ART CHRETIEN
pendre de lui de faire revivre des branches d’art desséchées , même avant l’extinction du polythéisme , et auxquelles les ravages des Barbares, les prescriptions des conciles et l’interdiction de l’usage des modèles auraient d’ailleurs porté les derniers coups -, et de préférer par conséquent la forme à la matière 1 . Elle lui sait d’autant plus de gré de son appel au génie de la Grèce dans une science artistique encore vivace de son temps, que ses grands travaux ont doté l’architecture , le premier de tous les arts , du type générateur des nouvelles magnificences chrétiennes a , même de celles élevées sous une inspiration plus admirable encore , mais par l’effet de combinaisons dont le succès de la basilique Justinienne dut donner réveil aux artistes arabes comme aux architectes d’Occident 3.
■ L'une et l’autre marchent cependant assez bien ensemble dans le médaillon d’or de Justinien appartenant au cabinet du roi, et que du Bosc a décrit dans les Mémoires de l’Académie des Inscriptions (t. XXVI, p. 523). Winckelmann cite d’ailleurs (1. vr, c. vnr, § 21) les deux figures en mosaïque de Justinien et de Theodora qu’on voit à Ravenne, comme pouvant donner une idée des statues équestres de ce couple impérial qu’on voyait à Constantinople. Il parle aussi ( § 20) des mutilations exercées à Rome, sous le règne de ce prince, lors du siège de cette ville par Yitigès, et cite le faune endormi du palais Barberin , comme devant être une des statues précipitées sur les Goths du haut du Jfloles- Hadriani.
a Le grandiose que Justinien avait imprimé à ses œuvres en créant ce second et sublime degré de l’art byzantin (ou plutôt neo-byzantin) , ne put soustraire cc style à de nouvelles altérations, lorsqu’après les luttes iconoclastes, le culte chrétien reprit en Orient, au IXe siècle, un nouvel essor. Soit que l’échelle des monumens de Justinien devînt hors de proportion avec les ressources d’art de cette dernière époque, ou que le triomphe du culte des images eût donné l’idée de compenser, dans la construction de nouvelles églises, la réduction des proportions relatives de celles du Vie siècle, par une plus grande recherche de détail, ce fut alors que surgirent ces décorations en frises, archivoltes, colonnettes, etc., qui se produiront (à notre ch. iv) dans les planches de nos édifices dits byzantins ; car ce système passa tout d’une pièce d’Orient en Occident, non sans laisser sur un point intermédiaire, Venise, son type le plus complet et le plus élégant sans doute, grâce à la richesse des matières souvent travaillées par les artistes grecs , que les relations maritimes et le voisinage des belles carrières permit d’employer pour ce surcroît d’ornementation.
3 Le rôle de Mahomet, né en 570, suivit de près le règne de Justinien, mort en 565. Or, les Arabes, idolâtres jusqu’au moment où leur prophète les rangea sous la règle de l'islamisme (action de s’abandonner à dieu), ne purent rien faire de mieux en se constituant une religion qui comportait des localités spéciales réservées pour la prière, que de s’inspirer des créations artistiques de Justinien, fort célèbres dans tout l’Orient, comme en témoigne leur imitation par Khosrou (ou Chosroës II), dont nous parlerons plus loin, et dont Mahomet prophétisa du moins la chute. En inspirant, pour leurs mosquées, des données principales
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A ce chef-d’œuvre qui servit de type à tant d’autres *, ne se bornèrent pas d’ailleurs les travaux exécutés par Justinien sous la nouvelle influence grecque , bien autrement élégante que le style byzantin pur et primitif de Constantin * . Sans aborder les prodigieuses no*
de l’architecture Justinienne, les dômes, les coupoles, etc., les Arabes y joignirent des formes capricieuses et élancées empruntées à l’architecture orientale, parmi lesquelles dut figurer l’ogive depuis longtemps en usage en Egypte, en Syrie, en Afrique, etc., et dont les caractères si précis subsistent encore même dans les ruines de la mosquée d’Amrou, du Vile siècle, près du Caire, que M. de Chateaubriand cite dans son Itinéraire (t. 11, p. 378, et t. III, p. 93) comme étant évidemment l'original de la cathédrale de Cordoue,en concluant (t. II, p. 381) par cet aperçu archéologique où l’autorité du grand écrivain, contestable peut-être en ces matières spéciales, tire au moins quelque force de l’esprit d’observation du voyageur, et pour nous de son accord avec les convictions puisées dans nos études comparatives : « L’architecture orientale se glissa dans l’architecture grecque, par le voi- )> sinage des lieux... Toute architecture est sortie d’Egypte, même l’architecture gothique.»
Quoi de plus naturel en effet que l'importation de ce germe dans les provinces d’Occideut lors delà conquête partielle qu’en firent les Sarrasins, qu’on trouve même chargés, comme prisonniers, de constructions où leur art put s’exercer ; et que la fécondation ultérieure du même principe, qu’entr’autres constatations d’Agincourt nous montre implanté au IXe siècle dans les arcs de soutènement du monastère de Subbiaco, avec cette déduction rationnelle : « Curvetur ut fortior, » de telle sorte que l’arc aigu qu’on voit poindre isolé d’abord surtout dans nos édifices du XII* siècle, étudié plus tard dans son effet d’ensemble, lors des relations si naturelles et si fréquentes qui s’établirent aui XIe et XIIe siècles, entre nos Normands de Sicile, gouvernés par les Robert Guiscard et les Roger , et les populations arabes indépendantes, voisines de leur royaume, ait , par son caractère élégant et solide, inspiré à quelque artiste de génie l’idée, confirmée chez d’autres par l’exploration des croisades, d’en marier les combinaisons avec les hardiesses de l’architecture Justinienne, pour créer un nouvel art hors de toute comparaison. C’est un thème que nous chercherons à développer dans notre chap. iv, en réponse aux questions académiques sur la naissance de l’ogive , considérée alors comme une forme improvisée qui se serait révélée tout à coup, et non comme principe organique de tout un système.
1 Les Sainte-Sophie se multiplièrent dès lors dans tout l’Orient, et plus tard en Russie, comme nous l’avons dit en parlant de celles de Nowogorod et de Kiew, et le vocable de la la Sainte-Sagesse, équivalant à ce qu’est pour la plupart de nos cathédrales celui de Notre- Dame, demeure encore consacré chez les Grecs modernes, comme en témoigne l’église de ce nom toujours florissante à Salonique, et dans laquelle notre habile et ardent explorateur d’antiquités chrétiennes, M. Didron, vient récemment de reconnaître tous les caractères architectoniques de la cathédrale de Justinien.
2 Déjà sans doute la forme en croix à branches égales, les çoupoles et même les mosaïques dorées, établirent, comme nous l’avons dit, une différence notable entre les édifices religieux créés de plein jet par Constantin sur les rives du Bosphore, et les pastiches de basiliques à toitures en charpente, soutenues par des colonnes antiques agencées sans calcul d’effet et de proportion, que l’empressement d’offrir un abri au nouveau culte força ce réformateur
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menclatures des six livres deProcope *, il suttit de citer celui où cet écrivain parle des vingt-cinq églises de la seule ville de Constantinople , que Justinien construisit et orna dans un système analogue, avec profusion de métaux précieux, de riches matières et de mosaïques2, ou qu’il ramena à ses formes architecturales de prédilection, comme il fit pour la basilique des Saints- Apôtres , dont le dôme vint bientôt rivaliser d’élégance et de hardiesse avec celui de Sainte-Sophie. Notons aussi que cette ère de gloire pour l’art chrétien, principal objetdes soins du pieux Justinien , n’exclut pas d’autres travaux utiles et somptueux, tels que ceux exécutés au palais impérial pour réparer les désastres du Nika, notamment le vestibule ou salle d’airain avec ses colonnes, pavages et revêtemens de marbre vert-émeraude , couronnés par un dôme spacieux dont les mosaïques retraçaient les exploits récens de Bélisaire , etc., etc.-, et constatons bien , avant de clore nos aperçus sur les prestiges sitôt oubliés , profanés môme % quoique si durables à d’autres égards , de ce long et grand
religieux d'ériger en toute hâte à Rome et dans certaines provinces ; mais la description seule des premières basiliques byzantines, et le soin que prit Justinien d’en changer les dispositions architectoniques, ne peuvent laisser de doute sur les améliorations dues au génie comme aux efforts de ce dernier prince.
* La Mésopotamie et la Syrie, l’Arménie et l'Euxin, l’Europe, à l’exclusion de l’Italie non encore soumise définitivement à l’empire , l’Asie-Mineure et la Palestine , l’Égypte et l’Afrique, participèrent si abondamment aux largesses monumentales de ce prince, que Procope a pu trouver dans chacune de ces divisions la matière d’un de ses livres des Édifices.
’ C’était surtout pour son éclat durable sous ce rapport auré, qu’on appréciait alors la mosaïque, comme le prouve le revêtement assez nu d’ailleurs de la coupole de Sainte- Sophie; aussi donnait-on au mosaïste de ce temps le nom de doreur : Aurifex tribunam ipsam musivis ornabat auratisj cœteris jam depictis. . . . etc. (Spicil,, hist. Rav. apud Muratori ; Scrib.,rer. ilal., 1. 1, part, n, p. 546). Eméric-David ajoute à celte remarque que le terme même de dorer commençait à être confondu avec celui de peindre, tandis que dans les siècles précédons on exprimait l’effet que devait produire la peinture sur une surface, en disant qu’on la faisait jouer, qu’on la brillantait (Prudent. Peristheph, hymne xi , vers. 129, 130; hymne xn, vers. 148; St-Paulin de S. Fel.nat. carmen ix, vers. 580, 581, « Caméra musiva illusa, » etc.
3 La vieillesse de Justinien, mort à quatre-vingt-trois ans , en butte aux orthodoxes pour s’être fourvoyé dans les voies théologiques, avait déjà, comme celle de Thcodoric , jeté de tristes ombres sur les splendeurs de sa vie d’artiste; et son neveu et successeur Justin II, qui débuta par désavouer cette dernière phase de la vie de ce grand prince, fut loin de continuer les autres, malgré ses brillantes promesses. Une grande faiblesse d'esprit, des habitudes de débauche et la maladie grave qui décida Justin à s’associer son gendre, ajou-
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règne , qu’en même temps que, sous le raport architectural surtout, le réveil spontané des arts de la Grèce , si dévastée depuis un siècle et demi, offre un exemple de ce qu’on peut attendre de certains terroirs restés fertiles même sans culture , cette apparition subite , à l’évocation d’un nouvel Adrien , de grands artistes qui ne font jamais défaut aux grands princes , constitue l’une des plus remarqua-
tèrent aux embarras suscités par les profusions de Justinien, par la perte de l’Italie due à la disgrâce de Narsès, par les incursions des avares, par les ravages de l’Afrique et par les conquêtes des Perses, fatal contraste avec l’aspect glorieux qu’offrait sur tous ces points l'empire d’Orient quelques années plus tôt. Les guerres continues qu’eut à soutenir Maurice, empereur de 582 à 602, l’avarice de ce prince, la sédition dont, moins heureux que Justinien, il ne put triompher, sa fuite, sa mort déplorable et celle de ses six fils et de ses trois filles, par les précautions sanguinaires du centurion Phocas, dont le règne ne présenta qu’un enchaînement de crimes, malgré ses faux semblans de piété (voir la lettre que lui écrivit Grégoire-le-Grand), influèrent à tel point sur la prospérité de l'empire et sur l’état si florissant naguère de l’art chrétien à Byzance, que lorsqu Héraclius, maître du trône qu’il conquit en en précipitant ce dernier tyran (en 610), voulut, douze ans plus tard, tenter du moins de succomber avec gloire dans une lutte désespérée contre les Perses, maîtres de la Palestine et profanateurs des saints lieux, la pénurie accrue par d’horribles fléaux, la peste, la famine, les tremblemens de terre, devint grave à ce point que le pieux successeur de Justinien fut réduit à dépouiller les églises pour tenter de reconquérir le symbole de notre salut tombé aux mains des adorateurs du soleil (Baroriius, an 620, n. 3). Voici d’ailleurs le tableau que Nicéphore Callistc nous a laissé de l’état des affaires ecclésiastiques sous Phocas : « Res ecclesiasticæ sub hujus imperii administratione haud quæquam rebus novis expetitæ » sunt, rebus profanis in Oriente simul et Occidente ærumnarum calamitatibus omni ex » parle turbatis atque confusis (cap. 56); » et cependant, malgré le succès miraculeux qui couronna les efforts d’IIéraclius, lorsque, vainqueur de Chosroës, et vengeant la destruction de l’église du Saint-Sépulchre par celle du Pyrée, où brûlait le feu perpétuel des Perses, il obtint de Siroës le signe révéré dont toute la chrétienté déplorait la perte, et qu’il porta en triomphe dans sa capitale, le deuil de la Byzance de Justinien fut à peine interrompu. Si l’on se rend compte ensuite des nouveaux malheurs qui signalèrent la fin du règne d'Héraclius, prince alors si différent de lui-même, des dangers toujours croissans pour l’empire chrétien, surgis du déploiement du nouvel étendart de l’islamisme, rival du Labarum, et ■dès lors plus menaçant que jamais, dans la ferveur des premiers sectateurs du fatalisme; si l’on se reporte aux divisions de l’église sous les successeurs d’IIéraclius, trop tôt encore suivies du schisme sanglant des iconoclastes, soulevé par Léon l’Isaurien, empereur en 717, et soutenu avec raffinement de barbarie par son fils Constantin Capronyme, mort en 775, on arrive àreconnaîtreque jusqu’au règne de Michel Rangabé (811), que nous venons de voir consacrant son admiration pour l’édifice de Justinien en le dotant de portes des bronze, à peine si la mémoire de ce prince put, dans un intervalle d’un siècle et demi, recevoir du peuple meme qu’il plaça si haut dans l’histoire, une partie des hommages qu’on rend unanimement aujourd’hui aux gloires de son règne, comme aux œuvres sublimes de son génie créateur.