‹ Les arts au Moyen AgeChapitre 40 sur 49 · ART CHRETIEN · texte numérisé non relu

ART CHRETIEN

Certes, et nous l’avons dit, le meurtre à froid d un guerrier vaincu ferait vouer à l’opprobre le plus grand des héros : mais encore convient-il, pour bien juger le fait, malheureusement trop historique , de l’immolation des cinq mille Saxons sur le champ de

» des abus, la réforme des mœurs » , comme s’il était donné à tous les princes de créer un système complet et coordonné de législation applicable à tant de peuples divers réunis tout à coup sous un seul sceptre , et naturellement désireux de rester sous l’empire des lois , des usages , des privilèges surtout que certains d’entre eux avaient conquis au prix de leur sang ; comme si de sages mesures pour la suppression des abus, pour la réforme des mœurs , n’impliquaient pas déjà une véritable mission civilisatrice de la part d’un prince qu’on désigne comme un type de barbarie, d’ignorance et d’immoralité. Gibbon aussi, tout en lui reprochant, avec d'autres historiens , tels que Schmidt ( Histoire des Allemands , t. Il, p. 45, 49), les désordres et la tyrannie de son règne, et notamment de n'avoir jamais combattu à forces égales , d'avoir accablé avec des armées supérieures en nombre des nations sauvages et dégénérées, qui ne pouvaient se réunir pour leur sûreté commune , accusation à laquelle la conquête du royaume lombard donne un démenti formel, lui impute à faute, quelques pages plus loin (t. XIII, ch. xux), de n’avoir pas assez étendu ses conquêtes sur les Grecs et les Sarrasins, et d’avoir réveillé la valeur endormie des Scandinaves par l’asservissement de la Germanie , sans tenir compte des faits historiques qui démontrent dans quelles dispositions se montrèrent envers lui, dès son avènement, Tassillon II , duc de Bavière, les Avars de Pannonie , ses complices, et les Saxons surtout , qui mettaient à profit ses moindres absences pour envahir ses états, d’où naissait pour ce prince la nécessité de les soumettre à tout prix, quoi qu’il pût arriver ensuite. Mabli, quoique appartenant à quelques égards à la même école, rend plus de justice à ce prince dont « les vues embrassaient également l’avenir et le présent , et qui ne 3> voulant pas faire le bonheur de ses contemporains aux dépens de la génération qui lui <t succéderait, apprit aux Français à obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs 3> propres législateurs : » mais c’est à Montesquieu qu’appartient surtout l’honneur de porter sur ce prince, avec une profondeur de vues exercée sur de plus grands sujets encore, un jugement qu’aucune passion n’entache : « L’empire se maintint, dit-il, parla » grandeur du chef : le prince était grand , l’homme l’était davantage. Les rois, ses enfans, » furent ses premiers sujets, les instrumens de son pouvoir et les modèles de l’obéissance. » Il fit d'admirables règlemens ; il fit plus , il es fit exécuter 33 ( voir ce beau panégyrique arraché par la force de la conviction à l’auteur des Considérations sur les causes de la grandexir et de la décadence des Romains, dans son Esprit des Lois, chap. xvm du liv. xxxi ). Joignons à ce passage éloquent par sa simplicité , mais à titre de contraste, ce que dit Jean Bouchet , dans ses Annales d’ Aquitaine , de la constitution des douze pairs : « pour assister avec luy en ses haulx et grans affaires, et connoître de ces crimes 33 que pourvoient faire les premiers du sang de France , ordonne douze personnages , 33 à l’exemple des douze apôtres de N. -S. Jésus-Christ, pensant qu’une chose publique ne 33 pourvoit être mieux gouvernée, puisque N. -S. Jésus-Christ avoit tel nombre choisy, et » voulut qu’ils fussent appelés pers de France , c’est-à-dire pareils au roy en administra- 33 tion de justice et discipline militaire , sans toutefois rien diminuer de la supériorité , 33 dont il y eut six d’églises, et six laiz, etc. »

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bataille de Yerden , de se reporter à l’époque encore à demi-barbare où l’énergique population de la Saxe , guidée par l’intrépide Witikind, le Pélage du Nord, forma pendant quinze ans presque le seul obstacle aux triomphes complets de Charlemagne et au repos de son empire ; et si, prenant les annalistes pour guides, on remarque à combien de reprises ce peuple , profitant toujours de l’éloignement de Charlemagne pour envahir ses états, implora sa clémence et X obtint, après les sanglantes leçons qu’il en reçut en 772 , 774 , 776 , 77g -, comment une partie de ces sauvages guerriers, les Angriens surtout , après avoir abjuré le paganisme comme condition de cette clémence , revint à ses idoles 1 , crime irrémissible

■ Il y aurait eu , si l’on admet une révélation historique toute moderne, plus de patriotisme que de fanatisme paien dans le culte auquel les Saxons s’abandonnaient et revinrent à plusieurs reprises après le baptême de sang que leurs révoltes itératives forcèrent Charlemagne de leur faire subir, et auquel grand nombre d’entre eux échappèrent en portant chez le roi danois Godefroy une rancune qui n’excita que trop de sympathies et produisit plus tard de si grands désastres. En lisant à plusieurs reprises dans les Annales Francorum, que Charlemagne, arrivé en 772 à Ermensul, en avait détruit le temple, et enlevé tout l’or et tout V argent qui s’y trouvaient : « Ermensul usque pervenit et ipsum » fanum destruxit et aurum vel argentum , quod ibi reperit, abstulit , » les anciens historiens avaient assez naturellement conclu qu’il s’agissait de la part de ce propagateur de la foi , de la destruction d'un temple à idoles ; mais de modernes bénédictins ont changé tout cela. « On est honteux de voir, dit M. Sevelinges (Biographie universelle) , un e'eri- »'vain tel que Gaillard, réduit , par l’ignorance de la langue tudesque, à chercher » quelle divinité grecque ou romaine représentait cette idole. L’ étymologie même de » ce nom d’Irminsul , quelque dénaturé qu’il ait été par les Français, lui eût révélé que » cette idole prétendue n’était qu’un monument érigé à la mémoire du célèbre Hermann, » vainqueur de Varus, transformé en Arminius par les Romains : IIerman-Soedle (d’où Irminsul ) , c’est-à-dire colonne d’Hermann. Il est donc convenu, jusqu’à nouvelle contradiction tirée d’autres racines , que le fanum détruit par Charlemagne , ainsi sans doute que l’or et l’argent qu’il y trouva, ne consistaient qu’en une colonne que Charlemagne fit enterrer, et qu’exhuma son tils Louis pour la placer dans l’église d’IIildesheim , où même se célèbre encore tous les ans la destruction de la prétendue idole des Saxons. Mais ce serait ici surtout qu’à notre avis , on devrait être honteux de voir les bons et loyaux Allemands , trompés par des textes formels , mais non sans doute par leur ignorance de la langue tudesque, célébrer annuellement, depuis plus de dix siècles, comme fête nationale, la mutilation du monument de leur premier, de leur plus grand héros.

Nous pourrions ajouter que Charlemagne s’attacha beaucoup plus à détruire les temples des Saxons qu’à renverser leurs monumens patriotiques, qui devaient avoir quelqu’intérêt pour lui-même , puisqu’il appartenait , comme né en Bavière , à la nation ( les Germains) dont Arminius était le héros. Ses intentions à cet égard sont exprimées dans plusieurs Capitulaires, et enlr’autres dans celui de 780, où il donna pour motif principal de la ma-

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surtout aux yeux de Rome , où l'empereur chrétien puisait aveuglément ses directions religieuses, et de quelle soif de vengeance Charles et son armée devaient être animés contre ces relaps, lors du massacre de Verden , hécatombe expiatoire de la défaite de Sinthal, on se montrera peut-être moins prompt à crier à la férocité d’un prince dont l’historien fort impartial, quoique comblé de ses faveurs et réputé son gendre , ne craint pas de dire à ses contemporains soumis : « Que nul ne saurait lui reprocher un acte d’injuste » rigueur. »

Les mœurs de Charlemagne étaient loin aussi d’être inattaquables, à ne s’arrêter même qu’à la dure répudiation sans motif apparent de la fille de Didier, qu’il n’avait épousée, dit-on, que sur les instances de sa inère Bertrade, divorce précédé, dit Hainault , de celui d’Himithrude , et qu’expliquerait sans doute mieux, comme nous l’avons dit, la pensée dès lors conçue de s’emparer du trône

gnificence des églises qu’il faisait construire en Saxe , la nécessité de faire oublier à ce peuple l’éclat de son ancien culte, ut honorem habeant majorent et excellentiorem quàm fana idolorum (Capit. de part. Sax., apud Baluz., c. I, col. 251). En retrouvant ici l’expression formelle de cette considération qui influa beaucoup, dès le IV« siècle , sur les splendeurs de l’art chrétien jusque-là si modeste , on s’explique les immenses efforts de ce prince , plus politique que religieux , pour captiver ses peuples par l’efret des pompes hiératiques : aussi remarquerons-nous, avec Eméric-David ( Discours liist., p. 132), avec quel empressement « on construisit à cette époque en Provence , d’où les Sarrasins venaient d’clre chassés, les cathédrales d ’ Avignon, de Sisteron , de Digne, A' Embrun et » notamment celle de Vence appelée Sainte-Marie la Daurade , à cause de ses mosaïques, » et les ordres et la fermeté de ce prince pour la réparation et la décoration des églises

mentionnées dans la lettre de Iletle , archevêque de Trêves , à Frottaire, évêque de » Toul (Dormay, hist. de Soissons , t. I, p. 214). » Il donnait d’ailleurs lui-même l’exemple de l’activité et de la magnificence qu’il prescrivait aux évêques , comme en témoigne le curieux récit du moine de Saint-Gall, sur la construction improvisée d’un oratoire complet et couvert entièrement de peintures , dans son camp devant Pavie, circonstance qui donne quelque poids au tableau que nous offrirons plus loin, d’après le Phüomenu , de la construction par ses soins du monastère de la Grasse pendant le siège de Carcassonne : comme la ville de Pavie tendait à capituler « dixit artificiosissimus » Carolus ad suos : faciamus hodie aliquid memorabile, ne diem istum otiosi transegissc

» vituperemur. Acceleremus efficere unum oratoriolum . Et hac voce cmissa.alii,

» aliô discurrentcs, caicem et lapides, alii verô ligna vel alia pigmenta congregantes , ar- » tilicibus semper eum comitantibus , attulerunt. Qui à quarta diei hora ante duodeci- » mam talern basilicam mûris et tectis, laquearibus et picturis, auxiliante tironum manu )» militumque construxerunt , ut nulli adhuc eam cernenti, nisi per annurn integrum po- » tuisse fieri crcdatur. (De rebus bellicis Caro!. M ,,apud Duch. , t. XI , p. 132-133).

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du roi Lombard , que la résipiscence supposée par Baronius (ad an. 77 0 » puisqu’on ne peut admettre de scrupule fondé sur l’existence de sa première femme , la mère de Pépin et de Rôtirais, de la part d’un prince qui fut toujours en état flagrant de concubinage. Toutefois, il n’épousa F astrade qu’à la mort d’Hildegarde , arrivée en 780 , et Lutgarde, qui mourut en 800, que lorsqu’il eût perdu en 794 , cette Fastrade, dont l’humeur hautaine et les complots contre la vie même de son époux, semblaient devoir le préserver d’une rechute. Ce fut surtout lorsqu’il resta veuf , à cinquante-sept ans, qu’il chercha ostensiblement hors de l’hymen les coupables distractions qu’011 lui reprocherait moins durement peut-être si , même en écartant l’excuse de Montesquieu 1 , l’on se pénétrait des habitudes alors généralement admises et qu’on retrouve encore plusieurs siècles plus tard , comme nous le prouve l’historien de Naples, Giannone , à l’occasion des nombreux écarts de même nature que se permit le pieux roi de Sicile , Roger 2 .

Resterait V accusation de sainteté dont nous venons d’absoudre personnellement Charlemagne, prince très pieux sans doute 3, mais

1 « Il fut peut-être trop sensible aux plaisirs des femmes , dit cet écrivain ; mais un » prince qui gouverna toujours par lui -même et qui passa sa vie dans les travaux, peut » mériter plus d’excuses. »

2 Après avoir dit de ce prince (1. xi, cb. vn de son Histoire générale du royaume de Naples) : « Lascio bensi dalle quattro concubine , che ebbe in vari tempi, Alcuni » figliuoli » il ajoute . « Nè dove sembrar slrano, se questo principe colanto religioso , » avesse anche tenute nel suo palazzo le concubine : non era in questi tempi il concu- » binato un nome cotanto vergognoso, corne oggi si sente » ; puis dissertant sur le concubinat appelé chez les Romains semimatrimonio , sur la permission accordée aux prêtres par le premier concile de Tolède d’avoir une femme ou une concubine, sur la tolérance des conciles ultérieurs sur ce dernier point, même après que l’église latine eût refusé d'admettre, comme l’église grecque, le mariage de ses prêtres, etc., etc., il termine par cette remarque applicable à la plupart des jugemens historiques de l’école philosophique qui, retranchée dans ses aperçus de convention, dans ses appréciations morales ou soi-disant telles , ramène tout, sans égard aux distances, aux points de vue à etJet, quelle s’est créés : « Cosi il tempo muta le cose e fa che quel, che prima era onesto, renda si poi biasimevole, « e vergognoso. »

3 « Charlemagne , dit Muratori ( Annali , t. IV , p. 41G) , principe impareggiabile che » quantum que fosse occupato da tanti pensieri politici non lasciava d’aver l’occhio attento » alla difese délia religione... » Le grand rôle qu’il joud comme protecteur du christianisme se déduit d’ailleurs d’innombrables faits, indépendans même des largesses testamentaires et autres dont il combla les églises, de ses soins personnels pour rehausser l’éclat

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trop irrégulier dans ses mœurs pour mériter l’apothéose chrétienne qui ne lui fut décernée que vers 1 1 66 par Y anti-pape Pascal III , dont le décret admis avec le sentiment de vénération générale qui s’attachait à la mémoire de notre grand prince, ne reçut aucune sanction formelle de la part de l’Eglise proprement dite, qui s’abstint seulement alors de fermer ses portes à son protecteur. Aussi Louis XI, fort indépendant pour son compte, malgré ses démonstrations extérieures, prit-il sur lui de fixer au 28 janvier la célébration en France de la fête religieusé du grand empereur, solennité qui, pour n’être pas autrement consacrée par l’homologation canonique, n’en reste pas moins la plus impatiemment attendue et la mieux chômée de la part de la génération scolaire. Ce n’est donc pas dans sa vie ascétique ni dans ses miracles que notre saint Charlemagne a puisé ses titres légendaires , mais dans l’influence que son arrière successeur, Frédéric Barberousse , alors excommunié par Alexandre III, qui s’était retiré en France, put exercer sur l’anti-pape Pascal III1, ou dans celle du concile d’évêques allemands qui avait confirmé l’élection anti-papale ; et pour la France, dans le relief qu’ajoutait à la gloire du fondateur de nos enseignemens publics, ce titre , qui donnait un patron tout spécial à notre université 2 . Toutefois, dépouillé même de cette sainte auréole, Charlemagne n’en reste pas moins le plus grand prince au moins du moyen âge , pour avoir fait surgir du cataclysme politique et religieux , qui n’eût pas manqué d’éteindre dès lors en Occident les dernières lueurs de la

du culte, par ses grandes et nombreuses constructions religieuses, par leur riche ornementation en tout genre , par ses écoles de chant , etc.

L'hommage que Léon III , à son avènement au pontificat, fit à Charlemagne des clés de la confession de saint Pierre , le constitua , pour ainsi dire, le premier gardien de ce précieux dépôt , de même que l’envoi par Ilaroun des clés du saint-sépulcre rapportées par le missionnaire de Charlemagne , Zacharie, constate que sa réputation de piété était célèbre, même en Orient, sans qu’il ait eu besoin d’y faire le pèlerinage de Jérusalem , que les saines critiques , comme celles de Robert Gaguin , de l’abbé Le Bœuf, etc. , rangent avec raison parmi les histoires fabuleuses sortant, par cela même, de notre domaine tout historique (voir Mémoires de l’ Académie des Inscriptions, t. XXI , p. 136 à 153).

1 L’auteur d’un Examen critique des trois histoires fabuleuses dont Charlemagne est le sujet, se sert, même en parlant de cette canonisation, de ce mot : requise par l'empereur Frédéric Ier ( Mémoires de l'Académie des Inscriptions , t. XXI, p. 142).

2 Voir ce que nous avons dit à ce sujet (t. I, p. 121 et suiv ).

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civilisation , un immense 1 et glorieux empire fondé sur les solides bases des lois, des lettres et des arts-, pour avoir, en même temps , garanti des tempêtes, de son vivant du moins, et pendant son long règne (environ 4 5 ans), la paisible culture de ces fruits devenus nouveaux , pour l’Italie même , en posant d’une main , par son expédition d’Espagne et de Sardaigne, la digue qui contint l’irruption sarrasine toujours imminente , tandis que de son bras de fer il s’efforçait d’extirper du Nord2 et même des retraites presqu’inaccessibles des descendans d’Attila, les germes de conflagration qui menaçaient déjà d’anéantir son œuvre-, mais, vains efforts : le ciel n’avait permis que ce grand méteore répandît tant d’éclat que pour rendre plus sensibles les nouvelles ténèbres auxquelles il condamna le monde -, et ce qu’avait pressenti le créateur de ce grand édifice , en contemplant le flot qui devait l’engloutir3, ne devint que trop

1 Cet empire, dont d’Anville a donné la carte, s’étendait du duché de Bcnévent, qui resta indépendant sous le règne de Charlemagne, à la rivière d’Eyder, qui sépare l'Allemagne du Danemarck , coin de terre d’où sortirent les hordes barbares , sans doute recrutées en chemin, qui désolèrent bientôt après ce vaste empire , et précipitèrent la chute de la dynastie de son fondateur, après deux cent trente-sis ans de durée pour toute sa race. L’historien allemand Ilegewisch calcule que cet empire embrassait 15 degrés du sud au nord, et 22 du levant au couchant.

a Quelques conflits s’étaient élevés entre Charlemagne et Godefroy, roi des Danois, sur des hostilités commises par ce barbare contre les Abotrites , alliés de notre prince , qui chargea son Gis Charles de venir à leur aide en 809 , à la tête d’une armée ; mais , moins heureux que son père dont aucune défaite, si ce n’est l’échec d’arrière-garde de Roncevaux, ne nuança la gloire, même dans ses trente-trois campagnes de Germanie, Charles fut forcé à la retraite, ce qui accrut beaucoup l'orgueil et la jactance de Godefroy : « Cùm » ei multum de jactantia et superbia regis Danorum nunciarentur » , dit Eginhard (de gestis Caroli Magni ), à propos de la ville que Charlemagne fit élever de l'autre côté de l’Elbe pour garantir ses états. Quoique le renom du grand empereur toujours victorieux fût une barrière plus forte que toutes les forteresses , Godefroy n’essaya pas moins le sort de nouveaux combats , et déjà il était parvenu, par une descente de vingt mille hommes, à mettre à rançon les habitans de la Frise, lorsque la mort qui l’atteignit (un assassinat, dit-on) délivra Charlemagne, en 811 , de ce redoutable ennemi; mais en laissant aux peuples du Nord un sentiment de leurs forces, qu'ils n’exploitèrent que trop activement.

3 Le pressentiment qu’eût Charlemagne de la tempête qui menaçait d’anéantir son œuvre est bien explicitement exprimé dans le passage où le moine de Saint-Gall nous montre ce prince dans une ville maritime de la Gaule Narbonnaise , examinant , de la chambre où il dînait, l’horizon maritime couvert de vaisseaux qu’on disait chargés de marchandises; à quoi il répondit : « Istæ naves non confertæ mercimoniis, sed hostibus

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tôt une réalité, par la faute de l’architecte qui, malgré l’exemple de Constantin , et ne pouvant également trouver un grand point d’appui dans un autre Atlas , si rare à rencontrer sur les degrés du trône, avait de son vivant réparti le fardeau entre ses trois fils1 , exemple que dut suivre son successeur, en se reposant aussi du soin de soutenir son globe sur trois étais trop faibles pour une telle surcharge. « Uétat du pays, comme le remarque M. Guizot [Essai s suri’ histoire de France, p. y 8 et 79), se refusait d’ailleurs à Ventreprise (fu avait tentée Charlemagne de se faire souverain d’un grand peuple et d’un grand empire » -, la communauté d’idées , de relations, d intérêts commerciaux cfui ont dû servir de lien et d’aliment à cette vaste société, ne pouvant exister surtout à cette époque, où l’unité des grands états put être momentanément l'œuvre de la force ou le fruit de l’ ascendant d'un homme supérieur, qui ne sont pas des

» fœtæ sunt acerrimis » ; puis se levant de table pour aller à la fenêtre, il prononça, en versant des larmes cette triste prédiction : « Scilis, ô fideles mei, quid tantopere plo- » raverimP Non hoc, ait, timeo, quod isli nugis milii aliquid nocere prœvaleant : sed » nimium contristor , quod me vivente nisi sunt littus istud attingere; et maxime » dolore torqueor, quia prævideo , quanta mala posteris meis et eorum sint facturi subjec- » lis. » Déjà, et depuis longtemps même, ce prince avait pu juger du sort que ces Normands Dani-Pagani réservaient à ses riches fondations par les ravages qu’ils exercèrent en 703 dans le monastère de l’île de Landisfarne , aujourd’hui Holy-Island, sur la côte du Northumberland , désastre que déplore Alchuin ( Annal. B., t. II, p. 287 ).

1 La perte presque successive qu’il fit de Pépin, roi d'Italie, et de Charles, roi de la France Orientale, les seuls de ses trois fils que de hautes qualités personnelles pouvaient rendre dignes du fardeau de l’empire, en fit retomber la charge sur Louis, que son père s’était associé en 813. Jusque-là quel inconvénient pouvait avoir ce partage que blâment plusieurs historiens, puisque des fils si dociles, comme le remarque Montesquieu, ne gouvernaient que sous l’autorité du père? et plus tard la réunion des trois couronnes sur une seule tête, trop faible pour les porter dignement, n’cst-elle pas venue prouver que ce n’est pas dans la concentration des pouvoirs que gît la force et par suite la garantie de durée des empires? M. Guizot, dans les vues si élevées qui dominent tous ces conflits historiques, a constaté, à la gloire de Charlemagne, un fait qui confond toutes ces hypothèses, en disant : « Cet immense empire ne devait pas survivre à la main puissante qui l’avait fondé ; mais » une grande œuvre n’en demeura pas moins accomplie; l’invasion des barbares en » Occident fut arrêtée ; la Germanie elle-même cessa d’être le théâtre des continuelles » fluctuations de peuplades errantes ; les états qui s’y formèrent par le démembrement de » l’héritage de Charlemagne se consolidèrent par degrés et devinrent la digue qui mit un » terme à cette inondation d’hommes que l’empire subissait depuis quatre siècles ; les » peuples et les gouvernemens se fixèrent, et l’ordre social moderne commença à se dévea lopper. »

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puissances à cjui appartiennent la durée. Mais avant l’écroulement de la masse, par suite des capitulations de Charles-le-Chauve, qui aima mieux payer que combattre, eten attendant que nous décrivions l’ignominie jetée sur ce trône par l’ambition parricide des petits-fils du grand empereur, et la déplorable querelle vidée entre trois frères aux champs de Fontenai (en 842), où des torrens de sang versé pour arriver à un simple partage , inspirèrent aux nobles la résolution de s’affranchir, en cas semblable , de la dépendance du monarque , et cimentèrent ainsi la constitution féodale, contre laquelle luttèrent , mais vainement , tant de successeurs de Charlemagne , il nous reste à signaler plusieurs faits artistiques ou importans qui se produisirent sur divers points, afin de compléter nos aperçus sur la marche de l’art chrétien, prêt à s’engloutir de nouveau dans l’abîme ouvert par les débordemens du Nord, pour ne revivre qu’après l’expiration de la période déca-sèculaire assignée par l’Apocalypse à la durée du monde, prophétie que les calamités de ces dernières époques durent, à titre de signes précurseurs T, faire pénétrer dans toutes les croyances.

» Ce que nous avons dit de la foi de l’Orient dans les présages tirés des évènemens surnaturels était entièrement applicable à l’Occident où, malgré les défenses expresses contenues au Capitulaire 7 : « prohibere paijanas observationes... aut auguria , etc. » , la catastrophe redoutée de la mort de Charlemagne fut annoncée pour ses historiens euxmêmes, par des signes célestes : « Per très continuos vitæque termino proximos annos, et » solis et lunæ creberrima defectio, ac in sole macula quædam atri coloris septem dierum » spatio visa » (Eginh.,aputf Duch., t. II, p. 104), et même par des calamités purement accidentelles , qui semblèrent faire participer , même les monumens, à ces manifestations augurales : « Porticus, quam inter basilicam (Aquis Grani), et regiam operosa mole cons- » truxerat, die ascensionis Domini subita ruina usque ad fundamenta conlapsa ». L’incendie même du célèbre pont du Rhin , qui avait coûté dix ans de travaux , fut considéré comme un sinistre augure, ainsi que le globe lumineux que Charlemagne vit traverser l’atmosphère : « per serenum aéra transcurrere » , dans sa dernière expédition contre Godefroy , une chute de cheval que l’empereur fit , et même l’étincelle fulminante qui vint frapper la pomme d'or qui décorait le toit de la basilique d’Aix-la-Chapelle : « Malum » aureum, quo tecti culmen erat ornai um » , circonstances que les lois mieux connues de l’électricité eussent empêché de ranger parmi les prodiges , cl qui dépouilla cette toiture d’un ornement qu’on ne trouve pas en effet sur les églises, que l’empereur tient à la main dans les statues provenant de son tombeau. Rien de plus concevable par conséquent que la perplexité de ces populations environ deux siècles plus tard, lorsque échéait le terme assigné à la durée du globe. Aussi raconte-t-on qu’un corps d’armée commandé par l’empereur Olhon, et surpris alors dans sa marche par une éclipse de soleil , fut tellement

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L’un de ecs écrivains profondset consciencieux qui, délaissant les sentiers de la routine monastique ou philosophique, volent à la découverte de nouveaux aperçus et font chaque jour jaillir de vives lumières de l’appréciation mieux entendue de notre passé, M. Michelet, imprime un grand blâme historique (t.I, p. 35 1 et suiv. ) au rêve d'unité de Charlemagne qui, comme Dioclétien , fut obligé de partager ses états pour le s défendre, et qui, par la mort de ses deux fils aînés, laissa ce faible et immense empire aux mains pacifiques d' un saint sous lequel s’opéra le déchirement et le divorce des parties hétérogènes dont se composait l'empire, et qui souffraient toutes d'êti'e ensemble : car, ajoute l historien , le mal, c'était la solidarité d'une guerre immense qui faisait ressentir' sur la Loire les revers de l' O stras ie-, comme si la division des états obviait toujours à ces contre-coups ; comme si la solidarité de la guerre n’était pas bien compensée par la solidarité de la paix, par les garanties qu’offre au repos de ses peuples un prince à la fois législateur et guerrier, lorsque loin de plier, comme fit plus tard Charles-le-Gros, sous le fardeau de sa puissance, il le porte aisément dans l’intérêt de tous -, pçut-on admettre en effet que les parties constitutives du vaste empire de Charlemagne, quelqu’hétérogènes qu elles fussent, souffrirent toutes d'être ensemble, lorsqu’on voit Muratori glorifier à tant de reprises le règne de ce prince et de ses successeurs Carolins comme ayant ouvert pour l’Italie une ère de prospérité jusqu’alors inconnue et auquel le divorce opéré sous

frappé de stupéfaction, que les soldats se débandèrent pour aller chercher un refuge ; on ne dit pas où.

On lit dans les Annales Bénédictines (t. Il, p. 172), que les deux éclipses de soleil qui eurent lieu en 810, parurent à Charlemagne lui-même constituer un fait assez extraordinaire, pour qu’il consultât sur leur cause Dungal , abbé de Saint-Denis, instruit sans doute autant qu’on pouvait l’ctre alors en telle matière , mais qui , dans sa réponse , se borne à renvoyer le prince à ce qu’avaient écrit sur ce concours des astres, prévu d’avance, les anciens philosophes païens, et même l’évêque de Constantinople. Cette circonstance pourrait faire douter du fruit que Charlemagne aurait recueilli des leçons d’astronomie que lui donna Alchuin ; de même que nous verrons bientôt combien peu profitèrent à son fils et successeur, Louis-le-Débonnaire, les enseignemens et les entretiens de son historien Astronome, très disposé lui-même à partager les terreurs de son prince et à voir des signes précurseurs spéciaux à tel ou tel évènement fortuit ou local, dans des phénomènes généraux, tels que les éclipses, dont sa prescience eût dû lui démontrer que la manifestation inévitable était indépendante de la fluctuation des intérêts mondains.

l’art chrétien.

Charles-le-Gros vint seul mettre un terme en préparant à ce pays livré à toute son indépendance « un secolo diferro (decimo dell’era » christiana) : merci dcl b non governo deg V imperadori Carolini, dit »> cet écrivain sous l’année 888, avea la Lombardia coll’altre vicine » provincie Goduta per piu di cento anni un'inddiabilpacc $ maeccoti » entrai9 in essa la discordia e la guerra; cresccre da lï innanzi l’igno- » ranza e la barbarie j e quelche e peggio, introdursi ne' popoli , ed an- » che ne gli ecclesiastici una sfrenata corruzion di costumi, in guisa » che troveremo andando innanzi un secolo di ferro , e divenuti questi » paesi un emporio di calamità e di dzi » (Annali , t. V, p. 180). On verra plus loin quil en fut de même de la France et de l’Allemagne lors que le joug de l’unité cessa de peser sur ces provinces ; et ces leçons expérimentales sont à nos yeux de plus de poids que les théories libérales, très nobles sans doute, mais entièrement inapplicables à des époques où, par exemple, les évêques, ces grands régulateurs de l’impulsion religieuse, étaient en outre les premiers citoyens, selon l’expression de l’abbé Dubos, et joignant souvent le prestige de la valeur guerrière à l’influence sacerdotale I, devenaient à tous ces

i Nous avons déjà cité de nombreux exemples des démonstrations guerrières du clergé aux diverses époques du moyen âge , où cet usage était blâmé par Grégoire de Tours (1. iv, c. xljii), à l’occasion de deux frères, évêques l’un ell’autre, qui, laissant la croix céleste pour le casque et la cuirasse, tuèrent plusieurs ennefnis de leurs propres mains : « Qui non eruce cœîesti muniti, sed galea aut lorica sæculari armati.... multos manibus » interfecisse referuntur. » En attendant que nous prouvions par d’autres faits nombreux que ces habitudes résistèrent à ces blâmes comme aux interdictions de Charlemagne, nous citerons sur l’époque même où nous sommes parvenus un trait concernant le grand saint Benoît d’Anianc, à qui Louis-le-Pieux délégua le soin d’étendre à la constitution monastique l’unité qu’il aurait voulu , mais vainement, maintenir dans toutes les institutions de la monarchie. Lorsqu’en 824 l’empereur préparait une campagne contre les rebelles de la Bretagne , les évêques , les abbés et tous les ecclésiastiques ayant des vassaux , se trouvèrent , selon l’usage , obligés d’intervenir en armes : le moine Ernold Nigelle raconte à ce sujet que le saint abbé d’Aniane parut dans les rangs, mais sous des dehors si burlesques, que le roi d’Aquitaine, Pépin, ne put s’empêcher de rire et de renvoyer le prêtre à ses études.

« Pippin bas aspiciens, risit, miralur et infit :

» Code armis, frater, litteram amalo magis. »

Tel n’était pas sans doute l’évêque Gosslin , dont la valeur seconda si bien celle de notre comte Eudes dans la défense de Paris contre les Normands , non plus que son neveu Ebolus, cet intrépide abbé, dont Abbon célèbre les hauts faits. Muratori cite ( Annali , t. IV, p. 226) ce trait d’un évêque de Turin , Amrnulus^ qui , selon la chronique de la

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titres les appuis ou les dispensateurs de trônes Mais venons aux époques qui suivirent la mort de Charlemagne.

Quoiqu’éteint , ce grand fanal 2 projeta longtemps encore ses

Novalise , ne craignit pas, pour se venger des habitans de cette ville, d’en faire détruire les fortifications , que la chronique décrit ainsi : « Fuerat hæc siquidem civitas condensis- » simis turribus bene redimita et arcus in circuitus per totum deambulatorios , cum po- » pugnacuis desuper atque ante muralibus. » On peut juger par ces détails du système de ces fortifications , dont nous avons parlé dans notre note sur l’architecture civile (t. 1er, p. 352 et s.), système qui se multiplia surtout en Italie vers la fin du IXe siècle, à l’occasion des troubles et luttes entre Guido et Béranger, vieux amis que l’ambition divisa. L’annaliste dit en effet , sous l’année 892 : « Conminciarono a fortificar la loro citta e castella, » perche per la pace si lungamente conservata in queste contrade sotto gl’ imperadori « Carolini i piu viveano alla spartana. »

Une autre preuve de ce nouvel usage qui se multiplia jusqu’à l’abus, et de l’intervention des évêques dans les choses d’ici-bas et dans un ministère si différent de celui qui leur appartient aujourd’hui, se tire de la construction , vers la meme époque, des fortifications de Modène dues à l’évêque Leodoino, et dont l’inscription donnée par Muratori ( Anti quitat. Italie., dissert, i), portait :

Mis tumulum portis et erectis aggerc valtis,

Firmavit, positis circum latitanlibus armis.

Non contra dominos (le roi Guido et l’envpereur Lambert) erectus corda serenos, Sed cives proprios cupiens defendere tectos.

1 En Italie, ce fut presque toujours à l’influence des évêques que les compétiteurs à la royauté durent leur élection , lorsque, mettant à profit l’affaiblissement du prestige carolingien, ce peuple reprit, sous ce rapport, l’usage des libertés lombardes; et tout prouve qu’à cette prérogative près, l'ascendant théocratique n’était pas moindre alors en France et et en Allemagne. Ce furent les évêques qui, par des motifs que nous chercherons à expliquer plus loin , et forts de la faiblesse du fils de Charlemagne, lui imposèrent une pénitence publique dégradante pour le trône , et qui ne put qu’accroître l’audace de ses enfans déjà rebelles ; c’est au moine Gombault que le même prince dut d’être réintégré dans ses droits par la diète de Nimègue de 831, après le premier attentat à sa liberté. Vely nous montre Hincmar, évêque de Laon, neveu de l’archevêque de Reims, abusant de son autorité épiscopale au point d’excommunier son roi , Charles-le-Chauve ; et l’on sait que ce fut l’influence de Gautier, archevêque de Sens, qui, dans l’assemblée de Compïègne de 888, déplaça au profit d’Eudes, comte de Paris , la couronne de Charles-le-Simple , qui la reçut plus tard d’une autre assemblée d’évêques, sorte d’usurpation qui explique celle que Voltaire reproche à Charlemagne.

2 Muratori proclame ( Annali , t. IV, p. 487, 488) le deuil public que causa la mort d’un prince qu’il place au-dessus des Auguste, des Trajan et des Marc-Aurèle, sous ce rapport du moins : « Clie gli imperadori eroi del paganismo ch’egli supero », avaient hérité d’un empire florissant, tandis que Charlemagne trouva dans ses Franks, comme dans toutes les nations qu’il soumit : non poca Barbarie, una somma ignoranza ed infiniti disordini » ; ce qui ajoutait beaucoup au mérite qu’il eut « di rimellere iu buon stato lo studio j) delle letlere ch’egli medesimo con gran fatiea procaccio a se stesso, dappoiche com-

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lueurs, connue l’astre des astres, en se couchant, dore de ses reflets le corps opaque engagé dans savoie lumineuse. Si son fils survivant, que M. Michelet nomme le saint Louis du IXe siècle r , ne brilla personnellement que par sa piété et par sa sainte résignation aux poignantes épreuves qu’il eut à subir pendant son règne de la part de fils dénaturés , tel était du moins l’éclat et la vigueur constitutive de l’œuvre de Charlemagne, qu’elle se fût ternie bien plus tard et eût résisté longtemps encore aux effets du morcellement et aux assauts de rivalité des copartageans, si les mêmes évêques qui concoururent si puissamment à la fonder en secondant les efforts du maître , devenus maîtres à leur tour, sous un prince faible, n’eussent pris à lâche de se venger des mesures que sa piété s’efforcait d’opposer au relâchement de leurs mœurs et usages 2.

» mincio a regnar », assertion d’un très grand poids de la part d’un historien aussi familier que l’était Muratori avec tous les écrivains italiens, français et tudesques, contemporains de ce prince.

i II devait en être de la ressemblance que trouve M. Michelet (t. Ier, notes des pages 353 et 354) entre Louis Ier et Louis IX , comme de ces rapports extérieurs de formes et d’allures , et même de ces affinités organiques qu’on rencontre souvent entre personnes vouées aux mêmes habitudes, animées des mêmes sentimens; mais comme rois, selon nous, la distance qui les sépare est immense. De beaux dehors , une gracieuse affabilité, la réserve, portée par exemple au point de s’interdire le rire aux éclats, une commune horreur de la débauche, même des baladins , constituent bien une conformité remarquable à quelques égards ; mais le beau côté par lequel on regrette, en lisant l’histoire , que le saint Louis du IXe siècle n’ait pas ressemblé à celui du XIIIe, c’est l’énergie de caractère, le sentiment de la dignité royale qui donnaient tant d’éclat à ces humbles vertus , en maintenant l’accord si remarquable dans la famille de ce dernier prince, et la tranquillité du royaume également menacée par une ligue de seigneurs , que déjoua la politique habile et énergique de Blanche de Castille, et dont son fils rompit les dernières trames, malgré l’appui d’Henri III, dans les champs de TaiUebourg et de Saintes.

Louis le Débonnaire, dont le surnom seul, comme le remarquait Henri III, impliquait quelque chose de sot , en ouvrant malgré sa rigide piété un concours de beautés plutôt que de vertus pour trouver une nouvelle épouse , s’attira d’ailleurs tous les maux que lui eût sans doute épargnés le choix d’une Marguerite de Provence, dont la sagesse au-dessus de tout soupçon n’eût pas eu besoin d’être purifiée par les épreuves du feu ou par des gages de bataille; et l’ascendant que ce mari trop débonnaire, ici surtout, laissa prendre à la belle Judith pour le partage et la dotation hors part du royaume d’Aquitaine au profit de son fils Charles , contraste trop avec la conduite de saint Louis refusant pour son frère, en 1239, la couronne impériale que lui offrait le pape Grégoire IX , pour que nous cherchions à étendre ici ce parallèle.

2 C’est précisément aux efforts de ce prince pour relever la religion et réformer les abus

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Nommé et installé roi d’Aquitaine dès 1 âge de trois ans, Louis n’avait que trop prouvé dans le long exercice de ce pouvoir, de 781 à 8 1 4? que les plus hautes vertus ne peuvent suppléer sur le trône le sentiment de force et de dignité toujours nécessaire, à raison des devoirs que la couronneimpose. Déjà sa clémence envers Chorson, duc de Toulouse, absous par son prince direct et condamné par une sentence capitale de l’assemblée d’Aix-la-Chapelle, son incurie dans l’administration de ses finances dévorées par des favoris, avaient signalé la faiblesse de ce prince tout entier à la fondation ou à l’organisation de ses monastères * 5 et ce ne dut pas être un des moin-

quc la tolérance de son père pour ses compagnons d’études avait laissé s’introduire dans les mœurs du haut clergé, qu’on attribue l’hostilité tour à tour secrète et patente des évêques aux suggestions desquels serait due la déplorable division qui signala le règne de ce prince depuis l’époque 817, où il associa Lothaire à l’empire, jusqu’à la mort qui l’atteignit sur les bords du Rhin en 840, alors qu’il marchait contre son fils, Louis de Ravière, spoliateurde ses domaines. En effet, la remarque de Thégan, sur l’indignation qu’éprouvèrent les deux frères de Lothaire , de cette association : « ab hoc cœteri filii indignati sunt , » coïnciderait bien avec l’époque des réformes ecclésiastiques prescrites par l’empereur en 816 et 817 , selon ce que nous apprend avec détail l’historien Astronome. Après avoir parlé de la réunion des monastères sous le commun niveau de la règle bénédictine : « Consideranset etiam idem piissimus » imperator, non debere Christi ministros obnoxios esse humanæ servituti : sed et multo- » rum avaritiam abuti ministerio ecclesiastico ad proprium quæstum, slatuit, etc... Quo » ejus vitain sancta doctrina et operatione clarius eniteret, qui in pomparum sublimitate » constitutus imitandoChristum humilitate, altius eminebat, » le biographe de ce prince ajoute immédiatement : « Denique tune cæperunt deponi ab episcopis et cleris cingula » balteis aureis et gemmatis cultris onerata , exquisitæque vestes, sed et calcaria talos one- » rantia relinqui ( apnd Duch., t. II, p. 298). »

Si ces réformes n’eussent tendu qu’à dépouiller le clergé de ses ceintures et baudriers d’or , de ses éperons dont le poids et la richesse embarrassait sa marche , de ses glaives ornés de pierres précieuses, etc. , on se refuserait à penser qu’un tel sacrifice ait pu dicter la sentence, si dégradante pour le trône, que le prince , vêtu d’un cilice , subit en 822 , dans l’assemblée d’Àltigny, et surtout que, non contensde cette humiliation, les évêques aient porté la vengeance jusqu’à se rendre instigateurs et complices des vœux parricides des trois fils de l’empereur ; mais la portée de ces mesures était sans doute plus haute , et dès lors on conçoit ce qu’une grave atteinte à l’autorité cléricale, fière de sa toute-puissance sous un grand prince, put exciter de fiel contre son faible successeur.

1 Voici, d’après le biographe cité plus haut, quelques uns des monastères auxquels Louis, comme roi d’Aquitaine, consacrait ses soins vers 811 , et dont plusieurs figurent déjà dans notre précédente nomenclature et dans la série bénédictine que nous donnerons plus loin pour les travaux de Louis comme empereur : « Etquidcm multa, ut dictumest, 5) ab eo sunt in ejus ditione reparata, imo a fondamentis ædificata monasteria, sed præ- » cipue hæc : monasterium Sanctæ-Mariæ, et Sancti-Petri de Ferrariis, quod antiquitus

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dres soucis de la vieillesse de Charlemagne, une des moindres causes de ces larmes que nous lui avons vu répondre en Aquitaine même, à la vue des barques normandes, que la nécessité de résigner son empire à un tel prince, d’ailleurs brave, libéral et lettré.

Au moment, et dès la prise de possession de l’empire jusqu’au supplice du malheureux Bernard et de ses adhérens, dans le complot d’émancipation de l’Italie, Louis sembla se montrer sous un aspect tout autre -, mais il dépassa le but dès le premier pas et ses rigueurs envers ses sœurs 1 comme son inflexibilité pour son

j> Bethleem vocabatur, in cujus, curia pater ejus Pipinus occidit Ieonem..., Sancli- Eili—

» berti, Sancti-Elorentii , Caroffi , Concas, Sancti- Maxentii , Menatœ , MagniLoci, » Musciacum, Sancti-Savini , Masciacum , Novitiacum , Sancti-Theofradi , Sancti- » Pascentii, Dosora, Solemniacum (celui de Saint-Eloi), puellare Sanclœ-Mariœ, Sancta ?- « Radegundis, devera, de uterain pago Tolosano, eatadainSeptimania, Ànianœ, Galunœ, » Sancti-Laurentii , Sanclœ-Mariœ , quod dicilur in Rubine, Cannas, et cætera plurima : » quibus veluti quibusdam Lyclinis totum decoratur Aquitaniæ regnum. » Et l’historien ajoute : « Hoc ejus exemplum non modo episcopi multi, sed et laici quam plurimi » æmulati collapsa restaurabant , et nova monasteria certabant instituere (ibid. , p.293, » 294). »

La constitution de 817 , qui répartit entre quatre-vingt-quatre monastères désignés (ibid. , p. 323) l’honneur d’offrir à l’empire dons et milice , dons sans milice ou seulement prières sans dons ni milice, ne mentionnant qu’un très petit nombre de ceux compris dans cette seule série d’ Aquitaine , la conséquence serait que ceux mentionnés dans le même acte comme appartenant à d’autres provinces, ne forment également qu’une faible partie de ceux existant alors dans ces autres contrées de l’empire : dès lors quelle immense population monastique, quelle impulsion donnée aux travaux dont nous avons prouvé que s’occupait la milice de saint Benoît d’Aniane, et par suite quelle pâture pour les Barbares qui vinrent quelques années plus tard ruiner jusque dans leurs fondations un grand nombre de ces saints ateliers et en piller les richesses transportables!

i Plus rigoureux pour ses sœurs que Charlemagne ne s’était montré pour ses filles qui , fruits pour la plupart du concubinage dont nous avons parlé, menaient joyeuse vie à l’exemple de leurs mères, Louis ne voulut résider dans le palais de son père « in con- « tubernio paterno, » qu’après l’avoir purgé de ces souillures, « palatio excludi judi- 3) cavit (liist. Àstron., chap.xxm) ; » mais, quanquamnatura mitissimum , aulieudese borner à cette expulsion, il livra aux bourreaux les complices de leurs désordres. On leur creva les yeux, supplice très usité alors, luminum amissio... ne quod revivisceret scandalum.

Aucun prétexte de confiscation n’entra dans cette vengeance, car lorsque le nouvel empereur vint , dit Eginhard , siéger à Aix-la-Chapelle , « sine ulla conlradictione , » après s’être fait montrer tous les trésors en or, argent, pierres précieuses et riche mobilier qui constituaient la part de famille, « dédit sororibus suis partem earum legalem ; » il donna ce qui restait pro anima patris et en envoya une grande partie à Rome, au pape Léon : » Nihil sibi réservant prœter unam mensam argent eam quœ triformis est in medio

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