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pape et à notre roi Pépin1, et à plus forte raison dans celui du malheureux Didier , détrôné par Charlemagne -, mais le silence que Warnefrid (Paul-Diacre), né sous Liulprand, habitué delà cour de Ratchis
heureusement un ternie aux menaces de « l’ambizioso monacho», qui, dit Muratori, «se » ne torno confuso al suo monislero. »
1 Astolphe, d’abord duc de Frioul, puis roi des Lombards par l’abdication de son frère Ratchis, ne lui cédait pas en valeur guerrière , comme le prouvent les prouesses de ces deux preux lors de l’expédition de Liutprand sur le duché de Spolète ( Annali , 1. iv, p. 281); aussi l’Arioste a-t-il fait choix d’Astolphe pour l’un des héros de son poème. Quoique moins accessible que Ratchis aux séductions pontificales, Astolphe, pour fuir ce piège, ne consultant que son ambition , se hâta d’enlever à l’empire grec son exarchat, d’occuper les villes de la Penlapole et d’étendre ses conquêtes jusqu’à l'Istrie. Paraissant céder ensuite aux instances et surtout aux présens de la cour de Rome, il conclut avec le pape Etienne lit une trêve de quarante ans, qu’il rompit au bout de quatre mois, refusant d’ailleurs d’entrer dans aucune composition, même avec la cour de Constantinople, et menaçant en outre dépasser le peuple romain au fil de l’épée , si l’on cherchait à s’opposer a ses vues. Étienne ayant vainement renouvelé la démarche personnelle qui avait réussi à Zacharie auprès de Liutprand, en allant à Pavie s’efforcer, d’accord avec l’ambassadeur de France, de fléchir Astolphe par ses larmes et ses prières , se dirigea vers la France. Se sachant poursuivi , il pressa tellement le pas de sa cavalcade papale, « si fretlolosamente « cavalco colla sua brigata », qu’il arriva sans encombre aux frontières de France. Tel fut le but de ce voyage pontifical , dont nous avons parlé (t. Ier, p. 50 et 51 ) en montrant Pépin faisant les honneurs de son palais de Carisiacus sur l’Oise, à ce pape venu en France, adjutorium et solalium quœrendo ; puis se faisant couronner par lui à Saint-Denis , quoiqu’il l’eût été déjà à Soissons par saint Boniface ; mais l’usurpation du maire du palais sur le moine de Saint-Bertin ne pouvait être trop cimentée : c’était bien le moins d’ailleurs qu’en pareille occurrence l’évêque de Rome laissât de côté ses scrupules, et fit comme ses successeurs Adrien 1er et Léon III, acte d’une condescendance que nous avons vu se reproduire de nos jours dans des circonstances presqu’analogues. Étienne d’ailleurs en recueillit le fruit , puisque , malgré l'inutilité des sommations faites à Astolphe par Pépin , et de l’intervention de Carlornan , frère de ce dernier, qui précisément à cette époque rompit son vœu pour retourner en France, et après que Pépin, répondant aux menaces d’Astolphe par le siège de Pavie, eut obtenu la promesse formelle, non suivie d’effet, de la restitution de l’exarchat, ce pape, insulté de nouveau jusque dans sa capitale, fut bientôt après, non seulement tiré de l’inquiétude que lui donnait l’occupation de Ravenne par les Lombards , mais mis en possession pour le compte de l’Église, et par suite d’une nouvelle intervention armée de Pépin , de toutes les villes de l’exarchat et de la Pentapole, généreusement octroyés par Pépin , à qui elles n’appartenaient pas, et dont les clefs furent solennellement offertes en hommage sur l’autel de Saint-Pierre. Ce moyen de mettre les Lombards à la raison une fois trouvé , on ne s’étonnera pas qu’au premier sujet de plainte qu’Adrien 1er eut contre Didier Ier, Charlemagne soit accouru, et enchérissant encore sur la libéralité de son père , se soit fait la part du lion , du reste des états des princes lombards, l’Église dotée par les largesses de Pépin , au-delà même de ce quelle osait espérer, n’y ayant rien à prétendre. La mort d’Astolphe, renversé par son
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et chancelier de Didier, garde dans son ouvrage si plein de faits ( de Gestis Longobardorum) qu’il a conduit lui-même , jusqu’à la mort de Liutprand, sur les titres spéciaux qu’aurait donnés à ce dernier prince sa passion pour les arts, ainsi que les monumens qu’elle aurait produits, ne permet pas de s’étendre au-delà des appréciations de cet historien , qui , témoin des grands efforts de Charlemagne pour reconstituer l’art en Occident, n’eût pas manqué sans doute de revendiquer pour ses princes , à la mémoire desquels il se montra si fidèle, l’honneur d’avoir fourni de beaux types à leur conquérant. Or, si l’on joint à cette considération dominante celles déduites plus haut de T absence totale de traces de beaux édifices appartenant incontestablement à la domination des premiers rois lombards, de la situation prospère de nos arts français , meme avant leur installation sur un sol couvert des monumens de Théodoric et autres , et de la constatation des emprunts faits par nos rois à nos formes et traditions architectoniques, sous Agilulphe (Bobio, construit par saint Colomban , d’après ses monastères français), sous Cunibert (imitation de la basilique Saint-Martin de Tours), et même sous Liutprand (Saint-Pierre , au ciel d’or), et si l’on tient compte surtout de ce que , sous le seul prince qui , ainsi que nous l’avons démontré, ait pu se trouver en mesure de donner cette belle impulsion , aucun grand débouché ne put être ouvert à ses prétendus missionnaires de l’art, la France, dévastée par les Sarrasins et réduite à dépouiller ses églises pour les combattre , luttant péniblement d’ailleurs contre
cheval dans une chasse au sanglier, hâta peut-être cette péripétie par la division qu’elle mit entre les prétendans au trône de ce prince, qui , audax, ferox, l’eût sans doute mieux défendu que ne le fit son successeur, dont l’armée, frappée d’une terreur panique , laissa pénétrer l’ennemi jusqù a la capitale , où Didier s’enferma huit mois , sans tenter autrement la chance des combats , abandonnant ainsi avec une pieuse résignation , pour entrer dans un monastère, un rang que le moine paladin Ratchis eût également mieux soutenu ; mais telles n’étaient pas les vues politiques des papes. Ce n’est pas qu’Astolphe n’ait mêlé des gages de piété aux amertumes dont il abreuva le pape , car c'est sous son règne que fut fondé notamment le célèbre monastère de Nonantola par son cousin Anselme , à qui il donna le terrain convenable. Les enlèvemens de corps saints qu’il fit aux environs de Rome lors du siège de cette ville , auraient eu également, dit-on, pour objet, d’enrichir d’autres fondations, et surtout les moines, qu’il aimait beaucoup « sed valde dilexit monachos, et in » eorum est mortuus manibus »; mais de tels soins ne suffisent pas pour constituer le titre de protecteur et de propagateur des arts, dont aucun roi lombard ne nous paraît réellement digne.
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ses tributaires rebelles, la Bavière , la Frise, la Saxonie , etc., contrées alors en voie de progrès , et où se produisirent , mais plus tard , de grands monumens , et les papes en hostilité avec l’empereur, ne trouvant même pas dans leurs ressources les moyens de mettre à profit les talens des artistes grecs exilés pour leur cause -, on arrive à conclure que c’est sans preuves et même sans vraisemblance qu’on fait honneur aux rois lombards de la création d’un style architectural quelconque.
Mais , ne manquera-t-on pas de nous dire , qu allez-vous élever sur les ruines de ce système, assez enraciné dans les convictions artistiques pour qu’il se reproduise encore aujourd’hui sous la plume d’un habile architecte , qui déclare avoir consacré vingt années de voyages et d’études à fonder Y édifice didactique qu’il élève? Quelle origine doit- on assigner au style grandiose , d’abord purement occidental, puis mêlé de goût et de fioritures orientales, qui vient s’interposer entre l’œuvre romaine primitive et de décadence et la création gothique, de manière à prouver par d’innombrables monumens encore debout et de caractère analogue , du nord au sud et de l’est à l’ouest de l’Europe , qu’une grande pensée d’art, des plans et des vues analogues, présidèrent à l’érection de ces édifices religieux, qui viennent, en partage avec l’architecture justinienne (byzantine), combler cette immense lacune? Ici notre rôle change, car si les preuves abondent pour miner le système lombard , elles manquent entièrement pour lui en substituer un autre, ce qui nous impose plus de réserve dans la critique , toujours plus facile , on le sait, que la création, même d’un système.
Que les partisans des opinions tranchées, ceux qui, par exemple, nous ont reproché de n’avoir pas dit toute notre pensée sur l’époque à laquelle remontent seulement les décorations des Catacombes , veuillent bien se contenter eneore ici de généralités et de faits historiques , dont ils tireront eux-mêmes telles ou telles déductions , selon que nos aperçus, émis avec la circonspection que nous dicte notre ignorance pratique , leur paraîtront plus ou moins concluans.
L’architecture carlovingienne , telle qu’elle nous apparaît dans ses quelques débris authentiques, comme dans les restes des constructions pastiches du Munster d’Aix-la-Chapelle, ne présentant pas encore , quant à l’art chrétien , le degré d’intérêt et le caractère
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grandiose dont nous venons de parler, et qui brille surtout dans nos édifices des XIe et XIIe siècles , nous pourrions sans doute syncoper nos analyses chronologiques pour arriver plus tôt à cette belle floraison du style roman , si remarquable surtout lors que sa fusion avec le byzantin produisit ce beau synchronisme monumental , dont la France possède encore, et dont nous montrerons tant d’admirables restes -, mais dans la conviction où nous sommes que ses germes , fécondés plus tard par l’art grec, comme le prouve l’analogie de formes et de détails de nos monumens de tous genres , à partir du XIe siècle, avec tout ce qu’on trouve encore en Orient, furent d’abord implantés sur notre sol par l’un de nos plus grands princes, la reconnaissance et la nationalité nous font un devoir d’en étudier la première culture : les essais de civilisation de Charlemagne méritent bien d’ailleurs l’épreuve analytique à laquelle nous avons soumis tant d’autres règnes moins remarquables à tous égards , ce que nous pouvons faire ici sans rentrer dans les détails donnés sur ce prince à notre chapitre premier, la question qui nous occupait alors, celle de son séjour à Paris1 et de sa présence dans notre Palais, se trouvant complètement dégagée.
i Sans revenir à la charge en fait de témoignages contraires à l’assertion de Dulaure, nous en joindrons un emprunté à Montfaucon ( Mon. franc., t. Ie»-, p. 277 ), ou plutôt à Suger qui, par sa position élevée, pouvait bien avoir, au XIIe siècle, sur le séjour de Charlemagne à Paris, des notions effacées au XIXe. Dans un des médaillons en verre peint de l’abside de la basilique de saint Denis, on voyait Charlemagne sur un trône attenant à une sorte de fortification, tenant le sceptre, portant sa couronne fermée et recevant trois ambassadeurs. La légende portait : « Nancii (pour nuncii) Constantini ad Carolum » Parisius; » ce que Montfaucon traduit ainsi : « les ambassadeurs de Constantin à Charles j) qui était à Paris, » en ajoutant, il est vrai, que, « Charlemagne ne reçut jamais à )) Paris des ambassadeurs de Constantin ; » mais Montfaucon pensait sans doute à l’ambassade dont parle le moine de Saint-Gallsous l’année 798 : « reversus est in Aquis-Grani 3> palatium, ibilegationemàConstantinopoli suscepit. )> Tandis qu'il s’agirait, selon nous, de celle qu’ Irène dut envoyer en 781 pour demander à Charlemagne la main de sa fille Rotrude pour son fils (Constantin YI), âgé de dix ans ; circonstance constatée comme fait, sinon par ses détails, et qui concorderait avec nos supputations sur l’époque du séjour de Charlemagne à Paris, avant que sa nouvelle dignité impériale, l’attitude des nations du nord, les révoltes itératives des Saxons et celle de Tassillon, duc de Bavière, l’eussent décidé à fonder une capitale plus rapprochée de ces foyers de sédition et qu’il n’habita qu’en 788, comme nous l’établirons plus loin ; qu’on remarque d’ailleurs que ce prince, à l imitation de ce que fit son père pour le pape Étienne, promenait les étrangers de palais
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Lorsque le fils aîné de Pépin parvint au trône à l’âge de vingt-six ans (septembre 768) par la mort de son père , ce jeune prince , dont la France et l’Allemagne se disputaient la naissance, nourrissait déjà le levain d’ambition qui le rendit l’arbitre des destins de ces deux peuples, si l’on en juge par son empressement à saisir les doubles rênes que la mort de son frère Garloman 1 légua bientôt à des mains trop débiles2; et c’est la même passion sans doute qui rompit, sans motif sérieux « sine aliquo crimine », le lien qui,
en palais, et qu’il célébra les fêtes de Noël de cette même année 781 , dans celui de Chiersisur-Oise, à peu de distance de Paris.
Nous pourrions bien encore trouver d’autres témoignages de ce fait, le séjour de Charlemagne à Paris, notamment dans ce que dit le moine de Saint- Gall {de ecclesia curanda Caroli M., chap. xt) de la célébration par ce prince des fêtes de la nativité et de l’apparition du Sauveur, à Paris et à Tours, dans cette mention des Annales Francorum, sous l’année 800, après la mort de Liutgarde à Tours ; inde per Aurelianos et Parisios regrcssus, dans cet autre passage de la vie de Louis-le-Pieux par l’historien Astronome, qui dit, parlant de Charlemagne sous l’année 779: et Lutecias quà alio nomine Parisias vocatur se recepit (il se retira , ce qui suppose un séjour.) (Apud Duch. , t. II, p. 288); même dans ce que dit Dubouchet ( Annales d'Aquitaine , f° XLI) : « après cette dure et » griesve guerre, le roy Charlemagne s’en alla à Paris, » etc., etc., mais ce serait éterniser unejliscusion déjà trop longue sans doute.
1 L’apôtre, bien méconnu sans doute à quelques égards, des fauteurs de nos dissensions et de la subversion de notre vieil édifice social, Voltaire, dans sa vertueuse indignation contre tout pouvoir illégitime, prend acte de cette substitution léonine, répréhensible sans doute, pour insinuer quelle lut préparée par un crime : « Charlemagne, dit-il, usurpa la moitié de la France sur son frère Carloman, qui mourut trop subitement pour ne pas laisser des soupçons d’une mort violente. Il usurpa l’héritage de ses neveux et la subsistance de leur mère, etc. » ( Annales de l’Empire).
La plupart des historiens réfléchis qui se sont le plus occupés de ce règne, Bossuet, Montesquieu, Mably, Ànquetil, Gaillard, Hegewisch, Gibbon, n’ont pas été si loin. Ils ne peuvent nier le fait d’usurpation, .mais en faisant la part de l’ambition du frère survivant, quelques uns remarquent que les usages du Nord, dans pareille occurrence, autorisaient Charles à saisir le pouvoir avec l’assentiment de la nation, qu’il paraît en effet avoir consultée, d’après ce que dit Eginhard : « consensu omnium Francorum rex constituitur » (apud Duch., t. II. p. 95); ce qui le plaçait dans la position où se trouva plus tard le comte Eudes vis-à-vis du jeune Charles-le- Simple. Quant aux papes, leur assentiment lui était acquis d’avance par la conduite de Pépin. Les services ultérieurs que Charles leur rendit les paya largement de leur complicité d’abord tacite, puis des plus manifestes.
Gilberge, veuve de Carloman, se réfugia avec ses deux enfans en bas-âge près de Didier, roi des Lombards, dont Charles avait déjà répudiéla fille, ce qui dut ajouter encore à l’irritation réciproque de ces deux princes et doit avoir contribué à la terrible collision qui leur assigna des destinées si diverses.
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l’unissant à la fille du roi lombard Didier , eût pu former obstacle à la conquête de l’Italie -, mais puisque ce sentiment s’annoblit quelquefois par la conscience d’une supériorité incontestable, comme par les vues élevées qui l’inspirent , Charles , plus que tout autre prince , mérita que l’histoire ne se montrât pas trop sévère sur ses moyens de conquérir, de son vivant même , le beau surnom de grand x.
Son ardeur à courir s’inspirer des grandeurs de Rome , dès que ses armes et la panique des troupes de Didier lui eurent ouvert les portes de l’Italie , laissant à son armée le soin de réduire Pavie , où ce dernier roi lombard déposa sa couronne sans combat 2, et com-
> Nous suivons ici la tradition vulgaire , sans chercher à discuter l’opinion exprimée par M. Michelet, et dont nous parlerons ailleurs, sur la véritable étymologie du nom de notre Charlemagne ou Challemaines, comme le nomment les chroniqueurs du moyen âge.
2 Pour tout ce qui tient dans ce règne, comme dans tous autres, à l'histoire d’Italie, ce sera dans les historiens de cette nation que nous chercherons nos témoignages. Ici i \Iuratori peint à grands traits cette courte campagne, après avoir parlé des pourparlers qui eurent lieu entre des envoyés du roi des Lombards et le pape Adrien, pour la restitution de villes que le premier détenait, et du mode de parlementer de Didier, qui vint menacer Rome avec son armée , accompagné d'ailleurs de la veuve et des fils de Carloman , violence à laquelle le pape opposa un courage et une prudence dignes d’un général consommé, dans l’attente, il est vrai, du secours qu’il avait demandé par mer à Charlemagne.
Notre roi essaya, mais vainement, un nouvel aboccamenlo , et alla jusqu’à offrir 14,000 sous d’or d’indemnité à Didier, qui, saisi d’un esprit de vertige et d’erreur, courut à sa perte : « E tutto ricusando , » dit l’historien , « incautamente si andava fab- » bricando la sua rovina. »
Plus de solution possible dès lors que celle des armes , qu’on le remarque à la gloire de Charlemagne , à qui des intelligences opposées aux Lombards facilitèrent, dit-on, le trajet des Alpes et l’entrée de l’Italie, mais moins sans doute que la lâcheté du fds de Didier :
« AU’ improviso s’intese che Adelgiso tigliuolo di Desiderio, e tutti i Longobardi, colti » da un panico terrore , aveano presa la fuga , abbandonate le tende a l’equipaggio, senza » che alcuno gl’inseguisse.... Certo è bensi , che senza battaglia , senza contrasto calô il « re Carlo in Piemonte col suo tiorito escrcito, c tal timoré incusse nel re Desiderio, che » altro scampo non ebbe, che di retirarsi e chiudersi nella forte citta di Pavia, corne » appunto avea fatto il re Astoll'o, ma con esito differente da quello », puisque Didier se rendit à merci après huit mois de blocus.
Le fils de Didier se retira à Vérone , où il fit du moins une assez belle défense, grâce à l’ex-duc d’Aquitaine , le moine Hunald , qui l’y avait rejoint , et qui , dans sa valeureuse exaltation contre le prince aux fers duquel il venait de se soustraire, voulut prolonger le siège , et se fit lapider par les habitans. Ainsi tomba le dernier prince de la race méro-
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binant son excursion de manière à assister aux solennités du samedisaint et de Pâques (Anastase) , célébrées pompeusement dès lors dans la métropole de la chrétienté, présageait déjà tout ce que l’art chrétien dut à la noble passion de ce prince , qui , séduit par l’accueil d’Adrien 1 et par l’éclat que ses propres bienfaits ajoutèrent à l’auréole pontificale % conçut dès lors sans doute la grande pensée de la régénération des arts et des lettres d’Occident , mission qui , plus
vingienne , en même temps que le dernier roi lombard s’abîmait dans les austérités du cloître. Adelgise se retira à Constantinople , et succomba plus lard dans une tentative pour rentrer dans ses états.
liien ne peint mieux la triste agonie du dernier roi lombard que ses terreurs à l’approche de l’armée de Charlemagne, si pittoresquement exprimées par le moine de Saint-Gall (apud Duchesne , t. II, p. 132), lorsqu’il nous montre Didier placé sur une des tours de Pavie avec le transfuge Ogger, et lui demandant à chaque mouvement de troupes : « Esi-ne « Carolus in lanlo exercitul » puis, stupéfait à l’apparition du prince et de son cortège, s’écriant : « Descendamus et abscundamur in terra à facie furoris adversarii tam » immanis. «
1 Cet accueil fut un véritable triomphe, d’après ce qu’onlit dans Anastase ( vie d’Adrien). Le sénat et tous les patriciens de l’époque se portèrent à la rencontre du prince, à 30 milles de Rome, enseignes déployées, et rencontrèrent à un mille toute la milice et la jeunesse des écoles (il y en avait donc alors), portant des palmes d’olivier, et témoignant leur joie par des chants et des acclamations; à l’entrée de la ville, les croix et insignes religieux qu’on était dans l’usage d’arborer dans les entrées des exarques ou autres délégués de l’empereur, étant venus se joindre au cortège, Charles mit pied à terre et s'achemina avec tous ses officiers vers la basilique Vaticane , où l’attendait le pape à la tête de son clergé. Il baisa un à un , en les montant, les degrés qui menaient au temple, et se précipita ensuite dans les bras d’Adrien. Les trois fêtes pascales se passèrent en solennités pompeuses. « Venuto poi il mercordi , » dit Muratori , comme pour prouver qu’il n’y a pas de bonnes fêtes sans lendemain, « feceistanza il Papa al re Carlo, perche conformasse le -» donazioni fatte dal re Pippino suo padre alla chiesa Romana : al che puntualmente con- » discese, e il diploma diquesta conferma fu posto sopra l’altare di san Pietro. »
2 Les historiens diffèrent d’avis sur l’étendue de la donation qui eût rappelé le contrat des chasseurs, si Didier, sur ces entrefaites , eût trouvé le moyen de rompre sa clôture et le courage de reprendre l’offensive ; mais ce qui demeure constant , par résultat , c’est qu'avec le projet déjà arrêté de succéder à Didier en ceignant la couronne de fer par dessus celle des Franks , Charles en usa largement avec le saint-siège, sans cependant qu’il lui ait concédé, comme on l’a dit, indépendamment de l’exarchat, Parme, Reggio, Mantoue, la Corse, l’Istrie, la province de Venise et les duchés de Spolète et de j Bénévent, cardans ce cas, retombant dans le rôle dont nous parlons plus haut, il eût cédé plus qu’il ne pouvait livrer, n’ayant pu parvenir lui-même à posséder Venise , non plus que le duché de Bénévent, qu’Arigise, gendre de Didier, convertit en une principauté, qui fut l’asile des savans, des lettrés et des artistes de l'époque.
l’art chrétien.
encore que l’éclat de ses hauts faits, imprime à sa mémoire le sceau de l’immortalité -, mais ce point de vue n1 est en général qu’ accessoire dans les récits de nos annalistes et historiens, contemporains ou non, qui, étrangers ou insensibles pour la plupart au vain prestige de gloire monumentale, se montrent plus soigneux de célébrer le triomphe de la piété de ce prince dans sa condescendance aux vues des papes, peut-être même dans le massacre des Saxons, que de rechercher le but civilisateur que se proposait toujours sa grande âme , alors même que , brillant à la fois comme l’éclair et frappant souvent comme la foudre aux points les plus distans de son immense empire, il trouvait dans la terreur de ses armes les moyens de ranger, et surtout de contenir sous son sceptre protecteur tant de peuples divers, de mœurs encore barbares , et dont il confondit les antipathies dans un commun intérêt de progrès social. Ce sera donc surtout dans les écrivains des pays conquis par ce prince, et surtout dans Anastase, Muratori, etc., que nous chercherons des témoignages exempts du moins de toutes préventions nationales.
Voyons d’abord, pour lier son règne, comme roi des Lombards, à celui des princes qu’il détrôna, combien la justice que rend Muratori à Carlo Magno vincitor vient appuyer nos remarques sur la stérilité des efforts de la dynastie lombarde proprement dite.
Ce changement , dit l’historien, non moins versé dans l’histoire de l’art que dans les questions politiques ou religieuses, tourna même au grand avantage de l’ Italie. « Cambio , che torno anche in sommo » vantaggio dell1 Italia , perché quantunque i sudditi de i re Longo- » bardi godessero interna quiete e félicita e fossero governati con » buone leggi ed esatta giustizia : pur provarono di poi anche » miglior trattamento sotto di Carlo magno , monarca che in altezza » di mente, possanza, et dirittura di Giudizio superô tutti i re » Franchi e Longobardi ( Annali d1 Italia , t. IV, p. 362-363). h
A cet éloge désintéressé et d’autant plus flatteur pour notre prince , que le savant étranger qui l’exprime avait sous les yeux , indépendamment de nos annales, tous les documens littéraires de l’Italie , où le règne de Charlemagne et de ses fils a laissé de brillantes traces , joignons sans plus attendre, pour ne pas perdre de vue la question d’art, et pour prouver la culture par le fruit et le contraste qu’offrit , à cet égard , l’état de Rome sous les domination
t.Art CURÉi'lEÎf.
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lombarde et franque, le témoignage (TAnastase-le-Bibliothécaire sur les largesses d’Adrien Ier et de Léon III.
Depuis un siècle et demi , les malheurs de l’Italie et l’influence même des rois lombards avaient au moins détourné la source des encouragemens et des prodigalités religieuses dont le saint-siège s’était montré, depuis Constantin, le continuel dispensateur, les dernières munificences papales remontant à Honoré Ier (625). Charlemagne paraît, et tout change-, car ces sources vivifiantes de l’art chrétien, jaillirent plus abondantes que jamais sous Adrien Ier *,
i De la situation où l’auteur de la vie d’Adrien Ie1', Anastase-Ie-Bibliothécaire , nous montre ce pontife faisant rentrer précipitamment dans Borne toutes les richesses transportables des églises situées hors les murs, telles que Saint-Pierre, Saint-Paul , etc., à l’approche de Didier, et faisant barricader par de gros ferremens les portes de la basilique Vaticane, à celle où Charlemagne plaça ce pape par la donation dont nous avons parlé, et par la sécurité qui vint en garantir l’effet, l’intervalle est immense; aussi le changement qui s’opéra dès lors dans les manifestations du saint-siège fut-il des plus rapides et des plus remarquables , et vint-il prouver de nouveau , comme les édifices créés par l’impulsion magique de Justinien , que l’art ne fait jamais défaut , même aux temps du plus grand sommeil de ses splendeurs , à qui peut et veut franchement en réveiller l’éclat , et qu’en tous temps , en tous pays , c’est moins à l’insuffisance ou à l’incapacité des artistes qu’on doit s’en prendre de l’absence de ces lueurs ou des aberrations du goût, qu’à la rareté de patronages à la fois puissans et éclairés qui sachent les mettre en œuvre et leur imprimer une grande direction.
Le premier soin d’Adrien fut de pourvoir à la sûreté de sa capitale , ce que n’avait pas pu faire Grégoire II, en l’entourant de fortes murailles, avec des tours pour la défense. S’occupant ensuite de travaux utiles , il fit reconstruire les aqueducs servant à l’écoulement des eaux Sabatina, Claudia, Virgo, et consacra divers cimetières, sans doute indépendans des anciennes catacombes , alors en pleine exploration , comme le prouve notamment la lettre d’Adrien à Charlemagne , mentionnant les peintures dont le pape saint Célestin (du Ve siècle) fit orner sa sépulture ( Epist . ad Carol. Mag. in act. concil., cd. de Paris, t. IV, col. 812), et comme en témoigne le grand biographe de la papauté , en parlant des travaux divers, « multas fabricas, cubicula clara, etc. », que la plupart de ces pontifes firent exécuter dans ces grottes. Quant à ses créations ou restaurations vraiment monumentales, indépendantes même de la fondation de divers monastères où les conditions de l’exercice de l’art proprement dit n’étaient sans doute pas de rigueur, elles s’étendirent à plus de cinquante églises, dont plusieurs, de construction antérieure, telles que Saint-Paul , Saint-Laurent in Damaso, furent ornées de somptueux portiques : mais ce qui passa tout ce qu’on pouvait supposer dans une époque si voisine d’une ère de détresse , c’est la multiplicité et l’importance de ses dons en objets d’or et d’argent à l’usage des autels, en vêtemens tissus d’or et de pierres précieuses, avec sujets de figures brodées et autres objets qui entraînaient la participation de toutes les branches d’art , depuis si longtemps en souffrance dans les étals romains et à une époque où l’intervalle
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dès que la puissante épée de notre prince eût affranchi ce pontife de sa condition précaire et dépendante, et doté le saint-siège de revenus autres que le modeste héritage du premier évêque de Rome.
écoulé depuis les proscriptions de Léon-l’lsaurien et de son fils , et le défaut d’exercice de l’art dans les familles d’artistes grecs réfugiés, privaient sans doute les papes de ce secours. Qu’on en juge par une analyse rapide et sans doute incomplète , mais qui , du moins, donnera la mesure de la marche de l’art en faisant apparaître quelques désignations autres que celles décrites sur les temps antérieurs : vingt-un arcus d’argent pesant 268 livres, un aspectus altaris (devant d’autel) d’argent pesant 136 livres, douze calices d’or pesant 9 livres, vingt-un cancelli (grilles) du même métal pesant 56 livres, cinquante-trois canistra (lampes en forme de corbeilles) pesant 36 livres d’or et 236 livres d’argent , dix cantharœ (chandeliers) d’argent pesant 100 livres et un cerostrata 12 livres, deux ciboria d’argent pesant 195 livres, un confessio d’or (coffre, dit DuCange) « sub majori altare » positus, quo sanctorum reliquiæ ac corpora rcconduntur », pesant 338 livres; trentecinq delphini (lampe à plusieurs mèches) pesant 8 livres d’or et 284 livres d’argent, trois (jalathea (lampes suspendues devant l’autel) pesant 10 livres d’or, diverses historiée depictw, etc. ( sujets d’histoire exécutés avec des lames d’or) pesant 615 livres de ce métal, treize imagines « ex laminis deauratis argenteis investita » pesant 255 livres d’or et 105 d’argent, laminœ d’or pesant 105 livres , deux laudunœ (vases sacrés) en argent pesant 8 livres , une patena pesant 11 livres, un pavimentum d’argent du poids de 150 livres , objet dont on conçoit difficilement l’usage, mieux encore cependant que celui décrit dans un roman de la guerre de Troyes :
« En une chambre à or ovre'e ,
» Et de cristal pavamentée. »
rugœ (petites balustrades d’appui revêtues de métal) pesant 234 livres d’argent , deux tabulas (tableaux brodés à l’aiguille) pesant 15 livres du même métal, diversa (divers objets) pesant 232 livres d’or et 671 d’argent, pharum majus in modum crucis (grand lustre en forme de croix), regulares, tringles horizontales pour la suspension des lampes et sans doute aussi des rideaux d’autel, etc., etc.
Léon III, qui trouva les grandes brèches réparées , et put ainsi puiser plus largement dans les voies et moyens d’un budget plus florissant encore par l’extinction du passif arriéré, ajouta beaucoup au déploiement des magnificences de son prédécesseur. Si l’on ne compte guère que vingt-six églises construites ou restaurées sous son pontificat , moins long de deux années que celui d’Adrien , mais troublé par le guet-à-pens qui le força de se réfugier à Aix-la-Chapelle, les yeux et la langue saufs, quoiqu’on dise, on remarque un grand surcroît de luxe dans les autres édifices auxquels il attacha son nom , tels que le triclinium (ici salle de festins) du palais de Latran et de Saint-Pierre , un presbytère (partie de l’abside de la basilique où s’asseyaient les prêtres) exécuté en marbre , plusieurs baptistères, dont un avec des colonnes de porphyre , plusieurs portiques, dont celui en marbre du palais de Latran , un palais épiscopal à Albane, des monastères , des hôpitaux , des bains, des naumachies, etc.; en un mot, des édifices d’une telle recherche et d’une telle importance, qu’ils impliquent une incroyable prospérité de l’art, toujours poursuivi alors à Rome , selon les traditions antiques ou de décadence , mais cependant avec uns
l’art chrétien.
alors même que le savant bibliothécaire du Vatican, auteur presque contemporain de la vie de ce pape , n’aurait pas pris le soin de faire hommage à Charlemagne de ce triomphe de l’art chrétien si longtemps comprimé, et florissant miraculeusement tout-à-coup dans ses branches si diverses, l’enchaînement des faits historiques viendrait réparer cet oubli. La reconnaissance consacre le bienfait ; et certes, les honneurs presque divins rendus à notre prince dans ses fréquens voyages à Rome, l’asile que Léon III, poursuivi par des assassins , vint chercher près de lui ‘, la surprise impériale que sa gratitude lui
profusion de moyens et de ressources au-dessous de laquelle ne dut pas se tenir l'empereur d’Occident, témoin de ces belles créations. Léon enchérit aussi sur les dons en orfèvrerie , tissage , etc., valeur pondérable ou d’art de son prédécesseur, puisque ceux qu’il nous a été permis de relever dans les nomenclatures d’Anastase , d’un poids inférieur, quant à l’or, qui ne s’élève qu’à 1075 livres , offrent un total plus que décuple quant à l’argent (24744 livres). On y remarque , entre autres objets , dix ciboria (sorte de baldaquin pour tenir le ciboire suspendu sur l’autel) pesant ensemble 8518 livres d’argent, cent dix-sept coronat (lampes en forme de couronnes) pesant 55 livres d’or et 1827 d'argent, quinze croix d’or du poids de 121 livres , quarante-deux imagines pesant 254 livres d’or, 1091 d’argent , cent-trente calices du poids de 284 livres d’or et de 910 d’argent , des aquœ maniles (vases pour l’eau à laver les mains), des communicales (vases pour distribuer la communion), des januœ regiœ (portes royales), dont le poids, 127 livres, semble n’indiquer qu’un revêtement; des lectoria (pupitre), des mensa (tables d’autel), des scuta (bassins), des sida argentea (espèces de seaux), des tliuribula (encensoirs), etc., etc., richesses qui s’accrurent beaucoup de la part que Charlemagne fit au pape Léon dans la répartition du trésor d’orfèvrerie des Huns , trouvé dans leur Ring, en 799.
Parmi les autres œuvres d’art de ce pape , consistant en fresques, mosaïques, peintures, tapisseries, etc., on distingue des paremens d’autels tissés d’or et couverts de pierres précieuses, représentant la nativité de saint Simon et la Passion, quinze voiles ou rideaux d’autels appelés sigillata, à cause des figures dont ils étaient ornés, et onze devant d’autels, tous représentant divers sujets de sainteté décrits par Anastase, qui put vivre sous Léon III, puisqu’il assista, déjà âgé sans doute, au concile de Constantinople , de 869, où Photius fut condamné, et qui , dans tous les cas, se trouvait, par le poste qu’il occupait au Vatican, à même de juger de la nature et de l’importance de tous ces travaux , encore dans tout leur éclat (voir, pour l’ensemble, la table des matières du Liber Pontificalis, édition de Rome, in-4°, et les savantes dissertations de Muratori , Script, rer. Ital., vol. III).
i, Rien de mieux constaté, par conséquent, que l’état florissant de ces divers arts dès les premières années du IXe siècle , et que l’honneur qui en revient à notre prince pour avoir fait éclore sous sa puissante égide ces germes depuis longtemps éteints, ce que nous prenons soin de noter ici, comme réponse aux aveugles détracteurs du moyen âge , sans considération de lieux et d’époques.
>• Déjà , et même depuis longtemps , la France et la cour de nos rois étaient le refuge des
ménagea en un mot, l’harmonie constante qui régna sous ce règne entre deux pouvoirs si souvent rivaux , suffiraient pour démontrer
papes en temps d'afïliction. Étienne III était venu y chercher aide et protection contre Astolphe , et avait reconnu cette hospitalité en couronnant Pépin et en le déclarant patrice des Romains , concession dont le paya largement la libéralité toute gratuite de ce prince ; Adrien, plus hardi, tout en faisant tête à l’orage , avait, « cùrn insolentiam Desiderii regis » et Longobardorum ferre non posset (Eginhard, apud Duch., t. II, p. 238), » obtenu de Charles un secours non moins efficace et plus efficient : il était donc naturel que Léon III, victime d’un complot ourdi par un sacristain, neveu de son prédécesseur, effrayé d’ailleurs du peu d’appui qu’il trouvait dans la population de Rome qui s’enfuit à toute hâte lors de l’attaque violente dirigée contre ce pape au milieu d’une procession, « tutto il populo, che » interveniva senzo armi alla processione, se ne fuggi in fretta », profitât de l’erreur de ses assassins , qui croyaient lui avoir crevé les yeux et arraché la langue , pour venir porter lui-même sa plainte à Charlemagne, alors à Paderborn, à la tête de son armée: et tel était déjà l’ascendant du renom et l’étendue des moyens politiques de notre prince, qu’après un accueil militaire et une série de fêtes , il put conseiller à Léon de reprendre sans crainte le chemin de ses états, où il fut reçu en triomphateur, grâce peut-être à son escorte, composée de deux archevêques , de quatre évêques et de trois comtes , délégués par le vaillant et redoutable roi des Franks.
i Un bon office en vaut un autre. Léon, miraculeusement rendu à la lumière du jour, à l’usage de la parole, et qui plus est à l’exercice de son pontificat qu’il sut si bien illustrer, saisit avec empressement l’occasion qui s’offrit d’ elle-même, l’année suivante, d’acquitter sa dette et celle de l’Église envers le roi Charles, et , profitant d’un moment où ce prince, venu à Rome dans un moment de loisir, «’giacchè si godeva la pace in tutta la monarchia » franzese », méditait , absorbé dans la prière , sur le néant des grandeurs d’ici-bas, et au moment où il se disposait à partir , « nel mentre che volea partirsi » , il lui imposa la couronne impériale , en entonnant par trois fois , avec tout le clergé et le peuple , la solennelle acclamation : « Vive et triomphe Charles, l’auguste , le grand, l’empereur pacificateur des Romains ! »
Quel que put être le sentiment qui domina , lors de cette surprise , dans lame élevée de Charlemagne , bien digne à tous égards de cet insigne honneur, il la prit en homme de courage, et l’histoire ne dit pas qu’il ait cherché à s’y soustraire. Son secrétaire seul affirme , sans doute d’après quelque boutade confidentielle dictée par la satiété ou par la surcharge des honneurs , que, s’il eût prévu ce qui l’attendait dans l’église, il n’y serait pas entré : « Quo tempore , et imperatoris et augusti nomen accepit : quod primo in tantum aversatus » est , ut affirmaret , sc eo die quamvis præcipua festivitas esset (le jour de Noël) ecclesiam » non intraturum fuisse, si consilium ponlificis præscire potuisset (Vit. Karol.M-, apud Duch., t. II, p. 103). »
Léon III voulut en outre consacrer d’une manière durable la présence à Rome de l’empereur d’Occident en faisant placer son image près de la sienne propre , dans une mosaïque que l’on voit encore dans l’église de Sainte-Suzanne ( Ciampini, de Musiv., p. 11, c. xxm , Léon y tient une église et Charles son épée) , et dans une composition existant également dans le triclinium de Saint-Jean-de-Latran , où ces deux arbitres du monde sont placés humblement aux genoux de saint Pierre avec leurs noms : scssjmos. p. leo rr. et dn.
l’art chrétien.
l’actif et puissant concours de l’empereur d’Occident dans cette nouvelle résurrection de l’art.
Non content toutefois de rendre à l’Italie son ancienne splendeur, Charlemagne , en rallumant ce foyer, eut en vue d’en former un centre de rayonnement pour tout son empire, et d’acquérir le droit d’y puiser comme il fit, à diverses reprises, des monumetts, deslettrés, des artistes aussi sans doute , et jusqu’à des chantres 1 -, heureux de
carvi.oregi, avec celle inscription : reate retre dona vitamleonipp. et victoriam carvlv dona (inscription bien contemporaine, et qui semblerait, ainsi que tous les textes des annalistes, prouver, contre l’opinion de M. Michelet, que ce prince s’appelait Charles, et non pas Carloman comme son frère). Ces curieuses mosaïques , qui ont été la matière desavans commentaires de la part de l’ Âlamanni, du P. Vagi, de Mabillon et autres, sont données (pl. xxii ) dans la Monarchie française de Montfaucon , qui y a joint d’autres configurations présumées contemporaines de ce prince, et notamment le dessin de statues provenant, dit-on , de son tombeau , mais qui sont loin d’accuser le caractère qu’on trouve dans les figures des mosaïques de Rome , que nous nous proposons d’étudier et de faire dessiner avec soin lors de notre prochain voyage en Italie, et même dans les miniatures tirées des manuscrits du IXe siècle, dont nous parlerons plus loin et à notre chapitre viii. Charlemagne, à genoux, tient d'une main, dans chacune des deux statues, une église à deux tours que Montfaucon dit être l’une et l’autre la basilique d’Aix-la-Chapelle; mais il est évident que les deux églises diffèrent de forme. Dans une de ces statues, la couronne du prince est ouverte, dans l’autre elle est fermée, ce qui pourrait indiquer sans doute les diverses époques de fondation royale ou impériale de chaque église ; mais c’est surtout par le costume ( dans l’une, une sorte de houppelande à gros boutons et la tête barbue ) qu’elles diffèrent entièrement des tableaux de Rome , où Charles est représenté tel que nous le peignent ses biographes, avec des moustaches, un manteau attaché à la romaine et des chaussures composées d’espèces de lanières enroulées ou croisées : « longissimæ corrigiæ in crucis modum» (Mon. S. Gall), sorte de chaussure qu’on trouve également dans le portrait de l’empereur Lothaire, petit-fils de Charlemagne, publié par Martenne et Durand ( Voyage littéraire de 1726, p. 136), comme placé en tête du psautier à lettres d’or donné par ce prince à l’abbaye de Saint-Hubert, dans les Ardennes.
Il est vrai qu’Eginhard a bien soin de nous dire que, dans les occasions solennelles, ce prince dépouillait sa simplicité habituelle pour se montrer dans tout son éclat, comme il fit à Rome dans la circonstance même décrite plus haut, lorsque, cédant aux instances de Léon III, il prit le costume de Patrice, bien plus convenable que l’habit des Franks au rôle qu’on lui réservait : « In festivitatibus veste auro texta et calceamentis gemmatis, et » fibula aurea sagum astringente, diademate quoque ex auro et ornatus incedebat.
R Aliis autem diebus habitus ejus parum a communi ac plebeio discrepabat (apudDuch., t. II, p. 102). >- Nous parlerons plus loin de son costume de chasse , une peau de loutre ou de mouton, qui ne coûtait qu’un sol, si opposé aux soieries de ses courtisans , détails d’un intérêt bien secondaire sans doute , mais toutefois très utiles aux artistes , auxquels nous Voudrions épargner des recherches.
■ On verra dans les notes suivantes, sur la fondation de son académie, sur ses construc-
l’art chrétien.
mettre à profit sa haute influence sur cette terre longtemps dominatrice, mais réduite à ne former dans sa couronne impériale quun joyau qu’il détacha comme apanage de ses fils, pour y réveiller le sentiment de la grandeur passée, et pour l’unir, par les liens de la civilisation et des arts, au sol vierge qu’il défrichait, comme centre nouveau de l’empire du monde, choix bizarre sans doute, mais qu’explique , comme le remarque M. Guizot ( Essais sur l'histoire de France j p. 76), le désir « d'arrêter l'invasion des Barbares en » Occident , en se plaçant sur leurs frontières , et d' empêcher la Ger- » manie de rester le théâtre des continuelles fluctuations de peuplades » errantes. »
Qui pourrait douter en effet que tel n’ait pas été souvent le but de ses excursions si fréquentes dans cette ancienne patrie des arts, lorsqu’on le voit, animé du sentiment que portèrent plus tard à un excès préjudiciable à nos intérêts nationaux , nos rois Charles VIII, Louis XII et François Ier, s’occuper avec tant de soins des moyens d’acclimater sous un ciel rigoureux les semences exotiques de la Grèce et de l’Italie, transporter tout d’une pièce, à si longues distances, jusqu’aux fragiles mosaïques du palais impérial de Ravenne %
tions d’Aix-la-Chapelle , etc., le parti qu’il sut tirer de ses voyages , pour arriver sans doute par ce concours de soins à justifier cette remarque de Mabillon : « C’est aux belles-lettres qu’on doit le bon goût qui perfectionne les beaux-arts. » Mais ce que nous pouvons signaler exceptionnellement ici , comme se rattachant à l’art chrétien par une puissante action sur la majesté de ses pompes , c’est l’importance qu’il mit à compléter l’œuvre de saint Grégoire-le-Grand , ou du moins à importer en France le chant romain , dont il avait fait une étude personnelle : « Legendi et psallandi disciplinam diligcntissime emendavit , erat « enîm utriusque admodum eruditus (Eginhard, c. xxvi). » « Mox petiit dominus rex » Carolus ab Adriano papa cantores, qui Franciam corrigèrent de cantu. Ut ille dédit ei » Theodorum et benedicitum Romanæ Ecclesiæ doctissimos cantores, etc. (Monach., Egolism., c. vin) »; nouvelle preuve du grand secours quel’ Italie prêta de tout temps à nos arts, en fait de chant et de musique surtout. Les écoles de chant que Charlemagne fonda, l’une à Soissons , l’autre à Metz, propagèrent bientôt cette instruction, à laquelle dut prendre part le secrétaire même de ce prince, d’après le sens de son nom grec d’académicien kalliopius (belle voix).
1 II semble résulter des nombreux élémens authentiques constitutifs de l’histoire de Charlemagne , recueillis par Duchesne dans son Historiœ Francorum scriptores, que ce n’est qu’en 788, la vingtième année de son règne, que Charlemagne habita pour la première fois le palais d’Aix-la-Chapelle. D’une part, Eginhard et 1 a poète saxon , si soigneux
l’art chrétien.
ce siège du pouvoir du grand Théodoric , souvenir qui contribua peut-être plus que tout autre au choix de notre prince, et lorsque tout témoigne de la sollicitude qu'il mit, même dès les premières années de son règne, à mériter ce nouvel éloge de Muratori : « Fra » le doti mirabili di quel gran monarca si contava l’amor delle » lettere e la premura di piantar le e propagar le per tutti i suoi » regni 1 » j car c’est par l’appréciation personnelle qu’il fit dans ses
de marquer ses temps d’arrêt aux fêtes de Noël et de Pâques , s’accordent sur cette date, et ce que dit le poète, sous cette année , semble impliquer une première jouissance :
« Et rediens in Aquis Grani, quant condidit ipse » Aulam magnificam , sibimet gratissima festa,
» Natalis Domiui sanctum quoque Pascha peregit. »
Et d’autre part, on voit encore ce prince dater ses actes de 783, de son palais de Thionville : « Actum Theodone villa , palatio nostro , anno domini Sancti-Christi septingesimo » octogesimo tertio (Èlémens de paléographie , de RI. Natalis de Yailly, t. Ier, p. 271). » Rluratori, de son côté ( Annali , t. IY, p. 386), ne place que sous l’année 784 la lettre de ce prince portée au pape Adrien par le duc Arvino , et contenant les instances de Charlemagne : « Per aver tutti i Musaici e RIarmi del palazzo di Ravenna, esistenti non meno ne’ » pavimenti, che nelle pareti », demande qui ne comportait pas de refus, car le pape, doté de toute cette province et de plusieurs autres par la générosité de notre prince , eût eu mauvaise grâce à ne pas satisfaire son désir d’en posséder un échantillon ; aussi l’historien ajoute-t-il : « Adriano protesta , che ben volontieri tutto gli concédé in ricompensa de i gran 3> vantaggi da esso ré procacciati alla chiesa Romana. »
Ainsi se forma, nécessairement à grands frais et avec non moins de recherche, de soins et d’art que n’en eût exigés une création de plein jet, la capitale de la nouvelle Rome, soumise à son tour aux humiliations que lui fit subir de nos jours un nouvel empereur d’Occident, en démentelant , pour en faire trophée, ses colonnes de marbres précieux qui , réclamées lorsque les vicissitudes de la guerre vinrent changer en tribut le butin du vainqueur, gisaient encore naguère dans la poussière , sans qu’on parût même songer à les replacer au rang qu’elles occupaient dans la coupole carlovingienne ; et ce qui prouve que l’inspiration et l’imitation ne présidèrent pas seules à cette fondation , royale d’abord et plus tard impériale , c’est le caractère élégant et tout spécial que le récit des historiens , tel que nous le reproduirons plus loin, accorde au palais de Charlemagne et à la basilique qu’il y joignit , édifices liés entre eux au moyen d’un beau portique, comme ceux que construisaient vers le même temps à Rome les papes Adrien et Léon III, et nommément ce dernier, qui joignit le palais et la basilique de Latran par un portique en marbre , preuve bien positive du soin que prit Charlemagne de suivre les erremens de l'architecture romaine, plutôt que les traditions du style byzantin ou grec, qu’on rencontre pourtant , comme nous le remarquerons , dans la partie architecturale des miniatures des manuscrits de son temps.
1 L’écrivain ajoute : « Premura tanto piu Riguardevole , perché allora l’Italia si tro- » vaYa involta in una somma ignoranza, fuorchè Ronia dove scmpre furono in crcdito le
l’art chrétien.
voyages de mérites quil eût sans doute ignorés , sans ces rencontres fortuites, qu’il put, non seulement enrichir notre art chrétien de maîtres in arte cantileme et in arte organandi 1 , mais, à l’exemple de
» sacre lettere », ce qui ne s’accorde pas avec ce qu’il dit lui-même plus haut de la pénu- » rie des légats et des écoles manquantes sous Grégoire II.
Le tableau que fait ailleurs ce savant historien de l’état, à cette époque, des belles-lettres et des beaux-arts, qui avaient pour tout refuge la petite cour d’Arigise, duc de Bénévent, ne peut d’ailleurs qu’ajouter à la gloire qu’eut Charlemagne d’en allumer le flambleau sous un ciel moins propice : « La scienza et le belle arti crano in un miserabile stato ; » Peggio anche stava la Francia , se non che il nobilissimo genio di quel monarca vi tiré » dalla Scozia et Irlanda alcuni monachi letterati, e spezialmente il célébré Alcuino che » introdusse e dilaté felicemente per tutta la Francia lo studio delle lettere ».
Ces moines lettrés sont les bénédictins écossais, dont parle le moine Saint- Gall (de Ecclesiastica Cura , ch. i), qui, dans leur langage naïf adopté depuis par nos charlatans de toutes robes, avaient coutume de crier, « clamare solebant : Si quelqu’un est désireux » de science, qu’il vienne , nous V en pourvoirons gratis : si quis sapientiæ cupidus est, » veniat ad nos, et accipiat eam. Non venalis est apud nos. » Mandés et interrogés par Charlemagne que leurs réponses comblèrent de joie, « ingenti gaudio repletus », l’un, Clément, resta en France avec mission de former école pour l’instruction des nobles et des plébéiens, « pueros nobilissimos , médiocres et inflmos » , et l’autre fut envoyé en Italie pour créer un foyer d’enseignement au monastère de Saint-Augustin , juxta Ticinensem urbem (Pavic). Mais ce qui est surtout remarquable, c’est, comme l’observe Muratori lui-même, la date reculée de cette dernière mission (774), qui commença à faire revivre la littérature dans la capitale de ces rois lombards, qui n’en prenaient sans doute pas plus de souci que des arts : « E cosi in Pavia coll’ aiuto di questo valente maestro commicio à risorgere la » litteratura ».
1 Après avoir parlé de la supériorité relative des maîtres romains , et même de ceux de l’école de Metz, in arte cantilence, sur ceux des autres écoles des Gaules, le moine de Saint -Gall ajoute ici : « Similiter erudierunt Romani cantores supra dicti cantores » Francorum, in arte organandi» (Vit., K., 1. ni, p. 75) ; ailleurs (in Ecclesiastica Cura Carol. M. , apud Duch., p. 114) : « Jussit procedere peritissimos cantandi ma- » gistros cum omnibus musicis in organis; » et ailleurs encore ( de rebus bellicis Car. M., p. 125 : «Et præcipuè illud musicorum organum quod doliis ex aere conllatis foili- » busqué taurinis per tistulas æreas miré pertlantibus ; rugitu quidem tonitrui boatum , » garrulitatem veré lyræ vel cymbali dulcedine coæquabat » , ce qui décrit même , avec une sorte d’harmonie imitative , l’instrument encore en usage dans nos églises , et ne peut s’entendre, quant aux cantores Francorum , que de l’art de faire usage de l’orgue, que M. d’Ortigue, dans son cours de musique religieuse, considère comme l’ expression, le symbole et la personnification du chant grégorien, et comme devant avoir la même origine et la même destination.
Cette première apparition d’un des principaux élémens du prestige qu’exerce encore aujourd’hui l’art chrétien dans les solennités religieuses , nous imposait quelques recherches. D’après le témoignage d’Eginhard, dans ses Annales de gestis Ludovici Pii (apud Duch., t. II, p. 270) , ce serait sous ce dernier règne et en 826 seulement, que le comte
l’art CHRÉTIEN'.
ce que pratiquait alors à Bénévent le duc Arigise , combler de ses largesses même les savans étrangers qu’il ne s’attacha pas, comme ce
Baldéric aurait amené de Venise un prêtre nommé Georges , qui se disait capable d’exécuter un orgue : « Venit cum Balderico presbyter quidam de Venetia, nomme Georgius, » qui se organum posse facere asserebat » ; et l’historien ajoute : « Quem imperator » Aquasgrani cum Thaufalco sacellario misit, et ut ei omnia ad id instrumentum efficien- )) dum nccessaria præberentur imperavit. » Ce qui a causé l’erreur de plusieurs chroniqueurs, tels que l'auteur de la Mère des Hystoires (page 77 v<> , 6e âge) , et notamment de Sébastien Rouillard, qui dit, dans son ouvrage intitulé le Grand Aulmosnier de France, en citant Aimoin, qui n’a pu qu’emprunter le témoignage d’Eginhard, que l’orgue ne fut connu en France que sous Louis-le-Débonnaire, erreur dans laquelle n’est pas tombé le savant Muratori qui, dans sa 24e dissertation ( Àntichita italiane, p. 287 et suiv.), établit seulement que les orgues antérieurs, cités par saint Isidore, par Cassiodore, par Fortunat (carm. x, ad Clerum Parisiacum, etc. ), pourraient n’avoir été que de petites fistules ou seringues (ou plutôt syringues, flûtes de Pan), dont on jouait avec la bouche « sonate colla bocca •* , opinion que contredit la description que fait en vers l’empereur Julien dans son Misopogon , d’un de ces instrumens à tuyaux et à touches , et surtout la désignation de l’instrument envoyé par Nicéphore, si explicite dans la citation ci-dessus qui est précédée de ces mots : « adduxerunt etiam iidem missi omne genus orga- » norum, sedet variorum rerum secum, quæ ab opificibus sagacissimi Caroli, quasi dissi- » mulanter adspecta, accuratissimè sunt in opus conversa ». Pour nous d’ailleurs les témoignages du moine de Saint-Gall s’appuient encore de ce qu’on lit dans les Annales Franciœ brèves, sous l’année 757 : « Venit organa in Franciam »; et dans d’autres Annales Francorum , sous la même année bien précisée par ces mots : « In eodem anno moritur Stephanus papa et nativitas Gislanæ, ipso venit organa in Franciam » , ce qui se trouve en outre confirmé par divers autres passages, et notamment par celui des Annales de Pépin, par Eginhard, sous la même année 757 : « Constantinus imperator, Pepino régi multa i) misit rnunera inter quæ et organa, quæ ad eum in compendio villa pervenerunt , etc. » (apud Ducli., t. II, p. Ab. 8a, 12 c, 26a et 2356 ; voir d’ailleurs Montfaucon , Mon. F t. I , p. 198) ; d'où il suit que les orgues sont d’origine grecque, comme le prouve incontestablement le reproche que Zonare adresse à l’empereur Michel, « d’en avoir fait fondre d’excellentes pour battre monnaie », et surtout la description de Julien ; et que, s’ils furent introduits en Italie et en France vers le milieu du VIIIe siècle, ce ne fut que beaucoup plus tard que Venise, l’entrepôt naturel de toutes les provenances orientales, même en style architectural, nous procura, par la mission d’un de ses fadeurs, le moyen de les multiplier en assez grand nombre pour qu’ils devinssent l’ornement des principales églises d’Occident, ce qui, selon Genebrand (in Eugène II), ne date que du pontificat de ce pape (824 à 827).
Il ne paraît pas cependant, d’après ce que nous avons pu recueillir dans les vieilles chroniques, qu’il ait été fait dans les églises secondaires, monastères, etc., ayant le Xe siècle, un usage habituel de cet instrument, bien différent alors de ce qu’il est devenu au XVe , par l’invention du jeu de pédales dû , en 1470, à un Allemand nommé Bernhard, et même avant les perfectionnemens qu’apportèrent depuis le XIe siècle d’hahiles facteurs de cette nation, au regabeldum ou jeu d’anches de régale qu’on touchait à coups de poings pour donner le ton, et qui, dit M. d’Ortigue, « exista simultanément avec l’orgue
l’art chrétien.
Paulin , qu’il trouva dans le Frioul et nomma patriarche d’Aquilée1; et meubler son académie nomade d’hommes de lettres la plupart étrangers , comme ce Petrus Pisanus Diaconus Senex , qui , selon Eginhard , fut son maître de grammaire ; ce Théodulphe , écrivain célèbre, qu’il ramena d’Italie et qu’il pourvut de l’abbaye de Fleury et de l’évêché d’Orléans (Mabillon , Annal. Benedict .), et d’autres plus illustres encore, tels qu’ Alchuin % qu’il trouva, dit-on, à Parme,
» tétraphonique jusqu’au XVe siècle, époque de l'introduction des jeux de chromone, de » hautbois et de basse, auxquels on ne tarda pas à ajouter la trompette, la voix humaine » , et même celle au naturel des pourceaux , comme le prouve la citation suivante tirée des
Annales d' Aquitaine , par Jean Bouchet, né en 1476, sous Louis XI , dont il raconte le
trait suivant : « Le roy qui aimoit fort une parole procédant d’un soudain esprit, aimoit » aussi les gens lesquels ne trouvoient rien impossible à faire, et quelque jour commanda » à l’abbé de Baigne, homme de grant esprit et inventeur de choses nouvelles, quant à » instrumens musicaux , qu’il luy fist quelque harmonye de pourceaux, pensant qu’on ne » le ^aurait jamais faire. L’abbé ne sesbayt, mais lui demanda de l’argent pour ce faire,
» lequel luy fut incontinent délivré . Grande quantité de pourceaux de divers âges il
» assembla soubs une tente ou pavillon couvert de velours , au-devam duquel il y avait
» une table de boys toute painte avec certain nombre de marches ; il fict un instrument » organique qu’ainsi qu’il touchoit les dites marches avec petits aiguillons qui touchoient » les pourceaux, les faisoient crier en tel ordre et consonnance , que le roy et ceulx qui » estoient avec luy y prindrent plaisir (édit. goth. , f> 148 ).
Il fallait , qu'avant même tous ces perfectionnemens, l’orgue eût déjà beaucoup de charmes, d’après l’éloge qu’en font divers écrivains, notamment le moine Wolston, qui célébra en vers celui qu’Elphégus , évêque de Vinchester, fit construire au Xe siècle, et l’évêque Boldaric, du XIIe siècle, qui, parlant sans doute d’un instrument détruit, le décrit tel que nous le voyons encore : « Il y avait dans cette église , dit-il , un objet qui me « fit beaucoup de plaisir, parce qu’il avait été fait pour la gloire de Dieu : c’était un » instrument de musique composé de tuyaux de métal qui, mis en jeu par des soufflets » de forge , produisait une suave mélodie. »
' Sans doute , le Frioul, dont plusieurs ducs parvinrent au trône des Lombards , et qui fut célèbre, même avant cette époque, comme patrie et comme foyer des études historiques de Paul-Diacre , jouissait encore alors exceptionnellement, comme de duché de Bénévent, de la culture des lettres. C’est du moins ce qu’on peut induire de cette exclamation de Muratori : « Fortunato puo dirsi in quanti tempi ancora il friuli , perche quivi fioriva » Paolino maestro di grammatica il quale fatto ricorso in quest’anno al re Carlo, ottenne » in dono Alcuni béni, gia confiscati »... et fut plus tard nommé, par l'intervention de notre prince, patriarche d’Aquiléc, qualité en laquelle il siégea au synode tenu à Francfort en 794 , à l’occasion de l’hérésie d’Elipand et de Félix, contre laquelle il écrivit trois livres : « Luculento sermone ».
a L’Anglais Alchuin, auquel nous avons déjà consacré des notes (t. I, p. 59), avait, dans sa jeunesse, voyagé et sans doute séjourné en Italie, puisque dans son épître xv à Charlemagne, il dit avoir connu autrefois à Pavie ce Pierre Pisan , diacre, qui fut le maître
A 14 l’art chrétien.
heureuse rencontre ! puisque c’est à ce régénérateur de nos lettres qu’on doit aussi (voir notre chapitre VIII) l’état relativement prospère sous ce règne de nos arts graphiques, démontré par tant de
de grammaire de ce prince : « qui in palatio vestro grammaticam docens claruit ». Élève du vénérable Bède et de l’archevêque d’Yorck Elbert, dont il fut le bibliothécaire avant d’être nommé abbé de Cantorbéry , ce fut dans un autre voyage qu’il fit en Italie pour recevoir le pallium accordé à son archevêque, qu’Alchuin, qui n’était plus dans sa jeunesse, puisqu’il mourut en 804, assez âgé pour avoir déjà senti le besoin du repos, fit rencontre de Charlemagne. Ce prince, qu’un pareil choix suffirait pour relever de toutes imputations d’ignorance, employa les moyens dont disposent les princes pour s’attacher ce savant Anglais , en l’arrachant à son sol natal, ainsi que l’exprime modestement Alchuin ( Albinus), dans son épître vi : « Me etiam infimum , ejusdem sanctæ sapientiæ vernaculum , de » ultimis Britanniæ finibus, adsciscere curastis. »
Jamais reconnaissance ne fut à la fois mieux prouvée et plus expansive , si l’on en juge non seulement par les fructueux efforts d’ Alchuin pour seconder les vues de son nouveau prince, mais par l'expression même de cette noble gratitude dans toutes ses lettres où abondent des formules telles que celles-ci : « Domine dulcissime, mi David; domine » dilectissime... tu prosperitas regni , tu salus populi , tu decus ecclesiœ, etc., etc.;» et cet autre encore qui prouve la durée de ses sentimens : « In te tola infirmitatis senec- » tutisque meœ consolatio. »
Si le manuscrit cité dans notre première note comme existant encore dans la bibliothèque Valliscellana de Rome, avec un alphabet majuscule de la main d’ Alchuin, date réellement commel’indique Baronius, et sans doute d’après lui d’Agincourt, de l’année 778, époque présumée de la mort du franciscain Ambroise Autpert , auquel on l’attribue , il faudrait faire remonter au premier voyage de Charlemagne en Italie (773) la rencontre qu’il fit du savant Anglais, et cette conquête intellectuelle non moins précieuse que celle du royaume de Didier, puisqu’il y trouva pour son compte les moyens de former et de présider sa savante académie , grâce aux leçons de rhétorique , de dialectique et d’astronomie qu’Alchuin lui donna, et pour ses peuples l’innappréciable avantage d’une direction éclairée dans les études publiques très variées dès lors , ce savant étant à la fois familier avec les auteurs sacrés et les poètes profanes , comme le prouvent ses fréquentes citations de Virgile , d’ Horace , et même de l’Art d’aimer , d’Ovide. Voir son épître vin ad Bigbodum , et l’épître xxv ad Homerum (Angilbert), où , à propos des reliques qu’il le priait de lui acquérir à Pvome , il lui dit :
« Si niliil atluleris , iLis , Homere , foras. »
Ces plaisanteries de bon goût, jointes aux dénominations académiques, adoptées par l’association littéraire, qui constituait la cour d’affection de Charlemagne, composée cependant en grande partie de saints évêques, prouvent que le goût des belles-lettres, si commun chez nos prélats du Vf siècle , avait de nouveau prévalu dans le clergé français, nonobstant les sévères interdictions de saint Grégoirc-le-Grand, qui comprenait les illustres poètes parmi les reprobaiœ lectiones. En effet, si Charlemagne dut le surnom de David à sa haute qualité de roi pieux, et peut-être aussi à sa science in arte cantilenœ, prouvée par l’apologue qu’il proposa à ses chantres sur la source et le ruisseau (v. Moine de SainUGall,
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témoignages dont plusieurs ont survécu à tant de chances de destruction, et forment à Rome même l1 ornement des bibliothèques publiques1, et quil n’est pas douteux que ce moine anglais, si richement récompensé d’ailleurs par notre prince, n’ait été le Richelieu de notre première académie française , le premier grand-maître
apud Duch., t. II, p. 75) ; si son parent Adélard, abbédeCorbie, reçut, pour son éloquence sans doute, le surnom plus ortodoxe encore d’Augustin; si Alchuin se contenta de celui assez insignifiant d’Albinus, emprunté peut-être à un philosophe platonicien contemporain d’Antonin-le-Pieux , ceux des autres agrégés participaient tous d’inspirations puisées dans l’étude des lettres grecques, tel que celui bien ambitieux d 'Homère, dont assuma le fardeau l’époux secret de Berthe, fille de l’empereur, cet Angilbert dont nous publierons le manuscrit tiré du cœnobium cenlulense (Saint-Riquier) , où il finit saintement ses jours ; celui non moins fameux de Pindare, que portait le Visigoth Théodulfe, abbé de Saint- Benoît (Fleury), évêque d’Orléans , et qui du moins justifia ce titre à quelques égards par la composition d’hymnes restées dans notre lithurgie ; et celui tout pastoral de Damœlas , assigné, on ne sait pourquoi , à l’archevêque de Mayence, Riculfe, etc. etc. ; mais sans qu’on voie que Warnefrid (Paul-Diacre), qui séjourna longtemps à la cour de Charlemagne, vers l’époque même de cette splendeur académique, avant de se retirer au Mont-Cassin pour y gémir, à loisir, sur le sort de ses rois lombards, ait été pourvu d’aucun surnom , lorsque, dans la disette d’historiens à cette époque, ceux d’Hérodote ou de Polybe semblaient si bien convenir au premier et au plus grand annaliste du moyen âge.
Alchuin fut comblé, comme nous l’avons dit ailleurs, des libéralités de Charlemagne ; mais malgré les accusations de l’évêque espagnol Elipand dont il concourut à condamner le schisme dans le synode de 794, on lui doit cette justice, qu’il refusa de prendre d’autres titres que celui d’ archidiaconus insulœ Rritanniæ, sans doute pour faire rejaillir sur sa patrie, qu’il alla visiter, mais temporairement en 793, l’éclat dont il faisait briller la nôtre , voulant d’ailleurs , comme il le dit lui-même , rester humilis levita.
Le moine de Saint-Gall dit expressément ( de Eccles. Cura. , lib. 1, apud. Duch., t. II, p 108) : que Charlemague donna à Alchuin l’importante abbaye de Saint-Martin de Tours, pour qu’il pût s’y reposer pendant l’absence du prince , « et ad se confluentes docere de- » ber et , » et il ajoute : « eu jus in tantum doctrina fructificavit , ut nioderni Galli sive » Franci antiquis Romanis vel Alheniensibus œquarentur . » Il avait dit quelques lignes plus haut de ce savant anglais : « qui erat in omni latitudine scriplurarum, supra cœ- » teros modernorum temporum exercitatus , etc. »
' Le goût de Charlemagne pour les livres se trouve bien constaté par ce que dit Eginhard de ses dispositions testamentaires : « de libris quorum magnam in bibliotheca » sua copiam congregavit , statuit ut ab iis qui eos habere vellent, justo pretio fuissent » redempti , pretiumque in pauperes erogatum » ; ce qui explique en même temps la division, et par suite Vadirement d’un grand nombre des précieux manuscrits à enluminure de cette époque dus aux soins et souvent aux travaux personnels des savans académiciens Alchuin, Théodulfe et autres.
Il est d’ailleurs constaté qu’Alchuin s’occupait spécialement, à l’exemple de Cassiodore, de calligraphie et d’enluminure : « libros propria manu scribebat, » ainsi que le remar-
CHKÉflËN.
de notre université , le créateur ou du moins l'organisateur de nos premiers ateliers d’enluminures, exploitation dans laquelle l’art
que Baluze, en ajoutant : « Testis codex bibliorura quem in Yalliscellana bibliolheca » extare Baronius ait, ad annum 778, ubi inter varia carmina leguntur :
« Pro me , quisque legas versus , orare memento,
» Alcliuin dicor ego. . . . . »
(C’est le manuscrit dont nous avons déjà parlé.)
Et encore ailleurs : « Testis etiam auctor annalium Anianensium his verbis : dédit D idem serenissimusrex Augustus Anianensis Cœnobio quatuor Evangeliorum librum, » qui textüs dicitur, cujus postes sunt mirabili schemale compositi; ut unum electri » aureolum conformet peripitasma, alterum vero eburis cœlatum distinguât inconisma. » Quam librum ejusdemregis magister et didascolus propria manu descripsit Alcliui- » nus qui est Albinus qui artium liberalium apprimè fuit peritus : cujus libri multi
)> REPERiuNTim . Fecit et hune Evangeliorum librum , non cordis dictante proprio
» sensu , sed corporis propria scribente nanu » (Capitularia Regum Francorum , t. II, col. 1161, édit, de Dechiniac).
On sait aussi qu’un autre membre de la même Académie, Théodulfe ou Pindare , évêque d’Orléans , se livrait aux mêmes occupations , à telles enseignes , qu’ainsi que le rapporte M. Didron dans un article sur les manuscrits à miniatures publié dans la Revue Française (janvier 1839), « comprenant la valeur des miniatures, parce qu’il en peignait lui- » même ; il prenait soin de placer entre chacune d’elles de la fine étoffe de laine ou de » soie, ou de la gaze transparente. »
Si Charles-le-Grand, si soigneux de répartir en legs jusqu’à ses moindres valeurs mobiliaires, n’eût pas laissé à son successeur (5e du nom) la noble idée de concentrer, pour les transmettre de règne en règne, les trésors royaux de bibliographie si prodigieusement accrus, depuis la constitution, au nombre de 909 volumes, dans la tour de la librairie du Louvre, de la bibliothèque royale, qui ne consistait qu’en 10 volumes sous le roi Jean (voir le manuscrit de 1373, de Gilles Mallet, bibl. royal, et les Dissertations de Boivin, Mémoires de l’Académie des inscriptions , t. I, II et V), peut-être posséderions-nous de très nombreux témoignages de ce luxe calligraphique dont on ne trouve de traces authentiques que sur fin du VIIIe siècle ; mais il en restait encore avant nos derniers troubles, et il en reste même encore assez et d’assez beaux vestiges pour qu’on puisse, en jugeant de X inconnu par le connu, concevoir combien cette grande impulsion, dont la gloire appartient à Charlemagne et Vhonneur direct à Alcliuin , avait produit de fruits hâtifs pour nos arts du moyen âge ; mais ces beaux travaux, poursuivis avec succès jusque sous Charles-le- Chauve, furent malheureusement à la fois suspendus pour longtemps par l’invasion des Normands et atteints même dans leurs plus riches produits par la ruine et les dévastations , à diverses reprises, des monastères et chartriers d’églises, qui les recelaient presque tous; car les Ilomère et les Pindare de ce temps ne s’occupaient guère que de Bibles et d’ Évangiles.
Qu'on nous permette, à raison de l’importance de ce point de départ et de l'action que dut exercer sur les autres branches de l’art chrétien la riche floraison de celle-ci, d'anticiper sur notre chapitre vin, en donnant ici l’analyse succincte de quelques-unes de nos recherches sur les manuscrits à miniatures existans ou présumés tels , indépendamment de ceux à peu près contemporains que nous signalerons incidemment en passant en revue, dans une note, les trésors des abbayes bénédictines seulement, sous Louis-le-Pieux .
A leur tète, ou du moins en concurrence avec plusieurs autres dont nous parlerons plus
l’aRT CHRÉTIEfî.
français se plaça dès lors et se maintint de tout temps en première ligne , comme le prouvent les nombreux specimen que nous donnons dans nos planches.
loin, viendraient se placer ceüx que l’on conserve religieusement à Rome , l’un, déjà cité, dans le couvent des pères de l’Oratoire de Sancta Maria in Valliscellana, décrit et publié, dans diverses parties du moins, par Baronius, Mabillon , Bianchini , Baluze, etc. ; et l’autre appartenant au monastère de Saint-Paul et qui fut miraculeusement préservé du dernier incendie de la basilique de ce nom par l’heureuse idée qu’on avait eue peu de temps auparavant, de le placer dans la bibliothèque des bénédictins de Saint-Calixte, pour le soustraire à l’humidité'. On ne peut voir sans doute dans aucun de ces deux manuscrits d’apocalypse ou de bibles le psautier offert, en 772, à Adrien 1er par Charlemagne, dont parle Muratori, qu’on conserve, dit-on, dans la bibliothèque impériale de Vienne, et qui porte les noms du calligraphe frank, Dagulfe, comme celui de la Valliscellana, provenant, dit-on, de l’abbaye de Saint-Denis, porterait celui d’Ambroise Autpert ; mais on ne peut mettre en doute leur provenance carolingienne, surtout quant à celui de la Valliscellana, d’après l’hémistiche cité plus haut, « Alchuin dicor ego.... ». Cependant, un grand conflit paléographique s’étant élevé il y a quelques années (1829) sur ce dernier manuscrit même, à l’occasion d’une question de prééminence tranchée par M. de Speyr-Passavant de Bâle, en faveur d’une autre bible non moins curieuse qu’il possédait et qu’il nommait Bible d’ Alchuin, nous interviendrons, un peu tard sans doute, dans ce débat, pour rectifier quelques erreurs qui nous semblent être échappées au zèle, quelquefois exhubérant, que donne la propriété , et surtout la spéculation. Deux grandes tâches personnelles pendant un intervalle de temps insuffisant même pour une seule , s’excluent l’une ou l’autre : or, M. Passavant, qui présentait sa bible comme écrite par Alchuin de 778 à 7S0, et ayant été offerte par lui à Charlemagne le jour de son couronnement à Rome , Van 801 , devait essayer de confondre la tradition qui attribuait la même origine à celle de la Valliscellana écrite par Alchuin, qui l’aurait fait remettre à Charlemagne par Nathanaël , le jour même de son sacre , le 25 décembre 800 (ou premier jour de l’an 801, car les années partaient alors de Noël), puisqu’il est évident que ce savant, déjà âgé alors de soixantesix ans , n’a pu exécuter à deux reprises un autographe d’aussi longue haleine , comme nous le prouverons plus loin ; mais les argumens employés ne nous semblent pas tous également victorieux. Par exemple, sur ce que Juvenianus , sous-diacre, qu’on voit dans la miniature de la bible de Pmme, offrant le manuscrit a saint Laurent, dit, dans les épigrammes qui l’accompagnent :
« Tôt Carolus rex qui scribere j assit eum ; »
tandis que l’inscription de M. Passavant porte :
« Is Carolus qui jam scribere jussil eum. »
L’avocat de sa propre cause dit (p. IG de son chaleureux plaidoyer) : « Alchuin ne pou- » vait nommer Charlemagne ni rex ni imperator , puisqu’il achevait ce document » l’an 800. » Imperator, soit ; mais quant au litre de roi, il y avait alors vingt-six ans qu’il était porté par ce prince qui fut sacré à Saint-Denis , du vivant de son père, le 28 juillet 754 (nouvelle preuve de son séjour à Paris), qui, sacré de nouveau, ou plutôt inauguré à Noyon, le 9 octobre 708, après la mort de Pépin, fut proclamé roi d’Italie,
4f îo
t.’art chrétien.
Loin cependant que ce grand prince, en transplantant ainsi des provenances exotiques, artistiques et littéraires, s’en soit remis
en 774. D’ailleurs ce titre de rex, pris par Charlemagne dans tous les actes antérieurs à 801, ne prouverait-il pas mieux que le mot is la date antérieure à 800 que constate M. Passavant, en insinuant que la bible de Rome ne remonte qu’à Charles-le-Chauve, qui ne fut en effet roi que de 840 à 875, mais à qui furent dédiés d’autres manuscrits qui diffèrent de celui que Baronius lui-même qualifie de làbor Alchuini ( Annales , ad. an. 778.)
Les motifs de M. Passavant , pour rejeter sur le même règne de Charles-le-Chauve le manuscrit de saint Paul, qui faisait également obstacle à son argumentation, en tant qu’on l’attribuait également à Alchuin, et qu’il passait pour un don de Charlemagne à ce monastère, nous semblent encore moins soutenables. « Ce qui paraît décisif, dit-il, p. 35, c’est » que le portrait dont ce Code est orné et gui offre une tête sans barbe , et avec des » moustaches, est celui de Charles-le-Chauve, et ne peut être celui de Charlemagne , w dont nous voyons sur tous les portraits le menton et les joues enveloppés d’une bdrbe » longue et touffue »; objection que détruisent les portraits authentiques et contemporains exécutés en mosaïque au triclinium de Saint-Jean et dans l’église de Sainte-Suzanne , avec les noms de Leone t de Charles (nécessairement Charlemagne), portrait où ce dernier prince est représenté sans barbe et avec des moustaches ; mais quoi qu’il en puisse être de la question autographique, fort secondaire à nos yeux, nous regrettons toujours l’inutilité des efforts de M. Passavant et l’impuissance du concours de tous les savans qui s’empressèrent d’authentifier comme époque, par leur témoignage, son admirable manuscrit, pour le conserver à la France, auquel il appartenait originairement, ayant été donné par l’empereur Lothaire à l’abbaye de Prum (diocèse de Trêves), où ce prince se fit moine et mourut en 856. Ici nous voulons bien admettre avec M. Passavant que ce manuscrit fut apporté à Grandis-Vallis (Moutier-Grandval, près de Bâle), par des bénédictins de Prum , qui quittèrent ce dernier monastère lorsque l’archevêque de Trêves s’en appropria les revenus, en 1576 ; mais non que ledit monastère ait été dissous à cette dernière époque, puisque les bénédictins Martenne et Durand, qui le visitèrent en 1724, parlent ( Voyage littéraire, p. 274) de nombreux objets précieux qu’ils- y virent, et notamment de textes d’Évangiles en lettres d’or unciales, dont l’un portait la date de 852.
Nos regrets sont d’autant plus vifs que, nous aussi, nous avons vu et admiré ce beau monument carolingien, de 449 feuillets de 19 pouces sur 14, couverts de lettres d’or et d’initiales, etc., trésor que semblait nous léguer comme épave la tempête de 1793, ce manuscrit vendu à vil prix, pendant l’occupation française de la Suisse, avec tout le mobilier des ci-devant moines de Moutier-Grandval , ayant été livré à nos enchères , malheureusement insuffisantes , et n’ayant trouvé placement qu’en Angleterre , encore au moyen d’un encan public, où, nous a-t-on dit, il fut porté, il y a environ quatre ans , à un prix fort accessible (1,500 liv. ster.). La couverture d’or et d’argent massifs, comme on la voit représentée dans la quatrième et dernière miniature, avec les évangélistes et le donateur recevant leurs inspirations, avait été remplacée dès le siècle par des ais en bois ornés de bossettes en cuivre doré où se trouve la croix, l’agneau et les quatre évangélistes. Les autres miniatures offrent, dans le caractère du temps, barbare à certains égards, mais non dépourvu d’une certaine énergie , la création dans ses diverses phases , jusqu’à l’expulsion du paradis terrestre, V hommage du livre tendu par une main sortant de la nue, offert par un homme à longue barbe, ou M, Passavant voyait Alchuin , malgré le nom de
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à elles seules , comme firent nos rois de la fin du XVe et du commencement du XVIe siècle, du soin exclusif d’illustrer son règne,
Moïse inscrit en ieltres d’or sur sa tête, à un prince également barbu , ceint d’une cou-4 ronne à trois fleurons , tenant à la main le bâton royal surmonté d’une fleur de lys, et de l’autre une étole d’or à franges, soit Charlemagne , si l’on veut, en présence d’un autre prince jeune dont le nom , Josué, se traduisait par Louis-le-Débonnaire, et la troisième , placée en tête du Nouveau Testament , représentant le Christ , les quatre évangélistes et les quatre grands prophètes, dont David couvert d’un manteau ponceau , ainsi que les autres figures royales seulement , par allusion sans doute à la pourpre des anciens. Les encadremens architecturaux, surtout dans la division des canons , accusent le style oriental ou roman fleuri, sans doute d’une exécution plus facile en peinture que dans l’érection des monumens de cette époque , ce qui prouve du moins qu’il n’était pas inconnu aux artistes de ce temps.
Pour calmer nos regrets désormais superflus , car l’avare Albion ne lâche pas sa proie, disons deux mots des monumens analogues et non moins authentiques dont la jouissance nous est pour longtemps assurée.
L’un est le manuscrit dit heures de Charlemagne, évangélistaire que la bibliothèque particulière du roi (au Louvre) possède, depuis qû’arraché par la convulsion révolutionnaire à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Sernin de Toulouse, il fut offert, en 1811, par le cotiseil municipal de cette ville, au nouvel empereur d’Occident , sans doute à titre de legs impérial. Ce monument , plus heureux que la bible que M. Passavant dut faire restaurer dans toutes ses parties , n’a perdu que sa boîte : « petit coffre d’argent doré sur lequel,
» dit Catel, qui écrivait au commencement du XVIP siècle , sont relevés les mystères » de la passion de notre Sauveur , » objet bien regrettable , surtout si cette orfèvrerie relevée datait de l’époque du manuscrit.
Tant d’écrivains instruits ont disserté sur cette bible, que l’obligeance de M. Barbier, sous-bibliothécaire, nous a permis d’examiner à loisir, qu’il nous messierait d' argumenter à son sujet après MM. Catel ( Uist . des comtes de Tolose, 1623, in-fol.) ; Castichon ( Décade philosophique, n° 47, t. XI, p. 274-281); Dumège {Monumens religieux, etc., Paris, 1814, in-8^ , fig. v, p. 366-378; l’abbé Jamrne (Dissertation mentionnée dans les Mémoires de l’Académie de Toulouse, t. I, 2e pièce, p. 111-115); de Puymaurin ; le savant Gabriel Peignot , inspecteur de l’Académie de Dijon ; et M. Barbier lui-même , dont les recherches ont été publiées dans le texte du beau Voyage pittoresque de MM. Nodier, Taylor et de Cailleux; nous n’en parlerons donc ici que sous le rapport de l’art qui nous occupe, remettant à traiter, si l’occasion s’en offre, à notre chapitre vm de la controverse élevée relativement à sa date, de 7S0, consacrée cependant dans la dernière publication diplomatique des comités historiques ( Élémens de paléographie, t. II, p. 294 et suiv.) Disons toujours qu’il faudrait la reculer de cinquante ans, si le bénédictin Godclscalc , spécialement désigné comme auteur du livre, est le même qui fut anathématisé , en 848 , dégradé du sacerdoce , fouetté publiquement en présence de Charlesle-Chauve , et enfermé jusqu’à sa mort (868) dans le monastère de Haut-Villiers, qui possédait aussi un manuscrit du IXe siècle, appartenant aujourd’hui à la ville d’Épernay, et dont nous parlerons au même chapitre. Le manuscrit de Saint-Sernin est écrit sur vélin pourpre, en caractères d’or, sauf les titres des fêtes qui sont en argent : « argenlique » figurafor splendore mirante, » ce qu’on a bien fait d’indiquer dans un des quarante-
t/ARÎ CHRÉTIEN’.
tout prouve au contraire qu’il ne les admit que comme germes à greffer sur la nationalité franque, comme qui dirait sur le sauvageon
huit vers qui terminent i’ouvrage, car l'oxide a triomphé de cette recherche de luxe. Il en est de même, dit-on, du manuscrit connu sous le titre de Codex argenteus , qu’on fait remonter au VIe siècle, et que possède la bibliothèque de l’université d’Upsal ; mais cet effet n’est pas général, car nous avons vu récemment encore, à la Bibliothèque de l’Arsenal, un missel manuscrit provenant de Worms et authentifié de la main de Mabillon comme appartenant au IXe siècle, où les ornemens d’argent sont restés presqu’intacts : ce qui n’empêche pas qu’on ne doive, dans cette illustration aujourd’hui remise en vogue, préférer l’emploi de l’or, dont l’usage devint très commun aux VIII», IXe et Xe siècles (voir Curiosités bibliographiques, par M. G. Peignot, p. 32, 33). Les miniatures de la bible de Saint-Sernin, assez bien conservées, ne consistent que dans la représentation des quatre évangélistes et de Jésus-Christ, et d’une sorte d’autel environné d’oiseaux et d’animaux divers ; mais ses lettres initiales sont des plus remarquables par leur dimension et la recherche de leurs ornemens en couleur rehaussés d’or.
Nous passerons d’autant plus rapidement encore ici sur l’analyse d’un autre manuscrit carolingien, sur vélin pourpre et à lettres d’or, que possède et conserve avec soin la bibliothèque d’Abbeville , que nous publierons les quatre vignettes ( évangélistes ) qui décorent ce précieux volume, provenant de l’abbaye de Centule (Saint-Riquier), où se retira l’époux , légitime ou non, de Berthe, fille de Charlemagne , le célèbre Angilbert, Y Homère de son académie, que son prince visita si souvent dans cette retraite, et à qui, selon la tradition admise par Martenne et Durand (4e Voyage littéraire, t. II, p. 175), il aurait donné cet évangéliaire en 793, par conséquent avant la date de 801 attribuée aux manuscrits cités plus haut. Nos relations avec M. L. C. de Belleval, quia déjà publié, en archéologue instruit et zélé , une notice sur plusieurs monumens de sa ville , nous permettront sans doute de scruter cette tradition ; mais nous regretterons de ne pouvoir joindre à notre publication l’ancienne couverture composée de plaques d’argent , ornées d’or et de pierres précieuses, d’après ce qu’en disait Ilariulfe, moine de la lin du IXe siècle : « Evangelium auro scriptum cum tabulis argenteis auro et lapidibus pretiosis mirificè » paratum (Chron. d’IJariulfe, Spicileg-Dachery, t. II), » luxe de reliure bien éloigné toutefois de celui d'autres manuscrits de la même époque.
Tel était surtout celui que Martenne et Durand trouvèrent, en 1724, dans l’abbaye des Saint-Maximin de Trêves, la plus ancienne de l’Allemagne, où se retira, pour y finir ses jours, Ada, fille de Pépin et sœur de Charlemagne. Ce vrai monument d’art, présent de cette princesse, dont les dévastateurs ne respectèrent pas la tombe, qui était placée au milieu du chœur avec cette inscription : « Ada, ancilla Christt, Soror Carou Magni, » consistait en un grand texte des Évangiles écrit en lettres d’or , qui, disent les savans bénédictins , faisait plaisir avoir, et dont l’hommage direct au saint monastère était exposé par les six vers suivans :
« Hic liber est vitæ, paradisi et quatuor amnes ,
» Clara salutiferi pandens miracula Cliristi ,
» Quæ pius ob nostram voluit fecisse sululem ;
)> Quem devota Deo jussit prescribere mater ,
» Ada, ancilla Dei , pulchriscpxe ornnre melal/is ,
» Pin qua, ijuisaue legas versus , orare memetito. »
l’art chrétien.
du Nordj car, pour nous borner à un fait monumental , ce qu’il fallut d’art et de frais pour élever, même avec les membres architecturaux
On voit que cette dernière formule se rapporte à celle citée plus haut comme extraite de la bible de la Valiscellana , dont on conteste cependant la date de 800 par le motif même qui devait le faire admettre, l’emploi du mot rex ; on trouve d’ailleurs la même imploration consacrée sur plusieurs monumens de cette époque , et notamment dans cette inscription que Théodulfe, abbé de Fleury (saint Benoît) , et évêque d’Orléans, fit placer au-dessus de la porte de l’église de Germigny-des-Prés , encore debout aujourd’hui :
« Hæc in honore Dei Tkeodulphus templa sacravi,
» Quæ dum quisquis Adis ora , memento mei. »>
Ce qui ajoutait, en outre, à ce don une valeur inappréciable, c’était la couverture dont les bénédictins ont donné le dessin (p. 290). Au milieu d’un nombre infini de pierres précieuses se voyait une grande agathe d’environ 5 pouces de large sur 4 de hauteur, représentant cinq personnages, A da, l’empereur, ses trois fils, placés à nne sorte de tribune devant laquelle sont deux aigles, le tout d’un assez beau travail, autant qu’on peut en juger par la gravure; ce qui confondrait toutes les idées qu’on peut se faire de l’art da cette époque, qui nous a légué si peu de monumens sculptés en matières tendres, si la prospérité de la glyptique, sculpture en miniature sur matière presque inattaquable, ne se trouvait démontrée non seulement par ce grand camée, mais encore par plusieurs autres, tels que ceux que les mêmes bénédictins trouvèrent employés dans une riche croix au monastère de Prum cité plus haut , et dont l’un représentait l 'empereur Lothaire ( Voy . litt. de 1724, p. 273). C’est ainsi qu’au milieu de la décadence des arts du bas-empire, se produisaient aussi en matières dures et précieuses des monumens tels que la chasse de Constance gravée sur saphir et d’un travail admirable, dont nous avons parlé (t. II, p. 176), et le buste dit de Valentinien III, qui servait d’ornement au bâton cantoral de la Sainte- Chapelle de Paris, si richement dotée en richesses de ce genre , par son grand camaïeu antique ( la famille des Césars, selon la savante interprétation de M. Ch. Le Normand) ; mais là du moins , le luxe inné et les constantes pratiques de l’Orient, infusées dans l’art romain de nos quatre premiers siècles , expliquent mieux ces travaux interminables que les goûts supposés barbares de nos premiers rois franks.
Voici comment s’exprime Mabillon sur ce manuscrit d’Àda , sous l’année 810 ( Annales Bened., t. II, p. 365): «Codex evangeliorum membraneus, evangelistarum præscriptis » iconibus et aurea notarum litura , operimento per quam eleganti , quod gemma , variis » emblematis, atque parergis nitet, affabre factis. ...» Nous n’avons pu découvrir le sort ultérieur de ce curieux monument. Le même savant parle aussi de divers autres manuscrits de cette même époque, et notamment (p. 305) de divers travaux de ce genre exécutés par Alchuin pour Charlemagne , et d’un codex existant dans la bibliothèque de Chartres : « quem constat ab Albino cruditissimo viro, lima rectitudinis esse politum atque emen- » dalum. »
Pour ne pas transformer une simple note en un traité complet sur les manuscrits carolingiens , hâtons-nous d’en désigner seulement quelques autres dont l'existence, constatée il y a environ un siècle , principalement par la revue archéologique des bénédictins Martenne et Durand, est aujourd’hui problématique, pour certains du moins, qui, soumis, dans nos jours de deuil, aux épreuves subies par la bible de Prilm de M. de Passavant, comme
l’art chrétien.
et les parties ornementales importés de Rome et de Ravenne , le palais d’Aix-la-Chapelle, tel que nous le dépeignent ses familiers et
par l'évangélistaire de Saint-Sernin , ne les ont pas sans doute si heureusement surjpontées.
Ces savans religieux signalent :
A Poitiers, archives de la cathédrale, un texte d’Évangiles daté de 818 (quatre ans seulement après la mort de Charlemagne), donné par l’évêque Sigebrand ( voy. lilt. de 1717,
A Bourges , dont le trésor de la cathédrale possédait encore alors le célèbre diptyque consulaire dit le livre d’ivoire, où se trouvaient écrits les noms des archevêques, et qu’on plaçait sur l’autel pendant le saint-sacrifice pour guider l’officiant dans ses prières, ils trouvèrent dans la bibliothèque le livre d 'Alchuin adressé au comte Guy, et dans le cbartrier de la Sainte-Chapelle converti en un poulailler auquel il ne manquait que des portes comme nos beaux volets de triptyque (sacre de Louis Xll), affectés récemment à cet usage (voir notre chap. vu), un psautier latin avec version anglaise (caractères anglo-saxons), d’une haute antiquité, déjà souillé par les déjections des habitués du lieu. Le vandalisme, religieux même ne date donc pas de notre époque ( ibid ., p. 27 et 29).
Au monastère de Sauvigny , l’une des quatre grandes filles de Cluny, plusieurs manuscrits d’ Alchuin, indépendamment d’une grande bible qui fut portée au concile de Bâle, et dont on a offert plus de 2,000 livres (ibid. p. 46).
A Autun , deux textes des Évangiles écrits en lettres unciales , d’environ mille ans (en 1717), par conséquent du commencement du VIIIe siècle), l’un écrit par un certain Gondoinus, à la demande du moine Freculfe , l’an 3a du roi Pépin, en 754 (ibid., p. 151).
A Carcassonne , un ouvrage manuscrit d’ Alchuin (ibid., t. U, p. 51).
A Saint-Benoît-sur- Loire , dont fut onzième abbé (de 800 à 810) l’académicien Théodulfe, et dont les trésors littéraires et autres furent pillés, comme nous le prouverons plus loin, plutôt par la cupidité que par le fanatisme des protestans, nos bénédictins trouvèrent encore , parmi plusieurs anciens manuscrits soustraits à la rapacité d’un amateur, un ancien sacramentaire d’environ 900 ans ( en 1717 ) , c’est-à-dire du VIIIe au IXe siècle (ibidem, p. 67 ).
A Reims. Bibliothèque de la cathédrale, un texte des Evangiles écrit sur du vélin pourpré, et une bible de l’archevêque Ilincmar (ibid., p. 79). Ces religieux font en outre mention d’un monument non moins ancien qu’ils virent sur pied dans l’église de Saint-Remy de la même ville, et que nous nous efforcerons de restituer dans nos planches, d’après les beaux fragmens conservés à la bibliothèque de Reims : « Il y a, disent-ils, devant l’autel, à Ventrée du sanctuaire, un candélabre de cuivre d'une hauteur prodigieuse et d’un travail encore plus grand ; » et ils ajoutent : « C’est de ce candélabre dont veut parler saint Bernard, dans son apologie , lorsque, reprenant la magnificence des églises , il dit: Non candelabra, sed arbores! » Les bénédictins, amis des arts, profitent en outre de cette occasion pour signaler l’antipathie pour l’art chrétien du fondateur d’un ordre rival du leur, en citant, à propos du chœur admirable de la même église, pavé à la mosaïque, ce mot de l’abbé de Clairvaux : « On n’y peut cracher, qu’on n’y crache sur le visage d’un ange ou d’un saint. »
l’art chrétien.
autres témoins oculaires de sa splendeur longtemps stationnaire, aurait suffi dans les plus belles époques à l'illustration d’un grand
On doit d’autant plus s’étonner, d’après ces digressions sur saint Remy, qu’ils ne fassent aucune mention du liber sacramentorum Godelgandi, dont parle Mabillon ( Annales Bened. , t, II , p. 328) , et dont il reproduit même une miniature , le portrait de Godcl gand, en indiquant le nom du calligraphe et du peintre, scriptor et pictor (Lantberthus), et en lui assignant pour date , d'après l’inscription , la 31e année du règne de Charlemagne , c’est-à-dire l’an 800.
A Verdun. Archives du chapitre seulement ; l’évêque ayant refusé aux révérends pères de leur montrer celles de sa cathédrale , où se trouvait sans doute un admirable sacramentaire de saint Grégoire , couvert de plaques d’ivoire sculpté, dont nous parlerons sur le Xe siècle, d’après la note pleine d’intérêt que nous avons reçue du bibliothécaire de cette ville, plus communicatif et sans doute plus lettré que l’évêque de 1717 , l’exploration de la partie accessible fit découvrir aux savans voyageurs deux beaux textes des Evangiles : l'un écrit en lettres majuscules au commencement du IXe siècle , dont tous les commencemens des Évangiles étaient écrits en lettres d’or, sur du vélin pourpré; or, le silence que garde sur ces deux monumens carolingiens le bibliothécaire de la ville n'indiquerait que trop qu’ils auraient subi le sort du sacramentaire du Xe siècle , qu’il présume avoir ■ été « offert en holocauste à la déesse de 1793 , dont l’office commençait toujours par la » combustion des parchemins de la superstition et de la féodalité. » C’est à propos d’un reliquaire de la cathédrale de Verdun contenant, disait-on, du lait de la Vierge, que ces religieux nous expliquent la multiplicité des saintes traditions analogues , en convenant, «d’après l’opinion d’un chanoine, homme habile et savant, que c’était du lait de vache béni, en l’honneur de la Vierge, par le pape Eugène III (ibid. p. 93).»
A Saint-Médard de Soissons : « ancien texte des Évangiles écrit en lettres d’or onciales , » en deux colonnes, présent de Louis-le-Débonnaire au monastère qui devait lui servir de » prison. » Ce monument était couvert , disent les religieux voyageurs , « d’un très beau » filagramme de vermeil doré que l’abbé Ingran fit exécuter en 1169 » ( Voyage de 724, p. 17-18).
A Laon. Bibliothèque de la cathédrale , entre autres manuscrits anciens et curieux , celui d’Alchuin, de la procession du Saint-Esprit , dédié à Charlemagne (ibid., p. 43).
A Arras. Abbaye do Saint-Wast , très beau texte des Évangiles écrit en lettres d’or , et grande bible présumée avoir été donnée au monastère par Charles-le-Chauve ( ibid., p. 63). .
A l’abbaye de Marchienne. Divers ouvrages d’Alchuin.
A l’abbaye de Saint-Hubert (Ardennes). Très beau texte des Evangiles, orné de pierres précieuses , donné avec un calice d'or, par l’empereur Louis-le-Débonnaire, à f occasion de la translation des reliques de Saint-Hubert (en 825), et très beau psautier en lettres d’or, présent de l’empereur Lothaire, son fils, dont le portrait en pied, placé en tête de ce manuscrit, rappelle, comme costume et ajustement, ceux de Charlemagne et de Charles-le-Chauve. Il est assis sur un siège sans dossier ni accoudoir, à têtes d’animaux saillantes, revêtu d’une chlamyde brodée , le front ceint d’une couronne ouverte, et tenant en main un long bâton, selon ce que dit Théganus, de Louis-le-Pieux : « Chlamydem auro » textam et coronam auream auro fulgentem in capita gestans et baeuhm aureum in
i/art chrétien.
architecte, et dépasse de beaucoup non-seulement la portée du génie dont put jamais faire preuve le plus célèbre briquetier lombard ,
» manu tenens... » (chap. iv). La deuxième miniature représentant le roi David semble, surtout par les vers qui l’accompagnent, faire allusion à la passion de Charlemagne pour la musique ( ibid . , p. 135 , 136 et 137 ). La belle crosse complète en cuivre repoussé et doré que nous avons donnée (pl. xxvn de la 10e série de Y Album), provient de cette célèbre abbaye.
Enfin , selon un autre bénédictin , Du Breuil , à l’abbaye de Saint-Denis , le manuscrit donné en 783 par la reine Ilildegarde, œuvre toute récente, si on la comparait au psautier de Monsieur Saint-Germain , rapporté de Tolède en 542, selon le même religieux ( voir notre t. I , p. 60 ).
Ces investigations , bornées ici au règne de Charlemagne , et que nous pourrions beaucoup étendre , suffiront sans doute, surtout d’après le développement qu’ elles recevront dans nos textes sur les édifices religieux et sur les manuscrits (chap. vin), pour témoigner de la prospérité que les arts réunis de la calligraphie et de l’enluminure durent à ce prince et à ses illustres académiciens fondateurs de l’école palatine, prospérité que rend d’autant plus remarquable la rareté des productions analogues, antérieures et contemporaines de la Grèce et de l’Italie, malgré l'inviolabilité des grands centres de conservation, tels que la bibliothèque vaticane fondée dès l’an 741 par le pape Zacharie , au milieu des embarras que lui suscitait l’ambition des Lombards, et celles d’Allemagne, de Vienne surtout, où le culte héréditaire de tout ce qui consacrait la gloire des empereurs d’Occident , est resté constamment en honneur. Combien cependant nous aurions pu ajouter à ces témoignages, sans toutes les causes de destruction produites par l’incurie des conservateurs, ou par des fléaux tels que l’incendie, auxquels peu d’abbayes échappèrent ; celle de Saint- Wast seule en subit six dans le moyen âge, et même si les voyages littéraires des curieux et savans explorateurs de nos archives religieuses eussent précédé au lieu de suivre d’environ un demisiècle l’explosion schismatique qui leur porta une si funeste atteinte, plus bornée cependant en matière de manuscrits qu’en fait de mutilations de statues, la spéculation, la passion même de l’étude ou de l’art chez quelques réformés influens , ayant tempéré leur fanatisme de telle sorte que, livrant à la brutalité iconoclaste de leurs soldats les tympans des portaux et l’ornementation stationnaire des églises, ces chefs, mieux avisés pour les livres, qu’on ne pouvait condamner sans les lire , en ajournaient l’auto-da-fé après mûr examen , et n’opéraient souvent que par déplacement ! C’est ainsi, pour n’en citer que deux exemples , qu’on vit en 1562 les trésors bibliographiques des célèbres monastères de Cluny (où se trouvait encore en 1789, selon M. Lorrain, p. 329, une Vie de Charlemagne par Alchuin, ouvrage nécessairement incomplet, le héros ayant survécu huit ans à son biographe), de Tournus, etc., etc., aller meubler les bibliothèques des penseurs de Genève, et que les richesses de ce genre qu’avait accumulées pendant neuf siècles, dans l’abbaye de Fleuri (Saint-Benoît-sur-Loire), le zèle de ses religieux excité par des exemples comme ceux de l’abbé Théodulfe, déjà cité, qui y fonda des écoles gratuites , quittèrent ce sanctuaire pour une dispersion qui explique peut-être la présence à Vienne et à Rome de certains manuscrits dus qux encouragemens de l’auteur du Vexilla regis prodeunt , ou peut-être même à ses talens graphiques, auxquels on attribue un précieux manuscrit à images appartenant à monseigneur J’archevêquc actuel de Lyon (M. de Ronald). Un avo-
mais aussi l’étendue des ressources du plus grand prince de ce royaume improvisé , fort seulement de la faiblesse de ses voisins. Écoutons d’abord Eginhard sur la basilique de la nouvelle capi-
cat d’Orléans, bailli de Saint-Benoît, nommé Pierre Daniel, et assez lettré, comme en témoignent ses commentaires sur Virgile , pour apprécier les trésors littéraires de l’abbaye que dirigeait alors, depuis 1551, Odet de Coligny, cardinal de Châtillon, fds du célèbre amiral, et comme son père, grand fauteur de l’hérésie, selon l’expression des bénédictins ( voy . de 1717, t. I, p. 65), s'empara de la bibliothèque à la faveur de l’abbé, dont le monastère était en même temps saccagé par les soldats du prince de Condé, alors maître d’Orléans. « Daniel, ajoutent les voyageurs, en fit son plaisir pendant sa » vie , » qui sans doute ne put suffire à dépouiller des ouvrages , fruit du concours des scribes , que Baronius et d’autres écrivains élèvent à 5,000 pour cette seule abbaye , et « par ce moyen donna au public quelques anciens ouvrages qui n'avaient pas encore » vu le jour ; » ce qui prouve que ces bibliothèques conventuelles n’étaient pas entièrement dépourvues d'intérêt, même pour les protestans de cette époque moins aveugles que nos schismatiques de 1793 et de 1831 , qui ne trouvèrent rien de mieux que l’épreuve du feu ou de l’eau pour épurer nos bibliothèques religieuses. Après la mort de Daniel , ses manuscrits, partagés entre deux héritiers , seraient venus , après des chances diverses et de longs voyages , se rejoindre au Vatican , si l’on doit admettre que la partie vendue à Frédéric III, prince palatin , placée à Heydelberg, et conquise, en 1622, par le duc de Bavière, ait été livrée comme don au pape Grégoire XIV, sans prélèvement des manuscrits qui intéressaient l’empire, comme ceux dont nous traitons ici , ce qui serait bien plus concevable pour la portion acquise par la reine Christine de Suède , et qu'elle légua (d’autres écrivains disent vendit) au pape Alexandre VIII, sans doute à titre d’expiation de sa participation, par recel, au pillage de notre abbaye, qui dût se trouver fort honorée d’une telle réparation.
Maintenant, et même en s’arrêtant aux nombreux manuscrits de bibles de ce temps dont nous avons signalé les traces , on ne peut que s’étonner du nombre fort remarquable, pour une époque de création, des habiles calligraphes qui participèrent à leur exécution , lorsqu’on voit par l’inscription d’une bible de 1097 trouvée , par les mêmes bénédictins , dans le monastère impérial de Stavelo, que deux moines ( Goderan et Erneston) y consacrèrent quatre années : « Codices hi ambo quia continuatim et tamen morosius scripti » sunt per annos ferme IV. In omni sua procuratione , hoc est scriptura, illuminatione, » ligatura uno eodemque anno perfecti sunt ambo ; » remarque qui suffirait pour établir qu’Alchuin, livré à tant de soins divers, s’occupant de travaux bien autrement littéraires, et d’ailleurs âgé et infirme , comme il le dit lui-même, à l’époque assignée à ses reproductions calligraphiques (vers 800), loin d’avoir exécuté les diverses bibles qui se disputent son autographie, a tout au plus créé les modèles et écrit les dédicaces des Codes volumineux que Baronius nomme labor Alchuini, et M. Passavant bible écrite par Alchuin , de l'an 778 à 800, c’est-à-dire dans un espace de temps qui formait à peine le quart de celui consacré à une reproduction analogue par des moines exempts de toutes distractions, et qui apportaient une grande activité à ce travail, dans l’heureuse conviction que chaque mot qu’ils écrivaient pour cette oeuvre pieuse pouvait leur obtenir la rémission d’un péché. Voir, Voyage littéraire de 1724, page 64, les vers du manuscrit du IXe siècle
l’art chrétien.
taie de Charlemagne: « Plurimæ pulchritudinis basilicam Aquis » Grani exstruxit, auroque et argento et luminaribus, atque in ære » solido cancellis et januis adornavit, ad cujns structuram et mar- » mora aliunde habere non posset, a Roma et Ravenna 1 , devehenda
(saint Augustin, sur les psaumes), dans lesquels le moine Rodulfe, copiste do cet ouvrage, se demandant quel sera son salaire , se répond immédiatement :
« Jam modo nosces.
» Cum librum scribo , vedastus ab æthere summo ,
» Respicit è cœlis quot aretur pagina sulcis ,
» Quot folium punctis hiuc laceratur acutis ,
» Tuncque favens operi nostro , nostroque labori ,
» Grammata quot sulci , quot sunt quot denique puucti ,
» Inquit , in hoo Übro , tôt élimina jam tibi dono. »
» Le pape Adrien, tout ami des arts qu’il était, pouvait d’autant moins se refuser à la demande, tant soit peu entachée de vandalisme , que Charlemagne lui fit en 784, qu’il se trouvait lui-même obligé de recourir à l’empereur, afin d’en obtenir de longues poutres et de Vétain, pour restaurer le toit de la basilique de Saint-Pierre, tombant de vétusté : « ut sicut antiquitus fuerit, ita valeat renovari » (voir les lettres 61 et 66 du Code Carolin ; et Muratori, Annali , t. IV, p. 391). L’historien Eginhard, peu soucieux comme ses prédécesseurs et successeurs d’Occident, de consacrer la gloire d’un maçon, se borne à dire que le nom de l’architecte de la basilique d’Aix-la-Chapelle était écrit en lettres rouges entre l’arc inférieur et l’arc supérieur de l’intérieur de l’édifice (du dôme sans doute) :
« Quis auctor esset ejusdem templi , epigramma synopide scriptum . cujus in extremo
versu legebatur Karolus princeps. » Il ne lui on aurait pas beaucoup coûté de consigner dans ses Annales ce nom qui, par sa seule désinence, éclairerait beaucoup peut-être la question d’art qui nous occupe, comme le fait celui de Maître Robert, pour la construction du monastère de la Grasse , par le même prince (voir plus loin , sous Louis-Ie-Pieux, l’Extrait du Philomenà).
Charlemagne ne se borna pas à mettre à contribution pour son usage personnel les marbres et les colonnes de Rome, car on lit dans Mabillon ( Annales Bened., t. II, p. 307) : que son gendre Angilbert, que ses missions comme chargé des présens provenant des dépouilles des Huns, avaient mis d’ailleurs en bonnes relations avec le saint-siège, put, grâee au roi , recourir au même moyen pour orner , en 798 , son monastère de Centule, depuis Saint- Riquier : « Interea Centulensis monasterii novam fabricam urgebat Angilbertus , » impensas operi suppeditante Carolo, tanta cum magnificentia, ùt artificem industriam » longé superaret ejus liberalitas et ante deficeret quis quid operaretur , quam modo » operarius remuneraretur. Quin etiam magnificus princeps peritissimas ligni et lapidis , » vitri et marmoris artifices direxisse traditur eidem Angilberto : qui regia potestate » usus, Centulense monasterium omni splendore et ornatu illustrare cupiens , vehiculis » submissis, ex urbe Roma marmora et columnas devehi curavit , missisque varias in » partes nuntiis, etiam ex Oriente plurimorum sanctorum reliquias impetravit » (voir la suite pour la description de cette triple basilique et de son riche mobilier, témoignage qui, réuni à tant d’autres , ne peut faire douter du concours général de tous les arts dans les grandes fondations de cette époque).
L ART CHRETIEN
» curavit... Sacrorum vasorum ex auro et argento , vestimentorum- » que sacerdotaliam tantum in ea procuravit , etc. » {Vit. K. M. apud Duch., t. II, p. 102.)
Maintenant voici ce que le moine de Saint-Gall dit de la manière de procéder sous ce prince , en fait de constructions, et de l'application quon en fit à T immense palais d’Aix-la-Chapelle , qu’un élégant portique joignait à la basilique ( porticus cjuam inter basilicam et regiam operosa mole construxcrat ) : « Si vero essent ecclesiæ ad jus « regium proprie pertinentes, laquearibus, vel muralibus ordinanoke » picturis, id à vieillis episcopis aut abbatibus curabatur. Quod si » novae fuissent instituendæ , omnes episcopi , duces et comités, » abbales etiam, vel cuicumque regalibus ecclesiis praèsidentes cum m universis qui publica consecuti suntnegotia, a fundamentis usque » ad culmen instantissimo labore perduxerunt. Sicut adhuc probat » non solum basiliea divina , sed et humana apud Aquis Grani , et « mansiones omnium cujusdam dignitatis hominum , quæ ita circa » palatium peritissimi Caroli Romæ ejus dispositione constructce sunt » (ce qui, joint à la citation de la note ci-dessous, semblerait établir épie Charlemagne aurait été ici son propre architecte. L’annaliste ajoute, comme disposition spéciale : « Ut ipse per cancellos solarii » sui cuneta posset videre quæcumque ab intrantibus vel exeuntibus » quasi latenter fuerunt -, » combinaison très favorable sans doute pour un chef d’exploitation industrielle, mais aàssi difficile à concilier avec l’immensité d’un palais tel qu'on nous dépeint celui de Charlemagne 1 , qu’avec les idées que nous pouvons nous faire des
1 D’après la description des annalistes, ce palais comprenait dans une enceinte immense des logemens pour tout le service de la cour, pour tous les voyageurs nationaux et étrangers de marque, pour tout le haut clergé , et en outre de vastes salles de réunion pour les assemblées générales de toute nature. Charlemagne lui avait donné le nom de Latran : k a cui diede il nome di Laterano , » dit Muratori, ce qui seul indiquerait le style de son architecture romaine d’imitation , et dût contribuer à faire qualifier la ville nouvelle de seconde Rome, comme on le voit, notamment par les vers suivans extraits du poème trouvé en manuscrit au monastère de Saint-Gall, et que Canisius, son éditeur, contredit à cet égard par Basnage , attribue à Alchuin :
« Ubi Roma secundo,
)) Flore uovo ingenii magna consurgit ad alta )) Mole , tbolis miiro præcelsis sidéra tangens ,
)) Stat pins arce procul Carolus , loca singula signons ,
» Altaque disponens venturæ mænia Romæ. »
Ce qui nous montre bien Charlemagne procédant, comme Justinien, à la distribution
Ii ART CHRETIEN.
soins autrement graves de la royauté et même de l’exercice de cette surveillance personnelle chez un prince maître de la moitié du monde et sans cesse occupé à parcourir son vaste domaine.
A cette recherche de luxe pour la construction et la décoration de la résidence de ce prince, à laquelle étaient joints des thermes assez spacieux pour que cent personnes conviées pussent s’y livrer avec lui à son exercice de prédilection, la natation (Eginh., Vit. C. M. , ch. xxii), ne se bornèrent pas ses grands travaux d’art, d’après ce qu’on lit dans le même historien : « Opéra tamen plurima » ad regni decorem et commoditatem pertinentia diversis in locis w inchoavit quædam etiam consummavit. Inter quæ præcipua non » immerito videri possunt, basilica sancti Dei Genitricis Aquis Grani » opéré mirabili constructa (c’est celle dont nous parlons plus haut) -, » et pons apud Maguntiacum in Hreno , quingentorum passuum in- » cohavit et palatia operis egregii, unum haud longe a Maguntiaco, » juxta villam cui nomen est Ingelheim : alterum Noviomagi super » W ahalem jluvium (sans doute Nimègue-sur-le-Rhiri ) -, præcipue » tamen ædes sacras ubicumque in toto regno suo vetustate collapsas » comperit pontificibus et patribus ad quorum curam pertinebant , » ut restaurarentur imperavit. » On ne peut donc s’étonner de ne rencontrer chez nous que de rares fragmens de monumens mérovingiens, puisque , dès la fin du VIIIe siècle , ces édifices tombaient de vétusté.
En rejetant dans une note quelques détails concernant les monumens secondaires fondés par ce prince 1 , et d’autres que le clergé
des travaux, et en surveillant lui-même l’exécution ( voir d’ailleurs les textes que nous donnons sur la construction d’un oratoire dans son camp devant Pavie , et sur les travaux de l’église de la Grasse .)
i Nous ne plaçons au rang des édifices secondaires le palais qu’il construisit à Rome pour son usage , que parce qu’il n’en reste que le témoignage de Muratori , qui dit, sous l’année 800 ( Ànnali , t. IV, p. 443), que Charlemagne passa l’hiver de cette année à Rome : « Dove sappiamo, ch’egli fece fabbricare un magnifieo palazzo per la sua persona, » en ajoutant : « Ed anche fece de’ richi presenti alla chiesa di San-Pietro, e ail’ altre di » Roma; » mais pour peu que ce palais, élevé par un si puissant prince dansla métropole des arts , aux yeux d’un peuple fier de ses grands monumens , et qui retrouvait en lui un de ses Césars « (Nunc ipsum promissum hominis Cæsari faciat, » dit-il lui -même dans un de ses Capitulaires) , ait participé, comme on pourrait au moins le supposer, des grandes divisions architectoniques du palais ducal de Spolette, construit vers la même
de son vaste empire fit fonder grâce à ses largesses 1 , nous ne voulons pas négliger de continuer son parallèle avec Justinien, en démon-
époque, il l’eût emporté même sur le Latran d’Aix-la-Chapelle et eût rivalisé de recherche et de luxe avec les palais si vantés des anciens Romains, dont les habitudes, en fait de bains, d’exercices gymnastiques, d’hyppodromes, etc., se reproduisent dans le nouveau palais de Spolette. Qu’on en juge par l’extrait de cette citation de Mabillon (Annal. Bened., ad an 814) : « In primo pro aulium , id est locus ante aulam; in secundo •ZMtatoriùm, » id est locus salutandi oflicio députâtes, juxta majorem domum constitutus ; in tertio » consistorium , id est domus in palatio magna et ampla, ubi lites et causa; audiebantur et » discutiebantur , dictum consistorium a consistendo , quia ibi, ut quælibet audirent , e » terminarent negotia , judices vel officiales consistere debent jftjn quarto trichorum, id » est domus conviYiis deputata , in qua sunt très ordines mensarum , et dictum est tri- » chorum a tribus choris, id est tribus ordinibus commessantium ; in quinto zetœ » hyemales , id est cameræ hiberno tempori competentes ; in sexto zetœ œslivitates , id » est cameræ æstivo tempori competentes ; in septimo epicaustorium et triclinia accubi- » tanea, id est domus in qua incensum et aromata in igné ponebantur, ut magnates » odore vario reficerentur, in eadem domo tripertito ordine confidentes; in octavo thermœ, » id est balnearum locus calidarum ; in nono gymnasium , id est locus disputationibus , « et diversis excitationum generibus deputatus ; in decimo coquina , id est domus , ubi » pulmenta et cibaria coquuntur ; in undecimo columbum, id est ubi aquæ influunt; in » duodecimo hippodromum , id est locus cursui equorum in palatio deputatus. »
» D’autres palais encore, tels que celui d’Ingelheim, a b ipso constructo, dit Mabillon (Annal. Bened., t. II, p. 201), furent construits par Charlemagne, surtout dans les villes du nord qu’il habita comme centre stratégique de ses campagnes contre les Saxons, avant de songer à construire sa seconde Rome ; mais à défaut de constatations positives , bornons-nous aux fondations incontestables dues à ses soins ou à son influence.
Citons d’abord le palais que construisit à Saint-Denis le Lombard Farduhe, venu en France avec Didier, mais bientôt rallié à la cause de Charlemagne par la mort de son prince, puisqu’il démasqua les complots de la reine Fastrade , et reçut le titre d’abbé de Saint-Denis comme récompense , ob meritum fidei servatœ , construction indiquée par les vers suivans :
« Inter quæ sancti Dionysi, rector ut Autæ )) Fieret, induisit pacificus Carolus,
» Hanc tibi, precursor Domini, Fardulfus opimam » Condidit ornatam divinis cultibus aulam, »
(Apud Ducli. , t. II , p. 645 ; et Annal. Bened., t. II, p. 284, 28a. )
Puis , parmi les innombrables fondations religieuses dont le prince s’occupa , comme le reconnaissent les historiens cités plus haut dans leurs termes génériques , d’abord ceux dont il reste quelques traces: par exemple , le monastère de Lorsch, près de Heidelberg, dont, selon M. Schweighauser, le porche encore debout serait, après le dôme d’Aix-la- Chapelle, le monument le plus authentique du règne de ce prince, opinion qu’a partagée M. de Caumont en citant ce porche comme exemple, dans la 5e partie de son Cours d’ Architecture monumentale : c’est ce qu’admet aussi M. Pothier dans le texte descriptif si
l’art chrétien.
trant ici quelle activité et quelle ardeur personnelle il apportait à a
savamment élaboré des planches de l'ouvrage de Willemin, qui comprennent ce dessin; l’église encore subsistante de Germigny-des-Prés (entre Saint-Benoît et Château-Neufsur-Loire), qu’aurait fait construire Théodulfe, évêque d’Orléans, où se tint un coticHé le 14 janvier 843 , et qui , selon M. Marchand ( Souvenirs historiques sur saint Benoît * p. 16 ) , conserve encore la mosaïque de verre qui décorait le haut du sanctuaire. Ce doit être l’église dont parle ainsi Mabillon ( Annales Bened., t. II, p. 195) : « Theo- » dulfus episcopus Aurelianensis in villa suæ parocbiæ Germiniaco basilicam instar ejuS , » quæ aquis exstructi erat , ædificavit , apposito distico , quod LetalduS monachus » refert ; » L’abbaye de Charroux (Vienne ) « dont il ne reste, dit M. P. Merimée « ( Voyage dans l’Ouest , p. 400), que quelques pans de muraille tombant en ruine , » et «ne coupole surmontée d’une tour conservée par une espèce de miracle, en dépit » des efforts de quelques habitans du bourg qui en réclament la démolition ; » et encore ces curieux débris n’appartiennent-ils pas , dans l’opinion de notre savant inspecteur, à la fondation primitive de Charlemagne mentionnée dans une inscription de XIIIe siècle, et bien constatée d’ailleurs par les chartes insérées dans la Gallia-Christiana, par la date précise (785) que donne Mabillon ( Annales Bened., t. II, p. 253 et 316) , et par le poème du même évêque d’Orléans sur cette abbaye, qu’il nomme Carrof, et dont il énumère toutes les richesses : « Fulvo argento gemmisque exornat, et auro [afïluit et » libris , vestibus atque sacris], énumération à laquelle, ajoute encore Mabillon (p. 316), à propos de la répartition des reliques rapportées par le moine expédié en Orient près lé patriarche de Jérusalem, etc., etc. Dans le récit fait du prétendu voyage de Charlemagne en Terre-Sainte, qui , dans l’opinion de certains écrivains, ne laissait que le numéro deux à la croisade de 1096 , Petrus Comestor enrichit surtout cette abbaye d’une relique certainement unique dans son espèce, et que cependant, selon Thicrs ( Traité des Superstitions) , six églises prétendaient posséder. Voici le texte de Comestor : « Quod angélus attülit » preputium domini Karolo dum oraretin templo; et quod Karolus illud attulerat Aquis « Grani, sea post a Carolo calvo delatum est inde et positum est apud abbaliam Sancli » Salvatoris de Carofio, quæ sita est in Aquitania; »
L’église de Coustoages (Languedoc), où M. Merimée a encore trouvé en 1835 le type de l’architecture religieuse des VIIP et IXe siècles tel qu’il l’avait déjà rencontré à Villeneuve, près Maguelone , et qu’il résume ainsi : « appareil régulier, moyen, de pierres )) taillées, soubassement au bas des murs, porte latérale donnant entrée dans un 4» porche qui précède la nef, façade dépourvue d’ornemens » (cependant la façade de l’abbaye royale de Châteaudun , dessinée par Lancelot et décrite dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions (t. XVI, p. 263) comme fondation de Charlemagne, était couverte de statues, ce qui engage un débat que nous viderons au chap. iv) , tour unique, carrée, placée vers l’extrémité du chœur (cependant encore, chacune des deux églises que Charlemagne tient en main dans les statues données par Montfaucon , t. I, p. 276, pl. xxiii ), est flanquée de deux tours rondes ou à pans, placées au portail; style d’ornementation imité de l’antique et mêlé à des détails du roman primitif , tels que les dents de scie, les chevrons, etc. Convenons toujours ici que l’archéologue moderne nous semble, dans cette appréciation , avoir un immense avantage sur les académiciens du VIII® siècle:
Enfin l’église abbatiale de Saint-Denis, dont les travaux carolingiens , pour avoif dis-
L ART CHRETIEN
direction de ces travaux : « Cum strenuissinnis imperator Carolus,
paru dans la reprise en sous-œuvre de Suger, bouleversée elle-même à beaucoup d’égards dans la combinaison ogivale , comme le furent ceux d’Àngilbert à Saint-Riquier et tant d’autres, n’en sont pas moins constatés: « Dum vero basilicam sanctorum martyrum », dit Mabillon, Annales Bened ., t. II, p. 236, en parlant de la reconstruction de la basilique de Saint-Denis , sous l’abbé Fulrad, en 780). « Directa priore, quæ a Pippino rege cœpta, angustius a Carolo rege absoluta est , opifices architectarentur. » C’est cet agrandissement cité plus haut , dont le principal objet était d’introduire sans déplacement dans le saint édifice le corps de Pépin, qui, à l’exemple de Constantin, s’était reconnu indigne d’y pénétrer, travail dont la longue poursuite de la part d’un prince que nous avons montré dirigeant lui-même ses travaux d’affection, confondrait seule la négation de Dulaure quant au séjour de Charlemagne à Paris, vers ces époques antérieures de neuf ans à sa résidence lixe à Aix-la-Chapelle.
Nos recherches sur beaucoup d’autres grands édifices religieux non moins célèbres encore aujourd’hui , mais dont il n’est pas temps encore de sonder les profondeurs , viendront , dans la revue monumentale de notre chapitre îv, nous révéler d’autres collaborations de ce prince, que nous montrerons, par exemple, à propos des fondations de Saint- Filibert, telles que Jumièges, etc., faisant reconstruire le monastère de Noirmoutiers, détruit par les Sarrasins en 732, etc. En attendant, les constructions et restitutions citées dans la note suivante, réunies aux détails que nous donnerons plus loin sur les travaux analogues du règne de son fils (Louis-le-Pieux) , quoique ne constituant guère que la vingtième partie des œuvres architecturales entreprises et mises à fin, dit-on, sous ces deux règnes, suffiront sans doute pour donner l’idée d’une impulsion monumentale plus prodigieuse encore peut-être, numériquement parlant , que celle imprimée en Orient par Justinien.
Tout en laissant à des investigateurs plus instruits et plus patiens le soin de compléter ces recherches, ne fût-ce qu’en les bornant aux mille églises dédiées à la Vierge, que Charlemagne construisit , dit-on , dans la seule Aquitaine , ce qui , comme on le verra plus loin , ne bornerait pas même à ce nombre ses fondations dans cette province , nous croyons devoir extraire du résultat de nos fouilles dans ce riche terrain même, quelques détails qui , par l’intérêt général qu’ils comportent, pouvant tendre à éclairer la marche de l’art chrétien , trouvent ici naturellement leur cadre.
Ainsi, ce qu’on lit dans les Annales des Bénédictins (t. II , p. 232) des rudes travaux de construction entrepris par l’échanson de Pépin et de Charlemagne , saint Benoit, dit d’Aniane , qui , échappé à un grand danger, se retira , en 774, dans le monastère de Saint- Seine, puis en Aquitaine en 780, dans un riche manoir de famille, qu’il convertit en monastère; puis, plus tard dans le monastère d'Inde, près d’Aix-la-Chapelle, que Louislc-Débonnaire lit construire pour conserver près de lui ce saint restaurateur de la discipline monastique en France, nous semble un curieux specimen de la vie et des habitudes conventuelles à ces époques, déjà distantes de celles où nous avons montré saint Martin , saint Honorât, Cassiodore, saint Benoît, saint Colomban , saint Éloi et autres illustres fondateurs , faisant marcher de front, dans les asiles religieux, les pratiques pieuses avec la culture des lettres et des arts.
Mabillon , parlant du premier monastère que le fils d’Aigulfe , comte de Maguelone (le
L!ARt chrétien.
» dit le moine de Saint-Gall (de Cura Eccles. , apud Duck., t. II,
nouveau saint Benoît), construisit en 780 sur les bords de l’Aniane, dit : « Non ornatis v parietibus rubentibusve tegulis , aut pictis laquearibus , sed stramine vilique materia » omnia constabant ; » ce qui prouve qu’ alors et longtemps après encore , à l’exemple et selon les préceptes de ce saint homme, à qui Louis-le-Débonnaire confia l’inspection de toutes les abbayes de son empire, c’était à ces abeilles qu’appartenait le soin de construire leurs ruches. Mabillon, qui cite d’ailleurs notamment (t. II, p. 302) d’autres constructions dues à un abbé cum monachis suis, ajoute, en parlant de ce saint Benoît d’Aniane :
« Ipse vero laborantibus fratribus non raro simul laborabat , nec humile coquinæ refu- » giebat officium , libris nihilominus scribendis insistens.Quin etiam lignamina, defectu » boum , propriis humeris sæpe cum discipulis gestabat. Concurrentibus undique novæ 33 vitæ candidatis , et illius disciplinæ ac magisterio certatim , se subjicere postulantibus ,
33 fabrica monasierii cito perficitur, augeturque locus rebus ac possessionibus, quas illi 33 ex propriis conferebant. » Et, après avoir dit que les moines confectionnaient jusqu’aux vases sacrés , de bois d’abord , puis de verre , et enfin d’étain , mais toujours à l’exclusion de l’argent; qu’ils ne portaient aucun vêtement de soie (planetam seu casulam), le savant bénédictin ajoute : « Ad hæc ejus exemplo excitati in eadem regione, immo et circumquaque 33 viri religiosi , monasteria construere , congregare monachos , etc. Hinc Aniana evasit 3) cunctorum cœnobiorum caput, non solum quæ in Gothiæ partibus constructa, verum 33 etiam illorum quæ in aliis regionibus ea tempestate ædificata ac de thesauris illius locu- 3> pletata fuere. Ex eorum numéro censentur Gellonense, Indense, Bellacella, Nova- 33 cella, et alia. » Ce qui constitua un nouveau chef d’ordre avec de nombreuses dépendances , où les règles primitives de saint Benoît et de saint Colomban se compliquèrent, comme accroissement d’austérité , des institutions de saint Pacôme et de saint Bazile. Mabillon cite en outre divers autres monastères construits par le digne homonyme du grand fondateur de la règle bénédietine, tels que ceux dits Citonensis et Caunensis, à trois lieues l’un de l’autre dans le voisinage de Narbonne, pays où l’on en trouve un grand nombre d’autres fondés dès le même temps , tels que celui de Beatæ Mariæ de Orbione ( ibid ., p. 227), Saint-Polycarpe, ad rivurn grandem in finis Septimaniæ ; celui de Saint- Jean-Baptiste de Castro Malasti in valle secura, nommé plus tard du Mont-des-Oliviers ; celui de Brantosme (locus autem quo basilica fundata est Brantosimis dicitur, ibid., p. 202); celui de Lombez (Lumberiense in territorio Tolosano cum ecclesia Beatæ Mariæ), construit en 793 (ib., p. 285) avec plusieurs églises en dépendant ; celui dit Nobiliacensis apud Pictones, de la même date {ibid., p. 234); ceux de Saint-Savin, près de Poitiers, et de Massay, près de Bourges, novo opéré, et que saint Benoît d’Amiens pourvut, en 801, de moines, de vêtemens sacrés et de livres {ibid., p. 332); celui de Saint-André , in agro Uelenense {ibid., p. 339); ceux de Crudatense et de Duserense, sur le Tihône {ibid., p. 340); celui de Val Gellon, fondé également en Septimanie , en 804 , par le comte Guillaume , qui se fit moine plus tard {ibid., p. 344 et 350); celui de Saint-GuiUem du désert , fondé par le même ou par son père, duc de Toulouse , dont l’église, reconstruite au XIe siècle, contient encore de précieux vestiges d’art découverts récemment par M. R. Thomassy; celui de Paunae, près de Limeil, et celui de Saint-Martial de Limoges , fondés dans la même année; celui de Conques (Conchcnse), dansleRouergue, entre Figeac et Rhodez, ravagé par les Sarrasins , réparé par Pépin, reconstitué en 812 par Charlemagne et son fils Louis : « Beliquiisque ditatum tradunt, » dit Mabillon (t. II, p. 374), tradition bien constante, car, grâce
l’àRT CHRETIEN.
» p. ii 9), aiiquam requiem habere potuit, non otio torpere , sed
sans doute à son gisement excentrique, cette localité est peut-être aujourd’hui la seule qui possède un trésor du moyen âge, dans toute i’étendue du mot, c’est-à-dire de riches et saints objets d’art remontant à cette reconstitution , précieux débris qu’un patriotisme bien louable garantit de toute migration ; celui de Figeac, de date également plus ancienne que celle de sa restauration en 812, et le monastère de Marcillac, près de Cahors, dont les ruines longtemps menaçantes devront sans doute leur raffermissement à une pensée généreuse et fertile, pour l’avenir du moins ; un savant ecclésiastique , M. l’abbé Canelo , ayant choisi ce sanctuaire abandonné comme but des excursions archéologiques des élèves du séminaire d’Auch, distant de plus de dix lieues, comme amphithéâtre de démonstration de cette science nouvelle , que notre jeune clergé semble enlin prendre à cœur, désormais convaincu par la démonstration du mérite , si longtemps méconnu, de nos gloires monumentales du moyen âge, que c’est à lui qu’appartient, comme réparation des longues erreurs de ses devanciers, d’assurer la conservation de ce qui nous en reste, par des soins religieux et éclairés ; celui de Sainte-Marie de Régula, de Limoges (ibid., p. 376); celui de Baux (Baulès), érigé en 812 , cum consilio et adjutorio domini nostri et gloriosissimi Caroli pissimi Augusti (p. 377); ceux élevés encore en Septimanie par Dadila, sous les noms de Sainte-Marie et de Saint-Sauveur (ibid., p. 379); tous ceux que Mabillon signale (p. 373 et 374) comme ayant été dans le même pays l’objet de soins , de fondation ou de restauration de la part de Charlemagne ou de Louis , comme roi d’Aquitaine; de Saint-Filibert, in insula hero seu herio apud Pictones; de Sainte-Radegonde apud Pictavos , de Saint-Maixent , de Solemniacum (celui de Saint-Éloi) in Lernovicinibus ; de Moisiacum (Moissac) apud Cadurcos; de Dasera seu Dusera in territorio Arausico apud Rhodanum; ceux de Saint-Laurent, de Yalada, de Davera et de Deteura, etc., etc.; et pour ne nous arrêter qu’à un petit nombre fondés à la même époque, dans quelques autres parties de la France actuelle , moins richement pourvue que la Germanie, dont l’exploration , sous ce rapport, nous mènerait trop loin, ceux de Cormerysur-Indre, fondé en 780 par Ithier (ibid., p. 279); de Mici , en Gatinais, fondé par Clovis, rebâti par Théodulphe (ibid., p. 311); ceux de l’île Barbe , de Saint-Georges et de Saint- Pierre de Lyon (ibid., p. 312, 313); les deux monastères de tilles fondés à Sens en 799 (ibid., p. 317); le monastère de Chelles, reconstruit en 800 par la sœur ou la bile de Charlemagne (p. 322); l’abbaye de Saint-Sauveur à \utun (p. 323), la fondation en 802 de l’abbaye d’ Ambournay , à huit lieues de Lyon (p. 338) ; l’hôpital de Douze-Fontaines, construit par Alchuin (ibid., p. 343); celui de Saint-Faron , près de Meaux, où Mabillon nous montre, dans un monument graphique (p. 351), le riche mausolée du guerrier Otgerius, gisant près d’un moine et environné de sa famille , des princes de son temps , du Christ, etc., monument qui, du moins dans sa reproduction , n’accuse pas l’époque à laquelle on le fait remonter ; la basilique de Saint-Illidius , construite en Auvergne , par l’évêque Bcrnowinu* (ibid.,1 p. 372); les monastères de Sanctœ-Mariœ etSancti-Petri de Ferrariis (Ferrières, in pago Senouensi antiquitus Bethléem dicitur, de Menate et de Magni Locus , apud Arverno s (ibid., p. 373), etc., etc.; celui de Saint- Laurent in pago Narbonensi ad Nigellam fluviolum (sur la Nielle) (ibid., p. 234); celui de Beatæ-Mariæ de Crassa (Lagrasse), à trois lieues de ce dernier, nouvelle constatation du grand rapprochement de ces fondations dans la Septimanie , comme en témoignent des lettres de Théodulfe (l.n, c. vi ). Nous aurons plus loin occasion de revenir sur les soins personnels que donnait Charlemagne à
l’art chrétien.
» divinis servitiis volait msudare : adeo ut in genitali solo hasilicam
ces fondations , en citant ce que dit l’auteur de la narration , apocryphe il est vrai , intitulée Philomena, de la présence de ce prince à ce dernier monastère, qu’il s’occupait de faire construire, lorsqu’il reçut, par un courrier, l’avis que seize rois marchaient contre lui. Virgo genetrix Dei, se serait-il alors écrié en employant une formule de lytanie consacrée bien plus tard, sic hodienobis auxiliatrix (Philomena, de constructione monasterii Crassensis); et l’on nous saura sans doute gré d’extraire du même ouvrage un document d’un caractère plus authentique , en ce qu’il s’agit de celte construction même, de ses colonnes de marbre et , en général , de descriptions techniques qui ne pouvaient tirer aucun intérêt de Vinvention , à ces époques surtout , et qui concordent d’ailleurs avec ce que nous allons dire.
Au lieu de suivre cette aride nomenclature, que nous pourrions étendre à la Germanie et à l’Italie , objets des mêmes soins religieux , revenons à la figure principale, qui domine les institutions monastiques de ce temps : « Saint Benoît d’Aniane, dit Mabillon (sous l’année » 782 , p. 244) qui antea Beatæ Mariæ ac monasterium rudi opéré condiderat, aliam in » in honorem Salvatoris prœgrandem , ex prœcepto Caroli regis adjurantibus ipsum » ducibus et comitibus, cœpit construere ; sed et claustra NOVO OPERE (qu’on re- » marque ce mot), alia cum columnis marmoreis quam plurimis in porticu positis » (voici donc les cloîtres et portiques à colonnes de marbre bien constatés , et les riches matières substituées aux vils matériaux que le même fondateur employait deux ans plus tôt!) <c nec jam stramine domos, sed tegulis cooperuit » (et les tuiles qui remplacent le chaume); mais ce qui forme surtout contraste entre la première fondation et cette dernière, qu’il n’aurait pas conduite si promptement à tin, disent les annales , sans le concours de ses trois cents disciples, animés du plus beau zèle : « nisi Benedictus parem, immo » majorem spiritualis discipulorum ædificii curam et sollicitudinem habuisset, » c’est la richesse des reliques et ornemens intérieurs dont la description fera juger que plus de trente ans avant la mort de Charlemagne , la France possédait déjà des objets d’art de travail byzantin dont auraient pu s’inspirer, dans quelques-uns de leurs nombreux travaux , les architectes de ce prince, et que dans le même temps où Adrien reprenait l’usage longtemps suspendu à Rome , de doter les églises de riches objets d’orfèvrerie, cette noble tradition se continuait , nous le prouverons plus loin , pour l’Angleterre et sans doute aussi pour la France, où de graves circonstances, heureusement temporaires, comme la famine, sous Clovis II, l’invasion sarrasine, sous Charles-Martel, purent seules lui porter quelque atteinte. Parmi les reliquii patrum, qu’on exposait aux jours fériés sur les autels, dont un, le maître (major), dédié à la Sainte Trinité collective, en comprenait trois , voués aux trois personnes dont elle se compose : « erat particula veræ cru- » cis, reposita in area aurea, quœ f uerat imperatoris Constantinopolitani ; item alia » auro inclusa, asservari solita in scutella argentea Caroli Magni, cum una spina de » corona Christi domini , auro pariter inclusa , » indépendamment de trois autres autels dédiés à saint Michel-Archange , à saint Pierre , à saint Paul et à saint Étienne , il y en avait deux consacrés, l’un à saint Martin, gemma prœsulum, l’autre à saint Benoît, cunctorum pater monachorum, et deux oratoires voués, l’un à saint Jean-Baptiste , l’autre à saint Saturnin ; le mobilier sacré répondait à la dignité de l'église.
Dans la grande basilique , « Septem candelabra visebantur, mira arte fabricata , ex » quorum stipite hastilia , sphærulæ et lilia , calami , ac scypbi in nucis inodum , ad instar
l’art chrétien.
» antir/uis romanorum opcribus (voilà bien le style romain ou roman
» illius Salomoniaci (par conséquent dans le goût oriental) procedebant. Ante altare septem » dependebant lampades, inestimabili itidem fusæ labore ; totidemque in choro lampades » argenteæ in modum coronæ , quæ insertis in se circulis cyathos in gyrum recipiebant » (l’huile se versait nécessairement dans ces coupes). In præcipuis solemnitatibus accendi » solitæ, quibus accensis, veluti in die, ita in nocte tota refulgebat ecclesia (ce qui est » difficile d'admettre avec ce moyen si simple); denique pretiosas vestes ecclesiasticas, calices » argenteos prægrandes, oiïertoria argentea fieri curavit.... Monachorum vero habitacula » tantæ amplitudinis erant, ut mille amplius hommes capere possent, etc., etc. »
Pour établir que ce luxe d’ornementation religieuse qui cessa longtemps de se produire pour l’Italie, où il prit naissance , par le fait de la longue oppression des derniers rois goths et des Lombards , était alors passé dans d’autres contrées de l’Occident , il suffit d’opposer au silence d’Anastase-le-Bibliothécaire sur les munificences papales immédiatement autérieures à Adrien Ie*-, à Léon III, et reprises à quelques égards par Nicolas P*r (858), ce qu’on lit dans Williams Malmsbury de la chapelle d ’ Ina, et les dons qu’ Albert (ou Ælbert), episcupus Eboracensis, évêque de l’église d’Angleterre, dont Alchuin était diacre , fit à sa basilique en 7C6, sous le règne de notre roi Pépin et de Didier, roi des Lombards. Ce prélat, très humble dans sa vie privée, « viliora æque vitans ac vestibus u forma et qualités, » se montra, dit Mabillon, « in solis ecclesiarum ornamentis ma- » gnificus. Crucem ex puro argento maximam super altare ecclesiæ suæ, majorem ex » auro item purissimo ampullam ad fundendum in sacrum calicem vinum ; et farum seu » candelabrum cum novenis ordinibus , qui tria vasa singuli haberertt , fabricari cu- • ravit; idem majorem aram quam rex Edvinus recens ablutus erexerat, in honorem » sancti Pauli sacravit- Quin etiam novam miræ structura ac magnitudinis basilicam » inchoasse ac perfecigse dicitur, columnis suffultam , laquearibus, porticibus, exedris- » que mullis , arisque triginta ornatam ; cujus fabricam discipulis suis , Eanbaldo b et Alchuino commisit; quorum alteri pastoralis dignitatis curam resignavit; alteri » librorum gazas , ipsi super omnia carissimas , commendavit , id est Eboracensis ec~ « clesiæ bibliothecain a se magna ex parte collectam , in qua sacrorum librorum codi- » ces, sanctorurn patrum scripta omnia, ac liberalium artium auctores contincbantur, » testante anonymo poeta qui de hac partitione Eanbaldo et Alchuino facta ita canit :
« His divisii opes diversis sortibus ; illi » Ecclesiæ regimen, tliesauros, rura, talenta :
» Hinc Sopliiœ spccimeu, studium, sedemque, librosque,
» Undeque quos clarus collegerat aille magister,
» Egrcgias condens uuo su!) culmine gazas. »
(Ann. Benecl. , t. Il, p, 197.)
A ccs curieux détails, qui nous font connaître la source où puisa ses talens si divers cet Alchuin, dont la France s’honore aussi comme de l’une de ses gloires, nous ajouterons , en témoignage de la noble rivalité qui régnait vers le même temps entre la France et l’Angleterre, où nous verrons bientôt ces largesses se poursuivre dans la dotation de l'ab baye de Croxjland, que longtemps avant les incitations artistiques de Charlemagne, près du roi Offu (Hume , Hist. de la maison de Plantagenet, t. 1er, p. 64^ on aYajt vu j^s. cops , abbé de Wiremouth, garnir l’intérieur des trois églises de son monastère de tableaux acquis en Italie (Fençr. J7<?de. , hist. abb, Wirmut , lib. 1, p, 28, 30 et 36),
l’art chrétien.
» posé comme modèle) , præstantiorem fabricare propria disposa
manifestations sur lesquelles enchérit encore Alfred-le-Grand , le Charlemagne de l’Angleterre , en encourageant la culture de toutes les branches d’art depuis la construction des plus somptueux palais , jusqu’à l’exécution des manuscrits et de leurs brillantes miniatures , dites Saxonnes, dont nous parlerons à notre chap. VIII (Asserius de Alfred, reb. gest. in Angl. Norman, a veter scriptor. , p. 13-20). Voir, pour la France, les Annales bénédictines (t. II, p. 151, 166 et 267) sur les dons que Widon laïc, abbé de Fontenelle (depuis, saint Vandrille), mort en 767 et institué en 753, par conséquent avant l’époque où llorissait l’évêque Albert, fit à la basilique de son monastère et au roi d’abord, lorsqu’à la nouvelle de la vacance, en 753, « cum plurimis auri, argentique do- >> nariis , in palatium festinans , datis Pippino régi , ejusque ministris muneribus , abba- » tiam mercatus est » (preuve de la vénalité de ces charges mêmes); puis, lorsque peu de temps après, son église de Saint-Pierre ayant été brûlée, cet abbé : « adjuvante rege » majori elcgantia instauravit sublimiorique fabrica decoravit »; puis, l’énumération de ses divers dons (p. 267) : « capsam evangeliorum, auro, argento, gemmisque decora- )> tam ; item calicem argenteum unum , urceos Alexandrinos cum aqua manilibus » duos ; cornu fabricatum unum , pulvellos sericos sub evangelium ponendos très , pal- » las corporalium quinque , turribula argentea duo , hanapes argenteos deauratos duos , » dalmaticam unam , casulas serieas quinque, tabulas fabricatas ante altaria octo , pallia » tria, antiphonarium Turonense unum , libellum de miraculis beati Andreæ apostoli » unum ; » détails auxquels nous joignons , pour montrer ce qu’une seule de nos abbayes avait reçu de richesses en ce genre de deux de ses abbés, vers le milieu du VIIP siècle, ce que Mabillon dit (p. 166) des présens analogues de l’abbé Wandon , mort en 756, mais que la cécité avait forcé à la retraite : « Reliquit ecclesiæ Sancti-Petri offerlorium argen- » teum cum patena, capsam auro decoratam diversaque ornamenta; bibliothecœ autem » codicum non modicam copiam ex quibus quædam tantum chronographus Fontanellensis » recenset. »
Observons aussi, quant à ces alimens pour l’étude, qu’ils rentrent dans les vues que se proposa plus tard, mais avec plus de fruit sans doute, l’évêque anglais, et qu’ils furent également l’objet de la sollicitude de notre saint Benoît d’ Aniane , dont les manifestations d’art rappelées plus haut, et qui datent à peu près de l’époque de l’installation d’Alchuin en France , furent accompagnées de moyens de pourvoir aux études littéraires , comme on le voit par ce passage des Annales de la même année 782 (p. 244) : « Denique librorum » multitudinem congregavit, ut eorurn lectione et usu discipuli sui erudirentur. Nec » tantum monachis informandis dabat operam , sed etiam clericis , quos in suo cœnobio » susceptos alebat, similitcr erudiendos instituendosque turn per se, tum per magistros, » quos monachis pariter et clericis præficiebat. » Et l’on veut qu’au milieu d’un tel concours d’efforts pour l’instruction de son peuple , le prince qui survécut trente-deux ans à ces exemples, et qu’un puissant intérêt devait porter à les suivre, n’ait pu, malgré son ardeur pour l’étude, parvenir à signer son nom!!
Les arts qu’il protégea incontestablement, s’il ne lui fut pas donné de les cultiver personnellement, tirent une grande perte par la mort de son lils Pépin, qui s’était déjà montré digne de succéder à son père dans cette belle mission. C’est à lui qu’on doit la construction de la belle basilique de San-Zeno, de Vérone , qui se trouve précisément être une de celles que le savant M. Hope décrit et publie (pl. vi) comme étant toute lombarde, ce qui ne
l’art chrétien,
» tione molitus, in brevi compotem se voti sui gauderet. Ad cujus » tabricam de omnibus cismarinis1 regionibus magistros et opijîces » omnium id genus artium advocavit-, et l’annaliste ajoute que » parmi ces artistes , il y en avait de très habiles pour les travaux w de l’ airain et du verre , et surtout pour la fonte des cloches \ »
peut s’entendre du style créé ou employé par les rois de la dynastie éteinte avec Didier, puisque ce serait démentir à la fois le Véronais Majfei ( Histor . diplom., face 330) et l’exact Muratori, qui dit, en parlant de Pépin : a Fu sepellito nella basilica di San-Zeno » ch’ egli stesso avea fatta magnificamente riedificare insieme con quel insigne monis- » tero » ( Annali , t. IV , p. 474). Nous ne pensons pas , à plus forte raison , que M. Ilope veuille parler du cloître de ce monastère, qui fut reconstruit en 1123 par l’abbé Gaudio.
Quant aux largesses faites aux églises par Charlemagne , seulement en mobiliers précieux, il faudrait un autre Anastase pour en supputer le nombre, le poids et l’immense valeur. Bornons-nous donc à dire que ce fut entre cejprince et les évêques un assaut général de générosité , et pour ne citer qu’un fait de l’académicien Damcetas, Riculfe , évêque de Francfort, remarquons que , trouvant en 794 l’église de Saint-Amand, où fut enterrée Fastrade, délaissée , et le tombeau du saint négligé , il lui en fit un d’or, d’argent et de pierres précieuses, couvrit les autels de vases d’or et d’argent, etc., etc. ( Annales Benedict., t. II, p. 292). La sollicitude de ce prince pour la décoration en peintures murales ou autres, de tous les édifices religieux , selon l’usage dès lors presque général, est d’ailleurs bien constatée par ses Capitulaires : « In tectis, in maceriis, sive in parictibus, sive in » pavimentis, nec non in picturâ, » (Capit. 897, apud Baluz. , t. 1er. Col. 460), comme par ce que dit le moine de Saint-Gall (de Ecoles. Cur., cap. XXVII), « et laquearibus vel » muralibus ordinandæ picturis. »
1 La ligne d’horizon prise d’Aix-la-Chapelle , quant aux provinces cismarines (situées en-deça de la mer), embrasse une grande étendue de pays , qui comprend nécessairement la Lombardie; mais par cela même que l’écrivain contemporain généralise, il repousse le système exclusif d'affiliations lombardes pour tous ces travaux , que voudrait faire prévaloir M. Hope.
Selon toute apparence , Charlemagne aura fait pour ses travaux d’Aix-la-Chapelle ce qu'on a vu Suger renouveler pour ceux de Saint-Denis, un appel à toutes les capacités artistiques , à quelque pays qu’elles appartinssent ; au lieu de n’admettre, comme le suppose M. Ilope, que des ouvriers lombards, accrédités par les diplômes et les bulles du pape, et jouissant seuls, comme Hiram, le délégué de Dieu , du privilège d’exercer leur art dans tout l’Occident.
2 Nous réservons pour notre chapitre vu (peinture sur verre) les recherches auxquelles nous avons dû nous livrer pour remonter à l’origine et suivre les phases successives de l’art de la verrerie et vitrerie , cultivé en France longtemps avant Charlemagne; ce qui pourrait assigner une provenance nationale, comme art, à la tradition rappelée dans ce passage d’un mémoire de l’Académie des inscriptions (t. IX , p. 191) : « On garde dans le trésor » de l’abbaye de Châteaudun, fondée , dit-on , par Charlemagne, un verre de neuf pouces )> de haut et de cinq de diamètre, avec des compartimens d’émail séparés par des filets » d’or, qui portait, de temps immémorial, le nom de verre de Charlemagne, » si l’écrivain
l’art CHRETIEN.
De ces détails que nous avons cru devoir citer littéralement dans notre texte même, à raison de leur importance dans la question qui
» n’ajoutait : « Il contient des caractères arabes, d’où l’on concluait qu’il aurait fait partie » des présens d’Aaron-al-Reschid. » Disons seulement , quant à la vitrerie des églises , qu’elle en était encore à Rome même au point où nous l’avons laissée sous Childebert. c Fenestras de absidâ ex vitro diversis coloribus conclusit, « dit Anastase de Léon III, ce qui ne peut s’entendre que de verres teints.
Si, comme nous l’avons dit et prouvé (page 411, note 1), c'est à l’Orient que nous devons nos orgues, qui, décrits par l'empereur Julien au IVe siècle, ne paraissent avoir été connus en France et en Italie que vers la fin du VIIIe; par contre, l’autre voix de l’église, instrument bien plus retentissant encore , et principal véhicule employé par l’art chrétien pour provoquer la présence à la manifestation de ses pompes, est resté presqu’aussi longtemps spécial à l’Occident et inconnu à l’Orient, si l’on en croit ce que disent les chroniqueurs : que les premières cloches dont on fit usage à Constantinople furent envoyées, en 872, à l’empereur Basile par les Vénitiens , ces avides proxénètes , que leur situation intermédiaire, leurs moyens de communication maritime et leur avarice, constituèrent de tout temps , et encore sous saint Louis , comme on l’a vu pour les orgues et comme on le verra pour les saintes reliques , les courtiers attitrés des deux empires.
On ne conçoit guère cependant que les cloches mentionnées dans toutes nos premières règles monastiques d’Occident , de Saint-Benoît , de Saint-Césaire, de Saint-Isidore de Séville , etc., aient autant tardé à donner aux moines d’Orient le signal de la prière; et le doute s’accroît de l’origine même qu’assignent à cet usage quelques-uns des savans explorateurs de nos traditions liturgiques, le cardinal Pierre Damien, Duranii , Guillaume Durand , le président de Selve , Roccha, etc.; puisqu’à supposer avec eux que l’idée s’en soit tirée de la prescription de Dieu à Moïse : « Faites-vous deux trompettes d’argent » battu au marteau , afin que vous puissiez vous en servir pour assembler le peuple, » (Nombres, chap. x, § 2), ou des douze sonnettes qu'on place au bas de la robe du grandprêtre du temple de Salomon (légende apocryphe sur le mariage de Joseph et de Marie), c’était à l’Orient qu’en appartenaient naturellement les prémices.
Au lieu de nous égarer ici dans un dédale d’hypothèses à propos de l’art de fondre les cloches, introduit en Italie par saint Paulin de Noie (de Campanis commentarius ab angelo Roccha ; cap. de Campanis ad officia divina pulsandis), prouvons, par un récit fantastique qui complète la citation du moine de Saint-Gall , conteur s’il en fût , que sous Charlemagne, comme sous Dagobert, comme sous saint Louis, etc., ce fut plutôt dans les cloîtres que dans les affiliations nomades que se trouvaient les artistes habiles qui , pour être voués au service du ciel , ne se montraient pas toujours détachés des intérêts terrestres.
Son camarade de couvent , le moine Tancho , dit-il , enhardi par les éloges que lui valut , de la part de l’empereur, le succès d’une fonte de ce genre , se fit fort de fondre une autre cloche près de laquelle celle-ci serait muette, pourvu qu’on lui livrât beaucoup de cuivre et au moins cent livres d’argent, au fieu d’étain pour épurer ce cuivre : « Tum liberalissimus » regum, cui licet divitiæ affluèrent, ipse tamen cor illis non apponeret, facile jussit omnia » quæ petebantur exhibere. » Mais le misérable moine, séduit par l'appât du métal précieux dont il crut pouvoir impunément dissimuler le détournement, y substitua de l’étain, et en telle abondance, que lors de l’épreuve de la cloche, très belle d’ailleurs, elle ne rendit
l’art chrétien.
nous occupe , comme des textes nombreux que nous citerons plus loin, sur les travaux du règne de ce prince et de celui de son fils , presque toujours exécutés novo opéré, il résulterait , pour nous du moins, que Charlemagne aurait, comme patron de l’art d’occident, plus de titres que les rois lombards ses prédécesseurs , à voir figurer son nom dans la terminologie technique qui doit qualifier le style de son époque, puisqu’une telle impulsion, dans une voie de progrès, dut nécessairement concourir à créer les types primordiaux de nos grandes basiliques romanes , latines lombardes meme si l’on veut;
aucun son ; et, comme l'auteur de la fraude s'efforçait lui-même de s’étourdir en saisissant la corde, le battant de la cloche se détacha et le transperça de telle sorte, qu’il s’enfonça en terre avec les intestins du moine, « præstantissimus in ære magister. »
Les recherches de l’art s'étendaient encore alors à d’autres travaux, comme le prouve ce que nous avons dit des manuscrits et de leurs couvertures en camées, et en outre la mention , dans les annales de Metz, de deux portes d'ivoire admirablement sculptées, « duas portas eburneas, mirifico opéré sculptas, » qu’apporta à Charlemagne , entre autres dons, Fortunatus, patriarche de Grado, qui, pris en flagrant délit de conspiration contre le doge de Venise , et pour éviter le sort de son prédécesseur, précipité du haut d’une tour, à raison d’un fait semblable , se réfugia près de Charlemagne , qui , sans doute par échange, lui accorda, <jit Mabillon, l’abbaye de Moyen-Moutier, en Berry. Nous retrouverons sous Louis-lc-Pieux de nombreuses constatations pour ce travail de l’ivoire appliqué en France même à tous les objets du culte.
i Dans les instructions données aux correspondans de notre comité historique des arts et monumens , travail élaboré dans des vues didactiques étrangères à tout système , loin d’admettre les subtiles divisions de M. Hope, on classe l’architecture chrétienne née sous Constantin, et sur laquelle {'antiquité exerça d'abord une grande influence, en deux grandes catégories.
« Cet art, est-il dit (p. 88 et 89), se divisa bientôt en deux rameaux bien distincts : le » premier, qu’on peut appeler style latin , fut adopté par l’église latine, se développa » grandement dans Borne et se répandit dans le nord de l’Italie, dans les provinces Illy- » riennes, l’Allemagne, les Gaules et l’Espagne, enfin dans tout l’empire d’Occident. » Basé sur les principes sages de la construction antique, il fut adopté par les Goths, les » Vandales , les Lombards, dans toutes les provinces soumises par ces peuples barbares. )> L’imitation presque servile des détails de l’architecture romaine caractérise cette première » période. L’autre style primitif, formé de même d ’élémens romains (et sans doute aussi » d’êlémens grecs, générateurs des élémens romains), et transplanté à Constantinople, y » prit sous le ciel de l’Orient une physionomie particulière , qui lui valut le nom d’archi- » tecture byzantine. Introduit en France par des relations fréquentes avec Byzance, ce style, » riche en inventions nouvelles, ne fut chez nous qu’une importation.
» Après la dévastation dont la France fut le théâtre pendant les VIIF et IXe siècles, on » dut songer à réparer les pertes causées par la guerre. Les basiliques latines étaient inccn- » diées, mais on n’avait pas oublié leurs dispositions premières, consacrées par les usages
l’art CHRETIEN.
mais, nous l avons dit, l’architecture carologiè/ie n’offre pas encore un caractère assez distinct du type romain de décadence , ni assez remarquable comme proportions, pour justifier l’application de cette qualification patronymique à des édifices qui bien que produits, mais produits tardifs de ces premiers germes trop tôt comprimés par l’irruption presque générale des hommes du Word, n’apparurent tels qu’on les trouve encore en quelques lieux, sur l’horizon monumental actuel, que deux siècles plus tard -, en effet, ce ne fut qu’après Van mil que ces hôtes barbares, convertis au culte des arts, comme le furent tour à tour les Goths , les Burgondes , les Franks , les Lombards, expièrent le tort de l’avortement qu’ils purent s’imputer de ces premières semences, en les fécondant même par l’union du byzantin, ce qui constitue un amalgamme difficile à qualifier. A cet égard la désignation de romane, à tel ou tel degré, pourvoit à
d et favorables aux cérémonies : on reproduisit donc le plan latin. Quant aux chapiteaux , » aux entablemens transmis par l’antiquité à l’architecture latine , ils avaient disparu pour » la plupart ; dans les provinces méridionales, de nombreux monumens païens servirent » encore de modèles, mais partout ailleurs il fallut créer ou s’inspirer de formes étrangères. » C’est alors que les chapiteaux cubiques créés en Orient, les moulures profondément » dessinées à l’instar des Grecs , vinrent se lier aux dispositions latines pour former un style » mixte nommé architecture romane, j»
. Sauf ce dernier aperçu, qui exclurait de la circonscription romane l’architecture du VIe jusqu’au Xe siècle inclusivement , consacrée sous le titre de première époque par M. de Caumont, et qui laisserait les travaux occidentaux de cette période sous la dénomination générique d’architecture latine , cette grande division nous semble la seule rationnelle. Notre sentiment intime se refuse cependant à admettre qu’à raison des relations déjà fréquentes , sous Charlemagne, entre l’Orient et l’Occident, comme celles résultant de la mission du prêtre Zacharie, qui rapporta en 800 de Jérusalem les clefs du Saint-Sépulcre et un étendai t (Mont faucon, t. I , p. 225), le style byzantin qui brille dans certaines illustrations des manuscrits occidentaux de cette époque , n’ait pu également se produire, par de rares exceptions sans doute, dans quelques-uns des innombrables travaux de tous genres exécutés sous ce prince , et n’ait pu préluder par des essais comme ceux que signalerait , pour des époques peut-être postérieures , la construction byzantine des chapelles dites de Sainte- Sophie, dans le monastère de Saint-Médard de Soissons et dans celui de Stavelo ( Voyage littéraire de 1724, p. 17 et 151), au développement en France de ce riche germe oriental , lors de la grande rénovation presque simultanée de l’art monumental du XIe siècle, après l’ajournement indéfini des terreurs de l’an mil. En tous cas, et quoi qu’il en puisse être, nous reconnaissons que la désignation d’architecture Carlovingienne ne conviendrait pas mieux aux travaux de ces époques que celles de lombarde, de saxonne, de normande, dont l’inconvénient est de spécialiser une culture générale dans toute l’Église latine.
l’art chrétien.
tout , en ce qu’elle spécifie d’abord l’origine réelle tirée du pleincintre romain et de divers caractères architectoniques, la décadence , puis, dans l’ordre progressif des degrés, la marche successive de cet art , même dans sa fusion avec le type justinien et jusqu'à l’éclypse qu’il subit pendant trois siècles par l’élégante interposition de l’ogive, pour reparaître, au XVe siècle, dans la forme épurée de l’art et des combinaisons antiques, bientôt abâtardies par les variations du goût et transformées de nos jours en un pêle-mêle , sans accentuation aucune.
Malgré cette sorte de conclusion , nous ne sortirons pas du règne si imposant de notre grand empereur, sans y chercher encore d’autres preuves de sa supériorité intellectuelle et sans signaler d’abord en lui ce goût de faste royal , générateur des magnificences nationales , qui , uni à la plus grande simplicité de mœurs privées , distingue les grands et bons princes, heureux de séparer leur rôle politique de leur vie de famille , comme se montra saint Louis, si pompeux dans les solennités d’apparat 1 , mais dont le manteau royal couvrait même alors le cilice habituel.
Qui mieux que Charlemagne donna ce bel exemple d’une royale prodigalité conciliée avec une économie rigoureuse qui explique sans doute la disposition de son palais d’Aix-la-Chapelle, quant à la combinaison d’optique qui faisait du moins croire à tous les siens qu'un argus attentif veillait à leurs moindres actions ? quand les Capitulaires de ce prince, qui porta les premières lois somptuaires, font foi de ses soins minutieux pour régler l’administration de ses biens et jusqu’aux « produits des œufs de sa basse-cour et des herbes inutiles de ses jardins, )> les largesses dont il combla tous ceux qui l’entouraient, Alchuin à leur tête, la répartition entre ses officiers et toutes les églises de son empire, comme réparation tardive des désastres d’Attila, des riches dépouilles des anciens Huns, dont l’expédition contre Chagan le rendit maître 2 , et par-dessus tout
* Voir dans Joinville le récit de la grande court que saint Louis tint à Saumur en Anjou, en 1241 : « la mieux are’e que je visse oncques. »
a Les historiens placent vers l'année 795 ou 796 l’expédition que Charlemagne dirigea, sous le commandement du duc Enric ; d’autres disent sous le commandement de son fils Pépin, contre les Abars (ou Avars), descendans des Huns, encore constitués comme peuple dans le coeur de la Pannonie , où nous avons vu Attila trôner dans son palais de bois
l’art chrétien.
les générosités posthumes de ses legs testamentaires l, viennent, par contre, mettre en grand relief sa libéralité bien entendue qui faisait
entouré des riches dépouilles de ses victimes. Il paraît que, par un sentiment dont on ne se rend pas compte , de la part de cette population restée barbare et par conséquent étrangère aux séductions du luxe ornemental , la plupart de ces trophées de leurs ancêtres, au lieu d’être ramenés , par la transformation en espèces , à la seule valeur appréciable comme usuelle, étaient demeurés intacts, puisque les troupes impériales trouvèrent dans la forteresse de Rinch , qu’elles forcèrent, tous les trésors que leurs anciens rois avaient réunis depuis plusieurs siècles , dit l’auteur des Annales françaises ( apud Duch., t. II, p. 39); le moine de Saint-Gall ( ibid p. 123), dit : « Ad has ergo munitiones per » ducentos , et eô amplius annos, qualescumque omnium occidentalium divitias congre- » gantes , cùm et Gothi et Vandali quietem mortalium perturbarent , orbem occiduum » pene vacuum dimiserunt. » Ces trésors, consistant principalement en pièces d’orfèvrerie, ayant été apportées à Aix-la-Chapelle, Charlemagne en préleva une forte partie, comme tribut de piété à l’église des Apôtres : « Magnam inde partem Romam ad limina Aposto- » lorum misit per Angilbertum dilectum. abbatem suum , » puis répartit le reste entre ses fidèles serviteurs , clercs ou laïcs; et, est-il dit ailleurs (p. 123) : « Per episcopia vel » monasteria liberalissima divisione dislribuit. » On lit dans la Vie de Charlemagne par le moine d’Angoulesme (ibid., p. 78), « qu’en échange de ces trésors périssables, les Avars ■» reçurent le baptême l’année suivante. »
Cette campagne fut très profitable au royaume des Francs, comme le remarque Eginhard : « Nequeullum bellum contra Francios exortum humana potest memoria recordari, » quo illi magis delati et opibus aucti sînt. »
« Le testament que fit Charlemagne, trois ans avant sa mort, et que donne Eginhard dans la vie de ce prince (apud Duch., t. II , p. 105 et 106), constitue à lui seul le plus curieux de tous les témoignages que nous puissions citer de Y état des arts divers, sauf l’architecture assez explorée plus haut , dans cette partie du moyen âge ; car il est présumable, d’après les tristes épreuves auxquelles la France fut soumise sous les prédécesseurs de ce prince , telles que la famine publique qui força Clovis II à risquer l’anathème du clergé en dépouillant le tombeau de Saint-Denis de ses lames d’argent , la guerre des Sarrasins qui contraignit Charles-Martel à recourir aux trésors des églises, qu’on épuisa d’abord toutes les ressources de ce genre que pouvaient offrir le garde-meuble de ces rois, dont l’usage d’ailleurs , d’après l'exemple de Charlemagne , était sans doute de répartir leurs trésors en libéralités posthumes. Ici notre grand prince ordonna qu’on fit non-seulement de larges aumônes , « de thesauris suis atque pecunia , quœ in ilia die (le jour de sa mort) in » caméra ejus inventa est. » Mais après avoir divisé en trois parties tous les objets mobiliers, tant en or qu’en argent, pierres précieuses et ornemens royaux : « omnem suppel- » lectilem atque substantiam suam tàm in auro quàm in argento , gemmisque et or- » natu regio ; » il subdivisa deux de ces trois parties en vingt-une autres, et ne réserva d’entière que la troisième pour l’usage dont nous parlerons. Ces vingt-une parts comprenant les deux tiers de sa fortune mobilière furent affectées aux vingt-une églises métropolitaines suivantes, dont nous citerons les noms pour marquer la division religieuse de son empire : Rome, Ravenne, Milan, Aquilée (Forum Julii), Grado (dans le Frioul vénitien), Cologne, Mayence, Juvavum (sans doute Strasbourg, que Grater a considéré comme
l’art chrétien.
tourner au profit de tous les produits de Ycpargne personnelle du prince et les tributs conquis par ses armes. De meme aussi l’exces-
l’ancienne Juvavia de l’itinéraire d’Antonin, ce qui contribuerait peut-être à résoudre ce doute), Salzbourg, Trêves, Sens, Besançon, Lyon, Rouen, Reims, Arles, Vienne, Darantasia, ou Moustier en Tarentaise (Savoie), Evreux, Bordeaux, Tours, et Bourges; du tiers réservé, il ordonna qu’après sa mort on ferait quatre parts, l’une desquelles accroîtrait le lot des vingt-une métropoles ; la deuxième reviendrait à ses fils, filles, neveux et petitsenfans ; la troisième aux pauvres , selon l’usage chrétien , et la quatrième serait répartie à titre de gratification ou d’aumônes aux serviteurs et familiers de son palais ; et il voulut qu’à ce tiers réservé qui comprenait, comme les deux autres, des objets d’art et d'argent , on ajoutât tous les objets en airain, en fer et autres m étaux, les vases, ustensiles avec les armes, vétemens et tous objets mobiliers à divers usages, d’une valeur élevée ou vile , tels que couvertures et ornemens de lits (cortinæ, stragula), tapis ou tapisseries (tapetia) , lits (fulcra), cuirs (coria), bagages divers (sagmata), et tout ce qui sera dans la chambre ou dans le vestiaire, à distribuer en aumônes. Il laissa à sa chapelle, pour rester entier et sans division, tant ce qu’il fit faire que ce qui provenait, en fait d’objets religieux sans doute, de son héritage paternel; et c’est ici qu’il permet que les livres, vases ou autres ornemens qui concernaient évidemment ( constaret liquido) cette chapelle, et qui ne s’y trouvaient pas placés, pourraient être acquis à juste estimation par qui en voudrait , de même de sa bibliothèque, pour le prix de ces ventes amiables être distribué aux pauvres. Voici pour l’inventaire sommaire ; mais ce qui précise bien mieux l’importance et la valeur d’art de quelques uns de ces legs, c’est ce qu’ajoute Eginhard de trois tables d’argent et d’une en or, dont il disposa ainsi ; une table d’argent de forme quadrangulaire contenant la description de la ville de Constantinople, fut envoyée à Rome avec d’autres présens, à litre d’hommage à la basilique des Saints-Apôtres ; une autre de forme ronde , remarquable par la configuration de la ville de Rome , fut léguée à l’évêque de Ravenne pour son église. Quant à la troisième table d’argent, d’une dimension , d’un poids considérable et d’un travail très beau « operis pulchritudine , » laquelle se composait de trois cercles réunis, sans doute pour figurer les trois parties du monde alors connus, et présentait la description par une figuration fine et réduite « subtili ac minuta figuratione » du monde entier; elle resta, ainsi que la table d’or, pour accroître les legs destinés à être répartis en aumônes. »
On ignore malheureusement le sort ultérieur que n’auront pas manqué de subir ces quatre monumens , dont un seul , la table d’argent envoyée à Ravenne , se trouve mentionnée , comme mensam argcnteam absque ligno (sans bois), dans la Vie des évêques de Ravenne, par Agnello (p. 1, t. II, Rerum Ital.), avec cetle mention : « habentem infra se ana- « gliphte totam Romain; » mais sans qu’on puisse suivre sa destinée au-delà du IXe siècle, comme l’exprime Muratori en disant : « Perché mai non son giuntefino a di nostri si » riguardevole tavole ? » Sans argumenter sur leur travail , analogue sans doute à celui de l'autel de la basilique Am broisienne, on peut le supposer français, d’après la destination donnée à deux de ces tables par Charlemagne, qui n’aurait pas rendu à l’Italie ce qu’il en avait reçu , et qui ne comprit pas dans ses largesses testamentaires l’Orient , le seul pays avec Rome où de semblables travaux aient pu être exécutés , mais dans des temps meilleurs que la période du règne de ce prince. Quant à l’hypothèse étendue à d’autres objets
l’art CHRÉTIEN'.
sive simplicité de ses vêtemens habituels 1 ne faisait que mieux ressortir sa grandeur personnelle et la pompe dont il l’environnait , lorsque l’éclat de sa toute-puissance impériale devait rejaillir sur ses peuples, soit en imposant par la majesté des dehors un sentiment d’infériorité et de crainte salutaire aux ennemis de son trône , et aux princes rebelles qui venaient implorer sa merci, ou en imprimant, par exemple, aux yeux des ambassadeurs d’Orient 2 , le sceau de la seule grandeur qu’il leur fût donné de comprendre.
précieux, qu’on suppose avoir fait partie des présens du roi de Perse, le choix des sujets configurés dispense de s’y arrêter.
1 Quoi de plus simple que ses vêtemens habituels , d’après la description si précise qu’en fait Eginhard (Vit., K. M., apud Duch., t. II, p. 102 ) : une chemise de lin, une tunique bordée de soie ; les pieds, les jambes et les genoux enveloppés de bandelettes , comme on les voit sur les mosaïques de Rome ; en hiver , une peau de loutre pour garantir ses épaules et sa poitrine, et par dessus une saie ou manteau vénitien ; mais aussi le baudrier et la poignée de son épée, instrumens de sa puissance, étaient couverts d’or ou d’argent, et quelquefois même de pierreries , mais seulement en certaines occasions : « Non nisi » præcipuis festivitatibus, vel si quando exterarum gentium legati adessent ». On trouve d’ailleurs un autre témoignage de cette grande simplicité dans ce tour d’espiègle joué à ses courtisans qu’il ajourna au lendemain avec le même costume (habit de soie avec bandes de pelleterie ) , dont ils s’étaient revêtus dans une chasse où la pluie les contraignit de s’approcher du feu qui crispa leurs vêtemens et leurs fourrures : « o stolidissimi mortalium ! » leur dit-il, quod pellicium modo pretiosius et utilius est, istud ne meum non solido compa- » ratum, an ilia vestra non solum libris, sed multis coempta talentis. » Or, cette simplicité se retrouve aussi dans saint Louis, dont Joinville dit : Oncques en la voye d’outre- » mer, là où je fuz , je n’i vi cottes brodées ne le roy ne les autres ; » et encore dans ce que raconte le même historien du tençon qu’il eut à Corbeil avec maistre Robert de Cerbonne (Robert Sorbon), « sur ce que lui Joinville, qui se vestait de vert et de vair, estait » plus noblement vestu que li roy. »
2 On a déjà vu dans la note antécédente la distinction qu’établit Eginhard entre l’épée que portait habituellement Charlemagne et celle dont il s’armait aux jours de fête ou de réception d’ambassadeur; et certes, son costume de chasse, une peau de mouton d’un sol, différait aussi beaucoup de son habillement de guerre qui, d’après la description du moine de Saint-Gall (de rebus bellicis, t. II, apud Duch., p. 132), ferait remonter à la lin du VIIIe siècle l’armure de fer de toute pièce qu’on ne retrouve cependant dans aucun témoignage graphique de ces temps, et qui n’est constatée que pour des temps bien postérieurs. « Tune , dit le transfuge Ogger au tremblant roi des Lombards Didier qui, monté » avec lui sur une tour de Pavie, attendait le coup de grâce qu’allait lui donner l’arrivée » de Charlemagne à la tête de son armée, visas est ipse ferreusCarolus, ferrea galea cris- » tatus , ferreis manicis armillatus , ferreo thorace, ferreum pectus Immerosque plato- » nicos tutatus , hast a ferrea... coxarum exteriora quœ propter facüiorem ascensumin » aliis soient lorica nudari in eo ferreis ambiebantur bracteolis (feuilles de fer et non » de la maille) de ocreis,..., Solebant ferreœ semper esse usai. In clypeo , nihil appa-
C’est ce même prince dont le sépulcre , par un bizarre usage fort ancien chez les Franks, comme le prouve la tombe de Tournai , fut
» mit nisi ferrum. Caballus quoque illius animo et colore ferrum retinebat... Ferrum )> campos et plateos replebat ; solis radii reverberabantur acie ferri; frigido ferro » honor a frigidiori deferebatur populo. Splendissimum ferrum horror expalluit cloa- » carum. O ferrum! heu ferrum! clamor confusus insanuit civium. » Cette description de l’homme bardé , tel qu’il nous apparaît à partir du XIVe siècle , est si explicite, qu’on pourrait en vérité supposer que Charlemagne surtout , à raison de sa constitution herculéenne , aurait pu adopter pour lui et pour ses plus vigoureux soldats cette carapace d’acier abandonnée plus tard à raison de ses inconvéniens, puis reprise pour ses avantages; mais, nous le répétons , aucun témoignage graphique n’offre de solution sur ce point.
Le même contraste existait quant au costume : « In festivitatibus, dit l’historien, veste » auro et calceamentis gemmatis et fibula aurea sagum astringente, diademate quoque » ex auro et gemmis ornatus, incedebat. » Nous avons dit aussi qu'il revêtit, sur les instances de Léon, l’habit depatnce, afin de se trouver tout prêt pour le rôle d’empereur que lui ménageait ce pape, qui avait déjà reconnu de lui-même la suprématie de Charlemagne sur ltome, en lui envoyant, lors de sa promotion au pontificat, les clés de la confession de Saint-Pierre et un étendart. La réception toute militaire qu’il lit à ce même pape, lorsqu’il vint à Paderborn implorer son appui contre scs assassins, donne également une haute idée du genre de luxe dans lequel Charlemagne se complaisait; mais ce qui prouve surtout de quelle pompe il s’environnait au besoin , c’est la réception faite à Seltz aux ambassadeurs de Nicéphore, envoyés pour calmer le ressentiment de Charlemagne à raison de l’insulte faite aux délégués chargés de négocier son hymen avec Irène. Introduits dans le palais, ils marchèrent de surprise en surprise. Dans la première salle, éblouis par l’éclat des habits et des armes des guerriers placés près d’une sorte de trône, ils allaient se prosterner , lorsqu’ils aperçurent que leurs hommages ne se seraient adressés qu’au comte de l’Étable : « cornes stabuli, » autrement le connétable ; même surprise dans la deuxième salle, où ils faillirent embrasser les genoux du comte du palais « cornes palatii ; » dans la troisième et dans la quatrième, où ils rencontrèrent, environnés du même appareil de luxe, le grand-maître d’hôtel « magister mensæ regiæ, » et le grand chambellan , jusqu’à ce qu’enfin, informés de leurs erreurs successives par un moyen assez étrange, de petits soufflets ( ordinaires sans doute) « cumque et indc colaphis propellerentur , » ils arrivèrent à la salle du trône où le prince, dans toute sa splendeur, « radians sicut sol in » ortu suo, gemmis et auro conspicuus, » leur accorda un généreux pardon , au nom de l’ambassadeur même qu’ils avaient insulté, l’évêque Hello, présent à la leçon ( Monach . Saint-Gall, t. II; de rebus bell., apud Duch., t. II, p. 124).
L’étcnnement des envoyés de Perse à la vue des magnificences de la cour de Charlemagne est peint avec les mêmes détails (p. 125) par le même chroniqueur. Quant à celui que produisit sur nos ancêtres les présens du calife Haroun, on peut en juger par cette description du moine d’Angoulême qui, après avoir parlé (p. 81) de l’éléphant, qui ne pouvait traverser les Alpes couvertes de neige , hiverna à Verceil, énumère ainsi (p. 83) les divers dons d’un grand intérêt ici pour la constatation de l’état des arts en Orient au commencement du IXe siècle, comme pour prouver quels objets importans , quoique non
l’art chrétien.
comblé par des trésors en tous genres 1 qui, ainsi que nous l’apprend Raoul de Presle , d’après une tradition contemporaine, n’avait pas de capuce de rechange et restait tête nue , tandis qu’on faisait sécher
spécialement désignés , comprenaient les legs généraux du testament de Charlemagne : un très grand pavillon et des tentes formant vestibule en soie de diverses couleurs , ainsi que les cordes, travail d’une grande magnificence (c’est un genre de présent assez commun encore entre prince au XIIIe siècle) ; des étoffes et vêtemens de soie très précieux, des parfums, des aromates, des onguens, etc., deux candélabres de cuivre d’une hauteur prodigieuse, « miræ magnitudinis et proceritatis » (peut-être celui de Reims, signalé par saint Bernard, et dont le travail est tout oriental , comme on le verra par notre pl. xm de la 9e série de l’album, provenait-il de cette source), et surtout une horloge, dont la complication qui ne peut faire doute , d’après la description si précise du moine contemporain, accuse à la fois les progrès faits dans ce mécanisme depuis l’emploi des essais de Boëce , et le peu de soin qu’on prit en France de cultiver cet art utile dont nous avons montré l’un des premiers specimen nationaux dans l’horloge placée vers 1340 dans l’abbaye de Cluny ( voir 1. 1, p. 335-336) . Les douze heures tournaient par le moyen de l’eau, et à chaque révolution, un nombre relatif de balles d’airain tombant sur le timbre, formaient sonnerie pour les heures. Alors douze cavaliers, sortant par autant de fenêtres pratiquées autour du cadran, ouvraient et refermaient rapidement ces issues, etc.
i Mabillon , dans son discours sur les anciennes sculptures de nos rois ( Mémoires de V Académie des inscriptions, t. II), résumant (p. 698 et 699) ce que les historiens contemporains ont écrit sur le tombeau de Charlemagne, dit : « Son corps fut embaumé et mis » sous une voûte , assis sur un siège d’or, revestu des habits impériaux , et au-dessous » d’un cilice qu’il portoit ordinairement (conformité de plus avec saint Louis), ayant à son » costé une épée dont le pommeau et la garniture du fourreau étoient d’or, et une bourse » de pclerin qu’il avoit coutume de porter lorsqu’il alloit à Rome. Il tenoit en ses mains » le livre des Évangiles écrit en lettres d’or (manuscrit à ajouter à notre nomenclature); sa » teste estoit ornée d’une chaîne d’or en forme de diadème dans laquelle estoit enchâssée » une portion de la vraie croix (ce qu’on remarque aussi dans la partie de sa couronne » actuellement à Vienne, où domine une croix semblable à celle de notre collection , tirée j) des fondations du monastère deSainte-Radegonde, à Poitiers (voir pl. xv de la 10e série 3> de l’Album), et son visage estoit couvert d’un suaire. Son sceptre et son bouclier, 3) qui estoient tout d’or et avoient été bénis par le pape Léon III, furent suspendus de- 3) vant luy. On ferma ensuite, et on scella même son sépulcre, après l’avoir rempli de » beaucoup de richesses « thesauris multis 3> et de toute sorte de parfums, et l’on érigea 3> au-dessus une arcade dorée avec l’inscription rapportée par Eginhard (apud Duch., 33 t. II, p. 104). 3> Mais ces précautions contre la violation d’une telle sépulture ne firent sans doute qu’irriter des désirs qne les empereurs d’Allemagne , ses successeurs, ne satisfirent que trop , à en juger par le peu qui reste de ces magnificences dans le trésor de la ville créée par ce grand homme. Il y avait loin de ce luxe funéraire à la simplicité de la sépulture de son père , qui prescrivit, par humilité, qu’on l’enterrât en dehors de la porte de la basilique de Saint-Denis, la face tournée vers la terre : « eum præ humilitate » ante limina Diony Sianæ basilicæ humari voluisse » (Annal. Jfened., t. II , p. 199). Charlemagne , sans enfreindre la prescription de son père , sans troubler ses cendres ,
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celui que la pluie avait mis hors d’usage ; ne voyant pas, disait-il , qu’il fallût deux coiffures pour une seule tête : « Ignorabam solo » capiti duo necessaria fore vclamùia , » argument qu’il négligea d’appliquer aux couronnes , qu’il ne dédaigna pas d’accumuler sur cette même tête par l’expulsion de Didier , de Tassillon 1 , d’Hu-
employa une sorte de compelle intrare, en construisant un nouveau portique plus avancé.
L’intention formelle de ce prince était alors de choisir sa dernière demeure près de son père dans la basilique de Saint-Denis: «in qua ipse consepeliri cupiebat » (Annal. Bened., t. Il, p. 202) ; mais il n'avait pas encore créé le lieu qu’il voulut illustrer, même par sa tobe.
1 Après des refus itératifs de renouveler les sermens qu’il avait prêtés comme vassal , à Pépin, roi des Franks, le duc de Bavière, Tassilon II , cédant, en 781 , à l’intervenvention papale, s’était lié de nouveau à Worms par des promesses qu’il n’exécuta pas, ce qui attira sur lui les foudres spirituelles d’Adrien, et celles plus efficaces résultant de la marche de deux armées commandées l’une par Charlemagne, l’autre par son fils Pépin, roi d’Italie. Quoique maintenu à la tête de ses états , moyennant un nouveau serment de soumission et de vasselage en 787, Tassilon , trop docile à l’influence de sa femme Liutberge , fille du roi Lombard Didier, reprit son rôle de rebelle, traita avec les Avars et fût bientôt après (en 788), surpris en état flagrant et avoué par lui, de conspiration: « gli » ebbe misericordia il re, dit Muratori, qui ne partage pas l’opinion de nos historiens sur la férocité de Charlemagne, « ma deposto del ducato si elesse di terminare i suoi » giorni con Théodore suo figliolo in un monistero , dove professé vita inonastica , e » attese a far penitenza de’ suoi peccati. »
Ce monastère, dont le choix lui fut sans doute prescrit, puisqu’il en avait fondé plusieurs dans ses états (Annal. Bened. , t. II, p. 225), était notre célèbre abbaye de Jumièges, constituée dès 654, avec l’assentiment de Clovis II et de sainte Bathilde, par saint Philibert, monument restitué dans nos planches (pl. I,e de la S* série de l’album) et dont on voit encore sur les rives de la basse Seine de majestueux débris, restes d’une splendeur de près de douze siècles, éteinte de nos jours. Le séjour et la mort de ces deux princes bavarois dans ce grand monastère expliquent seuls la légende apocryphe des énervés, que les moines auraient inventée pour ajouter par la fable à l’intérêt de leurs traditions monastiques , sans se douter qu’un jour viendrait où d’impitoyables scrutateurs démontreraient que Clovis II, mort en 660, à l’âge de vingt-deux ans, en laissant trois fils qui ont régné, n’a pu en avoir deux autres qui aient mérité par leur rébellion qu’on les livrât privés de leurs forces musculaires, aux flots assez dociles pour les conduire, sans guide et sans encombre, juste à l’abbaye qui s’élevait alors sous le patronage de Clovis et de Bathilde , selon la légende et ces vers de Ronsard, dans le quatrième chant de sa Franciade :
« Tous meshaignez les doit jetter en Seine ,
» Sans guide iront où le fleuve les mène.., »
Le texte de Mabillon est précis en parlant de Tassillon : « Quem in monasterio Gemeti- » censi cum Theodone filio decessisse verisimillimum est, ambosque ibidem sepultos in » basilica Sancti Pétri ( où les moines montraient les tombeaux des énervés couverts par « leurs soins de fleurs de lys et emblèmes royaux , église spéciale dont il existe encore des
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nald, etc. , etc. ; ce qui ne détruit pas notre remarque sur cette sévère économie, sur cette rigueur envers soi-même qu’on retrouve aussi dans saint Louis, qui , selon le même écrivain , mettait à ses habits d’hiver des peaux de lapins au lieu de vairs : « cuniculorum pel- » liculis pro variis utebatur, » et qui précomptait lui-même au fournisseur de la reine le prix mal à propos réclamé d’une fourrure transportée d’une robe sur une autre : « Pro forratura nihil com- » putasse quod ex alia legisset veste, adjecta causa. »
Sans doute , pour qui surtout ne s’est pas bien rendu compte des mœurs simples de nos anciens rois et des habitudes domestiques longtemps conservées dans leurs cours, au milieu même souvent du plus grand appareil de magnificence, ces menus soins peuvent paraître indignes de la majesté royale qu’on se figure reléguée dans un sanctuaire inaccessible aux vulgaires soucis et dominant de haut toutes les exigences de la vie matérielle et privée , au point même de tenir quelquefois à honneur, comme certains de nos preux , de rester étrangers aux distinctions littéraires et de n’en faire preuve qu’avec le pommeau de leur épée -, mais tel ne fut pas Charlemagne , quoique Voltaire lui ait refusé jusqu’au talent de signer son nom.
Pour que nous nous décidions, surtout d’après Pexposé ci-dessus des services rendus aux belles-lettres par ce prince, à ajouter à l’interprétation que nous avons donnée (t. I, p, 58, note i) du « ten- » tabat et scribere » d’Eginhard, comme exprimant la difficulté que Charlemagne éprouvait à tracer des lettres ornées , dessinées, enluminées, opinion que nous avons vue avec un grand plaisir partagée par M . Laurentie , dans un fragment sur Charlemagne , qui donne une haute idée de ce qu’on doit attendre de Y Histoire de France , dont
» parties de construction primitive), ubi regiorum principum hactenus tumuli visuntur, » locum dedisse fabulœ, quæ de fdiis Chlodovei secundi ob crimen læsæ majestatis » enervatis, eoque retrusis circumfertur. Ita quod semel falso creditum est , veri vicem » obtinuit « (Annal. Bened., t. II, p. 292).
Belleforest, dans son Histoire des neuf Roys Charles (p. 31 et 32), établit fort bien, quoique à sa manière, comment Luitporte, fille de Didier, « instiguait son époux Tas- » sille à la défense du nom lombard contre la tyrannie française; comment Tassille avait » reçu Vindocinde , prince saxon ; comment les Hongres , comme voisins et alliés du » Bavare , promirent secours à Tassille ; » en un mot, comment la claustration du duc de Bavière et de son fils fut un acte de clémence et non pas de rigueur, du prince dont Tassilon avait épuisé la longanimité.
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s’occupe ce t habile et profond écrivain , il a fallu que nous nous soyons assuré que M. Michelet, dont l'autorité sera toujours d’un grand poids à nos yeux , s’était rallié , sinon à l’avis absolu de Voltaire et de Dulaure, mais comme Gibbon (chap. xlix) au sens littéral du mot du secrétaire de Charlemagne , en disant ( Hist . de France , 1. 1 , p. 332) : « Charlemagne apprenait à écrire , chose fort rare alors -, » tandis que la pratique par ce prince de l'art d'écrire, que certes il dut apprendre, serait incontestable d’après les preuves ci-dessus 1 , et que
» Commençons par montrer l’historien sur le texte duquel on s’appuie, en flagrante contradiction avec lui-même, dans le sens qu’on donne à sa remarque , lorsqu’il dit dans un autre passage de la vie du même prince ( apud Duch. , t. JI, p. 103 ) : « Item bar- » bara et antiquissima carmina quibus veterum regum actus ac bella canebantur scrip- » sit, memoriæque mandavit » , circonstance que Sainte-Palaye, très bon arbitre en telle matière, prend entièrement à la lettre, en disant de Charlemagne ( Mémoires de l’Académie des inscriptions , t. XV, p. 584) : « Il avait écrit lui-même ces poèmes bar- » bares, etc. ».
Demandons-nous ensuite si, à supposer que son intelligence , si docile à d’autres études sérieuses bien autrement difficiles que X action d'écrire , à laquelle dut l’exercer son premier maître de grammaire , et au plus tard Alchuin le calligraphe, attaché à la direction de ses études personnelles dès 775 , se soit montré définitivement rebelle à cet exercice de vingt ans , malgré la bonne volonté dont on convient qu’il faisait preuve , sa pudeur impériale eût bravé le mépris de tout son peuple, qui certes n’aurait pu ignorer cette impuissance , au point de se prévaloir du double talent de poète et d’écrivain dans son élégie en trente-huit vers , sorte d’épitaphe sur la mort d’Adrien, où il dit en si bons termes et si expressément :
c( Postpatrem lacrymans Carolus hæc carmina scripsi ,
» Tu milii dulcis amor, le modo plango pater?.... »
{Concil. , t. VIII, p. Sao.)
ou même, à supposer encore que ces vers ne soient pas de lui, si leur auteur, pour lequel l’incapacité calligraphique du prince ne pouvait être un secret, eût employé cette locution qui suffisait pour révéler la fraude ?
Si, auteur de la dédicace en vers du psautier qu’il envoya à son ami Adrien ( apud scrip. rer. Franc-, t. V, p. 402), Charlemagne n’eût pas préféré garder l’anonyme plutôt que de mettre en évidence, par l’emploi d’une main tierce, l’impossibilité physique d’ajouter, dans ce don amical, l’intérêt autographique à l’expression du souvenir ? si, privé d’une telle faculté, il eût consenti à organiser et à présider, sous un nom littéraire, une académie composée des hommes les plus savans de son royaume , et s’il se fût soumis à rester le seul qui, selon l’expression de Muratori, n’eût pas la plume en main: » Perche per attenzione di Carlo Magno essendosi ne’ suoi regni rimesso in quache vigore' » lo studio delle lettere , non mancavano vescovi di molta Doctrina in questi tempi, che « sapeano tener la penna in mano ? » Voir d’ailleurs, au moins pour bien se convaincre des efforts de ce prince « ad instauranda miverso regno litterarum studia » , selon l’ex-
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ce que dit Éginhard « des tablettes que Charlemagne avait habitude de placer sous son chevet afin de pouvoir, dans ses momens de loisir, s’exercer la main à tracer des lettres ; travail qui ne réussit guère, parce qu'il l’avait commencé trop tard , » au lieu de s’appliquer à la simple conformation de l’écriture courante, difficulté qu’un tel zèle n’eût pas tardé à surmonter chez un prince assez bien organisé pour apprendre diverses sciences bien autrement difficiles et pour parler toutes les langues de son empire , et même un peu le grec 1 , doit s’entendre , nous ne cesserons de le répéter, des essais que David pût vouloir faire , trop tardivement peut-être, dans l’art calligra-
pression de Mabillon , la longue lettre qu’il écrivit dans ce but à tous les évêques et abbés lettrés, que ce savant a transcrite dans ses Annales bénédictines (t. II, p. 260), et dont la date (787), antérieure de vingt-sept ans à la mort de Charlemagne, prouverait seule qu'en recommandant l’exercice des études, même dans l’art d’écrire, « in scribendo prudentia », ce prince eut tout le temps de se mettre en mesure de prêcher l’exemple.
i « Nec patrio tantum sermone, sed et peregrinis linguis ediscendis operam impendit. » In quibus latinam ita didicit, ut æquè ilia ac patria lingua (la langue tudesque qu’il » chercha vainement à faire prévaloir dans les actes), orare sit solitus, græcam vero me- » bus intelligere quam pronunciare poterat » (Eginh. , Vit. K. M., apud Duch., t. II, p. 102). L’historien dit d’ailleurs plus haut : « Erat eloquentia copiosus et exuberans, » poteratque quidquid vellet apertissime exprimere ».
Comment douter d’ailleurs qu'il ait eu non-seulement des sentimens élevés, mais un esprit cultivé, lorsque le poète saxon le glorifie d’avoir substitué les belles-lettres aux chants barbares qui célébraient le triomphe des anciens rois :
« Nec non quæ veterum depromunt prælia regutn » Barbara mandavit carmina litterulis. »
( Annal., 1. v. )
Et lorsque le moine de Saint-Gall nous peint [apud Duch., p. 108) sa vive sollicitude pour élever la culture des lettres en France au rang qu’elle occupait dans la Grèce et dans Rome: il donna, dit-il, à Alchuin l’abbaye de Saint-Martin, près de Tours, pour qu’il pût s’y reposer en son absence et y poursuivre son enseignement , qui produisit de tels fruits, que les Francs égalèrent bientôt les Athéniens et les anciens Romains (voyez ci-dessus page 415).
La remarque de Duclos, qui fait honneur à ce prince ( Mém. de V Acad, des Jnscrip., t. XVII, p. 171 et suiv.), du soin qu'il prit « d’appeler à sa cour les savans de toutes les » nations, tout ce qu’il y avait de connu par l’esprit et le savoir, et d’exiger que chaque » académicien, à commencer par lui-même , adoptât un nom particulier, afin d'introduire » cette égalité d’où naît la liberté, même celle dépenser », n’entraîne-t-elle pas d’ailleurs l’idée d’une sorte à.’ égalité de talens entre les divers associés , condition sans laquelle le prince, dépouillé de son prestige social, eût été, même à ses propres yeux, indigne des hommages dont l’accablaient ses doctes confrères ( voir les lettres d’Alchuin).
Fart chrétien.
phique, tel qu’il s’exerçait alors par ses confrères académiciens, Albinus , Pindarc , etc., c’est-à-dire en lettres majuscules ornées , comme celles de tous les manuscrits de ce temps et notamment comme l’alphabet de la bible de la Valliscellana , qualifié de labor Alchuini, travail d'artiste auquel on conçoit qu’une main non exercée dès le jeune âge ait pu difficilement se plier.
Il serait plus difficile sans doute d’absoudre entièrement ce prince d’imputations plus graves, par exemple , des reproches d’ambition , d’usurpation, de cruauté, de libertinage dont l’accablent les écrivains de parti, Voltaire, toujours à leur tête-, et cependant nous essaierons d’opposer des témoignages atténuatifs de quelque valeur à ces dénigremens émanés de notre nationalité française, toujours moins indulgente pour nos princes que l’histoire même des peuples qu’ils soumirent-, ce qu’on remarque non-seulement dans l’espèce, du savant et impartial Muratori , mais aussi pour nos rois Louis XII et François Ier , des grands historiens contemporains, tel que Guicciardin, malgré les préventions dont on l’accusa.
Nous avons déjà répondu aux deux premiers griefs du champion de la modestie et de la modération , du fanatique de légitimité, par la déclaration formelle d’Eginhard , que Charlemagne ne se substitua aux droits de ses neveux , après la mort de son frère Carloman , que du consentement unanime de la nation et par cette remarque de l’historien allemand Hegewisch , qu’en cas de minorité cette substitution était presque de droit chez les peuples du Nord, désireux avant tout d’avoir un prince guerrier à leur tête. Venons maintenant aux autres ; dans ses Annales de l’empire , Voltaire , après avoir qualifié la cruauté de Charlemagne envers les Saxons à' action de brigand , termine son panégyrique en disant : « On connaît ses bâtards , sa bigamie, ses divorces, ses concubines on sait qu il fit as-*
» sassiner des milliers de Saxons , et Von en fait un saint ! Inde
» iræ 1 . »
» Les dénigremens de Voltaire ont trouvé quelques échos chez des historiens moins aveuglés cependant que ce grand écrivain par des préventions d'écoles dont il se constitua le chef, tel que Gaillard, qui a consacré quatre volumes à cette grande étude historique, et qui juge avec la même sévérité ses mœurs (t. II, p. 317, 309), sa cruauté envers les Saxons (p. 241, 247), et reproche à ses lois « d e n’indiquer aucun système, den’être » qu’une suite d’édits minutieux publiés selon les besoins du moment, pour la correction