L ART CU RETIRA
avec le sage Gçmtrau1, fondateur de Saint-Marcel de Challon -, de somptuosité comme de luxe ornemental surtout, avec le prince aux trônes d’or , dont l’écho des tombes de Saint-Denis a consacré et répète encore le nom, Dagobert 2 5 d’autres saints évêques animés du
rieures; car M. Mérimée, dans son voyage de 1835, annonce la destruction alors récente des derniers vestiges de l’abbaye Saint-Martin, pour la restauration de laquelle Millin dit :
« Qu’encorc en 1788, à la veille de la terrible secousse, si fatale surtout aux édifices religieux, le clergé, procédant comme lebarbarin Paul II, arrachait les assises de l’amphithéâtre romain; de même que M. Vitet déclare dans son rapport au ministre (de 1831, p. 7) que les parties les plus anciennes de l’église Saint-Martin, de Laon, dont on attribuait la fondation à cette princesse , étaient évidemment du XIIe siècle.
■ « Guntramnus, cum jam annos XXIII Burgundiæregnumbonitateplenus féliciter rege- » ret, et cumsacerdotibus utiqueut sacerdos se ostenderet, et cum leudis esset aptissimus, a cleemosinam pauperibus largiler tribuens, tanta prosperitate regnum tenuit, ut otnnes i> etiam vicinæ gentes ad plenitudinem de ipso laudes canerent. Annoigitur XXIV regni sui, » divino amorc tactus, ecclesiam beati Marcelli, ubi ipso preciosus requiescit in corpore, » quæ in suburbano quidem Cabillonense.sed tamen in Sequano est territorio, miri/îceel )) solerter œdificare jussit : ibiquemonachas congregans monasterium condidit, ipsamque » ecclesiam rebus plurimis ditavit.,.. (Fredeg., sckol. chron., apudDuch., t. If r, p. 745).
Grégoire de Tours parlait déjà de Gontran comme d’un prince occupé de grands travaux : « Dans le banquet qu’il nous donna, dit-il (1. ix, c. xx), après la lecture du projet de traité )) avec son neveu Childebert (an 588), banquet où la bonne chère fut unie à la gaieté, le 33 roi parla sans cesse de Dieu, de construction d’églises, de œclificalione ecclesarium, de 3» secours à donner aux pauvres etc., ce qu’ajoute Grégoire (c. xxi) et que confirment 33 Paul-Diacre (Inst, des Lombards l. iv, c. 35) et Aimoin (1. 111, c. 3), des miracles attribués 33 à ce roi et de sa réputation de sainteté, accroît encore l’intérêt qui dut s’attacher à ses 33 royales fondations. 33
Puisque nous recherchons les traces du luxe de ces premiers temps, que quelques écrivains nous peignent comme entièrement barbares, citons aussi ce passage où Grégoire de Tours (1. vm, c. 3) après nous avoir montré ce roi des Franks venant comme celui des Burgondes s’asseoir à la table des évêques, raconte comment les recevant à son tour, il leur fit voir une somptueuse argenterie etleur dit : C’est celle de Mummol ( voy . les chap. 35 et 38 du 1. vii 31 pour les trésors de ce préfet) ; la faveur divine l’a mise en mon pouvoir. J ai fait briser 3> quinze bassins comme ce grand que voilà , ne réservant que celui-ci et un autre de cent 33 soixante livres (un manuscrit porte même : ducentarum septuaginta librarum) , et 33 qu’ai-je besoin d’en garder davantage pour mon usage quotidien ? a adopus quotidianum.» 33 Je n’ai malheureusement pas d'autre fils (pour neveu et héritier d’affection) que Cliil- 33 debert, qui a bien assez des trésors que lui a laissés son père, et des richesses trouvées à 3> Avignon , que je lui envoyai et qui avaient appartenu à ce misérable Mummol. Le sur- 3) plus devra être consacré aux besoins des pauvres et des églises. 3>
= Notre grande et belle basilique de Saint-Denis , sur laquelle s’exerçe aujourd’hui avec plus ou moins de succès l’art tout moderne de la restitution des anciens travaux dans le sentiment qui présida à leur confection, occuperait , selon l’opinion contredite par Du
l’a.RT chrétien.
même esprit, les Agricole , les Ferréol , les Injurieux , les Eufrone ,
Breul , Tiilemont , Launay , etc. , la place où reposaient les corps de ce martyr et de ses compagnons , car au tombeau qui leur aurait été consacré par la matrone qui , bien que païenne , avait , comme il advint souvent à Rome , soustrait ces restes sacrés à une sépulture ignomineuse, succéda bientôt une église élevée, dit-on encore , par les soins de sainte Geneviève. Cette église était déjà en grand honneur au Vie siècle , puisque Chilperic et Frédégonde y ensevelirent leur plus jeune fils du nom de Dagobert (voy. les vers de Fortunat, 1. ix, carm. 4 et 5), qu’ils perdirent lors de la contagion qui envahit toute la Gaule ; l'autre fils du nom de Chlodobert , mort en même temps , fut porté à Saint- Médard de Soissons (Grég. de Tours , 1 . v , chap. xxxv). Toutefois , sans s’arrêter ici à la dissidence du dernier historien de cette abbaye avec le moine anonyme qui suppose deux églises de Saint-Denis dans la même localité, et la translation par Dagobert des reliques du saint de l’église de Saint-Denis de Lestrée à celle devenue le tombeau de Dagobert, il faut reconnaître que ce n’est réellement que de ce dernier prince , fils de Clotaire II et né vers 600 , que date le renom et la splendeur toujours croissans depuis lors de cette célèbre basilique ; mais par cette date même , ces travaux se trouvent déjà assez antérieurs à ceux de Charlemagne , pour que nous puissions en comprendre les magnificences parmi les grands témoignages de la culture de l’art en France dans la première période qui nous occupe ici. Il nous importe d’autant plus de les joindre ici à ceux déjà cités , qu’ils l’emportent encore sur ces derniers, d’après l’expression des mêmes historiens , tels que Frédegaire qui dit, au chap. 79 de sa chronique, en parlant de Dagobert : « Sepultus est in » ecclesia sancti Dionysii , quam ipse prius condigne ex auro et gemmis et multis pre- » tiosissimis speciebus ornaverat, et condigne in circuitu fabricare præceperat patroci- » nium ipsius pretiosum expctens » , en ajoutant : « Tantæ opes ab eodem, et villæ c » possessiones multæ per plurima loca , ibi sunt conlatæ , ut miraretur a plurimis. »
Le moine anonyme de saint Denis , dit au même sujet ( gesta Dagoberti I, apud Duchesne, t. Ier, p. 578) , après avoir parlé du tombeau orné d’or pur et de pierreries les plus pures, dont Dagobert couvrit les restes translatés de Denis, de Rustique et d’Eleulhère : « Et quamvis ecclesiam , quam ipse a fundamine construxerat , intrinse- » eus miro décoré fabricaverit , foris quoque de super absidiam illam , infra quam vene- » randa martyrum corpora tumulaverat , ut plenius devoti animi expleret desiderium , » ex argento purissimo mirifice cooperuit. » En ajoutant à ces généralités , comme nous le ferons dans une note suivante , ce que dit le même historien d’accord avec saint Ouen , auteur de la Vie de saint Éloi , des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie que ce saint évêque exécuta lui-même pour cette basilique , on ne peut s’étonner que l’aspect de semblables merveilles ait fait à tort ou à raison considérer Dagobert comme le véritable créateur du prestige qui s’attacha depuis son règne à cette illustre fondation , prestige que nous suivrons de phase en phase jusques et compris les dispositions qu’on témoigne aujourd’hui pour en renouveler l’éclat. Si l’on en croyait les chroniques de saint Denis, Dagobert aurait même porté la prédilection pour cette basilique à un tel point que , pour mieux l’orner, il en aurait dépouillé de non moins célèbres, telles que celles de Saint-Ililaire de Poitiers, dont le baptistère de porphyre et les célèbres portes de bronze auraient été déplacées dans ce but*' incomplètement atteint , l’une de ces portes s’étant perdue en route ; mais heureusemen pour la mémoire de ce prince , un de nos savans antiquaires, M. Nicias Gaillard , est venu
I, \ RT CHRETIEN’
les Syagrius l, et tant d’autres, jusqu’au célèbre évêque artiste saint
tardivement il est vrai , l’absoudre de cet excès de zèle ( voir sa dissertation au Bulletin de la société des antiquaires de l’Ouest du mai au 1er août 1836).
Ce qui devait beaucoup ajouter à l'effet des immenses richesses que cette basilique dut aux travaux dirigés par saint Éloi , comme nous le dirons plus loin , c’est , selon la remarque d’Eméric-David (Disc. hist. , p. 112) , les tentures tissues d’or et enrichies de perles , magnificence qui l’emportait de beaucoup sur les toiles peintes de Reims, et qui devint, à partir surtout de cette époque , une des principales branches d’exploitation de l’art chrétien , non seulement pour le revêtement des murailles , mais surtout pour les rideaux transversaux multipliés à tel point dans certaines basiliques d’Orient, qu’ils servaient souvent à séparer le bème (sanctuaire) du choros (chœur) , le choros du naos (nef) et le naos du narthex ou narthé (porche des cathécumènes), qui souvent n’était lui-même fermé à l’occident que par un rideau. Voici les autorités, en ce qui concerne la basilique de saint Denis : « Nam et per tolam ecclesiam auro textas vestes , margaritarum varietalibus mul- » tipliciler exornatas , in parietibus et columnis atque arcubus suspendi devotissime » jussit (Gest. Dagob. , cap. xx , apud D. Bouquet; Recueil des historiens des Gaules, » t. II, p. 585; » , détails que confirme Trithème par ces mots : « Ipsosque parûtes » inlrinsecus tapetibus, margaritis et unionibus decentissime intextis , pulcherrime j) decoravit ( op.liist . , part, r, in compend. lib. prim. ; Annal., p. 50). »
1 Agricole, évêque de Chàlons-sur-Saône, de famille sénatoriale, dit Grégoire de Tours ( 1. v, c. xlvi ) , « éleva dans cette ville un grand nombre d’édifices, bâtit des maisons et >i construisit une église soutenue par des colonnes et ornée de marbres de diverses cou- » leurs et de peintures en mosaïque ( variavit marmore , musivo depinxit) ; toutes dis- )> positions qui excluaient le bois comme élément principal de construction. » L’historien parle, en outre, au chapitre suivant , de Delmace, évêque de Rhodez, qui bâtit une église, comme firent presque tous les prélats de ce temps, où la France, purgéede schisme, brilla surtout par l’unité chrétienne ; mais , ajoute-il, « comme il détruisit sans cesse les cons- )> tructions pour rendre son édifice plus beau, il le laissa inachevé. »
La basilique de Saint-Martin de Brives ayant été consumée par un incendie , au point que l’autel et les colonnes qui étaient formées de plusieurs sortes de marbres artistement adaptés, « de diversis marmorum generibus aptatæ, » furent calcinés par l’action du feu; l’évêque Ferréol la répara, « tanquam si nihil mali pertulerit » (Grég. Tur., 1. vii, c. x) .
Injuriosus était évêque de Tours, lorsque la reine Clotilde mourut dans cette ville. C’est à ses soins, dit Grégoire, l’un de ses successeurs (1. x, c. xv), qu’on dut l’achèvement de l’église de Notre-Dame de cette ville ( Sanctœ Mariœ infra murosurbis), nouvelle preuve de l’usage où l’on était dès le VL siècle, de consacrer à la Vierge les cathédrales des villes les plus importantes. Du temps de cet évêque, fut bâtie en outre la basilique de Saint-Germain.
C’est à Euphrone, qui occupa le même siège plus tard, qu’appartint le soin que remplit aussi l’évêque Ferreol, de reconstruire une basilique incendiée, et ce soin fut d’autant plus grand, qu’il s’agissait de la basilique Saint-Martin, mère de toutes les autres, et que la ville et toutes ses églises étaient tombées victimes du même fléau ; mais , avec le secours de Clotaire, il accomplit sa tâche et construisit en outre la basilique de Saint-Vincent et plusieurs églises.
L’évêque d’Autun Syagrius , souvent mentionné dans Grégoire de Tours comme appelé
I \ HT CHHEÏIEV.
ELoi % en consacrant leur fortune et leurs soins personnels, à fonder ou à reconstruire leurs cathédrales, conquéraient par d’immenses travaux dont l’échelle ne put que s’étendre lors de leur renouvelle-
dans le conseil des rois de son temps et comme participant aux continuels traités formés de l’oncle au neveu, etc., sous le lien religieux que la vengeance et l’ambition ne tardaient pas à rompre, fut, ainsi qu’on l’a vu dans la note sur Brunehauld, l’exécuteur intelligent des pensées d’art , de piété et de charité que cette reine alliait à la valeur guerrière , et aussi , dit-on, à l’énergie du crime : c’est ce que prouve d’ailleurs, quant aux pieuses fondations, la lettre xxxvit de Grégoire-le-Grand , donnée par Duchesne (t. Ier, p. 912) , et dont le sommaire est : de Xenodochio , quod in Augustodunensi civitate a Siagrio et Brunichilda constructum est. »
Syagrius fut d’ailleurs l’objet d’un témoignage d’intérêt spécial de la part de ce grand pape , qui lui envoya 1 e pallium, ornement que les évêques d’Autun ont toujours conservé.
, 1 L’art français est trop redevable au saint évêque de Noyon, pour que nous négligions
de payer à ce prélat artiste un large tribut de reconnaissance nationale. Comment douter., en effet, d’après ce que nous allons dire de ses travaux et d’après les témoignages que nous donnerons plus loin de l’état llorissant des fabriques de Limoges, même dans les ténèbres du moyen âge (voir, entre les preuves que nous prodiguerons, la coupe ou calice daté de la planche 3 du chap. xiv de l’Atlas) et jusque bien après les beaux jours de la renaissance (voir toutes nos planches reproductives d’émaux ), que l’exemple d’abord et plus tard l’influence de ce Limousin, ministre de Dagobert, n’ait assuré à notre patrie cette supériorité dans certaines branches des arts du dessin, telles que les émaux, les vitraux peints, etc., que constate si explicitement l’ouvrage du XIe siècle de Théophile qui, en sa qualité de prêtre lombard, eût nécessairement, à mérite égal, laissé la palme à l’Italie?
Dès son début dans la carrière que lui ouvrit son père : « cum videret ejus filii ingenium , » dit saint Ouen , Éloi, placé près du préfet de la monnaie de Limoges, ville voisine de Cadillat, son lieu de naissance, se distingua par de beaux ouvrages d’orfèvrerie dont l’exécution se rattachait sans doute, comme on peut le concevoir, aux procédés monétaires de ce temps. L’orfèvrerie était d’ailleurs, pour ainsi dire, l’art national des Franks, ainsi que nous l’avons démontré par plusieurs citations et que le prouverait seul le mot déjà cité deChilpéric qui , montrant à Grégoire de Tours un grand missorium ( ou mensorium , comme destiné à être placé sur table), composé d’or et de pierres précieuses, du poids de 50 livres, et fabriqué par son ordre, lui dit « Je l’ai fait pour donner de l’éclat à la nation des Franks, » et j’en ferai bien d’autres, si Dieu me conserve la vie (1. vi, c. n).»
Les premiers succès d’Éloi dans cet art lui en préparèrent bien d’autres et de tous genres, sous des princes chez lesquels la passion des reliques et des grandes manifestations religieuses ne le cédait pas au goût personnel pour Y orfèvrerie monumentale. Parvenu au rang de trésorier de Clotaire II, par la faveur de celui-là même auquel il succéda, Éloi saisit l’occasion qui s’offrit de mériter les bonnes grâces de ce prince en exécutant pour lui un siège d'or et de pierreries, singulier début pour un évêque : « volebatenim rex, dit saint j> Ouen , sellam urbane auro gemmisque fabricare. Sed non inveniebatur in ejus palatio , » qui hujus modi opus sicut mente conceperat posset opéré perticere. » Éloi fit mieux encore, car selon son légendaire, de l’or qu’on lui livra pour ce siège, il en fit deux, chacun desquels était d’un poids égal à la matière confiée à sa mise en œuvre, matière qui, dès
l’art chrétien.
ment, la haute suprématie que la France eut dès lors et conserve encore aujourd’hui, malgré ses pertes, dans la culture de l’art chrétien? Nous ne pensons pas qu’on attende de notre dévouement, que
lors, devait avoir perdu sa qualité typique, « ex auro puro, ou même purissimo. » Poursuivant ses travaux : « fabricabat in usura regis ustensilia quam plurima ex auro et gemmis,» Éloi conquit aussi par les mêmes moyens la confiance et meme l’affection de Dagobert et s’en montra réellement digne par l’éclat qu’il jeta sur le régne de ce prince.
Quoiqu’on ne puisse accuser , même d’exagération , le tableau que nous a laissé saint Ouen , des merveilles d’art de son collègue qui occupa le siège de Noyon le jour même où son biographe s’asseyait sur celui de Rouen , ces sortes de titres de gloire n’étant que vanités aux yeux du saint historien au prix des hautes vertus épiscopales du prélat dont il écrit la vie , nous croyons devoir l’authentifier encore par le récit préalable de ce que dit, des travaux de saint Denis , le moine anonyme qui , bien qu’ayant écrit plus d’un siècle après saint Ouen , put encore sans doute peindre d’après nature , à certains égards du moins ; car on sait que, dès le règne de Clovis II, les lames d’argent de la toiture de l’église ou des mausolées servirent à appaiser la faim du peuple.
Nous citerons ensuite divers autres produits du marteau de saint Éloi , épars dans les grandes basiliques et dont quelques-uns, comme le calice de la reine Balilde en or émaillé, que Martenne et Durand virent, en 1724, àl'abbaye de Chelles, échappés aux calculs d'une cupidité plus aveugle que celle de nos jours , qui ne dépouille nos sanctuaires que pour enrichir à grand prix nos collections, n’avaient survécu aux chances de fusion , produites par les guerres de religion ou par des calamités comme celles qui forcèrent Charles VI à mettre sa couronne en gage , que pour s’abîmer , après un retour à la valeur nominale , dans le gouffre de notre banqueroute nationale , encore creusé par ses immenses remblais. Le nombre en est si grand et leur importance tellement hors de proportion avec ce que peut produire le travail le plus soutenu d'une vie d’artiste , qu’il ne nous paraît pas douteux que ces grands travaux , s’exerçant en commun , ne constituassent dès lors une des plus riches branches de notre art chrétien , en pleine floraison.
Voici d’abord le texte même de l’anonyme de Saint-Denis sur la participation de saint Éloi aux travaux de la basilique de Dagobert :
« Crucem etiam magnam , quæ rétro altare aureum poneretur , ex auro puro et pre- » ciosissimis gemmis insigni opéré ac munitissima arlis subtilitate fabricari jussit (Dago- » bertus) , quam beatus Eligius , eo quod illo tempore summus aurifex ipso in regno » haberetur , cum et alia , quæ ad ipsius basilicæ ornatum pertinebant , strenuè præpa- « raret, eleganti subtilitatis ingenio , sanctitate opitulante mirificè exornavit. Nempc » moderniores aurifices asseverare soient , quod ad præsens vix aliquis sit relictus , qui » quamvis peritissimus in aliis extet operibus , hujuscemodi tamen gemmarii et inclu- » soris subtilitate valeat per multa annorum curricula, eo quod de usu recesserit , ad )> liquidum experientiam consequi. Nam et per totam ecclesiam auro textas vestes , mar- » garilarum varietatibus multipliciter exornatas , in parietibus et columnis atque arcu- » bus suspendi devotissimè jussit : quatenus aliarum ecclesiarum ornamentis præcellere » videretur , et omnimodis incomparabili nitore vernans , omni terrena pulchritudine }> compta , atque inæstimabili décoré irradiata splendesceret ( Gesta Dagoberti I, c. xx, i > apud Duchesne, t. I , p. 578). » Ainsi , trouveront leur emploi, de la part de Dago-
tant d'autres soins réclament , ces nomenclatures nécessairement arides et uniformes, et sauf à revenir, dans l’examen de nos planches, sur les édifices dont la base plonge dans ces époques ténébreuses,
bert , maître alors de toute la France , les trésors de Mummol , les richesses , dont , selon Gontran , son neveu , était si abondamment pourvu ( voy . la note sur Gontran) et le prix de la rançon du célèbre bassin d'or et de pierreries ( missorium ) , donné par Actius au roi des Goths, et dont Dagobert, à la suggestion sans doute de l’illustre orfèvre , avait obtenu V extradition de la part de Sisenand, roi d’Espagne, pour prix d’un concours armé, mais qui, par l’effet d'un obstacle réel ou supposé, son enlèvement en route par les Gohs , fut remplacé par un don de deux cent mille sous d’or. L'anonyme de Saint-Denis dit à ce sujet : « Cumque a Sisenando missorius ille legalariis fuisset traditus , a Gothis per » viam tollitur , nec eum exinde abstrahere permiserunt. Postea vero discurrcntes legati » ducenta millia solidorum missorii ipsius pretium rex a Sisenando accepit. Fertur enim » quod ipsum argentum ad opus fabricæ ecclesiæ sancti Dionysii martyris cum aliis pluri- » bus ornamentis, Dagobertus rex devotissime obtulerit (chap. xxx , ibid. , p. 581). »
Éloi ne se borna pas à des travaux d’art de pure ornementation. Non content d’avoir doté sa patrie d’une exploitation qui l’a laissée hors de toute rivalité pendant onze siècles dans une partie d’art (les émaux) , dont le monopole ne tint qu’à la perfection désespérante des oeuvres limousines, il y fonda, ainsi que dans plusieurs autres lieux, des monastères et des églises , comme en témoigne ce passage des fragmenta de re-
gum, etc. (apud Duchesne , p. 567, A) : « Eligius . apud Limovinensem urbem monas-
» terium nobile super fluvium Vincennam, Solemniacum nomine exstruxit.... et alia » multa iisdem locis cœnobia. Sed et Parisius puellarum monasterium, quod regio munere » acceperat , ædiücat. Cui Christi Virginem Auream præfecit» ; et, en outre , ce fragment de la vie d’Éloi par saint Ouen : « Cuncto opéré monasterii peracto , atque omnibus » ædificiis ancillarum Dei expletis , ædificavit postremô basilicam in honore sancti Apos- » toli.... cujus tecta sublimia operuit plumbo cum eiegantia.... Ædificavit etiam , irn- » moque renovavit basilicam in honore sancti Martialis (apud Duchesne, t. I, p. 630), » et plus loin (p. 632) ; extruxit quoque in oppidoNoviomensi ancillarum Christi monas- » terium.... «
Venons maintenant au résumé que fait saint Ouen des travaux de saint Éloi. Pour ceux de la basilique Saint-Denis , nous renverrons au texte du moine , en faisant seulement remarquer que le biographe contemporain ajoute encore aux oeuvres de l’artiste en métal divers travaux étrangers même à son talent principal, et qui porteraient à croire que, dès lors, nos orfèvres se montrèrent, comme on les vit, à Florence surtout, neuf siècles plus lard, artistes universels, puisqu’Éioi couvrit, dit saint Ouen, son mausolée de saint Denis d’un toit de marbre d’un travail admirable orné d’or et de pierreries avec un magnifique fronton en forme de crête , disposition tout architecturale à laquelle devaient si bien se marier l’autel et le trône d’or , l’ambon (lectiolum) revêtus d’argent, la rampe et l’autel extérieur du même métal , ainsi que les ostia et les poma aurea atcpie gemmata , tous objets compris dans les donaria de ces temps, sans qu’on puisse positivement déterminer leur affection vraie.
Les productions secondaires de cet habile artiste sont ainsi énumérées par saint Ouen : « Inter alia bonorum opéra insignia , multas sanctorum ex auro , argento atque gemmis
J. VR’I MIRETIEN.
comme jNotre-Dame-du-Port , Saint-Médard, Saint-Onen, etc.,' nous quittons l’art français de cette première période, pour jeter un coup d’œil rapide sur les travaux contemporains de Théodoric et de Justinien.
En même temps que notre art français dardait ses premières lueurs sous l’influence chrétienne , alors même que Clovis préparait par sa grande fondation religieuse 1 le concours monumental dont nous
» fabricavit thecassive tumbas (sans doute des espèces de sarcophages ou grandes châs- « ses en métal relevé) , puta Germant Parisiensis episcopi , Severini abbatis Agaunensis , » Piatonis presbyteri et martyris , Quintini , Luciani Bellovacensis apostoli , Genovefæ , » Columbæ, Maximiani , Juliani, multorumque aliorum. Sed præcipue beati Martini » apudTuronos , Dagoberto rege impensas præbente, miro opificio ex auro et gemmis w thecam confecit. Sancti quoque Briccii fecit tumbam, itemque aliam , in qua corpus » beati Martini antea jacuerat eleganter composuit. »
Danslemême temps, saintOuen, cetévêque deRouen dont le nom seul rappelle cequel’àge viril et l’agonie de notre art gothique produisirent peut-être de plus parfait, jouissant comme saint Éloi de l’intimité de Dagobert, dont il gardait le sceau , concourait aussi par ses conseils , comme par son exemple ( voir sa Vie , apud Duchesne, t. Rr, p. 635 et suiv.), à ces innombrables manifestations de l’art chrétien que nos rapides analyses ne peuvent présenter que sur une face , tandis qu’elles s’étendaient à toute la France ; car tout démontre que nos provinces étaient couvertes dès lors de grandes basiliques , dont nos premiers historiens ont négligé de consacrer la fondation ou ne l’ont fait qu’accessoirement. C’est ce que démontre incidemment ce passage de la vie de ce dernier évêque , à propos de la sépulture que saint Ouen s’était préparée dans l’église des apôtres où son nom a prévalu : « Ilia » vero basilica , in qua sancta ejus raembra quiescant , miro opéré , quadris lapidibus , » gotthica manu, a primo Clothario Francorum rege olim nobiliter construcla fuit, etc. » Puis , qu’on vienne s’étonner que cette coopération , bien constatée comme on voit , des ouvriers Goths, population essentiellement vouée, ainsi que les Burgondes , à des travaux de construction , ait abusé si longtemps jusqu’à nos professeurs de l’art , à plus forte raison ses détracteurs, au point de leur montrer, par exemple, dans cette même basilique brillante encore aujourd’hui , mais depuis quatre siècles seulement , de l’éclat prestigieux des combinaisons ogivales , l’empreinte si différente des premiers travaux , gotthica manu !
j La basilique des Saints-Apôtres ne fut pas la seule fondation religieuse de Clovis ; indépendamment des constatations effacées par le temps et que semblent révéler le don d’un domaine à l’église de Reims , de grandes largesses à la basilique de Saint-Martin de Tours , etc. , on a retrouvé dans la charte de fondation par ce prince , de l’abbaye de Mici ( Dubos , t. II , p. 240) , la trace d’un exemple si bien suivi par nos rois.
Mais là ne se bornèrent pas encore sans doute les entreprises monumentales de ce prince même; en citant (t. I , p. 117 et suivantes) quelques uns des cent soixante domaines qu’on accorde à nos rois de la première race et plusieurs palais où leur résidence prolongée se trouve bien constatée , nous avons suffisamment prouvé que l’architecture civile fut également l’objet de leurs soins ; et pouvait-il en être autrement , lorsque ces fiers conquérans avaient sous leurs yeux de magnifiques constructions, comme celle du Palais romain
l’art chrétien.
venons d’esquisser le tableau, et que les Gaulois- Romains, ressaisissant par les arts ce qu’ils avaient perdu par les armes, soumettaient leurs vainqueurs au joug de la civilisation, l’Italie, ce premier berceau des arts d’Oceident 1 , florissait de nouveau , après de longues et sanglantes convulsions, grâce également aux vues larges et éclairées d’un prince barbare. Théodoric, de la race des Amales, souche royale chez les Goths, ayant été remis à ce titre comme otage, par Yalamer à l’empereur Léon, dès l’âge de huit ans, avait dû sans doute à un séjour de dix ans à la cour de Constantinople et à de fréquentes excursions dans la Grèce , patrie des arts et des lettres, les dispositions qu’il montra pour en raviver la culture en Italie , dès que sa lutte contre Odoacre lui eût conquis le trône du premier roi barbare de cette contrée, en A l’exemple de notre Clovis, dont il épousa la sœur Alboflède 2 cette année même, qui fut aussi celle du mariage de ce dernier prince avec Glotilde, Théodoric
de Paris , élevées et occupées par des princes au-dessous desquels ils n’auraient pas voulu se placer , héritiers qu’ils étaient, par la victoire, de leur puissance dans les Gaules, et lorsque les ressources ne pouvaient leur manquer pour déployer ce luxe , nos premiers rois franks , possesseurs chez nous des mêmes domaines dont avaient joui les empereurs (Dubos, monarchie française , 1. vi , chap. xiv) , ayant vu successivement s’accroître leurs trésors du produit des dépouilles des Visigolhs , des Burgondes , même des Vandales et de tant d’autres spoliateurs de l'univers dont la tontine du glaive vint les constituer héritiers. Mais là où les chroniqueurs religieux surabondent , les peintres de la vie civile font défaut; et l’abbé Dubos lui-même , investigateur si profond des mœurs et usages de ces premiers règnes , a vainement compulsé toutes les chroniques contemporaines , depuis celles de Prosper, d’Idace , de Marius, évêque d’Àvranches .jusqu’aux détails des ouvrages sur les Goths , de Cassiodore et de Procope , qui se rattachent à quelques égards à l’histoire des Franks , sans pouvoir nous laisser sur la vie intérieure de nos premiers monarques des notions plus précises que celles qu’on rencontre incidemment dans Grégoire de Tours et dans Fortunat, ni aucune indication archéologique sur leurs palais, depuis celui de Cala (Chelles) bâti par Glotilde , jusqu'à ceux de Bigargium (Garges) , de Clippiacum (Clichy), deRomiliacum (Reuilly-lez-Paris) , deSpinogilum (Épinai) , que les historiens nous montrent successivement occupés par Dagobert , qui possédait nécessairement aussi plusieurs autres résidences royales, telles que Compiègne, Corbeil, Neuilly, Essonne, Braine , Andelot, Nogent, etc., qu’avaient habité ses prédécesseurs et où l’on retrouve encore même des rois de la seconde race.
1 II va sans dire que nous ne tenons pas compte ici du grand règne de l’art sous les Etrusques , qui ne nous a guère , pour ainsi dire , été révélé que par des exhumations.
2 C’est ainsi que plusieurs historiens , et même M. Walkenaër , dans son article Clovis de la Biographie universelle , nomment la femme de Théodoric : mais ce doit être par erreur. Cette reine des Ostrogoths se nommait Aude'felde. Celle de ses sœurs dont le nom Alhoflèdë, composé de deux mots latin et germanique signifiant blanc ruisseau, a fait
l’art chrétien.
s’était hâté d’affermir son pouvoir en contractant des alliances de famille, non plus comme Ataulphe, Attila et Genséric, avec la maison impériale, mais avec les rois barbares, ses copartageans de l’empire. Sa sœur, ses deux filles et sa nièce furent placées sur les trônes des Vandales, des Visigoths , des Burgondes et des Thuringiens-, et celle politique habile , à laquelle il se montra fidèle jusqu’à combattre son beau-frère Clovis pour venger la mort de son gendre Alaric 1 , lui Valut dès l’abord de pouvoir rendre à l’Italie, à la Lombardie surtout , sa population agricole , fugitive ou esclave dans les Gaules par suite des derniers déchiremens 3.
apparaître pour la première fois une reine blanche dans notre histoire , s'était fait baptiser avec son frère et mourut peu de temps après. « Albofledis qua non post multum » tempus migravit ad dominum ( Grég. Tur. , 1. n , c. xxxi). » En se demandant quel peuple gouvernait cette Alboflède citée comme reine blanche dans les trois oraisons qui se chantent à l’anniversaire de Clovis ( Dubos, 1. v , t. II, p. 257 ), on ne peut admettre que cette apparition si reculée ait eu la moindre influence sur la tradition qui nous montre un fantôme royal planant , sous le nom de Reine Blanche, sur tout notre moyen âge, et dotant de son nom tant de manoirs de diverses époques antérieures et postérieures aux règnes de Louis VIII et de Louis IX : aussi doit-on s’en tenir pour faire évanouir ce sylphe à l’explication déjà donnée : l’usage du deuil en blanc pour nos reines veuves, et l’habitude qu’avait le populaire de les désigner alors par le surnom de Reines blanches , même depuis qu’Annc de Bretagne eut fait prévaloir une couleur plus sombre.
i Dubos, en citant Cassiodore (Fast.), fait remarquer l’exagération de l’historien de Théodoric qui dit : « qu’en 508 , par conséquent après la mort d'Alaric , ce prince fit pas- » ser dans les Gaules , que l’invasion des Franks avait mises en confusion, une armée qui » battit ses ennemis et le rendit maître du pays. » Il résulte, en effet, des documens qu’il analyse (t. II , p. 205 et suivantes) , que les succès de l’armée d’Italie se bornèrent à la levée du siège d’Arles , que les Franks et les Bourguignons tenaient étroitement serrée, et à l’occupation d’Avignon et de quelques villes, sur la possession desquelles Clovis et Théodoric s’entendirent par leur traité de 510. Les auteurs de la vie de saint Césaire , en parlant de la destruction qui eut lieu pendant ce siège de divers édifices et notamment du monastère que ce saint évêque , alors enfermé dans Arles , avait fait bâtir pour servir de retraite à sa sœur et à plusieurs autres vierges , imputent ce fait aux Barbares , ce qui prêterait à l’équivoque, puisqu’il s’agit d’une guerre entre les Ostrogoths , les Visigoths , les Franks et les Bourguignons, et que ce monastère, placé hors delà ville, comme on le voit par ce qui reste de cette fondation , pût succomber également sous les coups des assaillans , comme sous ceux de l’armée de Théodoric ; mais dans le langage des écrivains ecclésiastiq res , la barbarie se déduisant plutôt de la nuance religieuse que des sentimens et de la coi.du.te, il faut croire que le reproche s’adresse aux soldats du roi des Ostrogoths qui n’auraient pas alors mis à profit les leçons de leur maître.
3 Plus de six mille des principaux émigrans rentrèrent en peu de temps dans leur patrie : « In un Giorno solo, dit Muratori ( Annali d’Italia , t, III, p. 208), dalla sola » cilta di Linné ne partirono quatroccnto. »
T.\\RT CHRETIEN’
Le choix que lit Théodoric de sages et habiles ministres ou conseillers, tels que Cassiodore , portion de l’héritage d’Odoacre, Symmaque, Boëce, Albin, pour seconder ses grands desseins, témoigne assez de leur pureté et de leur étendue. Pourquoi faut-il qu’une irritation purement religieuse , excitée par le zèle , peut-être trop ardent, de l’empereur Justin, soit venue réveiller l’instinct du prince barbare, au point de le porter à se priver violemment du concours de tels hommes? A part cette tache, le meurtre politique d’Odoacre et la ténacité dans V Arianisme , tout décèle en Théodoric un monarque digne à tous égards de la mission régénératrice que rendait bien urgente l’état de l’Italie, lors de la conquête qu’il en fit. Jugeons-en seulement sous le rapport des arts.
Il est prouvé, par un édit de Majorien 1 , que dès le règne de ce prince (4^7) le nombre et l’importance des grands édifices publics de B.ome ne se trouvant plus en rapport avec les besoins ni même avec les goûts de la population de cette ville , ses habitans, trop souvent victimes des calamités que l’éclat de leur ville attirait sur leur tête , avaient pris cette splendeur en dédain, et que c’était, pour ainsi dire, à qui s’empresserait d’en effacer les traces. Déjà les palais, les cirques, les amphithéâtres, les temples même, que la crainte d’un soulèvement populaire avait fait épargner sous Théodose et ses fils, s’écroulaient pièce à pièce et se trouvaient livrés, comme carrières, à l’exploitation presque libre d’un peuple devenu, comme de nos jours, moins jaloux des souvenirs de sa grandeur passée que des avantages présens qu’offraient des matériaux tous transportés et élaborés pour des appropriations usuelles : triste exemple de la décrépitude à laquelle les nations sont soumises comme les hommes-, et singulier contraste avec l’émulation qui commençait alors à régner dans la Gaule , parmi nos évêques ( voir ce que dit Sidoine de la basilique de Lyon) , pour consacrer à grands frais de belles illustrations architecturales, soumises plus tard à leur tour aux mêmes épreuves, comme le furent de nos jours surtout, et récemment en-
» a Antiquarum ædium dissipatur speciosa constructio ; et ut aliquîd reparelur magna » diruuntur. Ilinc jam occasio nascitur , ut etiam unusquisque privatum ædiücium cons- » truens , per gratiam judicum... præsumere de publicis locis necessaria et transferre non » dubitet (Novell. Majorîan , tit. vi, p. 35).
L ART CHRETIEN
core sous nos yeux, tant de riches monumens livrés à l’exploitation publique '.
Malheureusement le temps d’arrêt que vinrent imposer à ce démentèlement facultatif les prescriptions de Majorien fut de trop courte durée -, la perfidie de Ricimer ayant réduit à trois ans le règne de ce digne prince , l’espoir de Rome désolée ; et ses successeurs , Sévère II et Anthème, nouveaux jouets des combinaisons du Suève , qui fit si souvent vaquer le trône impérial , n’ayant sans doute même pas songé, non plus que les faibles héritiers de leur pouvoir, à contrarier des habitudes dont les magistrats de la Rome de ce temps, bien différens des Prétextât et des Symmaque , se montraient les complices intéressés.
Si quelqu’un, dans ces tristes temps, eut pu se montrerdigne de continuer ces sages prescriptions, c’eût été bien plutôt Odoacre : « Homo bonæ voluntatis, » dit Valois, et dont des talens et des vertus illustrèrent, comme nous l’avons dit, le règne cependant barbare ; mais lorsqu’on voit ce prince , qui, le premier, dépouilla par une sorte de modestie la couronne d’Italie de ses insignes impériaux , abandonner aux magistrats de Rome jusqu’au soin de lever les impôts, on ne peut supposer que celui que payaient les démolisseurs comme droit de carrière ait cessé de figurer dans le budget de cette époque -, et ce qui confirme cet aperçu , c’est le soin que prit Théodoric de faire revivre l’édit de Majorien par des mesures plus explicites encore , restées en vigueur au moins pendant son long règne -, la modération de ce prince , dans l’exercice d’un pouvoir incontesté quoiqu’ usurpé sur un usurpateur, il est vrai, et l’appui continu de cent mille vaillans guerriers, toujours prêts a combattre , ayant donné une haute et constante autorité à tous ses actes.
Ce que Cassiodore nous apprend de l’effet que produisit sur Théodoric la visite qu’il fit à Rome la septième année de son règne, et des fruits que recueillit cette ancienne capitale des empereurs, du séjour de six mois que voulut bien y faire le roi goth , est tellement circonstancié et d’un si grand intérêt pour nos démonstrations , qu’on nous permettra de nous arrêter quelques instans à ce document incontestable, émané sinon du roi, du moins d’un autre luimême, dans la direction de ces matières surtout.
L’accueil fait à Théodoric, « corne s’egli fosse stato un impera-
i. .un r.iiRï, i Ti'.v.
» dore » , dit Muratori , et lextase de ce prince à la vue des monumens de Rome, rappellent d’abord si bien le voyage de Constance, qu’on croirait relire Ammien-Marcellin , bien qu’un intervalle de près d’un siècle et demi, formant une ère de dévastations continues, depuis les mesures de Gratien et de Théodose jusqu’au pillage de Ricimer, ait dû dénaturer l’aspect de la Rome des Césars, déjà défigurée sous Constance. L’admiration exprimée par le roi goth à la vue du Capitole, du Forum de Trajan avec sa magnifique colonne, et surtout du majestueux Colysée 1 , semblerait prouver aussi que l’altération de ces monumens, quoique dès lors irrémédiables pour plusieurs, n’était cependant pas telle qu’il n’y eût intérêt à en borner le cours. Aussi voit-on comment, après avoir fait aux Romains, dans le but de la restauration de leurs édifices, un appel à Y amour de la patrie, qui devait leur être aussi naturel que Vêtait aux oiseaux , aux bêtes fauves et aux poissons V instinct qui les dirige vers leurs nids ou vers leurs retraites ombragées ou liquides » (V ariarum , 1. i, § 21 ) 2 • il
« L’aspect du Colysée , encore aujourd’hui si majestueux , et dont l’abbé Barthélemy évaluait les ouvrages en brique et en maçonnerie seulement à vingt millions de notre monnaie (Mém. de l’Acad. desinscrip., t. XXVIII, p. 585, 586), frappa tellement, Théodoric, que , loin de se vanter comme Constance, à propos de la statue équestre de Trajan, de pouvoir en faire une semblable, il s’écria : « qu’on n’avait pu construire un pa- » reil monument qu’en tarissant un fleuve d’or.» On conçoit d’ailleurs, d’après la nature, l’adhérence et le volume des matériaux de cet édifice , que tant de siècles n’aient pas suffi à sa destruction , malgré la tolérance , l’incitation peut-être des magistrats. C’est ainsi qu’au centre de l’exploitation des assises et moellons de nos vieilles églises de Saint-Jean-de-Latran, du collège de Cluny , de Saint-Cosme et Saint-Damien , etc. , on pourrait presque sans inconvénient permettre à nos démolisseurs brevetés de s’attaquer aux ruines de notre Palais romain , certain qu’on pourrait être qu’en les voyant à l’œuvre sur cet appareil agathifié , chacun dirait avec double raison : « C’est le serpent qui mord la lime. »
Voici en quels termes Cassiodore parle de quelques autres édifices dans la formule concernant leur remise à la surveillance d’un préposé spécial (I. vu, chap. vi) : «Trajanifo- » rum vel sub assiduitate videre miraculum est... Capitolia celsa conscendere , hoc est , » humana ingénia superata vidisse. »
a « Aves ipsæ per aéra vagantes , proprios nidos amant ; erralites feræ ad cubilia » dumosa festinant; voluptuosi pisces campos liquidos transeuntes, cavernas suas studiosa » indagalione perquirunt.... etc. » Cet appel poétique à l’amour du sol natal , de la part d’un prince qui ne pouvait se citer comme animé du sentiment qu’il exaltait aux rives du Tibre, né qu’il était sur les bords du Danube , n’en constitue pas moins un curieux spécimen des ordonnances de police de ce temps : d’ailleurs, ainsi que 1 observe à ce sujet même Muratori (Annali d’Italia, t. Iff, p. 269), <t Non è il paèse, ma il cuore, che fa » gli eroi ? »
i.’art chrétien.
établit (§ 25) que la conservation des monumens importe non moins, en certains cas, que leur construction, à la gloire des peuples et tout en contribuant, par de fortes subventions, « dugento libre annue » d’oro, daricavarsi dal dazio del vino (Muratori, Annah d' ftalia , t. III , p. 280) , à préserver de toute atteinte les riches débris de la magnificence de celte Rome où l’on trouvait encore , après tant de désastres, un peuple de statues et des troupeaux de chevaux de bronze, il institue « un curateur de cette cité, chargé d’assurer la préservation » de toutes ces merveilles et d’y veiller sans cesse , la dégradation des )> monumens de la gloire de nos aïeux devant être un sujet de deuil pour » le public. » Théodoric ajoute, dans le meme rescrit : « Que, bien » que le respect plus que la surveillance dût être la sauve-garde des » monumens et de la beauté de Rome, la cupidité ne connaissant pas » de frein , il charge l’officier qu’il institue de rechercher et de tra- » duire à son tribunal quiconque porterait une main déshonnête sur » les biens particuliers ou sur les objets d’art livrés à la confiance » publique, et de leur faire subir la juste rigueur de lois 2. »
i Dans ce rescrit adressé à Sabinianus, vir sublimis , et intitulé : de Conservalione Ædificiorum , quia major in conservandis rebus , quam in muniendis est caulela adhibenda , Théodoric affecte annuellement à l’entretien de certains édifices anciens vingtcinq mille briques (tegularum). Quatre cents marcs d’or et le produit de certains impôts furent en outre attribués à ces soins conservateurs prescrits, avec une recherche de détails qu'on ne peut trop admirer, telle que la recommandation (1. vu, § 6) d’enlever les arbres nuisibles, qui attaquaient les ruines des édifices : « Noxias arbores qui inferunt j» fabricarum ruinas », et beaucoup d’autres précautions dont celle-ci donne la mesure. La dernière disposition du même paragraphe confirme d’ailleurs ce que nous avons dit de la tolérance, et même de la cupidité, des préposés à res soins conservateurs : « Agat ergo » peritia fidesquo tua ut et construclio fabriræ illibata permaneat et aquæ distributio » (il s’agissait de la répartition des eaux claudiennes pour quatorze aqueducs) nulîa se » custodum vænalitate subducat ». ( Voir d'ailleurs sur celte matière , Variarum , 1. 11, § 34, quod pecunia convertalur in reparatione ædificiorum ; 1. iv, § 30, conceditur facultas de novo œdificandi ; 1. vii, § 15, de fabriciis et urchitectis.)
a La formule 13 du 1. vu : de Curatore civilalis ejusque officio, adressée, dit-on, à Symmaquc, résume tellement à elle seule avec l’état de Rome à cette époque, l’expression franche des sentimens de Théodoric; elle précise si bien les mesures de conservation prescrites par un barbare aux descendans des héros qui vainquirent et dépouillèrent le monde pour orner leur capitale, aux petits-tils, aux fils même peut-être de ceux qui, sous un autre Symmaque, luttèrent si longtemps pour défendre unescule statue, que nous la citerons presque in extenso , pour en finir de cette manière : « Si causis domibus ac muni- » tis insidiari solet nequissimum votum , quantô magis in Romana civitate videtur illici .
I A. R T CHRETIEN
Ce qui prouve mieux encore que ce respect religieux pour les anciens monumens n’était pas chez Théodoric l’effet d’une préoccupation archéologique ouïe fruit d’une combinaison politique, tendant u relever de l’abjection où l’avaient laissé tomber ses derniers empereurs, la capitale des anciens maîtres du monde, devenue cheflieu de préfecture du royaume d’un prince goth , ce sont les efforts de ce barbare pour imprimer aux monumens qu'il créa ou restaura le cachet de noblesse et de grandeur dont les anciens édifices de Rome lui offraient de si beaux modèles.
Son Palais de Vérone , quartier-général où ce prince venait se
» qui in plateis pretiosum reperit , quod possit auferri? Nam quidam populus copiosissi- » mus staluarum , greges etiam abundantissimi equorum, tali sunt cautela servandi , » quali et cura videntur afüxi. Ubi si esset humanis rebus ulla consideratio , Romanam » pulchritudinem non vigiiiæ , sed sola deberet reverentia custodire. Quid dicamus marri mora metailis et arte prêt i os a? Quæ si vacet eripere , rara manus est, quæ possit a tali- « bus abstinere. Ubi sunt exposita , quæ facere potucrunt diviliœ generales et labor » rmmdi.pQuem inter ista deceat esse negligentein? Quis in causa tali patitur esse venalis » quando gravissimum damnum potest fieri in pulchritudine singulari? Quare per indic- » tionem illam comitivœ Romance, cum privilegiis et justis commodis suis tibi concedimus » dignitatem. Ut fideli studio , magnoque nisu , quæras improbas manus, et insidiantes » aut privatorum forlunis, aut mœnibus ad tuum t'acias venire judicium , et rei veritate » discussa congruam subeant de legibus ullionem. Quia juste taies persequitur publicus » dolor, qui decorem veterum pédant dctruncatione membrorum, etc. » On ne s’est pas montré aussi sensible chez nous à la mutilation organisée sur tous les points du royaume, de nos chefs-d’œuvre du vieil art national, sous le règne , cependant tout romain, de nos Rrulus de ruelles, de nos Gracchus de carrefours, grands provocateurs eux-mêmes, et à d’autres titres encore, de cette douleur publique, qu’un roi goth invoque pour de simples profanations monumentales.
On s’accorde, en outre, à reconnaître que Théodoric donna des soins aux édifices plus modernes, et même, malgré son arianisme, à la basilique de Saint-Pierre, foyer de l’orthodoxie; c’est du moins ce que constate un témoignage plus positif encore que ceux de Paul Diacre, de Baroriu;, de Ciampini, celui d’une tuile tirée de la couverture du vieil édifice détruit en 160B, et sur laquelle on lisait : «Régnante Theodorico... domino nostro, » felix Roma ». Muratori, citant d’ailleurs à ce sujet la vie de notre compatriote champenois le pape Uormisda, par Anastase le Bibliothécaire, ajoute au don de deux candélabres d'argent, pesant soixante-dix livres, dont nous parlons ailleurs, le soin que prit Théodoric d’orner une travée de la basilique du Vatican d’une décoration d’argent pesant mille quarante livres, exemple sur lequel enchérit Justinien, en consacrant quarante mille livres du même métal au revêtement du chœur de Sainte-Sophie; et l’annaliste de l’Italie obser re malignement, quant à ces dons d’un prince arien : « Que Théodoric connaissait le moyen de se faire des amis même de ses adversaires en religion : «Nonigno- » raya le maniéré di cattivarsi l’animo de’cattolici » {Ann. d'Tt., t. III, pag. 335,)
i.’art chrétien.
porter au moindre bruissement d’invasion , ne nous est malheureu sement connu que par sa forme reproduite sur une pièce de monnaie et par les recherches du savant JYlaffeï, étendues aux édifices dont Théodoric dota Ravie, Naples , Terracine, Spolette , et beaucoup d’autres villes 1 -, et nous ne pouvons juger que par échantillon de son palais de Ravenne , que Charlemagne transporta , comme nous le dirons, à Aix-la-Chapelle, et dont le gisement primitif reste encore constaté par une muraille , huit colonnes de marbre et une belle cuve de porphyre: mais heureusement des monumens moins mutilés, de la même ville de Ravenne, l’église de Saint- Apollinaire di Dentro , autrefois Saint-Martin, celle de Saint- Théodore, le baptistère octangulaire% et même le mausolée de ce prince, formant aujourd’hui Yéglise de Sainte- Marie- de-la- Rotonde 3, viennent encore nous dé-
i Verona illustrata, partie lre , p. 230 , 231, 232, 236 , 308 , etc. — D’Agincourt fait à celte occasion une remarque qui n’a d’intérêt que par sa date, aujourd’hui que cette question a force de chose jugée : il observe (explication desapl. xvn. Architecture) que ce qui reste encore des édifices construits par ce prince goth, à Terracine et à Ravenne , suffirait pour démontrer que la dénomination de gothique donnée à notre architecture nationale des XIIe, XIIIe , XIVe, et XVe siècles , ne repose sur aucune tradition ; les monumens de Théodoric participant en tous points du système romain de la décadence ( sous Constantin et scs successeurs), sans qu’on y voie même poindre l’arc aigu, principal caractère de cette grande architecture soi-disant gothique, que les Golhs ont reçue de nous, témoin la cathédrale d’Upsal.
a Le même d’Agincourt, qu’il faut surtout consulter pour les monumens de l’Italie, qu’il put interroger à loisir pendant son long séjour dans cette nouvelle patrie où le retinrent sa grande tâche et l’horreur de notre vandalisme* dit expressément que ces deux édifices sont entièrement semblables à ceux contruits à Rome au IVe siècle. Point d’entablement, arcs reposant à nu et portant un grand mur, comme dans la basilique de Saint- Paul ; d’ailleurs , détails d’ornement irrégulier et grossiers d’exécution (comparativement sans doute à la recherche du travail des temps antérieurs).
Un voyageur instruit, et en général fort exact, M. Vallery, nous peint (1. xii, ch. ii, t. II, p. 386) Saint-Apollinaire comme encore tout resplendissant de sa magnificence et de son histoire avec ses vingt-quatre colonnes de marbre grec , tirées de Constantinople, et qui divisent l'église en trois nefs , et sa belle mosaïque offrant la vue de Ravenne à cette époque. N’ayant rien trouvé de relatif à cette curieuse peinture dans Ciampini qui s’arrête, dans notre édition du moins, pour la description des mosaïques à celles exécutées par ordre de Ricimer, nous n’en traiterons pas autrement ici ; mais nous renvoyons à ce que nous disons plus loin de l’emploi de cet art sous Théodoric. , pour confirmer la supposition de M. Vallery.
3 Ce lourd édifice du IVe siècle existe encore près de Ravenne. Quelques antiquaires n’v voient qu’une salle de bains : mais on lui accorde plus généralement la destination de