‹ Les arts au Moyen AgeChapitre 44 sur 49 · I.’aRT CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

I.’aRT CHRÉTIEN

ques du dehors. C’est d’abord Charles-le- Chauve, puis son fils Louisle-Bègue, luttant de ruses et de violences avec Louis -le- Germanique et ses trois fils, Carloman , Louis et Charles , pour la possession d’un vain titre; c’est Boson , frère de Richilde , et Richilde elle-même, contraignant Louis -le- Bègue y par l’appui donné à dessoulèvemens séditieux, à démembrer le domaine royal pour doter des chefs de factions, passant dès lors de conditions souvent obscures dans les rangs de la féodalité rivale et ennemie du trône ; c’est la longue méconnaissance des droits de Charles -le- Simple au profit d’un prince non moins incapable, Charles-le-Gros, qui n’arrive à posséder un empire plus vaste que celui de Charlemagne, que pour plier honteusement sous le fardeau de ses couronnes et pour aller, abandonné de tous, expier par une mort obscure dans une abbaye de Souabe *, la honte d’un traité qu’on pouvait espérer tout autre de l’énergique défense de Paris par le comte Eudes et l’évêque Gosslin 2 ,* c’est ce comte

» pibus.... Alfonso rege impcnsas suppeditante; » et page 259, sous l’année 890 : « E:\dem « æræ nota consignatum habetur AldcfonsiMagni testamentum quomulta largitur monas-

3> terio sanctorum lladriarii et Nataliæ mart . cujus cathedrali ecclesiæ liæc abbatia

3> uni ta est suscribunt regis testamento Xemena ejus conjux Hermenegildus sedisregni 33 Oveti (Oviedo) episcopus , etc. 3>

On peut juger par ces exemples de ce qui se fit pendant tout le cours du Ne siècle , dans cette partie de l’Espagne où se continuaient les mêmes erremens de l’art chrétien , en dépit même des succès temporaires d’Almanç-or, sur la fin de celte période.

1 L’abbaye de Richenaw, où cet impuissant potentat, trahi par Luitward, qui lui fit perdre trois vastes monarchies, et le réduisit à vivre des aumônes de l’archevêque de Mayence, est l’une de celles qu ’Eméric-David cite dans son savant Discours historique sur ta Peinture, comme constituant presque un atelier de peintres qui , vers ces époques mêmes, ornaient de leurs ouvrages diverses églises de l’Allemagne; il ajoute, d’après Eckerard (carmina apud Canisium , t. II, part. III, p. 227 et seq.), qu’on lisait au-dessous des élégantes peintures dont les religieux de Richenaw ( divitis Augiœ ) avaient’orné les murs de l’église de l’abbaye de Pfaltz, l’inscription suivante:

« Aula Palatinis perfecta est îsta magistris :

» Insula pictoves tramiserat Augia claros. i>

et il fait remarquer que les architectes étaient des moines de l’abbaye de Pfaltz, les peintres , des moines de Richenaw , heureux concours qui prouve la division des études , excellent moyen d'arriver à leur perfectionnement.

2 Le siège que Paris eut à soutenir en 887 contre les hommes du Nord , a fourni la matière de tant d’ouvrages et de si savantes dissertations, depuis le poème d’Abbon jusqu’au résumé de Dulaure, que nous croyons la matière épuisée, en ce qui nous concerne, par notre remarque du tome !<?r ( page 61) sur son désastreux effet pour le Palais romain

Eudes lui-même* ce fils de Robert-le-Fort, souche de notre dernière dynastie, qui, vainqueur de nouveau des opiniâtresNormands, se Voit contraint par les dissensions des grands, de capituler avec ces Bar-

qui, situé hors de la ligne défendue par Eudes et Gosslin, dut, comme Saint-Pierre, Saint-Paul, et autres basiliques placées hors des murs de Rome, lors de l’échec des Sarrasins devant cette capitale , se ressentir d’autant plus de la rage de féroces assaillans réduits à lever ce siège après treize mois d’efforts désespérés , pour se rendre maîtres d’un îlot. Ajoutons-y seulement , par occasion , l’expression du regret qu’aucun de ces princes qui se disputaient alors le vain titre de roi d’un pays qu’ils ne sureqt pas défendre , n’ait su mettre à profit cette première atteinte au prestige de V invincibilité des Normands pour exterminer ces Barbares , comme fit quelques années plus tard Alfred-le-Grand , après l’échec des Danois devant Kinwith ; et profitons de ce renvoi pour reprendre sommairement la série des calamités que les Normands infligèrent à notre malheureux pays, depuis le moment où nous les avons laissés maîtres de Paris en 857, jusqu'au siège que soutint glorieusement cette ville, trente ans plus tard.

Robert , chef de la maison régnante de France (voir Mémoires de V Académie des Inscriptions, t. XX , p. 548), avait conquis son surnom de le Fort dans les luttes glorieuses qu’il soutint, comme duc d’Anjou, contre les invasions des Bretons et des Normands ; mais, quoique la mort qui atteignit ce prince à la journée de Brissarthe, près du Mans (en 866), ait été le signal d’une nouvelle victoire, ses soldats, pour venger leur capitaine , s’étant précipités avec furie sur les Normands , qui regagnèrent leurs vaisseaux en toute hâte, ces Barbares, et aussi le peuple, qui pleura , dit Yelly, ce nouveau Machabée , ne sentirent que trop la portée de ce coup fatal. Revenus à la charge avec la confiance que leur donnait cette catastrophe si funeste à la France , les Normands , Hasting à leur tète , méditèrent dès lors une conquête durable. Quel était cet Hasting trop célèbre dans les fastes de ces époques, et qui, si l’on en croit les chroniqueurs (Dudon, de Saint-

Quentin surtout) , séduit par la conquête de l’Italie, mais prenant . Luna (en Toscane)

pour Rome, avait , dès 861 , par une ruse digne d’Ulysse, pénétré dans son cercueil, avec ses frères d'armes pour pleureurs, au sein de cette ville, que, furieux de sa méprise, il fit raser de fond en comble? Etait-ce, comme le soutiennent quelques écrivains, et surtout les biographes champenois , qui revendiquent, on ne sait pourquoi, cette illustration , un habitant de Troyes (bien que le fait de la prise d’une ville forte par un convoi funéraire soit plutôt d’un gr-ec que d’un troyen) , ou un Français quelconque, qui, transfuge de notre nationalité, aurait, comme il n’arriva que trop souvent, mis & valeur d’aventurier, son apostasie, son expérience et sa capacité, aux gages des ennemis de son pays? ou, rejeton exceptionnel d'une souche encore sauvage, ce Danois aurait-il puisé dans quelque contact, la portée de vue qui distingue Hasting, si ce mot est un nom propre et non, comme quelques uns le pensent, un titre honorifique, des Godefroy, des Ragnaire , des Sigefride , des Iwar et autres chefs de ces bandes féroces , qui effacèrent au IX<- siècle les exploits analogues de leurs devanciers les Vandales, les Goths, les Huns? Quoiqu’il en puisse être, combinant en stratégisle habile, son plan, suivi plus tard par Rollon, de l’occupation moins transitoire d’une partie de la France, Hasting, ravitaillé aux sources de l’invasion, de tout ce qui pouvait constituer une colonie permanente, vint en 872 occuper le siège même du duché du vaillant Robert , dont l’ombre dut très-

l’ap.t chrétien.

bares, préparant ainsi le traité de Saint- Clair- sur-Epte, arraché ù. C/iarles-le Simple par l imploration du peuple aux abois -, c’est enfin ce Charles-le-Simple immolant sa fille Gisèle, sacrifiant l’une de ses plus riches provinces, la Neustrie , pour désarmer Rollon, et réduit

saillir à cette profanation. Angers , fortifié par les Romains , offrait , par sa double communication fluviale, d’abord avec Nantes, le premier point d’attaque des Normands en 843 : Northmani urbem Nannetum agressi , etc. , le principal abri de leurs flottes , puis avec le cœur de cette France si convoitée et dont la Loire forme la principale artère , une citadelle également propice à l’attaque -, à la défense et même à la retraite. Là ville fut occupée sans combat : « Andegaviæ civitatem , civibus fuga dilapsis , vacuam reperien- )> tes ingrediuntur » , dit la chronique du monastère de Saint-Serge ( apud Duch. , t. ÏI, p. 400 et 401), à l’occasion du siège que Charles-le-Chauve mit en 872 devant cette ville, de concert avec Salomon, roi des Bretons, siège où le tributaire de Saint-Denis « turpi cupiditate superatus » , sacrifia de nouveau l’honneur et le repos de la France ; et , moyennant tribut « ingentem pecuniam » et sermens « hoc pacto ut amplius Gallias 3> non infestarent » , ouvrit une retraite aux Normands , que la dérivation de la Mayenne plaçait à sa merci , leurs vaisseaux ayant été mis à sec : « Britones . conati sunt flû¬

te vium à suo alveo deviare, ut exsiccato naturali meatu naves Normanorum invadere pos- )) sent (ibid.).» Tandis que Charles-le-Chauve, en héros de théâtre, célébrait son triomphe par une entrée solennelle dans la ville délaissée par Hasting , ce guerrier organisait sa vengeance en préparant les nouveaux désastres qui vinrent fondre en 877 sur la Bretagne, à l’appel de Pascwelen , fils de Nomenoë, et complice, avec son frère Wurfrand qu’il combattait alors, de l’assassihat de Salomon; et la dévastation que, selon la chronique de Nantes ( apud D. Bouquet, t. VII, p. 221), ces terribles auxiliaires, affranchis de toute retenue par la mort de Pascweten , qui suivit de près celle de son frère, exercèrent dans ce pays, vint prouver combien ils avaient à cœur de venger sur les Bretons leur participation active au siège d’Angers.

Le Chronicon de gestis Normannorum in Franciâ ,nous montre ces Barbares, de 880 à 887, époque de leur défaite devant Paris , promenant audacieusement leurs ravages sur tous les points de la France: en 880, c’est la ville de Tournai et celle de Courtray, avec tous les monastères environnans , que ces Barbares « ferro et igni dévastant. »

En 881, Sithiu oppidum ingressi cum infmilâ multitudine, ipsum oppidum cum ecclesiis igné cremaverunt : puis, gagnant la Somme, ils étendent partout leurs dévastations , Cambrai , Terouene et jusqu’au riche monastère de Cenlide , à qui les seules offrandes faites au tombeau de Saint-Riquier produisaient deux millions de revenus annuels ; Saint-Valérie , Amiens, Corbie , tout succombe sous leurs barbares atteintes ; puis , gagnant Beauvais , ils vont passer leur quartier d’hiver derrière la Meuse.

En 882, après un simulacre de combat dans lequel Australes Franci statim terga vertunt , lâcheté qui ne peut s’expliquer que par la couardise des princes de ce temps , les Normands « igné cremantfamosissimum Aquisgrani palatium » , l’œuvre par excellence de notre Charlemagne, «et monasteria, atqueeivitates, Treveris nobilissimam et Coloniam » Agrjppinam. Palatia quoque regum et villas , cum habitatoribus terræ interfectis, igné 3> cremaverunt. »

En 883 et années suivantes , nouvelles dévastations atroces « atrociter » du royaume

i/aut chrétien.

par l’exiguïté des ressources royales dévorées par la cupidité des nouveaux seigneurs, à laisser prescrire au profit de la Germanie les droits de la France à l’empire, faute de moyens de les appuyer par des argumens de quelque poids.

Que se passait-il en même temps dans une île voisine du grand théâtre, déjà si déchu, de la gloire de Charlemagne? Après une prospérité précoce dont nous avons cité de belles preuves, l’Angleterre, subissant à son tour une de ces convulsions alors si générales, et cela pour une vengeance de femme, pour un de ces actes de brutalité qui livra Rome à Genseric, l’Espagne aux Sarrasins *, avait vu sa sécurité violée, ses villes détruites, ses populations égorgées, ses

de Carloman; destruction d’un grand nombre d’églises, telles que celles de Saint-Quentin, etc. , quartier d’hiver passé à Amiens , pourparler de Beauvais pour racheter le royaume, pendant lequel les massacres des clercs , des nobles , des femmes , des jeunes gens , des enfans ne discontinuèrent pas : « non erat via vel locus quô non jacerent mortui » ; tribut payé de douze mille livres pesant d’argent , malgré lequel ces contractons sans foi con- « tinuent leurs ravages, la spoliation des églises , etc.

Enfin, en 886 et 887, après l’avènement de Charles-le-Gros comme empereur, attaque furieuse de Paris par Sigefride, roi de ces Barbares, défense héroïque de l'évêque Gosslin, et cependant tribut honteux payé par Charles-le-Gros. La chronique dit ici de ce prince : qu’à la nouvelle du siège « accepta consilio, venit Parisius cum manu valida,

» sed nil utile gessit. Fecit enim consilium nimis miserum, nàm utrumque et civitatis » redemptio Northmannis promissa est et data : et via sine impedimento attributa » , ce qui n’empêcha pas Sigefride, ajoute la chronique, de brûler la fameuse église de Saint- Médard et pcilatia regia (sans doute le Palais romain), le seul qui fût placé dans la sphère d’activité à laquelle Gosslin réduisit alors ces brigands, qui, payés pour une proie qu'ils ne pouvaient atteindre , se ruèrent sur une autre, et , faisant traverser leurs barques à sec , gagnèrent la haute Seine où ils continuèrent leurs désordres.

i En 866, un des descendans de ces rois du Northumberland, qui, après s’être soumis, en 827 , à Egbert , roi de West-Sex , conservaient sans doute , quoique tributaires , les honneurs de la souveraineté, Osbert ou plutôt Osred ( nom consacré dans cette race), s’éprit tout-à-coup, dans un repos de chasse, d’une noble châtelaine, à laquelle il avait demandé asile. Impétueux dans ses désirs , et voulant profiter de l’absence du mari , le comte Bruen-Broccird , l’un de ses principaux seigneurs, Osred vainquit par la violence, à l’aide de ses compagnons, les refus qu’on lui opposait. Bruen-Brocard , bientôt informé par la victime même de cette indigne violation des lois de l’honneur et de l’hospitalité, ne consulta que sa fureur, et, sans en calculer les suites, il courut, nouveau Julien, implorer contre le prince northumbre le secours et la justice des Danois. Le roi Iwar, haut justicier s’il en fut, ne répondit que trop à cet appel , et fut l’infernal instrument d’une vengeance qui rendit tout un royaume victime, comme l’Espagne sous Roderic, d’un acte de brutalité princière.

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riches monastères pillés et incendiés 1 par ces mêmes Danois qui, campés sur leurs flottes, n’attendaient qu’un signal pour s’abattre sur les asiles de paix, et les changer en champ de carnage et de rapines. Vainement l’intrépide Ethelred Ier, aidé par le courage de son neveu Alfred, dont il occupait cependant le trône, leur avait livré dix sanglantes batailles dont la dernière mit un terme à ses jours (en 87 1 ) ; c’en était fait pour les Saxons des sept royaumes réunis par Egbert, cet hâte chéri de Charlemagne , lorsque le ciel suscita un

1 Débarqués dans l’Est-Angle, les Danois se ruèrent d’abord sur le Northumberland qu’ils mirent à sac , quoiqu’on ne leur opposât aucune défense. La ville d 'Yorck, les châteaux, les monastères, les églises, etc., disparurent dans un incendie général, qu’auraient pu éteindre les flots de sang versés sur leurs ruines; car les populations, soumises aux plus cruelles tortures, aux traitemens les plus infâmes , succombèrent en même temps sans distinction de rang, d’âge, de sexe : « ferro et flamrna universa devastans, in primis » monasteria, quæ a fundamentis eversa sunt, monachis, aut ancillis Dei, aut cæsis aut » fuga dissipatis ( Annales Bened., t. III, p. 126). » Quittant ensuite ce désert, Iwar envahit le West-Sex , où du moins les mêmes excès purent se justifier, en quelque sorte , par l’héroïque, mais inutile résistance d’Ethelred Ie»-, mort dans la dixième bataille, et de son frère Alfred , heureusement échappé à ces massacres pour les venger plus tard.

Parmi les riches monastères anéantis dans cette invasion et pendant l’occupation des Danois païens , qui dura jusqu’à la restauration d’Alfred, en 878, tels que ceux de Lindisfarne , de Thynemouth, de Jarow , de Streneshal , à'Ely, etc., on cite surtout celui de Wearmouth , dont les grands travaux de la fin du VIIe siècle cités par Bede, et la riche ornementation en peintures acquises en Italie, vers la même époque, par l'abbé Biscopius , durent rendre la destruction bien regrettable dès lors; celui de Croyland , également cité plus haut pour ses somptueuses constructions et décorations, que nous verrons se reproduire bien plus somptueusement encore au XIIe siècle , dans les amas de marbre , d'or , d’argent , de cuivre, de fer, apportés de toute part par la piété des fidèles, et mis en œuvre par les comtes, barons , chevaliers , et leurs dames et demoiselles , évêques , prêtres , etc. , s’empressant à l’envi d’ajouter leurs riches offrandes à leur concours direct ou par délégation (les dames , après avoir posé leur pierre , présentaient l’ouvrier chargé de travailler à leurs frais pendant deux ans); celui de Madeshamsted, mieux pourvu qu’aucun autre de trésors bibliographiques qui furent tous dévorés parles flammes, et celui de Collingham, dont les malheureuses récluses subirent le même sort pour avoir, par un excès de vertu, substitué l’effroi aux tendres sentimens qu’elles craignaient d’inspirer aux Danois. Cette abnégation, qu’on revendique pour un de nos monastères normands, ( Monlivilliers) consistait à se défigurer avec un rasoir : l’abbesse, en se coupant le nez, donna l’exemple que suivirent , dit-on , presque toutes les sœurs ; mais ce calmant , en éteignant l'ardeur des féroces assaillans , enflamma leur rage au point de décider Vau-to-dafé.

Ici donc, comme en France, comme en Italie même, que de richesses, que d’admirables produits d’une longue culture des arts, de l’art chrétien surtout, détruits, anéantis par un seul ouragan !

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vengeur à Ethelred dans le compagnon de sa gloire, dans cet Alfred, fils du gendre de notre Charles-le-Chauve, qu’il n’imita dans cette triste occurrence qu’après avoir fait de nouveaux appels à la valeur de ses guerriers. Vaincu à Wilton et dans sixautres batailles, le jeune prince saxon avait traité d’une portion de ses états, lorsque, désespérant de faire tête aux nouveaux asssaillans attirés par cette concession même, il résolut de compléter le sacrifice, en prenant secrètement la fuite avec la reine, sans laisser d’autre confident de son existence et de ses arrière-pensées que le loyal comte de Dévon, demeuré comme observateur au sein de l’occupation ennemie, tandis que le couple royal se soumettait aux conditions du servage dans la cabane d’un pâtre au confluent de la P arrêt et de la l'one. Alfred, élevé à Rome sous l’aile du pape Léon IV, vaillant défenseur de cette ville et pontife éclairé % y avait puisé, comme Charlemagne prèsd’Adrien Ier, le goût des lettres et des arts. Les fruits qu’il recueillit de ce goût, accru sans doute par un second séjour dans la ville sainte, comme par les voyages qu’il fit en F rance avec son père , lui suggérèrent dès lors le hardi moyen qu’il mit en œuvre pour remonter sur son trône, après six mois de résignation au sort le plus humble 2. Informé

i Quoique l’époque de l’avènement de Léon IV à la papauté (avril 847 ) ne fût rien moins que favorable à l’essor de l’art chrétien , l’ordination de ce pontife ayant été différée parce que les Sarrasins , maîtres de la campagne de Rome , interceptaient toute communication avec l’empereur Lothaire, dont l'homologation était encore de rigueur, ce pape , qui se montra digne, en défendant Rome, d’y commander en souverain, sut trouver les moyens de réparer les désastres de Saint-Pierre, placée alors hors de l’enceinte construite par le même pape, et connue sous le nom de cité Léonine, en consacrant aux seuls ornemens 216 livres pesant d’or, et 5791 marcs d’argent. Ce dut être, à tous égards, pour le prince Alfred une grande leçon qu’il sut mettre à profit sur le trône.

On trouve d’ailleurs dans les Annales Bénédictines (t. IV, p. 61G) , à l’occasion de la sépulture du roi Édouard, en 1066, in Westmonaslerio (à Westminster), cette preuve des bons rapports et des échanges de dons entre le pape Léon et Alfred et Charles-le- Chauve : « Et in ea collocasse reliquias , quas Martinus et Léo Romani pontifices olim » Aifredo régi dederant; et quas idem Alfreclus a Carolo Calvo, rege Francorum, obtiv nuerat...,. scilicet duas partes crucis Domini, et partem unius clavi, partemque tunicæ »ejus inconsutilis et alias reliquias. »

Asserius cite comme témoignage de la dépendance servile à laquelle ce prince s’était volontairement soumis, ce trait : qu’ayant, par distraction, laissé brûler des gâteaux confiés sans doute à ses soins , il reçut de sa grossière hôtesse une sévère réprimande, qui alla jusqu’à la supposition d’un dessein prémédité, fondée sur l’intention d’accroître sa

r, A.RT CHRETIEN»

d’une défaite que les Danois venaient d’éprouver devant lechâteau de Kimvith, il prit sa harpe consolatrice et s’introduisit dans le camp ennemi sous les dehors d’un de ces rapsodes nomades désignés depuis lors sous le nom de troubadour , rôle que son aptitude musicale, prouvée par le témoignage de son biographe Asserius, lui rendit familier et dans lequel on ne pouvait, surtout alors, reconnaître un roi, bien que Frédéric 1er et Richard-Cœur-de-Lion l’aient, dit-on, rempli plus tard, et ce dernier surtout, de manière à tromper ses ennemis. L’étude des localités et la vue des habitudes dissolues de ces Barbares fixèrent sa résolution-, et bientôt, à la tête de fidèles serviteurs secrètement réunis par le comte deDévon, il fondit nuitamment sur ce camp sans défense et plongea dans un sommeil de mort des soldats dont l’ivresse et la débauche avaient déjà glacé les sens. Le carnage fut horrible et le butin immense. L’effet de ce coup de foudre ranima les Saxons, terrifia les Danois, qui vinrent en foule implorer la clémence d’Alfred et obtinrent mieux encore, car ce généreux prince accorda deux royaumes, la Northumbrie et F Est-Angle, à ceux qui embrassèrent le christianisme, choisissant, il est vrai, les contrées les plus dévastées par eux-mêmes et les plus exposées à de nouvelles attaques qu’ils avaient désormais intérêt à combattre, et dont les garantirent d’ailleurs des flottes qui dispersèrent les nouveaux arméniens des pirates. Maître de la ville de Londres, qu’il embellit en la fortijiant , Alfred, après avoir mis ses états à l’abri de toute nouvelle atteinte, s’occupa avec une ardeur égale à sa sollicitude guerrière à y faire refleurir les semences de paix, en jetant d’abord la base d’une grande prospérité nationale, bien accrue sans doute depuis lors, par Fouverture de relations maritimes étendues jusqu’à l’Asie. Vint ensuite la fécondation de tous les germes de sciences, lettres etbeauxarts, étouffés par l’irruption danoise, et retrouvés sans doute en partie sous ses cendres -, mais c’est ici que l’élève de Léon IV, le prince voyageur, familier de la cour de France, put puiser, comme au camp de Kinwith , dans ses études personnelles, des moyens de succès qu’il sut mettre à profit. La fondation de la toujours célèbre université d’Oxford , inspirée peut être de celle des écoles du palais de

part de ce mets, encore assez bon pour lui. Le prince se borna à s’excuser en rejetant la faute sur son inexpérience.

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Charlemagne, mais bien autrement durable, dut tirer ses principaux élémens de vitalité de la participation aux études qu’elle avait pour but de propager, d'un prince qui, monté à l’âge de vingt-trois ans sur un trône qu’il eut d’abord à défendre, même avant de l'occuper, qu’il eut ensuite à relever, plus tard à soutenir, à illustrer par un concours d’efforts administratifs plus exclusifs en apparence d’études littéraires *, n’en a pas moins prouvé sa capacité et sa fécondité sous ce dernier rapport, par des travaux tels que sa lettre à V ulfsig, son testament si mémorable par les bases qu’il pose de la constitution de l’Angleterre dont les peuples, dit-il, doivent être aussi libres ijue leurs pensées , et par d’innombrables traductions en saxon d’ouvrages tels quel’ Histoire ecclésiastique deBède, les quatre Dialogues du pape saint Grégoire (perdus), Y Histoire (T O rose, la Consolation de Boéce , la Bible, les Psaumes , etc.

Le soin que prit Alfred, par réciprocité de la conduite de Charlemagne envers Alchuin, Clément , etc., d’emprunter à la France, pour étayer sa grande fondation, des savans tels que Jean , qu’il nomma abbé dé Allheney, et Grimbald1 2 , qui fut abbé du monastère de Win-

1 Et cependant, d’après le témoignage de son biographe Asserius Mener ensis , évêque de Shirbun et précepteur du fils d’Alfred , ce dernier prince , grâce à l’exacte répartition qu’il sut faire de son temps , comme de ses revenus , parvint à satisfaire tous ses goûts , à pourvoir à toutes les exigences que comportaient sa mission de fondateur d’un nouveau royaume sur les ruines de l’ancien : Sa journée, dit Guillaume de Malmesbury f de Gest. reg. Angl., 1. n, in vit. Alfredi), était divisée en trois parties égales, dont l’une consacrée à l’étude et à la prière , l’autre à l’administration de son royaume , et la troisième au repos, aux repas et aux exercices hygiéniques. Il partageait également ses revenus de telle sorte qu’on pourrait à la rigueur attribuer à ce prince l’origine, d’ailleurs anglaise, de nos budgets par divisions générales et spéciales, chapitres et articles. Pour établir la longue poursuite de ces appréciations et démontrer l’erreur des écrivains, qui la réduisent de beaucoup en faisant mourir Asserius vers l’an 883, il suint de remarquer qu’ Alfred n’avait que vingt-trois ans lorsqu'il monta sur le trône, en 871, et que la vie de ce prince par ce prélat est conduite jusqu’à la quarante-cinquième année de l’âge de son héros.

2 Grimbajdus, moine de Sithiu, fut invité par Alfred à venir en Angleterre, dit Mabillon , sous l’année 883, <c ad restituendum in ilia insula studium lüterarum , » et un autre moine, du même nom, qui était resté dans son monastère, le rejoignit et l’aida dans cette mission littéraire , « Ælfredi in restiluendis liitcris adjutore. » Asserius parle ainsi de cette mission dans la Vie d'Alfred : «. Hic legatos ultra mare ad Galliain « magistros acquirere direxit, indeque advocavit Grimbaldum, saeerdotem et rnona- » chum , venerabiiem videlicet virum , cantatorem optimum , et omni modo ecclesiasticis

t. ART CHRETIEN.

chester dont l'église construite, mais non terminée par Alfred, reçut ses dépouilles mortelles l, suffirait pour établir que ce prince, voulant faire refleurir les arts dans son royaume dévasté, dut puiser largement dans nos grands ateliers monastiques alors en grand désarroi, tant par l'effet de l’incurie de nos princes que par suite des incendies et dévastations de nos monastères, circonstances pro-

» disciplinis , et in divina scriptura eruditissimum , et omnibus bonis moribus ornatum , » Johanern quoque æque præsbyterum et monachum. » Mais dès i’année 886 , selon le même biographe, la discorde se mit entre Grimbald et les très doctes hommes qu’il avait amenés avec lui, et les anciens scoliastes (veteres illos scolasticos) qu’ils avaient trouvés en Angleterre. Ces dissensions, qui éclatèrent surtout à Oxford (Oxonia), et que l’intervention d’Alfred ne put apaiser, décidèrent Grimbald à se retirer dans le monastère de Wincester (Wintoniense) , « quod Alfredus recens condere cœperat, » et dont il fut fait

abbé. Il y mourut en odeur de sainteté en 903 . Jean fut nommé abbé du monastère

Etheligiense, également construit par Alfred, où il donna des leçons jusqu’à sa mort,

en 895 . On peut croire que c'était surtout pour les études latines que l’Angleterre,

où la langue saxonne dominait alors, nous empruntait nos savans, lorsqu’on lit dans Mabillon (un siècle plus tard, en 988), à l’occasion du départ d’Abbon, abbé de Saint- Florent, pour une mission semblable : «t Ccrte, ante ejus tempus in Anglia vix ullus » sacerdotum latine sciebat ( Annales Bened., t. lit , p. 47). Cette considération s’appuie en outre de ce passage de la lettre d’Alfred à Wulfsig, évêque de Londres : « J’ai ordonné » qu’on fît des copies de ma traduction ( des Saintes Écritures , psaumes , etc. ) pour w être envoyées à plusieurs de mes évêques qui n’entendent pas le latin. )>

Quant aux arts , la grande révolution que produisit plus tard dans la marche de ceux d’Angleterre l’intervention d’artistes français , ou plutôt normands , rendrait ici presque puéril l’examen de l’influence que put y exercer , au IXe siècle, la mission de nos moines.

1 u Le corps d’Alfred, dit M. de Lally Tollendal dans son article biographique sur AI- » fred , ayant été déposé dans la cathédrale de Winchester, les chanoines se prétendirent )3 troublés, pendant les nuits, par son esprit et par des gémissemens qui leur faisaient 33 conclure que cette sépulture lui déplaisait. Par ordre de son fils, sa tombe fut trans- » portée dans l’église de ce nouveau monastère, dont il n’avait pu compléter la fonda- 3) tion , et ses restes vénérables y ont reposé jusqu’à la destruction des monastères par « Henri VIII. A cette époque, ajoute à ce sujet M. de Lally, l’évêque de Winchester, >3 Richard Fox , recuillit les ossemens de tous les rois saxons de l’Angleterre, les enferma 33 dans des coffres de cuivre inscrits du nom de chacun , et , pour les préserver de toute 33 profanation, les déposa dans l’intérieur d'un mur artistement construit, qui servait de 33 clôture au presbytère de la cathédrale. » On s’est montré chez nous moins soigneux de semblables reliques. Qui pourrait nous dire où reposent aujourd’hui les ossemens de Charlemagne , de saint Louis, de Cliarles-le-Sage, de Louis XII, de François F1', etc .?

Par un luxe qui remonte, comme nous l’avons dit, au moins à Constantin, et qu’on retrouve encore en usage pour certains empereurs des Xe et XIe siècles , le monument funéraire d’Alfred était en porphyre : «Lbi mausoleum ex porphyrctico lapide ipsi crectum est. »

l'art chrétien.

pices à celle migration, l’artiste habile que dévore le besoin de produire se faisant au besoin cosmopolite , quand lui manque dans ses foyers l’aliment nécessaire à son génie. Les corrélations de monastères des mêmes ordres, d'Angleterre et de France, comportaient d’ailleurs ces translations prouvées par celle des moines Jean et Grimbald et autres hommes illustres, et dont on trouve de très fréquens exemples, aux diverses époques de nos annales, notamment dans le fait historique du moine de Jumièges , accusateur de la reine Emma ( v . p. 474) • L’opportunité était même alors plus marquée que lors qu’antérieurement Biscopius, dit Beda, le même qui orna ses trois églises de tableaux acquis par lui en Italie, fit venir de France des ouvriers habiles pour travailler à la manière romaine à Péglise du monastère de Saint-Pierre de W earmouth qu’il fonda vers 67 5, pour en vitrer les fenêtres etc. -, « lorsque Wilfrid, évêque d’Yorck, fit également un appel vers le même temps à nos artistes français, selon le témoignage de Richard , prieur dCHexam, qui décrit même les travaux confiés à nos compatriotes, )> chapitaux sculptés en reliefs, plafonds couverts de peintures à fresques etc. (voir le Cours d’antiquités monumentales de M. de Gaumont):-, car elle était plus motivée alors par la pénurie d’artistes nationaux, que lors qu’ainsi que nous aurons l’occasion de le faire remarquer sur le XIIe siècle, pour reconstruire l’église cathédrale de Cantorbèrv , brûlée en 117/b on fit venir un architecte de Sens.

H^On ne peut donc mettre en doute que l’art français n’ait prolongé l’éclat dont il brillait àcette époque, en concourant aux immenses travaux exécutés par Alfred pour réparer la subversion danoise et ajouter de l'éclat à son règne, depuis la reconstruction des anciens monastères et la construction de nouveaux contestée par Voltaire ', jus-

1 Plus juste, [en général, pour tes princes étrangers qu’envers les nôtres , auxquels il lit souvent, comme on l’a vu pour Charlemagne, une bien rigide application de la sévérité historique, Voltaire ne tarit pas en fait d’éloges sur Alfred, auquel « l’histoire, dit-il, « ne reproche ni défaut ni faiblesse. » Mais cette dernière concession de la part du philosophe, ennemi de la gent monastique , ne tiendrait-elle pas à l’erreur que commit en même temps ce grand écrivain en disant qu’Alfred « bâtit beaucoup d'églises et pas un » seul monastère ? » Sur ce point, M. de Laily répond que : « Malmesbury, Leland, le » PolycronicOn, la Biographie britannique, tous les auteurs anglais, en un mot, disen » au contraire que . non seulement il rebâtit presque tous les monastères détruits par la

T/’ ART CHRÉTIEN

qu’à la peinture des manuscrits % dont nous parlerons au chapitre VIII, travail qu Asserius célèbre spécialement (de Alfred, reb. gesi. in Angl. , Norm . , vetcr. script p i3 et 20).

Ou doit aussi reconnaître, à la gloire d’Alfred, mort précisément

» fureur des Danois , mais qu'il en construisit plusieurs, et en améliora un plus grand » nombre. » Nous renverrons en outre à ce que nous avons dit plus haut des monastères récemment construits par ce prince, et dont il nomma abbés les savans Grimbald et Jean qu’il avait fait venir de France, et nous joindrons à ces démonstrations incontestables ce passage des Annales Bénédictines ( t. III, p. 284), sur la participation de sa fille Ethelflede et d’un archevêque, nécessairement avec le consentement du roi, à ces grandes fondations monastiques : « Hæc Glocestrense Sancti Pétri monasterium , quod olim virginum

» fuerat, de novo exstruxit cum viro suo Elhelredo . Verum idem monasterium, a

» Danis postea déstructura , Aldredus archiepiscopus Eboracensis instauravit. »

Voltaire qui savait tant , mais dont le vol d’aigle planait trop au-dessus des moyennes régions que nous explorons dans notre spécialité pour fouiller les menus détails, ignorait sans doute aussi la circonstance des reliques obtenues de Rome, et le prix qu’ Alfred attachait à la possession en communauté avec Charles-le-Chauve , de fragmens du bois de la croix, d’une portion de clou, et d’un lambeau de la tunique sans couture du fondateur de cette religion que son contempteur, dans son symbolisme anti-chrétien , et par un anathème quotidien , vouait sous le nom d’ infâme au mépris et à la proscription qui ne tarda guère à l’atteindre : autrement, il n’eût pas manqué de mêler quelques imputations de fanatisme à, l’éloge de ce héros , qui n’eût pas ainsi obtenu du grand-prêtre de la philosophie son absolution sans réserve sur le chapitre des faiblesses.

1 En Angleterre, les monumens des arts sont presque toujours restés en grande vénération, sauf dans quelques circonstances comme celle où Henri VIII, furieux contre Rome, livra en pâture au peuple quelques mobiliers d’église pour servir de bûcher aux moines. Aussi, lorsque le hasard seul a fait rentrer dans nos grands dépôts bibliographiques quelques rares produits de nos premiers essais calligraphiques , nos voisins peuvent montrer avec orgueil dans les bibliothèques d’établissemens fondés sous les règnes d’Alfred et de son fils (à Oxford, bibliothèque dite Bodleyenne; à Cambridge, etc.), comme dans d’autres fondations analogues (telle que la Bibliothèque Royale, celle dite Cottoniemie , etc.) , un grand nombre de manuscrits saxons d’époques remontant même bien au-delà de l’irruption d’Iwar et de ses Danois. Ces trésors littéraires, quoique pour la plupart passés de mode chez un peuple réformé, en ce qu’ils contiennent des textes sacrés illustrés par des images, n’en demeurent pas moins l’objet de soins religieux. Le catalogue des manuscrits saxons dressé par Humphry Wanley en fait foi.

Joseph Strutt, en nous donnant dans son Angleterre ancienne le trait et la description sommaire de soixante-septplanches extraites d’œuvres manuscrites appartenant aux époques anglo-saxone, danoise et normande, nous a suffisamment initié au mérite relatif de ces compositions pour que nous en comprenions l’importance, comme monumens graphiques des coutumes, mœurs, usages, costumes, etc., d’une grande nalion dans ses diverses périodes, et comme formant un tableau synoptique qu’on ne pourrait dresser chez nous que par d’immenses recherches, trop souvent douteuses : aussi recourrons-nous quelquefois à ces preuves pour authentifier certains usages du moyen âge.

L A Pi T CUKÉTltN .

au moment de l'ouverture du siècle de fer (en 900), que l’Angleterre, par une heureuse exception, vit cette période se transformer pour elle en siècle d’or, grâce à la longue poursuite des traditions laissées par ce prince. Plus heureux que Charlemagne, il trouva non seulement dans son fds Edouard un digne héritier de sa vaillance et de ses vertus, un protecteur éclairé des lettres et des arts, même un digne rival dans cette carrière, comme le prouve la fondation de l’université de Cambridge, dont la création, en concurrence de celle si récente d’Oxford, constate seule l’immense impulsion donnée aux études sous ces princes -, mais il rencontra en outre dans ses petits-fils Edmond Ier, monté sur le trône en g4i, à l’âge de 17 ans, et Edred, mort en g55, de dignes soutiens du renom paternel, et même dans ses petits neveux Edgard-le- Pacifique « V amour et les délices des Anglais , » et Edouard- le- Confesseur, toutes les garanties d’une paix durable à laquelle le poignard dirigé par la marâtre Elfride(e n 978), substitua, selon la prédiction de saint Dunstan 1 , une nouvelle série de désastres.

1 La grande^figure de ce saint, toujours célèbre dans les légendes britanniques, domine dans l’ Histoire d’ Angleterre de la deuxième moitié du Xe siècle, comme celle de notre Suger pendant la première du XID, ce qui nous décide à en esquisser ici quelques traits, ne fût-ce que pour ajouter à nos témoignages sur le contraste qu’offraient alors la prospérité et la sécurité de l’Angleterre, et les perplexités de la France. Dunstan, neveu d’Anthelme , archevêque de Cantorbéry, apprécia de bonne heure les charmes et les amertumes des grandeurs. Admis à la cour du roi Adeltan, il en fut expulsé pai l’envie, et déjà dégoûté des honneurs , il vivait dans une humble retraite, lorsqu’Edmond, parvenu au trône en 9-40, l’arracha à ce repos pour l’exposer à de nouvelles tempêtes, auxquelles il succomba bientôt, son austère et inflexible vertu ne pouvant se plier aux exigences de cour; mais ce nouvel exil fut de courte durée. Edmond, dans un danger de chasse, au moment d’être englouti dans un précipice à la suite du cerf qu’il poursuivait, se remémora son injustice, et fit vœu de rappeler Dunstan. Cette seule invocation suffit pour sauver le prince, et sa reconnaissance fut si vive qu’il donna à l’exilé de la veille tout le domaine de Glaston, et surtout son monastère avec un très beau calice « pulcherrimum calicem » , longtemps conservé dans cette abbaye. Ce monastère était étroit et incommode, Dunstan le reconstruisit, l’agrandit, l’embellit et le peupla de telle sorte « ut occidentales illas Saxonum plagas, velut quædain » cœli luminaria , splendore vitæ ac doctrinæsuæ illustrarent ». Il construisit ensuite dans les environs cinq autres monastères du produit de son patrimoine « ex rebus, quæ sibi » ex parentum hcrcditale obtigerant » (Annales Bened., t. III, p. 421). Dunstan s’attacha surtout à introduire la culture des lettres dans ces nouvelles fondations : « ut sacerdos -» nullus epistolam nossel vel latine edere, vel e latino interpretari » , ce qui confirme nos remarques sur le besoin qu’éprouva Alfred de recourir à nos savans , et sur la direction et f imperfection des études dans les universités d 'Oxford et de Cambridge; en activité

l’art CHRETIEN.

C est ainsi qu’en recueillant dans son nouveau sanctuaire, longtemps impénétrable à la barbarie, le feu sacré des lettres et des arts éteint presque partout ailleurs, Alfred empêcha sans doute le règne

depuis longtemps alors. A la mort d’Edmond, en 946, et plus tard encore, en 951, il refusa opiniâtrement de céder aux instances royales et d’accepter d’Edred l’évêché de Wincestre. Le fils aîné d'Edmond, Edwi, qui succéda à Edred , s’étant signalé dès l’abord par son libertinage et sa cruauté, Dunstan brava sa fureur par de sévères remontrances, et se rendit en Flandre, d’où le rappela bientôt Edgar , que le peuple substitua à son frère Edwi. Ce fut alors, en 957 , qu’il se décida à accepter l’évêché de Worchester et celui de Londres , malgré sa résistance fondée sur les canons qui fléchirent devant la volonté royale : « ac prævaluit voluntas regis, etc. » ; plus tard, en 961 , l’archevêché de Cantorbéry, dont son oncle avait occupé le siège, étant devenu vacant par la mort d’Odon, Dunstan opposa de nouveaux refus qui ne cédèrent, dit-on, qu’à une manifestation céleste : « non sine Dei /> approbantis indicio » ; le Saint-Esprit , sous la forme d’une colombe , s’étant, pendant l’office divin, abattu sur sa tête pour se poser ensuite sur le tombeau d’Odon. Cette élévation , qui ajouta l’autorité de sa position à l’ascendant de ses vertus, lui permit d’infliger impunément à son roi une pénitence de sept années pour un crime de concupiscence, en expiation duquel fut fondé le monastère de vierges de Shastsbury , ce qui, par une de ces reproductions historiques qu’on retrouve dans les annales de tous les peuples , rappelle à la fois, après l’écoulement de plusieurs siècles, la sentence de saint Ambroise contre Théodose, et l’expiation du roi lombard Cunibert , violateur de la foi conjugale , par la faute de son épouse même. Mais ce fut surtout lors du massacre $ Édouard que la voix accusatrice et trop prophétique de Dunstan vint remplir tout le royaume d’une juste terreur que ne tardèrent pas à justifier les nouvelles attaques des Danois, qui durent respecter la vie de ce prophète, puisque Dunstan ne mourut qu’en 988, au jour et à l’heure même qu’il avait lui-même prédits. Dunstan mit à profit l’occupation pendant vingt-sept ans (et non dix-sept, comme l’a dit son biographe) du siège de Cantorbéry, pour introduire de salutaires réformes dans les règles et habitudes des monastères, qu’il visita souvent , et qu’il enrichit non seulement de ses dons, mais encore de ses doctrines et de ses exemples de piété : 3> Cantuariensis episcopus, totiusque Angliæ primatus sanctissimus , cujus pietate, sancti- » moniâ, docfrinâ et sollicitudine anglicana ecclesia in novum splendorem refloruit ».

Si son autorité et sa fermeté dans le conseil des rois justifient l’espèce de parallèle sommaire que nous établissons plus haut entre le célèbre abbé de Saint-Denis, ministre de Louis-le-Gros et de Louis-le-Jeune, et le primat anglais , qui précéda Suger de plus d’un siècle et demi dans cette périlleuse carrière , et dont saint Bernard aurait pu dire aussi : « S’il y a quelque vase de prix qui embellit le palais du roi des rois , c’est sans doute ce 3> vénérable abbé » (lettre au pape Eugène), d’autres points de contact pourraient encore résulter de ses sacrifices , de ses soins personnels , de sa coopération manuelle même pour la culture de l’art chrétien, prouvés, sous le premier rapport, par les fondations que nous avons citées, et auxquelles il en ajouta un grand nombre d’autres ; et quant à sa coopération, par une des miniatures dont nous parlons dans la note précédente, et qui passe pour être de la main même de ce saint archevêque. C'est celle que Strutt a placée sous le n° 18 de ses planches comme reproduction d’une tête de livre , et qui représente un moine à genoux devant Jésus-Christ, composition et exécution qui, chose étrange, rappelle, à beau-

iïôft

absolu des ténèbres. Quelques étincelles survivant aux nouvelles calamités qui assaillirent l’Angleterre, clans les vingt dernières années du Xe siècle, sous le règne d’Ethelred II, surtout de la part de Swenon , auront pu suffire pour rallumer ailleurs ce beau foyer, lorsque se fut écoulée sans désastre la révolution séculaire dès longtemps menaçante qui devait, croyait-on, tout confondre dans un commun néant, période de profusions sans but, de découragement et d’angoisses que nous esquisserons à grands traits, pour arriver plus tôt à la reconstitution sociale , condition essentielle pour l’exercice de l’art chrétien lui-même.

Ce fatal Xe siècle s’ouvrit pour la France par l’exploitation complète des germes de calamités semées par son devancier. A la division du royaume entre deux maîtres 1 se joignit la révolte des grands, et leurs discordes réciproques qui privaient non seulement le prince ,

coup d’égards , le vitrail toujours existant à Saint-Denis, et que nous donnons (pj. n du ch. vi de l’At las) , où l’on voit un capucin étendu aux pieds de la "Vierge, avec cette authentilication en lettres peintes dans le verre : Sugerius , abbas. Ici le haut de la page du manuscrit saxon contient ces mots : Pictura et scriptura hujus paginæ subtus visa, est de propria manu sancti Dunstani, inscription nécessairement postérieure et moins autographe sans doute que ne pourrait l’être cet autre placée au-dessous du moine prosterné : uDunçtanum memet clemens rogo Xpe (Christe) tuere tenarias me non sinas V sorbsisse procédas. » Ce qui suppose à peu près cette imploration personnelle : « Christ » clément, veuille protéger Dunstan et l’empêche d’être englouti dans les tempêtes du « Ténare. >3 Parmi les autres manuscrits saxons dont nous parlerons aux chapitre vm, il en est un qui porte le nom de Manuscrit de Dunstan, et qui nous offrira plus ample matière à dissertation , d’après les détails contenus dans ï Archeologia.

1 À la mort de Charles-le-Gros , en 888, l’assemblée de Compïègne proclama roi le comte Eudes, qui venait de signaler sa vaillance dans la défense de Paris, et qui se mit lui-même la couronne sur la tête, à Reims (Abbo, ii, 444 et seq. ; Annal. Yedast., t. VIH, p. 88). Charles-le-Simple , longtemps repoussé du trône héréditaire, d’abord comme trop jeune pour défendre un royaume en butte à tant d’attaques, puis sur des soupçons d’illégitimité toujours faciles à insinuer, parvint cependant à se faire sacrer en 893, et pendant cinq années, jusqu’à la mort d’Eudes, la France réduite, déchirée par des factions , envahie de toutes parts , eut deux rois soutenus par des partis nécessairement hostiles l’un à l'autre. On peut juger des désordres qu’entraîna ce tiraillement par cette circonstance seule que l’abbé Ebbolus , le digne continuateur des exploits de l’évêque Gosslin pendant le dernier siège de Paris, fut tué d’un coup de pierre au siège de Brillac, en Poitou, en combattant pour Charles-le-Simple contre Eudes , près de qui il avait fait assaut de prouesses sur les remparts de notre ville : et cependant leurs noms se confondaient dans un monument de l’art chrétien , élevé par leurs pieuses largesses, sans doute alors que leurs épées se croisaient sous des bannières opposées ; car on doit

i.’art chrétien.

mais Y état même de leur appui 1 , conséquences plus funestes encore qu’on ne devait le prévoir d’après l’accord féodal, de l’émancipation déterminée, quoi quon dise , par la journée de Fontenai : aussi , Charles-le-Simple se vit-il bientôt réduit à céder aux supplications de ses peuples plus avides de repos que jaloux de leur honneur, de leur nationalité même , en livrant sa fdle et deux de ses provinces au chef de ces Normands abhorés. Inspiré toutefois de l’habile politique d’Alfred-le-Grand , qui sacrifia volontairement Y Est- Angle et la Northwnbrie , principaux débouchés et théâtres habituels des invasions, et se conformant à l’esprit des concessions déjà faites, notamment au chef Théobald, qui avait fermé la Loire à des invasions nouvelles par l’occupation de Tours et autres villes , Charles-le- Simple, en abandonnant aux Normands la Neustrie, ruinée par un sac continuel , et comme moyen de ravitaillement pour cette province, la Bretagne , souvent rebelle et qu il possédait à peine alors, préserva du moins le reste de ses états du retour de leurs perplexités annuelles. L’intérêt qu’offrait aux Normands la possession exclusive de leur conquête, coupa court aux débordemens périodiques et détourna les calamités que la Seine et la Loire roulaient incessamment depuis près d’un siècle, avec leurs flots soumis par la rame de ces Scandinaves . Heureux encore ce prince , cependant bien à

assigner cette époque (892) à la confection de la châsse de Saint-Gennain , dont parle dom Bouillard (pag. 167), en citant les vers suivans :

« Hune in honore tuo loculum, Germane rogavit » Ebbolus ahha pius fieri , donisque replevit.

» Hic etiam , Henrice pater , tua doua refulgent ,

» Odo cornes vernat , multi quoque cliristicolarum . »

Cette châsse, couverte de lames d’or et de pierres précieuses , ri étant plus en état de servir, dit l’historien de l’abbaye, fut remplacée, en 1409, par celle que l’abbé Guillaume lit exécuter avec un soin tout spécial, comme nous l’établirons à notre chap. xiv.

Muratori a constaté la conformité du sort de la France et de l’Italie, vers ces époques , par cette remarque : « Si commincio per tanto, non mono in quel paesc , che si facesse » in Italia, a guerragiar fra i due pretendenti, e nel uno e nell’ altro regno a verificar- » si il delto del salvatore : che regnum in se divisum desolabitur » ( Annali , t. V ,

1 La preuve s’en tire du refus que firent les grands vassaux de répondre à l’appel de Charles-le-Simple lors de l’invasion des Hongrois, en 919. « L’archevêque de Reims, dit (1. iv, ch. xiv) Flodoard ou Frodoard, chanoine de cette église, fut le seul auxiliaire qu’il trouva, »

l’art chrétien.

plaindre, et comme père et comme roi, d’avoir, en concluant ce pacte de douleur, trouvé dans le génie et la loyauté de son gendre 1

1 Bien différent de tant d’autres chefs Scandinaves , affamés seulement de carnage et de butin , Rollon , que nos chroniqueurs nomment Rhou , poursuivit sa carrière d’ambition par des moyens qu’avouerait le code du conquérant dans un siècle plus éclairé. Terrible dans le combat , implacable quand la fortune ne souriait pas à ses armes , il savait du moins, après le succès , verser par sa clémence et sa générosité un baume consolateur sur les plaies de la guerre. Lorsqu’à son départ d’Angleterre, où nous le montrerons dans la note suivante , il parut sur le Rhin en 876 , et ravagea la Frise et le Hainaut, que défendirent vaillamment le duc Rembaud , tué dans une bataille, et le comte de Mons , Renéau-Long-Col, Rollon, maître de la vie de ce dernier prince également trahi par le sort des armes, céda gracieusement aux instances d’une épouse éplorée qui, selon Dudon (de act. Norm. , lib. ii ) , avait vendu jusqu’aux trésors des églises pour racheter ce captif, et renonça même à la moitié de la rançon offerte, libéralité qui rappelle celle dont usa le soudanc envers saint Louis ( v . Rivet, Hist. littéraire, t. V, p. 427). Ses premiers pas sur le sol de la France , où l’appelait un présage tiré d’un songe que raconte et explique Guillaume de Jumièges (lib. ii, c. v), furent également marqués presque par des bienfaits. Cette Neustrie, qu’il devait gouverner plus tard et qu’avait ravagée Hasting en détruisant Fécamp, Fontenelle (Saint- Vandrille), Jumièges, Rouen, etc., vit dans Rollon un conquérant d’autre sorte. Presque arrivé devant Jumièges, où le porta d’abord le flux de l’Océan, trouvant une chapelle en ruines, il y déposa pieusement (trait sublime pour un païen qui cependant avait, dit-on, puisé près d’Alfred quelques notions du christianisme) la châsse de sainte Ilermantrude dont il se serait nanti, on ne sait à quelles fins, et ordonna à ses troupes de passer outre : « Addiditque.Rollonem cum Gimesias ve- » nisset, vidissetque Sancti Pétri monasterium monasticis ædificiis adornatum sanctum » locum esse reputasse , ibique morari noluisse » ( Mabillon , d’après Dudon, Annal. Bened., t. III, p. 181). Parvenu à Rouen, loin d’ajouter , comme on pouvait s’y attendre, au deuil de celte ville, Rollon, par une haute prévoyance ou par un pressentiment de l’avenir, en fit le point d’appui des combinaisons de son rêve , en construisant le château (ancien bâtiment des Cordeliers, dont l’antique aspect est encore bien sensible dans notre planche de Rouen au XVIe siècle). Ses succès à Pont-de-1’ Arche (Ilardans), la hauteur de ses réponses dans l’entrevue qu’il eut, au confluent de l’Eùre, avec les députés d' Hasting, comte de Chartres, et de Renaud, duc d’Orléans , la prise et le sac de Meulan, semblaient lui présager une prompte solution, qu’il lui fallut cependant attendre plus de trente ans encore , grâce à la résistance que Paris opposa dans les diverses attaques auxquelles Rollon concourut dès 879. Nul doute que dans ce long intervalle, signalé par tant de malheurs , ce chef de horde n’ait fait couler bien des larmes ; aussi ne cherchons-nous pas à l’absoudre, mais bien à signaler la singulière intuition de piété d’un barbare qu’un instinct religieux porta à ménager les sanctuaires : « Atque tamen Rollo, vastata late » Burgundia, monasterium Sancti Benedicti contaminare noluit , nec prædari illam « provinciam propter Sanctum Benedictum ( ibid p. 201), et l'esprit déjà chevaleresque d’un guerrier qui quitte des champs de rapines (en 883) pour aller prêter assistance à l’amitié ( v. la note suivante). Tout indiquerait donc qu'on ne doit imputer à Rollon qu’une complicité passive dans les désordres sans but de ces tristes époques , tels que la dévastation et la ruine des plus beaux monastères, l’incendie des palais, même de ceux de

l’a.rt chrétien.

une compensation que lui avait peut-être garantie son royal collègue

Charlemagne, dont un tel chef devait honorer la mémoire, etc., etc. Un seul cas, l’insuccès, rendait, nous l’avons dit, à ce terrible Danois toute sa férocité native. C’est ainsi qu’il dut peut-être à son échec devant Chartres, en 911, la réalisation de son rêve après une longue attente. Sa fortune, déjà balancée par les hauts faits des comtes Eudes, Richard et Robert, se trouvant de nouveau compromise, comme devant Paris, par la résistance d’une ville donnée en fief à son prédécesseur Hasting , et soumise encore alors à un autre comte du même nom par les prouesses d’un évêque (Watelm) : « Duce Waltemo episcopo, qui

» vexillum crucis et camisiam seu tunicam beatæ Mariæ Virginis . Rollo a fronte et

3> a tergo strenue oppugnatus » ( ibid ., p. 313), la fureur de ce guerrier ne connut plus de bornes. Tel un lion blessé dépouille ses nobles allures pour porter en tous lieux la terreur et la mort : « Hommes more pecudum cæsi; oppida, vici, monasteria, templa, nullo

rerum sacrarum discrimine , igné passim consumta . 33. Et c’est l’excès même de ces

fureurs qui décida la crise et la capitulation de Charles-le-Siinple : « In his angustiis Franci 3> regem adeunt, et vel retundendo quantocius hostes , vel de fœdere cum Rollone ineundo » sollicitant 33. La condition du baptême posée par le roi ne pouvait faire obstacle chez l’ami du pieux Alfred et d’après les prédispositions dont nous avons parlé. La main d’une princesse royale, « Gisla, filia Caroli, ejecta Poppa Bajocassina, ex quâ Guillelmum filium 3> susceperat », et la possession de deux provinces s’étendant du lieu même où se concluait le traité, jusqu’à la mer : « ab Epta Vilcassini pagi fluvio ad Oceanum » , valait bien une immersion. ( Il doit y avoir erreur ici dans Mabillon , car ce n’est que par l’art. 4 du traité de 947 entre Louis d’Outre-Mer et Richard que la limite du duché de Neustrie, qui partait de la rivière d ’Andelle, fut étendue à \’Epte). L’exemple du chef, bientôt suivi par ses lieutenans, vint ramener le calme dans les populations cédées à ces vainqueurs et fit briller dès lors l’art chrétien de quelque éclat dans ces contrées de dévastation s 3> Erectis ecclesiis ac monasteriis quorum alia ex cineribus excitarunt, alia nova cum » multa munificentia condiderunt 33. Dès l’époque du baptême de Roi Ion, dit Dumoulin ( Histoire génér. de Normandie , p. 24 et suiv.) , « il dota le principales églises que 33 Coste-de-Fer , Hastenc et leurs troupes , avoient entièrement ruinées ou appauvries. 33 Les sept jours qui suivirent cette solennité furent consacrés en ce saint exercice , et les 33 églises reçeurent ses faveurs selon le rang que tiennent leurs titulaires. La Vierge 33 Marie, roync du ciel, comme la plus excellente de toutes les créatures, eut le contente-

33 ment de voir les églises de Rouen, de Bayeux et d’Evreux, dottées de grands et riches

33 domaines dès les trois premiers jours ; l’archange Michel, qui suit en ordre et en

33 grâces la Vierge , vit le quatrième jour honorer son église du Mont de Tombelaine

33 (sans doute le Mont-Saint-Michel), qui dispute contre les ondes de la mer et les tempêtes

33 de l’air, d'un riche présent qui y fait encore revivre la mémoire de ce prince . Vient

» ensuite le tour de saint Pierre favorisé dans son église du faubourg de Rouen; de 33 saint Denis qui reçut la terre de Berneval, près Dieppe, etc. » .

Le même historien qui accorde à Rollon (p. 28) d’avoir fondé l’échiquier de Normandie, parle ainsi de l’exacte et rigoureuse justice qu’il introduisit dans cette province : « C’était 33 le coustume de ce prince de pendre des bagues et carquans d’or, en de petits an- 33 neaux de fer attachés aux croix plantées dans les chemins , pour apprendre aux

33 passagers que le larcin n’était plus en usage dans la province . Comme les Ro-

33 mains avaient leur clameur, porro quirites, ses subjets preindrent une coustume qui

Al ii •ed-le-Grand, dont ïlollou avait déjà conquis l amitié 1 bien avant le traité de Saint-Clair.

Ainsi se ferma pour longtemps la désastreuse carrière des invasions prévues par Charlemagne -, mais en se cicatrisant de manière à

» tient encore lieu de loy (en 1630) parmi les Normands, de crier, quand on lesvou- » lait forcer à quelque chose : Ha Ithou ! et à ce simple mot il fallait que Vune et » l'autre des parties, à peine d'amende , dommages et intérêts , allassent en jugement, » fournissant caution de leurs prétentions, ou se rendissent prisonniers. Ceste loy s’ap- » pelle encor pour le jourd'liui clameur de haro, quiritatio Normanorum ». Dumoulin cite d’ailleurs le terrible exemple que Rollon tit d’une supposition de vol de harnais concerté entre un laboureur et sa femme, et le respect qu’on porta à la chaîne d’or du duc, qui demeura trois ans pendue en un chesne, lequel ombrageait une marre dans la forêt voisine de la ville de Rouen, ce qui fit donner à cette forêt le nom de Rhoumare. Notre confiance dans Dumoulin n’ira pas au-delà de ces citations , car la chronique de cet historien pèche évidemment dans les grandes circonstances historiques, lorsque, par exemple, il fait mourir en 917, « accablé par quarante-un ans de guerres continues, cinq en Danemarck, trois en Angleterre et le reste en France » , Rollon, qu’il nous montre (p. 30) participant activement à des faits bien postérieurs : le massacre de deux écuyers qui servit de prétexte à la rébellion de son parrain Robert, de 922, et son propre mariage avec son ancienne concubine Poppe, mère de Guillaume et de Gerloc , après la mort de Giselle, morte de chagrin , dit-il , par suite de la captivité de son père , Charles (de 923 à 929) , etc. Mais c’est ainsi qu’il faut accepter l’histoire de ces temps, sauf le contrôle par dates, qui vous jette souvent, comme ici, dans des défilés inextricables.

> Ce sera cependant encore à Dumoulin, s'appuyant, il est vrai, sur Guillaume de J umièges (liv ir, chap. v), que nous emprunterons cette particularité : qu'alors môme que Rhou, vainqueur des Anglais, en 872, et ayant mouillé ses ancres dans leurs havres, aspirait à la couronne d’Angleterre, un rêve lui ayant montré la France comme but vers lequel il devait tendre, il rendit tout-à-coup les prisonniers anglais pour obtenir d’Alfred la liberté « d ’hyverner dans ses états en attendant que le printemps leur ouvrît le pas- » sage de France, où les destins leur promettaient de l’heur et du repos. »

Alfred, à peine monté sur le trône (871 ou 872) par la mort de son frère Etbelred 1er, tué dans sa neuvième bataille contre les Danois, et vaincu bientôt après lui-même à Wilton, dut s’estimer fort heureux d'en être quitte pour cette requête peu conciliable, il est vrai, avec ce que disent tous les historiens de la position de ce prince vis-à-vis des autres compatriotes de Rollon, qui le contraignirent à déserter le trône en 877 ; mais l'historien de Rhou ne tient compte de ces obstacles, et nous montre son héros « bien vu et bien » voulu à Londres, où il passa l'hiver dans la délicatesse des festins, les plaisirs du bal » et la comédie, ayant soin, parmi ces doux charmes, d’équiper ses vaisseaux et par la » permission du roi (qui, sous ce rapport, n’aurait pas agi en bon voisin) enroller les » Anglais volontaires qui s’offrirent d’estre compagnons de sa fortune et le suivre. » On conçoit tout ce qu’un semblable début aurait pu apporter de modifications, même dans les dispositions innées du prince danois expulsé de ses états par son roi et réduit à s’en créer d’autres par la force de ses armes.

T/’ART CHRÉflEN.

justifier ce que dit Or deric- Vital : par le jugement équitable de la divine bonté ? cette même nation qui avait porté la désolation dans la Neustrie devait , peu de temps après , lui rendre la consolation (1. m, t. Il, p. 8 , de la trad. de M. Guizot), cette plaie ne fit peut-être qu’envenimer les autres, en ce que la cessation de l’hostilité étrangère favorisa l’essor d’autres ambitions intestines dont eût peut-être triomphé l’intérêt du salut commun. Par exemple, quoique l’usurpation, nationalisée si l’on veut, du comte Eudes, qui se paya de ses exploits par une couronne , remontât à 888 , époque où la délivrance de Paris et la rançon payée par Charles-le-Gros pouvaient rendre enviable cette souveraineté qu’Eudes conserva jusqu’à sa mort, en 998, on ne vit à cette dernière époque aucun prétendant à cette double couronne alors si solide ; et ce 11e fut que dix ans après l’extirpation des germes d'invasion que Robert, frère d’Eudes, vint se porter héritier de ce trône dédaigné depuis quarante-huit ans, et suscita ce choc où Gharles-le-Simple , vainqueur par la mort de son rival, tué, dit-on, de sa main, subit le sort d’un vaincu et alla mourir dans les fers l.

' L’usurpation de Robert ne dura qu’une année, mais elle se prolongea dans sa famille par le soin qu’eut son fils, Hugues-le-Grand, de placer sur la tête de son beau-frère, Raoul, duc de Bourgogne, la couronne qu’il refusa dès lors pour son compte, mais qu’il s’efforça toutefois de garantir de tout nouveau conflit, en payant du comté de Laon la perfidie d'Herbert, comte de Yermandois. On sait que ce comte, soit de son propre mouvement, soit par suite d’un complot ourdi par les seigneurs généralement contraires à Charles-le- Simple, convertit en captivité l’hospitalité que, selon Belleforest et autres historiens, il aurait offerte à ce prince, qui s’était retiré à Château-Thierry, puis en Allemagne : « Il « feit entendre au roy que s'il plaisoit à sa majesté de venir passer son temps et s’esv battre jusqu à Péronne, que Hébert estoit en bonne délibération de le bien tr aider et » faire si bonne composition qu’il auroit de quoi se contenter de luy'. . ... Le roy, plus » simple qu'une brebis, sans considérer quel danger c est que de se fier à un amy ré- » concilié, s’en alla vers Hébert, lequel traistreusement le feit mettre en prison ( Hist . » des neuf rois Charles, p. 127 et 128). » Sotte confiance que déplore l’écrivain que nous citons, en s’écriant à propos des concessions de Charles : « Mort était-il ce rayon et vivait cité d’esprit qui jadis apparut en Charles Martel : la divinité de l’esprit de son Pépin j) estoit assopie : l’âme commune de l’univers, et plaisir des deux, Charles-le-Grand }> n’ estoit plus en sa force : si bien que s’estant ainsi escoulé le temps en choses vaines, » la vertu annihilée, il falloit que l’heïir volast ailleurs, etprint siège où il fust mieux » conduit qu’en la maison et successeur des princes précédens ( ib . p. 128). »

Les largesses d’Ilugues-le-Grand avaient surtout pour but de reserrer les liens du malheureux prince qui « après plusieurs misères, crèvecœurs et calamités qu’il souffrit en

ï/art chrétien.

Ce fut alors qu’on vit une de ces leçons assez communes dans l’histoire de tous les temps ; l’embarras des vainqueurs après le succès de leur complot et la restauration du trône légitime par ceux-là même qui le renversèrent : car certes, Hugues-le-Grand qui avait décidé la faite de Charles du champ de bataille de Soissons, en ralliant bravement les troupes de Robert , son père , et qui avait payé du comté de Laon la prolongation de la captivité de Charles, et par conséquent sa mort; Herbert, ce félon, comte de Yermandois, qui n’accueillit son prince que pour le confiner dans la tour de Péronne 1 , ne pouvaient désirer une issue plus heureuse -, et cependant c’est à ces seigneurs mêmes, effrayés de leur victoire et pressés, dit-on, par l’intervention diplomatique d’Adelstan en faveur de son neveu 2 , comme par les instances de Guillaume-Longue- Épée , fils de Rollon 3 ,

» prison, dit toujours Belleforest ( ibid ., p. 129), alla de vie à trépas l’an denostre salut » 926 (ou plutôt 929). »

: Ce précédent historique n’était pas de nature à raffermir le courage de Louis XI lorsqu’il se vit quatre jours dans le même lieu l’hôte forcé, quoique bénévole aussi, d’un amy réconcilié, alors surtout qu’éclatait intempestivement à Liège un orage menaçant pour son brutal châtelain.

2 A la nouvelle de la captivité de Charles, la reine Odgive, sœur du roi d’Anglelerre Adelstan, traversa le détroit pour soustraire son fils, âgé de neuf ans, aux complots des médians; et ce Joas, ainsi préservé, devint plus tard un lien de réconciliation malheureusement trop fragile.

Lors de la mort de Raoul, en 936, Hugues, plus que jamais en mesure de disposer du trône, mais craignant encore sans doute pour lui comme pour les siens, le fardeau d’un pouvoir contestable, fit sentir aux seigneurs qu’un rejeton royal, mûri dans l’adversité, garantissait mieux leur puissance, dotée d’ailleurs de tout ce que Raoul avait pu distraire du domaine royal, qu’un ambitieux sorti de leurs rangs, et privé, par ces profusions mêmes, de tous moyens d’accroître désormais leur fortune; et cette abnégation de soimême et de son parti, unie aux instances d’Aldestan pour son neveu, et de Guillaumc- Longue-Èpée, qui, dans cette occurrence, se montra désireux d’acquiter envers la famille de Charles la dette de Rollon, détermina l’accord et le rappel au trône du jeune prince d 'Outre-Mer. L’union et Yaubli furent d’abord tels que la reine Odgive se fit enlever et se laissa épouser par l’héritier d’Herbert, l’assassin de fait de son malheureux époux.

3 Le fils de Rollon et de Poppe occupait alors les états de son père, que son grand âge sans doute et sa position à peine assise empêchèrent, s’il vécut jusqu’à la captivité de Charles, d’intervenir activement dans l’intérêt de ce prince ; et déjà la longue épée de Guillaume s’était exercée contre les Bretons rebelles de manière à peser de quelque poids dans la balance politique que tenait Hugues-le-Grand, son allié par le mariage de Guillaume avec Sport e, fille du comte de Senlis. On conçoit bien dès lors quel dut être le rôle tout chevaleresque de Guillaume, en rapport direct aussi avec le roi anglais, dans les négociations qui ramenèrent Louis en France.

L ART CHRETIEN

que Louis d’ Outre* Mer dut devenir, après treize ans d’ exil, occuper à seize ans le trône de son père. Il est vrai qu’on nous peint le comte Hugues, fds et petit-fds de rois 1 , comme ayant dédaigné la couronne qu’il fit passer sur la tête de son beau-frère Raoul , duc de Bourgogne -, mais le dédain de ce grand vassal , « plus puissant que les monarques français sous lesquels il vécut , » s’explique par son peu de foi dans l’appui de ce que M. Augustin Thierry nomme le parti français , auquel Eudes , son grand-père , dut son titre de candidat national , puisqu’on voit bientôt après Hugues, rebelle à de nouveaux titres, offrir cette même couronne à l’empereur Othon Ier, qui la refusa par de plus nobles motifs-, et qu’en renouant ses trames avec Herbert qu’il avait dépouillé du prix de sa félonie , en conquérant de vive force Reims et Laon sur son roi, et en ajoutant la Bourgogne et l’Aquitaine à son duché de France, il ne se montra rien moins que détaché des grandeurs de ce monde , et fit sans doute plus de mal à la France que n’en aurait produit une révolte ouverte , une usurpation franche comme celle dont il ménagea les honneurs à ses fils2.

» Si le surnom de Grand, que reçut et que conserva le fils de Robert et d’Eudes, le petit-fils de Robert Lefort, ne doit pas, comme le disent les historiens, être pris en même part que les surnoms de Charlemagne et à.’ Alfred, on ne saurait du moins contester h ce duc de France, qui fit des rois sans vouloir Vôtre, le renom de politique consommé. Toujours maître de lui-même, il s’attacha bien plus à fonder la grandeur future de sa famille par le prestige même de ses refus et par ses immenses biens, toujours accumulés sous le faux-semblant du désintéressement personnel, qu’à la faire briller trop tôt d’une lueur éphémère. Ce dut être à ce sentiment que Hugues céda lorsque, jugeant que les seigneurs, ainsi que l’observe "Velly, ne voulaient pas d’un roi qui sût se faire obéir, il aima mieux leur donner un jeune soliveau que de se dévouer, lui ou les siens, au rôle fort chanceux de héron, attendant que l’épreuve du temps et l’effet de ses menées secrètes ou patentes eussent aplani les voies royales à sa descendance.

2 Malgré l’enivrement de la France tout entière et l’empressement des seigneurs à se porter à la rencontre de Louis « qui prist terre à Bo-ulongne où Hugues et la noblesse de « France l’attendoient, et dès la grève lui firent hommage et jurèrent fidélité, » la restauration de ce prince fut viciée dès lors et comme beaucoup d’autres, par l’attitude, presque hostile, que conservèrent ceux qui la provoquèrent, à plus forte raison ceux qui la subirent. Tant qu’il dépendit de Hugues d’en régler l’action, presque comme tuteur du jeune roi, l’horizon resta serein; mais bientôt des signes célestes et une effroyable disette vinrent (en 939, yoir Sigebert) présager les nouveaux malheurs, que la fureur du ministre disgracié fit fondre sur la France trois ans plus tard. Hugues ne se montra plus alors ce sage et puissant modérateur sacrifiant jusqu’au fruit de ses complots aux intérêts de nationalité : tombé du

t. ii.

L ART CHRETIEN

Quel destin en effet que celui d’un pays où le prince ne règne que sous l’autorité d’un sujet dont l’appui meme cache une ambition comprimée, une rivalité posthume! Et tel fat l’état de la France sous le règne de Louis IV et même sous celui de Lothaire, bien que la mort de Hugues-le-Grand, en qôb, ait paru affranchir le nouveau roi de cette dure tutelle devenue au contraire plus intolérable encore par l’accord des seigneurs avec les quatre fils de Hugues-le-Grand, pour précipiter à leur profit la chute de la race de Charlemagne.

Si cherchant, trop tôt peut-être, à reprendre envers Hugues-le- Grand le rôle que lui assignait son rang , Louis IV , par ses imprudentes tentatives sur la Lorraine et la Neustrie 1 , donna quelque prise à ses ennemis, il n’en fut pas de même de son fils, Lothaire II , dont les talens et la bouillante ardeur, modérée par les sages conseils de sa mère Gerberge, ne purent cependant prévaloir contre les secrètes menées des comtes de Paris et de leurs partisans. Malgré sa vaillance à toute épreuve, malgré les sacrifices qu’il fit à l’ambition de Hugues % il se vit, pendant la plus grande partie de son règne de trente-deux ans, réduit , comme fut depuis notre Charles VII, à

rang qu’il occupait et sans tenir compte de la compensation qu’il trouvait dans ses immenses biens, auxquels Louis venait ajouter une partie de la Bourgogne, il porta la vengeance jusqu’à offrir le trône, d’accord avec les ducs de Lorraine et de Normandie et de concert avec son ancien complice, puis ennemi, Herbert, à l’empereur Othon, qui le refusa noblement.

On s’explique d’ailleurs bien l’appui qu’il trouva de nouveau chez les grands dans ce revirement de conduite; car, indépendamment de son influence personnelle et de l’aliment que ses vues d’avenir pouvaient offrir à leur convoitise, l’habitude de l’indépendance, de la domination et du salaire dont Raoul payait leurs moindres services, avait jeté chez ces seigneurs de trop profondes racines pour que, privés de ces deux véhicules, ils s’attachassent franchement à la cause du jeune prince et vinssent, par exemple, se ranger sous ses bannières dans la guerre impolitique qu’il entreprit pour conquérir la Lorraine.

1 Les tentatives de Louis d’Outre-Mer pour reconquérir la Lorraine sur Othon, la Neustrie sur Richard, fils de Guillaume-Longue-Épée, assassiné en 943, sont d’un prince vaillant, digne de ses aïeux ; mais elles accusent malheureusement l’inexpérience et la légèreté : aussi tous ces efforts tournèrent-ils à sa confusion et au triomphe de Hugues, lors surtout que, pris au piège, comme son père, par un chef danois (le comte Bernard), dévoué aux intérêts de Richard, son pupille, il n’obtint sa liberté du duc de France qu’en livrant son fils pour ôtage et comme garantie de sa conduite future.

2 Ce dispensateur de couronnes, fils de roi, oncle de roi, beau-frère de trois rois, et cependant longtemps si réservé pour lui-même, s’aperçut enfin qu’un surcroît de puissance pouvait favoriser son ambition posthume, et il accepta de Lothaire, qui lui devait aussi sa couronne, les duchés de Bourgogne et d’Aquitaine.

î/akt chrétien.

la possession d’une ville, et à assister du haut de la montagne de Laon à la lutte des grands vassaux quil ne pouvait s’attacher par les liens de l’intérêt ou de la reconnaissance , Raoul ayant épuisé les ressources du royaume par la création d’innombrables fiefs.

Qu’on ne s’étonne donc pas de l’horrible chaos qui ne cessa de régner en France comme en Italie, pendant cette triste période du Xe siècle, divisée sous le rapport même des lettres1 en phases de diverses époques, qu’on peut dater chez nous du siège de Paris (887) , bientôt suivi delà proclamation d’Eudes, dans l’assemblée de Compiègne, à l’avènement de Hugues Capet (juillet 987), intervalle de temps qui comprend deux usurpations et trois dates pour les chartes, dans le seul règne de Charles-le-Simple % et qui, commencé par la mort hon teuse du dernier héritier direct de F empire de Charlemagne , se termine par l’empoisonnement successif des derniers petits-fils de ce grand prince 3 : funeste agonie, déplorable fin d’une

« A l’ouverture de ce siècle, en 900 ou 901, Remi, moine de Saint-Germain d’Auxerre, fonda près du monastère de ce nom à Paris et dans le lieu dont le nom, quay de l’École, consacre encore le souvenir, des enseignemens publics plus généraux que ceux des écoles du palais (Launoy, t. IV, part. 1, p. 62; Rivet, Histoire Littéraire, t. VI, p. 100), ce qui semblait promettre un retour aux études ; et cependant, par l’effet de ces discordes dont nous avons esquissé le tableau , l’ignorance et la barbarie s’accrurent au point qu’on vit trente ans plus tard le roi lui-même railler un de ses seigneurs (Foulques le Bon, duc d'Anjou) de ce qu’il s’exerçait à chanter au lutrin et s’attirer cette dure riposte : un prince non lettré est un âne couronné.

2 La première date du règne de Charles-le-Simple, est-il dit dans Y Art de vérifier les dates, « est du 28 janvier 893, lorsqu’il commença de régner ; la seconde du 3 janvier » 898, lorsqu’il réunit toute la monarchie par la mort du roi Eudes : cette date est exprimée » par anno redintegrante ou pleniter régnante; ou enfin in successione Odonis; la troi- » sième est le 21 janvier 912, lorsque Charles devint maître de la Lorraine par la mort de » Louis, roi de Germanie. Cette date est ordinairement exprimée par largiore ou ampliore » hereditate adepta. j> C’était un moyen fort simple d’indiquer la portée de ces sortes d’édits à ces époques où l’autorité du pouvoir suprême était si variable. Nous y trouvons aussi la preuve que l’usurpation ne portait pas un tel ombrage à la légitimité de ces temps qu’elle crût devoir considérer comme non-avenus les règnes parallèles ou les époques intermédiaires.

3 Le poison, qui termina, à quarante-cinq ans, la carrière assez vide de Lothaire II, vint aussi un peu plus tard, en 987, borner les jours de son {ils Louis V, que l’histoire, écrite d’abord sous l'influence de la dyna*lie nouvelle, a flétri du nom de fainéant, sans tenir compte de ce que put raisonnablement faire ce prince, mort à vingt ans, après un règne de quatorze mois, assez occupés d’ailleurs par les soins de prise de possession, par le siège de Reims et par des préparatifs de guerre contre les Sarrasins.

l.\ RT CHRETIEN*.

dynastie fondée par des Hercules en force , puissance et courage , et doués d’une énergie de volonté , d’un sentiment de la dignité royale qu’on ne retrouve chez aucun de leurs descendais-, triste clôture aussi de ce siècle dit de fer ou plutôt de plomb , par son action lourde, terne et molle, plutôt que compressive sur les lettres, les arts et tous les véhicules de gloire dont nous verrons bientôt poindre de nouveau les germes de manière à prouver peut-être que cette sorte d’ assolement , que le long repos laissé à cette immense friche , en avait fertilisé le sol; de meme que l’horrible moisson des Normands et des Sarrasins, en nécessitant de nouvelles semences, décida leur fécondation qui , peut-être aussi , ne se serait pas reproduite sans les urgens besoins nés de ces calamités mêmes.

Prouvons cependant , avant de passer au siècle suivant , dont le premier quart forme la limite que nous assignons à l’exploration de l’art chrétien dans nos aperçus généraux , la suite de ces investigations devant se trouver dans les explications de nos planches, que pendant cette triste période dite de fer ou de plomb, les arts , bien délaissés sans doute dans notre France, n’y subirent pas'toutefois une éclipse totale, et que quelques fervens néophytes continuèrent toujours d’encenser leurs autels.

Le savant académicien dont les recherches ont si bien préparé notre tâche , privée maintenant de la direction qu’il voulut bien lui donner, Èmèric-David^ dans son beau résumé placé sous le titre de Discours historique à la tête du musée Laurent, dit sur ces époques : )> L'art , totalement inutile aux intérêts de la politique , privé presque » partout de l’appui indispensable des princes , tombe enfin dans » l Italie, dans la France et dans V Allemagne, au dernier terme de )> sa décadence. Cependant il ne périt point.... » Cet écrivain si profond administre en effet de sa vitalité des preuves que nous compléterons ici autant qu’il peut dépendre de nous de le faire dans le court espace réservé maintenant à nos généralités sur l’art chrétien. Il nous montre (p. 1 53 et suivantes, d’après Labbe, Hist. episc., Autiss., cap. xliy et xly, p. 443 ad. 44^; Le Bœuf, Mém. concern . Vhist. d’ Auxerre, 1. 1, part. 11, chap. 1 et 11), les évêques d’Auxerre se léguant l’un à Vautre l'amour des bonnes études ; Gauderic ornant de peintures les plafonds de l’église de Sainte- Eugénie; Gui, son successeur, faisant peindre les supplices de V enfer et les concerts du paradis sur les murs

F art CHRÉTIEN.

de sa cathédrale , dont il enrichit V autel de bas-reliefs en argent (nouvelle preuve de l’appropriation à la France, au Xe siècle, d’un luxe constaté , pour le IXe, par l’autel de l’Ambroisienne de Milan , et surpassé, quant à la matière du moins, par l’autel d’or de Basle, du XIe); saint Hugon , abbé du monastère dé Autun, plaçant dans son église ( apud Duch. , Mab., Act., SS. ord. Bened ., t. VII, p. g5) des colonnes de marbre et des mosaïques, analogues sans doute aussi à celle d’Angilbert, subsistant encore et reproduite aussi dans nos planches -, Swelpke , faisant peindre les voûtes de son palais archiépiscopal de Reims (Flodoard, Hist. eccl. Rem., lib. IY, cap. xix); Hadèmar, aidé par la munificence d’ Othon-le- Grand, rebâtissant V église de Fulde et couvrant les plafonds de peintures qui subsistaient encore dans toute leur fraîcheur au XV IR siècle (Ghr. Brower, Antiq. Fuld ., cap. vi, p. 128); Gérard, évêque de T oui, peignant sa cathédrale ( Chron ., abb. Senon., cap. xiii, apud Dachery -, Spicileg., t. II, p. 6i5); Amalbert, abbé de Saint-Florent de Saumur, rebâtissant son monastère, et ornant les plafonds du plus grand nombre des chapelles les murs de tous les édifices presqu en entier et les cloîtres , de peintures que son successeur Robert fit achever à une époque où les religieux de ce monastère tissaient des tapisseries ornées de figures d’animaux, etc. , « bestice vel aves rubræ » [ibid., col. 1106, i 107; Hist. mon. s. Fl.> Salm.-, apud Martenne, Veter. script, et monum. ampl. collect., t. V, col. 1097); Fulques, abbé de Lobbes [apud Dachery, Spicileg., t. II, p. a4o), peignant le dôme de son église et enrichissant plusieurs autels de bas-reliefs d’argent (même remarque que plus haut); saint Ghébard, évêque de Constance, mort en gg5, revêtant de peintures, sujets de V Ancien- Testament et autres, une église qu'il dédia ci saint Grégoire ( apud Dachery et Mabillon, act. SS. ord. Benecl., t, VII, p. 84i). Eméric-David signale aussi l’existence à ces époques de plusieurs artistes célèbres, notamment, pour g5o, Notker, peintre, médecin et poète , et pour 990 le peintre Jean , qu’Othon III fit évêque de Liège, tous deux exerçant leur art dans le célèbre monastère de Saint- Gall, qui, remis des assauts livrés à la civilisation par les Normands, poursuivait par conséquent la culture et l’enseignement des arts sous des directions analogues à celles citées plus haut et grâce au patronage de princes comme Othon III, qui chargea Jean d’orner un oratoire de son palais (celui de Charlemagne), qui n avait

1,’a.RT chbétien.

point encore été peint «cum antea nondum eo in loco picturæ liabe- » rentur » ( Act . SS. ord. Bened ., t. VIII, p. 5gy, 5q8). Il prouve aussi que nos monastères français avaient également repris leurs anciennes pratiques d'art , en citant Hugues, peintre et statuaire du couvent de Moutier-en-Der (Champagne), qui exécuta en 999, dans l'église de Châlons-sur-Marne, de nouvelles peintures à la place des anciennes effacées parle temps ( ibid ., t. III, p. 855, 856)-, puis, venant à l’Italie , il parle des mosaïques exécutées par ordre de Jean XII dans le vestiaire de Saint- Jean-de-Latran (Ciampini, desacr. cedif. , cap. 11, p. 14, tab. iv); de celle encore existant dans les souterrains de l’église de Saint-Pierre, au tombeau d’Othon II ( Alemanus , de Lateran. pariet., c. x, p. 56); des peintures dont l’abbé Aligeran décora de tous côtés « parieies undique » l’église du Mont-Cassin ; de l’église de Salerne , élevée à la Vierge, et peinte entièrement par les bénédictins {Léo, ost lib. 11, cap. xxx ; apud Muratori, Script, rer. Ital., t. IV, p. 358); de celle dédiée à saint Pierre, au monastère de Farfa, et que l'abbé Jean couvrit de peintures en dedans et en dehors « intus et foris » ( Citron . Farf., ibid., t. II, part. 11, col. 481), et des peintures exécutées vers ce temps, selon l’opinion de Lanzi, dans la cathédrale de Milan, et qu elle conserve encore, malgré toutes les transformations subies depuis lors par ce magnifique vaisseau, pour arriver, de nos jours seulement, à ne constituer dans un magnifique ensemble , qu’un pastiche de tous les styles. 11 passe enfin de ce vaste aperçu d’ensemble sur des travaux constatés de nos arts d’Occident 1 pendant cette triste période , à une appréciation de quelques uns de ces mômes arts pendant notre siècle de fer, par des déductions plus contestables, à raison des doutes élevés sur l’époque où vécurent, où écrivirent surtout deux historiens de l'art, le peintre F radius et le

1 Le coup d’oeil d’aigle de ce savant embrasse aussi l’Orient : « Constantinople, ou » plutôt la Grèce entière, dit-il (p. 160 et suiv.) , était encore le séjour des peintres , des » statuaires , des mosaïstes , des fondeurs, des architectes les plus habiles. Vers l’an 966, » saint Nicon élevait une église magnifique dans les environs de Sparte, et l’ornait de » peintures qui égalaient, disait-on, ce que Zeuxis et P olygnote avaient produit de plus )> accompli (Vit. S. Nicon., apud Martenn. et Durand; vit. script, et mon., t. VI, col. 865). „ En 977, Venise jetait les fondemens de sa basilique de Saint-Marc ; vers 984, Basile- » le-Jeune faisait peindre son célèbre monologe, etc., etc. ». Ce que nous avons dit plus haut et ce que nous aurons encore occasion de dire sur ces grands travaux, dans nos chapitres iv, vi et vin, nous dispense de poursuivre ces citations.

l’art chrétien.

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