprimé qu’il eût été dans son essor par la haute prudence à ces époques , du pouvoir chrétien dont cette ville était le siège 1 , et dans ses écarts portés aux excès dont parle Voltaire, regorgement, -par l’intervention d’une autorité païenne étrangère à ces débats religieux. Pourquoi donc chercher ailleurs que dans ces garanties réciproques de sécurité, l’origine réelle des travaux d’art de ces Catacombes qui nous ont tant occupé , et l’influence paisible sous laquelle se développèrent naturellement les nouveaux germes semés par Constantin et dont on conteste la culture tout en jouissant de la saveur relative de leurs fruits, tout en s’émerveillant de l’abondance et du mérite, comme exécution surtout, des produits de la statuaire du IVe siècle, recueillis dans les Musées ou épars jusque dans nos provinces, et dont, quant à l’Italie , Bottari a publié de si beaux types extraits, des cryptes dujVatican et de la Voie Appienne ( v. notamment les pl. xxn et xli du t. Ier, et xlix, li, lxxxiy, lxxxvi, lxxxix, etc. du tome II. V . aussi , pour le sarcophage de Vérone , décrit par Maffei, Mus. Véron., p. 484? et pour celui cité comme ayant servi
i Sur environ soixante conciles tenus pendant le IVe siècle, dix seulement furent convoqués à Rome (Baronius) ; les chefs de l’église évitaient donc, autant que possible, toute occasion ou prétexte aux conflits religieux qui auraient pu naître de ces manifestations d’apparat dans la citadelle du paganisme, dans la crainte de mettre aux prises le culte toujours national avec celui que protégeait le prince : encore ces dix assemblées de prélats, depuis celle tenue en 313 contre les donalistes déjà condamnés par le pape Melchiades, n’eurent-ellcs en général pour objet que des réglemens disciplinaires , ou des mesures générales contre le schisme dont le triomphe ou la défaite n’importaient guère au sénat de Rome, peu familier sans doute avec les nuances qui séparaient, par exemple, un arien d’un demi-arien, etc. Les débats passionnés entre les trente sectes dont parle Voltaire et les crises auxquelles le paganisme ne put rester toujours étranger , furent suscités par de nombreux conciles provinciaux réunis sur toute la surface de l’empire , depuis Constantinople jusqu’à Cologne , souvent en dehors de l’autorité pontificale, et sous des bannières diverses, luttes qui durent retarder longtemps la chute complète du paganisme, par le spectacle qu’elles offraient aux non convertis de sectateurs d’un même culte s’entredéchirant pour quelques interprétations du dogme. Sous le règne de Constance, célèbre par la multiplicité de ces convocations , un seul concile fut teuu à Rome, en 352, longtemps, par conséquent, avant que ce prince honorât cette ville de sa visite ; et il s’écoula ensuite 17 ans sans qu’aucun concile romain fut réuni.
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de cercueil à Stilicon, Mon. di S. Amb tav. 1 4? P* 991 ; JBuonaroti, Vctri anticki, p. 991 , et sur l’ensemble de ces productions les savans aperçus de M. Raoul-Rochette 1 ).
Nous répéterons à ce sujet qu’il y a , selon nous, erreur ou mauvaise foi à ne juger des travaux d’art exécutés en si grand nombre et
• Nous ne pourrions sans doute mieux appuyer le témoignage de la confusion, dans la sculpture des sarcophages Romains , des sujets puisés dans les religions païenne, juive ou chrétienne , confusion qui existe aussi, comme nous le ferons remarquer plus loin, dans les monumens analogues d’Arles et de Marseille , qu’en citant le savant résumé contenu dans le Tableau des Catacombes, de M. Raoul-Rochette ( p. 192 à 221 ) ; mais indépendamment de ce qu’une note de trente pages excéderait la latitude que nous nous donnons trop souvent, de faire dominer le principal par l’accessoire, l’ouvrage par le commentaire, l’occasion s’offrira bientôt de parler des sarcophages à sujets non religieux, épars dans les musées et dans diverses localités. Il suffit donc ici , puisque nous nous retrouvons replongés dans les Catacombes, d’expliquer, d'après nos vues personnelles, pourquoi le nombre de ces derniers monumens qui y furent trouvés à la fin du XVP siècle est très borné , comparé surtout à celui des nombreux sarcophages chrétiens appartenant même à la lin du règne de Théodose , comme celui de Probus , mort vers 394 , recueillis dans les seules cryptes du Vatican, et dont plusieurs sont publiés par Rottari (pl. xv et suiv.). Lorsque les papes, affranchis de tous ménagemens envers le paganisme par les mesures du grand Théodose et de ses fils , régnèrent sans partage sur les Catacombes , ils durent expulser de ces lieux , principalement consacrés alors par eux , comme tombeaux des martyrs , et voués, à ce titre, à la vénération des fidèles , ainsi que nous l’apprennent saint Jérôme et Prudence, les monumens dont le caractère trop païen constituait une sorte de profanation ; et ceux de ces sarcophages qui ne succombèrent pas dès-lors aux mesures de destruction dirigées surtout contre ce qui présentait le caractère d’idoles , recueillis par des personnages moins passionnés , pour leur servir de sépulture , à l’exemple de ce qu’avait fait Constantin pour sa mère et pour sainte Constance, sont venus après le paroxisme de cette fièvre de destruction, prendre place dans divers lieux, et même dans les églises, comme celle de 1 ’Aracœli, qui, dit M. Raoul Tiochette (p. 194), renfermait tout un Musée de cette sorte de monumens appropriés à l’usage des sépultures chrétiennes. Ces sarcophages, dit le même écrivain, vus au XVIe siècle , et décrits par Fabricius , ont péri, pour la plupart , sous le pontificat de Clément VIII. D'autres restes pieux de l'antiquité profane ont été bannis par le zèle scientifique trop souvent ligué avec le préjugé religieux.
Ainsi s’expliquerait alors, quant à la première expulsion surtout, l’existence sur plusieurs points, de divers sarcophages, comme celui représentant l’enlèvement de rroserpinc , qui servit de cercueil à Charlemagne , et que nous avons vu à notre Musée des Petits-Àugustins (n« 428), celui où Vasari ( Vita di Nicola Pisano , t. I, p. 17), trouve le sujet de la chasse du sanglier de Calydon , qu'on voit encore au Campo-Santo de Pise ; ceux provenant de la Villa-Borghèse , catalogués dans notre Musée sous les nos 400 , 472 , 4i;3 , etc. , et tant d’autres, indépendamment de ceux trouvés en France , et dont nous nous occuperons plus loin.
l’\RT chrétien.
souvent d’une manière si remarquable pendant tout le IVe siècle , que d’après l’impression produite par les misérables raccords de l’arc de Constantin, témoignages sans doute de la dégradation complète de l’art, vers 3i5, mais non de son état quatre-vingts ans plus tard -, car , pour ne citer qu’une seule espèce de monumens de ces dernières époques, encore très nombreux en Italie et en France, il est évident que les seuls sarcophages chrétiens , quoique soumis à un type presque uniforme qui exclut l'inspiration et le mouvement, l’emportent autant, comme art, sur ces sculptures informes , que les chefs-d’œuvre de Phidias sur les productions grecques du Bas-Empire. De ce point de vue , d’ailleurs , les aperçus ne peuvent être complets : aussi rejette-t-on, dans V art antique d’époque antérieure, tous les sarcophages à sujets païens , mythologiques ou gracieux , malgré certaines preuves contraires 1 , pour n’avoir pas à discuter sur la possibilité de la première renaissance dont nous parlons, tranchant ainsi, sans autre examen, la question toujours douteuse, pour nous du moins, de l’époque où l’usage d’ensevelir les corps fut généralement substitué, sauf quelques exceptions, à celui de leur incinération. Dans notre système, au contraire, tout s’explique : le fruit prouve la culture. Constantin , en régénérant l'art par la pratique de grands travaux , aurait , en créant la sculpture chrétienne, ravivé la statuaire païenne , qui se serait plus spécialement exercée à Rome et dans les principales résidences des empereurs d’Occident, comme
i Le sarcophage de Flavius Memorius, existant à Marseille et provenant d’Arles, dont parle Millin ( Voy . dans le Midi de la France, t. III , p. 151), nous semble offrir une de ces preuves, malgré le soin que prend cet antiquaire de rester^conséquent à son système , en disant «que 1 e style du monument n’ appartient pas au Bas-Empire , et qu’il pense » qu’il a été fait à une époque plus reculée que celle où l’on y a déposé le corps de Me- » morius , mort vers le temps de Maximien ou de Constantin ; » comme si l’accord du sujet des bas-reliefs ( combat de deux centaures contre un lion ) avec les habitudes du premier lancier de la garde de l’empereur , ne suffisait pas pour constater que le mausolée fut fait ad hoc. Le reste de l’inscription où il est dit que Memorius fit pendant vingt-huit ans la guerre ( Milit ) parmi les Joviens , légion créée par Dioclétien , et qu’il mourut à soixantequinze ans , après avoir occupé pendant plusieurs années d’autres positions dans l’empire , en reportant sa mort vers les règnes de Constantin ou de Constance, nous offrirait par conséquent un exemple , entre beaucoup d’autres, de l’exécution simultanée des sarcophages païens et chrétiens, et de la supériorité relative du premier art sur le dernier, ce qui devait tenir surtout à la plus libre allure des artistes, lors qu’inspirés par les compositions antiques restées sous leurs yeux , ils pouvaient se livrer à toute leur verve.
Arles, etc., sous les anciennes inspirations , au profit des derniers champions du paganisme -, car, du moment où leurs pères auraient, comme on le suppose , substitué le sarcophage à 1’urne cinéraire , pouvaient-ils se dispenser de suivre cet exemple, sinon de le donner? Comment admettre en effet que lorsque les familles des Bassus , des Probus et de Proba, rejeton de l’illustre famille des Anices, et tant d’autres , consacraient la mémoire de ces grands personnages par de somptueux mausolées, celles des Ofitus, des Symmaque, etc. , aient négligé de rivaliser dans ce genre de luxe funéraire , et se soient bornées à déposer les restes de ces grands hommes dans les colombaires de leurs sépulchres attitrés, sans aucune manifestation analogue, quoiqu’ opposée à celle qui devait transmettre aux âges futurs le renom et la piété des magistrats chrétiens ? Partant de cette donnée fertile en conséquences comme preuves de la régénération de l’art sous Constantin , puisque les sarcophages à sujets païens ou neutres accusent en général plus de liberté et de grâce d'exécution que les autres , on arriverait à conclure quun grand nombre de ces tombeaux à sujets puisés dans la mythologie ou dans les habitudes de la vie , tels que combats, chasses, etc. , que sont venus occuper, à dater du triomphe du christianisme, au Ve siècle , et en dépit de leur ornementation profane , d’illustres chrétiens, des empereurs, des papes , des saints mêmes 1 , pourraient être contem-
> « Sic profanis tumulis christiani non raro quasi propriis usi sunt, » dit Mabillon ( Voyage d’Italie, § x , p. 81), à propos du sarcophage représentant un mariage romain où le cardinal Guglielmo Fieschi reposait encore en paix dans la basilique de St-Laurent, hors les murs, lors du dernier incendie. On sait que celui de l’abbaye de St-Yictor de Marseille , qu’on assigna pour dernière demeure à St-Mauront , évêque de cette ville , représente un sujet guerrier et des centaures (Millin , Voy. dans le Midi , t. 111 , p. 158) , que celui qui reçut St-Honorat , évêque d’Arles, était également à sujets profanes , etc. M. Raoul-Rochette entre à ce sujet dans de curieux détails. (Tableau des Catacombes , p. 198 et suivantes.)
Ces exemples d’une philosophie chrétienne qui se plaçait au-dessus des préventions tirées de l’incohérence de l’enseigne, sont peut-être encore plus remarquables dans les mausolées de Ste-Ilélène et de Ste-Constancc ; mais ici la matière (le porphyre), et la richesse du travail antique déterminèrent sans doute l’affectation. Quant au nouveau sarcophage trouvé dans les cryptes du Vatican au siècle dernier, sous Pie VI, et qui représente une bacchanale avec inscription chrétienne , il prouve , comme le Bacchus et les Amours de celui trouvé dans le cimetière de Ste-Agnès , et bien d’autres encore , que les antipathies religieuses n’allaient pas, bien qu’en dise Severani , jusqu’à troubler le sommeil des morts de religions diverses, inhumés côte à cote.
l’art chrétien.
porains des beaux sarcophages chrétiens décrits et publiés par Bottari , Maffei, Millin , Dagincourt , Raoul-Rochette , etc., et avoir servi de premier asile aux restes mortels des sénateurs et illustres romains qui , après avoir protégé la consolidation et la décoration de la Rome souterraine , n'auraient pas dédaigné d’y venir chercher un repos troublé par la réaction chrétienne. C’est, malheureusement pour nous peut-être, sur cette hypothèse , que de concessions en concessions (il est permis d’être généreux envers soi-même), nous sommes arrivé à puiser assez de confiance dans nos déductions pour soulever un doute sacrilège dans la question tranchée depuis longtemps par les professeurs de l’art, sur l’époque à laquelle appartiennent les deux beaux monumens romains de Reims : le sarcophage de J ovin et l’arc ou porte de Mars.
Pour mériter d’être absous, au moins par la question de discernement , de cet attentat à la confiance due aux maîtres , redisons bien franchement d’abord que nos aperçus dans ces matières n’ont à nos yeux même aucune importance réelle. Etranger aux premières règles de l’art, c’est en voyageur curieux que nous parcourons son domaine, en formulant nos remarques plutôt à titre d’impressions de voyages que comme points de doctrine.
Parvenu au règne de deux pf inces amis des lettres et des arts , Valentinien Ier et Gratien son fils % et conduit à leur suite dans une de nos villes , Reims , où deux beaux monumens de l’ère romaine existent encore, sans que rien dans l’histoire mette sur la trace de leur origine, nous fallait-il passer outre sur la seule étiquette qu’ils
j « Valentinien, dit Tillemont (t. V, art. vi, p. 12), avait beaucoup de mémoire, du » génie et de l’adresse pour les arts. Les encouragemens qu’il donna aux lettres sont d’ail- » leurs constatés par le Code de Théodose (1. xnr, t. III, et liv. xiv, t. IX).» Quant à Gratien, voici ce qu’en dit Le Beau sous ces deux rapports : «L’étude des belles- » lettres fleurissait alors dans la Gaule. Gratien chargea le Préfet d’établir dans les prin- » cipales cités des maîtres de rhétorique et de grammaires latine et grecque, et d’avoir » soin qu’on fît choix pour ces emplois des personnes les plus capables. I! leur assignasur » les trésors des villes des appointemens considérables qu’il voulut régler lui-même » (t. IV, p. 374); et page 375: Gratien ordonna aux magistrats de Fiome d’entretenir » les ouvrages de leurs ancêtres ; et afin qu’ils eussent la facilité d’en construire de nou- » veaux, sans dégrader les anciens, il abolit en faveur des sénateurs les droits imposés sur » le transport et l’entrée des marbres, qu’on tirait des carrières de Macédoine et d’Illjrie » (nécessairement pour la statuaire , puisque le sol d’ Italie en procurait en abondance pour » les constructions.) »
l’art chrétien.
portent dans nos itinéraires : Siècle des Antonins ? La bisarrerie de notre humeur en dispose autrement. Fort de notre faiblesse en fait d’études spéculatives, et malheureusemant privé de ce don d’intuition qui porte la lumière jusque dans les ténèbres, et révèle à nos sphinx, sur le moindre indice , l’époque précise de chaque monument , nous trouvons dans notre abnégation de toutes prétentions doctorales, assez d’indépendance et d’audace pour hasarder l’hvpothèse que ces deux beaux vestiges de l’art romain pouvaient se rattacher aux séjours prolongés de Valentinien et de Gratien dans cette ville meme, et être le produit des grandes circonstances historiques auxquelles ce sujet nous reporte -, hypothèse qui formerait la plus belle déduction de nos prémisses , en montrant l’art renouvelé par Constantin, parvenu à ce degré de splendeur au moment même où les édits de Théodose et les irruptions des Barbares vinrent de nouveau dessécher cette belle floraison jusque dans ses racines.
Mais avant d’encourir, par cette supposition prise au sérieux , les sifllets des derniers élèves de notre école architecturale ou sculpturale, avant de nous vouer à cette emprise bien plus hasardeuse que notre chevauchée dans les Catacombes, le petit nombre de tenons disposés à s’égarer avec nous dans ces labyrinthes de la mort, s’accroissant ici dans une progression accablante , recueillons-nous un peu et supplions nos grands patrons de nous venir en aide.
Le laconisme, j’allais dire le silence, du premier de tous, de Winkelmann, ne nous présage rien de bon, à moins qu’on n’interprète , comme nous allons le faire, ce peu de mots jeté sur ces époques par l’historien de l’art, de toute la hauteur où l’avaient placé ses grands travaux sur l’art grec , etc. : « Après le siècle de Constantin , dit-il )> (1. vi, chap. viii, § rg), l'histoire f ait peu mention de l'art ; il est à )i présumer que comme l’on commença vers ce temps-là à briser les » statues des dieux, les ouvrages de l’art subirent le même sort en )> Grèce. Ce fut pour empêcher un pareil désordre à Rome, qu’on » établit un inspecteur des statues, sous le titre de centurio niten- » tium. » Si , comme on peut le croire, Winkelmann entend parler, non du règne, mais du siècle de Constantin , et désigne par le brisement des statues, non les exploits des commissaires de ce prince , mais le déchaînement des moines sous Théodose, les monumens dont il s’agit appartenant, dans notre hypothèse même, à la période anté-
l’a.rt chrétien.
rieure , ne se trouveraient pas exclus du nombre de ceux du IVe siècle dont l’histoire peut faire mention ,• et ce qui prouve que cet écrivain admet, pour ce siècle même, cette marche progressive de l’art qui fait la base de toutes nos argumentations, c’est ce qu’il dit plus loin à propos des deux colonnes ornées de bas-reliefs existant encore au commencement du XVIIIe siècle à Constantinople, et élevées , Vune à Constantin, l’autre à Arcadius; que cette dernière était bien supérieure comme art ci celle de Constantin. Remarquons en même temps que le savant commentateur de ce maître, Carlo Fea , loin de faire chorus avec les autres professeurs de l’art, et de prodiguer aux travaux d’art de la deuxième moitié du IVe siècle , les épithètes de barbares , d’œuvres de complète \ décadence , etc. , se plaît à reconnaître que sous Julien et jusque sous Théodose , les artistes grecs poursuivaient avec zèle leurs études d’après le Jupiter Olympien et la Minerve de Phidias, ce qu’attestent Libanius (Orat. II et épist. 8; et Thémistius, orat. xxv et xxvn) , par un témoignage spécial qui vient à l’appui de ce que dit le même orateur (Orat. xviii, p. 223) des nombreux travaux d’art que Théodose fit exécuter à Constantinople, par compensation sans doute des mutilations opérées par ses ordres en Occident. Carlo Fea cite même, comme témoignage de la perfection que l’art atteignait encore à ces époques, dans ses pratiques les plus difficiles , la gravure sur pierres fines , « le fameux » saphir du poids de 53 carats et dé un travail admirable , représen- » tant , d’après ses inscriptions mêmes , une chasse de l'empereur » Constance à Césarée.» {V. Du Cange, Numismat. des empereurs de Const.) l.
i Ce même commentateur, Carlo Fea, cite au livre VI (chap. iv, p. 322), plusieurs grandes autorités d’après lesquelles : «L’usage d’honorer les athlètes vainqueurs par des )> statues, aurait duré jusques au temps des empereurs Valentinien , Valens et Gratien, » c’est-à-dire jusqu’environ l’an 370 de l’ère chrétienne , et il rappelle ( note 3 de la » page 503), que Constance et Julien, qui était encore César, firent élever une statue à » Flavius Eugène, que Constance en fit aussi ériger une au recteur Victorin , comme on le » sait, par saint Jérôme et par saint Augustin; et qu’au temps de Constance, les Romains » avaient la passion de se l'aire ériger des statues de bronze et même de les dorer. » (Âmmien-Marcellin , liv. xiv, c. vi).
Ces témoignages authenthiques, confirmés par les inscriptions données par Gruter et réunis à ceux que nous avons puisés dans d’autres sources , peuvent-ils, nous le demandons , laisser le moindre doute sur la nouvelle impulsion que les cnçouragemens de Cons-
T.’ ART CHRÉTIEN
Cayliis, dont le travail assez concis sur les antiquités trouvées à Paris à diverses reprises , repose sur la discussion d’autres textes , tels que ceux de Le Roi (Félibien , t. Ier) , de Bonamy (. Mémoires de l'Académie des Inscriptions , t. XY), de Moreau de Mautour (Féli— bien, t. III) , de Sauvai, etc., etc., peut être également consulté avec fruit dans cette question, en ce qu’il est à croire que les monumens et fragmens d’un style élevé qu’il publie et décrit appartiennent au plus tard à la deuxième moitié du IV siècle, car la situation deLutèce, avant la construction de son palais romain, ne comportait pas de manifestations d’art comme celles résultant de divers objets enfouis dans notre sol par les convulsions politico-religieuses, tels, par exemple , que la belle tête de Gy bêle en bronze , d’environ 22 pouces y compris les tours qui la surmontent 1 , exhumée vers
tantin donnèrent à la sculpture surtout, réduite, à l’avénement de ce prince et même lors de la construction de sa nouvelle ville, à un état de dégradation qui explique les remarques de quelques écrivains sur les têtes de rechange , sur la barbarie de certaines restaurations, mais sans justifier l’application de ces remarques aux temps postérieurs, car il est bien démontré , rien que par le travail des sarcophages, à date certaine, que cette éclipse de l’artnefutque temporaire? Peut on admettre aussi avec d’Agincourt que toutes ces statues, dorées ou non, fussent d’un mauvais travail, lorsque les artistes , chargés de satisfaire la passion des Romains, avaient sous les yeux de si beaux modèles près desquels leurs œuvres devaient souvent prendre place dans le forum de Trajan ?
Ce qu’on lit dans Aramien, 1. XXXI, et dans saint Basile, d’un nouvel Hercule (Arintheus , général sous Valons), dont les peintres et les sculpteurs ne parvinrent jamais à lien reproduire les traits et les formes , ne dépose sans doute pas du talent de ces artistes, mais on y trouve du moins la preuve de leur existence et presque le témoignage de la culture de l’art d'après nature, procédé qu’on abandonna bientôt après , en Orient surtout.
1 Sans doute on pourrait supposer que ces divers objets d’une bienfaible importance, si on les compare aux moindres produits de nos fouilles méridionales, appartiendraient au haut empire, et auraient été apportés plus tard dans notre capitale. Il serait même possible à la rigueur, quant à la tête de Cybèle, par exemple, quelle eût disparu dans quelqu’éboulement du séjour que Charles V occupait vers le lieu où elle fut trouvée; mais où n’irait-on pas en procédant par ces sortes de conjectures? Ce qu’on a trouvé, ce qu’on trouve chaque jour sur les points delà Gaule les plus distans entre eux, prouve que la culture de l’art y fut générale jusqu’à l'époque où les invasions successives des Saxons, des Francs, etc., etc., vinrent ravager son sol et contraindre ses habitans à précipiter, comme nous l’avons reconnu au vieil Evreux , dans des puits très profonds, leurs objets d’art les plus précieux. Et puisqu’il est constaté que dès le règne d’Aurélicn (270), les médailles de Tetricus fabriquées dans la Gaule étaient d’un travail plus remarquable que celles exécutées dans le même temps à Rome, ne peut-on pas en conclure que l’art importé chez nous dans les temps de sa prospérité s’y sera maintenu d’autant plus pur que les contrées où on le cultivait étaient
l’art chrétien.
du quartier Saint-Eustaehe, et qui, après de longues discussions sur son attribution comme patrone de Paris , sous le nom supposé d 'Isis, fut enfin proclamée divinité tutélaire de notre ville, où l’on adorait encore Cybèle au IVe siècle 3 tels aussi surtout que les fragmens de bas-reliefs en marbre blanc trouvés en ijoi dans le sol de la rue Vivienne, et qui, dans l’opinion de Gaylus , proviendraient de mutilations de symboles païens proscrits par Childebert en 554, sculptures dont surtout le n° 1 1 (de 17 pouces), et le n° 1 1 1 (de 12 pouces ) de la planche cxiv , peuvent aller au moins de pair avec les bas-reliefs de l’arc de Reims.
Plastroné maintenant de citations de maîtres, nous entrons dans la lice pour y rompre une lance courtoise en l’honneur de Valentinien , notre conviction n’étant pas telle que nous devions combattre à outrance pour cette cause.
Lorsque cet empereur quitta , ainsi que nous l’avons dit (t. Ier, p. 29), son palais de Lutèce pour aller à la rencontre des Allemands, battus en meme temps et à trois reprises dans les plaines de la Champagne, par son général de cavalerie Jovin, il se rendit à Reims, d’où sont datées diverses lois des 7 avril, 17 mai et 1 4 juin 366 (God. Th. chr., p. 77)3 ce qui constate déjà un séjour consécutif de plus de deux mois , prolongé ou du moins renouvelé cette année meme, car, dit Tillemont (t. V, p. 3a), en citant d’autres lois du 8 octobre et du 17 novembre, <c il paraît quil passa V hiver à Reims. » Or, que pouvait faire de mieux un grand prince ami des arts, dans un séjour temporaire et après trois victoires , que d’y consacrer sa présence et la gloire de ses armes par un de ces monumens qui , à ces époques surtout, étaient une conséquence presqu’ obligée de tout succès guerrier *? Si cette circonstance seule ne suffit pas pour
plus éloignées du grand foyer et des élémens de corruption qui décidèrent sa première chute? Nous n’avons pas vu en effet qu’aucun des nombreux fragmens de sculpture du IVc siècle recueillis à Toulouse, Narbonne, Nismes, etc., non plus que les moindres sarcophages de l'abbaye Saint-Victor, de Marseille, ou des éliscamps d’Arles, depuis la première époque assignée à ce genre de sépulture pour les païens , jusqu’à la nouvelle décadence précipitée par l’occupation des barbares, portent le caractère de renonciation à toute pratique d’art qu’on remarque dans les raccords de l’arc élevé à Rome pour Constantin, et encore, dit-on, dans ses premiers travaux de Byzance.
1 Nous avons dit que Coustance-Clüore, tout modeste et pauvre qu’il était, fit élever à Langres, à l’occasion d’une victoire qui, dit-on, coûta 00,000 hommesaux Germains, l’arc
l’art chrétien.
justifier l’érection de cet arc ou porte triomphale (comme furent sans doute celles d’Arroux et de Saint-André, d’Autun, malgré les traces de la manœuvre de la herse qu’on y voit encore) , cherchons-en d’autres : «Toutes les lois de l’année 3 67 jusqu’au 3 de juin, dit Til- » lemont(p. 37), sont datées de Reims(God. Theod. clir., p. 78, 79), » et une du 6 août l’est de Nemay, près de Reims, long séjour qui » paraît tenir à une grave maladie que Valentinien eut vers ce tempsw là, de laquelle il pensa mourir, et qui donnait déjà occasion de » former divers desseins pour l’empire. » (Ammien,l. xxvn, p.34^; Zos., 1. îv, p. 762.) Or, cette maladie, et surtout le retour inespéré à la santé de princes chers à leurs peuples , constituaient encore de ces événemens qu’on célébrait chez les anciens Romains par l’érection d’un temple auquel la neutralité de Valentinien ne pouvait faire substituer une église qu’il devenait naturel de remplacer par un monument triomphal à la gloire de Rome , métropole de l’empire.
Viendrait ensuite, comme surcroît de présomptions en faveur de notre hypothèse, et des soins que Valentinien, dans son règne prolongé encore de huit années, et après lui Gratien , auraient pu donner à l’exécution de ce monument , la circonstance que ce dernier dut à cette maladie même d’être associé au trône de son père, dès cette époque (24 août 367), quoiqu’il ne fût âgé que de huit ans et
encore subsistant, et qui, bien que peu orné, ne participe en rien de ce temps de décadence. Nous avons cité aussi les remarqués des historiens contemporains sur les arcs que Constance se fit élever dans les Gaules et en Pannonie pour des succès auxquels il était tout-à-fait étranger : on ne devrait donc pas s’étonner que Valentinien, qui avait concouru par ses manœuvres du moins, à ceux de Jovin, ait tenu à honneur et à orgueil de les célébrer dignement presque sur les lieux mômes. Qu’étaient d’ailleurs ces arcs dont il reste de si remarquables spécimens, dans le midi de la France surtout, à Autun (les deux portes ou arcs), à Orange, à St-Chamas, à Cavaillon, à Carpentras, à Saint-Remy, etc, si ce n’est des monumens votifs du genre de celui de Reims? et quant à préciser leurs époques, commenty parvenir mieux que nous n’y arriverons nous-même pour celui qui nous occupe, lorsque certains antiquaires voient dans certains bas-reliefs, des chroniques du temps de Jules-César, les exploits de notre vieux Camulogène , là où M. Prosper Mérimée, si bon juge en toutes matières et expert en celle-ci, n'aperçoit que des travaux de décadence, et quant aux arcs que des monu* inens des triomphes de Marc-Àurèle sur les barbares ( notes cl’un voyage dans le midi de la France, p.320etsuiv., 171 et 209)? A ce dernier titre, l’arc de Reims pourrait sans doute aussi passer pour un monument commémoratif de la bataille de Strasbourg, comme l’avaient pensé quelques écrivains que n’arrêtaient pas non plus les conditions du style ; mais le vainqueur de Chnodomaire était Julien, qui ne peut être accusé de cette contravention à ses préceptes sur la vanité de ces démonstrations triomphales.
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quelques mois , et que ce souvenir, réuni clans cette âme accessible aux sentimens les plus généreux ( v. t. Ier , p. 33), à ceux des importantes victoires de Jovin qui sauvèrent la Gaule, du séjour, de la maladie et du retour à la santé de son père , suffiraient peut-être seuls pour expliquer la participation de Reims aux largesses monumentales dont on dit que Gratien combla la ville d’Amiens1, par cela seul qu’elle fut le théâtre de sa proclamation 2 .
Si cette dissertation , fondée seulement à quelques égards sur la
1 Tillemont, t. V, p. 36, Histoire d’Amiens, par M. du Sevel, t. Ier, p. 40. Ce dernier historien cite (p. 18), parmi les monumens romains d’Amiens , une porte aux jumeaux, au-dessus de laquelle étaient, comme dans l’arc de Reims et comme dans beaucoup d’autres monumens , même sur des sarcophages d’époques avancées , les figures de Remus et Romulus allaités par une louve. Resterait à démontrer si cette reproduction du même sujet dans un monument analogue d’une ville qui ne s’enorgueillit pas cependant d'avoir Remus pour fondateur, appuyerait, comme accord d’ornementation, notre aperçu accidentel sur le concours de Gratien dans l’érection de l’arc de Reims , ou si plutôt elle ne viendrait pas former un témoignage assez imposant pour l'opinion qui reporte ce dernier monument au siècle d’Auguste, en ce qu’à Amiens comme à Pieims ces arcs ou portes triomphales se trouvaient précisément placées sur un point de jonction de ces admirables voies dont Agrippa, gendre d’Auguste et gouverneur des Gaules, sillonna notre pays pour mieux le rattacher à la domination romaine par ce premier système déroutes stratégiques P car cette circonstance expliquerait mieux que toute autre peut-être l’élévation presque simultanée de ces grands monumens voués uniquement à la gloire de Rome et sans les attributs spéciaux ou légendaires qu’on remarque dans les arcs postérieurs.
On voitque lorsqu’il s’agit d’éclaircir un point douteux dans les matières auxquelles nous consacrons nos recherches, nous sommes prêt à élargir la discussion au lieu de la restreindre au premier point de vue, au risque même de paraître déserter nos convictions : c’est qu’en effet nous cherchons bien moins à faire prévaloir un système quelconque qu’à provoquer l’attention du public et la sollicitude du pouvoir sur les vestiges de jour en jour plus rares de nos gloires monumentales. L’arc de Reims, placé au premier rang à ce titre, sortirait de notre domaine comme production antérieure au bas-empire; nous avons cherché à l’y faire entrer par une discussion peut-être un peu sophistique , mais fondée pourtant , ce nous semble, sur quelques argumens assez spécieux qui peut-être atteindront le but vers lequel nous tendons principalement, celui d’engager sur les questions non résolues une polémique nouvelle qui, dans les idées positives et avec la dialectique serrée qui président aujourd’hui à toutes dissertations, ne peut manquer de mettre en lumière la vérité que nous aussi nous préférons à nos plus chères utopies .
2 Ammien Marcellin reproduit, de sentiment sans doute , la double allocution faite à ce
sujet par Valentinien aux troupes et à son fils, et peint en soldat l’effet de celte proclamation au bruit des fanfares et du choc des armes : « Gralianum declararunt Auguslum,
■» classicorum amplissimo sono blandum fragorem miscentes armorum (lib. xxvii , c. vi). » Cassiodoreet Jornandès, ainsi que le remarque M. du Sevel, disent formellement que le « jeune prince fut proclamé à Amiens : Ambianis imperator factus est. »
l’art chrétien. 18 1
conviction où nous sommes que Tait, ravivé par Constantin, progressa jusqu’à sa nouvelle chute, était plus sérieuse , nous pourrions sans doute lui trouver encore d’autres alimens , ne fut-ce que dans le passage du Dessein de P histoire de Reims, par Nicolas Bergier , où cet historiographe de Louis Xlli , parlant (p. 4^4) de la race des princes français et de Marcomire , qui régna quinze ans , dit : « Ce )) dernier fut vaincu et tué par Valentinien, empereur de Rome (père » ou fils, qu’importe? ) après la mort duquel il fit promettre au reste » de T armée française, fort affaiblie et harassée, que les Français » seraient de là en avant tributaires des Ptomains -, » car certes , la mort d’un roi des Français , tué par un empereur romain , constituerait seule pour ce dernier un titre triomphal-, mais nous préférons nous en tenir aux motifs ci-dessus, pour n’avoir pas ensuite à rechercher les causes de l’absence, dans les sculptures de l’arc, de trophées enlevés sur nos princes de la race Troyenne *, qui, jointe à » la Rémoise 2 , ont produit les plus grands princes et les plus anciens
1 En disant (p. 466), comme preuve d’illustration de notre origine franke, que Mérovée estoit de la race de Priam, Bergier ne faisait que continuer la tradition généralement admise alors et depuis longtemps, sur la généalogie des rois Francs qu’on considérait comme issus de Francus, prince troyen, fugitif comme Énée, et qui transporta ses pénates des rives du Simoïs aux bords du Rhin. Bergier cite même un ancien livre écrit à la main de l’Abbaye de Saint-Thierry au Monl-d’Or lez Reims, où l’on lit : « Ex genere Priami fuit Meroueus, qui » genuit Cillericuin. » Ce fut pendant plus d’un siècle et demi un texte continu de glose chez des écrivains renommés, à la tête desquels il faut placer Trithcme , abbé de Spanheim, mort en 1516, auteur de la Chronique des Francs depuis Marcomir jusqu’à Pépin, et de l’origine de la nation des Francs, d’après Ilunebauld. Jean Le Maire, qui écrivit sous Louis XII les illustrations des Gaules, a pris soin d’enchérir encore sur cette donnée poétique également admise par tous les historiographes du XVIe siècle, et comme on voit du commencement du XVIIe siècle. L’art aussi s’est fait complice de ce puff historique : ainsi nous montrerons (pi. Ire du chap. vin) une admirable vignette couverte d’or provenant d’un manuscrit sur la guerre de Troie, représentant Priam sous le costume de Louis XII présidant à la construction d’Hion, déjà parvenue par la richesse de son architecture gothique à lutter de magnilicence avec nos plus belles cathédrales, et à briller de l’aspect que pouvait avoir alors, à certains égards, notre capitale des comtes de Champagne.
2 Cette distinction de la race Rémoise de celle de Priam offre encore une particularité historique des plus curieuses. Flodoard, premier historien de Reims (au Xe siècle), trouva tout naturel que cette ville ait été fondée par les soldats de Remus, à telle enseigne que ses fondateurs avaient pris soin de faire sculpter l’image de leur général au berceau dans un des cartouches de l’arc. Sur l’objection sans doute de quelques critiques du temps qui auront pu faire remarquer que cette même figure brillait également au fronton d’autres arcs appartenant à des villes qui, comme Amiens (Samerobriva), se bornaient à reconnaître pour l’on-
l’art chrétien
» en noblesse qui ayent esté et qui soient encore aujourd’hui par le monde ».
En laissant l’arc pour ce qu’il est 1 , et en faisant observer seule-
dateur un des capitaines d’Alexandre, selon Corrozet ou selon Sigebert , Antonin ou Marc- Aurèle, on découvrit que la métropole des Belges devait sans doute sa fondation au 23e roi des Gaules, Remus, qui « à l’époque même de la guerre de Troie, fonda la cité capitale de » Durocortorum, et nomma Rémois, de son nom, tant le peuple d’icelle que tous ceux » de ses fins et limites, désaccord qui s’explique par beaucoup d’exemples, tels que celui de Lutetia, dont les habitans s’appelaient Parisii.
Il faut croire cependant que cette dernière version, que Jean Lemaire appuie du témoignage de l’égyptien Manethon, n’avait pas encore entièrement prévalu au commencement du XVIIe siècle, à en juger par les soins que prend André Duchesne de combattre la tradition qui fait de notre Reims la sœur jumelle de Rome. La critique étant un art aussi, et les écrits de Duchesne appartenant encore au cercle que nous nous sommes décrit, on nous permettra de citer ici une partie de l’argumentation de cet historien : «Il y en a, dit-il (p. 366), » qui nous ont souvent répété en leurs escrits, et plusieurs mesme l’ont tenu véritable, que » la belle et antique cité de Reims a pris son nom de quelques fugitifs de Rome, lesquels « courans la terre et traversans les monts pour garantir leur vie et sauver leur liberté du » malheur qui avait serré Remus dans les coffres de la mort, vinrent planter leur pavillon » en ce quartier, yestablirent leur demeure, et y dressans le plan d’une ville la nommèrent 3> Rome, du nom de Rémus, afin qu’elle servist à en relever la mémoire et empescher quelle 3> ne descendist avec son corps dans le tombeau. Mais de descouvrir combien foibles sont les 3> apparences de cette opinion, combien peu certaines les colomnes sur lesquelles ils asseurent )) la vérité d’icelle, ccseroit vouloir advertir les plus clairvoyans qu’il est jour en plein midy, 3> puisque mesme tous les partisans de Romulus et de Remus n’estoient pas en assez grand 33 nombre pour peupler leur nouvelle Rome, et que d’ailleurs César, qui vivait plusieurs 3> centaines d’ans après, et lequel estoit vrayement grand en la science de cognoistre les 3> peuples comme aux expéditions militaires, quand il parle de ceux de Reims, appelle leur 3) principale ville Durocortorum, etc. 33
1 On conçoit que ne nous occupant que fortuitement et par une sorte de fanfaronnade archéologique, de ce monument romain que son caractère profane, mais non idolâtre, pourrait sans doute rattacher au système de neutralité de Valentinien, mais exclut positivement de l’art chrétien , nous nous abstenions d’en donner ici la description qui se trouve partout ; peutêtre d’ailleurs en ferons-nous la matière d’une de nos planches, ce qui nous offrira l’occasion de revenir sur ce monument, le plus curieux, sans contredit, qui subsiste dans notre Gaule centrale. Jusque-là nous renvoyons avec conGance à ce qu’en dit en très bons termes, dans un article publié sous le titre de Reims pittoresque, M. Louis Paris, bibliothécaire de cette ville, l’un de ces jeunes érudits habiles et consciencieux mis en œuvre par le mouvement imprimé depuis quelques années aux études historiques, et qui, nouveaux bénédictins quant à la solidité des recherches seulement, s’occupent à dégager nos annales des superfétations monacales et quelquefois même monarchiques dont leurs savans devanciers les avaient encombrées, pour les rendre, par de nouveaux aperçus puisés dans les chartes, chroniques, etc., l’expression fidèle des faits généraux et privés de nos mœurs et autres rapports sociaux considérés sous toutes leurs faces.
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ment que notre origine justifierait mieux que toute autre la préservation de ses attributs lors des triomphes des ennemis du nom
Cet écrivain, dont nous n’invoquons pas le témoignage à l’appui de notre supposition, puisqu'il vote pour le siècle d’Auguste, résume du moins très spirituellement le débat contradictoire soutenu depuis si longtemps et sans concession aucune, ainsi qu’il arrive journellement, en archéologie surtout, entre des savans à divers degrés, raisonnant, comme nous le faisons nous même, chacun dans l’intérêt de son système. Ainsi, lorsque les uns voient à n’en pas douter, dans le bas-relief de Remus et de Romulus et dans les douze tableaux de mois cités par Flodoard, et dont cinq restent enfouis, un tribut payé à Jules-César, descendant d’Énée, ainsi que les fondateurs delà ville éternelle, un hommage rendu au réformateur du calendrier, etc., d’autres s’emparent des cornes d’abondance, des corbeilles de fruits et de l’inscription felicia tempora, pour établir que ce n’a pu être qu’au siècle d’Auguste que la Gaule, tranquille sous son sceptre paternel, lui üt hommage de son bonheur, otium cum dignitate; comme si de pareils monumens triomphaux, étrangers aux idées religieuses qui présidèrent à l’érection de l’autel d’Ainai, pouvaient s’élever autrement que sous l’influence de passions actives !
Nous extrairons deux passages de l’article de M. Paris, l’un, celui où il dit : «ne pas » concevoir que certains antiquaires puissent rattacher ce monument au règne de Julien, » époque où l’art était en pleine décadence », afin de démontrer qu’en exposant notre système, qui ne retarderait ainsi la construction de l’arc que de quelques années , nous ne pouvons même prétendre au mérite de l’originalité , mais tout au plus à celui de la ténacité dans les idées que nous croyons pouvoir livrer à la discussion : l'autre passage , qui détournera sur autrui les traits qui nous menacent , en amortira peut-être le coup, en prouvant jusqu’où peut conduire la manie de l’interprétation. Voici, dit M. Paris, ce qu’on trouve au bas d’une gravure représentant l’arcade où Le'da caresse un cygne à la lueur d’un flambeau tenu par un Amour , gravure publiée en 1078 par les soins du docte Rainssant, garde des médailles de la galerie de Versailles : « La ville de Reims est ici représentée » sous la figure de Léda, car on peut dire que , comme Léda était la mère de Castor et » Pollux qui présidaient aux lois, aux jugemens , ainsi la ville de Reims tenait à gloire » d’être mère des juges dont le conseil était composé, et que l’on cite depuis si longtemps » déjà pour leur mérite et leur intégrité; en effet, ce flambeau quotient l’Amour indique » sans doute que, pour bien pénétrer l’obscurité du droit, il ne faut manquer ni de lumières » ni d’affection pour l’équité. »
Quoi qu’il en puisse être de l’origine de cet arc , nous regrettons de ne pouvoir glorifier les Rémois de sa conservation miraculeuse, puisqu’après l’avoir laissé soumettre, au moyen âge, à l’avanie qu’on lui fit subir en y adossant le palais archiépiscopal, devenu une forteresse en certaines circonstances , on le transforma en catacombes en l’enfouissant sous les remparts en 15^4, vers l’époque même où les fiers enfans de l’antique Narbonaise revêtaient leur capitale de ses habits de fêtes, en incrustant dans ses murailles les curieux débris de sa splendeur monumentale, pour recevoir dignement la visite du père des arts.
Nous avions vu ce monument il y a quelque trente ans , dans son état presque complet d’enfouissement : nous l’avons revu naguère à peu près dégagé, mais encore muré; espérons que l’administration de la métropole rémoise ne s’arrêtera pas en si bon chemin, et que pour continuer à honorer César , si tant est qu’il soit pour quelque chose dans cette affaire, elle se pénétrera de sa maxime : Nil aclumreputans si quid super est ag&ndum.
Part chrétien.
romain, de la révolte des Bagaudes , etc. 1 2 , nous allons nous efforcer de trouver dans le deuxième monument, le sarcophage de Jovin , qu’on fait remonter aussi à une époque bien antérieure à Valentinien, quelques points d’appui plus solides pour étayer notre frêle échafaudage , car notre audace nous effraie de plus en plus, en présence surtout de cet anathème assez récemment formulé par un savant explorateur du Bas-Empire et homologué par le corps illustre qui a couronné son bel ouvrage : « Dans le 1 V e siècle (et non à telle » époque dudit siècle), les arts, sortis de la bonne voie , languis- » saient abandonnés. Les Romains , toujours passionnés pour les » grands monumens^ élevaient encore des basiliques, des thermes, » des arxs de triomphe ; ils multipliaient à l’infini les statues , mais » ceux de ces ouvrages que nous connaissons nous donnent la plus •» pauvre idée du talent de leurs auteurs : inhabiles à créer , hors » d’état de copier , étrangers aux premières règles de l’art , ils dé- » pouillaient un monument ancien de ces ornemens pour en parer )> celui qu’ils construisaient » (M. Beugnot, t. Ier , p. 2y4)* Déjà , peut-être , nous aurons pu prouver par notre sarcophage de 3 59 , exemple entre mille, par le saphir de Constance , et par quelques citations tirées d’autorités spéciales moins prévenues que l’illustre lauréat, que le remploi des bas-reliefs de l’arc de Trajan, dans celui de Constantin , et les horribles raccords de ce dernier monument , ne constituaient pas tout l’art du IVe siècle, et que les artistes de la seconde moitié de cette période, considérés comme barbares, et de la fin de laquelle date le beau mausolée de Probus et de Proba % se
1 A moins qu’on ne suppose que les hostilités se soient bornées aux attaques personnelles qui semblent prouvées par la complète mutilation de tous les bustes dont la silhouette seule peut offrir quelqu’ aliment aux supputations conjecturales ; et encore , là où quelques déchiffreurs numismates voient Mars ou Apollon , César ou Auguste , qui m’empêcherait, moi, d e reconnaître avec non moins de lucidité Valentinien, Gratien, Jovin et même Théodose , en admettant que le travail se soit poursuivi sous son généralat et avant ses édits de destruction qui ne durent pas atteindre ce monument militaire? les moines auraient craint de soulever de trop graves conflits.
2 Ce sarcophage bisomum (ouà deux personnes), donné par Bottari (pl. xvi.xvii etxvin), est orné sur toutes ses faces, ayant été exécuté pour être placé au centre du mausolée que Proba Faltonia, de la célèbre famille des Anices, lit élever à son époux Probus, le plus illustre magistrat de son temps, quelle vint y rejoindre plus tard, comme il arrive chez nous pour les epoux inséparables.
Ce mausolée distinct, « sepulcro a Guisa di tempietto di nobilo forma, » du genre de
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montrèrent du moins habiles à créer des mouumens en harmonie avec la pensée religieuse et mystique qui les inspirait -, voyons maintenant , par une digression qu’on nous pardonnera puisqu’il s’agit plus spécialement de l 'art chrétien , si nous parviendrons à les montrer en état de copier, sous d’autres inspirations , les œuvres de leurs devanciers du Bas-Empire.
Nous avons dit plus haut que s’il nous était Lien démontré que , selon l’opinion de Visconti, dont l’autorité peut sans doute équivaloir à des preuves, dès le règne des A ntonins l, l’usage, inusité jusqu’alors, des sarcophages eût prévalu sur celui des urnes cinéraires 2 , nous nous rangerions volontiers au sentiment des antiquaires, en reportant au haut empire ceux de ces monumens à sujets profanes où la pensée et l’exécution participent le plus des traditions du beau temps de l’art ; mais en voyant tous les sarcophages profanes de quelqu’intérèt classés par les savans aux IIe et III0 siècles, nous nous sommes demandé par quelles circonstances il n’en subsisterait aucun , même de travail analogue à celui des beaux sarcophages chrétiens du IVe siècle , qui fut considéré comme ayant dû être exécuté pour des sépultures païennes de cette dernière période, lorsqu’il était démontré que pendant la plus grande partie de ce dernier siècle , les hautes fortunes , la magistrature, les grades militaires mêmes étaient demeurés , à Rome surtout , le partage des grandes familles restées
ceux que nous supposons que certains personnages païens avaient dû se faire élever en même temps dans l'intérieur de la ville, et qui contenaient sans doute quelques uns des plus beaux sarcophages à sujets profanes dont nous recherchons l’origine, fut découvert au XVIe siècle près de la basilique de Saint-Pierre ( v . Baronius, t. IV, ad. ann. 395, et Gruter p. 450, n. 4 et 5), il devait dater de la lin du IVe siècle, puisque Probus vivait encore en 391 ( Vie de saint Ambroise, p. 83 et suiv.), et était mort en 394 (Claudius, C. Oly.,
i Comment alors concilier l’adoption générale de cet usage dès ce temps, avec ce qu’écrit Diogène Laërce qui vivait sous Caraealla, longtemps après les Anlonins : « Ægyptii » quoque condientes sepeliunt, corpora Romani vero incendunl P» (de Vit. philosoph., lib. ix).
» « Corpus non igné abolitus, ut romanus mos est, » dit Tacite en parlant de la sépulture de Poppée, dont le corps fut embaumé et mis dans un tombeau par une de ces exceptions consacrées même sous la république, mais sans application à l’espèce, et qui d’ailleurs ne paraissent pas avoir été assez fréquentes, même à des époques plus rapprochées (IIIe siècle), pour expliquer la transmission jusqu’à nos jours des nombreux sarcophages profanes qui survivent encore à tant de mutilations.
l’art chrétien.
fidèles au culte des ancêtres , et qui , dans leur zèle pieux appliqué surtout, comme nous l’avons vu, au respect dû aux tombes, sans distinction de culte , n’avaient pu répudier les usages de leurs pères • nous avons même nommé des préfets célèbres , très zélés pour les arts , tels qu ’Orfitus, très désireux de renommée, tels que Symrnacjue , en nous étonnant ne ne pas trouver leurs sépultures consacrées par des monumens analogues à ceux qui témoignent des honneurs funéraires rendus à leurs collègues, JuniusBassus, Probus, etc., dont les mausolées n’ont pas, il est vrai, couru toutes les chances de destruction auxquelles les symboles païens ont été si longtemps en butte -, mais puisque nous en sommes réduit , quant à présent , à répondre nous-même aux questions que nous soulevons, examinonsles ici sous diverses faces.
La supposition la plus rigoureusement admissible dans le système de Yisconti serait que les païens, en voyant le christianisme triomphant consacrer aussi la tradition juive de la sépulture des corps , l’auraient abandonnée après l’avoir adoptée depuis un siècle et demi, sinon pour revenir à l’incinération , du moins pour s’écarter des pratiques de leurs ennemis, en venant plus modestement et sans démonstration monumentale spéciale , occuper leurs places réservées dans les colombaires des sépulcres de famille ouverts le long des grandes voies, aux approches de Home 1 ; mais indépendamment des idées plus mondaines qui durent porter ces illustres païens, grands constructeurs de temples, grands dresseurs de statues, à chercher à se survivre par des mausolées placés dans ces sépulcres ou dans la ville , et a ne pas le céder en manifestations funéraires aux sectateurs d’un culte bien plus humble que le leur, il semble qu’on peut puiser quelques inductions pour la poursuite au IVe siècle des habitudes des IIe et IIIe, dans les apostrophes de Julien contre les viola-
i Severani parle ( p. 542) des vestiges encore subsistans de son temps de ces grands sépulcres, où de somptueux monumens renfermaient les cendres des grandes familles de l\ome. Il cite ceux des voies Aurélia, Ostiense, Appia , Lalina, Laviana , Prestina, Tiburtina, Flaminia c altre ; et il ajoute : « e tal volta per le personne illustri e di qualita cdili- » vano detli monumenti cospicui, c mausolei dentro deila citta medesima. » C’est à cet usage de mausolées séparés, placés dans la cité comme celui de Probus, que nous avons fait allusion plus haut, en supposant qu’au I Ve siècle ils devaient contenir pour les païens illustres des sarcophages au lieu d’urnes.
E ART CHRETIEN
leurs des tombes , qui , dit -il , en font servir les marbres pour orner leurs péristyles ou leurs salons , comme clans l’exemption d’impôts accordée par Gratien aux sénateurs pour le transport des marbres statuaires de la Grèce, principalement destinés sans doute aux sarcophages de famille , cette époque ne comportant guère d’autre travaux où l’emploi de marbres précieux devint de rigueur. Aux témoignages qu’offrirait, pour appuyer cette dernière opinion, la présence dans les catacombes de Piome de beaucoup de sarcophages à sujets païens qui n’ont pu y être introduits, comme ceux de sainte Hélène, de Constance, etc., qu àpartir du IVe siècle, et qui échappèrent sans doute par hasard aux expurgations dont ces lieux saints devinrent l’objet , viendront se joindre ceux plus positifs encore résultant des dispositions de notre célèbre cimetière d’Arles , demeurées presque intactes jusqu’au XVI* siècle, et où l’on voyait encore, il y a trentecinq ans 1 , d’admirables sarcophages païens confondus avec des
1 Les tombes d’Arles étaient célèbres même en Italie dès le XIIIe siècle, comme le prouvent ces vers du ix® chant de Y Enfer du Dante :
Si corne ad Arly, ove’l Rodano stagna
Fanno i sepolcri tuUo’l loco varo .
Le cimetière placé dans le voisinage de la ville et qui, transformé en promenade, a conservé son nom d ’Éliscamps (Champs-Elysées) avec quelques traces de son ancienne destination, offrait une immense accumulation de ces monumens funéraires païens et chrétiens, où, nonobstant les inscriptions, une tradition locale ne voyait autrefois que les sépulcres alternés des soldats de Charlemagne (ce serait plutôt de Charles-Martel) et des Sarrasins tombés dans une sanglante bataille dont cette province recueille encore les fruits, la race arabe, dit-on, de ses chevaux demi-sauvages provenant, dit-on encore, de la liberté rendue à ceux, en grand nombre, de ces animaux dont les cavaliers avaient vidé l’arçon.
Voici, d’après le voyage de Millin (t. III, p. 513 etsuiv.), l’état dans lequel il trouva ce champ de la mort il y a 35 ans : « La terre est jonchée de tombes antiques jetées pêle-mêle, » comme si le terrain avait éprouvé quelque catastrophe physique; on croirait que ce lieu » a été soulevé et retourné plusieurs fois par un tremblement de terre; mais ce bouleversc- » ment n’est dû qu’à l’avarice des hommes. . . La main sacrilège des spoliateurs a brisé les » couvercles d’un grand nombre de sarcophages, ou en a rompu les extrémités pour déro- » ber les bijoux précieux qu’ils y croyaient renfermés .. . Ces tombes ont été jetées sans » ordre les unes sur les autres ; cependant quelques unes sont d’une grandeur et d’un poids » si énorme, qu’on n’a pas tenté de les déplacer. Beaucoup de sarcophages ont été emportés » tout entiers pour être employés à des usages domestiques et contenir le vin, l’eau ou l’huile, » servir au blanchissage ou à la préparation du salpêtre, qui en a corrodé les ornemens. »> Des amateurs des arts en ont retrouvé plusieurs dans les celliers, les cuisines ou les ateliers; » l’on en conserve à Lyon, à Aix, à Marseille, et il en reste encore un très grand nombre
l’a.rt chrétien.
mausolées, contemporains selon nous, couverts d’attributs chrétiens, confusion qui dut tenir à l’inhumation simultanée de personnages de religions diverses -, car pour faire remonter au IIe ou au IIIe siècles
» que l’on voit hors de la terre où plusieurs sont sûrement enfouis. » Millin ajoute que, ainsi que nous l’avons dit tome I, Charles IX et Catherine de Médicis étant à Arles donnèrent plusieurs de ces mausolées au duc de Savoie et au prince de Lorraine, et que les plus beaux, embarqués avec huit colonnes de porphyre et dirigés sur Paris, furent submergés au pont Saint-Esprit, sans qu’on se soit depuis lors occupé de ce sauvetage. Plusieurs furent transportés en Italie par le cardinal Barberin avec autorisation de la ville d’Arles, dont le corps municipal en offrit treize en présent, en 1635, au marquis de Saint-Chamont, trois autres, dont sans doute celui représentant la chasse de Méle'agre, mentionné plus loin, furent donnés en 1640 à Alphonse du Plessis, cardinal archevêque de Lyon, qui les plaça dans sa maison de campagne; enfin plusieurs personnages marquons, MM. de Peirèse de Bon, le comte de Berton de Crillon, le marquis d’Aulay, le marquis de Caumont, M. le Bret, intendant de Provence, sont cités comme ayant concouru à cette spoliation, ainsi que le Préfet Charles Lacroix, qui du moins à enrichi le musée de Marseille du beau sarcophage de Memorius.
Si l’on ajoute à cette nomenclature de monumens funéraires plus ou moins remarquables, appartenant aux deux cultes païen et chrétien, ce qui en restait encore dans la ville d’Arles, tels que celui à têtes de taureau et de béliers qui servait de réservoir d’huile aux Dominicains, et qui fut placé dans le vestibule de l’H6tel-de-Ville, et tous ceux que donne Millin dans ses planches sur Arles, et qui existaient notamment dans l’église des Minimes, consacrée à saint Honorât (pl. lxiv et lxvii), et si l’on considère en même temps combien les autres villes de la Gaule méridionale, plus célèbres encore à ces. époques qu’Arles, telles que Toulouse, Nîmes, Narbonne, Marseille même, sont loin d’offrir de semblables richesses en ce genre, on se demandera si ces Éliscamps n’étaient pas la nécropole générale de la Gaule , ou du moins de ses illustrations, l’espèce de campo santo où ses grands personnages tenaient à grand honneur de fixer leur dernier asile; car quels motifs purent empêcher les grands personnages païens ou chrétiens des autres provinces de se faire rendre ou de recevoir de leurs familles les mêmes honneurs dont la manifestation n’existe nulle part, au même degré surtout ?
Pour se rendre compte de l’amalgame de ces monumens religieux et de leur assaut de magnificence dans cette dernière lice où l’orgueil des champions ait engagé la lutte, Millin dit (t. III, p. 516) : « Que d’après les lettres D M (diis manibus), les formules des inscrip- » tions et les histoires représentées sur les sarcophages, tout prouve que ce cimetière a » d’abord été consacré par les païens, et qu’il a ensuite servi à recevoir des tombes chré- >> tiennes, et qu’on croit y voir errer autour de soi les mânes des premiers liabitans de la » colonie Arlésienne et les âmes des fondateurs du christianisme dans cette partie de la » Gaule ; » mais c’est parce que cet antiquaire part toujours de la division absolue des travaux d’art de ces monumens, en haut et bas empire, ce qui l’entraîne à supposer, contre toute vraisemblance, d’une part,queles chrétiens, derniers venus à ce rendez-vous général, quoique libres au moins de s’y retrancher en phalanges homogènes, s’y seraient placés de manière à ce que leurs osscinens fussent presque confondus avec ceux de leurs bourreaux , et de l’autre que les illustres païens, si nombreux et si puissans encore au IVe siècle, à Arles même, auraient, à la honte de leurs principes si longtemps inflexibles, déserté le poste occupé
l’art chrétien.
les mausolées païens restés en évidence dans cette nécropole en plein vent, tandis que ses premiers sarcophages chrétiens ne peuvent dater tout au plus que du milieu du IVe , il faudrait admettre que libres , après le triomphe du dogme , de choisir leur dernier gîte dans toute la circonférence de la ville , les chrétiens soient venus bénévolement , l’intérêt religieux des magistrats paiens du IVe siècle ne pouvant tendre à les y contraindre , asseoir leur camp funéraire au milieu de celui de leurs ennemis , eux que Severani nous montre si éloignés, « di star dappo morte con quelli che avevano fuggiti et » abominati in vita, » et bien résolus de n’avoir jamais « luogo » commune con li gentili , » préventions qui disparaissent , ainsi que la difficulté soulevée dans le système des inhumations simultanées païennes et chrétiennes , sous un principe de tolérance réciproque 1 .
Cette remarque , applicable sans doute à tous les cimetières publics des villes d’Italie et de Gaule , d’où sont sortis les beaux sarcophages existant au VIe siècle à Tours2 , et encore aujour-
par leurs ancêtres, puisqu’aucune des [nombreuses tombes profanes désignées par Millin n’appartiendrait selon lui à cette dernière époque.
Comme image poétique, et l’évocation de Millin accuse un peu celte prétention, nous aimerions autant le spectacle de l’union simultanée des mânes et des âmes au réservoir commun, après de longues et sanglantes discordes, ne fût-ce que comme preuve des concessions réciproques des opinions belligérantes, et comme témoignage de la tolérance relative des empereurs et du sacerdoce chrétien. Ce serait aussi une puissante démonstration à l’appui de notre système sur ce qui se pratiquait d’analogue au même siècle dans les catacombes de Rome.
i En se reportant aux égards et aux soins spéciaux du grand Constantin pour son séjour de prédilection dans la Gaule, au gouvernement paternel de Constantin II, pendant son règne sur nos provinces, et aux prescriptions de tolérance religieuse et de respect poulies tombes païennes ou chrétiennes, posées par les lois de Constant, on conçoit bien mieux encore l'accord tacite des deux religions et leur union dans les étreintes funéraires à Arles qu’à Rome.
3 Grégoire de Tours (1. i v, § xn), par le récit du supplice renouvelé de Maxence infligé au prêtre Anastase enseveli vivant sur un mort, «super sepultum vivens sepelitur, » constate bien l’existence au VIe siècle, dans la basilique de Saint-Cassius à Tours, d’une crypte contenant un vaste tombeau de marbre de Paros, où se trouvaient encore au temps de l’historien les ossemens d’un grand personnage : «Crypta antiquissima abditissimaque ubi erat » sepulcrum magnum ex marmore pario in quo grandævi cujusdam hominis corpus posi- » tum videbatur. »
Nous citerons en outre comme appartenant à une localité voisine (Déols, près de
190 l’art chrétien.
d’hui à Milan 1 , à Vérone2, à Marseille9' et dans diverses autres
Chdteauroux), le sarcophage dit de Saint-Ludre, également en marbre grec, sur lequel M. Pierquin de Gembloux a publié récemment une dissertation qui sera plus loin l’objet de quelques remarques ; la composition du bas-relief de ce monument , qui n’a sans doute aucun rapport avec celui dont parle l’historien des Francs, présente beaucoup d’analogie avec le cercueil de Jovin.
1 Voir monument, di S. Ambrog. (tar. 14, p. 99) pour le sarcophage chrétien de Milan, «jui passe pour avoir servi de cercueil à Slilicon.
2 Voir Mus. Veron. (p. 484).
3 La France était encore au XVI® siècle couverte, dans certaines localités surtout, de monumens de ce genre que décrivit le docte Maffei ( Antiq . Gall., p. 25), lorsqu’un long voyage dans nos provinces lui offrit l’occasion de rendre toute justice à nos arts des diverses époques ; mais l’indifférence, les générosités mal entendues, et l’exploitation usuelle signalée par Millin en avaient déjà bien réduit le nombre lors de l’exploration archéologique de ce dernier antiquaire dans nos provinces du midi. On verra cependant qu’encore à cette dernière époque il en existait, ailleurs même qu’à Arles, d’assez beaux spécimens pour justifier nos conjectures sur l’affectation des sarcophages aux sépultures païennes et chrétiennes dans toutes les parties de la Gaule soumises, au IVe siècle, aux usages des Romains. Marseille surtout, dont l’origine grecque est si explicitement attestée par des traces de l’occupation hellénique, comme les tombeaux de Télesphore et de son épouse (Miilin. pl. 1, no 10), et celui de Glaucias, trouvé en 1799 sous les débris de l’abbaye Saint-Victor (Millin, pl. lvh), possédait et possède encore de très beaux monumens de ce genre, différens par les attributs et par conséquent par le style, en apparence du moins.
Parmi ceux profanes, indépendamment des sarcophages de Flavius Memorius, dont nous avons prouvé plus haut (page 172) la consécration au IVe siècle à un officier de Constantin, on doit remarquer surtout celui représentant dix génies qui forgent une armure (Millin , pl. xxvi, fig. 4), comme n’offrant guère plus de difficultés d’exécution que les génies isolés ou anges des Tessères, celui des centaures trouvé dans l’abbaye Saint-Victor, qui servit de sépulture au IXe siècle à l’évèque Mauront, après avoir, d’après son inscription même, reçu le corps d’une jeune vierge «Julia Quintina» (ibid. pl. xxxvu n° 3), celui de Titus Antoninus provenant du cimetière public de la ville, et où sont figurés le Sommeil et la Mort couchés et endormis dans un bocage ( ibid., pl. lviii, no 1), et celui formant le devant d'autel de la chapelle des fonts de l'église de la Major, où l'on voit un magistrat se livrant à l’étude (pl. Lixfig. 4).
Quant aux sarcophages chrétiens auxquels l’abbaye Saint-Victor offrait un refuge plus convenable, religieusement parlant, que le Musée où du moins leur conservation est sans doute à jamais préservée de toutes atteintes, il nous suffit de renvoyer aux descriptions et aux planches de Millin pour établir leur parfaite conformité avec plusieurs de ceux extraits des cryptes du Vatican et appartenant au IV« siècle, quoique selon l’antiquaire voyageur 1 inscription d'un des plus importuns, de 7 pieds de long, et représentant comme celui d'Aix dont nous parlerons plus loin, Jésus et les douze Apôtres, semble indiquer que la noble Eugénie, issue d’un sang illustre, n’y fut déposée que vers le VIL ou même le VIIIe siècle.
Non-seulement leur exécution semble due au même ciseau qui façonna les blocs enfouis
l’/VRT chrétien.
localités plus ou moins importantes * , est peut-être moins décisive
aux catacombes de Rome; mais l’identité des scènes bibliques et chrétiennes, le rapport des symboles accessoires, prouvent qu’une haute direction sacerdotale présidait à leur composition pour obvier aux écarts où l’imagination pouvait entraîner l’artiste, en lui laissant seulement le choix entre quatre ou cinq types consacrés. Ainsi à Marseille, à Aix, à Arles, comme à Rome, c’est toujours à l’appui du sujet principal, la cour céleste de Jésus ou les bustes d’époux flanqués de strigilles, le frappement du rocher, Daniel dans la fosse, l’entrée à Jérusalem, Jésus chez Pilate, etc., le poisson de Jonas, les agneaux et les colombes mystiques, et surtout cette grande image dont nous suivrons la trace jusqu’au XIIP siècle d’après plusieurs objets de notre collection, des quatre fleuves du paradis terrestre sortant de l’inébranlable rocher de l’Église, estrade naturelle du Christ, et dont les ondes servent à désaltérer des cerfs pris quelquefois (selon Cassiadore, in psalm. su) comme symboles des fidèles.
La multiplication des pains ( Saint-Mathieu, xiv, 19), la grappe de la terre promise (Nombres, xm, 24), viennent aussi avec d’autres sujets occuper des frises où l’on distingue comme style ces anges ailés qui nous ont fourni plus haut la matière d’une remarque que nous appuierons ici de ce que dit surtout l’antiquaire du haut empire, Millin, de l’un de ces sarcophages, qu’il est d'un bon artiste, aveu d’où l’on concluera sans doute avec nous que l’existence de bons ouvrages contemporains deviendrait moins hypothétique.
i Aux détails ci-dessus que nous avons puisés dans Millin , pour partir d’un inventaire postérieur à notre grande conflagration révolutionnaire, nous pourrions en joindre de non moins curieux provenant d’autres sources ; mais de crainte de confusion , nous nous bornerons à poursuivre, en la syncopant, la nomenclature donnée par ce voyageur , d’après ses investigations personnelles faites en 1804 dans quelques provinces seulement, celles, il est vrai , que leur situation géographique plaçait en contact plus direct avec la métropole romaine. On jugera du reste par ce premier aperçu, toutes proportions gardées.
Ce conservateur du cabinet de médailles, qui n’était déjà plus l’historien si incomplet de nos antiquités nationales , minant par de véhémentes déclamations contre les repaires de la fainéantise et de la superstition les édifices déjà si menacés par l’esprit de parti, l’ignorance et la cupidité, se montre ici du moins digne de sa mission par les sentiincns qu’il exprime f une cruelle expérience de quatorze années lui ayant prouvé sans doute que c’était un triste moyen de conservation pour les monumens que de les dépouiller de leur prestige.
En fait de monumens funéraires il nous montre :
A Sens : un tombeau gaulois , grossier bas-relief sans attribution authentique ( t. Ie1-, p. 12G et pl. xi, no 1).
A Lyon : trois sarcophages ; l’un, transformé en auge , n’offrant pour toute décoration qu’une épée taurobolique ; un deuxième consacré à la buanderie , offrant sur trois de ses faces (disposition commune à ceux destinés à être placés le long des murs, comme aux labra, bassins ou baignoires à sujets profanes, que, de l’avis même de Ciampini, notre imagination seule a transformés en sarcophages) des sujets de chasse, le sanglier de Calydon, Méleagre en repos et une chasse au lion, ce qui établit quelque conformité avec celui de Jovin ; et le troisième représentant deux époux, des apôtres et des agneaux se désaltérant à la source du Salut (p. 525 etpl. xxvi). Millin remarque que ces deux derniers provenaient d’Arles, carrière monumentale qui, comme nous l’avons dit, a défrayé la France et l’Italie même de ces beaux témoignages de la pratique de nos arts sous les deux espèces, païenne et chrétienne.
l’art chrétien.
encore que celle que nous allons tirer de certains détails des sarcophages chrétiens eux-mêmes , pour prouver que le même artiste , païen ou non , dégagé des entraves imposées par le mysticisme ,
A Vienne : celui décoré seulement du monogramme du Christ entre deux colombes, où fut placée Julia Fœdula, baptisée par St-Martin , ce qui doit en reporter le travail à la fin du IVe siècle ( t. II, p. 41).
A Aix : d’abord au Musée, deux fragmens ; l’un à cannelures sinueuses, du genre nommé strigille, avec les Génies de la Mort et du Sommeil éteignant leur flambeau fp. 241 et 242) ; double motif pour l’antiquaire d’en reporterie travail au IIIe siècle, quoique la forme des cannelures dont il excipe ne nous paraisse pas différer de celle qu’on remarque sur certains sarcophages à sujets chrétiens; l’autre représentant l’accouchement deLeda(t. II, p. 243 et pl. xxxvii, n,j 1), où nous reconnaissons avec lui un travail d’un beau style, sans cependant admettre, par les motifs déjà donnés, que ce travail remonte évidemment au commencement du IIIe siècle, l’exécution exceptionnelle, dit-on, à Rome, de ces monumens, à une époque où nous avons vu qu’on y brûlait les corps, devant être bien plus rare encore alors dans la Gaule, où l’on aurait trouvé beaucoup de monumens analogues de cette époque encore si fertile en productions artistiques, surtout dans les villes impériales, comme Trêves, etc. Si cet usage eût été introduit dès le commencement du IIIe siècle. Leur existence comme leur rareté s’expliquerait bien mieux dans notre pensée par la nouvelle mais timide impulsion de la marche de l’art à la fin du IVe siècle, et par la division religieuse de cette époque. Dans le cas où ce bas-relief serait reconnu comme réellement antique , peut-être faudrait-il le considérer comme provenant d’un labrum.
Puis, dans l’église de St-Sauveur, le sarcophage chrétien considéré comme ayant servi à saint Mitre, mort au Ve siècle (pl. xxvn,n« 2), et rappelant par sa disposition le Christ sur la montagne de l’Église, les Apôtres, etc., plusieurs de ceux extraits des cryptes du Vatican.
Puis encore, dans un jardin, un beau sarcophage chrétienne’ est Millin qui parle), acquis à Arles par le président Pcrussis , mort en 1570 , pour lui servir de tombeau, et qui , par suite de la violation des sépultures dans des temps d’horrible mémoire, avait été transformé en auge (p. 353 et s., et pl. l). Les sculptures, la Sortie d’Égypte et le Passage de la Mer Rouge, presque entièrement conformes aux bas-reliefs provenant de la villa Mathei, donné par Bottari (t. III, pl. 194, p. ISO), et, ainsi que le reconnaît Millin à un autre sarcophage existant encore à Arles, offrent un nouveau témoignage du génie à’ imitation, du talent de copier qui, quoi qu’en dise M. Beugnot , devait former l’attribut distinctif des artistes du IVe siècle, et qui leur était imposé d’ailleurs, comme le remarque Millin (p. 357), et par le soin que prenaient les prêtres de veiller à ce que le sens des symboles et des allégories ne s’altérât pas : mais encore y avait-il création première. Elles peuvent prouver aussi l’influence du sujet sur le style; le travail de ces compositions à mouvement , quoique contemporain de celui des sujets à niches, paraissant évidemment supérieur.
A St-Maximin : théâtre de la légende apocryphe de la Madeleine de la Ste-Baume, quatre sarcophages, dont celui qui contient , dit-on, le corps de cette sainte, où l’on trouve, comme dans ceux du Vatican, le sacrifice d’ Abraham , Daniel dans la fosse aux lions ; celui dit de St-Maximin , orné, ainsi que celui de Saint-Sidoine, d’une crèche , sujets auxquels viennent se rattacher d’autres légendes chrétiennes : l’aveugle-né, l’hémorrhoïsse, la multiplication des pains, le reniement de saint Pierre, la résurrection du Lazare, etc,, avec tessères
T.’aRT CHRÉTIEN’.
par r inflexibilité du dogme et par les interdictions des conciles, pouvait s’élever au-dessus de lui- même , en procédant avec toute liberté , sous l’inspiration poétique de sculptures de haut style qu’il lui était loisible de copier , au point de rivaliser non de génie et de grâce , mais d’aspect , avec les compositions du Haut-Empire , et de dépister les juges par le style , qui avaient été conduits par ce mode d’appréciation à mettre un intervalle immense entre les produits du même ciseau.
Beaucoup de sarcophages chrétiens du IVe siècle , d’Italie et de France, et particulièrement ceux donnés par Bottari (pl. xxn, xli , lxxxvi , etc. , etc.) , et par Millin (pl. xxvm n° 4? xxxvii n° 2, lviii n° 5, lix n<> 10 et lxy n° 3 , etc.), comprennent dans leurs dispositions une frise supérieure, composée en général de sujets de petite proportion, divisés par des tablettes quadrilatères ou tessères destinées aux inscriptions, et que supportent de petites figures nues et ailées ou quelquefois revêtues d’une sorte de chlamyde ; ces frises sont souvent terminées par des têtes de plus forte dimension. Dans les sarcophages profanes auxquels ces dispositions sont communes , ces têtes sont des masques scéniques et les supports des tessères des génies auxquels le christianisme a substitué des anges 1 : or , ces anges , par cela seul que leur caractère aérien et quasi mythologique affranchissait l’artiste de la raideur que lui imposait le type religieux, forment dans’quelques sarcophages chrétiens une disparate telle, qu'on serait souvent tenté d’en attribuer le travail à une autre main, comme l’a fait un de nos plus habiles archéologues, pour un de ces monumens où la division des parties rend l’erreur très concevable 2 -, d’où il suivrait, selon nous, que le caractère, en général
soutenues par ces anges ou génies ailés d’un dessin et d’une exécution si contrastante avec celle des autres figures ; enfin , celui de Sainte-Marcelle, dont les rudentures en spirale de chaque côté des deux figures, contredisent l'affectation (IIIe siècle) que Millin lui-même assigne ailleurs à ce caractère d’ornementation.
1 Ainsi que l’observe M. Raoul Rochette , en disant dans son Tableau des Catacombes (p. 202) : « que les anges du christianisme ont été figurés sur les monumens absolument » sous les mêmes traits que les génies des sarcophages chrétiens. »
2 31. Prosper Mérimée , dont le coup d'œil est si exercé et le tact si exquis , parlant dans le compte-rendu d’une de scs inspections archéologiques, de fragmens d’un de ces sarcophages représentant Jésus et scs apôtres, inscrustés dans la façade de l’église Saint-
Fart chrétien.
lourd et froid de la statuaire des sarcophages religieux , tiendrait beaucoup plus au frein que mettaient à l’émancipation de l’art chrétien, les prêtres, directeurs de ces travaux et soigneux de les concentrer dans les conditions du dogme et dans les prescriptions des conciles, qu’au défaut de talent et de verve des artistes de l’époque. Tout indique que ces artistes, dirigés par une autre influence moins étrangère aux grandes traditions d’art et de style élevé dont ils avaient tant d’admirables modèles sous les yeux , pouvaient , sans aucun doute, faire sortir de leur même ciseau des bas-reliefs comme ceux de tels ou tels sarcophages profanes d’Italie ou de F rance ; et que si l’on reporte en général ces dernières productions aux siècles antérieurs, c’est plutôt en raison du contraste qu’offrent leurs sujets avec ceux des monumens chrétiens, que par une appréciation éclairée de la différence des styles. Cette pierre de touche, dont le maniement exige une capacité et une expérience bien rares, n’est le plus souvent qu’un moyen d’argumentation pédantesque dont abusent étrangement certains arbitres de notre goût, en posant entre les productions de l’art du Haut et du Bas-Empire, une barrière infranchissable, une démarcation tranchée qui n’admet aucune infiltration, aucune inspiration de l’art antérieur , aucune étude ultérieure sur ses produits : cependant, à part même les témoignages déjà cités de la rénovation de l’art sous Constantin, avec les altérations et modifications que comportait le triomphe du nouveau culte , sa floraison
Honorât (îles de Lérins), dit : « Le petit génie nud, avec proportion de rinceau et d’un style » tout différend, placé au-dessus de la composition principale, n’appartient pas à un » tombeau ni à aucun monument chrétien * (Notes d’un voyage dans le Midi de la France , p. 266) ; et cependant , si nous ne commettons à notre tour une erreur , bien moins pardonnable alors , le petit génie nud , dont nous avons le dessin sous les yeux , doit bien appartenir audit sarcophage , car il n’offre qu’une répétition des anges ou génies , en si grand nombre , qu’on trouve, avec proportion de rinceau , dans les frises de beaucoup de sarcophages des IVe et Ve siècles. Citons seulement, pour préciser, les soutiens de la tessère du sarcophage , à sujets bibliques, donné par Bottari ( pl. xli ). En voyant dans cette masse homogène ces gracieux accessoires d'un style tout différend de celui des compositions principales (la Babilonica Fornace , Daniel , Noë, etc.) , on se convaincra que l’artiste qui savait, si à propos, placer la grâce où elle était de mise, tout en se conformant aux prescriptions de rigueur, quant au galbe raide et empesé des saints personnages livrés à leur componction religieuse, aurait pu, libre dans ses allures et livré à ses inspirations sur l’antique , exécuter telle ou telle composition que son style et son sujet font ranger parmi les travaux du Haut-Empire.
l’art chrétien.
vivace encore, bien qu’étiolée sans doute , telle que nous allons la retrouver sous le grand Théodose , sous Théodoric et surtout sous Justinien, et telle qu’elle apparaîtra jusque dans les productions secondaires que nous décrivons, comme les ivoires du Jlabellum de Tournus 1 , les miniatures du Vatican , etc. , etc. , n’accuse rien moins que la dessiccation des germes qu’il n’eût pas dépendu de ces princes de faire entièrement revivre, si Constantin , par ses grandes entreprises et par la nouvelle direction donnée à l’art , n’en eût ravivé le foyer presque éteint sous ses prédécesseurs.
Mais revenons d’abord au cercueil du général de cavalerie de Valentinien , pour en finir avec ces sarcophages qui nous ont déjà tant occupé , comme offrant les premiers , les plus abondans et les plus riches produits de V art chrétien.
Jovin, selon la Biographie universelle , serait né à Reims. Élevé du rang simple de citoyen au grade de général de la cavalerie, il conserva , quoique chrétien , la confiance de Julien qu’il suivit en Perse. Privé de son commandement par Jovien , il le reconquit bientôt, en apaisant , par le seul ascendant de sa renommée , une révolte qui menaçait d’arracher la Gaule aux Romains, preuve incontestable des dangers auxquels l’ambition de Julien exposa sa patrie d adoption. Resté dans la confiance de Valentinien , Jovin la justifia surtout par d’admirables faits d’armes qui vengèrent (366) la défaite de Cariet-
i On en jugera plus ioin par nos remarques sur certains ivoires du Ve siècle et principalement sur les petits bas-reliefs représentant les églogues de Virgile , qui, selon l'opinion de M. Charles Le Normand, après avoir recouvert un manuscrit de ce poète, sont venus au XIIe siècle enclore la cocarde du flabellum que nous avons reproduit (pl.iveducliap. xiva et pl. xvndelaOe sériede X Album), transformation queles moines de Tournus ont consacrée en parodiant quelques vers Virgiliens dans les légendes qui couvrent les zônes de l’éventail sacré. Winckelman, que scs hautes études sur l’art grec rend très sévère pour les oeuvres de décadence , ne convient-il pas d’ailleurs qu’elle ne fut pas absolue comme le prétendent beaucoup d’autres écrivains? « Une certaine élégance dans le dessin, formée sur le goût » antique, dit-il (cliap. vin°du livre vi) , s’est maintenue chez les Grecs jusqu’au règne » de l’empereur Justin , comme le prouve le manuscrit grec peint en miniature par un » certain Cosma (moine qui écrivit sous Justinien vers 535). Parmi les figures , ajoute-t-il , » il y en a deux de femmes dansantes au pied du trône du roi David.... , qui sont ren- » dues avec tant de légèreté qu’il y a tout lieu de croire qu’elles ont été copiées d’après » quelque peinture antique du bon temps dans la Grèce. » Or , qui empêchait qu’ailleurs aussi quelques artistes eussent, conservé le feu sacre en l’appliquant au moins à des imitations ?
l’art chrétien.
ton, et arrachèrent la Gaule aux Allemands déjà parvenus jusque dans son centre. Après avoir été consul dans ce pays en 367 et avoir accompagné Valentinien dans son expédition d’Allemagne (368) , il fut, dit Ammien (liv. xxviii, p. 369), remplacé en 370 par Théodose.
Ce général, plus illustre encore par sa piété que par ses exploits , selon l’expression de Flodoard, le premier historien de Pceims, s’adonnant, comme dit Tristan, à servir Dieu en vrai soldat chrétien, après ces honneurs consommés , avait fondé danscette ville (Flodoard, lib. 1, c. yi , p. 3a et 33), en l’honneur de saint Vital et de saint Agricola, martyrs sous Dioclétien, et dont ce dernier était estimé d'avoir été un de ses ancêtres , l’église de Saint-Agricola , que le testament de saint Remy (p. 89 ) désigne sous le nom de Basilique Jovinienne , transformée plus tard en église Saint-Nicaise, et qui selon toutes ces autorités fut le lieu de sa sépulture *.
De cette fondation devenue de plus en plus célèbre dans ses divers renouvellemens 2, de cette basilique dont les dernières merveii-
1 « Ecclesiæ Jovinianæ titulo beati Àgricolæ, ubi ipse vir christianissimus Jovinus et 3) sanctus martyrNicasius cum plurimis, etc., requiescunt » (testament de saint Rémy). Flodoard dit, en parlant de cette église : « Templo quondam a Jovino christianissimo, Romanæ j) militiæ magistro, longe scilicetante fundato, magnificcqucdecorato. » D’après divers historiens, Jovin aurait, en outre, fait bâtir à Reims un palais pour sa demeure, dans le voisinage de son église.
Tillemont, dans une de ses notes sur le règne de Valentinien Ier (L V, p. GSO et 081), observe que les reliques de saint Agricole n’ont été trouvées à Boulogne (Bologne) par saint Ambroise qu’en 393, époque où Jovin, général de cavalerie dès 301, n’était sans doute plus en position de faire bâtir une église; mais sa conclusion que le vocable de saint Agricola aurait été substitué au nom primitif de basilique Jovienne , n’influe en rien sur la tradition principale.
2 Dans un de ses articles publiés sous le titre de Reims pittoresque, M. Louis Paris, que nous ne pourrons trop citer , a esquissé le tableau de la fondation , de la splendeur et de la chute de cette église.
Environs? ans après la mort de Jovin, inhumé dans le cimetière public situé hors la ville, près de son église de Saint-Agricola, l’évêque et apôtre de Reims, saint Nicaise, fut décapité par un Barbare, alors qu’à l’exemple de saint Léon et de saint Loup, revêtu de ses habits pontificaux, il fléchissait les genoux pour attendrir la horde sauvage qui menaçait son troupeau. Les services récens font oublier les autres : Nicaise, sanctifié par son dévouement, vit bientôt son tombeau placé près de celui de Jovin, l'objet des prières et des invocations publiques, et la basilique jovinienne ne tarda pas à passer dans le vocable de l’évêque martyr. L’édifice déjà sans doute renouvelé dans les premiers siècles, «ne présentait plus que de vastes 3) ruines, dit M. L. Paris, lorsque l’archevêque Gervais la rebâtit en 1050, et racheta du 3> comte Thibaut, moyennant 100 livres, le bénéfice du domaine, qu’avait usurpé le fédé-
t/ ART CHRÉTIEN.
les architecturales dues au concours successif de Hues Libergier et de Robert de Coucy, ont succombé de nos jours sous l’atteinte du vandalisme spéculateur 1 , un souvenir palpable subsiste
« ralisme féodal des grands vassaux. » (Tillemont parle, t. V, p. 34, d’une terre dans le Soissonnais provenant de Jovin et qui devait faire partie de ce domaine. ) Après de nouvelles alternatives d’une splendeur due à la direction à la fois pieuse, laborieuse et savante des missionnaires du Mont-Cassin, et malgré de nouvelles épreuves, résultant d’usurpations féodales, « le travail, l'économie, l’ordre, offrirent les moyens de bâtir une nouvelle église. ;>
Ce fut le célèbre Hues Libergier de Reims qui, de 1229 à. 1263, époque de sa mort, construisit le portail et les tours, les nefs et le cbœur. Le non moins célèbre Robert de Coucy termina l’œuvre en 1297, par la construction du transept et de l’apside avec ses chapelles. L'insuffisance des ressources, après avoir souvent suspendu les travaux, décida Innocent IV à autoriser une quête remboursable en indulgences, moyen qui, ainsi que l’observe en termes plus convenables M. L. Paris, constituait du moins un impôt libre et librement acquitte', et qui, fruit des croyances sincères d'une époque profondément religieuse, pouvait soutenir la comparaison avec les souscriptions volontaires de notre siècle avare et sans foi, dont les prétentieuses cotisations n'ont encore rien créé que d'éphémère.
Nous ne suivrons pas plus loin ici les appréciations du mérite et de la souplesse architecturale de Saint-Nicaise. Elles appartiennent au texte de notre chapitre iv.
i Quoiqu’ abondamment pourvue de grands édifices religieux à sa charge, l’administration municipale de Reims, bien mieux inspirée que celle de Cluny (v. t. I , p.33o), était parvenue , par d’énergiques protestations et par la démonstration du mérite d’art de son église Saint-Nicaise, à la soustraire au choc dont la menaçaient les violentes mesures de nos régénérateurs politiques et réformateurs religieux. Classé parmi les domaines de la déesse Raison , honoré du patronage semi-burlesque de Y Être suprême, ce chef-d’œuvre de combi ? naisons et de flexibilité architecturale avec son pilier tremblant , ses tours à mouvemens oscillatoires, bravait l'effort de la tempête , lorsque l’infâme Cupidité s’abattant sur la proie que lui léguait l’ouragan révolutionnaire, vint s’acharner au morcellement de ses épaves, spéculant sur les riches débris dédaignés par nos Aristidcs de 93 ; car cette justice, du moins, doit être rendue aux fous et aux bourreaux de celte époque , qu’à part les vils calculs de quelques brise-scellés de bas étage, l’avidité personnelle ne fut pas le mobile de leur fanatisme de subversion. C’est du règne dissolu des eunuques du Luxembourg que date l’exploitation comme carrière de nos plus majestueux édifices , leur retour à l’état de matières premières, sans égard à la valeur d’art et de main-d’œuvre, et les fatales combinaisons de la plus-value des détails sur la masse ; c’est grâce à la capacité financière des complices ou copartageans de ces histrions politiques et à la sûreté de leur coup d’œil pour trouver dans un grand tout des quotiens de pierres cubes, de fer, de plomb, etc. , que d’immenses bénéfices, sources d’un grand nombre de nos grandes fortunes actuelles , surgirent d’une atroce combinaison organisée sur tous les points de la France, avec l’assistance patente ou secrète des corps administratifs eux-mêmes : aussi cette triste époque, où disparut dans le gouffre ouvert par les successeurs de Law notre fortune publique dont le léger déficit, prétexte de nos troubles, s’était accru de tant de ressources consommées en pure perte, vit-elle se constituer sur de nouvelles bases ces fortunes privées dont l’origine dut exclure , pour
L ART CHRETIEN
encore 1 dans le cojfre sépulcral de son fondateur, aujourd'hui placé
longtemps du moins, la participation de l’art à l’emploi du produit des démolitions de nos palais, châteaux, églises ou monastères.
M. L. Paris, en nous prouvant par des actes authentiques toute la sollicitude de la municipalité de Reims, que l’on voit dans son écrit, comme ces mères tremblantes à l’aspect du danger :
. Pressere ad jjeclora natos ;
et se refuser au sacrifice d’aucun desesenfans, s’étonne, lui jeune encore, dusticcès de l’odieuse trame par laquelle V abominable Santerre parvint à se faire adjuger ce beau vaisseau quatre ans après l’époque dite de la terreur ; mais ce succès lui fut commun avec d’innombrables émules que nous avons vus, nous, consommer la même œuvre de destruction sur tous les points de la France , républicains farouches d’abord , assouplis ensuite quelque peu par des succès de changeur au péron, d’agent des privations de toutes sortes imposées à nos armées, quarum pars fui...; et placés aujourd’hui, eux oulesleurs, d’autant plus haut à Y échelle sociale (à défaut d’une autre) , que fut plus abondante la moisson des décombres qui servirent de piédestal à leur gloire maintenant si pure. Le tort en est surtout aux administrations départementales qui , dans la Marne comme partout ailleurs , étrangères au patriotisme de localité , accessibles aux influences les plus coupables ou les plus mesquines puisées dans des rivalités de cité à cité, ont laissé se démanteler toute notre vieille France, au profit de quelques-uns, au préjudice de tous, au lieu d’affecter les constructions monumentales hors d’usage par la dispersion de leurs hôtes, à des services publics, ou d’en assurer à la fois le revenu et la préservation par des emphytéoses , comme avait fait l’ordre deCluny pour son manoir de Paris qui, sorti à la même époque et à vil prix du domaine public, également par le fait de l’administration départementale, n’a du qu’à son excentricité et peut-être à l’indestructibilité de son ossature romaine, de continuer, du moins jusqu’à nos jours, à offrir, à peu près seul dans notre capitale, un curieux spécimen des résidences de nos pères.
Substitué à Reims aux droits de l’ordre de Cluny dont dépendait autrefois cette église, le citoyen Santerre, en digne continuateur du trop célèbre bâtard de Lorraine, abbé de Saint- Nicaise, dont nous avons rappelé la légende (t. I, p. 287), sut bien, malgré tous les obstacles, et de concert avec un citoyen de Fiennc, son saint Barthélemy (ibid.), faire triompher la devise que nous avons citée comme étant celle de ses pareils, membres de la confrérie infernale baptisée sous le nom de Bande noire :
Sou Lien premièrement ,
Et puis le mal d’autrui.
Malgré l’inhibition contenue en son traité : de démolir la ci-devant église avant la décision à intervenir sur la décision du Ministre de V Intérieur , le grand citoyen, placé sans doute par ses services au-dessus de l’action gouvernementale elle-même, s’empressa, comme le constatent des procès-verbaux d’inutile opposition , de dégarnir les cindres de l’église de leurs soutènemens, d’arracher les plombs de la couverture, le pavage, etc.; » en un mot, d’opérer de gaîté de cœur, comme on le fit longtemps, comme on lofait encore sur bien des points de la France, la substitution du culte des intérêts matériels à celui trop chimérique des traditions historiques et des perfections de l’art.
7 i Un second souvenir de date plus récente consiste, comme nous le dirons au chap. iv,
l’art CHRÉTIEN»
dans la grande nef de la basilique métropolitaine de la même ville ; c’était le refuge naturel d’un monument qui consacre la première et Tune des plus grandes illustrations rémoises; maiscebeau sarcophage de marbre, authentifié comme alfection par sa provenance directe, fut toujours et restera longtemps encore matière à dissertations, car à l’anomalie qu’offre un sujet de chasse au lion sur la tombe d’un général gaulois christianissimus , et honoré comme tel dans la basilique élevée par sa piété , se joint la question de l’époque à laquelle doit remonter comme art l’exécution de ses belles sculptures. Dispensé par ce que nous avons dit des compositions non moins profanes qui revêtent les sarcophages de sainte Hélène et de sainte Constance, d’argumenter ici sur l’absence de tout symbole chrétien, venons d’abord à la scène graphique qui sans doute ne semble pas en rapport avec les habitudes qu’on peut supposer à un général gaulois du IVe siècle, puisqu’ainsi que le remarque Dom Ghrysostôme ( orat . 21), au sujet de la même victoire remportée par Adrien sur un lion, dès le temps de cet empereur , ces animaux ri? existaient plus dans » les forêts de lcd Gaule, « qu’ils n’habitèrent probablement jamais, du moins depuis les époques auxquelles il est donné de remonter; mais comme à cet égard Dom Marlot ( Hist . de Reims), Bergier ( Grands Chemins de V empire) , et Tristan , dans ses Commentaires historiques (p. 4o5 et suiv., édit, de i635), nous viennent utilement en aide, en établissant sur refait de chasse retracé sur d’autres monumens analogues *, et à propos de ce même sarcophage, une argumentation suffisante à notre avis , nous nous bornerons à la reproduire dans une note % comme réponse à ceux qui s’étonnent de voir l’omemen-
dans la pierre tumulaire d’IIues deLibergier, décrite par l’abbé Pluche, et qui fut miraculeusement sauvée dans ce chaos de destruction.
» Le sarcophage de Déols (Indre), dont nous allons parler, offre le même sujet de chasse au lion. Quant aux scènes ordinaires du même exercice, elles surabondent, comme nous l'avons dit, sur ces sortes de monumens. Bergier (Grands Chemins de l’empire, p. 270) en cite une à cinq personnages existant sur un sarcophage en marbre blanc comme albâtre, qu’on trouva de son temps dans le chœur de l’église de l’abbaye Sainte-Geneviève à Paris : ce qui confirmerait, selon nous, l’attribution originelle du coffre de Jovin, par ce témoignage que plus tard encore la basilique de Clovis admit des tombes nécessairement chrétiennes, couvertes d’attributs analogues à ceux du sarcophage de Reims.
2 Dom Marlot, grand prieur deSaint-Nicaise, en écrivant son ouvrage intitulé : Metropolis Bemensis Hisloria, a Flodoardo primum auetius digesta , etc., a naturellement suivi,