I.’.UiT CHRÉTIEN
tout ce que nous disions des évêques de la Gaule , nous ont laissé sur ces fondations des documens trop curieux pour que nous ne leur réservions pas quelque place dans nos aperçus sur les arts anciens , ne fût-ce que pour établir un parallèle entre le récit de Sidoine donné plus haut, par extrait, sur la cathédrale de Lyon , et celui de Fortunat sur la magnificence analogue de la première Notre-Dame 1 de Paris, commencée longtemps après celle de Patiens (en 522, selon
1 Du Breul cite comme preuve de la dédicace à la Vierge de cette première cathédrale (la deuxième, si l’on part de la chapelle Saint-Denis), le passage suivant d’Aimoin (de Geslis Francorum , 1. m, chap. lxvii) : « Interea Fredegondis regina marito viduata, ad » basilicam parisiaeæ urbis in honorent sanctœ Mariœ dicatam , etc. » ; remarque à laquelle on peut ajouter celles de Félibien qui , dans le titre du don fait par Childebert à saint Germain, l’an 47 de son règne, « d’un petit lieu nommé La Celle, en Provence, pour » l’entretien du luminaire religieux, dit : L’église de cet évêque (qui était nécessairement » la cathédrale) porte le nom de la Vierge. » Le commissaire la Marre (t. 1er , p. 154) rectifie ce passage, mais sous ce double rapport seulement, d’abord qu’il se serait agi du village de Lacclle , en Brie, où Childebert, tombé malade, aurait été guéri par saint Germain, erreur que démontre la donation de ce dernier domaine à l’abbaye Saint-Vincent , par l'abbé Vuandremar , l’an 697 ( voy . dom Bouillart, p. 15), puisque le titre du don fait à V église de Paris remonterait à l’année 531 , époque bien antérieure à l’expédition d’Espagne , qui donna lieu à la construction de la basilique de Sainte-Croix ; d’où il suivrait que déjà sous Childebert, à plus forte raison sous Clotaire son fils , il y avait à Paris une église autre que la basilique de Saint-Vincent, laquelle, suivant les inductions tirées des vers de Fortunat , « ad clerum Parisiacum » (lib. 11), aurait été commencée par Clovis et terminée par Childebert (Félibien et Lobineau, t. pr, p. 26;. Près d’un siècle s’étant alors écoulé depuis la décision du concile d’Ephèse , le culte de Pulchérie avait pu, depuis longtemps , pénétrer dans la Gaule , comme en témoigne d’ailleurs cette remarque de Dubos (t. II, 1. iv, p. 79), que le baptistère où Clovis inclina son front sous l’huile sainte était dédié à la Vierge : divœ Mariœ.
Dulaure , en opposant à ces témoignages la simple assertion que notre première cathédrale fut dédiée à saint Étienne , et que ce n’aurait été que comme annexe qu’on y aurait joint une autre église qualifiée, dans le testament d’Erminetrude, d’environ 700, de basilica dominœ Mariœ , ne s’appuie sur aucun texte précis qui détruise ceux cités plus haut : la dédicace à saint Étienne est d’autant moins probable qu’on voit par plusieurs ouvrages contemporains que le vocable du même saint figurait parmi ceux en très grand nombre, dont Childebert dota sa basilique de Saint-Vincent : « in honore sancti Yincentii » martyris.... seu et sanctæ crucis vel sancti Stephani (Vie de saint Germain, par For- » tunat) », et à propos des dons faits à cette même église , par saint Germain , qui la dédia le jour de la mort de Childebert : « alodurn contulit ad luminaria ecclesiæ Sanctæ » Crucis sanctique Stephani, etc. ( Cod . Irminon). » En tous cas , l’église annexe n’aurait pas beaucoup tardé à absorber le vocable de la cathédrale primitive , d’après ce vers d’Abboo :
« Urbs in honeve micat Celscc sacrata Maviæ. »
i.'art chrétien.
Du Breul), mais qui ne dut guère jeter son éclat que beaucoup plus tard, si l’on en juge par l’époque que l’on doit assigner aux vers de Fortunat, vers empreints d’une admiration qui semble inspirée par une création nouvelle : aussi serait-il sage de ne pas rejeter absolument l’opinion 1 contraire à celles de Du Breul , de Félibien (t. Ier, p. 26', et plusieurs autres), que le chant de Fortunat intitulé : De Ecclesia Parisiaca (lib, 2, c. xi, apudDuchesne, t. Ier, p. 465 et 466), s’appliquait plutôt à la basilique de Saint-Vincent qu’à la cathédrale de Childebert, s’il en éleva réellement une 2 • mais comme il s’agit pour nous, moins d’une ventilation des travaux de ce prince que de l’examen de leur portée, quel qu’ait été l’édifice où ils brillèrent, bornonsnous à remarquer que le Parisien,, religieux de Saint- Germain-des- Prés, et ses successeurs, dom Félibien et dont Lobineau, auraient eu plus d’intérêt à revendiquer ces vers pour leur monastère, par esprit d'ordre , qu’à les appliquer à la cathédrale 3 , et livrons-les ensuite à l’appréciation de nos lecteurs :
« Si Salmoniaci memoretur machina tcmpli,
» Arte licet par sit, pulchrior ista fide.
» Nam quæcumque illic veteris velamine legis » Clausa fucre priùs, hic reserala patent.
» Floruit ilia quidem vario intertexta métallo,
» Clarius hæc Christi sanguine tincta nitet.
» Ilia aurum, lapides ornarunt cedrina ligna ,
» Huic venerabilior de cruce fulget honor.
» Constitit ilia vêtus ruituro slructa talento,
» Ilæc pretio mundi stat solidata domus ,
» Splendida marmoreis attollitur aura columnis,
» Et quia pura manet, gratia major inest.
1 Une note du Recueil des historiens de France (t. III , p. 437) porte , à propos des vers de Fortunat , considérés comme concernant l’église saint Vincent : « quos versus ipse » Fortunatus inscrihit de ecclesia Parisiaca, quo nomine primariam seu matricam ecclesiam » plerique designatam volunt , ut notât Mabillonius. »
2 Le doute que nous soulevons ici , sans l’approfondir autrement , tient à la remarque que nous ferons plus loin sur la dissidence d’opinion des Bénédictins touchant l’attribution des vers de Fortunat à l’église parisienne , débat dans lequel Dulaure s’est abstenu d’intervenir , en ne faisant même aucune mention de ces vers, si curieux cependant à divers titres pour un historien de Paris.
3 II en était de même de tous les Bénédictins qui auraient pu se glorifier de l’éclat poétique que la description de Fortunat aurait ajouté aux détails donnés par le moine Gislemar sur l’un des premiers foyers de leur ordre en France. L’opinion de Valois , que le nom de basilique, donné à l’église Sainte-Croix, ne s’appliquait chez nous au VIe siècle qu'aux
J.’ ART CHUÉ’i'lJü'î.
» Prima capit radios vitreis oculata fenestris,
» Artificisque manus clausit in arce diem.
» Cursibus aurorœ vaga lux laquearia complet,
» Atque suis radiis et sine sole micat.
» Hæc prius egregio rex Childebertus amore » Dona suo populo non moritura dédit.
» Totus in affectu divini cultus adherens » Ecclesiæ juges amplificavit opes
» Melchisedech noster meritôrex atque sacerdos,
» Complevit laicus religionis opus.
» Publicajura regens, etcelsa palatia servans,
» Unica pontîficum gloria , norma fuit.
» Ilinc abiens, illic meritorum vivit honore ,
» Hic quoque gestorum laude perennis erit.
Nous aurons à revenir encore sur cette description, comme sur celle de Sidoine , à notre chapitre vu , pour expliquer, s’il se peut, en quoi pouvait consister alors l’effet de ces vitraux reproduisant la lumière de l’aurore, et qui brillaient sans soleil-, de meme que nous suivrons plus tard les autres phases de transformation de cette église, dont l'éclat primitif, quelque vif qu’il pût être, s’est éteint dans la splendeur des œuvres successives de nos rois, de Robert à saint Louis, mais sans qu’on puisse toutefois répéter sérieusement, avec Du Breul, « que le fds d’Hugues Capet , voulant
églises de moines (Mabillon, œuvres posthumes, t. Il , p. 356, 337), pourrait faire considérer les moines de Saint-V incent comme déjà soumis à la règle de saint Denoît, qui s’était retiré au mont Gassin en 529. Qu’on observe d’ailleurs que si cette opinion de Valois , admise par plusieurs de scs illustres rivaux en matière d’investigations historiques , était - reconnue incontestable , le titre seul, donné par Fortunat à son chant : de Ecclesia Parasiaca, résoudrait la difficulté , puisque ce poète , qui nomme à diverses reprises dans la vie de saint Germain (chap. un) , la fondation entièrement nouvelle de Childebert : basilica Sanctœ Crucis, notamment dans ce passage : « cum Parisius ad basilicam SanctæCru- » cis vir Dei procederct ( act . ord. S. S. Bened., t. I, p. 940) » , aurait prouvé par sa seule désignation d’église parisienne , qu’il entendait parler d’un édifice indépendant de tout monastère , comme était nécessairement la cathédrale. Nous devons dire cependant qu’on trouve au volume III (p. 245) des Mémoires de V Académie des Inscriptions , une dissertation où l’on établit que l’abbé de Vertot , après un examen attentif des vers de Fortunat , comparés à la prose de Gislemar , s'est assuré que l’un et l’autre auteur parlaient de la même église; seulement, cette dissertation se termine par une remarque qui nous semble en renverser l’économie , car si la donation de Childebert , faite à l’église construite dans 1 ’isle de Paris, qualifie, comme on le dit, cette église de : Mater ecclesia Parisiaca, la conformité de ce nom, avec celui porté en tête du chant de Fortunat, suffirait pour prouver que ce poêle n’a pas eu d’autre édifice en vue.
l’art chrétien.
oOO
» faire rebastir l’église Nostre-Dame tout de neuf, fit faire le dessin » tel que Von void à présent. » {Voir notre chap. 4? texte de la pl. II de la 7e série de l’Album. )
Les traditions , même en considérant le tableau de F ortunat comme peint d’après notre cathédrale, sont bien plus explicites pour la basilique de Saint- Vincent et Sainte-Croix, monument presque contemporain, et des plus curieux pour notre histoire de l’art, comme offrant, d’après sa description, le premier exemple bien constaté de l’introduction en France du style grec déjà en honneur depuis longtemps en Italie, nommément dans la basilique des saints Nazaire et Celse et qu’on appliquait vers le même temps à notre basilique de saint Césaire d’Arles, et encore, dit-on, à celle que Lunébodès élevait alors à Toulouse sur le lieu du martyre de saint Saturnin, quoique selon Fortunat (1. il, carm. ix ) elle fût l’œuvre d’un Barbare « barbarica proie » , sans intervention de la gent romaine « Romana gente » -, mais malheureusement notre vieux saint Vincent n’accuse plus aujourd’hui son type natal que par un caractère commun à toutes les œuvres de ce temps, la base de la tour à laquelle s’appuie le porche malheureusement dénudé par les iconoclastes de r 793, dont la rage n’eut été qu’à demi-satisfaite s’ils n’eussent confondu, dans leur fureur de destruction, la curieuse série des huit statues mérovingiennes 1 du portail de Saint-Germain-des-Prés,
1 Nos antiquaires des XVID et XVIIIe siècles se sont beaucoup occupés de ces statues monumentales , dont les analogues existaient au portail de plusieurs de nos églises , à Notre-Dame de Paris , façade du Sud, à Saint-Germain-l’Auxerrois , à Saint-Denis (au vieux cloître de l’abbaye) , à l’église Sainte-Marie-de-Nesle (Aube) , etc., etc. , et dont la série complète et intacte a , grâce à Sergent , survécu sur le portail principal de la cathédrale de Chartres , au traité passé par le conseil de cette commune avec le digne citoyen qui , moyennant 100 livres en assignats , se chargeait de purger ce sanctuaire de la superstition de toute sa statuaire monacale. Double bénéfice sans doute ! Mais à des argumentations signalées seulement comme empreintes d'hérésie historique , succéda bientôt un grand schisme , l’expression d’un système , suffisant toujours pour en faire naître un autre tout opposé. Reste encore , à vrai dire , à savoir qui eut raison des Bénédictins qui , animés sans doute de ce sentiment auquel nous avons dit qu’ils n’avaient pas cédé quant aux vers de Fortunat, tenaient à honneur de voir dans ces statues la figuration authentique et faite presque ad vivum de nos premiers rois de la première race , ou de l’écrivain anonyme qui, le premier, leva ( Mercure de mai 1723) l’étendard du doute sur cette attribution , drapeau sous lequel sont venus se ranger depuis lors bien d’autres contradicteurs de Mabillon , de Ruinart , de Montfaucon, de Jacques Bouillart , etc. Résu-
T,’ ART CHRÉTIEN
avec ia majestueuse chronologie royale , de Childebert à Philippe- Auguste, placée par Maurice de Sully au fronton de notre cathédrale, comme hommage pour la participation de tous ces princes à cette œuvre d’art et de piété.
mons d’abord ce débat aussi succinctement , mais aussi nettement qu’il nous sera donné de le faire , sauf à remettre la cause que nous regrettons bien de ne pouvoir éclairer , comme pour beaucoup d’autres objets analogues , par un appel à la sagacité de nos lecteurs au moyen de l’exacte reproduction de la matière en litige ; mais la gravure de ces statues , telle qu’elle existe dans le Grégoire de Tours , édité par Ruinart, et dans la monarchie de Montfaucon (pl. vii), offre, comme toutes les reproductions du XYIIR siècle, une telle oblitération du caractère réel des types , une telle absence du style propre à chaque objet dans les têtes surtout , qu’ici notre moyen , loin d’élucider la discussion , ne pourrait que lui donner une direction très vicieuse.
Mabillon avait reconnu dans ces figures incontestablement du VIe siècle ( Annales Bernd., t. 1er, p, 1 69) Clovis et Clotilde , Childebert et Ulthogothe , flanqués par Clotaire , Clodomir , Chilpéric et saint Germain , point de vue que Ruinart se contenta de modifier, sous un rapport de peu d’importance, en substituant à saint Germain, saint Remi dont , en effet , la place était naturellement assignée auprès de la porte de l'église et à côté de Clovis, qu’il y fit entrer. Une transformation plus difficile , mais à laquelle se prêtait bien la longue tunique portée alors par les deux sexes et la physionomie juvénile de deux de ces figures , tendait à expulser Ultrogothe pour faire place à Thierry, quatrième fis de notre premier prince chrétien , qui jouissait ainsi du plaisir de se trouver au sein de sa famille, accrue seulement du saint évêque qui lui ouvrit la route du ciel. Cette dernière opinion, partagée par Montfaucon, même sans égard à l’absence, dans le portail de Saint- Germain , du pied d’oie de Clotilde (ou reine Pédauque), symbole de prudence, dit-on , qu’on trouve presque partout ailleurs , devint aussi celle de l’abbé Dubos , qui ajouta aux démonstrations des Bénédictins quelques témoignages spéciaux qui constataient expressément , selon lui , la présence de Clovis , tels que les souliers à lune : « lunati calcei » , caractéristiques de la dignité de consul romain, ces chaussures n’étant en usage alors dans l’empire que chez les personnages du plus haut rang, ce qu’ignoraient sans doute nos imagiers du Xh siècle, à moins qu’ils n’eussent procédé , d’après des documens contemporains de ces pièces, dont l’identité se trouvait ailleurs consacrée par les noms de Clodomirus , de Chlo..vs , encore lisibles sur deux phylactères.
L’anonyme du Mercure ne voit, lui, dans cette galerie en plein vent, qu’un monument Carlovingien , où Childebert, Ultrogothe , Clotaire et saint Germain , auraient été admis par déférence pour leur qualité de fondateurs et de de'dicaleur , tandis que l’expression vraie du monument aurait été l’hommage rendu à Pépin, à Bertrade, à Charlemagne et à Carloman , comme bienfaiteurs de cette église, dont saint Germain ne devint le patron qu’en 754, époque de la translation de son corps, à laquelle Pépin assista avec Charles son fils aîné , à telle enseigne qu’il donna à l’église , à cette occasion , le domaine de Palaiseau avec ses dépendances , etc.
Viennent ensuite quelques escarmouches sur les attributs des personnages, sur la question si controversée alors des fleurs de lis et des couronnes pour lesquelles la partie de Çlovis renvoie à la tombe de Frédegonde , que nous citerons plus loin , et dont la
l’art CIIPilîTIETV i
Roi de Paris après la mort de son père , qui, non content d’assurer la transmission en main ferme de son sceptre francisque s par la consécration de la loi des Saliens , avait, selon l’usage barbare ou plutôt peut-être encore à l’imitation de Constantin , partagé son empire entre ses fils , Childebert Ier, que nous avons montré (t. Ier, p. 4® et suiv.), s’occupant de soins champêtres dans le palais dont nous habitons les ruines , fut sans doute plus accessible encore que son père au sentiment religieux, qui dès lors domina toutes nos populations au point qu'on pourrait imputer à son excès , qu'on nous passe cette expression presque sacrilège , ou plutôt à sa concentration dans des vues trop étroites , le temps d’arrêt de notre civilisation et de nos arts, y compris l’art chrétien, de Dagobert à Charlemagne, d’abord.
Aux édits de Childebert contre l’idolâtrie, toujours vivace sur quelques points de son royaume % nous joindrons comme preuve plus
partie de Pépin conteste l’authenticité , sur les nimbes (ou gloire céleste) si gratuitement concédés au moins à cinq des huit figures , et qu’on n’accordait , en général , d’ailleurs qu'aux défunts , à quoi l’avocat-défenseur objecte que l'auréole de Trajan , dans les basreliefs de son arc , devenu celui de Constantin (voy. Antiq. expi. , t. II, p. 184, 1. cccxxv, et xxx , t. IV, p. 67) , et ceux des empereurs Valentinien II, Justin, Maurice, Phocas, etc., forment des précédens. Il retorque d’ailleurs l’argument du contradicteur contre lui-même, en ce qu’à supposer que ce portail n’eût été exécuté qu’en 754, pour célébrer la translation du corps de saint Germain , il n’y eût pas eu plus de raison pour coiffer d’un nimbe Pépin et consorts, alors vivans, que pour affubler la femme et les fils de Clovis au VIe siècle de ce symbole dont nous devons dire , en quittant un instant notre mission de simple rapporteur, que l’application aux figures des rois non canonisés accuserait au contraire une antiquité d’autant plus reculée, cet usage ayant été prohibé au VIIIe siècle.
Profitons de celte même suspension du cours de notre rapport pour nous étonner de ce que la mitre à angles pointus de l’évêque saint Remi ou saint Germain, peu importe ici, n’a pas été comprise dans celte controverse , lorsque les grands écrivains liturgistes , le cardinal Bona, Claude de Ver, Iluges Ménard, Thiers , etc., contestent l’existence de cette coiffure épiscopale avant la fin du Xe siècle , ce que semblerait en effet prouver l’absence de cet insigne dans les innombrables figures d’évêques du menologium grœcorum ; puis, rentrant dans notre rôle d'avocat-général d’une cause du VIe ou du VIIIe siècle, plaidée au XVIIIe , sous le rapport historique seulement, et sans que la question d’art proprement dite ait été le moins du monde engagée , remettons à donner à notre chap. v les conclusions tant soit peu judaïques du XIXe siècle, et gardons-nous en attendant, après avoir posé l’argument de ce grand syllogisme archéologique des Bénédictins , d’émettre notre opinion même sur les prémisses , ce qui pourrait nous enchaîner pour les conséquences.
i Childebert, ditM. Beugnot (t. Il, p. 324), combattit l’idolâtrie avec zèle : c’est sous
i.’art chrétien.
positive encore de son excès de zèle pieux, non-seulement la destruction de sa vaisselle d’or % donnée à saint Germain, mais surtout le choix que ce prince guerrier fit pour principal trophée de son expédition d’Espagne , de Yétole ou tunique - de saint Vincent , relique
son règne qu’ elle succomba à Paris. Suit la citation de loi de 534 : « de abolendis idolatriæ » reliquiis » ( Recueil de Baluze, 1,5), portant des peines sévères contre quiconque n’aura pas, après un premier avis', fait disparaître les simulacres et les idoles dédiés au démon, ou aura empêché les prêtres de les détruire ; d’où il suit que ce ne serait pas sans quelque vraisemblance qu’on impute à ces mesures l’enfouissement des marbres et bronzes antiques déjà trouvés à peu près intacts sur notre sol parisien , tels que la tête de Cybèlc du quartier Saint-Eustache, les bas-reliefs de la rue ‘Vivienne, etc., etc.
1 Fortunat, dans la Vie de saint Germain, cite, chap. xnr, ce trait de Childebert: sur la remarque de l’évêque, qu’il n’avait pu distribuer que moitié des six mille sols d’or que le roi lui avait envoyés pour les pauvres , Childebert fit rompre sa vaiselle d’or et d’argent, et en remit les fragmens au saint évêque en lui disant : donnez toujours. N’est-ce pas là une charité superfétatoire , un sacrifice de valeur d’art , que la gravité des besoins aurait pu seule expliquer et justifier? Quelque louable que nous paraisse cette abnégation de luxe personnel au profit des pauvres qu’on pouvait soulager autrement, nous lui préférons, dans nos goûts et comme manifestation vraiment royale, l’orgueil qui porta Chilpéricà faire fabriquer des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie pour exalter l’honneur des Franks.
2 Malgré les exemples qu’on trouve dans les Annales religieuses des Fe et VIe siècles, de nombreuses fondations d’édifices déterminées par l’envoi , de souverain à souverain et de prélat à prélat , de tels ou tels fragmens de la dépouille mortelle des apôtres, martyrs, confesseurs ou saints à titre quelconque , sorte d’exploitation à laquelle les Catacombes pourvurent jusqu’à l’abus, jusqu’à la contrebande même, dans les temps postérieurs, il demeure constant, d’après ce qu’on lit dans les historiens du corporal de saint Pierre , que la reine Brunehauld donna à cette basilique, que les papes avaient trouvé le moyen d’éviter ce morcellement scandaleux de corps révérés , et de concilier même la satisfaction à des exigences souveraines avec la haute convenance de la conservation des plus précieuses reliques. C’est ainsi que Grégoire-le-Grand , vivement sollicité par cette reine pour l’octroi d’une parcelle des corps des apôtres Pierre et Paul ( voir sa correspondance avec ce pape, apud Duchesne (t. I, p. 895), s’en tira fort habilement par l’envoi de linges sanctifiés au moyen de leur contact avec les corps de ces saints de premier ordre, d'où leur fut donné le nom de corporal. Ces sortes de reliques , auxquelles la reine Brunehauld parvint à joindre , dit-on, un petit doigt de saint Pierre, ne satisfaisaient souvent qu’à demi les personnes avides de provenances réelles , comme le prouve ce passage d’une lettre du même pape Grégoire, sur la manière dont le pape Léon confondait certains sceptiques en perçant un de ces corporaux dont il sortit du sang : « Unde coutigit » ut beatæ recordationisLeonis papæ temporibus...duin quidem Græci de talibus reliquiis » dubitarent, prædictus pontifex hoc ipsum brandeum allatis forcipibus incidit, et ex ipsa » incisione sanguis eflluxerit » ( ep. in, ad Constantiam Augustam, lib. in). On y voit que, plus avare de ces saints débris que de richesses positives , comme le prouvent ses dons
T. AT. T CHRETIBN.
moins importante sans doute que les débris sacrés, mais primordiaux, et les saints ossemens pour lesquels s'étaient déjà élevés tant d'édifices religieux , mais qui n’en devint pas moins la pierre fondamentale d'une de nos premières et de nos plus célèbres basiliques. Le témoignage le moins suspect de la splendeur religieuse qu’il fit briller dans notre capitale , se tire du récit fait par un moine
à la reine Théodelinde relatés dans le papyrus de Monza, ce pape refusa durement, même à l’impératrice Constance, femme de Maurice, un des membres de l'apôtre saint Paul que cette princesse demandait à acquérir, pour en faire la base de la fondation d’une basilique qu’elle élevait dans sa capitale ; car à cette époque, toute consécration d’édifice religieux reposait sur une relique : c’est ce qui explique la découverte faite dans les fondations de l’église de Sainte-Croix de Poitiers du reliquaire que nous possédons (croix grecque émaillée disposée pour contenir un fragment de la vraie croix, envoyé par l’empereur Justin à sainte Radegonde).
Le brandeum, brandium ou brandea , noms que portaient ces sortes de reliques, est défini par Du Cange : « Vélum , palla serica , vel lintea qua divorum reliquiæ, vel corpora » involvi a christianis solebant. » Et plus loin : « Panni particulæ aut vericæ quæ vene- » randis divorum lipsanis applicatæ, ex ipso contactu, tanquam divorum ipsorum reli- » quiæ christianis dispertiebantur. » Nous retrouverons le même usage consacré dans tout le cours du moyen âge, où souvent ces étoffes, après avoir été exposées dans les confessions en Orient ou à Rome, parvenaient en France tout encadrées dans de riches reliquaires: et peut-être même pouvons-nous montrer dans un de nos plus curieux tableaux (pl. Re du ch. vi), l’un des moyens de multiplier à l’infini ces reliques par simple contact, si le tube qui communique du bassin placé au centre de l’autel à l'ombilic du saint était destiné , comme le pensent quelques liturgistes , à faire entrer ces linges dans les entrailles sacrées. Puisque les reines de ce temps se contentaient de ces sortes de contreépreuves, on ne peut s’étonner qu’à défaut de reliques de saint Vincent, et surtout après avoir vu par ses yeux en quelle vénération était la tunique de ce saint à Tolède (ou à Sarragosse), dont les habitans , menacés d’un siège horrible, arborèrent cet étendard comme palladium, Childebert ait laissé fléchir sa juste irritation contre Almaric, par l’idée de la possession de cette dépouille vcstimcntale à l’usage personnel du saint; d’autant qu'à cette conquête inappréciable, il put, au témoignage des historiens, joindre quelques objets de valeur intrinsèque : « Ex Toletana urbe, quaeodem Àlmaricus sedem habebat, asportavit » crucem auream pretiosis gemmis redimitam neenon ex opéré Salomonis , ut fertur » (ce qui accuserait, mais trop tardivement, l’oubli que nous avons pu commettre en négligeant de placer les croix gemmées parmi les objets d’art confectionnés par Salomon , ou même par son habile artisan en toutes matières, Hiram) ; plus : « Triginta calices (in » vita S. Chlotildis, n° 9, legitur sexaginla), quindecim patenas, viginti quoque Evange- » liarum capsas , quæ omnia , ut vera princeps Christo ornnino dévolus, maluit Ecclesiæ » distribuere potiusquam retinere in proprios usus ( ex vita S. Droctovei, abb. basilicæ >- S. Vincentii, in sub urbio Parisineo, auctore Gislemaro monacho qui vixil seculo IX, » inter acta SS. ord , S. Bened., secul. I, p. 252 ). »
i.’ap.t chrétien.
nos
du IXe siècle , du nom de Gislemar, d’après les actes de saint Doctrovée, premier abbé de Saint-Vincent :
« Vir venerande, sacer, mentis et honore colende , » dit de lui Fortunat (l. ix, carmen xi), et qui, mort, dit-on, en 577, put voir tout le développement de cette belle fondation, assez avancée dès 558, pour pouvoir être dédiée par saint Germain le jour même de la mort de Ghildebert.
Dans ce récit , que son étendue nous force de rejeter dans une note l, ce ne sont que merveilles de la voûte au pavé formé de petites
* Cette citation formera la continuation de celle ci-dessus : « Gratia igitur viviûcæ Cru- » cis ecclesiam sanctissimi martyris ubi ipsum cum aliis pretiosissimis ornamentis dele- » gavit , in modum crucis ædiiicare disposuit. Cujus basilicæ opus mirificum describere » nobis videtur superfluum » , ce qui n'empêche pas l’abbé d’ajouter : « Qualiter scilicet » distincta fenestris , quibus prætiosissimis marmorum fulta columnis, quare modo cris- » pante caméra compta aureis laqueariis ; nec non parietes, ut Christi decebat aulam, quo » décoré nitebant pictura aurci coloris , fulto inferius pulchro emblemate pavimenti.
» Tectum verô ipsius basilicæ adprimè deaurato rupro (abus Cyprio) ære, repercussum solis » jubare, sic flarnmigero rutilabat fulgore, quatenus intuentium aciem reverberaret » nimia claritudine. Undepræ nimio décoré non immerito olim ipsa domus permetapho- » ram inaurati Germani aula vocàbatur vulgi ore. »
Ces somptueuses décorations prirent d’ailleurs du relief de leur accord avec les riches présens en orfèvrerie que Childebert fit à son église et qu’accrurent des dons successifs, depuis ceux de saint Germain , restés jusqu’à nos troubles dans le trésor de l’abbaye (Histoire de Vabb. Saint-Germain-des-Prés, p. 8) , jusqu’aux produits du talent de saint Éloi (voy. sa Vie, par saint Ouen); de même qu’on peut juger par la tombe de Frédégonde, existant encore à Saint-Denis, et que nous comprenons dans notre planche de monumens Mérovingiens (pl. xiv de la 5e série de l’Album ) , sorte de scagliola en fragmens de pierres de couleurs unies par des filets de cuivre , qu’on chercha sans doute à harmoniser les pierres tombales avec le pavage de rapport dont parle Gislemar,
On comptait dans cette basilique dédiée à une douzaine de saints quatre autels , un à chaque point cardinal , ce qui semble contraire au système généralement adopté dans les basiliques et encore en usage dans le rite grec et même dans le rite latin de saint Ambroise, et devait détruire, en certains cas, les calculs d’orientation. Si, comme le dit dom Bouillart (p. 4) , commencée en 556 , elle fut terminée en 558 , la rapidité d’exécution de toutes ces merveilles ajouterait encore à la surprise que cause leur enfantement sous une influence encore presque barbare ; mais on se demanderait en même temps comment Childebert, qui mourut le jour de sa dédicace, put jouir de l’avantage résultant de la communication immédiate de son palais ( aujourd’hui le nôtre ) ave e cette église, selon ces vers si précis, où Fortunat, traitant des jardins d’Ultrogothe (1. vi , chap. vm) , dit du Roi pieux :
« Hitic iter ejus erat , cum limina sancla petebat » Qtiæ modo pro meritis iucolit ille magis ?
» Antea nam vicibus loca sancta terebat amatus ,
« Ni, ne tamen assidue templn beuta tenet. »
î.’aiît chuétie??.
pièces de rapport, et mobiles, comme l’indique le mot emblemate, appliquable en general aux ornemens qu’on ajoutait à volonté aux vases de riche matière. C’est comme dans la basilique de Patiens , une grande recherche de colonnes de marbre précieux , luxe auquel vint se joindre , comme dans celles de Saint-Martin de Tours, et de Saint-Etienne , près de Clermont, de riches peintures, ici rehaussées d’or, et avec une telle surcharge, comme dans la Daurade de Toulouse, comme dans les basiliques orientales, que les yeux ne pouvaient en soutenir l’éclat, et que l’édifice prit plus tard le nom de Saint-Germain-le-Doré (Gislemar dit le palais doré de Germain).
Après avoir cité avec quelques détails les principaux types de celte sorte de magnificence mérovingienne, comme preuve du peu d'altération que la conquête des Franks produisit dans l’aspect général de la Gaule, restée encore si longtemps romaine1, et comme témoignage du rapide essor de nos arts nationaux, comprimés seulement par le joug des invasions du Ve siècle, est-il besoin d’agrandir le cercle de nos investigations, pour mieux démontrer encore que, grâce à l’ascendant religieux conquis par le clergé sur des Barbares indomptables par tous autres moyens, le triomphe de l’art, déjà cultivé dès lors dans les monastères, accéléra partout l’étroite fusion des deux peuples? Devons-nous prouver, par des faits analogues à ceux reproduits, que la première manifestation de Glovis en faveur de l’art chrétien fit écho dans toute la France , et que,
Conclusion : Dans l’histoire de ces temps et surtout dans les faits qui n’intéressaient pas à un haut degré des annalistes contemporains comme Grégoire de Tours , tout est resté , chaos , ténèbres , confusion , quelques soins qu’aient pu prendre nos infatigables Bénédictins pour colliger , comparer et épurer les textes : pensée amère sans doute , mais où nous , chétif compilateur , nous puisons du moins l’espoir de quelqu’indulgence pour les erreurs inévitables dans un travail comme le nôtre.
i Ne suffirait-il pas pour le démontrer de ce passage, où Grégoire de Tours nous peint Chilpéric qui, menacé par Gontran et par son neveu Childeberl d’une guerre à outrance, ne s'y prépare qu’en construisant des cirques à Soissons et à Paris et en y donnant des spectacles au peuple (1. v, cliap. xvm). Les cirques, les théâtres romains restèrent d’ailleurs pour nos populations Y aliment nécessaire, même sous les premiers rois franks , comme l’indiquent les restaurations faites par Childeberl aux arènes de Nîmes, et comme le prouve le curieux travail que M. Charles Magnin, si ardent et si habile dans la poursuite de son œuvre sur nos origines théâtrales , vient d'insérer dans l’Annuaire de 1840 , publié par la société de l’histoire de France.
î/art chr^tieX,
tandis que Patiens ouvrait la carrière-, que Perpétue, Numatius, etc., rivalisaient de luxe monumental avec Clotilde1, Childebert2 et Clotaire 3 -, luttaient de zèle pieux et d’ardeur pour colliger des reliques
• Si le puissant concours de Clotilde à l'érection de la basilique des Saints-Apôtres, ce premier anneau de la grande chaîne qui rattache , sur le même sol , l’œuvre monumentale de notre premier roi chrétien à celle de notre dernier roi martyr , ne suffisait pas pour classer parmi les grandes fondatrices cette princesse dont le dévouement religieux fixa les destinées de la France , le renom que conserva si longtemps la célèbre abbaye de Chelles viendrait encore justifier ce beau litre , non que les historiens nous offrent à cet égard tous les renseignemens désirables, puisqu'ils se bornent à constater que cette sainte reine avait, selon l’expression de dom Martenne , assemblé à Chelles une communauté de vierges qui s’étaient consacrées à Dieu par des vœux monastiques , et qu’en accordant à sainte Batilde, femme de Clovis II, l’honneur d'avoir fondé cette abbaye, ils semblent en déshériter la femme ou la veuve de Clovis Ier ; mais le fait seul de la réunion de la première communauté implique une fondation à laquelle une reine comme Clotilde dut donner tout l’éclat que les temps comportaient. En déposant au couvent de Chelles le fardeau d’une couronne qu’elle porta si dignement comme régente , pendant la minorité de ses trois fils, sainte Batilde acquit, sans l’usurper, le droit d’être considérée comme fondatrice d’une communauté qu’elle combla de biens; mais l’honneur de la création primitive n’en reste pas moins à son auguste aïeule. Il appartint peut-être plus à cette abbaye qu’à tout autre de servir de refuge aux princesses de sang royal , parmi lesquelles on compte Gisèle, sœur de Charlemagne , Hégilvide , mère de l’impératrice Judith , etc.
Le calice, dit de saint Éloi , qu’on supposait avoir été donné par sainte Batilde à cette basilique , qui possédait le chef du même saint , y existait encore au XVIIIe siècle, mais sa patène d’or avait été fondue depuis longtemps et transformée en châsse pour les reliques de la fondatrice. Serait-ce qu’on aurait attaché quelqu’intention pieuse ou mystique à l'emploi pour la confection de ce reliquaire d'un métal forgé par le saint ?
2 Ce ne fut pas seulement à Paris que Childebert signala, par de grandes constructions, son zèle pieux dont il ne pouvait sans doute trop multiplier les gages pour racheter sa participation au meurtre de ses neveux. Grégoire de Tours cite entr’autre une basilique votive qu’il éleva , à Selles en Berri , à son retour de sa campagne d’Espagne de 531 : « Vovit ut si cum Doininus cum sua gratia de itinere illo reduceret , in honore Dei basi-
» licam in eo loco ædificarét . Quod postea adimplevit (de Gl. conf., chap. lxxxii). »
Clovis avait débuté par une sorte de vœu à peu près semblable , et nous verrons , lorsque l'occasion s’offrira de remonter à l’origine de nos pieuses fondations, quelles furent aussi pour la plupart le fruit d’engagemcns conditionnels pris avec le ciel.
3 A Clotaire Ier appartient la gloire d’avoir fondé deux de nos plus célèbres abbayes » Saint-Médard de Soissons et Saint-Ouen de Rouen , celte dernière avec le concours do l’évêque Flavius. La construction de l’église de Saint-Médard, commencée par ce prince, fut terminée par son fils Sigebert , qui dota richement cette fondation vraiment royale (Grég. de Tours , 1. iv, chap. xixj. Mais , malgré le grand intérêt historique qui s'attache à ces deux monastères dont nous aurons à nous occuper (pi. m et iv delà 9e séri e de l’Album) , cette gloire ne peut être mise en balance avec les torts graves , les crimes
r.oa
l’ap.t chrétien*.
destinées à leurs saintes fondations, avecRadegonde 1 etBrunehauld2;
«ême de ce prince , l'assassinat des enfans de son frère Chlodomir, l’expulsion du palais de la veuve et des deux filles de son autre frère Childebert , sa conduite , qui força sa propre femme , sainte Radegonde, à fuir loin de la cour, et la férocité dont il usa pour punir la rébellion de son fils Chramne qu’il fit étrangler et brûler dans une cabane avec sa femme et ses filles (Grég. de Tours, 1. iv , chap. xx). Grâce cependant à la miséricorde divine, que ce prince implora bientôt après ( ibidem , 1. xx.) , et qui sans doute ne lui fit pas faute, nous aimons à ne voir dans Clotaire qu’un des premiers et des plus grands fécondateurs des germes de l’art chrétien , appliqué même à la restauration immédiate de ses édifices incendiés , notamment à la basilique de saint Martin de Tours , qu’avait brûlée le beau-père de son fils , désastre que ce roi se hâta de réparer , en rendant à sa beauté première cette basilique qui fut couverte en étain : ordinante Chlothachariorege, stanno cooperta est , et in ilia , ut prius fuerat , elegantia reparata ( ibidem , chap. xx.
i Fille de Berthaire, roi des Thuringiens , Radegonde passa, vers 529 , de l’esclavage où l’avait réduite la dévastation et la conquête par Théodoric et Clotaire des états de ses pères, dans la couche de ce dernier prince : Chlothacharius vero rediens, Radegundem... secum captivam abduxit , sibique eam in matrimonium sociavit (Grég. Tur. lib ur cap. vu). Ce qu’ajoute l’historien que « plus tard Clotaire fit tuer méchamment , injuste , ’ le frère de sa femme par des brigands , per homines iniquos , » joint au massacre qu’avait fait son époux des sujets de son père, au point que leurs cadavres comblant le lit du fleuve de l’Unstrut, servirent de pont aux Franks, ne dut pas rendre bien intimes les relations de ce couple royal ; aussi , Radegonde se voua-t-elle au Seigneur, et, prenant l’habit
religieux , elle se bâtit, à Poitiers, infra Pictavorumurbem construxit . un monastère
célèbre de son temps même.
Telle est la simple narration à laquelle l’auteur de la Vie de saint Junien {apud\Rxchesne, t. I ,p. 542) ajoute : « Eratquippe elegantissima speciosanimis et venustaaspectu, » labns gratiosa ». Ce qui ne l’empêcha pas de préférer aux plaisirs de la cour l’exercice rigide, nuit et jour, des devoirs religieux; aussi le roi disait-il plaisamment : « Non se » reginam eonjugem , sed monacham habere. » Grégoire de Tours donne ailleurs (1. ix, eh.xui), la lettre testamentaire envoyée par cette princesse aux évêques de son temps, et dans laquelle elle leur parle de ce monastère de filles qu’elle a établi et fondé, avecl’autorisa- » t.on et le secours du très excellent seigneur le roi Clotaire, en le dotant de tous les » biens qu elle avait reçus de la munificence royale « , et exprime la volonté « que son » corps soit enseveli dans la basilique quelle a commencé à élever en l’honneur de Sainte » Marie, mere du Seigneur, en ajoutant : si quelqu’un voulait ou agissait autrement » que par 1 intervention de la croix du Christ, obtinente cruce Chrisli , et de la bien- » heureuse Marie , il encourra la vengeance divine ». Le même historien parle en outre a diverses autres reprises, du même monastère, notamment à propos d’une pieuse recluse qui ,s y fit murer et qui y vivait toujours occupée de prières et de lectures ; et t ncoie ( . ix, ch. xr. ), a l’occasion de l’envoi de clercs en Orient pour y chercher du bois .. e a croix du Seigneur : ,, pro dominicæ crucis ligno », et des reliques des saints poires, etc. , qu ils rapportèrent, particularité qui se trouve être d’un grand intérêt pour J authentification d’une de nos reliques, la croix grecque, émail du Vie siècle trouvée
l’art CHRÉTIEN.
de générosité pour les peuples , de largesses pour les monastères»
dans les fondations d’une partie de ce même monastère , etc., dont le point central, lentille cabochon en cristal de roche, était évidemment destiné à recevoir un objet vénéré et à le livrer sans profanation à un contact miraculeux pour les fidèles dont une maladie quelconque requerrait l’application de ce saint topique ( voir à ce sujet, comme pour les détails sur la fondation de sainte Radegonde et sur ses rapports, au moins littéraires , avec Fortunat, évêque de Poitiers, le texte de notre chap. xiv sur la pl. x» de la 4e série de Y Album.)
« La reine Brunehauld , dont nous avons montré la passion pour les reliques, et qui , pour avoir trop cédé à celle de la vengeance , eut , comme son beau-père, tant d’expiations à leur demander , fut particulièrement célèbre par de grandes entreprises monumentales, et même par d’immenses travaux d’utilité publique (chaussées, levées, etc.) , auxquels son nom reste encore attaché dans celles de nos provinces qui faisaient partie de scs royaumes d’Austrasie et de Bourgogne ( voir surtout pour la route de Cambrai à la mer, en passant par Arras, Terouenne , etc., encore nommée chaussée de Brunehauld, l’Histoire des grands chemins de l’Empire , par Bergier, 1. i, p. 100 et 101) ; mais l’art chrétien lui fut aussi grandement redevable, au témoignage même des écrivains contemporains, comme le prouve ce qu’en ditSigebert : « Quæ, quamvis ita esset insolens, tamen )* Dei ecclesias honorabat, plura etiam sanctorum cœnobia fundavit , et ædificia admi- » randi operis construxit ». Aimoin précise bien mieux encore les grands travaux d’art dus à cette reine, que Grégoire de Tours nous avait déjà montrée (1. ix, ch. xxvm) faisant fabriquer, pour un présent fait au roi d’Espagne, un bouclier d’or et de pierres précieuses d’une grandeur extraordinaire : « Ex auro ac gemmis miræ magnitudinis » , ainsi que deux patères de bois, vulgairement nommés bassin, bactrinum , ornés également d’or et de pierreries.
Après avoir décrit les atroces supplices que fit subir à cette reine, si diversement jugée par l'histoire, le fils de celte odieuse Frédégonde, que Brunehault n’imita que trop, par entraînement réactionnaire , l’auteur de l’ouvrage Historiée Francorum la ceint, comme on va voir, au moins d’une auréole de gloire monumentale : « Nec tamen ex toto ita » vecors extitit , quin Dei ac sanctorum ejus memorias , a prædecessoribus structas , » venerabiliter excoleret , ipsaque novas fabricando devotè multiplicaret. Nam in sub- » urbano Laudunensi basilicam in honore sancti construxit Yincentii : et apud Augus- » todunum aliam sancto dedicari jussit Martino , uso necessariis ad hoc opus ministeriis » venerabilis viri Siagrii, prædictæ urbis episcopi. Multis quidem et aliis in locis sub no- » mine sancti Martini magnifîcas fundavit ecclesias : ilium sibi præ cæteris adjutorem fore » confidens, et confidendo exposcens. Ædificia sanè ab ipsa constructa usque in hoc » tempus durantia , ostenduntur tam innumera , ut incredibile videatur ab una mu- » liere, et in Austria tantum modo et Burgundia régnante, tanta in tam diversis Franche » partibus fieri potuisse. »
On voit par cet exemple , comme par ceux de Clotilde et de Radegonde, que la France eût, au VD siècle, ses Placidie , ses Eudoxie et ses Pulchérie : malheureusement, il n’en est pas des édifices de ces princesses comme de ceux de Ravenne ; ceux de Brunehauld subsistaient du temps d’Aimoin ; maison en trouverait sans doute à peine aujourd’hui les substructions, même à Aulun, ce sol conservateur de nos antiquités d’époques bien anté-