TRAVÉE DE LA SAINTE-CHAPELLE DE PARIS
Treizième siècle.
atteindre , par la seule modification en hauteur ou en largeur de son type original, cette ogive, qui, prise isolément, peut paraître la plus naïve des formes, il faut avoir passe quelques instants à décomposer par l’examen l’ensemble, d’un monument comme Notre-Dame de Paris, ou comme la cathédrale de Strasbourg : la première, appelant l’attention par la hardiesse contenue de ses lignes, aussi robustes que gracieuses; l’autre se faisant aventureuse en toute indépendance, et semblant s’effiler comme par enchantement pour porter à de surprenantes hauteurs le témoignage d’une incompréhensible témérité.
Il faut s’élever, par la pensée, au-dessus de l’édifice pour saisir le plan de sa conception première; il faut , d’en bas, le considérer sous toutes ses faces, pour voir avec quel art en sont ordonnées , groupées, échelonnées les diverses parties; il faut chercher l’artifice en vertu duquel s’harmonisent l’immense t hndage des nombreux contre-forts, les reliefs des tours, la retraite des latéraux et la courbe de l’abside ; il faut pénétrer sous ces nefs , aux interminables et fines nervures, que des faisceaux de colonnettes font s’épanouir au haut des sveltes piliers ; il faut contempler les majestueux caprices des roses , qui , par leurs vitraux polychromes, tamisent les jeux de la lumière; il faut gagner le sommet de ces tours, de ce s flèches , et dominer avec elles la vertigineuse étendue des espaces aériens et du paysage qui s’étend alentour; il faut suivre attentivement du regard les silhouettes audacieuses, étranges, que profilent sur le ciel les clochetons, les pignons fleuronnés , les guivres, les couronnements des clochers. Cela fait, on n’aura encore payé à ces prodigieux édifices qu’un sommaire tribut d’attention. Que serait-ce donc si l’on voulait s’arrêter convenablement à l’ornementation de détails (fig. 263 a 266) ; si l’on se proposait de prendre une idée à peu près exacte du peuple de statues qui fourmillent du parvis au faîte , et de la flore , de la faune , vraies ou idéales , qui mouvementent les saillies ou animent les parois ; si l’on comptait arriver à saisir la clef de tous les entre-croisements de lignes , de toutes les fantaisies calculées , qui , en trompant les yeux, concourent à la majesté ou à la solidité de l’ensemble ; si l’on tenait enfin à ne perdre aucune des multiples pensées qui se sont immobilisées dans les pierres du gigantesque édifice? L’esprit reste confondu, et certainement l’effet produit par tant d’imagination et d’audace , par tant d’habileté et de goût, est une forte
ARCHITECTURE
élévation de l’âme, qui cherche avec plus d’amour son Créateur, envoyant une telle œuvre sortir des mains de la créature.
Quand vous approchez de l’église gothique,. quand vous pénétrez sous ses voûtes hardies , c’est comme une patrie nouvelle qui vous reçoit , qui vous possède, qui jette autour de vous une atmosphère de mélancolique rêverie, où vous sentez s’anéantir la servitude mesquine des attaches mondaines , et naître la conscience de liens plus solides , plus étendus. Le Dieu que notre nature bornée peut concevoir semble habiter en effet cette enceinte
Fig. 203. — Onzième siècle. Chapiteau de l'abbaye Fig. 264. — Douzième siècle. Chapiteau de l’église Sainte-Geneviève (détruite), à Paris. Saint-Julien le Pauvre (détruite), à Paris.
immense , et s’y vouloir mettre en relation immédiate avec l’humble chrétien qui vient s’incliner devant lui. Il n’y a rien là de la demeure humaine , tout y est oublié de notre existence chétive et misérable; celui pour qui cette résidence a été faite est le Fort, le Grand, le Magnifique, et c’est par l’effet d’une paternelle condescendance qu’il nous reçoit dans son saint habitacle, nous faibles, petits, pauvres. C’est l’idéal de la foi qui s’est réalisé ; ce sont toutes les croyances dont nos esprits ont été bercés qui s’affirment à nos yeux; c’est enfin le point d’élection où doucement s’accomplit la rencontre de l’infimité mortelle et de la majesté céleste.
Le christianisme du moyen âge avait donc su trouver dans le style gothique la langue, aussi souple qu’énergique, aussi naïve qu’ingénieuse , qui pour le
ARCHITECTURE
saint enivrement des âmes devait traduire aux sens toute son ineffable poésie. Mais, de même que la foi sans bornes, dont il était le fidèle organe, allait, au lendemain du plus ardent essor, commencer à s’attiédir, de même ce style splendide allait perdre presque aussitôt sa vigueur et s’épuiser dans la manifestation désordonnée de sa puissance.
Né avecl’enthousiaste entraînementdespremières croisades , le style ogival
Fig. 265. — Vestige de l’architeeture des Fig. 266. — Quatorzième siècle. Chapiteau de l’église
Goths, à Tolède. Septième siècle. des Célestins (détruite), à Paris.
semble suivre dans ses diverses phases le déclin de la foi , à l’époque de ces aventureuses entreprises. Il commence par l’élan sincère et l’audacieux abandon-, puis l’ardeur factice ou réfléchie enfante la recherche et la manière; puis le zèle fervent et le sentiment artistique s’affaissent : c’est la décadence.
L’art gothique s'élève en moins d’un siècle à son apogée , en moins de deux siècles il touchera au déclin fatal. Le treizième siècle le voit dans toute sa gloire, avec les édifices que nous avons cités; au quatorzième, il est devenu le gothique dit rayonnant , qui produit les églises de Saint-Guen, à Rouen, et de Saint-Étienne, à Metz. « Alors, » dit M. A. Lefèvre, un des der-
niers historiens de l’architecture, « plus de murs*, partout des claires-voies, « soutenues par de minces arcatures*, plus de chapiteaux, de cordons « de feuillages imités directement de la nature*, plus de colonnes, de hauts « piliers garnis de moulures rondes ou en biseau. Cependant, rien de « maladif encore dans cette extrême élégance, svelte et délicate , sans être « grêle; le style fleuri ne dépare point les églises du treizième siècle, qu’il « termine et décore.
« Mais, après le gothique rayonnant vient 1 1 flamboyant, qui, toujours « sous prétexte de légèreté et de grâce, dénature les ornements, les formes k et jusqu’aux proportions des membres de l’architecture. Il efface les lignes « horizontales qui donnaient deux étagesaux verrières de la grande nef , remer plit les baies de compartiments irréguliers, coeurs, soufflets et flammes; « abat les angles des piliers ou aiguise les moulures; ne laisse aux supports, « même les plus massifs, qu’une forme ondulée, fuyante, insaisissable , où « l’ombre ne peut se fixer ; change les lancettes en accolades, ou en anses de « panier plus ou moins surbaissées , et les fleurons des pinacles en volutes « capricieuses. Il réserve toutes ses richesses pour les décorations accessoires « ou extérieures, les stalles , les chaires, les clefs pendantes, les frises cou- « rantes , les jubés et les clochers. La visible décadence de l’ensemble corres- (( pond à de grands progrès dans les détails (fig. 267). »
Leséglises de Saint-Wulfran, d’Abbeville; de Notre-Dame, de Cléry-sur- Loire; de'Saint-Riquier, deCorbie; et les cathédrales d’Orléans et de Nantes, peuvent être citées comme les principaux échantillons du style gothique flamboyant, et comme les dernières manifestations notables d’un art qui dès lors s’éloigne de plus en plus de son inspiration originelle.
Le milieu du quinzième siècle est ordinairement fixé comme limite au delà de laquelle les coquets monuments gothiques qui s’élèvent encore ne sont plus les produits en quelque sorte normaux de leur époque, mais d’heureuses imitations des œuvres déjà consacrées par l’histoire de l’art.
Une remarque peut être faite, qui démontre jusqu’à quel point le sentiment religieux domine le moyen âge : c’est qu’au moment où les architectes romans et gothiques rêvent et enfantent tant de merveilleux habitacles pour la Divinité , à peine semblent-ils accorder quelque attention à l’édification confortable ou luxueuse des demeures des hommes, fussent-elles destinées
Fig. 267. — Salle des cours, à l’université d’Oxford, en Angleterre. Quatorzième siècle.
ARCHITECTURE
aux personnages les plus considérables dans l’ordre politique. A mesure que ce sentiment de foi primordiale perdra de son intensité , l’art se préoccupera de plus en plus des habitations princières et seigneuriales. La bourgeoisie est la dernière favorisée par ce progrès • et encore , le sentiment de solidarité communale s’étant substitué dans les esprits au zèle exclusivement pieux, voyons-nous la maison commune absorber, en principe, le faste et l’élégance
Fig. 268. — Ancien château de Marcoussis, près de Rambouillet. Fin du quatorzième siècle.
dont restent dépourvues les maisons particulières, construites généralement en bois et en plâtre, et qui, dans l’intérieur des villes, se pressenties unes contre les autres et semblent se disputer l’air et la lumière.
Partout, pendant le moyen âge, s’élève l’église, asile de paix*, mais partout aussi se dresse en même temps le château qui caractérise l’état de guerre permanent où vit , où se complaît la société féodale.
« Les châteaux des seigneurs les plus riches et les plus puissants , » dit M. Vaudoyer, « consistaient en bâtiments irréguliers, incommodes, percés « de fenêtres étroites et rares, renfermés dans une ou deux enceintes forti-
« fiées et entourées de fossés. Le donjon, grosse tour élevée, occupait ordi- « nairement le centre , et des tours plus ou moins nombreuses flanquaient cc les murailles et servaient à la défense (fig. 268). »
« Ces châteaux, » ajoute Al. Mérimée, « offrent ordinairement les mêmes « caractères que le castellum antique-, mais une certaine rudesse , une bizar- « rerie frappante , dans le plan et l’exécution , attestent une volonté indivise duelle, et cette tendance à l’isolement qui est le sentiment instinctif de la « féodalité. »
Fig. 269. — Escalier d'une tour féodale. Treizième siècle.
Fig. 270. — F'enêtre ogivale avec bancs en pierre. Treizième siècle.
Dans la plupart de ces constructions, destinées aux classes privilégiées, rien ne sembla devoir être donné aux harmonies de la forme. Tout au plus le style décoratif de l’époque se montrait-il à l’intérieur de quelques-unes des plus hautes salles de l’édifice , logement habituel de la famille châtelaine. C’est là que se trouvaient les vastes cheminées à chambranles énormes, surmontées d’un manteau conique; les voûtes ornées de clefs pendantes, de devises, d’écussons peints ou sculptés. D’étroits cabinets, pratiqués dans l’intérieur des murailles, attenaient à ces salles et servaient de chambres à coucher. Pratiquées dans des murs très-épais, les embrasures des fenêtres forment comme autant de petites chambres, élevées de quelques marches au-dessus du plancher de la salle qu’elles éclairent. Des bancs de pierre
ARCHITECTURE
régnent de chaque côté. C’était la place ordinaire des habitants de la tour, lorsque le froid ne les obligeait pas à se rapprocher de la chemieée (fi g. 269 et 270).
A part ces minces sacrifices faits aux commodités de la vie, tout, dans le château, n’était établi, combiné, disposé, qu’en vue de la force, de la résis-
Fig. 271. — Château de Coucy dans son ancien état, d’après une miniature d’un manuscrit
du treizième siècle.
tance; et pourtant on ne saurait nier que, même sans la chercher, les constructeurs de ces taciturnes édifices n’aient maintes fois atteint, aidés souvent, il est vrai , par les sites pittoresques qui encadrent leurs ouvrages , à une majesté de relief, à une grandeur de forme vraiment extraordinaires.
Fig. 272. — Château de Vincennes, tel qu'il était encore au dix-septième siècle.
Si l’église romane traduit avec une douceur sévère, et l’église gothique avec une somptueuse fantaisie, le caractère grave et sublime du dogme évangélique, il faut également reconnaître que le château fait parler haut, en quelque sorte, l’âpre et farouche sentiment d’autorité féodale dont il est à la fois l’instrument et le symbole.
A RTS. VI. — 48
Placés, dans le plus grand nombre des cas, sur des éminences naturelles ou factices , ce n’est pas sans une sorte d’éloquente audace que les tours, les donjons s’élancent, s’échelonnent, se commandent, se soutiennent. Ce n’est pas sans rencontrer fréquemment une sorte de grâce bizarre que les enceintes
Fig. 273. — La tour de Nesle, qui occupait au bord de la Seine l'emplacement du pavillon oriental de l’Institut, à Paris. D’après une gravure du dix-septième siècle.
escaladent les pentes du terrain, en multipliant les plus étranges brisures, et en se repliant avec la molle souplesse du serpent.
Évidemment, si le château porte loin dans les airs son front morne, il n’a d’autre but que de s’assurer l’avantage de la distance et de la hauteur-, mais il n’en fait pas moins se découper sur le ciel une silhouette superbe. Les masses de ses murailles, que trouent, sanssymétrie, les sombres meurtrières,
ARCHITECTURE
se présentent abruptes et nues •, mais la monotonie de leurs lignes ne laisse pas d’être pittoresquement rompue par les saillies des tourelles en surplomb, par l’encorbellement des mâchicoulis, et par la dentelure des créneaux.
Toute une civilisation vit encore, pour le souvenir, dans la multitude de ruines qui furent les témoins des sanglantes divisions féodales , et il faut joindre au système de châteaux isolés qui dominaient souvent les vallées les
Fig. 274. — Porte de Moret, près de Fontainebleau. Treizième siècle.
plus désertes, l’appareil de force et de défense des cités et des bourgs : portes, remparts, tours, citadelles, etc. *, immenses travaux , qui, pour s’être inspirés du seul génie de la lutte, ne manquèrent pas non plus de réunir souvent au grandiose de l’ensemble l’harmonie et la variété des détails.
On peut citer, comme exemples d’architecture purement féodale, les châteaux de Coucy (fig. 271) , de Vincennes (fig. 272), de Pierrefonds, le vieux Louvre , la Bastille , la tour de Nesle (fig. 273 ) , le Palais de Justice, Plessis-lès-Tours, etc. •, et comme spécimens de la ville fortifiée au moyen âge, Avignon et la Cité de Carcassonne. Ajoutons qu’ Aigues-Mortes, en
Provence; Narbonne, Thann (Haut-Rhin), Vendôme, Villeneuve-le-Roi , Moulins , Moret (fig. 274) , Provins (fig. 275 ) , 'offrent encore les restes les plus caractéristiques de fortifications analogues.
Pendant que la caste seigneuriale s’abritait, jalouse et défiante, dans l’ombre de ses donjons, élevés à grand renfort de combinaisons stratégiques et de travaux matériels ; pendant que villes et bourgades s’entouraient de fossés profonds, de hautes murailles, de tours inexpugnables, la plus primi-
Fig. 275. — Porte Saint-Jean, avec pont-levis, à Provins. Quatrième siècle.
tive simplicité présidait à la construction des édifices privés. A peine la pierre, et tout au plus la brique, figuraient-elles dans le nombre des matériaux employés. Le bois refendu ou équarri , servant de nervures; le torchis, ou la terre battue, comblant les interstices, faisaient à peu près tous les frais de premier établissement des maisons , aussi exiguës qu’incommodes, qui s’accrochaient l’une à l’autre le long des rues étroites et sans alignement. On commença , il est vrai , par orner de sculptures et de peintures les poutres des encorbellements , par revêtir de carreaux peints les façades; mais il faut atteindre la dernière moitié du quinzième siècle pour voir les ressources de 1 art architectural appliquées à la création et à l’ornementation des habi-
ARCHITECTURE
tâtions particulières. D’ailleurs, la foi faiblit déjà ; et l’on ne sait plus faire tourner tous les sacrifices d’une province entière à la glorification divine par l’érection d’une église', l’usage de la poudre, en révolutionnant l’art militaire, est venu amoindrir, sinon annihiler, la suprême puissance des murailles-, la décadence de la féodalité elle-meme est commencée; et enfin l’affranchissement des communes fait surgir tout un ordre nouveau de personnalités qui prennent place dans l’histoire. Il faut rapporter à cette époque :
Fig. 276. — Fortes de l'ancien hôtel de Sens, à Paris (ainsi nommé des archevêques de Sens, à qui il appartenait), construit, de 1475 à 1 5 19, sur une partie des jardins de l’hôtel royal de Saint-Paul.
la maison de Jacques Cœur, à Bourges; l’hôtel de Sens, à Paris (fig. 276) ; le palais de Justice de Rouen, et ces hôtels de ville, dont le beffroi était dès lors considéré comme une sorte de palladium, à l’ombre duquel s abritent les droits sacrés de la commune. C’est dans nos villes du Nord, à Saint- Quentin, Arras, Noÿon, et dans les vieilles cités de Belgique, cà Bruxelles (fig. 277), Louvain, Ypres, que ces monuments revêtent le plus somptueux caractère.
En Allemagne, où, pendant un temps, il règne presque sans partage , l’art gothique crée les cathédrales d’Erfurt, de Cologne, de bribourg, de Vienne, puis s’éteint dans les superfétations du mode flamboyant. En
Angleterre, apiès avoir donné quelques magnifiques témoignages de pure inspiration, il trouve son déclin dans la maigreur effilée et la complication
Mg. 277* Beffroi de Bruxelles (quinzième siècle), d’après une gravure du dix-septième.
ornementale du mode dit ogival perpendiculaire . S’il pénètre aussi en Espagne, c est pour y combattre péniblement la puissante école mauresque,
Fiç. 278. Intérieur du palais de lAlhambra, à Grenade. Treizième siècle.
ARCHITECTURE
qui a trop d'imposants chefs-d’œuvre dans son passé pour céder sans résistance le terrain de ses triomphes (fi g. 278). En Italie, il se heurte, nonseulement aux vivaces souvenirs du latin et du byzantin , mais encore à un style en voie de formation, qui doit bientôt lui disputer l’empire du goût et le détrôner, là même où fut son berceau. Les cathédrales d’Assise, de Sienne, de Milan, sont les œuvres splendides où son influence l’emporte sur les traditions locales et sur la renaissance qui se prépare; mais encore ne faudrait-il pas croire qu’il parvint à se rendre, là aussi, absolument le maître, comme il avait su l’être sur les terres rhénanes ou britanniques : on sacrifie en sa faveur, mais le sacrifice ne va pas jusqu’à l’entière immolation.
Qui dit renaissance semble dire retour à un âge déjà vécu, résurrection d’une époque morte. Ce n’est pas rigoureusement ainsi qu’il faut l’entendre dans le cas qui nous occupe.
Antique héritière du tempérament artistique de la Grèce , plutôt que créatrice spontanée, l’Italie, entre toutes les nations de l'Europe, était celle qui s’était le mieux défendue contre les profondes ténèbres de la barbarie, et la première sur laquelle la lumière de la civilisation moderne avait lui.
A l’époque de cette aurore nouvelle des esprits, l’Italie n’avait eu qu’à fouiller les ruines que lui avait léguées sa première splendeur, pour y trouver des modèles à suivre ; d’ailleurs, c’était le moment où l’active rivalité de ses républiques faisait affluer chez elle tous les trésors, tous les souvenirs de la vieille Grèce. Mais, en s’inspirant de ces multiples témoins d’un autre âge, l’idée ne lui vint pas de s’abandonner à l’imitation exclusive et servile; elle eut, et c’est là qu’est son grand titre de gloire, elle eut, pour donner une saveur propre au rajeunissement de l’art des anciens, le haut sens de rester sous la poétique influence de l’art naïf et doux qui avait consolé le monde pendant toute la durée de cette espèce de longue enfance d’une civilisation qui marchait enfin à grands pas vers la virilité.
Dès le onzième siècle Pise provoquait l’élan en élevant son Dôme(i6o3), puis son Baptistère, sa Tour penchée, le cloître de son fameux Campo- Santo; autant d’œuvres admirables qui font date dans l’histoire de l’art moderne, et qui ouvrent brillamment la carrière où doivent entrer tant de grands maîtres, pour lutter d’invention, de science et de génie. Dans ces
monuments, l’union du goût oriental et des traditions des vieux âges crée une originalité aussi grandiose que gracieuse. « C’est, » comme le fait observer M. A. Lefèvre , « l’antique sans sa nudité, le byzantin sans sa lourdeur, la « ferveur sans l’effroi qui l’accompagne dans le roman occidental. »
En 1 296, les magistrats de Florence rendent le décret suivant, qui charge l’architecte Arnolfo di Lapo de transformer en cathédrale l’église, peu importante, de Santa- Reparata (aujourd’hui Santa-Maria de’ Fiori) : « Attendu , « disent-ils, qu’il est de la souveraine prudence d’un peuple de grande origine « de procéder en ses affaires de telle façon que ses oeuvres fassent recon- « naître sa grandeur et sa sagesse , il est ordonné à Arnolfo, maître de notre « commune , de faire les modèles pour la restauration de Santa- Reparata, « avec la plus grande et somptueuse magnificence, afin que l’industrie et la « prudence des hommes n’inventent ni ne puissent jamais entreprendre quoi « que ce soit de plus vaste et de plus beau. »
Arnolfo se met à l’œuvre et conçoit un plan que la brièveté de la vie humaine ne devait pas lui permettre d’exécuter ; mais Giotto lui succède, et à Giotto succède Orcagna, et à Orcagna Brunelleschi , qui rêve et mène presque à fin ce Dôme devant lequel Michel-Ange disait qu’il était difficile de faire aussLbien et impossible de faire mieux.
Arnolfo, Giotto, Orcagna , Brunelleschi, ne suffit-il pas de citer ces grands noms pour qu’on se fasse une idéedu mouvement qui s’opère à cette époque, et qui bientôt fera surgir Alberti, le Bramante, Michel-Ange , Jacques délia Porta, Baldassare Peruzzi, Antonio et Julien de San Gallo , Giocondo, Vignola , Serîio, et même Raphaël, qui, à ses heures , fut aussi puissant architecte que merveilleux peintre ? C’est à Rome que ces princes de l’art se sont donné rendez-vous, ainsi que l’attestent encore, pour ne citer qu’une de leurs prodigieuses créations , les splendeurs de Saint-Pierre (fig. 279) ; aussi est-ce de là que viendront désormais la lumière et l’exemple.
Dans le style que crée cette phalange magistrale , le plein cintre latin reprend toute son ancienne faveur et se marie aux ordres antiques, qui se 'mêlent ou tout au moins se superposent. L’ogive est abandonnée, mais les 'colonnes, pour décorer leurs chapiteaux , ainsi que les entablements , pour donner plus de grâce à leurs saillies , empruntent une fantaisie qui ne le cède ën rien aux caprices du style ogival-, le fronton des Grecs reparaît, en méta-
morphosant parfois les lignes supérieures de son triangle en demi-cercle affaissé; enfin la coupole, cette hardiesse caractéristique du style byzantin , devient le dôme, dont l’ample courbe défie, dans son audacieux essor, les prodiges de la perpendiculaire gothique.
La renaissance italienne est faite, Page gothique est fini. Rome et Florence envoient partout leurs architectes, qui , en s’éloignant de ces métropoles du goût nouveau, ne laissent pas de subir encore certaines influences territoriales, mais qui savent ingénieusement faire triompher la tradition dont ils sont les apôtres. C’est alors que la France inaugure à son tour une renaissance qui lui est propre; c’est alors que, sous le règne de Charles VI II, après son expédition en Italie, commence, par le château de Gaillon , une longue filiation monumentale , qui , plus d’une fois , ne le céda ni en richesse ni en majesté aux œuvres de l’époque précédente. Sous Louis XII s’élèvent le château de Blois et l’hôtel de la Cour des comptes à Paris, splendide monument détruit par un incendie au dix-huitième siècle. Sous François Ier, Chambord (fig. 280), Fontainebleau, Madrid (près Paris), magnifiques fantaisies royales , luttent d’élégance et de grâce avec les châteaux de Nantouillet , de Chenonceaux , d’Azai-le -Rideau, avec le manoir d’Ango, près de Dieppe, somptueuses habitations seigneuriales ; le vieux Louvre, le palais des rois, le berceau de la monarchie, se régénère par les soins de Pierre Lescot : l’hôtel de ville de Paris atteste encore la souplesse du talent de Dominique Cortone, qui, comme le ditM. Vaudoyer, « a justement compris « qu’en construisant pour la France, il devait agir tout autrement qu’il eût « pu faire en Italie. » Sous Henri II et Charles IX l’élan se continue, et 1 architecte, qui cherche ses inspirations dans l’antiquité grecque et romaine autant que dans les souvenirs de la renaissance italienne, se plaît à surcharger d’ornements, de bas-reliefs et de statues, tous les monuments élégants et gracieux qu’il semble découper dans la pierre, délicatement travaillée comme une pièce d’orfèvrerie. Philibert Delorme bâtit pour Diane de Poitiers le château d’Anet, ce bijou architectural, dont le portique, transporté pièce à pièce , lors des bouleversements révolutionnaires , décore aujourd’hui la cour de l’École des beaux-arts ; Jean Bullant bâtit Écouen, pour le connétable Anne de Montmorency, et l’architecte d’Anet entreprend, par ordre de Catherine de Médicis, l’édification du palais des Tuile-
ARCHITECTURE
ries, qui, par une sorte d’exigence résultant de sa destination particulière, semble caractériser typiquement le style de la renaissance française.
Nous n’avons pas à charger de détails ce résumé d’une des branches les plus magistrales de l’art. L’histoire de l’architecture est un de ces vastes domaines qui demandent ou l’aperçu sommaire ou l’examen approfondi. L’aperçu étant seul conciliable avec le plan de notre travail, nous devions nous y astreindre; mais il nous est permis de penser que, peut-être, les quelques pages rapides que nous avons consacrées à ce sujet auront su inspirer au lecteur le désir de pénétrer plus avant dans une étude qui peut lui offrir tant d’agréables surprises, tant de sérieux ravissements.
Fig. 281. — Porte de Hal, à Bruxelles. Quatorzième siècle.
PARCHEMIN, PAPIER
Le parchemin dans l'antiquité. — Le papyrus. — Préparations du parchemin et du vélin au moyen âge. — Vente du parchemin à la foire du Lendit. — Privilège de l’université de Paris sur la vente et l’achat du parchemin. — Différents usages du parchemin. — Le papier de coton importé de Chine. — Ordonnance de l'empereur Frédéric II sur le papier. — Emploi du papier de lin, à partir du douzième siècle. — Anciennes marques du papier. — Papeteries en France et en Europe.
ment, on trouve un mot hébreu (en latin volumen), qui ne peut s’entendre que d’un rouleau formé de peaux préparées ou de feuilles de papyrus , et il est en conséquence évident que les Juifs, depuis Moïse, ont écrit les tables de la loi sur des rouleaux de parchemin.
Hérodote dit que les Ioniens appelaient les livres diphtères (de diphtera, dépouille de bêtes), parce que, dans un temps où le biblos (papyrus) était rare, on écrivait sur des peaux de chèvre ou de mouton. Diodore de Sicile constate que les anciens Perses écrivaient leurs annales sur des peaux, et il faut croire que l’assertion de Pline a trait simplement à quelques perfection-
uoique la plupart des auteurs qui parlent
du parchemin en attribuent, sur le témoignage de Pline, l’invention à Eumène,roi de Pergame (sans doute d’après l’étymolologie du mot qui le désignait, pergavienum ) , il paraît démontré, selon Peignot, que l’usage en est beaucoup plus ancien , et que son origine se perd dans la nuit des
temps. En effet, dans plusieurs passages de l’Ancien Testa-
nements que le roi de Pergame aurait apportés à l’art de préparer une matière pouvant suppléer au papyrus , que Ptolémée Épiphane ne laissait plus sortir d’Egypte. L’absence totale du papyrus mit en activité la fabrication du parchemin, et l’on en vit affluer une si grande quantité à Pergame qu’on regarda cette ville comme le berceau de l'industrie nouvelle déjà si florissante. On avait alors des livres de deux espèces : les uns en rouleaux composés de plusieurs feuilles cousues ensemble, sur lesquelles on n’écrivait que d’un côté; les autres, de forme carrée, écrits des deux côtés. Le grammairien Cratès, ambassadeur d’Attale à Rome, passait pour l’inventeur du vélin.
Le parchemin ordinaire est une peau de chèvre, de brebis ou d’agneau, passée à la chaux , écharnée, ratissée, adoucie à la pierre ponce. Ses principales qualités sont la blancheur, la finesse et la roideur; mais le travail du corroyeur devait être autrefois bien imparfait, car Hildebert, archevêque de Tours au onzième siècle, nous apprend que l’écrivain, avant de commencer à écrire, «avait coutume de débarrasser, à l’aide d’un rasoir, le parchemin « des restes de graisse et autres grosses impuretés , puis de faire disparaître « avec la pierre ponce les poils et tendons. » Ce qui revient presque à dire que les scribes achetaient les peaux brutes , et , par un travail minutieux, les appropriaient eux-mêmes à l’emploi auquel elles étaient destinées. Le parchemin vierge, qui se rapproche du vélin par le grain et la teinte , se fabriquait avec des peaux d’agneau ou de chevreau avorté. Le vélin, plus poli, plus blanc, plus diaphane , est fait, comme son nom l’indique, de peau de veau.
Il est présumable que chez les Romains , le papyrus, vu la facilité que ceux-ci avaient de se le procurer, était d’un usage plus fréquent que le parchemin, d’abord rare et coûteux. Mais le parchemin, plus résistant, plus durable que le papyrus, était réservé à la transcription des ouvrages les plus estimés. Cicéron, qui avait beaucoup de livres sur parchemin dans sa magnifique bibliothèque, disait avoir vu toute Y Iliade copiée sur un rouleau de pergamenum, qui tenait dans le creux d’une noix. Plusieurs épigrammes de Martial nous prouvent que du temps de ce poète les livres de cette espèce étaient encore plus nombreux. Malheureusement, il ne nous reste aucun monument écrit surparchemin datant de cette époque reculée. Le Virgile du Vatican, le Têrence de Florence, sont du quatrième et du cinquième siècle
de notre ère. Outre le temps, qui détruit tout, et les barbares, qui vinrent maintes fois en aide à cette cause naturelle de destruction , il ne faut pas oublier qu’à de certaines époques, pour suppléer aux parchemins neufs, qui manquaient, on imagina d’utiliser les parchemins qui avaient déjà servi, soit en les raclant et en les ponçant, soit en les faisant bouillir dans l’eau ou détremper dans la chaux. Il n’est donc pas douteux que la rareté et la cherté, du parchemin n’aient fait périr une foule d’excellents ouvrages. Muratori cite , par exemple , un manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne , dont l’écriture, datant de huit à neuf siècles, aurait été substituée à une autre de plus de mille ans-, et Maffei nous apprend que l’emploi des anciens parchemins grattés et lavés devint si général, aux quatorzième et quinzième siècles, en Allemagne, que les empereurs s’opposèrent à cet abus dangereux, en ordonnant aux notaires de n’user que de parchemin « tout neuf. »
Généralement, la qualité du parchemin peut servir à faire apprécier la date de sa fabrication. Le vélin des manuscrits est très-blanc et très-fin jusqu’au milieu du onzième siècle : le parchemin du douzième est épais , rigide et d’une couleur bise, qui annonce souvent qu’il a été raclé ou lavé. La plupart des beaux manuscrits sont en parchemin vierge, qui se prêtait plus particulièrement aux délicatesses delà calligraphie et de l’enluminure. D’ailleurs on voit , par un statut de l’université de Paris, daté de 1291 , que le commerce du parchemin avait pris à cette époque un développement considérable; aussi, pour parer aux fraudes et tromperies qui pouvaient résulter du grand concours de marchands, et pour assurer une bonne fourniture aux hommes d’étude et d’art, un privilège spécial avait été accordé à l’Université, qui, dans la personne de son recteur, avait non-seulement droit d’inspection , mais encore du premier achat sur tout le parchemin mis en vente à Paris , quelle que fût sa provenance. En outre, à la foire du Lendit, qui se tenait tous les ans à Saint-Denis sous la juridiction de l’abbaye (fi g. 283), et à la foire de Saint-Lazare, le recteur faisait visiter pareillement le parchemin qu’on y apportait, et les marchands de Paris ne pouvaient en acheter qu’après que les marchands du roi, ceux de l’évêque de Paris, les maîtres écoliers de l’Université s’en étaient pourvus (fig. 284). Ajoutons que le recteur avait un droit sur la vente des parchemins, et que ce droit a été l’unique revenu du rectorat jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
PARCHEMIN, PAPIER
Bien que la couleur blanche semble plus favorable à l’écriture , le moyen âge, à l’exemple de l’antiquité, donnait au parchemin diverses teintes, notamment le pourpre et le jaune. Le pourpre était surtout destiné à recevoir des caractères d’or et d’argent. L’empereur Maximin le jeune avait hérité de sa mère les œuvres d’Homère écrites en or sur un vélin pourpre , et le parchemin teint de la sorte était, aux premiers siècles, une des prérogatives réservées
Fig. 283. — Vue de l’ancienne abbaye de Saint-Denis et de ses dépendances.
aux princes et aux grands dignitaires de l’Église. Il est à remarquer que la barbarie des septième et huitième siècles ne diminuait pas la faveur qui entourait ces luxueux manuscrits. Mais peu à peu , cependant , cet usage tomba en décadence. On commença par ne plus teindre dans chaque volume que quelques pages, puis quelques marges ou frontispices, et enfin cette décoration se restreignit aux têtes de chapitre , aux mots qu’on voulait mettre en évidence, aux majuscules. Les rubricatores , ouvriers qui procédaient à cette opération, arrivèrent à n’être plus que des peintres de lettres ou rubriques (ainsi nommées parce qu’elles étaient originairement peintes en rouge), dont
les premiers imprimeurs empruntèrentd’ailleurs le concours pour rubriquer ou colorier les initiales des missels, bibles et livres de droit.
Les dimensions ou formats de nos livres actuels ont pour principe l’ancien format du parchemin. La peau entière de l’animal , taillée carrément et pliée en deux, représentait l’in-folio, qui d’ailleurs variait en hauteur ou en largeur, et 1 on a tout lieu de croire que le papier, dès son origine , adopta les formats ordinaires du parchemin.
Fig. 284. — Sceau de l’université de Paris (quatorzième siècle), d’après une des matrices conservées au Cabinet des médailles de la Bibl. nat. de Paris.
Quanta la dimension des parchemins employés pour les diplômes, elle varia, suivant le temps, la rareté de la matière ou la nature de son emploi. Chez les anciens, qui n’écrivaient que d'un côté du parchemin, les peaux étaient taillées en bandes ajoutées les unes aux autres pour former les volumes , ou rouleaux, qu’on déroulait à mesure qu’on en lisait le contenu. Cette coutume se conserva pour les actes publics et judiciaires, longtemps après que l’invention du livre carré [codex) eut fait adopter l’écriture opisthographe, c’est-à-dire tracée des deux côtés du feuillet. En principe, on ne
PARCHEMIN, PAPIER
renvoyait au dos de la pièce que les formules finales ou les signatures. Peu à peu l’on s’habitua à écrire au verso comme au recto de la page", mais ce ne fut guère avant le seizième siècle que cet usage se généralisa.
Les actes judiciaires, composés parfois de plusieurs peaux cousues ensemble, arrivèrent à former, vers une certaine époque, des rouleaux de vingt pieds de longueur- mais ils n’avaient atteint ces proportions extrêmes qu’en
Fig. 285. - Sceau du roi de la Basoche. (Ce titre fut supprime', avec toutes ses prérogatives,
par Henri III.)
partant d’une exiguïté vraiment incroyable, puisqu’en i23o et 1252 on voit des contrats de vente de deux pouces de hauteur sur cinq de large, et en 1 258 un testament écrit sur un parchemin de deux pouces sur trois et demi. Ce fut pour obvier à la dépense excessive du parchemin qu on adopta 1 écrituic opisthographe et qu on renonça aux rouleaux, dont le nom seul est demeuré attaché aux rôles de procédure. On fixa aussi la grandeur que devaient avoir les feuilles, selon leurs divers usages :par exemple, les feuilles du parlement portaient neuf pouces et demi de hauteur sur sept et demi de largeur } celles
du conseil, dix sur. huit; celles de finance et de contrats particuliers, douze et demi sur neuf et demi; les lettres de grâce devaient être sur peaux entières équarries, de deux pieds deux pouces sur un pied huit pouces.
Mais alors que le parchemin restait encore employé rigoureusement dans les chancelleries et les tribunaux, où la basoche (confrérie des gens du palais) le considérait comme un de ses privilèges les plus lucratifs (fig. 285), 1 usage en était depuis longtemps abandonné partout ailleurs. Le papier, après avoir pendant plusieurs siècles rivalisé avec le parchemin, finit par le
Fig. 2S6. — Le papetier, dessiné et gravé au seizième siècle par J. Amman.
remplacer presque généralement (fig. 286); car, s’il était moins durable, il offrait le grand avantage de couterbeaucoup moins cher. On n’avait d'abord connu que l’ancien papyrus d’Égypte, et l’on s’en servit concurremment avec le parchemin jusqu’à ce que fut apporté en Europe, vers le dixième siècle, le papier de coton, qu’on croit généralement d’invention chinoise, et qui s appela d abord parchemin grec, parce que les Vénitiens , qui l’introduisirent en Occident, l’avaient trouvé en usage dans la Grèce.
A vrai dire, ce papier était en principe d’une qualité fort inférieure, grossier, spongieux, terne, sujet aux atteintes de l’humidité et des vers, à ce point
PARCHEMIN, PAPIER
que l’empereur Frédéric II rendit, en 1221 , une ordonnance qui déclarait nuis tous les actes écrits sur ce papier, et fixait le terme de deux années pour les transcrire sur parchemin.
L’usage et la connaissance des procédés de fabrication du papier de coton
amenèrent bientôt la fabrication du papier de lin ou de chiffe. Il est cependant impossible de dire où et quand ce nouveau progrès s’accomplit ; les assertions, les témoignages sont contradictoires. Les uns croient ce papier apporté d’Orient par les Sarrasins d’Espagne, d’autres le font venir de la Chine, ceux-ci affirment qu’il était en usage depuis le dixième siècle, ceux-là
qu’on n’en peut signaler des spécimens qu’à dater du règne de saint Louis.
Toujours est-il que le plus ancien titre qu’on connaisse aujourd’hui sur papier de chiffe est une lettre de Joinville à Louis X, datant de 1 3 1 5 ; on peut, en outre, citer avec certitude comme écrits sur papier de lin un inventaire des biens d’un prieur Henri, mort en i Sqo, conservé à Gantorbéry, et plusieurs titres authentiques, remontant à 1 33 5, conservés au Musée britannique de Londres. La première papeterie établie en Angleterre fut , dit-on , celle d’Hertford, qui date seulement de 1 588 ; mais des papeteries importantes existaient en France dès le règne de Philippe de Valois, c’est-à-dire au milieu du quatorzième siècle , notamment à Essonne et à Troyes. Le papier qui sortait de ces fabriques offrait généralement dans la pâte diverses marques (fig. 287) ou filigranes, tels que la tête de bœuf, la croix, le serpent, l’étoile , la couronne, etc., selon la qualité ou la destination du papier. Plusieurs autres pays de l’Europe eurent aussi des papeteries florissantes au quatorzième siècle. A dater de cette époque on trouve en effet un grand nombre de documents écrits sur papier de chiffe, dont l’usage se trouva ainsi devancer d’un siècle environ l’invention de l’imprimerie.
Fig. 3S8 . — Bannière des papetiers de Paris.
MANUSCRITS
Les manuscrits dans l’antiquité. — Leur forme. — Matières dont ils étaient composés. — Leur destruction par les barbares. — Leur rareté à l’origine du moyen âge. — L’Eglise catholique les conserve et les multiplie. — Les copistes. — Transcription des diplômes. — Corporation des écrivains et des libraires. — Paléographie. — Ecritures grecques. — L’onciale et la cursive. — Ecritures slaves. — Ecritures latines. — La tironienne. — La lombarde. — La diplomatique. — La capétienne. — La ludovicienne. — La gothique. — La runique. — La visigothique. — L'anglo-saxonne et l’irlandaise.
e lecteur trouvera dans les chapitres consacrés spécialement au parchemin et à la reliure un ensemble de notions sur la partie purement matérielle des manuscrits • nous pouvons donc traiter ici très-sommairement cette question , en nous aidant du remarquable travail de J. -J. Champollion-Figeac.
Une fois récriture inventée et passée dans l’usage général de la société policée, le choix des matières propres à la recevoir et à la fixer d’une façon durable fut très-diversifié, quoique soumis à la nature même des textes à écrire.
On écrivait sur la pierre, sur les métaux, sur l’écorce et les feuilles de plusieurs espèces d’arbres, sur l’argile séchée ou cuite, sur le bois, l’ivoire , la cire, la toile, les peaux de quadrupèdes, sur le parchemin, qui fut la meilleure de ces préparations, sur le papyrus, qui est la seconde écorce d’un roseau de Nil, ensuite sur le papier fait de coton , et enfin sur le papier de chanvre et de lin, dit papier de chiffe.
Le monde romain avait adopté l’usage du papyrus , qui était pour Alexan-
ARTS. VI. — 5t
drieune branche de commerce très-importante ; on en trouve la preuve dans tous les écrivains de l’antiquité : saint Jérôme en rend témoignage pour le cinquième siècle de notre ère. Les empereurs latins et grecs donnaient leurs diplôme sur papyrus. L’autorité pontificale y traça ses plus anciennes bulles. Les chartes des rois de France de la première race furent aussi expédiées sur papyrus. Dès le huitième siècle le parchemin lui fit une concurrence que le papier de coton accrut un peu plus tard , et l’on fixe généralement au onzième siècle l’époque où le papyrus fut remplacé tout à fait par les deux nouvelles matières appropriées à la conservation de l’écriture.
Pour écrire sur le papyrus , on employa le pinceau ou le roseau , et des encres de diverses couleurs-, l’encre noire fut cependant la plus usitée. Il y avait sur les bords du Nil en même temps que le roseau, qui fournissait le papyrus, une autre sorte de roseau, plus rigide et plus flexible à la fois, très-propre à faire le calame , instrument qu’a remplacé la plume à écrire, laquelle ne fut pas adoptée avant le huitième siècle.
Le format des manuscrits n’était point sujet à des règles fixes : il y avait des volumes de toutes les dimensions; les plus anciens sur parchemin sont en général plus hauts que larges, ou bien carré; l’écriture est appuyée sur une ligne tracée à la pointe sèche, et plus tard à la mine de plomb; les cahiers sont composés d’un nombre indéterminé de feuilles; un mot ou un chiffre, placé au bas de la dernière page de chaque cahier et au fond du volume, sert de réclame, d’un fascicule à l’autre.
Les empereurs de Constantinople avaient l’habitude de souscrire en encre rouge les actes de leur souveraine puissance; leur premier secrétaire était le gardien du vase de cinabre, qui ne servait qu’à l’empereur. Quelques diplômes des rois de France de la seconde race sont authentiqués de la même manière. Dans les manuscrits précieux, on fit aussi grand usage de l’encre d’or, surtout quand le parchemin était teint en pourpre ; mais l’encre rouge fut presque toujours employée pour les lettres capitales ou les titres des livres, et longtemps après l’invention de l’imprimerie les volumes portèrent encore des rubriques (de ruber, rouge) peintes ou calligraphiées.
La plupart des riches manuscrits , même alors qu’ils contenaient le texte de quelque ancien auteur profane, étaient destinés à être offerts aux trésors des églises, des abbayes, et ces offrandes ne s’effectuaient pas sans éclat : le
MANUSCRITS
livre, quel qu’en fût le contenu , était déposé sur l’autel, et on célébrait une messe solennelle à cette occasion; d’ailleurs, une inscription à la fin de l’ouvrage mentionnait l’hommage qui en avait ete fait a Dieu et aux saints du paradis.
N’oublions pas qu’en ces temps d’ignorance presque générale l’Église seule était lettrée et savante; elle recherchait, presque à l’égale des livres sacrés, les auteurs profanes, qui lui donnaient des leçons d’éloquence, dont elle faisait bénéficier la foi ; il n’était pas rare même de voirie zèle chrétien s’exalter jusqu’à trouver des prophètes du Messie dans les écrivains bien antérieurs aux doctrines du Christ. Aussi les meilleurs manuscrits grecs et latins profanes sont-ils l’ouvrage des moines, comme l’étaient les Bibles et les ouvrages des Pères de l’Église. Les règles des plus anciennes congrégations recommandent aux moines qui savent écrire et qui veulent plaire à Dieu de recopier les manuscrits, et à ceux qui sont illettrés d’apprendre à les relier. « Le travail du copiste , disait le docte Alcuin à ses contemporains, « est une œuvre méritoire, qui profite à l’âme, tandis que le travail des « champs ne profite qu’au ventre. »
A toutes les époques de l’histoire on trouve la mention de certains manuscrits célèbres. Nous ne remonterons pas jusqu’aux traditions grecques relatives aux ouvrages d’Homère, dont quelques copies avaient été ornées avec un luxe qu’on n’a sans doute pas surpassé depuis. Au cinquième siècle, saint Jérôme possédait vingt-cinq cahiers des ouvrages d’Origène, que Pamphile le Martyr avait copiés de sa main. Saint Ambroise , saint Fulgence , Hincmar, archevêque de Reims, hommes aussi savants que pieux, s’attachaient à reproduire eux-mêmes les meilleurs textes anciens. On désignait les copistes de profession par les noms de scribci, scriptor ; le lieu où ils se tenaient habituellement se nommait scriptorium. Les capitulaires contre les mauvais copistes furent souvent renouvelés. « Nous ordonnons qu’aucun « écrivain n’écrive incorrectement, » trouve-t-on dans le recueil de Baluze. On lit dans la même collection, sous la date 789 : « On aura de bons textes « catholiques dans tous les monastères, afin de ne point faire de demandes « à Dieu en mauvais langage. » En 8o5 : « S’il faut copier les Évangiles, le « Psautier ou le Missel, on n’y emploiera que des hommes soigneux et d’un « âge mûr : les erreurs dans les mots peuvent en introduire dans la foi. »
Il y avait d ailleurs des correcteurs qui revisaient, rectifiaient l’œuvre des copistes, attestaient leur travail, sur les volumes , par les mots : contuli, emendavi (j’ai collationné, j’ai corrigé). On parle d’un texte d'Origène corrigé de la main même de Charlemagne, à qui l’on attribue aussi l’introduction du point et des virgules dans les textes.
Le même soin présidait à la confection matérielle des chartes et des diplômes royaux : les référendaires ou chanceliers les rédigeaient et en surveillaient 1 expédition ; les grands officiers de la couronne intervenaient , comme garants ou signataires, et ces actes étaient lus publiquement avant d êtie signés et scellés. Les notaires et les témoins garantissaient l’authenticité des chartes particulières.
Tant que l’imprimerie n’exista pas en France, la corporation des écrivains, copistes de chartes et copistes de manuscrits, qui comptaient parmi eux les libraiies, fut très-nombreuse et très-influente, puisqu’elle était composée de gradués de l’université, qui les mettait au nombre de ses suppôts obligés et protégés. Le candidat libraire devait justifier de son instruction, de son habileté • il était tenu de promettre , par serment , « de ne faire « aucune déception, ou fraude, ou mauvaiseté, qui pust estre en dommage, « préjudice, larcin ou villenie de l’université, des escoliers ou fréquentants « icelle. » Il devait de plus déposer un cautionnement de cinquante livres parisis.
Les règlements imposés aux écrivains et aux libraires furent toujours trèssévères, et cette sévérité n’était que trop motivée par les abus subsistants et par les désordres scandaleux des gens qui exerçaient ces professions. En l’année 1324, l’université rendit cette ordonnance : « On n’admettra que des « gens de bonne vie et mœurs, suffisamment instruits en librairie et préala- « blement agréés par l’université. Le libraire établi ne pourra prendre de « clerc à son service qu’après que ce clerc aura juré devant l’université « d’exercer sa profession selon les ordonnances. Le libraire doit donner à « l’université la liste des ouvrages qu’il vend ; il ne'peut refuser de louer un « manuscrit à quiconque veut en faire une copie, moyennant l’indemnité « fixée par l’université. Il lui est défendu de louer des livres non corrigés, et « les écoliers qui trouveraient un exemplaire incorrect sont invités à le « déférer publiquement au recteur, afin que le libraire qui l’a loué soit puni,
MANUSCRITS
« et qu’on fasse corriger cet exemplaire par des scholares (savants). Il y « aura tous les ans quatre commissaires désignés pour taxer les livres.
« Un libraire ne pourra vendre un ouvrage à un autre libraire sans a\oir « exposé cet ouvrage en vente pendant quatre jours. Dans tous les cas, le a vendeur est tenu de consigner le nom de l’acheteur, de représenter meme « cet acheteur, et d’indiquer le prix de la vente. »
De siècle en siècle cette législation subit des variations , selon les idées des temps*, et quand l’imprimerie vint, au milieu du quinzième siècle, changer la face du monde, la corporation des écrivains se souleva d’abord contre le nouvel art, qui devait la ruiner*, « mais enfin, » dit Champollion-Figeac,
« elle se soumit, et des lois transitoires furent conseillées aux pouvoirs « publics pour la défense d’un ancien ordre de choses qui ne pouvait long- « temps résister au nouveau. »
Maintenant remontons aux premiers siècles du moyen âge, pour reprendre la question au point de vue paléographique.
Les langues et les littératures de l’Europe moderne sont toutes grecques ou latines, slaves ou gothiques*, ces quatre grandes familles de peuples et de langues ont subsisté, malgré les vicissitudes de la politique. Telle est la base des recherches à l’aide desquelles on doit établir l’origine et la nature de l’écriture particulière à chaque littérature.
Les Grecs de Constantinople donnèrent à la race slave 1 écriture, et avec elle la foi chrétienne. L’écriture grecque, la plus ancienne (nous ne parlons que de l’ère de Jésus-Christ), fut l’écriture capitale, régulière et bien proportionnée*, à mesure que l’usage s’en répandit, on la simplifia de plus en plus. Après ce genre d’écriture, dont les exemples se trouvent seulement sur la pierre ou sur le bronze, on passa à l’écriture nommée, sans qu on puisse dire pourquoi , onciale , qui fut un premier pas vers 1 écriture grecque
cursive.
L’écriture onciale fut employée dans les manuscrits grecs jusqu au neuvième siècle, et pour les livres de chœur dans les églises jusqu’au onzième. Dès le neuvième siècle, cependant , on peut remarquer le passage de 1 onciale à la demi-onciale , et le passage de la demi-onciale à la minuscule. Au dixième siècle les manuscrits en minuscule se multiplièrent, les tachygraphes (des mots grecs tachys , rapide, et grapho , j’écris), ou partisans de
l’écriture expéditive, prirent le dessus; les calligraphes (des mots grecs callos, beauté, et grapho, j’écris) durent les imiter. Ceux-ci employaient beaucoup de temps à peindre les initiales des lettres courantes : la nouvelle méthode, qui produisait davantage dans le même espace de temps, s’accrédita sans peine, les calligraphes abandonnèrent l’onciale et adoptèrent la minuscule liée, qui réunissait de belles formes à une facilité plus grande d exécution. Dès lors 1 onciale ne fut plus employée que pour les titres ou têtes de livre.
Parmi les beaux monuments de cette époque qui ont été conservés, on peut citer , a la Bibliothèque nationale de Paris, l’ Évangêliaire dit du cardinal Mazarin,etun Grégoire de Na\ian\e ; à la Bibliothèque Laurentienne de Florence, un Plutarque et un Evangêliaire en grosse et massive minuscule cuisive d or; enfin, un livre d’offices ecclésiastiques qui appartient aussi a notre Bibliothèque nationale, et qui porte cette suscription en grec. « Priez pour Euthyme, pauvre moine, prêtre du monastère de « Saint-Lazare. Ce volume a été terminé au mois de mai, indiction S,
« 1 an G5 r 5 , » date qui, selon les supputations de l’Église grecque , correspond au mois de mai de l’an 1007 de l’ère chrétienne.
Au douzième siècle se place le beau manuscrit grec qui fut plus tard donne a Louis XIV" par Chrysanthes Noras, patriarche de Jérusalem; au treizième siècle, un autre manuscrit, en lettres cursives très-petites, orné de portraits, offert par l’empereur Michel Paléologue à saint Louis. C’est au quatorzième siecle seulement que 1 on commença à faire des manuscrits moitié grecs, moitié latins. Enfin, vint Ange Végèce, de Corfou , qui, vers le milieu du quinzième siecle, se fit, comme calligraphe grec , une telle réputation, qu il a donné , dit-on, naissance au proverbe « Écrire comme un ange. »
L alphabet grec, en pénétrant dans les contrées du Nord avec la foi chrétienne et la civilisation , subit des modifications importantes. Sur la rive droite du Danube, dans l’ancienne Mœsie,le descendant d’une famille cappadocienne , autrefois emmenée prisonnière par les Goths , Ulphilas, inventa, au quatrième siècle, 1 alphabet qui porte pour cela le nom de moesogothique, et qui est d origine grecque , avec un mélange de caractères latins et d’autres signes particuliers. Cette écriture est massive, sans élégance, s’éloignant, comme par instinct de nationalité , des types qu’elle imite. Les
MANUSCRITS
manuscrits mœso-gothiques sont d’ailleurs très-rares : on n’en connaît guère que deux ou trois.
L’écriture slave, qui est aussi une fille de la Grèce, a une histoire à peu près semblable à celle de la mceso-gothique. Quand les peuples de cette famille se convertirent au christianisme, ils y furent conduitspar les chrétiens grecs , et le patriarche Cyrille , au neuvième siècle, devint leur instituteur*, il leur donna l’usage de l’écriture, que les Slaves n’avaient pas, et ce fut l’alphabet grec qu’ils adoptèrent, en y ajoutant toutefois quelques signes nouveaux , ou en modifiant la forme de quelques signesanciens , afin de pouvoir exprimer les sons particuliers à leur langue. Les manuscrits slaves sont assez nombreux dans les bibliothèques publiques : on en voit à Paris , à Bologne , à Rome, mais surtout en Allemagne et dans les pays de la domination moscovite. Un des plus célèbres est celui qui appartient à la ville de Reims , et qui est connu sous le nom de Texte du Sacre, parce qu’une tradition, d’ailleurs erronée, veut que les rois de France , lors de leur sacre à Reims , aient prêté serment sur ce livre, qu’on dit écrit de la main de saint Procope. Les manuscrits slaves, en général, se recommandent moins par l’élégance de l’exécution que par la richesse des reliures.
L’alphabet russe actuel n’est qu’un abrégé de l’alphabet dit cyrillien , réduit à quarante-deux signes par l’empereur Pierre Ier, de sorte que les nations slaves connaissent deux alphabets cyrilliens : le slave ancien pour les écrits liturgiques, et le slave récent, ou le russe, pour l’usage civil. Du premier on ne possède point de manuscrit antérieur au onzième siècle de notre ère.
Les manuscrits de la famille latine sont sans contredit plus nombreux et plus variés, parce que l’Église latine est plus étendue, parce que la civilisation romaine se répandit dans un plus grand nombre de provinces européennes. On place à la tête des manuscrits de l’écriture latine un fragment de papyrus , trouvé en Égypte , qui porte un rescrit impérial pour l’annulation d'une vente de propriété consentie à la suite de violences commises par un nommé Isidore*, on fixe la date de ce document au troisième siècle. Pour le quatrième, on connaît le Virgile à miniatures , dont nous faisons mention ailleurs (Miniatures des Manuscrits), et Térence, tous deux appartenant à la Bibliothèque du Vatican, tous deux écrits en lettres capitales; dans le
dernier cependant elles sont irrégulières, et nommées pour cela capitales rustiques.
C’est à la même époque qu’il faut rapporter le Traité de la République , de Cicéron , dont le texte n’a été retrouvé que de nos jours, sur un volume ou l’écriture primitive avait été effacée, comme cela arrivait souvent (voyez Parchemin et Papier), à l’effet de recevoir une écriture nouvelle. Pour le cinquième siècle, nous avons un second Virgile à miniatures, qui passa de la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Denis dans celle du Vatican. Le Prudence, que possède encore la Bibliothèque nationale, est un très-beau manuscrit du sixième siècle, en écriture capitale rustique, capricieuse mais élégante.
Deux autres écritures furent , à la même époque , en usage dans le monde latin-, cette même capitale rustique, cessant d’être rectangulaire, s’arrondissant dans ses traits principaux, devenant l’onciale, et par cela même bien plus expéditive, fut réservée essentiellement pour les copies d’ouvrages, tandis que la cursive, bien que quelquefois employée pour les manuscrits, fut laissée à l’usage épistolaire.
La première de ces deux écritures, l’onciale, nous offre de beaux modèles , du sixième siècle , dans les Sermons de saint Augustin, sur papyrus (tig. 290), et dans un Psautier de Saint-Germain des Prés, écrit en lettres d’argent sur vélin pourpre, appartenant aujourd’hui l’un et l’autre à la Bibliothèque nationale de Paris.
Dans le même siècle on trouve une écriture, dite demi-onciale , qui devient de plus en plus expéditive, par le changement de certaines formes. Il y avait alors aussi une onciale gallicane, dont on voit le modèle dans le manuscrit de saint Prosper (Bibliothèque nationale de Paris), et une onciale d’Italie, parmi les monuments de laquelle figurent la Bible du Mont-Amiati, à Florence-, les Homélies palimpsestes du Vatican, et l’admirable Evangéliaire de Notre-Dame de Paris (fig. 291).
Le plus ancien mode d’écriture cursive, employée pour les chartes et diplômes, se voit dans les Instruments connus sous le nom de Chartes de Ravenne, du nom de la ville où ils ont été retrouvés. On peut considérer comme analogue à celle des chartes de Ravenne l’écriture des actes de nos premiers rois, écriture rendue fort difficile à lire par l’exagération du système
MANUSCRITS
des liaisons et par les caprices indéfinis des montants. Nous donnons un fragment (fig. 292) tiré d’une charte originale, sur parchemin, de Childebert III. On verra ce que la même écriture était devenue en 784, par la figure 293 , copiée sur un capitulaire original de Charlemagne.
A la même époque appartient l’emploi, assez ordinaire parmi les chanceliers et les notaires, d’une écriture complètement tachygraphique , composée de signes, et dont un seul tient la place d’une syllabe ou d’un mot, écriture qu’on appelle tironienne, parce qu’on en attribue l’invention à Tiron, affranchi de Cicéron, qui s’en servait pour tachygraphier (de nos jours on dirait sténographier) les harangues de l’illustre orateur. La figure 294 est tirée d’un Psautier du huitième siècle, dont le texte est transcrit avec les caractères tachygraphiques de cette époque.
On donne le nom de visigothique à l’écriture des manuscrits exécutés dans le midi de la France et en Espagne pendant la domination des Goths et des Visigoths -, cette écriture, encore un peu romaine, est ordinairement ronde, enjolivée de traits de fantaisie, qui la rendent agréable à l’œil.
On trouve aussi en Italie la lombarde, en usage pour les diplômes jusqu’au douzième siècle.
Les beaux manuscrits sur vélin pourpre sont du siècle de Charlemagne, où le luxe des arts se montra sous toutes les formes. Il y a à la Bibliothèque nationale de Paris un magnifique volume, provenant de l’ancien fonds de Soubise et contenant les Épi très et Évangiles pour toutes les fêtes de l’année : l’exécution en est parfaite*, les capitales , déformé anglo-saxonne, sont gigantesques, coloriées, relevées de points d’or.
Un précieux manuscrit du Tractatus temporum (Traité des temps) , du vénérable Bède, manuscrit postérieur de plus de deux cents ans à l’auteur, qui vivait au commencement du huitième siècle, offre le modèle d’une des variétés de l’écriture minuscule, qui fut appelée en France écriture lombarde des livres , parce qu’elle était en usage pendant la domination des rois lombards au delà des Alpes* véritable romaine de forme, qui est d’autant plus difficile à lire que les mots ne sont point séparés. On attribue au même siècle un beau manuscrit d 'Horace (Bibl. nation, de Paris), qui offre un mélange des diverses écritures romaines du temps. On verra dans la figure 295 une belle capitale ornée, tirée d’un manuscrit du même fonds :
Commentaires de saint Jérôme. Il faudrait chercher des spécimens d’écriture d’origine anglo-saxonne, lettres capitales et texte courant, dans plusieurs Évangéliaires.
L’écriture diplomatique du dixième siècle est représentée dans ce livre par une charte du roi Hugues Capet, à laquelle nous empruntons la figure 2q6, et qui dut être donnée entre 988 et 996. Dans ce fragment, la première ligne seulement est composée de caractères très-allongés, serrés, mêlés de quelques majuscules et de quelques formes bizarres; il témoigne que la belle écriture mérovingienne était alors singulièrement déchue.
Au onzième siècle la minuscule des manuscrits se caractérise par ses formes anguleuses, qui font qu’on lui donne le nom de capétienne. Puis la capétienne, exagérant sa tendance aux arêtes et aux angles, devient la ludovicienne , qui annonce le treizième siècle et qui caractérise le règne de saint Louis.
Au reste, les manuscrits du treizième siècle abondent, et l’histoire de l’écriture du temps de saint Louis et des trois siècles qui suivirent doit se résumer, selon Champollion-Figeac, en ces mots : « L’écriture capétienne, « nommée ludovicienne quand elle fut parvenue à un degré plus avancé « d’éloignement des belles formes carolines ou romaines renouvelées, se « déforma de plus en plus, et ces dégradations successives se compliquèrent « jusqu’à ce que l’écriture devint, au seizième siècle, tout à fait illisible. « Ainsi peuvent être généralisés tous les préceptes relatifs à l’état de l’écri- « ture, dans les manuscrits et les chartes en France, pour cette période « de trois cents ans (fig. 297). »
Ce fut pourtant l’époque des plus riches manuscrits, celle où se perfectionna l’art de les orner, et où le pinceau du miniaturiste et la plume du calligraphe produisirent, en s’associant, des chefs-d’œuvre (fig. 298). Ce fut aussi le temps où la corporation des écrivains devint nombreuse et puissante (fig. 299). Un des membres les plus fameux de cette corporation fut ce Nicolas Flamel, sur le compte duquel on a brodé tant de légendes fabuleuses. Nous donnons, comme modèle de sa magnifique écriture cursive (fig. 299), le fac-similé d’un des ex libris qu’il avait placés en tête de tous les livres du duc Jean de Berry, dont il était le secrétaire et libraire.
Dans les autres pays que la France, en Allemagne surtout, l’écriture
MANUSCRITS
gothique se propagea facilement. Les manuscrits allemands diffèrent peu de ceux de France. On observe seulement que l’écriture allemande se maintint belle jusqu’au milieu du treizième siècle, époque où elle devint bizarre, anguleuse, hérissée de pointes aiguës.
Ce qui vient d’être dit de l’Allemagne en particulier s’applique naturellement aux deux Flandres et aux Pays-Bas. Pendant le quinzième siècle, sous l’impulsion des ducs de Bourgogne, dont nous avons signalé ailleurs l’influence, les plus importantes chroniques, les meilleures histoires (pour
Fig. 289. — Scribe, ou copiste , dans son cabinet de travail, entouré de manuscrits ouverts, et écrivant sur un pupitre. D’après une miniature du quinzième siècle.
l’époque) furent magnifiquement transcrites avec cette belle minuscule gothique grosse, massive et anguleuse, qu’on a nommée lettre déformé , et qu’on retrouve dans quelques anciennes éditions de la fin du quinzième siècle (fig. 3oo) et du commencement du seizième.
Dans les contrées plus septentrionales on se servait de l’alphabet r unique, auquel on a longtemps voulu attribuer une origine merveilleuse , mais que les bénédictins regardèrent avec raison comme une imitation ou plutôt comme une corruption de l’alphabet latin. On a en langue runique des inscriptions sur pierre et sur bois , quelques manuscrits sur vélin , et des livres irlandais sur parchemin et sur papier.
Dans le Midi l'écriture semble avoir constamment reflété l’esprit vif et
ouvert des populations, chez lesquelles se perpétuait l’empreinte profonde de la vieille civilisation romaine. La minuscule resta aussi haute que longue , déliée, distincte’, lors meme qu’elle s’altéra par l’influence de la gothique, elle fut encore belle et surtout lisible , ainsi que le démontrent , pour le treizième siècle un beau manuscrit intitulé Specchio délia Croce (Miroir de la Croix), et pour le quatorzième siècle un précieux manuscrit du Dante, tous deux appartenant à notre grande Bibliothèque de Paris.
On peut adopter pour l’Espagne les mêmes vues que pour l'Italie. Il y eut là aussi une écriture de bon goût, toute de tradition romaine, qui reçut, comme nous l’avons déjà dit, le nom d e.visi gothique. L’écriture visigothique des onzième et douzième siècles, du onzième surtout, est une minuscule des plus gracieuses. Mais la gothicité, par l’intermédiaire de la capétienne et de la ludovicienne , vint enfin corrompre cette jolie et délicate écriture , comme on peut le voir dans la collection des troubadours espagnols , formée par l’ordre de Jean II, roi de Castille et de Léon, vers 1440, manuscrit célèbre de la Bibliothèque nationale de Paris.
En Angleterre, où le type anglo-saxon était souverain, la conquête normande introduisit dans les chartes et dans les manuscrits l’écriture française.
Enfin, parmi les écritures dites nationales , il faut signaler encore l’écriture irlandaise , dont il reste de beaux monuments, mais qui, tout examen fait, n’est rien de plus qu’une variété de l’écriture anglo-saxonne. On en fait remonter l’usage jusqu’au sixième siècle, et l’on voit qu’en dépit des diverses conquêtes elle resta employée jusqu’au quinzième siècle. Elle fut même connue et pratiquée en France, quoiqu’elle ne se recommandât nullement par son élégance, comme peut l’attester, entre autres manuscrits, celui des Homélies de saint Augustin , que possède la Bibliothèque nationale de Paris et qu’on croit être du huitième siècle.
Ici s’achève notre revue sommaire des monuments paléographiques, aux diverses époques du moyen âge. On pourrait la poursuivre au delà même du temps où l’imprimerie fut inventée , puisque les manuscrits se trouvent encore jusque sous le règne de Louis XIV*, mais ce n’étaient que de capricieuses inutilités; chaque siècle, pour se manifester, doit suivre les instincts et les inspirations qui lui sont propres.