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.g époque (fig. 304).
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personnifié le Courage, la Justice, la Prudence, etc.
MINIATURES DES MANUSCRITS
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Fig. 3o5. — Jésus dans sa gloire bénit de la main droite et de l’autre tient l’Évangile. Miniature de l’Évangéliaire de Charlemagne. Ms. de la Bibl. du Louvre.
Mentionnons encore deux Bibles et un livre de prières , ce dernier reniermant un très-beau portrait du roi Charles le Chauve, auquel il a appartenu; enfin, deux livres vraiment dignes d’attention par la finesse et la facilité de
ARTS. Vf. — 54
leurs dessins au trait , par la pose et les draperies des personnages, rappelant celles des statues antiques : ce sont un Térence, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, sous le n° 789g, et un Lectionnaire de la cathédrale de Metz , auquel nous devons une bordure (fig- 3o6).
Pendant que chez nous l’art de peindre les manuscrits avait progressé au point de produire déjà de véritables modèles de délicatesse et de goût , l’Allemagne en était encore aux compositions les plus naïves , comme on le voit dans la Paraphrase des Evangiles , en langue théotisque (vieille langue tudesque) , de la Bibliothèque de Vienne, en Autriche.
Les traditions artistiques des anciens, au neuvième siècle, nous sont attestées par les manuscrits de la Grèce chrétienne, dont la Bibliothèque nationale de Paris possèdeplusieurs magnifiques spécimens, à la tête desquels il faut citer les Commentaires de saint Grégoire de Na\ian\e, ornés d’un nombre infini de peintures, où tous les moyens de l’art antique ont été appliqués à la représentation des sujets chrétiens (fig. 307). Les têtes des personnages sont d’une admirable expression et du type le plus beau *, les tons de miniatures sont chauds et bien veloutés, les costumes, les images d’édifices, d’objets usuels, présentent en outre un sujet très-intéressant d’étude. Malheureusement, ces peintures ayant été exécutées sur un vélin recouvert d’un enduit trèsfriable qui s’est écaillé, on a le regret de voir un des plus précieux monuments de l’art grec chrétien dans un déplorable état de dégradation.
Le chef-d’œuvre dur dixième siècle, qui est dû encore aux artistes de la Grèce , est un Psautier avec commentaires, appartenant aussi à la Bibliothèque nationale (mss. gr. n° 1 3g), œuvre dans laquelle le miniaturiste
grand in-folio de la Bibliothèque nationale de Paris.
MINIATURES DES MANUSCRITS
semble n’avoir pas sq se détacher des croyances païennes pour illustrer les épisodes bibliques. Deux célèbres manuscrits du même temps, mais exécutés
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Fig. 3o8. - Fac-similé d’une miniature à la plume, tirée d’une Bible du onzième siècle, Bibl. nat. de Paris.
en France, et conservés dans la même collection, témoignent, par la roideur et l’incorrection du dessin , que l’élan excité par le génie de Charlemagne s’était ralenti : ce sont la Bible de Noailles, et la Bible de saint Martial de Limoges (fig. 3oq).
A vrai dire, s’il y avait chez nous décadence , les artistes anglo-saxons et visigothiques de cette époque n’offraient rien d’enviable, à en juger d’aprèsun Evangéliaire latin peintenAngleterreau dixième siècle (fig. 3 1 o) : ce manuscrit démontre pourtant que l’art d’ornementer les livres était moins dégénéré que celui de dessiner les fi gures humaines.
Un autre manuscrit, avec peintures dites visigothiques, contenant Y Apocalypse de saint Jean, nous donne , par ses ornements et ses animaux fantastiques, un exemple du style étrange qu’avait adopté une certaine école de miniaturistes indigènes.
L’Allemagne voyait alors s’améliorer l’art de peindre les miniatures. Elle devait cet heureux résultat à l'émigration des artistes grecs , qui venaient àla cour germanique chercher un refuge contre les troubles de l’Orient. Le progrès accompli en cette partie de l’Europe se révèle dans le dessin des figures d’un Evangéliaire allemand du commencementdu onzièmesiècle,
MINIATURES DES MANUSCRITS
dessin bien supérieur à celui de YËvangéliaire théotisque dont nous avons parlé plus haut. La bordure dont nous donnons un fac-similé dans la figure 3 1 1 , offre aussi ce caractère de progrès : elle est tirée d’un Evangéliaire du même temps, conservé dans la Bibliothèque royale de Munich.
Fig. 3 12. — Miniature tirée d’un Missel du commencement du onzième siècle. Bibl. nat. de Paris, n° 82 1.
Mais en France, aux invasions étrangères et aux malheurs de toutes sortes qui depuis la mort de Charlemagne affligeaient le pays, était venue s’ajouter la terreur de la fin du monde pour le premier millénaire qui allait s’accomplir. On fut donc occupé à toute autre chose qu’à orner des livres. Aussi cette époque est-elle une des plus pauvres en peintures religieuses ou autres. La ligure 3 12 représente le dernier degré de l’abaissement de cet art. Rien au
monde ne saurait être plus barbare, ni plus éloigné du sentiment du beau, et même de l’idée instinctive du dessin. L’ornementation, cependant, se maintient encore assez belle, quoique sous des formes très-lourdes , ainsi que le montre le Sacramentaire d’Æthelgar, conservé à la Bibliothèque de Rouen (fig. 3 1 3) . Toutefois la décadence semble s’être arrêtée en France vers la fin du onzième siècle, si l’on en juge par des peintures exécutées en 1 060 , et que renferme un manuscrit latin, portant le n° 818, à la Bibliothèque nationale.
Dans les manuscrits du douzième siècle , l’influence des croisades se fait déjà sentir. A cette époque , l’Orient régénéra en quelque sorte l’Occident dans tout ce qui touche aux arts, aux sciences et aux lettres. Plusieurs monuments témoignent que la peinture des manuscrits ne fut pas la dernière à subir cette curieuse transformation. Tout ce que l’imagination put trouver de plus fantastique était notamment mis en œuvre pour donner aux lettres latines un caractère singulier, imité d’ailleurs des ornements de l’architecture sarrasine. On appliqua même ce système aux actes publics, comme le prouve notre figure 3 14, représentant quelques-unes des lettres initiales du Rouleau mortuaire (ou lettre de mort) de saint Vital. Callot, dans sa Tentation de saint Antoine, n’a rien imaginé, croyons-nous, de plus
MINIATURES DES MANUSCRITS
étrange que la figure où un démon monté sur un Cerbère forme le jambage médial du T, pendant que deux autres diables, qui ont les pieds pris dans la gueule du premier, simulent les branches de cette lettre.
Fig. 314. — Lettres initiales extraites du Rouleau mortuaire ( ou lettre de mort) de saint Vital , douzième siècle. Archives nationales de France.
Au treizième siècle, l’art ogival domine partout. Partout les personnages prennent des formes grêles, allongées; les armoiries envahissent les miniatures; mais le coloris est d’une pureté, d’un éclat merveilleux : l’or bruni, appliqué avec la plus grande habileté, se détache d’un des
AUTS. vi. — 55
fonds bleus ou pourpres, qui, de nos jours encore, n’ont rien perdu de leur vivacité primitive.
Parmi les manuscrits les plus remarquables de ce siècle , il faut citer un Psautier à cinq colonnes , contenant les versions française, hébraïque et romaine , ainsi que des gloses (Bibl. nationale, n° i i32 bis). Il faudrait analyser la plupart des sujets peints dont ce manuscrit est orné, pour en faire ressortir toute l’importance -, nous signalerons seulement des sièges de ville, des forteresses gothiques , des intérieurs de banquiersitaliens,diversinstrumentsdemusique,etc.
Il n’y a peut-être pas de manuscrits qui égalent celui-ci pour la richesse, la beauté et la multiplicité des peintures : il contient quatre-vingt-dix-neuf grandes miniatures , indépendamment de quatre-vingt-seize médaillons qui reproduisent divers épisodes inspirés par le texte des Psaumes.
On doit placer à la suite de ce Psautier le Bréviaire de saint Louis , ou plutôt de la reine Blanche, conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, célèbre manuscrit qui porte, au folio 191 , cette inscription : « C’est le psautier monseigneur saint Loys, lequel fu à sa mère. » Mais ce volume est beaucoup moins riche que le précédent en grandes miniatures. On y remarque , toutefois , un calendrier orné de petits sujets fort délicatement exécutés, qui représentent les travaux de chaque mois, suivant les saisons de l’année. Le caractère des peintures annonce un style antérieur au règne de Louis IX, et l’on croit en effet que celivre dut appartenir d’abord à la mère du saint roi.
Il faut signaler ensuite un autre Psautier, qui fut réellement à l’usage de saint Louis, ainsi que le constatent non-seulement une inscription en tête
Fig. 3i6. — Fac-similé d’une miniature d'un Psautier du treizième siècle, regre'sentant les travaux de la guerre, de la science, du commerce et de l’agriculture. Bibl. nat. de Paris.
MINIATURES DES MANUSCRITS
du volurrie , mais encore les fleurs de lis du roi, les armes de Blanche de Castille, sa mère, et peut-être même aussi les pals de gueules de Marguerite de Provence, sa femme. Rien n’égale la belle conservation des miniatures de ce volume, qui contient soixante-dix-huit sujets, expliqués par autant de légendes en français. Les têtes des personnages, bien qu’elles soient presque microscopiques, ont pourtant, la plupart, une grande expression.
Le Livre de Clergie, qui porte la date de 1260, neméritepas, à beaucoup près , autant d’attention , non plus que le Roman du roi Artus (n° 6963 , ancien fonds. Bibl. nat. de Paris) , exécuté en 1276. Mais on doit regarder
Fig. 317. — Fac-similé d’une miniature du treizième siècle, représentant une scène d’un vieux roman : la belle Josiane, déguisée en jongleresse , et jouant un air gallois sur la rote, pour se faire reconnaître de son ami Bewis. Bibl. nat. de Paris.
comme deux des plus beaux monuments de cette époque : un Évangéliaire latin (n° 665 du Suppl., du même fonds), auquel nous avons emprunté une élégante bordure (fig. 3 1 5), et le Roman de saint Graal (n° 6769).
L’Italie était alors à la tête de la civilisation en toutes choses-, elle avait particulièrement hérité des grandes traditions de la peinture, qui s’étaient endormies à jamais en Grèce pour ne plus se réveiller qu’en Europe.
Ici doit se placer une remarque, résultant de l’examen général des manuscrits que nous a légués le treizième siècle, à savoir que les miniatures des livres de piété sont d’une exécution bien plus belle et plus soignée que celle des romans de chevalerie et des chroniques du même temps (fig. 317 et 3 18). Faut-il attribuer cette supériorité à’ia puissance de l’inspiration religieuse? Faut-il croire que, dans les monastères seulement, les artistes
habiles trouvaient une rémunération suffisante? Avant de répondre, ou plutôt pour répondre, rappelons qu’en ces temps-là les corporations religieuses' absorbaient à peu près tout le mouvement intellectuel social, aussi bien que la possession effective des richesses matérielles, sinon des bien territoriaux. Tout occupés de guerres lointaines ou de querelles intestines, qui les appauvrissaient, les seigneurs ne pouvaient guère se faire les protecteurs des lettres et des arts. Dans les abbayes et les couvents , il y avait des frères lais ou
Fig. 3 1 8. — Les quatre fils Aymon sur leur bon destrier Bayart, d’après une miniature du roman des Quatre fils Aymon, manuscrit du treizième siècle. Bibl. nat. de Paris.
laïques, qui souvent n’avaient fait aucun vœu, mais qui, esprits fervents, imaginations poétiquement ardentes, demandaient à la retraite monastique le rachat de leurs péchés : ces hommes de foi étaient heureux de consacrer leur existence entière à l’ornementation d’un seul livre de piété, destiné à la communauté qui leur fournissait en échange toutes les choses nécessaires à la vie.
Ainsi s’explique l’absence des noms de miniaturistes dans les anciens manuscrits, particulièrement dans ceux qui sont écrits en latin. Pourtant ,
MINIATURES DES MANUSCRITS
quand les romans, les chroniques en langue vulgaire, commencèrent à devenir de mode , des artistes de grand talent se présentèrent à l’envi pour se mettre aux gages des princes et des grands qui voulurent faire orner ces sortes de livres-, mais l’anonyme que gardaient en général ces artistes laïques s’explique par cette circonstance que, le plus souvent, ils n’étaient qu’accessoirement regardés comme peintres dans la maison seigneuriale, où ils occupaient un autre emploi de domesticité : Colard , de Laon , par exemple, peintre de prédilection du duc Louis d’Orléans, avait titre de valet de chambre chez le même prince-, Piètre André', autre artiste, sans doute italien, si l’on en juge par son prénom, était huissier de salle, et nous voyons ce même peintre « envoyé de Blois à Tours, pour quérir certaines choses « pour la gesine (les couches) de madame la duchesse , » ou de Blois à Romorantin, «pour savoir des nouvelles de madame d’Angouslesme, que « l’on disoit estre fort malade. »
Certains artistes, cependant, qui prenaient alors le nom modeste âC enlumineurs, vivaient exclusivement de leur profession , mais en travaillant à des tableaux benoîts (bénits) , ou images populaires, qui se vendaient aux portes des églises. Quelques autres étaient ouvriers à gages du peintre en titre des princes ou seigneurs; et l’anonyme leur était encore commandé tout naturellement par leur position subalterne, sinon par cette naïve modestie qui fut longtemps l’apanage du talent.
Au quatorzième siècle , l’étude des miniatures offre un intérêt tout particulier, à cause des scènes de la vie intime ou publique , des usages , des costumes qu’on y voit reproduits. Les portraits d’apres le vif, comme on disait alors, y apparaissent, et la caricature, de tout temps si puissante en France", s’y montre déjà, avec une audace qui, s’exerçant sur le clergé, sur les femmes, sur la chevalerie, ne s’arrête guère que devant le prestige de la royauté.
Les miniatures d’un manuscrit français daté de 1 3 1 3 (Bibl. nation, de Paris, n° 85oq, F. L.) méritent d’être mentionnées, surtout à cause des sujets variés qu’elles représentent -, car, outre la cérémonie de réception du roi de Navarre dans l’ordre de la chevalerie ^ on y voit des philosophes discutant, des juges rendant la justice, diverses scènes de la vie conjugale, des chanteurs s’accompagnant avec divers instruments de musique, des
villageois se livrant aux travaux de la vie rustique, etc. Il faut mentionner aussi un manuscrit du Roman de Fauve l , dans lequel on remarque surtout la scène fort originale d’un charivari populaire avec mascarades, donné, suivant un vieil usage , à une veuve qui convolait en secondes noces (fi g. 32o).
La période pendant laquelle Charles V occupa le trône de France est une de celles qui ont produit les plus beaux monuments de peinture des manuscrits. Ce monarque, qui fut réellement le fondateur de la Bibliothèque du Roi, aimait les livres historiés , et il en avait réuni , à grands frais , une nombreuse collection dans la grosse tour du Louvre. Un prince du sang , que nous avons déjà signalé pour son amour excessif du luxe artistique , rivalisait avec Charles V : c’était son frère, le duc Jean de Berry, qui consacra des sommes énormes à l’achat et à la confection des manuscrits.
Sous Charles VI même, cette impulsion ne se ralentit pas, et l’art de peindre les manuscrits ne fut jamais plus florissant. La bordure tirée du Livre d’heures du duc d’Anjou, oncle du roi (fig. .319), en offre un exemple. On peut citer, de cette époque, le livre des Demandes et Réponses , de Pierre Salmon, manuscrit exécuté pour le roi et orné d’exquises miniatures, oùtous les personnages sont de véritables portraits historiques, d’un travail achevé. Toutefois les chefs-d’œuvre de l’école française à cette époque se manifestent dans les miniatures de deux traductions des
MINIATURES DES MANUSCRITS
Fig. 320. — Miniature tirée du Romande Fauvel (quinzième siècle), représentant Fauvel, ou le Renard, qui admoneste une veuve remariée à laquelle on donne un charivari. Bibl. nat. de Paris.
A RTS . VI
Femmes illustres de Boccace (fig. 32 1).
En ce temps-là , deux genres nouveaux apparaissent dans la peinture des manuscrits: les miniatures en camaïeu, et les miniatures en grisaille *, dans le premier genre, il faut citer les Petites Heures
Fig. 32 1. — Miniature extraite des Femmes illustres, traduites de Boccace. Bibl. nat. de Paris.
de Jean, duc de Berry (fig. 323), et les Miracles de Notre-Dame.
L’Allemagne ne s’élevait pas sous ce rapport à la hauteur de la France-, mais la miniature en Italie s’acheminait de plus en plus vers la perfection. Un remarquable spécimen de l’art italien à cette époque est la Bible dite de Clément JT II (fig. 322), laquelle est conservée
Fig. 323. — Miniature du Psautier de Jean, duc de Berry, représentant l’homme de douleur, ou le Christ, qui montre le signe de la croix. Bibl. nat. de Paris.
MINIATURES DES MANUSCRITS
à la Bibliothèque nationale de Paris. Mais il en existe un plus admirable encore dans le même établissement, si riche du reste en curiosités , de ce manuscrit de Y Institution de l’ordre du Saint-Esprit (ordre de chevalerie fondé à N aples , en 1 3 5 2 , dans un repas , le jour de la Pentecôte , par Louis de Tarente , roi de Naples) ; c’est dans ce superbe manuscrit , exécuté par des
Fig. 324. — Miniature d’un manuscrit du quatorzième siècle, représentant Louis de Tarente, second mari de la reine Jeanne de Naples, instituant l’ordre de chevalerie du Saint-Esprit. Bibl. nat. de Paris.
artistes italiens ou français , que se trouvent peut-être les plus belles miniatures du temps (fig. 324)-, on y remarque surtout les beaux portraits en camaïeu du roi Louis et de sa femme, Jeanne Ire, reine de Naples. Un précieux exemplaire du roman de Lancelot du Lac, qui date de la même période , se recommande à l’attention des connaisseurs par une rare particularité : l’on y peut suivre les différents travaux préparatoires des artistes en miniature*, c’est ainsi que s’offrent successivement d’abord le dessin au trait, puis les premières teintes ^ habituellement uniformes, exécutées par l’enlu-
mineur ; ensuite les enduits pour l’application des fonds d’or; enfin le travail réel du miniaturiste dans les têtes , les costumes , etc.
La France, malgré les troubles profonds qui l’agitèrent et les guerres extérieures qu’elle eut à soutenir pendant le quinzième siècle , vit cependant les arts du dessin se perfectionner très-sensiblement. Le beau Froissaî't de la Bibliothèque nationale de Paris (fig. 325) pourrait suffire seul à démontrer la vérité decette assertion. Le nom de Jean Foucquet , peintre du roi Louis XI , mérite d’être élogieusement cité , comme celui d’un des hommes qui contribuèrent le plus aux progrès de la peinture des manuscrits. Tout annonçait dès lors la renaissance qui devait se réaliser au seizième siècle, et si l’on veut suivre la marche ascendante de l’art depuis le commencement du quinzième siècle jusqu’au temps de Raphaël, c’est dans les miniatures desmanuscrits qu’il faut en chercher les meilleurs témoignages. Notons, en passant, que l’école flamande des ducs de Bourgogne eut une grande part d’influence sur cet art merveilleux, pendant une période de plus d’un siècle.
L’Espagne était aussi en voie de progrès; mais c’est aux artistes italiens qu’il faut dès lors demander les oeuvres les plus remarquables. La Bibliothèque nationale de Paris possède plusieurs manuscrits qui attestent l’état supérieur de la miniature à cette époque, entre autres un Ovide du quinzième siècle (fig. 327); mais pour trouver
MINIATURES DES MANUSCRITS
Fig. 326. — Miniature exécutée par Giulio Clovio, du seizième siècle, et tirée du Paradis du Dante représentant le poète et sa Béatrix, transportés dans la Lune, séjour des femmes vouées à la chasteté Ms. de la Bibl. du Vatican, à Rome.
la plus haute expression de l’art, il faut voir un incomparable Dante , conservé au Vatican, manuscrit qui sort des mains de Giulio Clovio (fig 026),
peintre illustre , élève et imitateur de Raphaël.
Enfin, avec le règne de Louis XII, s’achève en France la complète régénération des arts. On doit toutefois à cette époque signaler deux écoles bien distinctes : l’une dont la manière se ressent encore de l’influence des anciennes traditions gothiques , l’autre entièrement dépendante du goût italien. Le Missel du pape Paul V émane de cette dernière école (fig. 329).
Cet immense progrès , qui se manifeste à la fois en France et en Italie par des oeuvres originales , semble avoir atteint son apogée dans l’exécution d’un manuscrit , justement célèbre et connu sous le nom à' Heures d’Anne de Bretagne (fig. 328). Parmi les nombreux tableaux qui décorent ce livre de prières , plusieurs ne seraient pas indignes du pinceau de Raphaël : la figure delà vierge Marie se fait remarquer, entre toutes les autres , par une ineffable expression de douceur, les têtes d’anges ont quelque chose de divin , et les ornements qui encadrent chaque page sont composés de fleurs , de fruits et d’insectes, représentés avec la fraîcheur et l’éclat qu’ils ont dans la nature. Ce chefd’œuvre inimitable devait, comme une sorte de sublime testament, marquer le terme glorieux d’un art qui allait nécessairement se perdre, alors que l’imprimerie travaillait à faire disparaître la classe nombreuse des scribes et des enlumineurs du moyen âge. Il ne se raviva depuis, par intervalles, que pour satisfaire à des fantaisies plutôt qu’à des besoins véritables.
Quelques manuscrits à miniatures de la fin du seizième siècle peuvent encore être cités , notamment deux livres d ’ Heures, peints en grisaille, et
qui ont appartenu au roi de France H en ri II (aujourd’hui au musée des Souverains) , et le Livre de Prières exécuté pour le marquis de Bade , par un peintre lorrain ou messin, nommé Brentel, qui, d’ailleurs, n’a fait qu’y rassembler des copies de tableaux des ’ grands maîtres
Fig. 33o. — Miniature des Heures du marquis de Bade, représentant le portrait du bienheureux Bernard de Bade , mort en odeur de sainteté , le i5 juillet 1458. Bibl. nat. de Paris.
MINIATURES DES MANUSCRITS
italiens et flamands (fig. 33o). Il y eut pourtant de bons miniaturistes en France jusqu’au dix-septième siècle , pour illustrer les manuscrits exécutés avec tant de goût par le fameux Jarry et les calligraphes de son école. La dernière expression de l’art brille, par exemple ,dans les magnifiques Heures offertes à Louis XIV par les pensionnaires de l’hôtel des Invalides, œuvre remarquable, mais indigne cependant de figurer à côté des Heures d’ Anne de Bretagne, que le peintre semble avoir prises pour modèle.
Fig. 33 1 . — Écusson de France, tiré des ornements du manuscrit de Y Institution de l'ordre du Saint-Esprit. Quatorzième siècle.
RELIURE
Reliure primitive des livres. — La reliure chez les Romains. — Reliure d'orfèvrerie, depuis le cinquième siècle. — Livres enchaînés. — Corporation des Heurs, ou relieurs. — Reliures en bois, à coins et à fermoirs de métal. — Premières reliures en peau, gaufrées et dorées. — Description de quelques reliures célèbres au quatorzième et quinzième siècles. — Origines de la reliure moderne. — Jean Grollier. — Le président de Thou. — Les rois et les reines de France bibliomanes. — Supériorité de l’art du relieur en France.
l’ssitôt que les anciens eurent fait des livres carrés, plus commodes à lire que les rouleaux, la reliure, c’est-à-dire l’art de réunir les feuillets cousus ou collés [legati) dans un dos mobile, entre deux planches debois, d’ivoire, de métal ou de cuir, la reliure fut inventée. Cette reliure primitive, qui n’avait d’autre objet que de conserver les livres , ni d’autre mérite que sa solidité , ne tarda pas à se couvrir d’ornements et à se mettre ainsi en rapport avec le luxe de la civilisation grecque et romaine. On ne se contentait pas d’ajouter, de chaque côté du volume, un ais de cèdre ou de chêne, sur lequel on écrivait le titre du livre, car les livres étaient alors couchés à plat sur les rayons de la bibliothèque; mais, si le livre était précieux, on étendait un morceau de cuir sur la tranche pour la préserver de la poussière, et l’on serrait le volume avec une courroie qui l’entourait plusieurs fois, et qui fut plus tard remplacée par des fermoirs. Dans certains cas, le volume était enveloppé d’une
étoffe épaisse, et même enfermé dans un étui de peau et de bois. Tel était l’état de la reliure dans l’antiquité.
Il y avait alors, comme aujourd’hui, de bons et de mauvais relieurs. Cicéron, dans ses lettres à Atticus, lui demande deux de ses esclaves qui étaient très-habiles ligatores librorum (lieurs de livres). La reliure n’était pas, toutefois, un art fort répandu, parce que les livres carrés, malgré la commodité de leur format, n’avaient point encore détrôné les rouleaux; mais on voit, dans la Notice des Dignités de l’empire d'Orient (. Notifia Dignitatum Imper ii) , écrite vers 450, que cet art accessoire avait déjà fait un pas immense, puisque certains officiers de l’empire portaient dans les cérémonies publiques de grands livres carrés, contenant les instructions administratives de l’empereur : ces livres étaient reliés, couverts en cuir vert, rouge, bleu, jaune, fermés par des courroies ou par des crochets, et ornés de petites verges d’or horizontales ou en losange , avec le portrait du souverain, peint ou doré sur les plats de la couverture. Dès le cinquième siècle les orfèvres et les lapidaires ornaient richement les reliures. Aussi entendonsnous saint Jérôme s’écrier : « Les livres sont couverts de pierres précieuses, « et le Christ meurt nu devant la porte de son temple ! » C’est une de ces opulentes reliures que porte encore YÉvangéliaire grec donné à la basilique de Monza par Théodelinde, reine des Lombards, vers l’an 600.
Un spécimen de l’art byzantin , conservé au Louvre, est une sorte de plaquette, qu’on croit être l’un des ais de la couverture d’un livre , et sur laquelle se voient exécutées au repoussé la visite des saintes femmes au tombeau et plusieurs autres scènes évangéliques. Dans ce morceau, le beau caractère des figures, le goût qui règne dans l’agencement des draperies, et le fini de l’exécution, fournissent la preuve que dans les arts industriels les Grecs ont conservé jusqu’au douzième siècle la prééminence sur tous les peuples de l’Europe.
Dans les mêmes temps, la reliure des livres ordinaires était exécutée sans qu’on y prodiguât un luxe presque exclusivement réservé aux livres sacrés. Si dans les trésors des églises , des abbayes, des palais, on gardait comme des reliques quelques manuscrits revêtus d’or, d'argent, de pierreries , les livres d’un usage courant étaient simplement couverts de bois ou de peau, mais non sans que des soins tout particuliers fussent donnés à cette reliure ,
Dessus de boite ou aïs d\iue couverture de livre. Bas-relief repoussé eu or Neuvième siecle ( Musee des Antiques, au Louvre.)
RELIURE
appropriée à la conservation des volumes. Plusieurs documents témoignent de la minutie avec laquelle dans certains monastères les livres étaient reliés et entretenus.
Fig. 332. — Reliure en or, ornée de pierres précieuses, ayant couvert un Évangéliaire du onzième siècle et représentant Jésus crucifié , avec la Vierge et saint Jean au pied de la croix. Musée du Louvre.
Toutes sortes de peaux furent employées à les recouvrir, lorsqu’ils avaient été d’abord serrés et liés entre des ais de bois dur et incorruptible • dans le Nord on se servait même de peaux de phoque ou de requin , mais la peau de truie paraît avoir été usitée de préférence.
Il faut reconnaître que nous devons peut-être aux reliures de luxe, qui étaient bien faites pour tenter les pillards, la destruction d’une foule de précieux manuscrits , lors du sac des villes ou des monastères* mais en revanche les somptueuses reliures dont les rois, les grands, recouvraient des Bibles, des Évangéliaires , des Antiphonaires et des Missels , nous ont certainement conservé un grand nombre de ces curieux monuments, qui sans elles se fussent peu à peu détériorés, ou qui n’eussent point échappé à toutes les chances
Fig. 333. — Bibliothèque de l’université de Leyde, dans laquelle tous les livres étaient encore enchaînés
au dix-septième siècle.
de destruction. G’estainsi, par exemple, qu’est venu jusqu’à nous le fameux manuscrit de Sens, qui contient la messe des Fous, notée en musique au douzième siècle, et qui est relié entre deux plaques d’ivoire, sculptées en relief au quatrième siècle et représentant les fêtes de Bacchus. Toutes les grandes collections publiques montrent avec orgueil quelques-unes de ces rares et vénérables reliures, décorées d’or, d’argent ou de cuivre, estampé, ciselé ou niellé , de pierres précieuses ou de verroteries de couleur, de camées et d’ivoires antiques (fig. 332).
La plupart des riches Évangéliaires dont l’histoire fait mention remontent à l’époque de Charlemagne*, et parmi ceux-ci il faut citer surtout l’Évangé-
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Fig. 33^. — Grande initiale peinte d’un manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles, offrant la disposition d'une reliure, en métal émaillé, d’Evangéliaire. Neuvième ou dixième siècle.
arts. vi. — 58
RELIURE
liaire donné par cet empereur lui-même à l’abbaye de Saint- Riquier, « coûte vert de plaques d’argent et orné d’or et de gemmes ; » celui de Saint-Maxi- * min de Trêves, qui provenait d’Ada, fille de Pépin, sœur de Charlemagne,
et portait une agate gravée représentant Ada, l’empereur et ses fils - enfin, celui qui se voyait encore en 1727 au couvent de Hautvillers, près d’Épernay, et qui était relié en ivoire historié.
Quelquefois ces luxueux volumes avaient pour enveloppe supplémentaire soit de riches étoffes, soit, par réminiscence d’un antique usage, une boîte non moins somptueusemeut décorée que la reliure qu’elle devait protéger. Ainsi nous savons que le livre d 'Heures de Charlemagne, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque du Louvre, se trouvait, à l’origine, renfermé dans un petit coffre d’argent doré , sur lequel étaient relevés les mystères de la Passion.
Ce n’étaient pas cependant ces reliures orfévrées qu’on enchaînait dans les églises ou dans certaines bibliothèques (fi g. 333), comme le montrent encore quelques.volumes qui sont venus jusqu’à nous avec l’anneau où passait la chaîne fixée au pupitre. Ces catenati (enchaînés) étaient ordinairement des Bibles , des Missels reliés en bois et lourdement garnis de coins métalliques, que l’on voulait garantir des déprédations, tout en les mettant à la disposition des fidèles et du public.
Il ne faut pas oublier de signaler au nombre des plus belles reliures des onzième et douzième siècles les couvertures de livres en cuivre émaillé (fig. 33q). Le musée de Cluny possède deux plaques d’émail incrusté de Limoges, qui doivent provenir d’une de ces- reliures : la première a pour sujet l’ Adoration des Mages ; l’autre représente le moine Etienne de Muret, fondateur de l’ordre de Grandmont (au douzième siècle), conversant avec saint Nicolas. La cathédrale de Milan renferme dans son trésor une couverture de livre encore plus ancienne et beaucoup plus riche, haute de q3 centimètres sur 36 de large, et revêtue à profusion d’émaux incrustés, avec des entourages et des ornements en cabochons de couleur.
Mais ce n’étaient là que des travaux d’émailleurs, d’orfévres, d’imagiers et de fermailleurs. Les relieurs proprement dits [lieurs de livres, on Heurs) liaient ensemble les feuilles des livres et les endossaient entre deux planches, qu’ils revêtaient ensuite de cuir, de peau, d’étoffe ou de parchemin. O11 y
ajoutait tantôt des courroies, tantôt des \ fer maux de métal , tantôt des agrafes, pour tenir le volume hermétiquement clos, et presque toujours des clous dont la tête saillante et arrondie préservait du frottement le plat de la reliure.
En l’année 129g, lorsque la taille fut levée sur les habitants de Paris pour les besoins du roi, on ne constata la présence dans toute la ville que de dix-sept lieurs de livres, lesquels, ainsi que les écrivains et les libraires,
Fig. 335. — Sceau de l’université d'Oxford, dans laquelle" figure un livre relié avec coins et fermoirs.
étaient sous la dépendance directe de l’université, qui les faisait surveiller par quatre relieurs jurés, comptant au nombre de ses suppôts. Exceptons cependant de cette juridiction le relieur en titre de la chambre des comptes, qui, pour être reçu, devait affirmer par serment ne savoir lire ni écrire.
Dans les montres ou processions de l’université de Paris les relieurs avaient rang après les libraires. Pour expliquer le nombre relativement peu élevé des relieurs de profession , il faut noter qu’à cette époque, outre que la plupart des 'écoliers reliaient eux-mêmes leurs livres et leurs cahiers, comme
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le prouvent divers passages d’anciens auteurs , les monastères, qui étaient les principaux centres de production des livres, comptaient un ou plusieurs membres de la communauté ayant pour fonction spéciale de relier les volumes calligraphiés dans la maison. Tritheim, abbé deSpanheim, à la fin du quinzième siècle, n’oublie pas les relieurs dans l’énumération qu’il fait des divers emplois de ses religieux : « Que celui-là , dit-il , colle les feuilles et « relie les livres avec des tablettes. Vous, préparez ces tablettes* vous, apprê- « tez le cuir; vous, les lames de métal qui doivent orner la reliure. » Ces reliures sont représentées sur le sceau de l’université d’Oxford (fig. 335) , et sur les bannières de quelques corporations d'imprimeurs et libraires de France (fig. 336 et 3qo).
Fig. 336. — Bannière de la corporation des imprimeurs-libraires d’Angers.
Les lames de métal, les coins, les clous, les fermoirs, dont on chargeait alors les volumes, les rendaient si pesants que, pour pouvoir les feuilleter avec facilité, on les plaçait sur un de ces pupitres tournants qui pouvaient recevoir plusieurs in-folio à la fois, et les présenter ouverts simultanément au lecteur. On raconte que Pétrarque avait fait relier, avec ce luxe de lourde solidité, lesEpîtresde Cicéron, recopiées de sa main , et que, comme il les lisait sans cesse , ce volume tombait souvent et lui meurtrissait la jambe , de telle sorte qu’une fois il fut menacé de l’amputation. On voit encore à la Bibliothèque Laurentienne de Florence ce manuscrit autographe de Pétrarque, relié en bois avec des coins et des fermoirs de cuivre.
Les croisades, en introduisant chez nous une multitude de coutumes luxueuses, durent d’autant mieux influer sur la reliure que les Arabes con-
naissaient depuis bien longtemps l’art de préparer, teindre, gaufrer et dorer les peaux dont ils se servaient pour faire à leurs livres des couvertures, qui prenaient le nom d'alœ (ailes), par analogie sans doute avec les ailes d’un oiseau au riche plumage. Les croisés ayant rapporté de leurs expéditions des spécimens de reliures orientales, nos artistes européens ne manquèrent pas de mettre à profit ces brillants modèles.
D’ailleurs, une véritable révolution qui s’opérait dans la formation des bibliothèques royales et princières devait produire aussi une révolution dans la reliure. Les Bibles, les Missels, les reproductions d’anciens auteurs , les traités de théologie, n’étaient plus les seuls livres usuels : la langue nouvelle avait enfanté des histoires , des romans , des poèmes , qui faisaient les délices d’une société que chaque jour rendait de plus en plus polie. Pour le délassement de ces lecteurs chevaleresques, pour la délectation de ces lectrices délicates, il fallait des volumes d'un aspect moins austère, d’un contact moins rude , que pour l’édification des moines ou pour l’instruction des écoliers. On substitua d’abord, dans la confection des manuscrits, au solennel in-folio des formats plus portatifs. On écrivit sur du vélin mince et brillant, on couvrit les volumes de velours, de soie et de laine. D’ailleurs lepapier de chiffe , d’invention récente , ouvrait une ère nouvelle pour les bibliothèques -, mais deux siècles devaient s’écouler encore avant que les couvertures en carton eussent totalement fait abandonner l’usage des couvertures en bois.
C’est dans les inventaires, dans les comptes, dans les archives des rois et des princes, qu’il faut chercher l’histoire de la reliure aux quatorzième et quinzième siècles (fig. 337). Nous nous bornerons à donner la description de quelques reliures de prix , d’après les inventaires des magnifiques bibliothèques des ducs de Bourgogne et d’Orléans, aujourd’hui en partie détruites, en partie disséminées dans les grandes collections publiques de la France et de l’étranger.
Chez les ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi, Jean sans Peur et Philippe le Bon, nous voyons un petit livre des Évangiles et des Heures de la Croix, avec « une couverture garnie d'or, 58 perles grosses, en un estuy de « camelot , à une grosse perle et un bouton de mêmes perles • » le roman de la Moralité des hommes sur le ju (jeu) des eschiers (échecs) , « couvert de « drap de soye, et à florettes blanches et vermeilles , à doans (clous) d’argent
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Fig. 337. — Fragment d’une reliure estampée et gaufrée, en matière inconnue (quinzième siècle), représentant la Chasse mystique de la licorne qui se réfugie dans le giron de la Vierge. Bibl. publ. de Rouen, coll. Leber.
« doré, sur tissu vert; » un livret d ''Oraison, « couvert de cuir rouge à clous « d’argent doré; » un Psautier, « garni de deux fermaulx d’argent, dorez, « armoiez d’azur à une aigle d’or à deux testes , onglé de gueulles (rouge) , « auquel a un tuyau d’argent doré pour tourner les feuilles, à trois escussons « desdites armes, couvert d’une chemise de veluyau (velours) vermeil. » La chemise était une sorte de poche, dans laquelle on tenait enveloppés certains livres précieux : les Heures de saint Louis, aujourd’hui au Musée des Souverains, sont encore dans leur chemise de sandal rouge.
Chez le duc d’Orléans, frère de Charles VI, nous trouvons le livre de Vég èce,de Chevalerie, « couvert de cuir rouge marqueté, à deux petits a fer- « moers de cuivre; » le livre de Meliadus, « couvert de velours vert, à « deux fermoers samblans d’argent, dorés, esmaillés aux armes de Monsei- « gneur; » le livre de Boèce, de Consolation, « couvert de soye ouvrée; » une Légende dorée , « couverte de velours noir, sans fermoers; » les Heures de Notre-Dame , « couvertes de cuir blanc, » etc.
Les mêmes inventaires nous donnent un aperçu des prix payés pour certaines reliures et objets accessoires. Ainsi, en 1 386 , Martin Lhuillier, libraire à Paris, reçoit du duc de Bourgogne 16 francs (environ 1 14 francs de notre monnaie), « pour couvrir huit livres, dont six de cuir en grains; » le 19 septembre i3p4, le duc d’Orléans paye à Pierre Blondel, orfèvre, 12 livres i5 sols, « pour avoir ouvré, outre le scel d’argent du duc, deux « fermoers » du livre de Boèce, et le i5 janvier i3g8, à Émelot de Rubert, broderesse (brodeuse) de Paris, 5o sols tournois, « pour avoir taillées et « étoffées d’or et de soye deux couvertures de drap de Dampmas vert , l’une « pour le Bréviaire et l'autre pour les Heures dudit seigneur, et fait quinze « seignaux (sinets) et quatre paires de tirans d’or et de soye pour lesdits « livres. »
L’ancien système de reliure épaisse, lourde, cuirassée en quelque sorte, ne pouvait persister longtemps après l’invention de l’imprimerie, qui, en multipliant les livres, diminua leur poids, réduisit leur format, et en outre leur donna une valeur vénale moins grande. On remplaça les ais de bois par du carton battu , on supprima peu à peu les clous et les fermoirs, on abandonna les étoffes , et l'on n’employa plus que la peau , le cuir et le parchemin. Ce fut la naissance de la reliure moderne; mais les relieurs n’étaient encore
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que des ouvriers travaillant pour les libraires , lesquels quand ils avaient chez eux un atelier de reliure (fi g. 338) prenaient, sur leurs éditions, le double titre de libraire-éditeur (fig. 33q). En 1578, Nicolas Ève mettait encore sur ses livres, aussi bien que sur son enseigne : « Libraire de l’ Université de Pans et relieur du Roi. » Aucun volume ne se vendait broché.
Dès la fin du quinzième siècle, bien que la reliure ne fût toujours considérée que comme une annexe delà librairie, certains amateurs, qui avaient
Fig. 3J8- — L’atelier du relieur, dessiné et gravé au seizième siècle, par J. Amman.
le sentiment de l’art , exigeaient pour leurs livres des dehors plus riches , plus recherchés. L’Italie nous donna l’exemple de belles reliures en maroquin gaufre et doré, imitées d’ailleurs de celle des Coran et autres manuscrits arabes, que les navigateurs vénitiens rapportaient fréquemment d’Orient. L’expédition de Charles VIII et les guerres de Louis XII firent venir en France non-seulement les reliures italiennes, mais encore des relieurs italiens. Sans renoncer toutefois, du moins pour les livres d’Heures, aux reliures orfévrées et gemmées, la France eut bientôt des relieurs indigènes qui surpassèrent ceux qui leur avaient servi d’initiateurs ou de maîtres. Jean
arts. vi. — 5g
Grollier, de Lyon , aimait trop les livres pour ne pas vouloir leur donner une parure extérieure digne des trésors de savoir qu’ils renfermaient. Trésorier des guerres et intendant du Milanais avant la bataille de Pavie , il avait commencé la création d’une bibliothèque, qu’ensuiteil transporta en France, et ne cessa d’accroître et d’enrichir jusqu’à sa mort , arrivée en 1 565. Ses livres étaient reliés en maroquin du Levant, avec un soin et un goût tels que , sous l’inspiration de ce délicat amateur, la reliure semble avoir atteint déjà la per-
Fig. 339. — Marque de Guillaume Eustace (i 5ia) , libraire-relieur de Paris.
fection. Une incroyable variété de dessins dans les gaufrures, une entente supérieure de l’agencement des mosaïques en cuir de couleur, un fini d’ensemble admirable, font de chacune de ces reliures autant de petites merveilles. Aussi n’est-ce pas à tort que le président de Thou, un autre bibliophile passionné pour les belles reliures, a dit de Grollier que « ses livres participaient de l’élégance et de la politesse de leur maître. » On peut donc le regarder comme le véritable chef de la première école de reliure française , ou plutôt comme le promoteur de l'amour des beaux livres, lequel se propagea de plus en plus en France.
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Les princes , les dames de la cour, firent profession d’aimer, de rechercher les livres, créèrent des bibliothèques, et encouragèrent les travaux et inventions des bons relieurs, qui accomplirent des chefs-d’œuvre de patience et d’habileté, en décorant les couvertures des livres, soit en émaux peints, soit en mosaïques faites de pièces rapportées, soit en dorures pleines à petits fers. Il serait impossible d’énumérer les reliures d’apparat, en tous genres, que nous a laissées le seizième siècle français, et qui n’ont pas été surpassées depuis. Les peintres, les graveurs et même les orfèvres concouraient encore à l’art du relieur, en lui fournissant des modèles d’ornements. On vit alors reparaître quelques plaques représentant des sujets, exécutées à la frappe à chaud ou à froid , et les dessins de ces estampages , renouvelés de ceux qui avaient eu la vogue vers le commencement du seizième siècle, furent souvent esquissés par de grands artistes, tels que Jean Cousin, Etienne de Laulne, etc.
Presque tous nos rois, notamment les Valois, ont été passionnés pour les belles reliures. Catherine de Médicis était si curieuse de livres bien reliés, que les auteurs et libraires, qui lui envoyaient à l’envi des exemplaires de présent, cherchaient à se distinguer par le choix et la beauté des reliures qu’ils faisaient faire exprès pour elle. Henri III , qui n’aimait pas moins les reliures que sa mère, en avait imaginé une très-singulière lorsqu’il eut institué l’ordre des Pénitents : ce sont des têtes et des os de mort, des larmes, des croix et les instruments delà Passion, dorés ou estampés sur maroquin noir, et portant cette devise : Spes mea Deus (Dieu est mon espoir), avec ou sans les armes de France.
Ces reliures de luxe n’avaient garde de se confondre avec les reliures usuelles et communes, qui s’exécutaient chez les libraires, et sous leur dépendance. Quelques libraires de Paris et de Lyon, les Gryphe et les de Tournes, les Estienne et les Vascosan, se préoccupèrent cependant, un peu plus que leurs confrères, de la reliure des livres qu’ils vendaient au public lettré : ils adoptèrent les modèles en veau fauve, à compartiments, ou en vélin blanc, à filets et arabesques d’or, dont les beaux spécimens sont aujourd’hui devenus rares.
Pendant ce temps la reliure italienne était en pleine décadence, tandis que l’Allemagne et les autrespays de l’Europe s’en tenaient encore aux vieilles
reliures massives, en bois, en peau et parchemin, à fermoirs de fer et de cuivre. Chez nous, d’ailleurs, les relieurs, que les libraires maintenaient dans une espèce d’obscurité et d’oppression , n’avaient pu même se constituer en corps de métier. Permis à eux de faire des chefs-d’œuvre; mais ils devaient s’abstenir de les signer, et il faut descendre jusqu’au fameux Gascon, ou le Gascon (1641), pour pouvoir commencer par un nom de relieur illustre l’histoire de la reliure moderne.
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Quel est l'inventeur de l’imprimerie? — Lettres mobiles dans l’antiquité. — L’impression xylographique. — Laurent Coster. — Les Donats et les Spéculum. — Procès de Gutenberg. — Association de Gutenberg et de Fust. — Schoiffer. — La Bible de Mayence. — Le Psautier de 1457. — Le Rationale de 1459. — Gutenberg imprime seul. — Le Catholicon de 1460. — L’imprimerie à Cologne, à Strasbourg, à Venise, à Paris. — Louis XI et Nicolas Jenson. — Les imprimeurs allemands à Rome. — Les Incunables. — Colart Mansion. — Caxton. — Perfectionnement des procédés typographiques jusqu’au seizième siècle
uinze villes ont revendiqué l’honneur d’avoir vu naître l’imprimerie, et les écrivains qui se sont appliqués à rechercher l’origine de cette admirable invention , loin de se mettre d’accord sur cette question , n’ont fait que l’embrouiller, en s’efforçant de l’éclairer. Aujourd’hui, cependant, après plusieurs siècles de controverses savantes et passionnées, il ne reste que trois systèmes en présence, avec trois noms de villes, quatre noms d’inventeurs et trois dates différentes. Les trois villes sont : Harlem, Strasbourg et Mayence; les quatre inventeurs : Laurent Coster, Gutenberg, Faust et Schoiffer; les trois dates, qu’on peut leur attribuer : 1420, 1440, 1460. A notre avis, ces trois systèmes, que l’on prétend combattre l’un par l’autre, doivent, au contraire, se fondre en un seul et se combiner de manière à représenter les trois époques principales de la découverte de l’imprimerie.
Nul doute que l’imprimerie n’existât en germe parmi les connaissances et les usages de l’antiquité. On avait des sceaux et des cachets portant des légendes tracées à rebours, qu’on imprimait positivement sur le papyrus ou
le parchemin, avec de la cire, de l’encre ou de la couleur. On montre dans les musées des plaques de cuivre ou de bois de cèdre, chargées de caractères sculptés ou découpés, qui semblent avoir été faites pour l’impression, et qu ressemblent aux planches xylographiques du quinzième siècle. Le procédé
Fig. 341. — Ancienne planche xylographique taillée en Flandre avant 1440, représentant Jésus-Christ après la flagellation. Collection Delbecq, de Gand.
de l’imprimerie en caractères mobiles se trouve aussi presque décrit dans un passage de Cicéron, qui réfute la doctrine d’Épicure sur les atomes créateurs du monde : « Pourquoi ne pas croire aussi qu’en jetant pêle-mêle « d’innombrables formes des lettres de l’alphabet, soit en or, soit en toute « autre matière, on puisse imprimer avec ces lettres, sur la terre, les
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« Annales d’Ennius? » Ces lettres mobiles, l’antiquité lespossédait sculptées en buis ou en ivoire; mais on ne les employait que pour apprendre à lire aux enfants, comme le témoignent Quintilien dans ses Institutions oratoires , et saint Jérôme, dans ses Épîtres. Il n’eût donc fallu qu’un heureux hasard
Fig. 342. — Fac-similé d’une grayure sur bois, par un xylographe flamand (vers 1438), laquelle était collée, en guise de miniature, dans un manuscrit du quinzième siècle, contenant des prières à l’usage du peuple. (Collection Delbecq, de Gand.) — Par distraction, sans doute, l’artiste a figuré une croix sur le pied du calice , comme si le calice d’amertume du calvaire avait quelque chose de commun avec le calice du divin sacrifice.
pour faire que cet alphabet taillé créât, quinze siècles plus tôt, l’art typographique.
« L’impression une fois découverte, » dit M. Léon de Laborde, « une fois « appliquée à la gravure en relief, donnait naissance à l’imprimerie, qui ne
« formait plus qu’un perfectionnement auquel une progression naturelle et « rapide de tentatives et d’efforts devait naturellement conduire. »
« Mais c’est seulement, wajouteM. Ambroise-Firmin Didot, « quand l’art de « fabriquer le papier, cet art connu des « Chinois dès l’origine de notre ère, se « répandit en Europe et s’y généralisa, « que la reproduction , par l’impression , « des textes, des figures, des cartes à « jouer, etc., d’abord par le procédé ic tabellaire , dit xylographie , puis avec « des caractères mobiles, devint facile, et « dut par conséquent apparaître simulta- « nément en divers endroits. »
Or, dès la fin du quatorzième siècle , à Harlem, en Hollande, on avait découvert la gravure sur bois , et par conséquent Y impression tabellaire, que la Chine , dit-on , connaissait déjà trois ou quatre cents ans avant l’ère moderne.
SsNs\ Peut-être fut-ce quelque livre ou quelque
^H~L] jeu de cartes chinois, rapporté à Harlem
par un marchand ou par un navigateur, qui révéla aux cartiers et imagiers de l’industrieuse Néerlande un procédé d’impression plus expéditif et plus économique. La xylographie commença du jour où l’on grava une légende sur une estampe en bois-, cette légende, bornée d’abord à quelques mots , à quelques lignes, forma bientôt une page , puis cette page ne dut pas tarder à devenir un volume (fig. 341 à 3q3).
Voici maintenant , sur la découverte de l’imprimerie à Harlem , un extrait du récit que fait Adrien Junius dans son ouvrage latin intitulé Batavia (la
Fig. 343. — Planche xylographique, taillée en France, vers 1440, représentant l’image de saint Jacques le Majeur, avec le texte d'un des commandements de l'Eglise. Bibl. nat. de Paris, cab. des estampes.
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Batavie), écrit vers 1662 : « Il y a plus de i32 ans, demeurait à Harlem, « à côté du palais royal, Laurent Jean, surnommé Coster, ou gouverneur, « car il possédait cette charge honorable par héritage de famille. Un jour, lt vers 1420, en se promenant, après le repas, dans un bois voisin de la ville, cc il se mit à tailler des écorces de hêtre en forme de lettres, avec lesquelles « il traça, sur le papier, en les imprimant Tune après l’autre, un modèle « composé de plusieurs lignes pour l’instruction de ses enfants. Encouragé « par ce succès, son génie prit un plus grand essor, et d’abord, de concert « avec son gendre , Thomas Pierre , il inventa une espèce d’encre , plus « visqueuse et plus tenace que celle qu’on emploie pour écrire, et il imprima « ainsi des images auxquelles il avait ajouté ses caractères en bois. J’ai vu « moi-même plusieurs exemplaires de cet essai d’impression, faite d’un seul « côté du papier. C’est un livre écrit en langue vulgaire par un auteur « anonyme , portant pour titre : Spéculum nostræ salutis (le Miroir de notre « salut). Plus tard, Laurent Coster changea ses types de bois en types de « plomb ; puis ceux-ci en types d’étain. La nouvelle invention de Laurent, « favorisée par des hommes studieux , attira de toutes parts un immense « concours d’acheteurs. L’amour de l’art s’en accrut, les travaux de l’atelier « s’accrurent aussi, et Laurent dut adjoindre des ouvriers à sa famille, pour « l’aider dans ses opérations. Parmi ces ouvriers, il y avait un certain Jean, « que je soupçonne n’être autre que Faust , qui fut traître et fatal à son « maître. Initié, sous le sceau du serment , à tous les secrets de l’imprimerie, « et devenu habile dans la fonte des caractères, dans leur assemblage et « dans les autres procédés du métier, ce Jean profite de la nuit de Noël, « pendant que tout le monde est à l’église , pour dévaliser l’atelier de son « patron et emporter les ustensiles typographiques. Il s’enfuit avec son butin « à Amsterdam; de là il passe à Cologne, et va s’établir ensuite à Mayence, « comme en un lieu d’asile , où il fonde un atelier d’imprimeur. Dans cette « même année, 1422, il imprima, avec les caractères dont Laurent s’était « servi à Harlem, Alexandri Galli Doctrinale (le Doctrinal du Français « Alexandre)', grammaire alors en usage, et Pétri HispaniTractatus (le « Traité de l’Espagnol Pierre). »
Ce récit, un peu tardif à la vérité, et bien que l’auteur s’efforçât de l’appuyer des autorités les plus respectables, ne rencontra d’abord qu’incré-
dulité et dédain. A cette époque , les droits de Mayence à l’invention de l’imprimerie semblaient ne pouvoir être sérieusement balancés que par les droits de Strasbourg, et les trois noms de Gutenberg, de Faust et de Schoiffer étaient déjà consacrés par la reconnaissance universelle. Partout donc, exepté en Hollande, on repoussa ce nouveau témoignage; partout le nouvel
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Fig. 34|. — Fac-similé d’une page du plus ancien Donat xylographique (chapitre de la Préposition), imprimé à Mayence par Fust et Gutenberg, vers 1450.
inventeur, qui venait réclamer sa part de gloire, fut rejeté au nombre des êtres apocryphes ou légendaires. Mais bientôt , cependant , la critique, s’élevant au-dessus des influences de nationalité, s’empara de la question, discuta le récit de Junius , examina ce fameux Spéculum que personne n’avait encore signalé, démontra l’existence d’impressions xylographiques, rechercha celles qu’on pouvait attribuer à Coster, et opposa à l’abbé Tritheim, qui avait écrit
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sur l’origine de l’imprimerie d’après des renseignements tournis par Pierre Schoiffer lui-même , le témoignage plus désintéressé du Chroniqueur anonyme de Cologne en 1465, lequel avait appris d’Ulric Zell , un des ouvriers de Gutenberg et le premier imprimeur de Cologne en 146 5 , cette importante particularité : « Quoique l’art typographique ait été trouvé à « Mayence, dit-il, cependant la première ébauche de cet art fut inventée en « Hollande, et c’est d’après les Donats (la Syntaxe latine de Cœlius Donatus, « grammairien du quatrième siècle, livre alors en usage dans les écoles de
Fig. 345. — Portrait de Gutenberg, d'après une gravure du seizième siècle. Bibl. nat. de Paris, cabinet des estampes.
« l’Europe), qui, bien avant ce temps-là, s’imprimaient dans le pays, c’est « d’après eux et à cause d’eux que ledit art prit commencement sous les « auspices de Gutenberg. »
Si Gutenberg imita les Donats, que l’on avait imprimés en Hollande avant le temps où il imprimait lui-même à Mayence, Gutenberg ne fut donc pas l’inventeur de l’imprimerie. C’est en 1460 que Gutenberg commença d’imprimer à Mayence (fig. 344) *, mais dès 1436 il avait essayé d'imprimer à Strasbourg, et avant ses premiers essais on imprimait en Hollande, à Harlem et à Dordrecht, des Spéculum et des Donats sur planches en bois, procédé désigné sous le nom de xylographie (gravure sur bois), tandis que
les essais typographiques (impression avec types mobiles) exécutés par Gutenberg en différaient complètement , puisque les caractères gravés d’abord sur des poinçons d’acier, puis enfoncés dans une matrice en cuivre, reproduisaient par le moyen de la fonte en un métal plus fusible que le cuivre l’empreinte du poinçon sur des tiges en étain ou en plomb durci par un alliage (fig. 345.)
Ce qui distingue surtout les deux procédés, c’est que les impressions xylographiques de Harlem se faisaient au frotton et celles de Gutenberg avec la presse dont il fut l’inventeur. Aussi, comme M. A. -F. Didot le dit très-bien, c’est à juste titre que, de tout temps, au nom de Gutenberg se rattache celui de Y imprimerie.
Une circonstance assez singulière vient corroborer le dire d’Adrien Junius. Une édition latine du Spéculum, in-folio de soixante-trois feuillets, avec gravure sur bois à deux compartiments en tête de chaque feuillet, offre le mélange de vingt feuillets xylographiques et de quarante et un feuillets imprimés en caractères mobiles, mais très-imparfaits et coulés dans des moules probablement enterre cuite-, une édition du Spéculum hollandais, in-folio, présente aussi deux pages imprimées avec un caractère plus petit, plus serré que le reste du texte. Gomment expliquer ces anomalies? Ici, mélange delà xylographie à la typographie-, là , réunion de deux types mobiles, différents l’un de l’autre. Voici quelle serait mon hypothèse, si toutefois les détails un peu suspects qu’offre le récit de Junius sont exacts. L’ouvrier infidèle qui, selon son dire , déroba les outils de l’atelier de Laurent Coster, et qui dut agir avec une certaine précipitation, se serait contenté d’enlever quelques formes du Spéculum , qu’on allait mettre sous presse, et dont les caractères purent servir même pour exécuter une impression de peu d’étendue , telle que le Doctrinale Alexandri Galli et le Tractatus Pétri Hispani ; eny ajoutant les composteurs, les pinces, les galêes, et autres outils indispensables, le poids de ce butin n’excédait pas les forces de l’homme qui l’emportait sur ses épaules. Quant à la presse, il ne pouvait en être question , puisque les impressions exécutées à Harlem se faisaient au frotton et à la main, comme on opère encore aujourd’hui pour les cartes à jouer et les estampes.
Il resterait à découvrir quel fut ce Jean, qui s’appropria le secret de l’imprimerie, pour le transporter de Harlem à Mayence. Serait-ce Jean Fust ou
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Fig. 346. Fac-siraile de la vingt-huitième page xylographique de la Biblia Pauperum , représentant avec des légendes tirées de l’Ancien Testament , David vainqueur de Goliath , et le Christ faisant sortir des limbes les âmes des patriarches et des prophètes.
Faust, comme le soupçonnait Adrien Junius ? Serait-ce Jean Gutenberg, comme l’ont prétendu plusieurs écrivains hollandais, ou plutôt serait-ce Jean Gænsfleisch Y ancien, parent de Gutenberg, comme l’ont pensé, d’après un passage très-explicite du savant Joseph Wimpfeling , contemporain de ce personnage, les derniers défenseurs de la tradition de Harlem? Tout est incertitude à cet égard.
Au reste , le Spéculum n’est pas le seul livre du même genre qui ait paru dans les Pays-Bas avant l’époque qu’on assigne à la découverte de l’imprimerie en Hollande. Les uns sont évidemment xylographiques, les autres accusent l’emploi primitif des caractères mobiles en bois et non en métal. Tous ont des figures gravées dans le sentiment de celles du Spéculum, notamment la Biblia Pauperum (la Bible des Pauvres) [fig. 3 46], l'Ars moriendi (l’Art de mourir) [fig. 347], YArs memorandi (l’Art de se remémorer), qui furent répandus à un grand nombre d’exemplaires.
Les copistes et les enlumineurs de profession n’étaient guère occupés qu’à reproduire des livres d’ Heures et des livres d’école: les premiers étaient des livres de luxe, objets d’une industrie tout exceptionnelle; les seconds, destinés aux enfants, étaient toujours exécutés simplement , et se composaient de quelques feuilles de papier fort ou de parchemin. Les écoliers se bornaient à écrire sous la dictée des maîtres les extraits de leurs leçons', laissant aux moines le soin de transcrire en entier les auteurs sacrés ou profanes. L’imprimerie s’appliqua donc, dès ses débuts, à publier les Donats , dont elle dut trouver un écoulement considérable. Et ce fut l’un de ces Donats qui, tombant sous les yeux de Gutenberg, lui aurait révélé, selon la Chronique de Cologne, le secret de l’imprimerie.
Ce secret fut gardé fidèlement, pendant quinze ou vingt ans, chezCoster, par les ouvriers qu’il employait. On n’était initié aux mystères de l’art nouveau qu’après un temps d’épreuve et d’apprentissage; un serment terrible liait entre eux les compagnons que le maître avait jugés dignes d’entrer dans l’association. C’est qu’en effet de la discrétion, bien ou mal observée, dépendait la fortune ou la ruine de l’inventeur et de ses associés, puisque tous les imprimés étaient alors vendus comme des manuscrits.
Mais pendant que, chez le premier typographe hollandais, le mystère était si scrupuleusement maintenu, devant le grand conseil de Strasbourg, un
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Fig. 347. — Fac-similé de la cinquième page de la première édition xylographique de 1 ’Ars moriendi , représentant le pécheur à son lit de mort entouré de sa famille. Deux démons lui disent à l’oreille « Songe à ton trésor; » et : « Distribue-le à tes amis! »
procès civil s’entamait , qui , sous d’apparents motifs de débats d'intérêt privé, faillit livrer à la publicité la clef de la mystérieuse industrie typographique. Ce procès, dont le curieux dossier n’a été retrouvé qu’en 1760
dans une vieille tour de Strasbourg , était intenté à Jean Gænsfleisch, dit Gutenberg (originaire de Mayence, mais exilé de sa ville natale pendant les troubles politiques, et fixé à Strasbourg depuis 1420), par Georges et Nicolas Dritzehen, lesquels, en qualité d’héritiers de feu André Dritzehen, leur frère, ancien associé de Gutenberg, désiraient être admis à le remplacer dans une association dont ils ignoraient l’objet, mais dont ils savaient sans doute que leur frère se promettait d’avantageux résultats. C’était, en somme, l’imprimerie elle-même qui se voyait en cause à Strasbourg, vers la fin de l’année 1439, c’est-à-dire plus de quatorze ans avant l’époque connue des débuts de l’imprimerie à Mayence.
Voici sommairement, tels qu’ils ressortent des pièces du procès, les faits qui furent déclarés devant le juge. Gutenberg, homme ingénieux, mais pauvre, possédait divers secrets pour s’enrichir. André Dritzehen était venu le trouver, et l’avait prié de lui apprendre plusieurs arts. Gutenberg lui apprit en effet à polir les pierres, et André « tira bon profit de ce secret. » Plus tard, dans le but d’exploiter un autre art, au pèlerinage d’Aix-la- Chapelle, Gutenberg convint avec Hans Riffen, maire à Lichtenau, de former une association dont André Dritzehen et un nommé André Heilman demandèrent à faire partie. Gutenberg y consentit, à la condition qu’ils lui achèteraient ensemble le droit au tiers des bénéfices, moyennant 160 florins, payables le jour du contrat , et 80 florins , payables ultérieurement. Le marché conclu , il leur apprit Y art, dont ils devaient se servir pour le pèlerinage d’Aix-la-Chapelle-, mais ce pèlerinage ayant été remis à l’année suivante , les associés exigèrent que Gutenberg ne leur cachât rien de tous les arts e t inventions qu’il pouvait posséder. Une nouvelle convention fut faite , par laquelle les associés s’engageaient à payer une nouvelle somme, et dans laquelle il était dit que l’exploitation de Y art aurait lieu au profit des quatre associés pendant cinq années, et que, dans le cas où l’un d’eux mourrait, tous les ustensiles de l’art et tous les ouvrages déjà faits resteraient aux autres associés , les héritiers du mort devant recevoir seulement une indemnité de 100 florins à l’expiration desdites cinq années.
Gutenberg offrait donc aux héritiers de son associé de leur payer la somme convenue; mais ceux-ci lui demandaient compte du patrimoine
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d’André Dritzehen , qui aurait été, selon eux, englouti dans l’entreprise. Ils mentionnaient surtout une certaine fourniture de plomb, pour laquelle leur frère se serait engagé. Sans nier la fourniture, Gutenberg refusait de la mettre au compte du défunt.
De nombreux témoins déposent, et l’ensemble de leurs dépositions, pour et contre le but de l’association, montre un fidèle tableau de ce que pouvait être la vie intime des quatre compagnons, s’épuisant en efforts, en dépenses, pour la réalisation d’un dessein dont ils tiennent à dissimuler la nature, mais qui les berce des plus séduisantes espérances.
On les voit travaillant la nuit ; on les entend répondre à ceux qui les questionnent sur l’objet de leurs travaux, qu’ils sont faiseurs de miroirs (spiegelmacher); on les trouve empruntant de l’argent, parce qu’ils ont en main « quelque chose à quoi ils ne sauraient consacrer trop de fonds. » André Dritzehen , à la garde duquel la presse était laissée, étant mort, le premier soin de Gutenberg avait été d’envoyer dans la maison du défunt un homme de confiance, auquel il avait recommandé de défaire la vis de la presse, afin que les pièces (ou formes), qui y étaient serrées, se détachassent les unes des autres , et de placer ensuite ces pièces dans ou sur la presse , « de manière que personne n’y pût rien voir ni comprendre. » Gutenberg regrette que son domestique n’ait pas rapporté toutes les formes, dont plusieurs « ne se retrouvèrent point. » Enfin on voit figurer parmi les témoins un tourneur, un marchand de bois, et un orfèvre, lequel déclare qu’occupé depuis trois ans par Gutenberg, il a gagné plus de 100 florins en travaillant « aux choses qui appartiennent à /’ imprimerie (das zu dem Trucken gehoret). »
Trucken, imprimerie ! Ainsi le grand mot fut prononcé dans le cours du procès; mais certainement sans produire le moindre effet sur l’auditoire, qui se demandait encore quel était cet art occulte que Gutemberg et ses associés avaient exploité avec tant de peine et à si grands frais. Toujours est-il qu’à part l’indiscrétion , en réalité insignifiante, de l’orfévre , le secret de Gutenberg resta bien gardé, puisqu’il ne fut question que du polissage des pierres et de la fabrication des miroirs. Le juge , édifié sur la bonne foi de Gutenberg, déclara acceptables les offres qu’il faisait à la partie adverse, mit hors de cause les héritiers d’André Dritzehen, et les trois
ARTS, VI. — 6l
autres associés restèrent maîtres de leur procédé et de son exploitation.
Si Ton étudie avec quelque attention les pièces du singulier procès de Strasbourg, et si on remarque, en outre, que notre mot miroir est la traduction du mot allemand spiegel et du mot latin spéculum, il est impossible de ne pas reconnaître tous les procédés, tous les ustensiles de l’imprimerie, avec les noms qu’ils n’ont pas cessé de porter, et qui furent créés en même temps qu’eux : les formes, les vis, la presse (machine sur laquelle sont placés et pressés les caractères), le plomb , l’ouvrage, l’art, etc. On voit d’ailleurs Gutenberg, escorté du tourneur qui a fait la vis de la presse, du marchand de bois qui a vendu des planches de buis ou de poirier, de l’orfévre qui a buriné ou fondu les caractères. Et l’on peut croire que ces miroirs , à la confection desquels les associés sont occupés, et qui doivent être vendus au pèlerinage d’Aix-la-Chapelle, ne sont autre chose que les futurs exemplaires du Spéculum humanæ salvationis , imitation plus ou moins parfaite du fameux livre d’images dont la Hollande avait déjà publié trois ou quatre éditions, en latin et en hollandais.
Nous savons, d’autre part , que ces Miroirs ou ces Spéculum eurent à l’origine de l’imprimerie une telle vogue que partout les premiers imprimeurs se firent concurrence, en exécutant et en publiant différentes éditions de ce même livre à figures. Ici, ce fut la réimpression du Spéculum abrégé de L. Coster- là, le Spéculum de Gutenberg, tiré intégralement des manuscrits*, ailleurs, c’était le Spéculum vitæ humanæ de Roderic , évêque de Zamora*, puis le Spéculum conscientiœ , d’Arnold Gheyloven*, puis le Spéculum sacerdotum, ou encore le volumineux Spéculum de Vincent de Beauvais, etc.
Il n’est plus permis maintenant de soutenir que Gutenberg, à Strasbourg, fabriquât réellement des miroirs ou glaces, et que ces pièces, « couchées dans une presse, » ces« formes qui se séparent les unes des autres, » ce plomb vendu ou travaillé par un orfèvre, ne fussent, comme on a voulu le supposer, que les moyens « d’imprimer des ornements sur des cadres de miroirs ! » Les pèlerins qui devaient visiter Aix-la-Chapelle, à l’occasion du grand jubilé de 1440, n’auraient-ils pas été les bienvenus à se montrer si empressés d’acquérir des miroirs ornementés !
En somme, il ressortirait de toüt Cela que Gutenberg, « homme ingé-
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nieux et inventif, » ayant vu un Douât xylographique, aurait cherché et serait parvenu à l’imiter, d’intelligence avec André Dritzehen -, que les autres arts que Gutenberg s’était d’abord réservés, mais qu’il communiqua cependant à ses associés, consistaient en l’idée de substituer l’emploi des caractères mobiles à l’impression tabellaire : substitution qui ne put s’opérer que par suite de nombreux tâtonnements , lesquels étaient à la veille d’aboutir quand mourut André Dritzehen. On peut donc tenir pour à peu
Fig. 348. — Intérieur d’une imprimerie au seizième siècle, par J. Amman.
près certain que l’imprimerie fut en quelque sorte découverte deux fois successivement : la première par Laurent Coster, dont les petits livres imprimés, ou en moule , frappèrent l’attention de Gutenberg -, et la seconde par Gutenberg, qui porta l’art nouveau à un degré de perfectionnement que n’avait pas atteint son devancier, et par la fonte des caractères à l’aide de Pierre Schoiffer et par son invention de la presse.
C’est après le procès de Strasbourg, entre les années 1440 et 1442, que plusieurs historiens conduisent Gutenberg en Hollande et le placent comme ouvrier dans l’atelier de Coster, afin de pouvoir l’accuser du vol que Junius amis sur le compte d’un nommé Jean. Seulement, et la coïncidence n’est
pas, en ce cas, indigne de remarque, deux chroniques inédites de Strasbourg et l’Alsacien Wimpfeling rapportent, à peu près vers le même temps, un vol de caractères et d’ustensiles d’imprimerie, mais en indiquant Strasbourg , au lieu de Harlem; Gutenberg, au lieu de Laurent Coster; et en nommant le voleur Jean Gænsfleisch. Or, selon la tradition strasbourgeoise, ce Jean Gænsfleisch l’ancien, parent et ouvrier de Gutenberg, lui aurait dérobé son secret et ses outils, après avoir concouru à la découverte de l'imprimerie, et serait allé s’établir à Mayence , où , par un juste châtiment de la Providence , il ne tarda pas à être frappé de cécité. Ce fut alors, ajoute la tradition, que, dans son repentir, il appela son premier maître à Mayence, et lui céda l’établissement qu'il avait fondé. Mais cette dernière partie de la tradition nous paraît revêtir un peu trop le caractère moraliste de la légende; et comme il n’est guère possible, d’ailleurs, que deux vols de la même nature se soient accomplis à la même époque, dans les mêmes circonstances, on peut tenir pour suspects ces récits, fort obscurs.
Quoi qu’il en fût, Gutenberg n’avait pas réussi dans son imprimerie de Strasbourg. En quittant cette ville, où il laissa des élèves, tels que Jean Mentell et Henri Eggestein, il alla s’établir à Mayence, dans la maison de Zum Jungen. Lcà il imprime encore, mais il s’épuise en essais; il quitte et reprend tour à tour les divers procédés dont il a fait usage : xylographie, lettres mobiles en bois, en plomb, en fonte; il emploie pour le tirage la presse à bras, exécutée sur le modèle d’un pressoir de vendange; il invente de nouveaux outils; il commence dix ouvrages, et n’en peut terminer aucun. Enfin, il n’a plus de ressources, et, désespéré, il va renoncer à son art, quand le hasard lui envoie un associé, Jean Fust, ou Faust, riche orfèvre de Mayence.
Cette association eut lieu en 1450. Fust, par acte notarié, promit à Gutenberg de lui avancer 800 florins d’or pour la confection des ustensiles et outils, et 3oo pour les autres frais : gages de domestique, loyer, chauffage, parchemin', papier, encre , etc. Outre l’impression courante des Spéculum, des Donats, que Gutenberg continua probablement, le but de l’association était l’exécution d’une Bible in-folio, à deux colonnes, en gros caractères, avec initiales gravées en bois, ouvrage considérable, qui dut exiger de très-grands frais.
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Un calligraphe était attaché à l’imprimerie de Gutenberg, soit pour tracer sur le bois les caractères à graver, soit pour rubriquer les pages imprimées, c’est-à-dire pour écrire en encre rouge, peindre au pinceau ou enluminer au frotton les initiales, les majuscules et les titres de chapitre. Ce calligraphe fut probablement Pierre Schœffer ouSchoiffer, de Gernsheim, petite ville du diocèse de Darmstadt, clerc du diocèse de Mayence , comme il s’intitulait lui-même , et peut-être écolier de la nation allemande dans l’université de Paris, puisqu’un manuscrit, copié de sa main et conservé à Strasbourg, se termine par une souscription où il atteste lui-même l’avoir écrit, l’année 1449, a en très-glorieuse université de Paris. » Schoiffer était un homme non-seulement lettré, mais encore un homme habile et sagace (ingeniosus et prudens). Entré chez Gutenberg, à qui Fust l’avait imposé, en 1452 , pour faire partie de la nouvelle association qu’ils contractèrent alors, Schoiffer imagina un moule perfectionné, avec lequel il pouvait fondre séparément toutes les lettres d’un alphabet en métal, tandis qu’auparavant il fallait graver ces caractères au burin. Il cacha sa découverte à Gutenberg, qui s’en serait naturellement emparé ; mais il en confia le secret à Fust, qui la mit en oeuvre, expérimenté qu’il était dans la fonte des métaux. Ce fut évidemment avec ces caractères fondus , et qui résistaient à l’action de la presse, que Schoiffer composa et exécuta un Douât , dont quatre feuillets, en parchemin, ont été retrouvés, à Trêves, en i8o3, dans l’intérieur d’une vieille couverture de livre, et déposés à la Bibliothèque nationale de Paris. La souscription de cette édition, imprimée en rouge, annonce formellement que Pierre Schoiffer, seul, l’a exécutée, avec ses caractères et ses initiales, selon « l’art nouveau d’imprimer, sans le secours de la plume. »
Ce fut là certainement la première révélation publique de l’imprimerie, qui jusque-là avait fait passer ses produits pour des œuvres de calligraphes. Il semble que Schoiffer ait voulu ainsi prendre date et s’approprier l’invention de Gutenberg. Il est certain que Fust , séduit par les résultats que venait d’obtenir Schoiffer, s’associa secrètement avec lui, et, afin de se débarrasser de Gutenberg, profita des avantages que lui donnait sur celui-ci l’acte de prêt. Gutenberg, assigné en dissolution de société, et en remboursement des sommes qu’il avait reçues et qu’il était incapable de payer, fut obligé, pour satisfaire aux exigences de son impitoyable créancier, de lui
abandonner son imprimerie, avec tout le matériel qu’elle contenait, y compris cette Bible même, dont les derniers feuillets étaient peut-être sous presse au moment où on le dépouillait du fruit de ses longs travaux.
Gutenberg évincé, Pierre Schoifier et Fust, dont il était devenu le gendre , achevèrent la grande Bible , qui fut mise en vente dans les premiers mois de 1456. Cette Bible, devant être offerte comme manuscrite, était vendue à un prix très-élevé. C’est pourquoi l’on n’avait mis à la fin du livre aucune souscription qui fît connaître par quel procédé avait été exécuté cet immense travail ; ajoutons qu’en tous cas on peut bien supposer que Schoiffer et Fust n’avaient pas voulu donner à Gutenberg un titre de gloire qu’ils n’osaient pas encore s’approprier.
La Bible latine sans date que tous les bibliographes s’accordent à regarder comme celle de Gutenberg, est un grand in-folio de six cent quarante et un feuillets, qu’on divise en deux, ou trois, ou même quatre volumes. Elle est imprimée sur deux colonnes, de quarante-deux lignes chacune dans les pages entières, à l’exception des dix premières pages , qui n’ont que quarante ou quarante et une lignes (fig 349).
Les caractèressontgothiques-, les feuilles n’ont ni chiffres, ni signatures, ni réclames. Il y a des exemplaires sur vélin, d’autres sur papier. On peut estimer que cette Bible fut tirée à cent cinquante exemplaires, ce qui était un nombre considérable pour l’époque. L’émission simultanée de tant de Bibles, absolument semblables, ne contribua pas moins que le procès de Gutenberg et de Fust , à divulguer la découverte de l’imprimerie. Aussi Fust et son nouvel associé, Lien qu’ils se fussent mutuellement engagés à la tenir secrète le plus longtemps possible, furent-ils les premiers à la faire connaître, pour s’en rapporter tout l’honneur, quand la rumeur publique ne leur permit plus de la cacher dans leurs ateliers.
Ce fut alors qu’ils imprimèrent le Psalmorum codex (Recueil des Psaumes) , le premier livre qui porta leur nom et qui fixa en quelque sorte une première date historique à l’art nouveau qu’ils avaient perfectionné. Le colophon ou souscription finale du Psalmorum codex annonce que ce livre fut exécuté « sans le secours de la plume, par un procédé ingénieux, l’an du Seigneur 1457. »
Ce magnifique Psautier, qui eut d’ailleurs trois éditions à peu près sem-
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blables, dans l’intervalle de trente-trois ans , est un grand volume in-folio de cent soixante-quinze feuillets, imprimé en grosses lettres de formes, rouges et noires , gravées sur le modèle des manuscrits liturgiques du quinzième siècle. Il n’existe d’ailleurs, de la première et rarissime édition de ce livre, que six ou sept exemplaires, tous sur vélin (fig 35o).
Dès cette époque l’imprimerie , au lieu de se cacher, cherche au contraire
»ocut? éautéfatri atryonattjan ftlîum ütiniKt au omesfuos fuoo:ut ombrer îauib.iDcrro pona< djas fdPfaul.bUipEbaroauîOtjalie.
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Fig. 349. — Fac-similé de la Bible de 1456 (Livre des Rois), imprimée à Mayence, par Gutenberg.
le grand jour. Mais on n’avait pas encore paru soupçonner qu’elle dût s’appliquer à reproduire d’autres livres que des Bibles, des Psautiers et des Missels, parce que c’étaient là les seuls livres qui eussent un débit assuré, prompt et multiplié. Fust et Schoiffer entreprirent alors d’imprimer un ouvrage volumineux, qui servait de manuel liturgique à toute la chrétienté, le célèbre Rationale divinorum officiornm (le Rational ou Manuel des offices divins), de Guillaume Durand, évêque de Mende, au treizième siècle. Il suffit de jeter les yeux sur ce Rationale , et de le comparer aux
grossiers Spéculum de Hollande pour se convaincre que dès 1469 l’imprimerie avait atteint le plus haut degré de perfection. Cette édition, datée de Mayence {Moguntiœ), n’était plus destinée à un petit nombre d’acheteurs ; elle s’adressait à toute la catholicité, et les exemplaires sur vélin et sur papier se répandirent assez rapidement par toute l’Europe pour faire croire dès lors que l’imprimerie avait été inventée à Mayence.
Le quatrième ouvrage imprimé par Fust et Schoiffer, sous la date de 1460, est le recueil des Constitutions du pape Clément V, connues sous le nom de Clémentines ; grand in-folio de cinquante et un feuillets à deux colonnes , avec superbes initiales peintes en or et en couleur dans le petit nombre d’exemplaires qui en restent.
Cependant Gutenberg, dépossédé de son matériel typographique, n’avait pas renoncé à un art dont il se regardait avec raison comme le principal inventeur. Il tenait surtout éprouver qu’il était aussi capable que ses anciens associés de produire des livres « sans le secours de la plume. » Il trouva une nouvelle association, et monta un atelier qui, on le sait par tradition , fut en activité jusqu’en 1460 , année où parut le Catholicon (l’ Universel, espèce d’encyclopédie du treizième siècle), de Jean Balbi , de Gênes, seul ouvrage important dont l'impression puisse être attribuée à Gutenberg (fig. 35 1), et qui mérite de soutenir la comparaison avec les éditions de Fust et Schoiffer. Gutenberg, qui avait imité les Donats et les Spéculum hollandais, répugna sans doute à s’approprier l’honneur d’une invention qu’il n’avait fait que perfectionner; aussi, dans la longue et explicite souscription anonyme qu’il plaça à la fin de ce volume, attribua-t-il la gloire de cette divine invention à Dieu seul , en déclarant que ce Catholicon avait été imprimé sans le secours du roseau , du style ou de la plume, mais par un merveilleux ensemble des poinçons , des matrices et des lettres.
Cette entreprise menée à bonne fin, Gutenberg, sans doute las des tracasseries industrielles, céda son imprimerie à ses ouvriers Henri et Nicolas Bechtermuncze , Weigand Spyeset Ulric Zell. Puis, retiré près d’Adophe II, électeur et archevêque de Mayence, et pourvu de la charge de gentilhomme de la cour ecclésiastique de ce prince, il se contenta de la modique pension afférente à cette charge, et mourut à une date qui n’est pas certaine, mais qui ne peut être postérieure au 24 février 1468. Son ami , Adam Gelth, lui
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Fig.' 35o. — Fac-similé d’une page du Psautier de 1459, seconde édition ou second tirage de ce livre, imprimé à Mayence, par J. Fust et P. Schoiffer.
arts. vi. — 62
érigea , dans l’église des Récollets de Mayence, un monument dont l’épitaphe le qualifie formellement « inventeur de l’art typographique. »
h ust et Schoiffer n’en continuaient pas moins leurs impressions avec une ardeur infatigable. En 1462 ils achevèrent une nouvelle édition delà Bible, bien plus parfaite que celle de 1456, et dont les exemplaires furent probablement vendus, ainsi que l’avaient été ceux de la première édition, comme manuscrits, surtout dans les pays qui, comme la France, n’avaient pas encore d’imprimerie. Il paraît même que l’apparition à Paris de cette Bible (dite de Mayence) émut vivement la communauté des écrivains et des libraires, qui voyaient dans la nouvelle manière de produire des livres, sans le secours de la plume, « la perte de leur industrie. » On accusa , dit-on, les vendeurs de magie; mais il faut plutôt croire qu’ils ne furent poursuivis et condamnés à l’amende et à la prison que parce qu’ils n’avaient pas eu soin de demander, pour vendre leur Bible, l’autorisation de l’université, laquelle était obligatoire pour la vente de toute espèce de livres.
Sur ces entrefaites , la ville de Mayence, avait été prise d’assaut et livrée au pillage (27 octobre 1462). Cet événement, à la suite duquel l’atelier de Fust et de Schoiffer resta fermé pendant deux ans, eut pour résultat de disséminer par toute l’Europe les imprimeurs et leur art. Cologne, Bamberg et Strasbourg paraissent être les premières villes où les émigrants s’établirent.
Toutefois , au moment où l’imprimerie sortit de Mayence, elle n’avait encore mis au jour aucun livre classique , mais elle avait prouvé , par des publications considérables , telles que la Bible et le Catholicon, quelle pouvait créer des bibliothèques entières, et propager ainsi à l’infini les chefsd’œuvre de l’esprit humain. Il était réservé à l’atelier de Fust et de Schoiffer de donner l’exemple pour cette nouvelle entreprise. En 1465 , le traité De Officns (Des Devoirs), de Cicéron, sortit des presses de ces deux fidèles associés, et marqua, pour ainsi dire, le point de départ de l’imprimerie de bibliothèque, et avec un tel succès qu’il fallut dès l’année suivante faire une nouvelle édition de ce beau livre , de format in-40.
A cette époque Fust vint lui-même à Paris , où il fonda un dépôt de livres imprimés; il en laissa la gérance à l’un de ses compatriotes. Celui-ci étant mort quelque temps après, les livres qui étaient chez lui furent, comme
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appartenant à un étranger, vendus par droit d’aubaine au profit du roi. Mais sur les réclamations que Pierre Schoiffer fit appuyer par l’électeur de Mayence, le roi Louis XI accorda aux intéressés une restitution de 2,425 écus d’or, « en considération de la peine et labeur que lesdits exposants ont pris « pour ledit art et industrie de l’impression , et au profit et utilité qui en vient « et en peut venir à toute la chose publique , tant pour l’augmentation de la « science que autrement. » Cette mémorable ordonnance du roi de France est datée du 21 avril 1475.
Il faut noter d’ailleurs que dès l’année 1462 , Louis XI, curieux et inquiet
ni laKms tuccombus poru *ttutô ncjfama filius Jn çre acte uo Dcôiiibuô pb.ut or * pbcus pberom Doc tamcn ^ frire tebemus.q? non barn x-fons Zabi] s «pmmauoa eft f *quô pb.rttq? B folü întereR:
*fîcut: oiat prlfcianu*. în pri o libre majons.
pfaba. be quafr fa^aTa fagin quoî> ëcomcfccre.
fabanus a û quoD fit 2» fabiful' quob per hnet' fabaê.et 15 fabariug.t.cant'or et fciccban fur apub gcntiles cantor&s fabaripoa itto legu mine maxime ixrobanr m cibo.eb^p componcm
Fig. 35 1. — Fac-similé du Catholicon de 1460, imprimé à Mayence par Gutenberg.
de ce qu’il entendait raconter de l’invention de Gutenberg, avait envoyé à Mayence Nicolas Jenson, habile graveur de l’hôtel de la monnaie de Tours, pour « s’informer secrètement de la taille des poinçons et caractères , au « moyen desquels se pouvaient multiplier les plus rares manuscrits, et pour « en enlever subtilement l’invention. » Nicolas Jenson, après avoir réussi dans sa mission, ne revint pas en France (on ne sut jamais pourquoi), et alla s’établir à Venise, pour y devenir lui-même imprimeur. Mais, à ce qu’il paraîtrait, Louis XI ne se découragea pas du mauvais succès de sa tentative, et il aurait renvoyé, dit-on , à la recherche de l’imprimerie un autre fondé de pouvoirs, moins entreprenant, mais plus consciencieux. En 1469, trois imprimeurs allemands, Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger^
commencèrent à imprimer à Paris, dans une salle de la Sorbonne, dont leur compatriote , Jean Heylin, dit de la Pierre, était alors prieur ; l’année suivante, ils dédiaient au roi, « leur protecteur, » une de leurs éditions revue par le savant Guillaume Fichet, et dans l’espace de quatre ans ils publièrent environ quinze ouvrages in-40 et in-folio, imprimés la plupart pour la première fois. Puis , quand ils furent forcés de quitter le bâtiment de la Sorbonne, parce que Jean delà Pierre, retourné en Allemagne, n’y avait plus d’autorité, ils fondèrent, rue Saint-Jacques, une nouvelle imprimerie , à l’enseigne du Soleil d’or, de laquelle en cinq autres années sortirent encore douze ouvrages importants.
La Sorbonne et l’Université furent donc le berceau et l’asile de l’imprimerie parisienne , qui ne tarda pas à devenir florissante , et qui produisit pendant les vingt dernières années du quatorzième siècle une foule de beaux livres d’histoire, de poésie, de littérature et de dévotion , sous la direction habile et savante de Pierre Caron, de Pasquier Bonhomme, d’Antoine Vérard, de Simon Vostre (fig. 352), etc.
Après la catastrophe de Mayence, deux ouvriers sortis de l’atelier de Fustet Schoiffer, Conrad Sweynheim et Arnold Pannartz, avaient emporté au delà des Alpes le secret qui leur était confié sous la foi du serment. Ils s’arrêtèrent dans le couvent de Subiaco , près de Rome , où se trouvaient des religieux allemands, chez lesquels ils organisèrent une imprimerie, et firent plusieurs belles éditions de Lactance, de Cicéron, de saint Augustin, etc. Bientôt , appelés à Rome même, ils reçurent asile dans la maison de l’illustre famille Massimi* mais ils trouvèrent pour concurrent dans cette ville un de leurs ouvriers du couvent, lequel était venu se mettre aux gages du cardinal Jean de Torquemada. Dès lors s’établit entre les deux imprimeries une rivalité qui se traduisit par un zèle et une activité sans égale des deux parts. En dix années la plupart des auteurs latins de l’antiquité, qui avaient été conservés dans des manuscrits plus ou moins rares, passèrent sous la presse. En 1476 il y avait à Rome plus de vingt imprimeurs, qui occupaient environ cent presses, et qui se donnaient pour but de se surpasser les uns les autres en vitesse de production , de telle sorte que le jour vint bientôt où les manuscrits les plus précieux n’eurent quelque valeur qu’autant qu'ils contenaient un texte que l’imprimerie n’avait pas encore mis en lumière. Ceux
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.352. Fac-similé d'une page d'un livre d'Heures imprimé à Paris, en 1 5 1 2 , par Simon Vcstrç,
dont on possédait déjà des éditions imprimées étaient si généralement dédaignés , qu’il faut rapporter à cette époque la destruction d’un grand nombre d entre eux. On s’en servait, quand ils étaient en parchemin, pour relier les nouveaux livres , et l’on peut attribuer à cette circonstance la perte de certains ouviages célèbres, que 1 imprimerie ne se hâta point assez de préserver du couteau du relieur.
Pendant que l’imprimerie déployait à Rome une si prodigieuse activité, elle n était pas moins active à Venise, où elle semble avoir été importée par ce Nicolas Jenson que Louis XI avait envoyé chez Gutenberg, et que longtemps même les Vénitiens regardèrent comme l’inventeur de l’art qu’il avait surpris à Mayence. Dès 1469 , cependant, Jenson n’en avait plus le mono-
pole à Venise, où Jean de Spire était arrivé, apportant aussi de Mayence tous les perfectionnements que Gutenberg et Schoiffer avaient obtenus. Cet art ayant cessé d’être un secret dans la cité des doges, une concurrence ardente s’établit : les imprimeurs affluèrent à Venise, où ils trouvaient le débit de leurs éditions, que mille navires emportaient dans toutes les parties du monde. A cette époque, d importantes, d’admirables publications sortent à l’envi des nombreux ateliers vénitiens : Christophe Waltdorfer, de Ratisbonne, donne, en 1471, la première édition du Décaméron, de Boccace (dont un exemplaire s’est vendu 5e, 000 francs à la vente Roxburghe); Jean de Cologne fait, la même année, la première édition datée de Térence; Adam d’Ambergau réimprime, après les éditions de Rome, Lactance et J irgile, etc. Enfin Venise avait eu déjà plus de deux cents imprimeurs, lorsqu’en 1494, entra dans la carrière le grand Aide Manuce, précurseur des Estienne, qui furent la gloire de l’imprimerie française.
^ 8 ■ -^3. Marque de Gérard Leeu, imprimeur
à Gouve (1482).
Fig. 354. — Marque de Fust et Schoiffer, imprimeurs (quinzième siècle).
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Sur tous les points de l’Europe l’imprimerie se répandait et florissait (fig. 353 à 365), et toutefois les imprimeurs négligeaient souvent, peut-être avec intention, de dater leurs productions. Dans le cours de 1469, il n'y eut que deux villes, Venise et Milan, qui révélèrent, par des éditions datées, l’établissement de l’imprimerie dans leurs murs-, en 1470, cinq villes : Nuremberg, Paris, Foligno, Trévise et. Vérone-, en 1471, huit villes: Strasbourg, Spire, Trévise, Bologne, Ferrare, Naples, Pavie. et Florence-, en 1472, huit autres: Crémone, Fivizzano, Padoue, Mantoue , Montreale ,
Jmtet pnpume aCaigesparcofarb manjicm fan et jour ùeflufîns
Fig. 355. — Marque d’Arnaud de Fig. 356. — Marque de Colard Fig. 357. — Marque de Treschel, Keyser, imprimeur à Ga.nd Mansion, imprimeur à Bru- imprimeur à Lyon (1489). (1480). ges (1477).
Jesi, Munster et Parme- en 1473, dix: Brescia, Messine, Ulm , Bude, Lauingen, Mersebourg, Alost, Utrecht, Lyon et Saint-Ursio, près de Vicence; en 1474, treize villes , au nombre desquelles Valence (Espagne) et Londres; en 1475, douze villes, etc. On le voit, chaque année l’imprimerie gagnait du terrain, et partout, chaque année, le nombre des ouvrages nouvellement édités s’accroissait, popularisant la science et les lettres, en diminuant considérablement le prix des livres. Ainsi par exemple , au commencement du quinzième siècle, l’illustre Poggio avait vendu son beau manuscrit de Tite-Live, pour acheter une villa près de Florence; Antoine de Palerme avait engagé son bien pour avoir un manuscrit du même historien, estimé cent vingt-cinq écus, et quelques annés plus tard, le Tite-Live ,
imprimé à Rome par Sweynheim et Pannartz , en un volume in-folio sur vélin, ne valait plus que cinq écus d’or.
La plupart des éditions primitives se ressemblaient, parce qu’elles étaient imprimées généralement en lettres gothiques ou lettres de somme , caractères hérissés de pointes et d’appendices anguleux. Ces caractères , quand l’imprimerie prit naissance , avaient conservé en Allemagne et en Hollande leur physionomie originelle , et le célèbre imprimeur de Bruges, Colard
Fig. 358. — Marque de Simon Vostre , imprimeur Fig. 35ç>. — Marque de Galliot du Pré ,
à Paris, en 1 53 1 , demeurant rue Neuve-Nostre- libraire à Paris ( 1 53 1).
Dame, à l’enseigne de Saint-Jean-l'Evangéliste.
Mansion, ne fit que les perfectionner dans ses précieuses éditions presque contemporaines du Catholicon de Gutenberg; mais ils avaient déjà subi, en France, une demi-métamorphose, en se débarrassant de leurs aspérités et de leurs traits les plus extravagants. Ces lettres de somme furent donc adoptées sous le nom de bâtarde ou de ronde , pour les premières impressions faites en France, et quand Nicolas Jenson s’établit à Venise, il employa le romain, d’après l’écriture des plus beaux manuscrits d’Italie et qui n’était qu’une élégante variété des lettres de somme française. Aide
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Manuce, dans le seul but de faire que Venise ne dût pas son écriture nationale à un Français, adopta la forme de l’écriture de quelques manuscrits italiens plus conformes à l’écriture cursive ou de chancellerie , mais l’emploi de ce caractère ne fut jamais qu’une exception dans l’imprimerie, malgré les beaux travaux des Aides. L’avenir était pour le caractère dit cicéro , ainsi appelé parce qu’il avait été employé à Rome dans la
Fig. 36o. — Marque de Philippe le Noir, imprimeur-libraire et relieur à Paris, en 1 536, demeurant rue Saint-Jacques, à l’enseigne de la Rose couronnée.
Fig. 36i. — Marque de Temporal, imprimeur à Lyon (i55o-i55çi), avec deux devises, l'une en latin : Le Temps s’enfuit à jamais; l’autre en grec : Appre'cie l’occasion (ou le prix du temps, jeu de mots sur le nom de Temporal).
première édition des Epistolœ familiares (Lettres familières), de Cicéron , en 1467. Le caractère dit saint-augustin, qui parut plus tard, dut aussi son nom à la grande édition des Œuvres de saint Augustin , faite à Bâle en i5o6. Au reste, pendant cette première période, où chaque imprimeur gravait ou faisait graver lui-même ses caractères, il y eut un nombre infini de types différents. Le registre , table indicative des cahiers qui composaient le livre , fut commandé pour les besoins de l’assemblage et de la reliure. Après le registre vinrent les réclames , qui , à la fin de chaque cahier ou de chaque feuille, avaient une destination analogue, et les
signatures , indiquant la place des cahiers ou feuilles par des lettres ou des chiffres; au reste, signatures et réclames existaient déjà dans les manuscrits, et les typographes n’eurent qu’à les reproduire dans leurs éditions.
Fig. 362. — Marque de Robert Es- Fig. 363. — Marque de Gryphe, Fig. 364. — Marque de Plantin tienne , imprimeur à Paris(i 536). imprimeur à Lyon 1529). imprimeur à Anvers (1 557).
Il y eut d’abord identité parfaite entre les manuscrits et les imprimés. L’art typographique crut devoir respecter, du moins en partie , les abréviations dont l’écriture était encombrée à ce point qu’elle devenait sou-
iæ83 il fallut publier un traité .
• r Fig. 366. — Marque ae Clément Baudin, libraire
spécial sur la manière de les à Lyon (i556). Gravure de Wœriot.
expliquer. La ponctuation était ordinairement très-capricieusement rendue : ici, elle était à peu près nulle; là, elle n’admettait que le point avec diverses
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positions; souvent elle indiquait les repos par des traits obliques; parfois le point était rond, parfois carré, et l’on trouve aussi l’étoile ou astéris-
Fig. 367. — Marque employée par Plantin , imprimeur d’Anvers, en tête des ouvrages^scientifiques qu'il publiait. On voit au fond la ville de Tours, près de laquelle il est né.
que employée comme signe de ponctuation. Les alinéas sont indifféremment alignés , saillants ou venir ants.
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Le livre , en sortant de la presse, allait, comme son devancier le manuscrit , d’abord aux mains du correcteur, qui revoyait le texte , rétablissait les lettres mal venues et marquait les fautes commises dans la composition par les ouvriers ; puis aux mains du rubricateur, qui teintait en rouge, en bleu, ou en autre couleur, les lettres initiales, les majuscules, les alinéas. Les feuillets, avant l’adoption des signatures , étaient numérotés à la main.
En principe, presque toutes les impressions furent faites dans les formats in-folio ou in-quarto, qui résultaient du pliage de la feuille de papier en deux ou en quatre*, mais la hauteur et la largeur de ces formats variaient en raison des besoins de la typographie et des dimensions de la presse. A la fin du quinzième siècle, cependant, on appréciait déjà les avantages de l’in-octavo , qui, dans le siècle suivant, se transforma en inseize pour la France et en in-douze pour l’Italie.
Le papier et l’encre dont se servirent les
Encadrement tiré des Heures d’Antoine Verard (1488), représentant l’Assomption de la Vierge les yeux des saintes femmes et des Apôtres, et au bas de la page deux figures mystiques.
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