ART CHRETIEN
montrer, ainsi que le feraient sans doute d’autres édifices cités par Muratori, mais dont il ne reste que des traces écrites 1 , combien Théodoric eut à cœur de lutter de grandiose et même de style avec les grands édifices de Constantin et de Placidie 3. Quels témoignages ne trouve-t-on pas aussi , dans ses admirables formules, de la dureté du goût de ce barbare et du sentiment dé harmonie qu’il exigeait, avant tout , dans les restaurations, même de sa demeure personnelle, en dépit sans
mausolée, justifiée par une sorte de rapport de son architecture avec celle des Égyptiens, comme avec sa disposition des môles d’Auguste et d'Adrien. Sa voûte, d’une seule pierre de 34 pieds de diamètre et du poids primitif de 280 milliers , réduit , selon Soufilot , à environ 940 milliers, sans doute par des exploitations ultérieures, offre un témoignage non moins remarquable que ceux qu’on rencontre dans certains monumens celtiques et égyptiens, de l’emploi, sous les rois goths, des puissances mécaniques nécessaires pour élever et ajuster à 40 pieds de terre un tel opercule. Les deux cimaises du grand fronton de notre Louvre, dont la pose mit le charpentier Ponce-Cliquin en si grand renom auprès de nos savans même ( Sauvai, t. II, p. 61 ), étaient bien loin d'égaler cetle effroyable masse; leur longueur de 50 à 54 pieds, et leur largeur de 8 pieds sur une épaisseur de 18 pouces, ne constituant, eu égard surtout à la différence de poids existant entre le granit de l’Istrie et. la pierre de Meudon, qu’un fardeau relativement très léger. L’épreuve récemment faite avec succès par notre moderne Fontana rendrait moins miraculeux aujourd’hui pour nous ce résultat des forces motrices.
1 ln tanto il re Theoderico, godendo e facendo godere a i suoi populii frutti di una invi- » diabil pace, attendervaa fare delle suntuose fabbriche, e a ristaurare le mura délia città. » Racconta l’Anonimo Yalesiano, ch’ egli perfezionô in Ravenna il palazso regale, tutto- « chè non arrivasse a dedicarlo, corne si costuma va allora con gran solennità. Fece ancora » de i portici inlorno al palazzo. Abbiamo parimenle dall’autore délia vita di santo Haro » ( saint Hilaire, in actis sanctorum ad diem 5 maij fondaloredel moniste.ro délia Galeata » aile radici dell’Apennino nella Romagna... che Theoderico fabbrico un palazzo in que, » contorni presso il fiume bedente... In Verona fece fabricar le terme, o sia il bagno, et un » magnifico palazzo e un portico continuato da una porta délia città fino al medesimo pa- » lazzo. Fece anche rifare l’acquedotto... inTicino o sia in Pavia, fabbrico un palazzo, le » terme l’anfiteatro, ed altre mura. Simili benefizi comparti ad altre città. Attese del pari a » far fiorire la mercatoria e il commercio... Taie era l’esattezza e buona regola del suo go- » verno, che si potea lenere alla campagna oro ed argento colla stessa sicurezza che fra lo » mura délia città ( Annali d’Ilalia, t. III, p. 322, 323). »
5 La surexistence dans la même ville des basiliques de Placidie citées plus haut, et de celles de Saint-Apollinaire et de Saint-Théodore élevées par Théodoric, à près d’un demisiècle de distance , offre des moyens de comparaison qui confirment pleinement la remarque de d’Agincourt sur l’adoption pure et simple par le roi goth du système à la fois romain et byzantin, alors en honneur dans les arts. Ce prince, bien capable de créer, ne voulut rien changer aux mœurs et usages du pays qu’il avait soumis, et adopta même les lois, la langue pour les contrats civils , et jusqu’à l’habillement des Romains.
l'art chrétien.
doute de certaines convenances intérieures qu'il sacrifiait à l’aspect de l’ensemble; et combien nos architectes mosaïstes, depuis ceux de notre Louvre, de trois ou quatre styles tout divers, sans coordonnation , de nos basiliques, mi-partie gothiques et grecques, comme notre Saint-Gervais, etc., jusqu’à ceux qui , de nos jours, offrent parfois, dans un seul monument, le spécimen d’un cours complet de leur art, auraient eu à profiter de leçons vraiment gothiques ainsi formulées : « Faites en sorte (mandait-il à l’architecte chargé de )> l’entretien du palais impérial qu’avait habité Honorius et ses suc- » cesseurs) de laisser aux nouveaux travaux le caractère et l’éclat « qu’avaient les anciens ( nitorem pristinurn) , et que vos restaura- » tions soient conformes aux constructions premières (et noua » simile antiquitate producas') ; car de meme qu'il convient de vêtir un )> beau corps de couleurs simples (uno colore'), l’éclat de mon palais i) doit se répandre harmonieusement sur toutes ses parties ( varia - » ruin, 1. vu, § 5 , formula curce palatii ). » Mais ce goût exquis, cette sorte de simplicité dans le luxe qui rappelle ce que Sidoine nous dit de la cour d’un autre roi goth, n’excluait pas la magnificence et l’emploi de tous les moyens d’art alors en usage , tels que la sculpture en marbre , la fonte de l’airain , la décoration des voûtes en plastique ou en mosaïque, comme le prouve la même formule 1 où , lisant dans l’avenir, ainsi qu’il jugeait si bien du passé , ce prince offre à son architecte les louanges de la postérité, comme véhicule : « Uride te debeat postent ate admirante laudare, » mission honorable, but glorieux ! ajoute Théodorie , dans la soif de gloire future qui se manifeste dans toutes ses œuvres.
Pour nous, qui n’avons pas à tenir compte ici de la persistance de Thédoric dans les voies ariennes , non plus que des torts graves de
* « Quicquid enim aul iustructor parietum, aut sculptor marmorum , aut œris fusor , » aut camerum rotator, aut gypsoplasles , aut musivarius ignorât, teprudenter inter- » rogat : et tam rnagnus ille fabrilis exercitus ad tuum recurrit judicium , ne possit .) aliquid habere confusum. » On trouve en outre dans l’épit. v. du liv. ier, ce passage applicable à la mosaïque : « discolora crusta, marmorum gratiosissima picturarum varic- « taie texantur. » Quelles plus grandes preuves pourrait-on d’ailleurs avoir du nouvel essor que prit cet art sous Théodorie, que les travaux exécutés dans les Catacombes par ce pape, Jean 1er, qu’il contraignit à faire à cheval le voyage de Constantinople , travaux poursuivis surtout dans les cryptes de Saint-Marcellin et de Sainte-Priscille , par d’autres papes, tels que Félix IV, Jean TU , etc.
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ses dernières années, triste solution commune à tant de grands princes qui, vieillis sur le trône, abandonnent les rênes qu’ils croient toujours tenir, à des conseillers trop souvent perfides , de notre point de vue surtout , aucun monarque de ces temps de malheur ne nous paraît plus digne de la haute mission qu’ouvrit, à ce Gotlx son épée et l'assentiment de Zenon : politique franche et veuve (i>oir l’opinion de Montesquieu, Esprit des lois , l. xxx, c. xiî); vues législatives des plus larges, car son Code, pour être moins connu que les Pandectes, est cependant resté fort célèbre-, valeur inofFensive , mais toujours prête à venger une insulte ou à repousser une attaque -, désintéressement et maintien d’une discipline rigide 1 -, modération dans le succès et dévouement entier au soin de cicatriser pour son peuple les plaies saignantes depuis si longtemps, lors de son avènement : voilà certes des vertus vraiment royales, auxquelles vint se joindre la noble ambition de replacer lesllomains , quant aux arts cl aux lettres % sur la ligne dont les avaient écartés les violentes irruptions de ses pères.
Le luxe, les spectacles ou jeux guerriers % et tous les plaisirs ,
* On cite de l’observation de cette règle par ses soldats , cette circonstance peut-être sans exemple : qu’après la bataille de Margus, gagnée sur Anastase, ses troupes n’ayant pas reçu de lui le signal du pillage, s’abstinrent de toucher aux riches dépouilles des vaincus (Jornandès, c. 58, p. 699). Ne voua-t-il pas d’ailleurs lui-même, dans une de ses formules (1. m , § 43) , au mépris public, les rois qui ne voient dans une expédition guerrière que l’occasion d’acquérir du butin?
2 Et cependant, si l’on en croit Procope, ce prince législateur, environné de ministres dont le choix seul prouvait la passion éclairée des sciences, des lettres et des arts, en aurait été réduit, même pour signer son nom en 5 lettres seulement, Theod., à faire usage d'un sigillum d'or, sorte de griffe employée, dit-on, à la même époque par l’empereur Justin, dont l’ignorance du moins n’était pas démentie par ses actes. Ainsi s’ouvrait l’ère ténébreuse du moyen âge, où les plus grands héros le cédaient aux derniers clercs en fait de pratique littéraire.
3 11 lit renaître, comme pâture pour le peuple, les jeux du cirque et du théâtre ( voir Cassiodore, Variar., c. i, § 20, 27, 30, 31 et 32, et surtoutle § 51 du liv. ni, commençant par ces mots : Quantum histrionibus rara constantia...); mais il s’efforça, disent le» historiens, de substituer aux combats sanglans des gladiateurs des simulacres d’actions guerrières, qui , tout en exerçant ses troupes presque toujours inoccupées , son royaume souvent menacé n’avant jamais été envahi, formaient un aliment pour la curiosité publique. On attribue à ces jeux militaires l’origine des exercices chevaleresques, tels que pas dames, tournois, etc.
même ceux de la table % entrèrent aussi dans les moyens exceptionnels employés par Théodoric pour régénérer une nation jadis également célèbre par ce genre de faste, mais que de dures privations avaient rendue presqu étrangère à ces raffinemens de la civilisation , ce prince pensant , comme il le dit (l. i , ép. xx à Albin) , que le bonheur des temps se prouve par la joie du peuple : « prœsertim cum » beatitudo sit temporum lœtitia populorum. » Il n’y eut pas jusqu’aux arts mécaniques qui, fixant sa sollicitude, devinrent une distraction personnelle pour ses ministres , ainsi qu’on le voit par sa lettre à Boëce (1. 1, ép. xlv), où, après avoir conclu d’une savante dissertation sur ces matières que la mécanique fait aujourd'hui chanter les muets , vivre les insensibles , mouvoir les immobiles , il charge ce patrice , trois fois consul , d’exécuter promptement l’horloge demandée par Gondebaud , en lui montrant , comme à son architecte , la perspective de l’honneur qui en rejaillirait sur lui : « ut te notum in ilia parte mundi fadas ubi aliter pervenire non » poteras. »
On le voit , en effet , dirigé sans doute par le juste sentiment d’orgueil que lui donnait la supériorité de sa nation dans les arts d’agrément comme dans les procédés mécaniques , en répandre les témoignages jusque dans les cours des rois de la Gaule. Ici c’est un guitariste qu’il envoie à son beau-frère Clovis , qui le lui avait demandé avec instance. « ma^nis precilms » ' là c’est le clepsydre
1 La formule ix du livre vi contient a cet égard des détails auxquels nous renvoyons. Nous en citerons seulement ce passage, où, après avoir à peu près répété à l'officier qu’il instituait pour ce service ce qu’il disait à Boëce pour son clepsydre, et à son architecte pour ses travaux , qu’attendait la postérité : « Quid enim magis cupias , quam si te linguas nobilium laudare cognoscas? » (témoignage du grand prix que Théodoric devait attacher luimême aux éloges\, il ajoute : « Incitet te ad bonorum desiderium, sæpissimè quod videris : )> quia in his quæ feceris , judex et testis cro. Nam etsi epulas solicita ordinalione disponas , » non solùm nostro palatio clarus, sed et gentibus necesse est reddaris eximius. Legali, » penè ex tota orbis parte venientes, cum nostris cœperint interesse conviviis, admirantur » copiosè repertum, quod in patria sua norunt esse rarissimum. Stupent etiam abundan- » tiam unius mensæ, tantas servientium turbas posse satiare.... » Il termine en disant : « Meritô, ut qui es judex tanti apparatus et epularum , delinitus cibis tibi animus conce- » datur. »
a Dans sa lettre à Boëce ( Variarum , I. n, ép. xl) touchant la mission du musicien Acharède, que Clovis lui avait demandé, d’après la grande réputation de ses festins, où ce eitharœdm se faisait sans doute entendre : « Convivii nostri fama pellectus. » Théodoric
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dont nous venons de parler : « ( horologiwn e/uod aquis sub modulo )) Jluentibus tcmperatur , et quod solis immensi eomprehensa illumina - » tione distinguitur ) » , qu’il expédie à son gendre le roi des Burgondes , également sur sa demande expresse 1 , en y joignant des aperçus philosophiques dignes de servir de légende à nos gnomons 2.
entre sur la musique dans des détails qui auraient lieu de surprendre de la part de ce prince, si l’on ne devait peut-être considérer surtout cette épître comme un assaut d’érudition et d aperçus philosophiques et techniques , entre son savant secrétaire et le non moins docte patrice Boëce, qui avait fait une étude spéciale de cet art, ainsi que le prouvent quelques traités compris dans ses œuvres, et les compositions musicales dont il lit hommage à Clotaire, après la mort de Clovis : aussi, par l’épître à Clovis dont Théodoric chargea sans doute le musicien même ( ibid., ép. xli), ce prince s’abstient-il, de peur de n’être pas compris, de toute dissertation sur cette matière, et se borne-t-il à vanter les talens variés de son missionnaire musical : « Citharædum etiam, arte sua doclum, pariter destinavimus expetitum, qui ore ma- » nibusque, consona voce cantando, gloriam vestræ polestalis oblectat. » Ce qui, comme nous l’avons déjà fait remarquer, assigneune haute antiquité à l’usage encore consacré d’emprunter à l ltalie les moyens de charmer les oreilles de nos rois ; aussi nous garderons -nous bien de comprendre l’art musical dans les quelques revendications que nous ferons valoir contre la prétention de ce grand peuple à nous avoir fait ce que nous fumes , dans tous les arts sans exception.
Les soins que se donna, au milieu de tant de soins et d’infirmités accablantes, l’illustre auteur de X Antiphonaire , saint Grégoire-le-Grand, presque contemporain de Cassiodore, pour former une académie de chantres (scholam cantorum), et pour régler le code d'harmonie religieuse connu sous le nom de chant grégorien , et qui prévaudra toujours sur les plus belles inspirations de nos maîtres de chapelle, suffiraient d’ailleurs pour constater cette suprématie musicale.
i C’est encore à Boëce, dont les études sur Euelide, Ptolémée, Nicomaque, Archimède, etc., et les travaux sur les mathématiques et la mécanique, sont également bien constatés par la lettre même du prince ( voir d’ailleurs de Sev. Boetii Arithmetica, etc.), que Théodoric s’adresse, pour répondre aux désirs de son gendre; et l’on peut croire également, d’après la profondeur relative des aperçus exprimés (1. î, § 45) sur la mécanique céleste , sur les diverses manières d’étudier la marche du soleil et de jalonner son cours par l’ombre faible qu’il projette, « per umbram exiguam, » ou de suppléer à cette ressource temporaire par la division des parties de la nuit, « noctes in partes dividens », au moyen de savantes combinaisons mécaniques , qu’il s’agit encore ici plutôt d’une dissertation entre Cassiodore, qu’on sait avoir élé très versé dans l’astronomie, et Boëce, particulièrement expert dans les arts mécaniques, que d’une formule instructive adressée par le roi à son maître en ces matières.
a La conclusion toute philosophique de la lettre qui accompagnait l’envoi fait du clepsydre de Boëce à Gondebaud , qui posséderait enfin dans sa province ce qu'il avait vu autrefois à Rome, est : que, sans la division du temps qui permet à chacun de distinguer l’espace des jours par ses actions, « distinguât spatia diei aclibus suis, » tout est confusion dans la vie de l’homme, qui, semblable aux bêtes, ne peut calculer les heures que par le