I. UiT CHRETIEN
question , quand Mabillon et Bellori nous laissent , pour ainsi dire , le choix pour le Virgile du Vatican, entre les IIe, IVe ou Ve siècles, et lorsque Montfaucon déclare franchement qu’à son avis on ne peut assigner de date certaine aux manuscrits antérieurs au VIIe siècle.
Mais ce qui prouve encore que la peinture était alors en grand usage, c’est le concours qu’elle prêtait nécessairement, comme dans les mosaïques, à l’art du tissage des étoffes, porté, nous l’avons dit, à un tel degré de recherche et d’art qu’une seule robe de soie représentait , en 600 figures , toute la vie de Jésus-Christ , les noces de Cana , la résurrection de Lazare et tous les autres miracles 1 , combinaisons dont nos arts , dans leur état de prospérité actuelle , auraient sans doute quelque peine à se tirer.
Une autre sorte de travail , compris dans les arts du dessin, et que nous avons montré en constant exercice depuis Constantin , l’orfèvrerie , poursuivait aussi ses succès , ainsi qu’en font foi les nomenclatures données par Anastase le Bibliothécaire des dons de ce genre faits dans le Ve siècle aux églises tellement pourvues alors sous ce rapport qu’un saint évêque racheta 7,000 captifs avec le produit de ses vases d’or et d’argent % les richesses de cette nature ,
dont les rois goths remplissaient leur trésor, telles que le missorium
1 Eméric-David , Discours historique sur la peinture, p. 83. Ce savant cite à ce sujet saint Asterius (homil. de div., et Laz. ed. Itub., p. 3 et 4); Ausone (Grat. Art., proconsul., § E3), ainsi que Théodorct, qui décrit (de Provid., orat. iv, t. IV, p. 361) les diverses opérations de cet art de tisser dont on retrouve les traces sur les vêtemens des figures sculptées de ce temps (voir le diptyque de Sextus Anicius donné par Gori (t. II, p. 238, 5 18, tab vu) ; Ciaudien s’attache aussi à décrire cet art à propos de la robe de Proserpine (Rapt. Proserp., lib. h , vers 42 et seq.). On voit d’ailleurs que ce goût dura longtemps, et s'étendit à d’autres usages , puisque les rideaux d’autel que l'évêque saint Maximien donna à son église de Saint-Étienne , au temps de Bélisaire , représentaient aussi tous les miracles de Jésus-Christ en sujets si bien exécutés que les ligures paraissaient vivantes : « in came omnes vivœ sunt. »
2 A n’en juger même que par les actes de munificence exercés en faveur des églises de Rome par le pape Symmaque, qui occupa la chaire de saint Pierre de 498 à 514, on voit que les largesses papales , quoique restreintes à la circonscription diocésaine , participaient encore, deux siècles après saint Sylvestre, de la généreuse impulsion donnée par ce premier pontife apparent de la chrétienté , largesses qui, môme à supposer que Constantin y ait pourvu, tiendraient presque du prodige, puisqu'elles se résolvent, d’après les nomenclatures données par Anastase le Bibliothécaire, dans son Liber ponlificalis, en plus de 1,800 livres d’or, plus de 19,000 en argent et de 7,000 en bronze, indépendamment des immenses constructions d’édifices religieux , fondés par le même pape, tant à Rome
cité plus haut comme un présent d’Aetius , celles qui durent remplacer les spoliations d’Attila , conservées par ses successeurs et trouvées , sous Charlemagne , dans leur retraite en Pannonie , et enfin tous les produits de cet art que Clovis accumula et que Ghil-
qu’à Naples, à Capoue, à Ostie, à Albano, etc. , et qui prenaient part à ces présens mobiliers.
Les successeurs de saint Sylvestre suivirent son exemple lorsque les temps se montrèrent propices, comme on le voit par l'autel d’argent très pur , pesant 300 livres , qu’offrit Sixte III, pape de 432 à 440, à l’église Sainte-Marie-Majeure qu’il relit, et par l’image d’or, enrichie de pierres précieuses , sans doute de la Vierge récemment proclamée mère de Dieu, que Valentinien fit exécuter à la sollicitation du même pape. Mais ce fut surtout à la fin du Ve siècle et au commencement du VIe que ces riches tributs de la papauté reprirent un essor qui se poursuivit sans interruption jusqu’au milieu du IX0 siècle, ainsi qu’en fait foi le Liber ponUficaiis.
Les dons de Symmaque , que nous pouvons à la rigueur encadrer dans le Ve siècle , furent, d’après le registre tenu par Anastase, répartis entre douze églises qu’il construisit ou restaura, et consistèrent principalement en 42 arcus d’argent (autels ou ornemens en forme d'arc) pesant 963 livres , en 21 canthara d’argent (vases pour le vin du saint-sacrifice ) pesant 330 livres , en deux ciboria du même métal pesant 240 livres , sans doute avec tous leurs accessoires, tels que potences , chaînes, etc., pour la suspension et la manœuvre du vase sacré, en trois confessiones également en argent pour placer les reliques des martyrs sous l’autel, en une croix d’or du poids de 10 livres , en images du même métal pesant 120 livres, et en quatre oratoria (sorte de petits autels d’argent) pesant 100 livres. Ce pape fonda en outre deux palais épiscopaux, trois hôpitaux, un matroneum ( édifice pour les femmes ) , un cimetière , plusieurs bains , etc.
La chronologie de Gauthier place (p. 391) sous le même pontificat l’hommage fait à la basilique de Saint-Pierre, par Clovis, d’une couronne très précieusement enrichie de perles et pierreries dont l’empereur Anastase avait fait don à notre roi ; et l’auteur s’écrie à ce sujet : « Beau argument pour faire voir aux François que les fondemens de notre » royaume très chrétien ont été cimentés de l’honneur et révérence dus au saint-siège » apostolique. » On verra dans la ^uite de notre ouvrage que ce ciment primitif n’est pas toujours resté intact ; mais cet accord du plus grand de nos premiers rois francks avec l’ évêque de Rome , et cet hommage à l’église primitive de Saint-Pierre par le fondateur de notre première basilique des apôtres (Pierre et Paul), n’a rien qui doive surprendre, puisqu’ ainsi qu’on l’a remarqué , Clovis , en sortant des fonts baptismaux , se trouvait dans le monde chrétien le seul souverain catholique, par l'effet des erreurs auxquelles s’était laissé entraîner l’empereur Anastase, et de l’arianisme des rois d’Italie, d’Afrique, d’Espagne et des Gaules , et lorsqu’on voit d’ailleurs que le successeur de Symmaque, élu l’année même de la mort de Clovis (514), Hormisda, était Champenois, et probablement appuyé de la haute autorité de saint llemi ; et que quelques années après (en 536) , un autre Champenois , Sylvère , fils d’IIormisda (mais par mariage légitime avant la prêtrise , a bien soin d’ajouter Gauthier ), occupa également , par une sorte de transmission assez remarquable de père en fils , le siège de saint Pierre , d’où Bélisaire l’ar-* radia par ordre de Y hérét ique Théodore,
I, ART CHRETIEN
debert et àigebert firent exécuter ( voy . t. Ier, p. 39). Il suffirait d'ailleurs , pour consacrer l’abus même de la culture de ces deux branches d’art, au moins dans l’Orient, de ce mot de saint Chrysostôme (in Joan , homil. lxix, alias lviii, chap. m , t. vin, p. 41 :
« Toute notre admiration est aujourd'hui réservée pour les orfèvres et )> pour les tisserands. »
Pour revenir aux sources de prospérité où la Gaule naguère si déchirée puisait les moyens de revivre si promptement de ses cendres et de jeter sous l’influence de l’art chrétien un éclat, si non plus vif , du moins plus personnel que sous la domination romaine , il faudrait , à l’hommage rendu au roi des Burgondes pour sa confiance et ses relations intimes avec l’évêque de Lyon , prouvées , par le récit de Sidoine , joindre celui que mérite à d’autres égards le prince gothThéodoric II, dont le même écrivain nous peint la cour (liv. Ier, let. 11) sous des couleurs qui sont loin de faire supposer qu’il s’agisse d’un roi barbare -7 mais les détails si précis et d’ailleurs si connus, donnés à ce sujet par notre poète-évêque auvergnat, nous dispensent de nous arrêter à ce prince autrement que par une note’
1 Quoique parvenu au trône (en 453) par un crime, l'assassinat de son frère Thorismondqui, luttant avec lui de vaillance dans la bataille contre Attila, avait reçu des troupes par acclamation le sceptre tombé des mains de leur père dans le même combat, Théodoric II se montra plus grand roi que n’aurait dû le faire supposer ce début fratricide. Le goût des lettres, puisé dans ses rapports avec Avitus , qu’il concourut à faire nommer empereur à la mort de Maxime , adoucit sans doute le caractère de ce Barbare , dont la générosité alla jusqu’à soutenir les Romains , maîtres encore de l’Espagne, contre l’usurpation de son propre beau-frère Ricarius, roi des Suèves. Ce dut être à Toulouse, ou peutêtre à Narbonne , que Théodoric finit par obtenir de l’empereur Sévère , que Sidoine- Apollinaire lui fit la célèbre visite dont il rend compte à son cher Agricola. Au portrait qu’il fait des perfections physiques de ce prince, il joint un pompeux éloge de ses mœurs, auxquelles l’envie même qui assiège les trônes ne pourrait refuser de rendre hommage : « ut laudibus eorum nihil ne regni quidem defraudet invidia » ; mais ce qu il nous importe surtout de constater ici dans le but de nos démonstrations, c’est le luxe modéré et de bon goût qui régnait à cette cour, dont les repas surtout, dit Sidoine, réunissaient l’élégance des Grecs, l’abondance des Gaulois , la célérité des Italiens , la pompe d'une fête publique, les soins délicats d'une table privée et l’ordre qui sied à la demeure d'un roi, accord harmonieux qui dénoterait seul une civilisation avancée , le sentiment naturel portant les possesseurs à titre nouveau, comme Ataulphe, à l’étalage et à la prodigalité (voir, pour la comparaison de cette cour avec celles des rois franks vers les mêmes époques, Dubos, t. I, p, 403).
Si les services rendus aux arts par ce roi des Visigoths sont moins constatés que ceux
L'ART cuRtruiX.
pour arriver plus tôt à nos fondations monumentales et plus/ran-
çaises encore du commencement du VIe siècle.
de l’autre Théodorie, roi d’Italie, que nous pouvons préciser, grâce aux formules de son grand ministre Cassiodore , il est à croire du moins que le prince dont Sidoine, chrétien fervent, trace un si séduisant portrait, et dont il peint la tiédeur schismatique en disant que ses pratiques religieuses semblaient plutôt tenir de l’habitude que du zèle, «pro consuetudine potiusquam pro religione reverenliam » , n’aura pas voulu , quoique arien, demeurer en reste avec le roi des Burgondes, et que, sous son règne aussi l’art chrétien aura produit de somptueux monumens, tels que la cathédrale de Toulouse, qu’on s’accorde à faire remonter au Ve siècle.
Observons d’ailleurs que l’arianisme et l'orthodoxie, divisés seulement dans l’interprétation du dogme, faisaient usage pour leurs solennités d’églises presque analogues, et qu’au temps de Théodorie If, la démarcation toujours tranchée des deux religions ne comportait plus , en Gaule surtout , les haines réciproques et les persécutions que ce schismeavait excitées dans l'empire depuis les dernières années de Constantin, et dont on ne retrouve l’explosion accidentelle que sous l'influence des passions italiennes ou orientales. Ainsi les mêmes écrivains qui parlant de deux princes également ariens, Théodorie II et Théodoric-le-Grand , célèbrent le premier à raison des présens qu’il envoya comme roi d’Espagne au saint-siège ( voir lettre de saint Grégoire-le-Grand, 1. vii, p. 126), traitentils l’autre de nouvel Hérode (Baron., an 526, nos 5 et 6), pour sa conduite envers le pape Jean 1er.
On cite même, d’après le même saint Grégoire (1. ni, dial, c., 2), ce trait qui semblerait faire participer les animaux de ce temps aux influences intellectuelles, et peut-être même aux préventions antischismatiques : le cheval qu'avait monté \e pape Jean pour se rendre à Constantinople, revenu à son ancien service, méconnut la voix et la main de sa maîtresse, sans doute Arienne, et manifesta par des ruades et en se cabrant, son refus de toute autre monture que celle dont
« G animal, glorieux d’une charge si belle,
» N’eût voulu pour beaucoup se trouver soulagé. »
Voici, à propos d’arianisme, comment le jésuite Gauthier dans sa Chronologie (p. 385, 3e colonne), explique l’essence de ce grand germe de dissidence religieuse sorti de la souche chrétienne au moment même où se manifestait toute la vigueur de sa sève , et comment il dépeint, sous l’an 353 , les premiers jets qu’il poussa dans notre France, où se desséchèrent plutôt que partout ailleurs ses rejetons qu’on ne vit guère poindre sérieusement sous d’autres espèces, que vers le premier tiers du XVI* siècle.
« L’arianisme qui fait le Fils inférieur à Dieu le Père, et le Saint-Esprit moindre que » le Père et le Fils , naissant en France , ainsi qu’un évêque célébrait la messe (pour » action de grâce de ce que sa cité avait été divinement préservée du siège des Huns), vit » tomber comme de la voûte de l’église sur l’autel trois gouttes égales plus claires que le 5> cristal découlant ensemble et se joignant en forme d’une très belle pierre précieuse , « laquelle étant placée au milieu d’une croix d’or garnie de pierreries , voilà que toutes » les autres pierres précieuses tombèrent ; et estant mise à part, elle donnoit la santé aux » malades et augmentoit la dévotion à ceux qui hoiroroient l’image de la saincte croix -
L A. R T CHRETIEN
Nous avons vu, par la description de la basilique de Prudens, que bien avant la domination des rois franks dans la Gaule centrale, Part chrétien se trouvait richement implanté dans notre sol, où il poussa dès lors de si profondes racines, quà part le fruit des leçons de Théodoric et les somptuosités de Justinien, nous pourrions désormais nous affranchir du soin de chercher ailleurs qu’en France ses plus beaux types. Cet éclat précoce dans un pays encore soumis en partie à l’influence des patriciens de Rome, dont le zèle religieux ne correspondait pas, en général, à celui des empereurs1, et son développement rapide et continu, chez nous surtout, au milieu de déplorables convulsions qui ébranlèrent moins les sièges épiscopaux que les trônes, tint principalement à l’auréole de talens et de vertus dont brillait alors l’épiscopat, et à l’autorité que ces pasteurs tiraient, comme nous l’avons dit, des libres suffrages de leur troupeau, souvent meme de leurs premiers refus d’assumer le fardeau de la mission qu’on leur imposait 2 . Ces nobles apôtres du christianisme, véritables Pères de notre Eglise , sortant pour la plupart du monastère de Lerins , ce mont Gassin français,
» parce qu’elle se montroit claire aux purifiez et dévots, et obscure aux immondes. » (Sigib., an 453.)
1 Parmi les preuves qui ne nous manqueraient pas au besoin, de l'autorité du clergé dès ces époques et du peu de ferveur des officiers de l’empire, nous citerons ce fait : saint Hilaire , évêque d’Arles , prêchant dans la basilique Constantine , aperçut parmi ses auditeurs le préfet des Gaules qu'il considérait comme indigne d’entendre la parole jde Dieu , et l’apostropha si vivement dans ce sens , que le préfet confus se retira sans que la solennité ait été autrement troublée.
2 De même qu’il fallut , comme nous l’avons dit , employer la ruse et la violence pour asseoir saint Martin sur son siège de Tours ; de même que saint Germain, retiré à Auxerre pour y mener une vie seigneuriale, après avoir brillé dans la carrière des armes , n’en devint évêque que par une sorte de guet-apens , saint Amator l’ayant enfermé dans l'église et lui ayant coupé les cheveux , devant son clergé , en le désignant à sa succession , plusieurs autres illustres prélats de ce temps n’occupèrent leurs sièges qu'en cédant pour ainsi dire à la violence. Saint Loup , célèbre au barreau , séminaire de ce temps d’apostolat , fut presque contraint par des députés de Troyes d’accepter la direction de leur église ; saint Maxime, évêque de Riez , refusa deux fois, mais vainement, les honneurs de l’épiscopat, effrayé sans doute des charges qui y étaient inhérentes; Hincmar ne dit-il pas à propos de la contrainte exercée envers saint Remi , pour lui faire accepter à 22 ans le siège pontifical de Reims : « îtaptus potius quam electus » ; et saint Hilaire lui-même , que nous montrons si absolu dans l’exercice de ses hautes fonctions, à la nouvelle qu’on le désignait pour succéder à saint Honorât , ne courut-il pas en toute hâte s’enfermer dans le monastère de Lérins, d’où les instances et presque les violences du préfet Cassius purent seules l'arracher.
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dont la fondation est antérieure de plus d’un siècle à celle de Saint- Benoît *, étaient à la fois versés dans les lettres sacrées, comme dans la littérature classique 2 , et pénétrés en général du besoin de
» Ce fut dans les premières années du Ve siècle qu’Iïonorat , issu d'une famille romaine qui donna des consuls à l’empire , s’unit avec saint Caprais , pour fonder ce monastère qui transforma un repaire de bêtes venimeuses , comme étaient , comme sont redevenues les îles de Lérins , en un sanctuaire de piété vivifié dès lors par l’affluence des plus illustres Gaulois accourant de toutes parts pour puiser dans le recueillement de cette Thébaide et dans les exemples et les leçons de saint Honorât qui la dirigea trente ans, les moyens d’édifier et de régénérer la Gaule , comme firent saint Euchère , saint Théodore et tant d’autres. Celle des deux îles où se trouvait le monastère prit le nom de saint Honorât. Le vieux foyer de nos enseignemens religieux , modèle trop méconnu plus tard des plus nobles habitudes de la vie cénobitique , ravagé à diverses reprises par les Sarrasins et plusieurs fois renouvelé , a subsisté sous la règle de saint Benoit , continuatrice des traditions laborieuses de saint Honorât, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, époque où le désordre introduit dans cette pépinière de saints nécessita une réforme que le décret de l’Assemblée nationale rendit bientôt complète. M. Prosper Mérimée , qui a visité en 1834 les restes de ce monastère devenu une sorte de château fort , nous les peint ( Notes cl’un voyage dans le Midi de la France , p. 262 et suivantes) comme un mélange de matériaux hétérogènes portant le cachet varié des siècles écoulés depuis sa construction , mais dont plusieurs, tels que le devant du sarcophage dont nous avons parlé plus haut (p. 193 et 194), divers fûts de colonnes avec inscriptions , plusieurs fragmens évidemment antiques et les débris d’une espèce de baptistère , paraissent dater de- l’époque gallo-romaine et doivent rappeler cette fondation mémorable pour nous à tant de titres , et cependant presqu’ignorée en France, où cet oubli de nos propres traditions est péché d’habitude, quand tous nos yeux se tournent vers les souvenirs de même nature laissés par l’illustre imitateur de saint Honorât et de saint Caprais. Combien de nos pieux pèlerins courent chercher au loin, au désert de Subiaco, aux pentes du mont Gassin, les traces du saint dont la parole fixait les populations près de lui , les sentiers où deux anges l’attendaient pour le guider d’une résidence à l’autre, le seuil de celle où Tolila , confondu par son épreuve, s’inclina dans sa pompe aux pieds de l’humble ermite , qui jamais ne songèrent à rendre un tel hommage au grand foyer d’où sortit , plus d’un siècle avant saint Benoît, le rayonnement des plus grandes illustrations chrétiennes de la Gaule?
2 Sans parler de saint Paulin , évêque de Noie, né à Bordeaux , qu’Àusone avait initié aux secrets de l’éloquence et de la poésie , mais qui n’exerça guère ces heureux dons qu’en Espagne et en Italie , et sans rechercher dans la Bibliothèque des Pères des titres à joindre aux éloges que fait Grégoire de Tours (1. ii, chap. xm) des nombreux prélats des Gaules , « sanclitatis ac fidei religionisque custodes , » et aux preuves que cet évêque historien donne de sa vaste érudition en citant Virgile , Salluste, Pline, Aulugelle, etc. ; il suffirait de parcourir quelques-uns des écrits laissés par plusieurs élèves de saint Honorât pour s’assurer que la culture des lettres était en honneur dans ce monastère, de même qu’on reconnaît par les nombreuses citations de Sidoine Apollinaire et par ses poésies de divers genres que l’étude des grands modèles de la littérature profane , proscrite plus tard par saint Grégoire-le-Grand , et jusqu’à la pratique des simples jeux de l’esprit, se conciliaient alors avec l’exercice des pieuses et sévères élucubrations de l’épiscopat.
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rehausser encore la majesté du culte chrétien par les pompes monumentales, d’un si grand effet sur les populations indécises et même sur les Barbares-, aussi le premier soin d’évêques comme saint Hilaire, saint Loup, saint Maxime, saint Euchère, saint Théodore, etc., fut-il d’assurer à la fois leur ascendant moral par la pratique de hautes vertus comme par les exemples d’une vie ascétique, et le triomphe matériel du nouveau culte sur l’ancien , en substituant des basiliques aux temples , démolis ou dénudés par leur prédécesseur saint Martin , et souvent même en employant des moyens que l’art désavoue , tels que le démantèlement de curieux édifices étrangers à la lutte religieuse, comme fit saint Hilaire, qu’on nous montre construisant des églises avec les marbres de l’amphithéâtre d’Arles.
On ne peut douter non plus , d’après l’accord existant entre les vers de Sidoine sur l’église de Lyon , et les nombreuses autorités citées par Eméric-David [Disc, hist., p. ^3 et suiv.), et surtout les faits mentionnés par saint Paulin, « dont plusieurs se rapportent à la France , » ( épist. xxxn, ad Sever ., n° 2; id. de S. Felice, nat., carmen x, vers. 10 et seq.-, vers. 17 1 et seq., etc.), que, « dès lors se » soit établi l’usage, suivi dans la plus grande partie de l’Europe » jusqu’au onzième siècle, de revêtir entièrement l’intérieur des » églises de peintures ou de mosaïques dont les murs , les voûtes et » le sol même étaient ornés, les Pères voulant que de quelque côté » que les fidèles portassent les yeux, ils fussent touchés par des » images pieuses % ou du moins disposés au recueillement par l’ac- » cord des couleurs et par les effets mystérieux de la lumière \ » or, ces soins dispendieux , cette recherche du luxe religieux de l’Orient importé surtout par Placidie, et dont le dernier vestige n’a disparu pour nous qu’à la fin du siècle dernier , par la chute du revêtement en mosaïque de la Daurade, de Toulouse, prouvent suffisamment, ce nous semble, par l’harmonie nécessairement établie entre cette dé-
1 Les traditions sur l’art de ces époques sont nécessairement fort rares, raison de plus pour n’en négliger aucune; aussi extrairons-nous de la Chronologie de Gaultier (p.385) cette anecdote qui prouverait à-la-fois l’exercice de l’art et la confusion , exceptionnelle sans doute alors, mais si commune au XVIe siècle, du sacré et du profane: « Un certain » peignant noslre Sauveur à la forme de Jupiter eut, l’an 467 , la main séchée, mais » confessant son péché fut guéri par Gennadius , patriarche de Constantinople. » ( Gênai' . Hilario ex abbatc Vesper, Sigib.).
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coration intérieure et les principes de la construction en général, à quel degré de splendeur était déjà parvenu chez nous l'art chrétien , lorsque la constitution de notre monarchie et l’impulsion chrétienne reçue et donnée par Clovis, vinrent généraliser cet essor et en étendre l’effet de la circonférence au centre de la Gaule.
Quelques mots d’introduction nous semblent ici nécessaires :
Du débordement de populations barbares qui vinrent, de points si divers, sous tant de noms, et cependant comme d’un commun accord, s’entrechoquer, s’entr’égorger dans notre Gaule, après l’avoir soumise aux plus cruelles épreuves, trois peuples seulement, les Visigoths , les Burgondes et les Franks, surnageaient vers la fin du Ve siècle, en présence de la confédération gallo-romaine campée entre la Loire et la Somme, comme pour faire face à tous ses ennemis. Les plus redoutables, tant par leur caractère belliqueux et demeuré sauvage lorsque les Visigoths et les Burgondes marchaient à grands pas , comme on l’a vu , dans les voies de la civilisation , qu’à raison de la pente naturelle pour nous du torrent des invasions, étaient sans contredit les tribus des Franks et des Allemands, surtout celle des Franks-Saliens % qu’une occupation momentanée de nos belles provinces centrales tenait en éveil et en convoitise sur les chances de reprise de possession. Cette tribu obéissait alors à Clovis, dont le père , Childéric , aurait , selon d’anciens historiens, établi le siège de son royaume à Paris, dès l’année 456 (Baron., an 456, n° 6),
> Cette tribu avait été soumise par Julien en 358. Antérieurement et quoiqu’ occupant , dit-on , depuis 207 , la Toxandrie , la Campine d’aujourd’hui , elle n’apparaît guère dans l’histoire que confondue parmi les Franks qui envahirent la Gaule sous Gallien et dont Constance-Chlore avait admis une colonie dans nos provinces , ce qui put donner à ce peuple l’ avant-goût du bonheur attaché à la possession de ce pays et irriter d’autant plus ses désirs de conquête , alimentés d’ailleurs depuis l’an 406 , par la part qu’ils prirent au grand festin des Barbares , après s’être vainement opposés à la grande invasion des Burgondes, Suèves et Vandales, qu’ils regardaient avec raison comme de dangereux compétiteurs pour la proie qu’ils convoitaient. Rangés sans doute par le même sentiment de rivalité avec l’armée romaine contre Attila , ils avaient aussi prouvé , en prenant pour chef, depuis la défaite de Clodion , le comte Ægydius, grand-maître de la milice des Gaules et qui embrassa le parti de l’empereur Majorien , leur disposition à confondre leurs intérêts avec ceux des Romains , près desquels ils combattirent à Lyon , sur la Loire , etc. ; mais le retour de Childéric, que scs débauches avaient fait déposer, les plaça dans l’état d’hostilité où nou« avons trouvé Clovis.
l’art chrétien..
pour le reporter ensuite, en cédant aux armes romaines, à Tournai, où du moins sa résidence est bien constatée par sa tombe *.
Soit ambition, soif de gloire, ou désir de replacer ses étendards où flottèrent ceux de ses pères, et d’atteindre le but qu’ils avaient à peine entrevu , cette terre promise , ce climat si fertile et si doux pour des hommes du Nord, Clovis, par un élan et dans des formes chevaleresques 2 , défia noblement le dernier représentant de la grandeur romaine dans les Gaules , le fils de cet Ægidius (comte Gilles) , qui
i Le tombeau de Childéric , découvert à Tournai en 1653 , à sept pieds sous terre, est venu fixer invariaiement ce point longtemps douteux de notre histoire ; le nom de ce prince, « Childerici regis , » étant écrit en lettres romaines autour de la figure de ce roi gravée en creux sur une bague d’or. C'était un beau point de départ pour une histoire de la monarchie française ; aussi Montfaucon s'est-il emparé de cette riche découverte pour appuyer ses diverses conjectures , souvent opposées à celles de l’ouvrage publié à Anvers, dès 1655, par Jean-Jacques Chiiïlet, premier médecin de l’archiduc Léopold, sous le titre de : « À nas- » tasis Childerici primi, etc., sive Thésaurus sepulcralisTornaci,nerviorum effossus,etc.» C’est surtout contre l’opinion de Chifflet, sur les abeilles d’or trouvées dans ce tombeau au nombre de 300 , avec un grand nombre d’autres objets , pommes d’épée , fers de hache et fer à cheval , tablettes ou objet présumé tel , sorte de bracelet, globe de cristal » , etc. , que Montfaucon s’élève , ne pouvant admettre , dit-il , d’après la forme très prononcée de ces ornemens qu’il juge symboliques ou appartenant à un caparaçon de cheval, qu'on les ait prises pour des (leurs de lis et que de là soit venue la Iloraison si longtemps vivace de cet emblème de notre monarchie. Nous reviendrons sur ce sujet , remarquons seulement après M. de Chateaubriand ( Eludes historiq. , t. III, p. 212), qu’il faut reconnaître en examinant ces objets dont les plus curieux existent à noire Bibliothèque royale , d’après le don fait à Louis XIV par l’archiduc Léopold : « qu’il n’y a rien dans tout cela de trop bar- » bare, » et que l’exécution de ces nombreux bijoux en or, d’un beau travail, sacrifiés dans une tombe , et surtout la gravure de la tête du roi représenté armé de sa haste , etc., confirme nos remarques sur le travail d’orfèvrerie et sur la culture des arts à ces époques reculées, même chez un peuple encore considéré comme barbare , et dans des provinces où le propagandisme de l’art italien semble n’avoir pu pénétrer que dans les temps de l’occupation romaine, à laquelle il paraîtrait aussi n'avoir pas dû survivre dans ces époques de malheur.
a C’est ainsi que M. YValkcnaër , dans son article Clovis de la Biographie universelle , qualifie le défi de Clovis à Syagrius à qui il donne , par erreur , le célèbre Aelius , au lieu du comte Ægidius, pour père, et qu’il gratifie en outre d’une grandeur d’urne que l’abandon de son armée et sa fuite précipitée de Soissons à Toulouse ne nous semblent guère démontrer. Déjà l’abbé Dubos, dont l’opinion corrobore nos hypothèses en ce qu’il ne voit dans l’attaque, de Clovis qu’une vengeance contre Syagrius et non une lutte de peuple à peuple, avait fait remarquer, en s’appuyant sur Grégoire de Tours (lib. ir, chap. xxvii), que Clovis en avait agi, comme on fit au XI V= siècle, en demandant journée à son adversaire (TTist. crit. de la mm. , t. TI , p. 19).
T," ART chrétien.
avait occupé huit ans le trône de Cliildéric l, premier motif sans doute de la provocation de son fils , qui tenait en outre à honneur de venger les affronts subis par sa tribu, alors que l’épée du vaillant Aetius, teinte du sang du fds de Clodion, avait contraint les Franks- Saliens à fuir des remparts de Soissons à ceux de Cambrai 2. La lutte fut courte, mais sanglante : V année des anciens maîtres du monde ne put soutenir le choc de cinq mille Barbares (en 486), et Syagrius, en Romain dégénéré, au lieu d’ennoblir sa défaite par une mort glorieuse, courut chercher à la cour de Toulouse un asile que le fils du grand Euric ne lui accorda que pour se jouer bientôt après des droits toujours sacrés du malheur, en livrant le vaincu à la férocité du vainqueur. Clovis profita de la trahison, mais la fit plus tard expier à Alaric dans les plaines de V ocladc 3.
Cependant l’énergique chef de la tribu victorieuse, loin de s’enivrer de succès favorisés, dit-on , par la population et surtout par le clergé de nos provinces 4 -, loin de suivre aveuglément, comme les
1 Voir sur cette circonstance historique , contredite par quelques historiens , le mémoire sur l’origine des Français , par Freret.
2 Sidoine a tracé dans le panégyrique de Majorien un tableau bien piquant de cette défaite de Chno-le -Frank, dont l’armée, surprise alors qu’elle célébrait l’hymen d’un jeune couple à la blonde chevelure , s'enfuit en emportant sur des charriots les brillans apprêts du festin :
. Plaustris rutilare videres
Barbarici vaga festa tori , conjectaque passim Fercula , capliyasque dapes , cirroque madente Fei-re coronalos redolenlia serta lebetas.
3 Le nom de fouille , village près de Poitiers , était consacré dans nos annales comme théâtre de ce combat d’où dépendit le sort de nos plus belles provinces ; mais l’abbé Le Bœuf, par de savantes démonstrations , a fait prévaloir celui de Voclade ou de F ongle , plus conforme , en effet , au texte de Grégoire de Tours : « In campo fogladense , » decimo ab urbe Pictava miliario » (1. ii , chap. xxxvii).
4 On a peut-être cependant tiré des conséquences un peu larges de ce que dit Grégoire de Tours (1. n, chap. xxxvii) : qu’un grand nombre des habitans des Gaules désiraient alors avec ardeur d’être soumis à la domination des Franks : « multi jam tune ex Galliis » habere Francos dominos summo desiderio cupiebant » , en généralisant la portée de cette remarque et en appliquant, même au temps des premières hostilités de Clovis, ce qui , chez notre grand historien, ne se rapporte qu’à l’époque (508) où ce prince, chrétien depuis 496 , ouvrit sa campagne contre les Visigoths Ariens , après son entrevue avec Alaric , dans une île près d’Amboise (chap, xxxv). Ainsi , bien que cette observation . faite
autres Barbares , les voies où devaient l’entraîner ses premiers penchans et ses habitudes sauvages, voulut, par un instinct exploité sans doute par d’habiles conseillers , renouveler pour la Gaule ce que Constantin avait fait pour l’empire. Libre de tous engagemens religieux, autres que ceux imposés à son peuple par la routine J, il
par le président Hénault, sans distinction d’époque : « que les évêques , en haine de » V arianisme , avaient favorisé Clovis dans ses conquêtes » , se trouve confirmée par divers passages de la belle histoire de France , par M. Michelet , tels que ceux-ci : « La » domination des Franks était d’autant plus désirée, que personne peut-être ne se rendait » compte de ce qu’ils étaient (t. Ier, p. 192) », (ce qui donnerait bien à ces dispositions une date antérieure à la conquête), l'Église lit la fortune des Franks . (p. 195), «l’invasion des Franks , si ardemment souhaitée par les évêques . , etc. » Nous hésitons
encore à croire que les premiers succès du prince païen aient été secondés par les intelligences de notre épiscopat chrétien ; et nous reportons cette connivence de Clovis avec, nos évêques aux époques de ses luttes avec Goudcbaud et Alaric , luttes dont le but, le triomphe de l’orthodoxie dans toute la Gaule et l’affranchissement des populations chrétiennes et du clergé des provinces occupées par les rois Ariens , créa nécessairement à Clovis de nombreux partisans dans les rangs même de ses ennemis. Ce qui nous fixe d’ailleurs à ce point de vue , c’est la considération du long intervalle qui s’écoula entre la victoire de Soissons et le baptême de Reims , dont Grégoire de Tours lui-même impute la préparation aux suggestions de Clotilde , mariée seulement alors depuis trois ans, et la décision au danger couru par Clovis dans une bataille (l. n , chap. xxx), ce qui semble exclure, pendant ce temps du moins , l’influence directe des évêques , saint Remi n’ayant été appelé en secret qu’après que la grâce eut opéré sur le fier Sycambre et pour en régler l’effet :
« Tune regina accersiri clam sanctum Remigium . jubet , deprecans ut régi verbum
» salutis insinuaret » : autrement , il faudrait convenir qu’il y aurait eu imprévoyance d'une part ou mauvaise foi de l’autre dans la stipulation comme dans l’exécution des conditions nécessairement mises au concours des évêques, et presque déception pour ces illustres prélats, qui durent attendre dix ans l’heure où la lumière d’en haut luirait enfin pour ce Barbare , dont les allures féroces offraient peu de prise aux reproches d’infraction
à ses engagemens. Le rex ergoprior . de Grégoire de Tours , laisse d’ailleurs à Clovis
tout le mérite de l’initiative.
Quant à ce qu’ajoute Hénault : « que la reconnaissance de Clovis fut la source de » l’autorité que les évêques ont conservée si longtemps en France , » quoiqu’on ne puisse contester que la puissance de ces prélats n’ait pu s’accroître encore de l’appui qu’ils tiraient du seul prince chrétien qui régnât alors , il semble que l’influence qu’ils puisaient , comme nous l’avons vu , depuis près d’un siècle , dans leur position élevée à tous égards , dans le choix libre et dans la vénération de leurs ouailles , suffisaient pour ajouter de plus en plus , dans ces temps de prosélytisme , à l’éclat d’une auréole restée pure et resplendissante au milieu des plus sombres tempêtes.
i Quoiqu’on ait trouvé dans la tombe de Childéric des croix qui , dans l’opinion de Chifflet , pouvaient provenir de dons faits par sainte Geneviève que , selon Bollandus , ce prince tenait en grande vénération , il est difficile de ne pas se ranger à l’opinion de Mont-