I. VU T CHUClUiX
destal à ce prince. Et cependant à quoi tint-il que ces admirables bases restassent à jamais enfouies et que ce règne, si célèbre par son éclat monumental comme par la conquête de l’Afrique et de l’Italie , par les luttes glorieuses contre la Perse, dues à l’héroïsme de généraux tels que les Bélisaire, les Narsès, n’avortât, dans les convulsions d’un mouvement populaire, sans but apparent, mais dont les affreux désordres ne prouvaient que trop ce qu’on devait attendre du triomphe exclusif d’une des deux factions contendantes 1 ? Une femme, et quelle femme 2 1 assura seule par son sang-froid et son
quences variables , selon les prémisses et les incidences : aussi , loin de voiler l'allusion, qui nous paraît s’offrir ici d’elle-même , à certains égards du moins , remarquons au contraire comme enseignemens historiques les rapports de détails même entre deux grandes perturbations séparées par douze siècles et opérées chez des peuples de mœurs si diverses. Quant aux résultats si opposés , il ne nous appartient pas d'en scruter les causes ; il faudrait peser les hauts faits ou les torts réciproques, distribuer l'éloge ou le blâme, ce qui n’entre pas plus dans notre mission que le contrôle des desseins de la Providence.
i Quoique la nuance bleue ou verte eût servi de prétexte au soulèvement, il fut, à vrai dire , dirigé comme d’un commun accord par les deux factions contre le prince et sa cour: car on voit queccne futqu’après la lutte, que le chambellan Narsès amena, àforced’argent, une partie des bleus à crier : vive Justinien! tandis que d’autres criaient : vive Hypace! (Lebeau, p. 151); mais ce qui sauva surtoutl’empereur, qui déjà avait fait porter dans un vaisseau tout ce qu’il avait d’argent et songeait à s’ enfuir à Iléraclée ( p. 144), ce fut l’irrésolution de ce même Hypace, retenu par sa femme alors qu’on l’attendait pour le proclamer sur les degrés de la statue de Constantin, et la détermination qu’il prit, sur le conseil du chef Origène, d'aller, en attendant le départ annoncé de l’empereur, s’enfermer avec les séditieux dans le cirque où bientôt , cernés par Bélisaire , ils payèrent de leur vie leurs succès temporaires. — Trente mille, dit-on, périrent dans celte journée subséquente, qui n'a pas d’analogue dans notre histoire, l’assaut de Rambouillet n’ayant pas coûté de sang.
a Si le grand caractère dont Théodora fil preuve, en cette circonstance surtout, n'a pas désarmé sur son compte l’impitoyable histoire , c’est que la somme de ses vices , de ses scandales, de ses crimes mêmes l'emporte tellemmt sur ces preuves de courage comme sur ses velléités d’encouragement religieux et d’actes de bienfaisance , qu’on ne saurait en user avec elle , même comme tit Procope qui , bien que participant aux faveurs de Justinien , n’a loué Théodora dans son histoire que sous réserve de ses anecdotes où elle apparaît dans toute son infamie , soit que saltimbanque abjecte , elle prodigue au peuple sur lequel elle régna, ses bouffonneries et ses faveurs étendues ensuite à toute l’Égypte où ses exemples et leçons de prostitution exigèrent la répression des magistrats, soit qu’impératrice , elle assiste aux tortures infligées à ses victimes ( Anccd ., c. xvn), etc., jusqu’au moment où les ravages d’un affreux cancer : « canceris plaga toto cor pore perj) fusa (Victor, inchron.) » vinrent confondre toutes ces souillures et présenter la hideuse image d’une expiation vivante.
Fille d’un cornac et d’une prostituée, loin de cacher cette basse origine dans les replis
LA.KX CHREl'IKiV.
courage, raccomplissement de ces hautes destinées-, et ce fut à cette citation d’un ancien , assez étrange dans une telle bouche : « Le trône « est un glorieux sépulcre , » qu’on dut de voir un prince, prêt à fuir
de la majesté impériale , Théodora parut au contraire en tirer gloire , en portant sur le trône , sinon toute sa lubricité première , éteinte peut-être dans les excès du jeune âge , du moins l’endurcissement et la cruauté qu’elle tenait sans doute de son père Acacius, surnommé le maître aux ours, comme chargé de l’entretien des bêles féroces ,à une époque où les criminels leur servaient encore de pâture , cet horrible usage n’ayant été aboi* que par Anastase peu d’années avant le règne de Justinien,
Qui peut , hélas ! mieux prouver qu’un pareil choix , pour partager le trône d’un prince comme Justinien , le déplorable empire qu’exerce sur nous la beauté dépouillée même de ses plus séduisans prestiges , la pudeur et la vertu ? Et s’il était besoin d’ajouter ici d’autres exemples simultanés des faiblesses d’un grand homme , qui nous les offrirait plus complets que Bélisaire , associant également son sort à la fille d’une comédienne prostituée et d’un cocher du cirque, à cette Antonina qui puisa , dans les grandeurs mêmes où l’élevèrent les signalés services de son époux , les moyens de forfaire plus scandaleusement et surtout plus impunément aux lois dé l’humanité et de l’honneur conjugal, en immolant les plus illustres victimes à ses rancunes , comme en enchérissant encore sur la dépravation de mœurs de 1 impératrice son amie et sa digne complice, que l’histoire nous montre faisant arracher, par ses eunuques , le moine Théodose à la captivité qu’il n’avait que trop encourue pour le livrer à la frénésie d’Antonina , dans le palais impérial même où il paya de sa vie ses lubriques excès.
Ce n’est pas que Théodora n'ai cherché , selon l’exemple légué par d’autres princesses , à se racheter par des hommages pieux , par la construction d’églises, etc., mais son esprit remuant et peut-être la haute portée de ses vues pour empêcher Justinien de trop s’abandonner aux exigences des papes , brouilla ses affaires avec l'Eglise. Son intervention dans les décisions d’un concile et l’exil du pape Silvère , qu’elle obtint de Bélisaire , de concert avec Antonina, lui valurent de la part de son successeur Vigile , quelque peu complice de celte mesure , un anathème qui ne fit que renouveler les foudres déjà lancées contre elle par le pape Agapet, censures qui, dans l’opinion des écrixains protestans, expliqueraient mieux encore que tous les crimes de cette impératrice . le déchaînement général contre sa mémoire. Ce qu’on ne peut toutefois lui ravir , c’est 1 honneur d’avoir attaché son nom à de nombreux actes de bienfaisance et surtout a la fondation , toute spéciale , comme fruit de ses méditations personnelles, du refuge où cinq cents femmes passaient des turpitudes de la débauche aux habitudes de la vie claustrale, dans un palais ouvert a cet elfet sur la côte asiatique du Bosphore. Justinien , dont les amers regrets prouvèrent l’heureux aveuglement toujours persistant , fit placer la statue de Théodora sur une colonne de porphyre (Prorope, de Ædi/iciis, 1. i, chap. u),au milieu de la ville qui , depuis longtemps sans doute , avait oublié l’impure comédienne , pour ne se rappeler que le sublime élan auquel Constantinople devait alors toute sa splendeur.
Voici comment le traducteur de Gibbon reproduit cette allocution faite devant le conseil tenu de nuit le 18 janvier, en présence de Bélisaire : « Quand il ne resterait d'autre expé- » dient que la fuite , je dédaignerais encore de fuir. Nous sommes tous condamnés à mort ; ?» mais ceux qui portent une couronne ne doivent jamais survivre à la perte de leur dignité
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la révolte au lieu de la combattre , triompher de ses fureurs passagères et poursuivre, trente-quatre ans encore, le plus paisible et le plus glorieux règne *. Il est vrai que l’embarras, l’effroi même des chefs de la révolte, étourdis du succès d’une lutte plus passionnée que politique, que l’irrésolution d'Hypatius, neveu d’Anastase et chef d’une autre branche , et son hésitation à se montrer au parti qui l’avait proclamé, secondèrent merveilleusement l'inspiration de Théodora,en ce que Bélisaire, présent au conseil où Justinien fut ramené à une détermination plus digne de son rang, put l’appuyer par le concours de ses vétérans si dévoués au trône -, service immense trop tôt oublié 3. La leçon fut terrible, mais du moins sans appel,
» et de leur empire. Je prie le ciel qu’on ne me voie pas un seul jour sans mon diadème et » sans la pourpre : que la lumière du jour cesse pour moi lorsqu’on cessera de me saluer » du nom de reine. César, si vous voulez prendre la fuite, vous possédez des trésors, voilà 3> la mer et vous avez des vaisseaux ; mais craignez que l’amour de la vie ne vous expose » à un exil misérable et à une mort ignominieuse; pour moi, j'adopte cette maxime de 3> l’antiquité : que le trône est un glorieux sépulcre. » Qu une circonstance quelconque eût tenu celte énergique princesse éloignée de ce conseil, ou que Bélisaire, qu’une première disgrâce retenait heureusement à Constantinople, eût été déjà parti pour la conquête de l’Afrique, qu’il soumit quelques mois plus tard, que serait-il advenu?
* Justinien régna jusqu’en 565 ; et Théodora , qui ne mourut que la 24e année de son règne , put jouir des fruits de sa harangue. Quoiqu'une guerre continuelle avec les Perses, les Vandales et les Goths , que Justinien dirigea de son palais avec 1 habileté qu’il mit a tracer et à suivre l'exécution des plans de ses édifices , ait signalé ce long règne , le repos ultérieur de l’empire ne fut pas autrement troublé , grâce aux succès également soutenus de capitaines tels que Germain , Bélisaire, Narsès, etc. , et au dévouement des troupes privées cependant même des premières ressources matérielles , les prodigalités de Justinien ayant bientôt transformé l'abondance de son trésor en pénurie extrême.
2 On n'en est plus à s’apitoyer avec Marmontel, habile exploitateur d’une légende apocryphe du XIIe siècle, sur le triste sort du vainqueur des Perses, du conquérant de l’Afrique et de l’Italie , privé de la lumière par une atroce vengeance , et réduit , après avoir sauvé la couronne et penl-être la vie à un prince possesseur d'une réserve de plus de 300 millions, à tendre son casque comme un aveugle de carrefour pour invoquer l’obole du passant ; mais, pour avoir été dénaturée par nos littérateurs et artistes, de glace aux vérités, de feupour le mensonge , l’ingratitude de Justinien, moins pittoresque sans doute, n’est pas moins trop réelle : la noble vengeance que tira Bélisaire , en sauvant le trône , de la première disgrâce qui l’avait ramené si bien à point à Constantinople, ne put le garantir, dès ses premiers succès en Afrique, d’injurieux soupçons auxquels il répondit encore en se présentant devant son maître avec Gélimer et ses trésors , comprenant une partie du butin emporté de Rome par Genseric. Cette fois, du moins, un pompeux triomphe, le premier dont la ville de Constantin ait été le théâtre , et la représentation en mosaïque, dans le palais
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les Bleus même , honteux de leur triomphe , effrayés de l’abîme où les précipitait leur rage l, s’étant ralliés franchement à la cause de Justinien, et le commun désastre, produit par l’incendie de la capitale 2 , ayant calmé l’irritation et confondu les haines réciproques
impérial, des hauts faits du conquérant de l’Afrique, vinrent confondre la calomnie; ce qui n'empêcha pas que de nouvelles méfiances ne vinssent s’attaquer à une gloire si pure. Vainement il s'était montré sujet incorruptible en refusant la couronne que lui offraient les Goths, il lui fallut subir la honte d’un nouveau rappel, auquel il obéit non moins dignement, en conduisant aux pieds du trône Yitigès et sa famille, qu’il avait faits prisonniers dans Ravenne. Ces injustices du prince , suscitées par des intrigues de cour auxquelles Narsès ne fut pas étranger, n’altérèrent en rien le dévouement de BélisaMmuon voit encore, en 541 et 543, repoussant les attaques des rois de Perse, sauvant Rome des menaces de destruction de Totila, et préservant l’empire d’une irruption de Bulgares. Mais sa grande âme dut d’autant plus souffrir, lorsqu’après une telle série de services , se trouvant impliqué dans une conjuration , et privé sur ce seul soupçon, de ses biens, honneurs et titres, il se vit réduit à la nécessité de se justifier pour les reconquérir. Les seuls reproches fondés qu’encourut Bélisaire dans la belle carrière qu’il termina l’année même de la mort de Justinien, portent sur sa trop grande condescendance aux volontés de l’avide et cruelle Antonina , dont il fut , comme époux , indignement traité , et sur sa déférence sans réserve pour Théodora, deux griefs qui s’enchaînent, les liens de complicité de débauches et de crimes qui unissaient ces femmes entraînant avec la soumission de l'époux celle non moins absolue du sujet.
1 Lebeau dit à ce sujet (p. 451) : « Ceux qui criaient vive Justinien , comme ceux qui » criaient vive Hypace, furent bientôt confondus ensemble par un sanglant carnage; Béli- » saire et les autres fondent sur eux, on les perce de traits , on les charge à grands coups n d’épée. ‘Tout fuit, on se presse , on s'écrase; les portes (du cirque), trop étroites pour » donner passage à tant de fuyards à la fois, laissent aux soldats le temps de les massa- » crer.... Hypace, glacé de frayeur, ne trouvant pas assez de forces pour prendre la fuite,
> fut précipité du trône qu’il occupait au milieu de l'arène par deux neveux de Justinien. « Le lendemain il fut étranglé, ainsi que son frère Pompée.
Si nous recherchions les allusions au lieu de les fuir, à moins que, selon une expression triviale, elles ne crèvent les yeux , nous trouverions peut-être un rapprochement historique non moins curieux et plus exact en définitive , entre cette solution et celle qu’un autre Bélisaire obtint de nos jours aussi sur une grande population en émoi, et malgré les dispositions contraires des masses. Le canon de Saint-Roch, qui retentit encore à ncs oreilles , rappellerait assez l’assaut du Cirque ; et s’il ne s'agit point alors de raffermir une couronne, mais bien les feutres empanachés de nos directeurs , cet acte de vigueur fraya du moins la route au nouveau Bélisaire , pour devenir un autre Justinien, lorsqu’il eut fait la part du lion avec les gouvernails sauvés par sa mitraille.
2 Le feu, mis le premier jour par les séditieux à la maison du préfet du prétoire, et ensuite au palais de la Magnaure , propagé par la violence du vent , commença le désastre ; mais, selon les historiens, les soldats de leur côté en accrurent l’intensité, en jetant des tisons enflammés dans les maisons où s’étaient barricadés les assaillans, pour les contraindre a quitter ces retranchemens , d’où partaient tant de coups mortels qu’ils no pouvaient