‹ Les arts au Moyen AgeChapitre 17 sur 49 · UO’Î · texte numérisé non relu

UO’Î

Système pour système, nous préférons le nôtre qui nous montre l’art renouvelé par Constantin , assez prospère sous ses successeurs pour consacrer à l’un de leurs généraux les plus illustres un monument funèbre digne de lui, sans déplacer un préoccupant , violation de sépulture qu’aucun de ces princes ne se fût permise, tant les lois étaient sévères sur ce point, et sans mettre à contribution le génie grec, très peu porté , meme à ces époques, à des relations internationales avec nous autres barbares. Appuyons d’ailleurs nos longues déductions sur cette matière , d’une dernière démonstration puisée dans la découverte assez récente d’un monument de haut style dont nous nous sommes déjà occupé.

Nous avons parlé (t. I", p . i3o)des beaux fragmens trouvés à Paris en 1829, lors des fouilles pratiquées à l’extrémité de la rue Saint-Landri, pour asseoir la culée du pont dit d’Arcole, en citant les considérations qui nous montrent dans ces sculptures employées comme à Sens r, à titre de simples matériaux , dans une muraille

comme sur la statue de.saint Hyppolite , qu’on fait remonter au moins à la première moitié du IIIe siècle tous les travaux d’art, et principalement de l’art chrétien de quelque mérite , opinion trop absolue sans doute , mais fondée à quelques égards ; car Winckelînan reconnaît (§ 10) : « que sous le règne de ce prince, on vit fleurir de nouveau les h arts, dont la véritable époque de décadence totale doit être fixée avant Constantin, » au temps des grands troubles excités par les trente tyrans qui s’élevèrent tout à tour, >* sous Galien, c’est-à-dire vers le milieu du IIIe siècle » ; seulement, nous demandons comment, après cette décadence totale opérée avant Constantin, ont pu se produire ces beaux travaux dont le même historien de l’art fait l’éloge , comme appartenant au règne de Théodose, si ce n’est grâce à une nouvelle impulsion donnée, selon nous, par Constantin lui-même, première renaissance dont les fruits sont sensibles, au moins, jusque sous Justinien.

> Nous ne devons laisser passer aucune occasion, même incidente, sans rappeler à l'intérêt public les curieuses murailles d’enceinte de la ville de Sens, où dorment, depuis tant de siècles, ainsi que nous l’avons indiqué il y a six ans dans nos Notices (pag. *200 et suiv.), des trésors d’art, comme les gryphons, vases, etc., provenant évidemment de la frise d’un temple que le hasard nous a permis de voir surgir d’un trouée pratiquée pour la communication des habitations inlra muros avec la promenade du rempart. Puisqu’après les innombrables assises de larges pierres de taille , avec traces de crampons et fragmens d’inscriptions qui ceignent toute la ville et forment le lambris du mur romain de petit appareil, il y a lieu de penser que la construction de l’ensemble remonte à l’époque de l'exécution des édits de Théodosc et de ses successeurs pour la destruction des temples, époque presque concordante avec celle où les invasions des Barbares décidèrent, pour des villes comme Sens, Paris, etc., etc., la construction de murailles défensives , composées en partie de débris de monumens sacrifiés au triomphe du christianisme, ou, comme

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défensive de Lutèce, qui n’existait pas sous Julien, les débris d’un monument triomphal érigé par Maxime à l’occasion de la défaite de Gratien sous Paris, et détruit par Valentinien II, après la juste punition de l’assassin de son père. Ce que nous ajoutions : que l’étude de ces sculptures, que nous n’avions fait qu’entrevoir , lors de leur découverte , pourrait peut-être éclairer l’origine de l’arc de Reims, dont nous ne pensions pas alors avoir à nous occuper , trouvant ici son application, du moins quant à la question de l’état de l’art à cette époque , il devenait d’obligation pour nous d’aller, par une nouvelle visite, confirmer ou détruire notre première impression ; c’est ce que nous avons fait 1 sans avoir rien à changer à l’opinion émise. Quoique corrodées et dépourvues, comme fragmens souvent sans continuité, de ce qui constitue le charme principal d’une œuvre d’art, ces sculptures, surtout dans le travail de la frise et des statues enchaînées, ne nous paraissent pas d’un style inférieur à certaines parties de l’arc de Reims, et si l’on tient compte du degré supérieur de talent qu’exige l’exécution d’un grand travail monumental , on conviendra sans doute avec nous que le ciseau dont les productions en pierre friable sont encore si remarquables , réduites à l’état où les a mis leur enfouissement durant quinze siècles , et leurs mutilations, pouvait sans contredit produire, en proportion exiguë et dans

l’arc de Maxime, à des réactions politiques , on doit pouvoir compter sur de nouvelles découvertes. 11 importerait d’autant plus aujourd’hui de veiller à ce qu’aucune de ces sculptures, journellement extraites de cette mine monumentale, ne disparût, comme ont l’ait presque toutes leurs aînées, par un remploi dans d’autres travaux après nouvelle retaille ; qu’entin, un sanctuaire contemporain va s’ouvrir pour recueillir ces précieux fragmens, que les bateaux de l’Yonne pourraient conduire sans encombre à notre palais des Thermes. Ainsi, grâce au conseil municipal de Paris et au zèle soutenu de son rapporteur, M. Boullay de la Meurthe, se réalisera l’espoir que nous avions conçu.

i Ces fragmens, remarquables à tant de titres et dont la place doit être encore plus spécialement réservée au Musée des Thermes, dépôt naturel de tout ce qui concerne l’histoire de la cité dans ses premiers âges, sont encore malheureusement placés de telle sorte dans le vestibule obscur d’un atelier de menuiserie (rue de la Yieille-Monnaie, n° 4 ), qu’il a fallu que nos souvenirs nous aidassent à retrouver ces formes cachées en partie par la superposition de ces masses ou masquées par des flocons de poussière. Dans quelle ville du monde une découverte aussi curieuse pour l’histoire locale comme pour celle de l'art , resterait-elle dix ans ainsi reléguée, à la merci des mutilations et livrée au caprice d amateurs étrangers, qui pourront mettre l’enchère à ces débris, ne fût-ce que pour nous jouer pièce ?

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une matière plus convenable (le marbre), un sarcophage comme celui de Jovin.

Ce qui prouve encore pour nous cette sorte de prospérité méconnue des arts à cette époque, c’est la résistance qu’ils opposèrent aux épreuves qu’ils eurent à subir. L’élève d’Ausone qui les protégeait, leur porta les premiers coups *. En cédant moins à ses goûts qu’aux suggestions du grand saint Ambroise qu’il regardait comme son père 2 , Gratien , par l’itérative proscription de la statue de la Victoire , par la confiscation , au profit de l’épargne , des revenus destinés à entretenir les sacrifices, par la suppression des privilèges des vestales 3, et par le refus de la robe pontificale, irrita le sénat et le peuple de Rome et rompit l’accord, tacite du moins, grâce auquel la culture des arts, sous la double influence chrétienne et païenne , pouvait prospérer encore -, et sa fin , déplorable à tous égards, triste salaire d’une si noble conduite , précipita leur nouvelle décadence , en Gaule surtout -, car, à peine Maxime, triomphateur par défection, souverain par l’assassinat, eut-il le temps de se glorifier de ses titres par le monument dont nous possédons les restes, que l’orage suscité par son usurpation éclata de telle sorte , qu’on peut dater de ce moment le délaissement , chez nous , des pratiques d’art , bientôt inconciliables d’ailleurs avec les destructions iconoclastes de saint Martin et de ses moines , et plus tard avec les fureurs exterminatrices de nos terribles hôtes.

Observons toutefois que, bien que dans notre pensée même il n’y ait pas lieu de comparer cette nouvelle décadence , après une sorte de splendeur méconnue , à celle où l’art tomba tout à coup de toute sa hauteur sous le règne des Antonins, selon la comparaison

> Le jeune prince qui, selon l’expression d’Ausone (Ép. i, p. 5G), dès qu’il quittait les armes pour combattre les Gotlis, les Huns, les Sarmates, prenait la plume pour faire des vers, que nous avons montré fidèle au culte des arts et que la passion du noble exercice de la chasse conduisit à sa perte , ne portait certes pas , en lui , le caractère d un réformateur religieux.

a On peut voir par le livre de saint Ambroise ( defide ) jusqu’où allaient le respect , la piété, l’humilité même, selon les expressions de Tillemont (t. V, p. 158), que Gratien portait à saint Ambroise, son directeur de conscience.

3 En 381. — Voir d’ailleurs le Code the'odosien 10, t. XVI, I. xx, p. 290, et saint Ambroise, Ep, xi, p, 193 et Ep. xii, p. 200.

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qu’en fait Winckelman (1. vi , c. vu , § 535) : « à la lumière d une lampe, laquelle, à l’instant de s’éteindre faute d’alimens , jette une clarté vive et disparaît soudain » , ici aussi, les artistes qui s’étaient formés sous la nouvelle influence , vivant encore , quelques travaux purent se poursuivre, même en Gaule 1 , mais surtout en Italie 2 et en Orient 3 : toutefois la conflagration qu’entraîna l’usurpation de Maxime , les dispositions hostiles prises et maintenues cinq années par Théodose à la nouvelle de l’assassinat de son bienfaiteur et la lutte sanglante où le vainqueur des Goths, vengeur de Gratien, put enfin immoler le bourreau aux mânes de sa victime 5 , ne purent qu’ajouter aux causes de décadence déjà tirées de l’irritation causée par les manifestations chrétiennes de Gratien, sur lesquelles en-

1 Parmi les nombreux sarcophages chrétiens d'Arles, de Marseille, etc., plusieurs appartenaient évidemment au Ve et même au VIe siècle, et nous verrons d’ailleurs par les grands travaux de Toulouse, de Narbonne, de Lyon, de Clermont, etc., que la tradition des œuvres d’art reprit en France tout son éclat, sous l’influence chrétienne, après l’éclypse temporaire due à l’interposition de nuées de Barbares.

2 Nous avons dit que dans l’opinion de M. Eméric-David , ce savant dont la perte récente rend plus litre encore l’expression de notre confiance dans son haut savoir, les travaux des Catacombes, les peintures surtout, ne dateraient même que des premiers temps du Ve siècle, les plus anciennes et les meilleurs de ces peintures, dit-il, celles du cimetière de Sainte- Priscille, où l’on voit la Vierge tenantl’Enfant-Jésus sur ses genoux, n’ayant pu être exécutées qu’ après le concile d’Ephèse de 431 ( Discours sur la peinture, p. 96) , ce qui appuierait encore l’opinion de la marche itérative de l’art avant sa nouvelle chute , et prouverait une continuité de travaux applicables également à la sculpture, ainsi que le remarque cet écrivain (p. 92) à propos du sarcophage d’Olybrius, fils de Probus, mort en 395, et qui, ayant survécu à son père, ne dut occuper son mausolée qu’au Ve siècle. Si nous différons d’avis, quant à ce point de départ , nous aimons du moins , comme nous le prouverons encore ailleurs, à nous rencontrer en route et à cheminer de concert avec ce digne historien de nos arts nationaux.

3 Ce que nous dirons plus loin des travaux de Théodose expliquera la direction des arts vers l’Orient à partir de la fin du IVe siècle.

4 La culture des arts perce même à travers ces combinaisons de la politique, car on lit

dans Zosime (1. iv, p. 761) que lorsque Théodose se résolut à reconnaître Maxime sous la condition que Valentinien II régnerait sur l’Italie, l’Illyrie occidentale et l’Afrique, un envoyé de l’empereur d’Orient, Cynegius, fut chargé d’exposer à Alexandrie les images de l’usurpateur des Gaules. *

5 Après une double défaite de ses troupes à Seisseg en Pannonie et à Pettau , Maxime , victime à son tour de la défection, expira à Aquilée de la même mort et le même jour, à cinq années de distance de l’assassinat de Gratien, décapité à Lyon , le 25 juillet 333 (voir Tillemont, 1. V, p. 295 et 724).

l’art chrétien*

chérit encore Théodose, devenu pour ainsi-dire le chef de tout l’empire par la faiblesse et l’indécision de Valentinien II1.

Ce n’est en effet qu’à Théodose qu’il appartint réellement d’assurer, par l’indépendance de sa position et par la force de son caractère, le triomphe d’une religion qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait su faire prévaloir , tout en la professant ; encore ce prince légua-t-il à ses fils des germes tenaces à extirper.

Du moment où ce général, appelé par la noble confiance de Gratien à porter un sceptre qu’il avait d’abord refusé franchement ( Pacatus , p. a53, a54), quoique prédestiné , dit-on 2 , à la mission qu’il sut si bien remplir, eut puisé dans les eaux du baptême 3 l’énergique vo-

1 Théodose, dit Orose (1. vu, c. xxxv, p. 120), était, depuis la mortde Gratien, le véritable empereur d’Occident. Valentinien II, dans son inexpérience (et sans doute aussi par les conseils de saint Ambroise qui redoutait l’intluence arienne de Justine), ne faisait rien sans consulter V empereur d’Orient.

2 Selon Victor-le- Jeune , cité par Tillemont (t. V, p. 191), «la mère et le père de ce prince » auraient reçu en songe l’ordre de lui donner le nom de Théodose , pour marquer que » Dieu leur accordait ce fils par une faveur particulière , selon la signification grecque de » ce nom » ; mais l’historien des empereurs remarque avec raison que son père (quoique Espagnol) portait le même nom de Théodose , sous lequel il est , en effet , connu dans l’histoire , par ses victoires sous Valentinien 1er f et par le sort que lui firent subir les machinations du préfet Maximin en 376. Cette injustice, dont Gratien abusé s’était rendu complice , valut au fils l’éclatante réparation que les instances de l’empereur le décidèrent à accepter.

3 Une maladie que fit Théodose à Thessalonique , en 380, fut pour ce prince l’occasion de recourir au baptême , qu’on ne recherchait , en général , dans les premiers siècles, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer , que comme moyen d’effacer toutes les fautes d’une vie prête à s’éteindre , au lieu de s’en prémunir comme d’un cordial propre à-la-fois à laver les souillures originelles et à soutenir les forces et le courage du pèlerin. A propos de l'oubli, de la part des parens de Théodose, de cette sanction d’un contrat que le ciel aurait formé dès l’enfance de ce prince, ce qui déposerait encore contre le système de prédestination, Tillemont remarque que, malgré ce retard, Théodose fut le premier empereur chrétien d’Orient qui régna pourvu de la consécration baptismale. « Cons- » tantin et Constance, dit-il (p. 197), ne reçurent le baptême que dans les derniers » jours de leur vie ; Julien renonça au sien , Jovien n’eut presque pas le temps de paraître » ni chrétien , ni empereur ; Valentinien se retira aussitôt en Occident , et Valens ne fut » baptisé que pour entrer dans la communion et les intérêts des hérétiques. » On voit aussi que Valentinien II , quoique né d'un prince chrétien et ayant régné comme tel , mourut sans être baptisé, ce qui n’empêche pas saint Ambroise, dans son oraison funèbre ( Sermo de diversis , l. n, p. 113) de lui promettre la vie éternelle comme ayant de~ mandé et s’étant disposé à recevoir ce sacrement du salut . Théodose (Amb. , épit. 57 ,

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lonté de faire dominer dans l’empire le christianisme orthodoxe , ses vues se portèrent à la fois sur la compression des sectes dissidentes 1 et sur la destruction de l’idolâtrie 2 -, mais l’exemple de Constantin ne fut pas perdu pour lui , et tout en maintenant , d’une main bien plus ferme, l’exécution de ses édits contre les pratiques païennes, et tout en offrant, dit-on, aux peuples le spectacle de l’impuissance de ces dieux de marbre ou de bronze qui se laissaient traîner ignominieusement à la suite du char triomphal d’un prince chrétien3, il prit soin de choisir parmi ces idoles les chefs-d’œuvre des arts pour en orner

p. 321) avait mis cette condition à la translation à Constantinople de ses restes , que saint Ambroise lit ensevelir à Milan, près de ceux de Gratien , dans un tombeau de porphyre qu’il tenait tout prêt , dit-il. Celui qui reçut Théodose était aussi de cette matière (Du Cange, de C., 1. iv, p. 109).

1 Par une loi du 28 février 380 (C. de Th., IG, t. Ier, 1. n, p. 4, 5), Théodosc déclara criminels et sacrilèges, et comme tels passibles des peines de la justice de Dieu et de l’autorité impériale , tous ceux de ses sujets qui , par mépris ou même par ignorance , violeraient la foi orthodoxe , dite alors de Nicée.

2 On voit que, dès 384 , cet empereur s’occupa de moyens sérieux de détruire à jamais l’idolâtrie dans ses états , car, si l’on en croit Zosime (1. iv , p. 76) , en même temps qu’il chargea Cynegius du soin de proclamer Maxime à Alexandrie, en faisant exposer ses images , il donna à ce préfet d’Orient, intendant des largesses , la mission de préparer en Egypte les violences contre l’idolâtrie qui, selon Tillemont (p. 733), n’éclatèrent qu’en 387 , ou peut-être même en 391.

Le discours pour les temples que , selon le même écrivain , Libanius aurait composé dès 384, ne pouvait donc relater les grandes dévastations dont nous allons signaler les principaux faits ; mais il prouve, du moins par le tableau que fait l’orateur des excès auxquels se portaient déjà les chrétiens soutenus par quelques officiers du prince, et des fatales conséquences de ces mesures , que le signal de l’anéantissement du paganisme par la destruction de tout ce qui pouvait lui servir de refuge ou alimenter son espoir, était déjà parti du trône.

3 Cette fanfaronnade, mentionnée par Prudence (in Symmach., 1. i^r, p. 545) et par Zosime (1. iv , p. 283) , nous a toujours semblé peu digne du caractère du grand Théodose, tel du moins que l’histoire nous le peint; et quoique Gibbon ne fasse pas difficulté d’admettre aussi (t. VII, p. 16) , « que ce prince traîna publiquement les dieux de Van- « tiquité attachés aux roues de son char » , nous trouverions dans le silence sur ce fait notable , de Symmaque , de saint Ambroise et même de Pacatus dans le panégyrique qu’il prononça à l’occasion de l’entrée triomphale du 13 juin 389, à laquelle seule pourrait se rapporter cette démonstration , motifs suffisons d’en douter. Remarquons d’ailleurs que* Prudence , pour qui cette scène faisait image , n’est venu à Rome que longtemps après ce triomphe , et pouvait , en le décrivant ainsi, user de son privilège de poète , et que Zosime, écrivain postérieur encore , a pu prendre au sérieux le récit de Prudence, comme moyen de discréditer, aux yeux des païens pour lesquels il écrivait, le plus grand ennemi de

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sa capitale, qu’il dota en même temps de notables embellissemens dus aux artistes vivons qu’il encourageait de son mieux 1 .

l’idolâtrie. Les plus sages historiens reconnaissaient au contraire que, lorsque Théodose vint à Rome, après avoir puni Eugène , il ne fit pas même fermer les temples dont il se borna à confisquer les revenus. Quelle sorte de statues aurait pu, dans tous cas , figurer dans cette scène? Pour que l’effet répondît à l’attente, il eût fallu que la flétrissure portât sur des divinités de quelque importance ; mais alors leur seule pesanteur , eu égard à la matière , le marbre ou le bronze , eût formé obstacle au triomphe lui-même. Peut-on admettre aussi que ce prince , au lieu d’user comme ses prédécesseurs des ménagemens qu’exigeait l’état religieux de la ville qui lui décernait un triomphe , y ait procédé tout autrement que dans sa capitale d’Orient , ainsi qu’en témoigne Winckelman , en disant (1. vi, chap. vin, § 24) : « que tous les ouvrages sauvés de la destruction en Grèce, etc.,

» furent transportés , par ordre de Théodose , à Constantinople pour embellir cette M capitale. » *

i Le complément de la citation ci-dessus prouvera les soins continus qu’apporta Théodose à l’ornement de Constantinople , où l’on voit, par les dates de ses lois , qu’il résida presque constamment. Winckelman ajoute qu’indépendamment des débris du ravage de la Grèce par Alaric et de ce qui avait échappé a la cupidité des Romains, V Italie même fut dépouillée par Théodose au profit de sa capitale d’une infinité de monumens; et ce qui prouve que ce prince n’était pas homme à traîner des chefs-d’œuvre dans la fange , c’est ce que ditCedrenus (compend. hist., p. 322) des statues célèbres dont il orna cette ville, et parmi lesquelles cet écrivain cite le Jupiter-Olyinpien de Phidias, que Constantin avait laissé dans son temple, où les artistes, comme nous l'avons dit, allaient encore l’étudier sous Julien, figure d’or et d’ivoire, et qui, bien qu’assise, portait avec sa base cinquante-six pieds et demi de hauteur ; la Vénus de Gnide de Praxitèle, la figure de l’Occasion, la Junon de Samos de Lysippe, etc., détails auxquels Carlo Fea ajoute que de tous les empereurs Grecs, Théodose-le-Grand est celui qui montra le plus de considération pour les arts du dessin. Themistius raconte ( Orat . xvm, p. 223) que le grand nombre d’édifices, et les ouvrages de l’art dont il les embellit, avaient attiré à Constantinople toutes sortes d’artistes. Or, le langage de Themistius , préfet de cette ville, ne doit pas être entaché ici de panégyrisme. Nous trouvons d’ailleurs dans la Chronique d’Alexandrie et dans les écrits des nouveaux Grecs, Codin , Cedrenus, comme dans les résumés de DuCange, des témoignages épars dont la réunion forme un faisceau de preuves. Ainsi Du Cange constate , par une inscription (de C., 1. i, p. 52), qu’après la mort de Maxime , Théodose fit couvrir d’or la porte de Constantinople consacrée aux entrées solennelles , porte ornée de plusieurs statues , dont celle de ce prince.

La Chronique d’Alexandrie (p. 708) fixe à l’année 393 la dédicace d’une nouvelle place, sous le nom do Théodose, sur laquelle on dressa , le 1er août de l’année suivante, une colonne torse surmontée de la statue de ce prince. La colonne, sur laquelle étaient sculptées les victoires du prince sur les Goths, était creuse, et l'on montait par un degré intérieur jusqu’à la statue qui était d’argent, selon Du Cange (p. 7G et 77), et qui fut renversée par un tremblement de terre du temps de Zenon. Quant à la colonne, elle subsistait encore au XIIIe siècle.

Sur ce qu’observe Winckelmann : « qu’il est vraisemblable que tous ces ouvrages de l’art

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Son règne offre en efFet des témoignages plus nombreux peut-être encore que ceux de ses prédécesseurs immédiats de la culture delà statuaire surtout , en Orient r. Qu’on en juge seulement parce qui

3) furent détruits à la prise de Constantinople, sous Baudouin , au commencement de ce » même siècle, époque où l’on fondit les statues en bronze pour en frapper de la monnaie, » Fea prend soin de disculper les soldats de la Croix, au moins de la destruction gratuite des statues de marbre, en objectant que le récit du moine Cedrenus, qui écrivait vers le Ye siècle, se divise en deux parties , l’une constatant l’existence des statues de Constantin et de sa mère et des deux statues équestres de Trajan et d’Adrien ( qui devaient appartenir à la décoration de la ville et ont bien pu subir la métamorphose monétaire si commune même de nos jours), et l’autre concernant les antiques pour lesquels l’écrivain emploie V imparfait, comme pour indiquer la place quelles occupaient, et où les incendies du Ye siècle ont dû les atteindre. Nous disons les incendies, parce que Fea, après avoir parlé, dans sa note 2 du § 17 (p. 500), de l’incendie du Palais qui eut lieu au temps d’Arcadius, d’Honorius et de saint Jean-Chrysostôme, en 404, et détruisit toutes les statues placées par Constantin dans le palais du Sénat, distingue ici celles que Théodose avaient rassemblées dans le palais Lausiacus, qui brûla l’an 475, sous l’empire de Basilisque. Fea remarque d’ailleurs que Zonare (Annal. , I. xiv, p. 52 et 519) s’accorde sur celte destruction avec Cedrenus.

Théodose, à l’imitation de Constantin, étendit ses soins aux édifices chrétiens. On voit , par Codin (Or. ■€., p. 61), par Du Cange (de C., 1. îv, p. 114), qu’il construisit, à Constantinople seulement, l'église des saints Manuel, Sebel et Ismaèl , martyrisés, dit-on, sous Julien, celle de Saint-Marc et celle des Saints-Notaires.

* On en rencontre bien aussi des preuves en Occident et surtout à Rome , où, entre autres exemples , on voit le sénat élever une statue à la mémoire du père de l’empereur, le comte Théodose, pour s’acquitter, dit-on, envers le fils, de l’envoi de chevaux et d’éléphans destinés aux spectacles etaux divertissemens du peuple (Symmacli., Ep. xxii, p. 420 et 403), procédé d’une délicatesse excessive. On remarque aussi l’échange réciproque qui eut lieu au même temps entre les vestales qui , bien que dépouillées par Gralien de leurs privilèges, mais non sans doute des ressources qu’ils leur procuraient, érigèrent la première statue qui fut élevée au célèbre Prétextât, et la veuve de ce grand homme qui , pour en témoigner sa reconnaissance, en érigea une, à son tour, à la doyenne de ces vestales. «Cœliæconcordiæ,

3> virgini vestali maximæ . tum quod hæcprior ejus viro . statuam collocarat » (Gru-

ter, p. 310, n° 1; Baronius, 382, 550-51).

Beaucoup d'autres statues ad vivum furent , on outre , élevées , enlevées , puis rétablies toujours aux acclamations du peuple ( Symmacli. , 1. i, épit. xl , p. 31) et érigées de nouveau (Gruter, p. 486, 3 et p. 1102) après la mort de ce célèbre païen de qui il ne dépendit pas d’en obtenir également des chrétiens , disposé qu’il était , dit saint Jérôme (Ép. lxi, cliap. ni , p. 165) , à se convertir à la foi, pourvu qu’on le fit pape. Cette raillerie , ainsi authentifiée et qui témoigne du bon accord existant entre le pape Damase et le préfet de Rome , en même temps qu’elle prouve que les fonctions longtemps si pénibles de l’épiscopat étaient devenues enviables , nous semble appuyer ce que nous avons dit de la tiédeur des chefs du paganisme pour le culte même qu’ils desservaient , car Prétextât était augure , pontife de Vesta et du Soleil, et chef, dit Tillemont (t. V, p. 241),

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fut détruit et rétabli à Antioche, lors de la révolte de 887, suscitée par la levée d’un impôt. Libanius, présent à ces scènes, et à qui Tillemont a emprunté ce récit que nous reproduisons à notre tour, nous dit (Orat. 1. 1, xxn, p. 76, 526, 527) : « que les séditieux déchargèrent )> leur fureur sur divers tableaux des empereurs qu’ils brisèrent à » coups de pierre , et que mettant des cordes aux statues de Théo - » dose , (T A rcadius , <T Ho norias, de l’ impératrice Flaccile et du comie » Théodose , sans épargner ni les vivans ni les morts, ils les jetèrent » par terre, les brisèrent, et les traînèrent dans la ville. » Rajoute d’ailleurs {Or. xv, p. 4°8) • qu’on fit ces injures à un grand nombre » de statues 2 ».

A l’exécution nécessairement récente de ces monumens si nombreux pour une seule ville, vint par le fait de la révolte se joindre leurreproduction -, une des conditions du pardon de Théodose, après la terrible perplexité sous le poids de laquelle il laissa longtemps leshabitans coupables ou non de la ville séditieuse, ayant été l’entier et immédiat rétablissement de ces statues dont on pourrait croire que la restitution aurait précédé le pardon même, d’après le beau discours que Théodoret ( 1. Y, c. x , p. 781, 782, 836 et 887), et saint Chry-

de toute la piété des païens , pouvoir correspondant à celui de l’évêque de Rome , ce qui le plaçait en position de permuter : elle expliquerait aussi l’attitude respective des deux religions opposées, mais non hostiles, et la tolérance réciproque qui dut présider à la décoration des Catacombes sous une influence mixte ; car ce mot seul, dont doute, je ne sais pourquoi, M. Beugnot, prouve de quels sentimens de tolérance devait être animé , pour ces démonstrations du christianisme , un personnage illustre, qui , après avoir été proconsul d’Acaie , sous Julien , en 362 , préfet de Rome sous Valentinien Ie> , en 367 et 368 , deux fois préfet d’Italie etd’Illyrie (Gruter, p. 1102 , 2) , honoré sept fois par le sénat de missions pour l’empereur , était désigné pour le consulat quand la mort l’atteignit.

Prétextât était d’ailleurs un magistrat très distingué à tous égards, comme le prouvent les lettres de Symmaque (1. 1, ép. 38 , 49, etc.) et ce que raconte saint Jérôme lui-même (ép. 24 , p. 156 , 61 , chap. m, p. 165) du deuil public dont il fut témoin, lorsqu’une mort imprévue enleva ce sacrilegus homo à l’amour du peuple qui , chose étrange , quitta les divertissemens du théâtre pour se livrer à une douleur réelle.

■ Ce grand nombre de statues , et surtout cette collection de statues modernes dans une ville importante , il est vrai , puisque Valons l'avait habitée et que Théodose s’y était fait bâtir un palais , emporte l’idée d’une décoration analogue pour toutes les autres villes de même ordre assez nombreuses alors en Orient, ce qui multiplierait à l’infini les productions de la statuaire de cette époque.

Libanius dit d’ailleurs dans l’éloge d' Hellebique , l’un des négociateurs du pardon d’Antioche , que le peuple de cette ville lui dressa beaucoup de statues ( Lib . , ép. 23 , p. 5336).

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sostomc (p. 1 94) prêtent à saint Macedonc, car on sait que ce solitaire, couvert de haillons , mais fier de sa mission céleste, ne craignit pas d’arrêter en chemin Heliebique et Cesaire, les commissaires chargés des vengeances de Théodose, pour leur dire : «Mandez à l’empereur » que pour être roi , il ne cesse pas d’être homme -, qu’il considère » autant sa nature que son rang.... que s’il est jaloux de ses images,

» qui n’étaient que des figures inanimées de son corps , qu’il prenne » garde à ne pas irriter Dieu en outrageant par des actions cruelles » et barbares ceux qui sont les images vivantes et animées de sa na- « ture divine : et est-il juste d’immoler des hommes pour venger de )> l’airain et de la bronze ? Après tout , il nous a clé bien aisé de rc- » tablir scs statues , et on lui en fera bien d'autres s'il veut •, mais il lui » sera impossible , tout empereur qu’il est , de rétablir seulement un » cheveu de ceux qu’il aura fait mourir. »

Cette éloquente remontrance frappa les commissaires et l’empereur, à qui ils la rendirent , et contribua sans doute à désarmer ses foudres prêtes à éclater sur la malheureuse Antioche , qui recueillit du moins de nobles fruits de cette grande leçon, puisque, selon saint Chrysostome ( Homélie iv^ p. 5 7), la terreur imprimée par cette faute et par scs conséquences probables fut telle, « que les personnes dèré - » glées devinrent sages , les insolcns modestes et doux , les tièdes fer- » vens, et ceux qui passaient les journées entières dans les théâtres , » les vinrent passer dans l'église, dont ils n approchaient pas aupara- » vaut ( Tillcmont , t. V, p. 267 ). » Loin de notre pensée toute provocation au désordre, mais un tel résultat pourrait peut-être faire désirer une semblable épreuve , dût-il nous en coûter quelques statues.

A ces démonstrations de l'état prospère des arts sons Théodose 1 ,

1 II nous en coûte de nous poser ainsi en pleine divergence sur cette question avec les écrivains lesplus estimables des divers temps, et c’est ce qui explique le soin que nous mettons à recueillir et à reproduire ici tous les élémens de notre conviction personnelle. Aussi nous estimons-nous heureux de pouvoir opposer de hautes inductions comme celles que nous puisons dans Winckelman et Fea , à des sentences aussi absolues que celles que nous avons extraites plus haut du dernier ouvrage de RI. Beugnot , et à des opinions aussi tranchées que l’est, par exemple, celle de Le Beau qui , parlant (t. V, p. 500) de l’état des arts sous Théodose, dit expressément : « Pour ce qui regarde les arts, dont le dessin fait le fon- » dément, on peut juger de l’état auquel ils étaient réduits à la fin du IVe siècle, par les » médailles qui nous en restent et par les morceaux de sculpture et d’architecture dont il

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force nous est d’opposer le tableau d’une/désolation dont ee prince donna le premier signal , et de retracer succinctement l’effet déplorable de dévastations organisées , et qui , en meme temps qu’elles anéantirent d’admirables monumens presque impérissables, concoururent à éteindre, en Occident surtout, le sentiment des arts et le goût de travaux où les populations ne virent plus que matières à décombres.

Dès qu’il eut accepté la couronne, dont le poids 'l’avait d’abord effrayé, Théodose, né chrétien, et à qui une haute capacité et une

» subsiste encore quelques débris ; on y voit la même décadence que dans les lettres. » Il est vrai que dans ces matières , et nous l’avouons franchement , même en ce qui nous touche, chacun apporte dans cet arbitrage son tribut de préventions, de principes d’école , etc. , et peut , sans faillir à l’honneur , se montrer de bonne foi , injuste et même absurde comme nous semble l’être Millin , lorsqu’il traite nos cathédrales gothiques d’œuvres barbares, et comme le sont également à nos yeux tant d’écrivains d’ailleurs très recommandables , contemporains de Le Beau , tels quePiganiol , lorsqu’il nous dit que les sculptures de l’auteur du tombeau de Louis XII, qui existaient dans notre chapelle, étaient fort bien dessinées pour le temps ( lui qui écrivait sous Louis XY et s’occupait de décrire nos monumens) , et tel aussi que ce bon chanoine Morand qui, parlant dans son Histoire de la Sainte-Chapelle , des admirables émaux exécutés par Léonard Limousin , d’après les dessins de Raphaël et de Jules Romain ( voir nos planches v du chap. ix et xiv delà 7e série de X Album) , observe franchement que «si le dessin n’en est pas d’une » correction parfaite et tel qu’on pourrait le désirer aujourd’hui (17S9) , le coloris , » en revanche , a tout ce que l’on peut voir de plus beau et de plus vif en ce genre de » travail. »

Mais à propos de la Sainte-Chapelle , comme eût dit certain conteur qui , pressé de donner cours à une anecdote touchant la gent chevaline , se ménageait une transition naturelle en s’écriant : n’ entends-je pas un bruit de chevaux P n’avons-nous pas, dans une des pièces les plus remarquables du trésor que renfermait encore de nos jours cet admirable reliquaire , un témoignage positif tout autre que les quelques médailles informes dont parle Le Beau, de la culture à ces époques d’un art bien autrement ardu que la statuaire , monument dont l’exécution , comme celle du camée de Constance, que cite Winckelman, suffirait pour prouver que l’art qui s’exerçait avec succès dans de semblables travaux n’était rien moins qu’un art éteint, et pouvait encore faire espérer de beaux produits dans ses procédés relativement bien plus faciles.

Cette pièce est le buste en agate onyx de trois pouces 9 lignes de haut sur cinq pouces de circonférence , de Valentinien III, authentifié par la croix gravée sur sa poitrine et parla ressemblance avec les médailles (Banduri, Numism. , t. II, p. 503), bijou d’une grande importance comme matière et comme travail , et qui , grâce à l’ajustement de bon goût qu’y avait ajouté l’art de l’orfèvrerie , servait d’ornement les jours de grandes fêtes , au bâton cantoral , autrement dit , de pomme de bâton de chantre , comme celle en corne de Nerval, sculpture du XIVc siècle, que nous possédons ( voy . pl. xx de la 10e série de X Album).

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expérience précoce recueillie dans les hautes rela tions de son service à la suite de son père, avait permis de sonder la plaie de l’Etat, prépara les moyens de mettre un terme à une anomalie depuis trop longtemps subsistante , l’existence de deux cultes rivaux, celui des empereurs et celui de l’empire , cause incessante de désaccord entre le prince et ses premiers magistrats. Ses lois du 2 mai 38 1 et du 20 mars 383 (CW. Th ., liv. xvi , t. YII , 1. 1 et 11 ), qui privent l’apostat des droits dé tester et d’hériter, opposaient déjà une forte barrière au scandale de la versatilité religieuse et frappaient d’anathème l’exemple et la mémoire de Julien, alors même que ses panégyristes Libanius, Aurelius-Victor, etc., restaient les organesdu paganisme-, et celle du 25 mai 385 (1. xvi, l. X, 1. vu), en menaçant de mort quiconque chercherait l’avenir dans des entrailles de victimes ou par des conjurations magiques contre lesquelles les prédécesseurs de Théodose avaient déjà porté des lois sévères , sapait dans leurs bases les pratiques des païens dont les temples n’étaient plus que des cassolettes à encens. Encore fallait-il atteindre ces temples mêmes et surtout leurs idoles, pour extirper des germes toujours prêts à se reproduire : telle fut sa constante pensée manifestée au besoin par des mesures violentes en Orient, pays presque entièrement à la dévotion du prince, et en Occident, où la résistance était plus à craindre , par d’habiles manœuvres qui n’atteignirent qu’imparfaitement le but et laissèrent à l’arbitraire d’agens secondaires et au zèle pieux d’ardens apôtres du christianisme , comme saint Martin , les soins de cette extirpation , restée longtemps incomplète , tant les racines du paganisme, longtemps vivaces, même après la mort de ce prince, étaient profondes en Occident ( voir le chap. ix du livre vni du bel ouvrage de M. Beugnot , sur le paganisme).

Selon Tillemont ( Hist. des Emp., art. xlviii), la résolution .de Théodose de ruiner le paganisme à Rome, se serait manifestée dans cette ville même , en 389, lors du séjour de trois mois qu’il y fit avec Valentinien II , après la défaite de Maxime-, et c’eût été, après avoir, comme fit Constance en 35^, payé un noble tribut d’hommages aux monumens de cette ville , après avoir entendu de la bouche de son panégyriste, l’orateur gaulois Pacatus Drepanius, « l’éloge des images » païennes qui décoraient les temples et les places publiques , que » l’ivoire, la toile, le marbre et l’airain faisaient revivre, et qui

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» augmentaient le prix des pierres précieuses, » qu’il aurait médité la destruction de ces chefs-d’œuvre , et qu’il serait parvenu à ses fins, du moins quant à la ruine du paganisme , par la seule voie des remontrances et des exhortations ,« comme l’affirme Prudence ( i\i Symm., 1. i, p. 218-220)*, mais ici encore, l’affirmation principale du poète sacré se trouve contredite par ce fait que cinq ans plus tard, sous Eugène , la statue de la Victoire fut de nouveau replacée , à la grande satisfaction du sénat surtout , dont Théodose harangua les mandataires de manière à leur prouver l’irritation qu’il éprouvait de cette recrudescence 1 . Quant aux moyens employés par Théodose, qui, selon Tillemont, n’ aurait usé d'aucune violence on les conçoit du reste d’après leur résultat négatif, car, certes, si l’empereur, dans cette première occurrence, eût, comme le pense Gibbon, traîné des idoles à son char triomphal, il est à croire qu’une fois la glace rompue, l’une des premières victimes eût été la vierge gardienne de l'empire, dont le règne eût dès lors pris fin. Il resterait cependant à

1 Rien ne prouve mieux aussi l’intensité du paroxysme d’idolâtrie de cet empereur, par la grâce d’Arbogaste , que le soin qu’il prit , lors de l’attaque de Théodose , de placer des statues d’or de Jupiter, armées de foudres ( Sosomènc p. 740), dans les défilés des Alpes : plaisant moyen d’en défendre les approches ! et cependant ce grammairien , garde-sac ( magistrum striniorum) , dont l’assassin de Valentinien II avait fait un empereur purement honoraire , était chrétien ; mais pour lutter contre Théodose , il lui fallait un appui , et le moyen qu’il crut le plus propre à lui concilier le sénat de Rome, fut de procéder par des démonstrations de paganisme : c’est ainsi qu’il accorda le rétablissement de l’autel de la Victoire , qu’il avait d’abord refusé (Amb., ép. xv , p. 210), qu’il remit en honneur les sacrifices, immolations et autres pratiques augurâtes (Rufin, 1. 11, cap.xxxm, p. 191), qui offrirent à Flavien, préfet de cette époque, expert dans cet art, la garantie certaine du triomphe d’Eugène, qui, cependant bientôt après, quoique combattant sous l’étendard à’ Hercule , paya de sa tête son usurpation et sa confiance dans les augures. A la nouvelle de sa défaite , le sénat de Rome députa près de Thcodose qui se trouvait au pied des Alpes , sans doute vers Aquilée , théâtre de sa victoire , pour obtenir le maintien de concessions que ce prince , au contraire , révoqua durement ; ce qui prouve l’erreur de Tillemont lorsqu’il nous montre ce sénat entièrement converti dès le premier voyage de cet empereur à Rome (389). Cette députation et ses résultats constatés par Claudien (de consulalu Olybrii , p. 3,4) témoigneraient aussi contre 1 opinion de Zosime (1. iv, v , p. 779 , 814), qui fait venir de nouveau Théodose à Rome, en 394, après cette victoire qui ne précéda sa mort que de cinq mois , et nous le montre alors humiliant les païens en traînant leurs dieux dans la fange , quand tout dépose de la dignité que ce prince conserva , tout en poursuivant son œuvre d’anéantissement du paganisme dans Rome même où le christianisme commençait à jeter de profondes semences par 1 appui de grandes familles Patriciennes, les Anniens, les Probes , les Annices, les Gracques, etc.

concilier avec celte modération dont Théodose aurait lait preuve 1 , ce que dit saint Augustin ( Sermon CY, c. x , p. 457 ) : que tous les simulacres (sans doute les idoles) existant dans Rome avaient été renversés avant la prise de cette ville et meme avant la guerre de Radagaise , ce qui ne laisserait guère , depuis le dernier voyage de Théodose en Occident, qu'un intervalle de six ou sept ans , pendant lequel on ne voit pas surgir de nouveaux sujets de crise religieuse , à moins que Stilicon , ce légataire absolu du pouvoir et du vouloir de Théodose , n’ait , dans un moment de colère , traité ces simulacres comme il fit des livres sibyllins et des lames d’or des portes du Capitole , dispositions dans lesquelles le secondait si bien sa femme , Serène , nièce de Théodose, et qu’on nous montre enlevant un collier de prix à une statue de Cybèle , pour s’en parer 2 -, mais ce qui

» Selon quelques historiens , cette modération n’aurait été que dans les formes , car Gibbon parle (t. YII , p. 23), d’après Zosime , Théodoret , Idace, etc., de la mission qu’il donna aux comtes Jovius et Gaudentius, officiers distingués de l’empire d’Occident, d’exécuter sur ce point ce dont Gynegius était chargé pour l’Orient : « de fermer les temples , » de s’emparer des instrumens de l’idolâtrie et de les détruire , d’abolir les privilèges des » prêtres et de confisquer les terres consacrées au profit de l’empereur, de l’Église catholi- » que ou de l’armée »; mais au lieu, continue l’historien , « de laisser subsister ces chefs- » d'œuvre de l’architecture grecque , comme autant de trophées de la victoire du chris- » tianisme , les réformateurs chrétiens extirpèrent sans ménagement les ruines de la » superstition. » Il faut remarquer cependant que tous les exemples cités ensuite par Gibbon s’appliquent à l’Orient. «Les temples de l’empire romain, dit-il, étaient déserts ou abat- » tus , mais la superstition des païens tâchait encore d’éluder les lois sévères de Théodose , « en déguisant leurs assemblées religieuses sous l’apparence de fêtes champêtres qu’IIono- » rius toléra pendant neuf ans » ; ce qui prouve les ménagemens dçnt usèrent Théodose et son fils.

= Dès 393, selon Zosime (1. v, p. 814, c. xxxvm),et du vivant même de Théodose, Stilicon, alors général, se trouvant à Rome, avait fait arracher, pour en faire son profit , les lames d’or dont étaient couvertes les portes du Capitole, tandis que Serène, sa femme, dépouillait impudemment les idoles deleurs joyaux les plus précieux. Quant aux livres sibyllins, ces pages révérées, en honneur depuis Tarquin, quoique renouvelées sous Sylla, ces fatalia pignoraregni, comme les nomme Rutilius Numatianus ( Itinerarium , 11,41, 59), leur destruction qui impliquait une audace encore plus grande , ne paraît remonter qu’à 398, époque où Stilicon, régent de l’empire, exerçait un pouvoir sans bornes. C’est un point sur lequel M. Beugnot (t. II, p. 10) tombe d’accord avec Wernsdorlf, qui cite (vm excursus ) une loi de ladite année qu’on ne trouve cependant pas dans le Code où tant d’autres ont été omises. Cette époque concordant avec celle que saint Prosper, Tiro-Prosper, Idace, et même saint Augustin, assignent à la ruine des temples dans l’Occident , on pourrait , quoique l’histoire reste muette sur ce point, et en s’appuyant sur ce que nous venons de dire, comme sur la toute-puissance d’un régent qui triomphait dans le même char que son

l’art chrétien.

ÎMD

demeure constant , en admettant meme que les principaux simulacres publiquement exposés aient été sacrifiés aux exigences des Chrétiens, c’est qu’un grand nombre de temples, et des plus vénérés *, restèrent debout longtemps encore après le règne de Théodose , qui usa des plus grands ménagemens, ainsi qu’en conviennent ses ennemis memes, pour assurer le triomphe définitif de la croix dans la capitale de l’empire d’Occident.

Il n’en fut pas de meme pour l’Orient, où Théodose, selon l'expression de M. Beugnot : « renversant des barrières que personne )> ne défendait plus, et qui jamais ne devaient être relevées, même » pour un temps » , n’eut qu’un ordre adonner pour voir tomber en poudre les chefs-d’œuvre d’architecture avec leurs idoles déjà réduites de nombre par les prélèvent ens de Constantin et par les siens propres-, les seules résistances qu’opposèrent quelques populations, comme eelles d’Alexandrie 2 , d’Apamée , d’Aulone , etc. , tenant

pupille, réduit au soin d'élever des volailles (Procope, de Bello Gothico, 1. i, c. n), admettre qu’un caprice de Stilicon aurait précipité la chute des simulacres dont parle saint Augustin. Il eût suffi d’un conseil de saint Ambroise , mort il est vrai en 397.

Cette guerre aux oeuvres d’art n’en excluait pas la production sous d’autres espèces. On en juge, non seulement par ce que dit Claudien (1er consul. Stilich., iv, 88, 94) de la richesse, des bijoux, armes et effets mobiliers, couverts de perles, de diamans, d’émeraudes, que Stilicon partagea entre les deux fils de Théodose, mais aussi par les statues qui furent décernées (Gruter, t. VI, p. 391, n° 51, p. 449, n° 9; Winckelman, 1. vi, 1. vm, § 1S) aux memes Stilicon et Claudien , et à Petrone-Maxime, dans le forum de Trajan, affecté par Alexandre-Sévère (Braschi, de trib. Stat., cap. x, p. 90 etseq.) à cette exposition permanente bouleversée par les Barbares et remise en honneur même sous leurs rois. Winckelman cite (§ 19) la découverte assez récente de la base de la statue de Stilicon (Marlian, lopog. Rom., lib. xi, c. x, p. 29), et Monfaucon a reproduit et décrit un diptyque consulaire en ivoire provenant de cet illustre successeur de Théodose , curieux monument que la France possède encore, et qui fait aujourd’hui partie de la collection du savant M. Baudot, de Dijon, qui , nous l’espérons 'du moins , nous permettra d’en donner une nouvelle planche , pour bien constater l’état comparatif de la sculpture en ivoire à cette époque.

1 Le Capitole lui-même, ce grand sanctuaire du paganisme, était encore intact en 404 (Claudien, de VI consul. Honorii , 8, 44, 45 et 375), et quoique dépouillé plus tard par G.enseric de ses ornemens précieux et de la moitié des lames de bronze doré qui le couvraient (Procope, de bello Vandal, lib. i , c. v ; oper., t. I, p. 189), il subsistait encore même au IXe siècle, selon Carlo-Fea (note lre sur le § 20 duchap. vm, 1. vi, de Winckelman) ; d’autres temples , tels que le Panthéon d’Agrippa , n’ont-ils pas d’ailleurs porté jusqu’à nos jours la tradition complète de ces édifices?

2 Les historiens diffèrent sur l’époque de la destruction du temple de Sérapis à Alexandrie, qui , selon Socrate et Sozomène , aurait été démantelé dès 389 , et alors même que

l’art chrétien.

plus à des intérêts privés qu’à la ferveur religieuse depuis longtemps éteinte , même dans les contrées excentriques de l’Asie, où Théodose

planta Z1 étendard chrétien.

Théodose opérait, dit-on, à Rome la conversion du sénat, par les seuls moyens de persuasion ; ce qui démontrerait à n’en pas douter la double politique que ce prince aurait fait marcher de front ; mais d’autres écrivains reportent, avec plus de vraisemblance, selon nous, cette expédition à 391.

Selon Macrobe ( Salurnal ., 1. i, c. xx , p. 253), la statue qui donnait son nom au temple , importée en Egypte de la côte du Pont par le premier des Ptolémées, et placée sur le trône même d’Osiris, mari d’Isis et monarque céleste de l’Egypte, était de telle dimension que ses bras touchaient aux murs du temple, monument cependant d’un grande étendue, puisque Théodoret (p. 375) le considère comme le plus grand temple existant à cette époque, et qu’Ammien T xxir, c. xvi) le place immédiatement après le Capitole , en le peuplant de statues qui semblaient vivantes, « simulacra spirantia. j> L’art égyptien avait épuisé dans la construction de ce temple et dans les combinaisons favorables au prestige de cette idole , toutes les ressources du génie sacerdotal. Placé sur un tertre nommé de Racotis , élevé de main d’homme (Rufin, p. 187), et auquel on parvenait par cent degrés, le temple reposait sur une suite continue de voûtes où se trouvaient pratiquées des issues secrètes et de sombres réduits pour les initiations ; flanqué de cours et de constructions pour des gardiens et des initiés, et pour la célèbre bibliothèque dite d’Alexandrie, il s’élevait majestueux au milieu d’un portique à quatre rangs de galerie. Il était construit en marbre et soutenu par de riches colonnes : ses murs étaient revêtus intérieurement de lames d’or, d 'argent et de cuivre superposées, de manière sans doute à varier la décoration, selon l’importance des solennités. Quant à la statue , elle était placée à l’occiêent, mais de telle sorte qu’au moyen d’une combinaison basée sur le cours du soleil, à tel jour, à telle heure, la lumière de cet astre venait se refléter sur la bouche du dieu, et produisait instantanément sur le peuple, convoqué à heure fixe, une illusion qui faisait crier au prodige. L’aimant jouait, en outre, selon Rufin (p. 188) et Prospcr (de promissionibus , lib. ni, c. xxxvm, p. 150), un grand rôle dans ce mécanisme théâtral en faisant mouvoir, et tenant en suspension, un simulacre du soleil d’un fer très délié, et même un char de fer avec ses chevaux, effet miraculeux pour nousmêmes , à plus forte raison pour un peuple fort étranger sans doute à la vertu magnétique de ce moteur : aussi l’Égypte entière , dit Tiro-Prosper, considérait-elle ce temple que n’avait pas atteint jusque-là les prohibitions des empereurs, comme la colonne qui soutenait encore l'édifice ébranlé de l’idolâtrie ?

D'après les historiens, la ruine de ce temple qui n’aurait pu, dans tous cas , échapper à l’explosion générale, fut déterminée par une sédition que provoqua le zèle intempestif de l'évêque Théophile qui, trouvant dans le déblaiement d’un ancien temple de Bacchus affecté à une nouvelle église, les instrumens ridicules et infâmes, dit Sezomène (p. 723) , des superstitions secrètes de la religion égyptienne, les fit promener dérisoirement par la ville. Les païens se montrèrent plus sensibles encore à cette insulte personnelle qu’à la profanation : prenant pour chef un philosophe nommé Olympe ( Lardner , t. IV, p. 441 ) et faisant du temple escarpé de Sérapis un camp retranché d’où ils dirigeaient des sorties sur la ville, ils engagèrent des luttes meurtrières et exercèrent contre leurs prisonniers d’horribles représailles auxquelles le préfet Evagre et Romain, général de la milice, s’efforcèrent vainement

l’art chrétien.

Il n’en fut pas de meme non plus dans la Gaule , où l’idolâtrie , quoique importée , selon l’expression de saint Jérôme : Gallia nions-

de mettre un terme. Théodose, informé de ces graves désordres, ordonna la destruction de tous les temples païens de la ville et confia le soin d’exécuter son rescrit à l’évêque Théophile que saint Jérôme et saint Chrysostôme peignent sous des couleurs bien différentes, dont Gibbon se garde bien de fondre les nuances pour arriver au vrai, puisqu’il en fait un homme audacieux et pervers, ennemi perpétuel de la paix et de la vertu, toujours affamé d’or, altéré de sang. Cet évêque, qui avait sollicité lui-même cette mission ( Socrate, 1. y, c. xvr,

р. 274), l’exécuta, sans nouvelle résistance de la part des païens consternés et aux acclamations de la population chrétienne , lorsque surtout au sentiment de terreur involontaire qu’excitait pour eux-mêmes l’idée d’attaquer de front une idole consacrée depuis tant de siècles par la vénération de leurs pères , succéda l’assurance que donne aux faibles un triomphe sans dangers. Au premier coup de cognée qu’un soldat excité par Théophile asséna impunément sur la joue de la statue, composée de lames de métal pour les reflets, on put juger de la résignation de l’idole dont la charpente ligneuse tomba bientôt en éclats et vint, en se consumant dans des feux allumés sur divers points de la ville, ajouter encore à la sécurité de ses profanateurs. Ce qu’on dut regretter surtout ici, c’est que Théophile, en faisant un monceau de ruines ( Eunape, c. iv, p. 60 , 63 ) de ce temple dont les fondations seules servirent à asseoir deux édifices chrétiens, une église et un martyre, dit Rufin (1. ir,

с. xxvii, p. 190), n’ait pas au moins sauvé du pillage auquel se livra une population déchaînée, la riche bibliothèque d’Alexandrie qui devait contenir au moins alors les 200,000 volumes de la collection de Pergame offerte à Cléopâtre par Marc- Antoine, en remplacement de celle des Ptolémées brûlée dans l’expédition de César contre Alexandrie ( v . Mém. de VAcad. desinscrip., t. IX, p. 347-416), et qui vingt ans après, selon Orose (l vi, c. xv, p. 421) ne présentait que des cases vides : ce qui nous offrira l’occasion de rechercher ailleurs en quoi devait consister la prétendue immolation littéraire consommée ou consumée quelques siècles plus tard par Omar.

Fier de ce premier succès, Théophile étendit d’abord cette dévastation à tous les temples et à toutes les statues de la ville de Sérapis, car le nom du dieu du Pont avait alors remplacé celui du fondateur de cette cité, puis à celles bien nombreuses aussi de la ville voisine de Canope, où il plaça les solitaires qu’il avait appelés à son aide de divers points de l’Égypte, pour consommer son oeuvre de destruction, ce qui fournit également à Eunape le sujet de sorties véhémentes contre ces hommes vêtus de noir, dont le pouvoir dès lors ne connaissait aucun frein ; mais cet évêque s’attacha surtout en homme habile à ruiner la superstition dans sa base, en démontrant au peuple, comme la possession de l’appareil fantasmagorique lui en offrait le moyen, par quels procédés fallacieux , statues creuses pour les oracles, etc. , on avait si longtemps abusé de sa crédulité, et ce qu’était une religion qu’alimentaient des sacrifices humains ou des infamies dont on trouva les preuves dans les arcanes des temples. Cet évêque qui fit fondre toutes les statues transformables, fut à cette occasion accusé de s’être gorgé d’or comme de sang (Eunape, c. iv, p. 64), et même d’avoir conservé comme souvenir de ses exploits et comme témoignage des déplorables superstitions qui les justifiaient la statue d’un singe que les Égyptiens adoraient comme un dieu.

Profitant de la terreur qu’imprimait aux païens d’Orient la destruction du Capitole égyptien et de tous les temples d'Alexandrie et de Canope, mesure justifiée à quelques

t/art chrétien.

tra non habiiit , fut cependant plus tenace encore que dans Rome même, qui lui avait fourni ses dieux. C’est ce qu’observe savamment M. Beugnot(t.I, p, 291), contrairement à l’opinion d’ailleurs si raisonnée de M. Michelet (t. I, p. 1 15), en attribuant cette persistance dans les voies païennes à l’entraînement des Gaulois vers tous les genres de superstition, comme le constate ce mot de César : « Natio est omnium Gallorum admodum dedita religionibus ( De

égards par de sanglans désordres, Théodose étendit sa rigueur contre les institutions du paganisme aux diverses provinces de cet empire ; ainsi, quoique la loi dont parle Théodoret ( 1. v, c. xx, p. 732) pour la démolition générale du temple des idoles, ne se trouve pas dans le Code , ce que dit saint Augustin (Civ., 1. v , c. xxvi, p. 64 ) et ce que rapporte la chronique d’Alexandrie (p. 704), prouvent assez que la mesure fut générale, puisque le temple principal de Damas et celui très célèbre d’Héliopolis en Phénicie furent transformés en églises sous son règne , non sans quelque résistance pour ce dernier temple comme pour celui de Jupiter situé à Apamée, en Syrie, et que nous venons de citer. Ce dernier temple, dit Théodoret (p. 734), construit en pierres de grande dimension liées entre elles avec du fer et du plomb, était d’une structure tellement solide , que les agens chargés de l’exécution des ordres de Théodose, le préfet et le comte d’Orient, accompagnés de deux tribuns et de soldats, craignaient d’échouer à la tâche, et que le saint directeur de cette triste expédition , l’évêque Marcel, était sur le point d’y renoncer, lorsqu’une inspiration diabolique, certains historiens disent céleste, vint rahimer leur courage. Après une prière de l’évêque, un homme se présenta qui offrit, moyennant le salaire de deux ouvriers , d’exécuter ce qu’on jugeait impossible, et le marché conclu , l’habile démolisseur s’occupa de miner le temple placé sur une hauteur et environné de galeries soutenues par de hautes colonnes de 16 coudées de tour et d’une pierre si dure, que le fer pouvait à peine l’entamer, en calculant son œuvre de destruction de manière à ce qu’il suffisait d’étayer les fondations de trois de ces colonnes avec un bois inflammable ( l’olivier) auquel il mettrait le feu pour opérer le démantèlement de tout l’édifice. Il est vrai qu’un noir démon, en éteignant le feu chaque fois qu’on l’allumait, faillit faire avorter cette épouvantable combinaison; mais à ce moyen surnaturel, l’évêque dut en opposer de semblables, et ici, comme au moment du triomphe au milieu des airs de Simon le Magicien , force fut au suppôt de l’enfer de céder à l’ascendant du ciel : car non seulement l’eau bénite que consacra l’évêque et dont il chargea son diacre nommé Équice d’enduire soigneusement les étais du temple, dut mettre en fuite le démon rebelle, mais, chose étrange ! elle activa le feu de telle sorte qu’en un moment l’incinération des étais entraîna la chute des trois colonnes suivies bientôt de douze autres et d’une grande partie du temple dont la destruction miraculeuse fut pour le peuple accouru au bruit épouvantable de sa chute, une occasion de reconnaître et de proclamer la puissance de Dieu. Marcel, que ce succès encouragea sans doute, fut moins heureux dans sa campagne contre le temple d’Aulone, voisin de celui d’Apamée : car tandis que les soldats et gladiateurs dont cette fois ii jugea l'intervention utile, donnaient l’assaut à l’édifice, l’évêque resté prudemment hors de la portée du trait, périt, brûlé à son tour dans une sortie des assiégés (Sozomène, p. 726).

l'art chrétien.

» bcllo Galhco , vi, ib)-, « mais quoiqu ils 11’eussent cédé qu’en petit nombre aux efforts apostoliques des saints évêques , qui leur prêchèrent la foi dès le IIIe siècle *, tributaires de fempire, épuisés dans leurs essais d’indépendance par l’insuccès des luttes de Florus et de Sacrovir , d’Albinus, de Posthume et de Tétricus , et réduits , ainsi que l’Italie le fut longtemps , à subir le double choc également funeste de leurs assaillans et de leurs défenseurs , les Gaulois, soumis mais non séduits , durent rester témoins impassibles des atteintes portées à leur culte. L’impunité des excès de saint Martin 2 et de

» Quoiqu’on fasse remonter au règne de Décius la mission de saint Denis, l’apôtre qui, selon l’expression de Sauvai dans son discours à M. de Launay ( t. Ier, p. 12) : « planta » le premier la foi dans Paris et l’arrosa de son sang , après avoir travaille’ trente » ans à la conversion des idolâtres », on ne voit pas que cet apostolat ait porté fruit pour notre capitale jusqu’à l’époque où Clovis s’en fit le Constantin, et érigea sa basilique de Saint-Pierre et de Saint-Paul (depuis Sainte-Geneviève). Cependant si l’on ne consultait que les historiens religieux, tels que Sulpice-Sévère , Grégoire de Tours (de Glor. Marty.), dès le règne de Marc-Aurèle (177) , et surtout sous Septime-Sévère et sous Aurélien , la Gaule aurait compté par milliers ses martyrs de la foi, puisqu’on porte à 18,000 ceux qui périrent avec saint Irénée, en 202 ; mais ces traditions si controversées sortent de notre discussion.

2 Voici ce que dit M. Michelet ( Histoire de France, t. Ier, p. 116) de cet ardent missionnaire , qui devint comme un Dieu pour le peuple : « L’Espagnol Maxime, qui » avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut pouvoir s’affermir qu’en ap- » pelant saint Martin auprès de lui. L’impératrice le servit à table; dans sa vénération » idolâtrique pour le saint homme, elle allait jusqu’à ramasser et manger ses miettes. » Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère, baiser et lécher la place » où il avait posé ses mains; sa route était partout marquée par des miracles. » Dans sa note de la page 472 du même volume , le même historien a rapporté presque entièrement, d’après Sulpice-Sévère, la légende de saint Martin comme ayant servi de type à une foule d’autres. Nous en extrayons ce qui peut expliquer l’énergie qu’il montra lors de sa mission dans la Gaule :

« Engagé de bonne heure, par suite d’un édit impérial, dans le serment militaire, comme tils de vétéran, il allia dès lors l’énergie guerrière avec les sentimens pieux dont il fit preuve en coupant son manteau, à la porte d’Amiens, pour en revêtir un pauvre. Soldat sous Julien, il répondit, lorsqu’on lui offrit le donativum : « Jusqu’ici je t’ai servi, César, permets-moi de servir Dieu», offrant d’ailleurs de venir le lendemain, sans armes, se placer au premier rang, et de pénétrer sans crainte dans les rangs ennemis, qui, ce jour même, se livrèrent à la discrétion de Julien. »

Il se retira ensuite près de saint Hilaire, évêque de Poitiers, qu’il quitta pour de lointains voyages , où l’esprit de Dieu et sa grande force d’âme l’accompagnèrent toujours au milieu des plus grandes traverses. Saint Hilaire, près de qui il revint, étant mort sans avoir reçu le baptême, saint Martin le ressuscita pour quelques années encore.

Martin habitait le monastère qu’il s’était bûli à Locogiacum, près de Poitiers, quand

i/art chrétien.

ses moines impliquait à leurs yeux au moins l'assentiment du prince x, et paralysait leur résistance matérielle , mais sans agir sur leurs convictions, restéeslongtemps encore inébranlables : autrement ces excès, quelque louable qu’ait pu être le sentiment qui les inspirait , eussent été de nature à provoquer de sanglantes réactions.

on jeta les yeux sur lui pour le siège épiscopal de Tours. Arraché par ruse à sa retraite, il vit confondre les menées de son adversaire Défensor, lorsqu’en l’absence du lecteur , un des assistans tomba fortuitement sur le psaume : « Ex ore infantium et iactanlium perfe- » cisti laudem , ut deslrucis inimicum et Defensorem. » Comment un saint prélat, ainsi marqué du doigt de Dieu, n’aurait-il pas impunément porté le fer et la flamme dans les temples, lorsque surtout chacun de ces hauts faits. était l’occasion d’un miracle? Ainsi, lorsqu’il voulut, on ne sait trop pourquoi, abattre un pin voisin d’un temple très antique qu’il venait de détruire , les païens, qui tenaient sans doute plus à leur arbre qu’à leur temple, lui ayant imposé la condition d’en recevoir le choc, garotté, ce qui ne prouvait pas une grande conliance dans sa parole, il changea par un signe de croix la direction de la chute , alors que l’arbre avait déjà craqué : ainsi , trouvant dans un de nos villages ( Leprosum , le Loroux) la même résistance que les païens d’Aulone opposèrent à l’évêque d’Apamée, il invoqua par la pénitence et la prière le secours céleste qui ne lui fit pas défaut; deux anges portant la lance et le bouclier, ayant dissipé les païens ameutés et prêté main-forte au saint évêque , qui put se livrer à loisir à la mise en poussière des autels et des idoles, à la grande stupéfaction des assistans, qui se convertirent pour la plupart. A Autun, un paysan, qui menaçait du soc de sa charrue le saint occupé à abattre une idole , vit tout à coup son arme tomber et disparaître ; à Amboise, « dans cette vieille forteresse , » habitée maintenant par des moines, dit Sulpice-Sévère , disciple et historien du saint « missionnaire, Martin avait ordonné à Marcel, prêtre, de détruire une idole construite à » grands frais, et une tour massive en pierres de taille polies, laquelle se terminait en cône » très élevé et dont la grandeur majestueuse entretenait la superstition.» Sur l’objection de Marcel que la population ne suffirait pas à cette lâche , une tempête provoquée par les prières du saint fit raison du temple et de l’idole ; à Tours enfin, pour renverser une immense colonne au haut de laquelle était placée une statue , le ciel fit tomber dessus une colonne semblable, dont la force d’impulsion, accrue par le carré des distances, mit en poudre la masse rebelle aux efforts humains.

Qu’on juge de ce que le succès et l’impunité de ces premiers exemples durent produire de pieuses destructions dans les autres provinces de notre Gaule , où cependant Childebert trouvait encore à détruire au VD siècle ! et qu’on ne s’étonne pas de n’y rencontrer qu’un si petit nombre de ces sarcophages païens qui , cachés dans des cryptes ou confondus avec d’autres , comme à Arles, dans des champs de repos et protégés par l’autorité civile, aient pu échapper à la frénésie religieuse de semblables missionnaires, dont la constilution ou congrégation, de plus en plus menaçante pour le paganisme, date de cette époque.

i M. lleugnot établit (t. Ier, p. 303) que : «. Martin agissait d'après l’inspiration de son zèle » et de son courage , et à ses risques et périls , sans y être autorisé par aucune loi » ; mais est-il présumable qu’il eût ainsi ravagé plusieurs provinces, sans être au moins assuré de l’inertie des magistrats?

l’art chrétien.

n’eut été l’effet des miracles qui, selon Sulpice-Sévère , signalaient chaque expédition du saint évêque et conquéraient par le prestige des peuplades sourdes aux démonstrations. Sans ce concours de motifs et de moyens, comment supposer qu’en pleine civilisation, en temps de paix et après une trêve de près d’un siècle entre les deux religions contendantes , un peuple brave , fier et constant dans ses croyances , ait souffert que quelques moines renversassent impunément ses autels et ses temples , et que promenant leurs fureurs , !a torche et le fer à la main, dans nos plus riches provinces , ils fissent revivre après trois siècles , par une guerre à outrance aux monumens des arts, les souvenirs exécrés deChrocus et de ses bandes , sans que rien justifiât autrement cette mission céleste dont excipait sans doute aussi le roi des Vandales ?

Ce déchirant spectacle de la dévastation de nos monumens par ceux-là même dont la mission évangélique et les tendances éclairées devaient nous tracer plus tard les voies de la civilisation , serait bien plus déplorable encore sans la triste pensée de ce qui ne pouvait manquer d’advenir quelques années plus tard à ces monumens mêmes , lors de l’irruption spontanée de cette myriade de Barbares qui, s’abattant en vautours sur notre patrie, n’auraient pas plus épargné les édifices de leur culte même, que ne le fit le roi goth que nous allons voir ravageant la Grèce et confondant dans sa rage les monumens chrétiens avec ceux affectés au culte de Cérès et de Proserpine, qu’on adorait encore à Athènes ( Philostorge , 1. xii,c.ii, p. 160 -, Eunap.y c. v*, p. 74, 72 ). Aussi peut-on dater de ce conflit de destruction la suspension partout ailleurs qu’à Rome et à Byzance des pratiques d’art , dont la reprise dans nos provinces est due , chose étrange ! à l’une de ces nations barbares , celle même si tristement célèbre par la subversion de tous les monumens de la ' Grèce.

Il semblait qu’un noir génie eût conjuré vers ces temps l’anéantissement simultané des traces de la civilisation sur tous les points de l’empire, car, avant l’époque même qu’on assigne à la mort de saint Martin ( fin du IVe siècle ), Alaric , le chef de ces Goths vaincus par Théodose , hôtes dangereux , mais 'appelés en aide pour combattre Eugène, puisant dans ses services comme maître de la milice romaine et dans son concours aux succès de l’empire, le secret de sa

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i.’atit ch retient.

force, avait, à l’instigation de Rufin *, rompu l’accord et ravagé la Grèce 2. Un sentiment religieux, l’arianisme , animait aussi ce chef bien moins barbare encore que ceux auxquels il fraya le chemin , et les temples inimitables de l’Attique, avec leurs riches dépouilles, chefs-d’œuvre du genre humain, succombaient sous les préventions d’un schisme fervent 3 mais brutal , alors meme que l’orthodoxie “battait en brèche ailleurs tant d’autres célèbres monumens. Le moyen pour les œuvres des arts d’échapper à tant de ravages , et pour les artistes les plus habiles et les plus ardens, de poursuivre leurs paisibles travaux , au milieu de la conflagration générale dont l’invasion de la Grèce ne fut que l’avant-coureur?

Qu’on se rende compte de l’état où l’Italie se trouva bientôt après, par les conséquences de la faute si grave que commit Stilicon en laissant échapper Alaric qu’il tenait dans ses serres, lorsque, bientôt maître de l’Epire et roi d’Illyrie, par une concession forcée d’Honorius, ce Barbare, insatiable d’honneurs, de gloire et de butin , se fit proclamer roi des Visigoths pour venir à la tête de ses bandes avides fondre sur les plus belles provinces de cette contrée • lors qu’après le pillage d’Aquilée et des villes intermédiaires , vaincu à Placentia, il osa marcher sur Rome et mettre à rançon, malgré sa défaite, la ville des Césars, dont il lui suffit cette fois de reconnaître

1 La rivalité de Rufin , tuteur d’Arcadius , et de Stilicon qui se prétendait chargé par Théodose de la haute direction des intérêts des deux empires , engendra toutes ces calamités ; Rufin, dans le but de retenir en Occident Stilicon qu’il savait prêt à se rendre à Constantinople pour y faire reconnaître son pouvoir , après avoir pris lui-même des garanties pour le repos de l’Occident , ayant , à force d’or , décidé le roi des Goths à fondre sur la Grèce, comme moyen de diversion.

2 II eût été temps encore de sauver la Grèce , lorsque Stilicon , arrivé en toute hâte à la tête d’une armée formidable , rencontra les Goths dans les plaines de Thessalie ; mais un ordre d’Arcadius, dicté par Rufin et que Stilicon n’osa pas enfreindre, ces contrées dépendant de l’empire d’Orient , paralysa cette expédition qui , renouvelée plus tard (en 396) n’eut pas tout le succès qu’on devait en attendre. Stilicon, trop confiant dans la défaite des Goths qu’il tenait enfermés dans les forêts de l’Arcadie, leur laissa, pour s’occuper de débauches et de fêtes , un répit que l’habile Alaric sut mettre à profit pour se retirer en Grèce.

3 On peut juger de la ferveur de ces Barbares pour le culte qu’ils avaient nouvellement embrassé, par le peu de soin qu’ils prirent même de se défendre lorsque Stilicon les surprit près de Placentia, le 6 avril 402 , célébrant la solennité de Pâques. La crainte de commettre un sacrilège leur coûta leur infanterie.

l’art chrétien.

les abords, qu'il sut franchir plus tard et de manière à laisser d’ineffaçables traces de sa prise de possession.

Qu’on se pénètre surtout de la perplexité générale à laquelle fut dès ce moment, et pour longtemps, en proie ce beau pays sillonné dans tous les sens par des hordes dévastatrices, et dont la ruine complète ne put être que retardée par les énergiques efforts de Stilicon , cet héritier , sinon de tout le pouvoir et des vertus de Théodose, du moins de son activité et de ses talens militaires-, car à peine ce général , placé entre les pratiques hostiles de Rufin et d’Eutrope, et celles plus redoutables encore et surtout plus directes du Maure Gildon , qui voulait séparer l’Afrique de l’empire d’Honorius, eut-il terminé ses deux campagnes de Grèce contre les Goths et repoussé en Rhétie une invasion des Germains, qu’il lui fallut accourir à Milan (4oa) pour disputer à Alarie l’Italie déjà envahie , mais sauvée cette fois par la victoire de Placentia , et que deux ans après les mêmes plaines de la Lombardie (Pavie) furent arrosées par sa valeur du sang des deux cent mille Barbares venus des bords de la Baltique sous les ordres de Radagaise -, mais vains efforts ! l’ambition qui perdit ce soldat intrépide , seul digne sans doute alors du double fardeau qu’il convoitait 1 , amena les désastres qui pesèrent si cruellement et si longtemps sur la métropole des arts. Alarie , à qui il avait suffi de montrer celte riche proie à ses troupes pour les enflammer du besoin de s’en saisir, n’eut bientôt qu’à choisir parmi les innombrables aspirans à cette conquête. Le massacre ,

i L’histoire suppose à Stilicon le projet d’asseoir, sur le trône d’Orient, son fds Euchérius , fiancé à Placide , fille de Théodose et de Galla. C’était , dit-on , dans ce but qu’il aurait engagé Alarie à se joindre à lui pour réunir l’Illyrie orientale à l’empire d’Occident, afin de susciter une division qu’il aurait mise à profit pour s’emparer des deux trônes ; et c’eût été par suite de ces engagemens avec le roi barbare qu’il aurait obtenu du sénat de Rome, qu’au lieu de braver les menaces d’ Alarie, qui s’était avancé jusqu’aux frontières de l’Italie, on lui donnât quatre mille livres pesant d’or. Ces menées secrètes, que nous révèlent les historiens du temps (Zosirne, 1. v, et Sozomène, 1. îx, c. iv), causèrent sa perte. Stilicon fut trahi par une de ses créatures , Olympe , qui , dans l’espoir d’hériter de sa puissance , provoqua un soulèvement , et fit massacrer à Pavie tous les partisans de ce général si ferme sur un champ de bataille , mais qui , abandonné à lui-même , montra , comme il arrive souvent aux hommes de guerre, une irrésolution qui lui aliéna jusqu’aux chefs barbares dévoués à ses projets. L’homme illustre , à qui l’Italie avait dû deux fois son salut, fut mis à mort , le 23 août 408, comme traître au prince et à la patrie.

l’art chrétien.'

comme réponse aux menaces du roi goth , des familles barbares établies en Italie , détermina la crise et en doubla l’intensité en portant les troupes auxiliaires des Romains à faire cause commune avec leurs ennemis -, aussi Tltalie fut-elle bientôt inondée de nouveaux assaillans avides de vengeance et de pillage. Plus de Stilicon pour conjurer l’orage qui grondait autour du palais de Ravenne, où gisait consterné le faible Honorius, défendu par des lagunes, tandis que ses peuples cherchaient un refuge dans les flancs des Alpes. Rome , où tendait ce débordement , fut bientôt atteinte et ses trésors réalisables prodigués à deux reprises 1 , sans opposer une digue à ce torrent destructeur. Il fallut que le roi des Goths , qui avait pris plaisir à avilir le diadème des Césars, en le plaçant sur le front d’Attale , à qui bientôt il arracha le sceptre en présence des Goths et des Romains, fît (28 août 4 10) acte de possession de la ville étemelle où ses drapeaux flottèrent trois jours. Ce fut alors, dans une calamité que saint Augustin (Cité de Dieu ) regarde comme une juste punition des crimes et des erreurs dont cette ville fut longtemps le théâtre , qu’à travers la désolation produite par l'incendie, les massacres, le pillage , les angoisses de la faim 2, au milieu du deuil des arts , de la

1 La première fois , et après avoir répondu aux députés de Rome , qui le menaçaient du désespoir de l’immense population de cette ville : « Plus l’herbe est serrée et plus la faux » mord » , Alaric stipula pour prix de sa clémence : « 5,000 liv. pesant d’or , et 30,000 » liv. d argent , 4,000 robes de soie , 3,000 pièces de drap écarlate et 3,000 liv. depoi- » vre » ; prenant texte ensuite des difficultés que lui opposaient les ministres d’Honorius, il revint devant Rome qui se racheta des flammes par des nouveaux sacrifices qu’elle consomma , lors d’une troisième attaque, en se livrant à la discrétion du vainqueur.

Il est à croire que ces robes de soie , dont les Barbares stipulaient la remise , n’avaient rien de commun avec celles dont parlent quelques historiens de ce temps, lesquelles contenaient jusqu’à 600 figures tissées ou peintes , non plus qu’avec celle dont le panégyriste même de Stilicon, le poète Clodien, revêt son héroïne ( de Raptu Proserpinæ , 1. 11, vers. 42, et seq.).

2 « Rome, dit saint Jérôme ( Ep ., I. xvr, p. 121), périt par la faim avant de périr par » l’épée ; des mères même firent rentrer dans leur sein ce qui en était sorti peu de temps » auparavant. » Cette famine fut causée par les mesures prises par Iléraclien , qui commandait en Afrique, et qui s’opposa au départ des blés pour affamer les Goths , sans égard aux besoins des peuples d’Italie. « Non seulement on pillait, dit Idace, mais on tuait, 011 massacrait partout, dedans et dehors la ville. » L’incendie fut presque général , selon les historiens ; car à l’embrasement causé pa fla rage des Barbares , de palais tels que celui de Salluste (Procope, de Bello Vandalico, 1. 1, ch. 11, p. 180; Philostorge, p. 534), et même de quelques églises (saint Jérôme, Ep. xn, p. 100), se joignit la foudre, qui, comme

l’a.rt chrétien» 229

mutilation des chefs-d’œuvre de la Grèce et desbelles et innombrables productions des siècles d’Auguste et d’Adrien, l’ art chrétien du moins obtint un signalé triomphe -, Alaric, encore dominé par sa ferveur de néophyte, ayant prescrit avec l’autorité que lui donnait son rang et son audace , de respecter les églises chrétiennes ( saint Augustin , Cité de Dieu , 1. i , c. i , p. 5) où bon nombre d’habitans trouvèrent à la fois un asile et un refuge pour les richesses transportables « Au milieu des scènes du plus effréné brigandage , dit M. Michaud » dans son article Alaric de la Biographie universelle , on dut voir « avec surprise des Barbares marchant en procession et dans l’atti- « tude du respect , reporter sur les autels de saint Pierre les tré- » sors enlevés dans le sanctuaire )> -, et à cet égard l’accord de tous les écrivains contemporains ou à peu près, saint Augustin, saint Jérôme , Orose , Idace , Sozomène , etc., ne peut laisser aucun doute sur une retenue qui tient du prodige au milieu de l’entraînement d’un sac de trois jours dans le pillage depuis si longtemps convoité par tant de peuplades barbares unies dans ce seul but, d’une riche capitale dont l’abaissement à tous égards entrait aussi dans les vues du vainqueur 2 -r et ce qui doit encore accroître la surprise , c’est que dans ces âmes rebelles aux sentimens humains et neuves aux impressions du dogme , les nuances entre la foi de Nicée et l’hérésie d’ Arius dominante dans les contrées d’Orient , où s’opéra leur conversion , s’effacèrent devant le caractère sacré et cependant tout

pour prouver la participation (lu ciel à cette punition, aurait, selon Orose (1. n, ch. six, p. 164), détruit les plus riches bâtimens et bouleversé notamment le beau musée statuaire du forum deTrajan : «ces vaines statues qu’une misérable superstition avait inventées pour » contrefaire des hommes ou des dieux.» Sans examiner ici jusqu’à quel point il fut donné à ce champ de statues de refleurir de nouveau, nous constaterons que l’usage d’honorer les grands hommes, les écrivains païens surtout, par cet hommage, survécut à ce désastre, car le poète Méraubaudes, panégyriste d’Ælius, vit, en 435 , sa statue dressée sur le même forum de Trajan, veuf alors de tant de chefs-d'œuvre. Nous en citerons encore ailleurs d’autres preuves.

i Les ennemis même du nom chrétien trouvèrent leur salut, dit saint Augustin, dans les églises des martyrs et dans les basiliques des apôtres , où échouaient la soif du pillage et la rage des meurtriers.

a C’est ce qu’exprime Tillemont, en disant d’Attalc, ce préfet qu’Alaric imposa à Rome comme empereur, et dont ensuite il brisa publiquement les insignes : « que le roi » goth en fit pour ainsi dire son jouet , à la honte de V empire et de tout ce que la va- » nité humaine a de plus grand. »

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L*ART CHEÉTIt^.

orthodoxe que portaient les basiliques des apôtres et des martyrs, et les plus riches produits de l’art chrétien, tels que vases pour le service ou la décoration des autels 1 , etc., dispositions qui justifient ce titre d’un chapitre de Tillemont : Triomphe de Jésus-Christ dans le saccageaient de Rome ( Hist . des Emp ., t. Y, art. xlii).

Après qu’effrayé de ses succès , l’exterminateur de Rome l’eut quittée sans retour , appelé qu’il fut bientôt après à aller rendre compte de sa terrible mission 2, il semblerait qu’un long intervalle aurait dû s’écouler avant que cette capitale pût jouir de quelques

« Orose (p. 222), d’accord avec saint Augustin, cite le trait d’une vierge consacrée à Dieu , mais déjà âgée, qui, sur la demande que lui fit honnêtement ( honnesté ) un chef de Golhs, de l’or et de l’argent qu’elle possédait, lui montra des vases magnifiques en lui disant : « Ils appartiennent à l’apôtre saint Pierre; prcnez-les, si vous l’osez » ; ce qu’ayant appris Alaric, il ordonna que ces vases furent reportés avec pompe à la basilique de l’apôtre; la maison de cette vierge étant éloignée de l’église , ce fut , dit Tillemont (t. V. p. 595) , « un admirable spectacle de voir passer, à la vue de tout le monde, tous ces vases d’or et » d’argent , portés chacun sur la tête par autant de différentes personnes , et les Goths» » l’épée nue à la main , escorter non seulement les richesses de Jésus-Christ , mais encore 3> beaucoup de chrétiens qui , sur le bruit de cet événement , sortaient des lieux où ils » étaient cachés et se joignaient à cette pompe pour sauver leur vie. »<•

Ce respect pour les monumens chrétiens de la part des Barbares, qui épuisèrent leur rage de destruction sur ceux du paganisme, et dont l’avidité , par sa déception même, ne dut pas respecter les tombes qu’ils durent fouiller, ne contribuerait-il pas , pour Rome, comme pour les autres provinces de l’empire, à expliquer le nombre relativement plus considérable de sarcophages chrétiens qui ont résisté à ces assauts, tandis que ceux empreints des symboles païens subissaient le sort des monumens de la Grèce ?

5 L’année même du sac de Rome, selon la chronique d’Idace, Alaric, en marche pour la Sicile, autre proie digne de sa convoitise, et s’occupant, chemin faisant, de ravager quelques provinces , fut atteint par la mort dans les champs de l’Abruzze ( près de Cosenza , Calabre Citérieure ). Ce coup du ciel, dont le monde civilisé ressentit la faveur et célébra publiquement l’influence, porta la consternation et le désordre dans l’armée des Barbares qui, chargés du fruit de ses rapines, se remit , pour les sauver, à la conduite d’Ataulphe , beau-frère d’ Alaric. C’est ce même roi de Visigoths que nous verrons plus lard époux de la sœur de Théodose, tenant à grands frais sa cour de Narbonne avec le fruit des rançons et des pillages de la Grèce et de l’Italie. Rome, disent Zosime (l. vi, p. 830), et Orose ( p. 233), avait livré Placidie, avant même la prise de cette ville, comme otage et comme gage d'union entre les deux peuples. Cette princesse suivit donc, avec d’autres captifs illustres, la fortune des Barbares, sur lesquels elle régna plus tard. Pour soustraire le corps de leur général aux représailles dont il n’eût pas manqué d’être l’objet, les Goths, dit Jornandès (c. xxx, p. 654), l’ensevelirent dans le lit d’une rivière, qu’ils avaient détournée à cet effet et à laquelle ils rendirent ensuite son libre cours , en prenant soin d’ensevelir en même temps leur secret par le massacre des fossoyeurs.

l’art chrétien.

lueurs de prospérité, et cependant nous allons y voir, peu d'années après cette subversion , les arts de nouveau en pratique, en honneur même, mais plus spécialement cette fois sous l'influence chrétienne, dont nous recherchons particulièrement les traces dans ce chapitre : mais aussi les désordres qui suivront seront tels qu’ils forceront à rendre hommage à la modération d’ Alaric.

La désolation des provinces hâta la reconstruction de la capitale , où l’usage de distribuer des vivres au peuple 1 amena les populations privées de toutes ressources par les dévastations des Barbares -, et ce flot nouveau remplaça bientôt numériquement et au-delà les vides produits dans Rome par la guerre, la famine et la fuite. On conçoit les changemens que cette grande convulsion dut apporter à l’organisation sociale de cette ville , aux démarcations des castes et à l’influence aristocratique amoindrie à tous égards par l’émigration • les familles patriciennes qui, désertant le sol en grand nombre, avaient cherché un refuge jusqu’en Asie 2, perdant par ce fait seul et même

> On lit dans la Bibliothèque de Photius ( c . ixxx, p. 188) que, d’après une lettre du préfet Albin à l’empereur, dès l’année 414, quatre ans après le sac de Rome, la population était accrue au point que les distributions habituelles ne pouvaient plus suffire. Le préfet parle même d’un accroissement de quatorze mille personnes en un seul jour. Quel concours devaient offrir , sinon pour des travaux d’art , du moins pour la réparation des principaux ravages de l’incendie , ces bras nécessairement inoccupés , ces malheureux avides d’un salaire qui vint ajouter aux faibles ressources des distributions publiques ! aussi Orose assure-t-il (1. vii, c. lx, p. 223) que, peu de temps après l’incendie, ses traces étaient à peine visibles, si ce n’est dans les grands édifices.

2 Tous les rivages de l’Orient , de l’Égypte et de l’Afrique., dit saint Jérôme (in Ezcchiel, pr. m , p. 400) , furent couverts, même un an après la retraite d’ Alaric , decitoyens romains élevés dans l’opulence et réduits par le besoin à la servitude. Ce grand homme qui habitait alors Bethléem où il s’occupait du commentaire qui nous fournit cette citation , parle , dans sa lettre à Eustochius (t. III , p. 746) , des interruptions que lui causait le soin de pratiquer les préceptes de l’Écriture, au lieu de se livrer à son étude, en secourant des personnes de la plus haute naissance , « nobiles quondam, » qui , chassées de Rome par X effroi , mendiaient pour vivre. En des temps de triste mémoire , nous avons vu aussi des exemples presque semblables , l’éclipse spontanée de nos splendeurs princières mêmes , la brusque transformation de nos châtelains hospitaliers en pèlerins nomades , aux soins de l’étranger , des atours de nos riches et brillantes duchesses en vêtemens de servage ; mais c’était le produit d’un sentiment plus noble, le point d’honneur et l’espoir justifiable ou non d’arracher la patrie au joug de ses tyrans , en s’associant au sort de ses protecteurs naturels.

Saint Augustin et saint Jérôme s’étonnent d’ailleurs de l’entctement de ces fugitifs

l’art chrétien.

à leur retour, tout droit de haute participation à la direction des nouveaux intérêts de la cité : mais ce qu’on concevra bien mieux encore , c’est l’habileté du sacerdoce chrétien à profiter de ces divisions pour affermir sa puissance. Tout à cet égard lui venait en aide ,

talent, courage, dignité, prestige; car l’Eglise, dirigée vers ce temps par des prélats comme les Augustin, lesJérôme,lesChrysostôme,etc., loin de manquer à sa mission de dévouement, l’avait remplie de manière même à désarmer, comme nous l’avons dit , la fureur des Barbares , résultat d’un grand effet sans doute pour la nouvelle population de Rome , affranchie d’ailleurs par l’humiliation qu’elle venait de subir, de la morgue patriotique sur laquelle s’était jusquelà fondée la résistance du sénat : et ce sénat lui-même , gardien si vigilant de l’antique gloire de Rome, ne venait-il pas de la flétrir à jamais , en s’associant aux barbares pour obtenir un empereur païen ?* car le baptême arien de cet Attale qui rendit une suprématie temporaire au culte des ancêtres, ne fut qu’une lâche concession de plus aux caprices d’Alaric.

Cette grande calamité , le premier sac de Rome , serait donc la véritable époque de la dislocation de F ancienne société romaine et de l’entière abolition du sacerdoce et du pontificat païens *, auxquels

païens , en général, et qui , bien que redevables pour la plupart de la vie qui leur restait du moins, aux asiles que les églises leur offrirent, blasphémaient le Christ et son culte , et attribuaient à l’abolition de l’idolâtrie tous les maux qui pesaient sur eux. Si le malheur rend injuste , le tableau de ses misères doit porter à l’indulgence ; aussi ces saints évêques , loin de tonner contre l’ingratitude de ces hommes, leur prodiguaient-ils à la fois secours , exhortations et consolations de toutes sortes.

i Dès l’année 408, une loi des calendes de décembre ( Cod . théod. , 1. xvi , t. X , 1. xix) avait , à titre d’édit général , aboli les annones des temples , sortes de crédits accessoires encore subsistans , après la suppression, par Gratien et Théodose, de leurs principaux revenus ; et ce qui semblerait prouver , contre l’opinion de M. Beugnot , que saint Augustin était fondé à dire que les simulacres avaient été renversés à Rome, même avant l’invasion de Radagaise, en 405, ce sont les termes suivans de la même loi : « Simulacra , si quee etiam nunc in teroplis fanisque consistant et quæ alieni ritu vel » acceperint , vel accipiunt paganorum , suis sedibus evellanlur. » Rome , sans doute , pouvait , comme le dit et le démontre même le savant historien de la destruction du paganisme , être encore alors et plus tard aussi , remplie d’idoles placées hors de l’atteinte des édits dans des ædicules (sorte d’oratoires privés), mais la locution dubitative, s’il en subsiste encore , employée par la loi de 408 et répétée ailleurs , ne semble pas moins établir qu’une prohibition , quant aux principaux simulacres placés dans les édifices publics , avait

l/.YRT CHRETIEN'.

survécut J affranchie de toutes entraves , l’organisation chrétienne fortifiée même de son ascendant sur les Barbares et des titres qu’elle conquit dans de si rudes épreuves, à la gratitude des païens mêmes l. Tous les liens de retenue ou de déférence de la cour envers le patriciat et de l’évêque de Rome à l’égard des successeurs des Prétextât et des Symmaques , demeurèrent brisés depuis lors -, et ce ne fut qu’à une politique de conciliation, ou à cette considération dominante que les talens administratifs étaient restés le patrimoine de quelques familles païennes , qu’on dut de voir, plusieurs années encore , les intérêt? de la cité confiés, pour la réparation de ses désastres , à des magistrats d’un culte différent 2 de celui de l’empereur qui recevait, alors , à défaut d’autres titrés, celui de restaurateur deRome : quondam desolata, sed nunc gloriosior1 \ témoignage important pour nous du prompt retour de cette capitale à la prospérité sous l’influence de l’art chrétien, qui dès lors y régnait presque sans partage.

On peut contester sans doute , par des dénombremens plus ou moins exacts, et même par des témoignages opposés à l’opinion de saint Augustin , comme est celui de Salvien, qui dit (de gubernat., t. IY, § i4, p. 87) major fere Romani homines portio , que dès lors, et plus tard encore, le nombre des Chrétiens l’emporta en Occident

déjà été portée. Quant aux temples eux-mêmes, cette même loi les voue au service public : « ad usum publicum vendicentur » , disposition fort sage , mais déjà tardive , comme nous l’avons vu, et qui, si elle ne nous eût pas conservé à nous-mêmes des monumens que n’auraient sans doute pas épargnés la fureur des Barbares , aurait du moins rendu plus purs et plus exempts de blâme les efforts de nos saints propagateurs de la foi , en leur interdisant de procéder comme ils firent, par voie de destruction.

1 Voir ci-dessus, p. 231 et 232, ce que disent saint Augustin et saint Jérôme de l’asile que les païens trouvèrent dans les églises.

2 M. Beugnot cite (t. II, p. 127 et 128) plusieurs patriciens, amis de l’ancien culte , auxquels leur capacité valut d’être placés à la tête de l’administration de Rome, jusqu’en 429.

3 (Labbe , descrip. urbis Romœ , p. 128.) C’est à bon droit que M. Beugnot, en citant (p. 133 et seq .) cette description qu’il considère comme postérieure au sac de Rome, s’étonne qu’elle contienne, dans les 14 régions que comportaitla division territoriale de cette ville , un assez grand nombre de temples encore conservés à l’ancien culte dès lors presque entièrement éteint. Rien de moins positif, en effet, comme document historique , que les notices géographiques où les vestiges sont souvent comptés comme monumens. Que d’exemples nous pourrions en citer dans les descriptions -les plus récentes de notre pays même !

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sur celui des sectateurs de l’ancien culte -, mais ce qui demeure constant, c’est le triomphe définitif de l’Eglise à cette époque, apres une lutte d’efforts et d’habileté réciproques , soutenue pendant près d’un siècle-, de meme qu’on ne saurait sans injustice refuser de rendre hommage au zèle ardent mais réfléchi , à la constance et à la haute capacité que mirent les chefs de la chrétienté à profiter d’une victoire si chèrement achetée. Le pouvoir une fois conquis, il était peut-être même de bonne prévoyance de ne pas brusquer les conversions qui s’opèrent d’elles-mêmes quand les doctrines opposées manquent d’aliment. La division des rangs , l’isolement des chefs produisant toujours la défection % le talent consistait , comme nous l’avons dit , à la rendre moins honteuse et à la justifier en quelque sorte , par la presque assimilation des pratiques religieuses des deux cultes; et ce fut à ce but si complètement atteint, malgré les cruelles diversions produites par les désastres ultérieurs, que concourut puissamment l’art chrétien , mis dès lors en possession d’exercer cette magique influence 7.

Ces fatales diversions au milieu desquelles le clergé chrétien poursuivit sa noble tâche se produisirent presqu’à la fois sur tous les points de l’empire. En Gaule, et peu de temps après que Radagaise, à la tête de deux cent mille brigands , eut promené la terreur des bords de la Baltique aux rives du Po , alors même qu’Alaric et scs Goths ravageaient l’Italie que ne défendait plus le bras de Théodose, et que cessa de protéger plus tard l’épée de Stilicon, brisée par l’ambition de ses compétiteurs ou complices , un premier déborde-

1 Dès que les païens d’Occident eurent perdu le point d’appui qu'ils trouvaient dans le sénat et dans leur sacerdoce central , leur zèle dut toujours tendre à décroître. Ce fut surtout alors que les chefs de l’église chrétienne, pour fixer leur indécision, introduisirent habilement dans nos rites religieux des pompes que les Tertullien , les saint Cyprien et autres eussent anathématisé comme païennes , mais dont l’effet prestigieux , meme sur les Barbares, concourut puissamment, comme l’observe M. Guizot, à généraliser notre religion et à fonder sa suprématie toujours croissante.

2 Sous le règne même d’IIonorius, l’art chrétien était en grand honneur, si l’on en juge par ce que dit Théodoret des robes des sénateurs de cette religion, où se trouvait représentée toute la vie de Jésus-Christ en plus de G00 figures, et comme nous le prouverons plus loin en citant quelques unes des nombreuses mosaïques prodiguées sous ce prince dans la décoration des églises.

h ART CHRETIEN.

ment de Vandales, d’Alains et de Suèves 1 (4o6) , bientôt gonflé d’affluens plus terribles encore , Saxons , Burgondes, Quades, Sar-

i Ces premiers assaillans , provoqués à cette invasion, selon saint Jérôme (ép. xiii, p. 93) par Stilicon, qui les avait si souvent vaincus, mais qui, cette fois, aurait eu recours à cette diversion dans des vues d’usurpation , eurent d’abord à combattre les Francs avant de passer le Rhin (Orose, c. lx, p. 223). Ils commencèrent par dévaster la première Germanie, dont Mayence était la capitale; gagnant ensuite la Gaule-Belgique, puis l’Aquitaine, ils étendirent à toutes nos provinces des ravages qui ne purent que confirmer l’horreur attachée depuis Chrocus au seul nom de Vandale. Quel affreux complément aux pieuses destructions des moines de saint Martin , victimes à leur tour de la fureur de ces hordes ! car ici l’art chrétien n’eut pas de privilège : « Dieu permit , dit Prosper, auteur contempo- » rain, dans son poème sur la Providence (p. 519) , qu’on laissât consumer ses tem- » pies par le feu, qu’on profanât les vaisseaux sacrés, et les solitaires mêmes occupés à « louer Dieu dans leurs grottes , dans leurs cavernes, n’ont pas éprouvé un meilleur sort » que les plus criminels d’entre les hommes. Les prêtres furent enchaînés, déchirés à coups » de fouet et condamnés au feu, etc., etc. ». Saint Jérôme cite d’ailleurs Mayence, Worms, » Reims, Amiens, Arras, Terouene, Tournay, Spire, Strasbourg, l’Aquitaine, la Gascogne, la Lyonaise, la Narbonaise, comme ayant été également ravagés : il n’en excepte que Toulouse , sauvée par son évêque Exupère.

Arles, dont ces Barbares n’auraient sans doute pas respecté les riches tombes, dut sans doute sa préservation à la résidence qu’y établit l’usurpateur Constantin III, venu d’Angleterre, vers cette époque (407), pour disputer la Gaule à ses préoccupans (Zosime, 1. v, p. 807, 825; Orose, 1. vu, c. xl, p. 223), remède pire sans doute que le mal même , en ce qu’il dut ajouter à leur irritation et doubler, par le nombre et surtout par les chocs, la somme de calamité qui pesait alors sur notre malheureuse patrie. Arles resta au pouvoir de Constantin jusqu’en 411. Ce fut alors, qu’assiégé par Constance, général romain , après une défense de quatre mois, il se dépouilla des insignes impériaux et se fit ordonner prêtre, espérant, sur la parole du vainqueur, conserver pour lui et son fils une vie qu’Honorius fit trancher à Mantoue. Zosime ajoute (1. xix, c. xv, p. S16), que Constance se déclara protecteur de cette ville , ce que nous remarquons, toujours pour expliquer la surexistence de ses éliscamps, lorsque sans doute tant d’autres champs funéraires de même nature étaient bouleversés par les Barbares. A ce sujet, et pour mieux justifier encore la continuation dans cette ville, au moins jusqu’après la première moitié du Ve siècle , des habitudes de sépultures romaines, citons ce que dit Sidoine Apollinaire de l’état monumental de cette cité restée longtemps, comme siège du préfet des Gaules, capitale de ce qui restait aux Romains dans ce pays : privilegium locum, selon son expression dans sa lettre domino papœ Leontio, qui en était évêque (lib. v, cp. ni). Plus heureuse que Rome, Arles avait alors même conservé les colonnes et les statues qui décoraient son forum ; car le même écrivain parlant (ep. xr, 1. i) à son cher Montius de la haine que Pœonius, préfet et sénateur, avait excitée contre lui, et de l’accueil qu’il reçut dans cette ville où ses ennemis pensaient qu’il n’oserait paraître, dit : « qu’étant allé se promener, selon son habitude, sur la place publi- » que, in forum ex more dcscendo , les uns se jetaient à ses pieds avec des respects ex- » cessifs ; les autres , pour ne pas le saluer , fuyaient derrière les statues , se cachaient » derrière les colonnes : alii ne salutarunt, fugere post statuas, occulti post columnas. » Ces colonnes et statues, ornemens obligés du forum (Vilruvc, de Arch. , v, 1), étant natu-

mates, Gépides, Hérules, Allemands, Gêtes, etc. % vint comme un torrent dévastateur porter la désolation et la mort du Rhin aux Pyrénées, des Alpes à la mer du Nord, pénétrant dans les localités les plus excentriques , dans les refuges les plus escarpés % comme

rellemcnt exposées au premier choc en cas de violentes dévastations, leur conservation à Arles à cette époque, bien postérieure aux grands bouleversemens des prédécesseurs des Sarrasins , nous semble appuyer nos remarques sur la préservation exceptionnelle du cimetière monumental de cette ville, que respectèrent aussi, sans doute par un sentiment religieux , ces derniers dévastateurs , auxquels la tradition locale en attribuerait même la fondation.

1 La même influence qui , si l’imputation de saint Jérôme est fondée, devrait rendre à jamais le nom de Stilicon en horreur dans notre Gaule, porta ces autres nuées de Barbares à venir grossir l’orage qui couvrait notre pays de sang et de ruines. Accourues, pour lui porter les derniers coups , au commencement de 409 (saint Jérôme), ces peuplades sans foyers s’implantèrent à jamais dans notre sol, où leurs excès, de même que ceux commis par les Goths à Rome, furent attribués à une juste punition de Dieu, qui devait bien aimer la Gaule pour la châtier aussi durement. Citons un témoignage contemporain de ces désordres et de cette heureuse manière d’envisager les plus grands malheurs comme des actes de justice divine : « Trêves , la ville la plus opulente des Gaules , dit Salvien (1. vi) , a » été prise de force quatre fois : pugnata est quater. Ses malheurs continuels n’ont fait » qu’accroître ses crimes.... ; l’ivrognerie y dominait à tel point que les premiers de la » cité ne purent se résoudre à quitter les festins , quand l’ennemi pénétrait déjà dans ses » murs....; on pressentait l’esclavage et on ne le craignait pas : aussi les citoyens étaient-ils » sans terreur et la ville sans défense , alors que les Barbares étaient déjà campés » presqu’à la vue de tout le monde... ». Nous pourrions remarquer encore ici, comme nouveau rapprochement historique, que quelque chose d’à peu près, semblable s’est vu de nos jours et de ceux même de notre jeune génération, mais sans que l’on ait eu à lui assigner les mêmes causes ni à en redouter les mêmes effets...., effets terribles d’après ce qu’ajoute Salvien : « J’ai vu , dit-il, dans la ville ruinée trois fois par des saccagemens suc- » ccssifs , ter continuons eversionibus , et qui n’était qu’un vaste tombeau , les cadavres » des deux sexes épars çà et là, nus, en lambeaux , déchirés par les oiseaux et les chiens..., » la mort s’exhalait de la mort...., et ensuite quelques nobles qui avaient survécu à la » ruine de leur patrie demandaient à l’empereur les spectacles du cirque , comme dernier » remède à ces calamités. » Ici l’analogie recommence, à Y empereur près.

C’est sans doute de ces dispositions, peut-être trop sévèrement interprétées par l’indignation religieuse, des écrivains chrétiens , que M. Michelet a conclu (t. I , p. 109) : « que » le peuple de la Gaule n implorait plus , au commencement du Ve siècle , que la » mort , tout au moins la mort de l’empire et Vinvasion des Barbares » , voeu téméraire qui ne fut que trop exaucé !

2 « Depuis dix ans, dit l’auteur du poème sur la Providence, Prosper, qui fut lui-même con- » duit en captivité, ainsi que son évêque, après l’incendie de la ville qu’il habitait, les Goths, » les Vandales font de nous une horrible boucherie; les châteaux bâtis sur les rochers, les » bourgades situées sur les plus hautes montagnes , les villes environnées de rivières, n’ont » pu garantir leurs habitans de la fureur de ces Barbares (p. 519, 520). » C’est par des

l’art chrétien'

pour confondre dans une ruine générale, et par un sentiment d’odieuse rivalité , tous les élémens de prospérité conquis dans les leçons de nos vainqueurs. Mais ici du moins , l’astre de la France permit que ceux de ces Barbares dont T irruption première servit d’exemple et de véhicule à tous ces désordres, fussent aussi les premiers à en préparer la réparation. Ataulphe, beau-frère et successeur d’Alaric, que nous avons laissé dans les champs de la Calabre , traînant à sa suite les dépouilles de Rome et la fille de Théodose, dont les charmes avaient influé , dit-on , sur le salut de cette capitale , voulant , disait-il , faire sentir à Honorius le prix de l’alliance qu’il dédaignait pour la conservation de la Gaule envahie de toutes parts , s’était emparé de nos plus belles provinces , et tour à tour ennemi ou complice des nombreux usurpateurs de cette période si riche en ambitions déçues , les Constantin 1 , Constant , Maxime , Jovinus, Sébastien , tous revêtus de la pourpre par l’appui des Barbares % il s’était résolu à sacrifier ces deux derniers alliés à la

témoignages semblables qu’on arrive à concevoir comment tant de villes de notre Gaule , signalées même comme d’une assez grande importance dans les anciens itinéraires, ont entièrement disparu de notre sol, sans laisser d’autres traces que celles que le soc de la charrue ou les nuances de la végétation murale, sont venus nous révéler plus tard en nous plaçant sur la voie de découvertes souterraines comme celles journellement faites sur tant de points de la France. Parmi ces explorations , plusieurs ont démontré à la fois l’état prospère de l’art à cette époque dans des localités intérieures de la Gaule et la soudaineté de l’interruption de son culte. Rappelons seulement ce que nous avons dit (t. I , p. 134) des charmantes figures de bronze existant aujourd’hui au musée d’Evreux et que nous avons pour ainsi dire vu extraire d’un puits très profond dans l’ancienne ville de Mediolanum Âulercorum (vieil Evreux ) , depuis longtemps rase campagne en pleine culture. On s’en promet bien d’autres du curage toujours ajourné du célèbre puits dePolignac (Haute-Loire).

Quoi de plus naturel de la part des Gaulois frappés , comme de la foudre, par l’irruption de ces hordes , que la précipitation dans les entrailles de la terre de leurs objets les plus précieux, qu’ils arrachaient du moins à la rapacité de leurs bourreaux.

i Constantin voulant racheter son usurpation par des services, avait offert à Iïonorius l’appui de son armée contre les Goths. Bientôt, entraîné par un autre plan de conquête, il pénétra en Italie et parvint jusqu’à Véronne ; mais à la nouvelle de la mort d’ Allobie, son complice, dit-on, dans ses projets d’usurpation de tout l’empire, il revint en toute hâte à Arles, où l’armée d’Honorius vint ensuite l’assiéger.

a Gibbon observe (ch. xxxi) , que « dans la courte révolution de cinq ans, sept usur- » pateurs furent terrassés par la fortune d’un prince également incapable d’agir et de » commander ». Il y comprend Héraclien qui, parti d’Afrique en 413, jeta l’ancre à l’embouchure du Tibre avec une / lotte qui surpassait celle de Xercès et d’Alexandre

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