‹ Les arts au moyen âge et à l'époque de la renaissanceChapitre 3 sur 18 · CIVIL ET RELIGIEUX · texte numérisé non relu

CIVIL ET RELIGIEUX

Simplicité des objets mobiliers chez les Gaulois et les Francs. — Introduction du luxe dans l'ameublement, au septième siècle. — Le fauteuil de Dagobert. — La table ronde du roi Artus. — Influence des croisades. — Un banquet royal sous Charles V. — Les sièges. — Les dressoirs. — Services de table. — Les hanaps. — La dinanderie. — Les tonneaux. — L’éclairage. — Les lits. — Meubles en bois sculpté. — La serrurerie. — Le verre et les miroirs. — La chambre d’un seigneur féodal. — Richesse de l’ameublement religieux. — Autels. — Encensoirs. — Châsses et reliquaires. — Grilles et ferrures.

N nous croira sans peine si nous affirmons que chez nos vieux ancêtres, les Gaulois, Eameublement était de la plus rustique simplicité. Un peuple essentiellement guerrier et chasseur, tout au plus agriculteur, qui avait les forêts pour temples, et pour demeures des huttes de terre battue et couvertes de paille ou de branchages , devait se montrer, à cause même de la grossièreté de ses penchants, indifférent sur la forme et la nature de ses objets mobiliers.

Vint la conquête des Romains. A l’origine, et longtemps après la fondation de leur belliqueuse république, ceux-ci avaient vécu également dans le

mépris du faste et même dans l’ignorance des commodités de la vie; mais, lorsqu’ils subjuguèrent la Gaule, après avoir porté leurs armes victorieuses à tous les confins du monde , ils s’étaient peu à peu approprié ce que leur avaient offert dè luxe raffiné, de progrès utile, d’ingénieux confort, les moeurs et usages des nations soumises. Les Romains importèrent donc en Gaule ce qu’ils avaient acquis çà et là. Puis, quand les hordes à demi sauvages delà Germanie et des steppes du Nord firent à leur tour irruption sur l’empire romain, ces nouveaux vainqueurs ne laissèrent pas de s’accommoder instinctivement à l’état social des vaincus. Ainsi s’explique sommairement la transition, à vrai dire un peu tourmentée, qui rattache aux choses de l’antique société les choses de la société moderne.

Le monde du moyen âge, cette époque sociale qui pourrait être comparée à la situation d’un vieillard décrépit et blasé, qui, après une longue et froide torpeur , se reveillerait enfant naïf et fort , le monde du moyen âge hérita beaucoup des temps, en quelque sorte interrompus, qui l’avaient précédé; il transforma peut-être, il perfectionna plus qu’il n’inventa, mais il manifesta dans ses œuvres un génie si particulier, si caractéristique, qu’on s’accorde généralement à y reconnaître le mérite d’une véritable création.

La rapidité de la course archéologique et littéraire que nous nous proposons de poursuivre à travers une double période d’enfantement ou de rénovation , ne doit pas nous laisser croire que nous réussirons à placer nos esquisses dans un jour éminemment propre à en accuser l’effet ; essayons cependant, et, le cadre étant donné, faisons de notre mieux pour le bien remplir.

Si , à l’époque mérovingienne , nous visitons quelque demeure royale ou princière, nous remarquons que le luxe consiste beaucoup moins dans l’élégance ou l’originalité des formes attribuées aux objets d’affieublement, qùe dans la profusion des matières précieuses employées à les fabriquer ou à les orner. Ce ffiest plus le temps où les premiers clans des Gaulois et des horm mes du Nord, qui vinrent prendre possession de l’Occident, avaient pour sièges et pour lits des bottes de paille, des nattes de jonc, des brassées de ramures; pour tables, des blocs de rochers ou des tertres de gazon. Dès le cinquième siècle de l’ère chrétienne nous trouvons déjà les Francs, les Goths , reposant leurs muscles vigoüreüx sur les longs sièges moelleux que les

AMEUBLEMENT CIVIL

Romains ont apportés de l’Orient, et qui sont devenus nos sofas, nos canapés, en ne changeant guère que de nom; devant eux sont dressées les tables basses et en demi-cercle, où la place du milieu était réservée au plus digne, au plus illustre des convives. Bientôt l’usage des lits de table, lequel ne convient qu’à la mollesse des climats chauds, est abandonné dans les Gaules; les

Fig. i. — Chaise curule, dite fauteuil de Dagobert, en bronze doré, conservée aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de Paris, Cabinet des antiques.

bancs, les escabeaux sont adoptés par ces hommes d’action et d’éveil; on ne mange plus couché, mais assis; et les trônes des rois, les sièges des grands étalent la plus opulente somptuosité. C’est alors, par exemple, que nous voyons saint Éloi , le célèbre artiste en métaux , fabriquer et ornementer pour Clotaire deux sièges d’or, et un trône d’or pour Dagobert. Quant au siège attribué à saint Éloi, et connu sous le nom d q fauteuil de Dagobert (fig. i), c’est une chaise antique consulaire qui n’était primitivement qu’un pliant,

auquel l’abbé Suger, au douzième siècle, fit ajouter des bras et un dossier. Le luxe artistique n’était pas moins grand lorsqu’on l’appliquait à la fabrication des tables. Les historiens nous apprennent que saint Remi, contemporain de Clovis, avait une table d’argent, toute décorée d’images pieuses. Fortunatle poète, évêque de Poitiers, en décrit une, de même métal, autour de laquelle s’enroulait une vigne chargée de grappes de raisin*, et, si nous arrivons jusqu’au règne de Charlemagne, nous trouvons, dans un passage du livre

d’Éginhard, son ministre et son historien, que ce magnifique monarque, outre une table d’or, en possédait trois autres en argent massif, gravé et ciselé, représentant, l’une la ville de Rome, la seconde celle de Constantinople, et la troisième « toutes les régions de l’univers. »

Les sièges de l’époque romane (fîg. 2) semblent affecter de reproduire, à l’intérieur des édifices qu’ils meublent , le style architectural des monuments contemporains. Larges et pesants, ils s’élèvent sur des faisceaux de colonnes, qui vont s’épanouir dans un triple étage de dossiers à plein cintre. Lemoine

AMEUBLEMENT CIVIL

anonyme de Saint-Gall, dans sa Chronique, écrite au neuvième siècle, fait pourtant mention d’un riche festin, où le maître de la maison était assis sur des coussins de plume. Legrand d’Aussy assure, dans son Histoire de la

Fig. 3. — La table ronde du roi Artus de Bretagne, d’après une miniature du quatorzième siècle.

Ms. de la Bibl. nat. de Paris.

vie privée des Français, que, plus tard, c’est-à-dire sous le règne de Louis le Gros, au commencement du douzième siècle, quand il s’agissait d’un repas ordinaire et familier, les convives s’asseyaient sur de simples escabeaux, tandis que, si la réunion avait un caractère plus cérémonieux et moins intime, la table était entourée de bancs ; d’où dériverait l’expression de ban-

quel. Quant à la forme de la table, ordinairement longue et droite, elle devenait demi-circulaire ou en fer à cheval dans les festins d’apparat-, elle rappelait ainsi la romanesque table ronde du roi Artus de Bretagne (fig. 3).

Les Croisades, en mêlant les hommes de toutes les contrées de l’Europe aux populations de l’Orient, firent connaître aux Occidentaux un luxe et des usages qu’ils ne manquèrent pas d’imiter, au retour de ces chevaleresques expéditions. Il est alors question de festins où l’on mange assis par terre, les jambes croisées ou allongées sur des tapis; et cette manière de s’asseoir à l’orientale se trouve représentée dans les miniatures des manuscrits de ce temps-là. Le sire de Joinville, l’ami et l’historien de Louis IX, nous apprend que le saint roi avait coutume de s’asseoir de la sorte, sur un tapis, entouré de ses barons, et de rendre ainsi la justice; ce qui n’empêchait pas que l’usage ne se fût conservé des grandes chaires ou fauteuils, car il nous est resté de cette époque un siège ou trône, en bois massif, dit le banc de monseigneur saint Louis, tout chargé de sculptures représentant d’es oiseaux et des animaux fantastiques ou légendaires. Les pauvres gens n’aspiraient pas, cela va sans dire, à tant de raffinement : dans les demeures du peuple, on s’asseyait sur des escabeaux, des sellettes, des coffres, tout au plus sur des bancs, dont les pieds étaient quelque peu ouvragés.

C’est à cette époque que l’on commence à recouvrir les sièges d’étoffes de laine ou de soie brochées au métier ou brodées à la main, portant des chiffres, des emblèmes ou des armoiries. On avait rapporté. d’Orient la coutume de tendre les appartements avec des peaux vernissées, gaufrées et dorées. Ces cuirs , de chèvre ou de mouton , avaient reçu le nom d’or basané , parce qu’on en faisait de la basane dorée à plat ou gaufrée en couleur d’or. L’or basané fut aussi employé pour déguiser la nudité primitive des fauteuils. Vers le quatorzième siècle, les tables en métaux précieux disparaissent, par cette raison que le luxe s’est tourné vers les étoffes sous lesquelles on les cache. Dans les festins d’apparat, la place des convives de distinction est marquée par un dais, plus ou moins riche, qui s’élève au-dessus de leur fauteuil. Vers le commencement de 1 378, l’empereur Charles IV vint en France pour accomplir un vœu qu’il avait fait à Notre-Dame de Saint-Maur, près Paris. On célébra son arrivée par des fêtes magnifiques, et le roi Charles V lui donna un banquet solennel en la

AMEUBLEMENT CIVIL

grand'salle du Palais de Justice. M. Fréguier nous en a donné une description dans son Histoire de V administration de la police de Paris :

« Le service se fit à la Table de marbre. L’archevêque de Reims, qui avait « officié ce jour-là, prit place le premier au banquet. L’empereur s’assit en- « suite, puis le roi de France, et le roi de Bohême, fils de l’empereur. Cha- « cun des trois princes avait au-dessus de sa place un dais distinct, en drap « d’or semé de fleurs de lis; ces trois dais étaient surmontés d’un plus grand, « aussi en drap d’or, lequel couvrait la table dans toute son étendue, et pence dait derrière les convives. Après le roi de Bohême s’assirent trois évêques, « mais loin de lui et presque au bout de la table. Sous le dais le plus proche « était assis le dauphin, à une table séparée, avec plusieurs princes ou seicc gneurs de la cour de France ou de l’empereur. La salle était décorée de ce trois buffets ou dressoirs couverts de vaisselle d’or et d’argent. Ces trois « buffets, ainsi que les deux grands dais, étaient entourés de barrières des- « tinées à en défendre l’approche aux nombreuses personnes qui avaient été cc autorisées à jouir de la beauté du spectacle... On remarquait enfin cinq ce autres dais, sous lesquels étaient réunis les princes et les barons autour de

cc tables particulières, et un grand nombre d’autres tables »

Notons que, dès le règne de saint Louis (fig. 4), ces fauteuils, ces sièges qu’on sculptait, qu’on couvrait des étoffes les plus riches, qu’on incrustait de pierres fines , sur lesquels on gravait les armoiries des grandes maisons, sortaient la plupart de l’atelier des ouvriers parisiens; ces ouvriers, menuisiers, bahutiers, coffretiers et tapissiers, avaient une telle renommée pour ces sortes de travaux, que, dans les inventaires et les prisées de mobiliers, on ne manquait pas d’y spécifier que tel ou tel des objets qui en faisaient partie était de fabrique parisienne, ex operagio parisiensi.

L’extrait suivant d’un compte d’Étienne La Fontaine, argentier royal, donnera, par ses termes mêmes,, qui peuvent se passer de commentaire, une idée du luxe apporté à la confection d’un fauteuil ( faüdesteuil , disait-on alors) destiné au roi de France, en 1 35 2 :

cc Pour la façon d’un fauteuil d’argent et de cristal garni de pierreries^ ce livré audit seigneur, duquel ledit seigneur fit faire audit orfèvre la charet penterie, et y mit plusieurs cristaux, pièces d’enluminure * plusieurs « devises, perles et autres pièces de pierreries

vue î.xxuii

« Pour pièces d’enluminure mises sous les cristaux dudit fauteuil, dont il « y a 40 armoiries des armes de France, 61 de prophètes tenant des rou- « leaux, 1 1 2 demi-images de bêtes sur fond d’or, et 4 grandes histoires des

« jugements de Salomon vi

« Pour 12 cristaux pour ledit fauteuil, dont il y a 5 creux pour les « bâtons, 6 plats et un rond... etc. »

Ce n’est guère que vers le commencement du quinzième siècle que se montrent les premières chaises garnies de paille ou de jonc, les pliants en

Fig. 4. — Louis IX représenté sur son siège royal, à tenture fleurdelisée, d’après une miniature du quatorzième siècle. Ms. de la Bibl. nat. de Paris.

forme d’X (fi g. 5), et les sièges à bras rembourrés. Au seizième siècle, les chaires ou chayeres à dorseret, en bois de chêne ou de châtaignier sculpté, peint et doré, furent abandonnées, même dans les châteaux royaux, comme trop lourdes et trop incommodes, à cause de leurs énormes dimensions (fig. 6 et 7).

Le dressoir, que nous venons de voir figurer dans le grand festin de Charles V, et qui d’ailleurs s’est conservé à peu près jusqu’à nos jours, en devenant notre buffet à étagères, était un meuble fait beaucoup moins en vue de l’utilité que de l’ostentation. C’est sur le dressoir, dont l’usage ne paraît

AMEUBLEMENT CIVIL

pas remonter au delà du douzième siècle, et dont le nom indique assez la destination, que s’étalaient, dans les vastes salles du manoir, non-seulement toute la riche vaisselle employée au service de table, mais encore maint autre objet d’orfèvrerie qui n’avait que faire dans un banquet : vases de toutes sortes , statuettes , tableaux en ronde-bosse , bijoux , reliquaires même. Dans les palais et les grandes maisons, le dressoir, comme autrefois les tables, était souvent en or, en argent, en cuivre doré. Les gens d’un état inférieur n’avaient que des tables de bois, mais alors ils prenaient soin de les couvrir de tapis, de broderies, de nappes fines. A un certain moment, le luxe des dressoirs se propagea à un tel point dans les maisons ecclésiastiques, que nous rappellerons, entre autres critiques dirigées contre cette va-

Fig. 5. — Sièges divers, d’après les miniatures du quatorzième et du quinzième siècle.

niteuse coutume , les reproches que Martial d’Auvergne, l’auteur du poème historique des Vigiles de Charles VII, adresse à ce sujet aux évêques. Une mention assez curieuse , que nous offrent les vieux documents , c’est la redevance d ' une demi-douzaine de petits bouquets , redevance à laquelle étaient tenus annuellement les habitants de Chaillot envers l’abbaye de Saint-Germain des Prés , pour l’ornement du dressoir de messire l’abbé.

Plus modestes, mais plus utiles aussi, étaient ïabace, et la crédence, autres espèces de buffets qui se trouvaient ordinairement à peu de distance de la table, pour recevoir, celui-ci les plats et les assiettes de rechange, celui-là les hanaps , les verres et les coupes. Ajoutons que la crédence , avant de passer dans les salles à manger, était, depuis des temps fort reculés, en

jLES ARTS,

usage dans les églises , où elle avait sa place près de l’autel , pour recevoir les vases sacrés pendant le sacrifice de la messe.

Posidonius, philosophe stoïcien , qui écrivait environ cent ans avant Jésus- Christ, nous apprend que, dans les festins des Gaulois , un esclave apportait

Fig. 6. — Christine de Pisan , contemporaine des rois Charles V et Charles VI, assise sur une chaise à dorseret et à dais, en bois ouvré, avec tenture en laine ou en soie brochée. Le coffre ou bahut, formant table à écrire, était destiné à contenir des livres. Miniature d’un ms. de la Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles. Quinzième siècle.

sur la table une jarre de terre ou d’argent, pleine de vin, dans laquelle chaque convive puisait à son tour, suivant sa soif. Ainsi voilà l’usage des vases d’argent, aussi bien que celui des vases de terre, constaté, dans les Gaules, à une époque considérée comme primitive. A vrai dire, ces vases

AMEUBLEMENT CIVIL

Fig. 7. — Louise de Savoie, duchesse d’Angoulême, mère de François Ier, assise sur une chaire à dorseret, en bois taillé et sculpté. Miniature d’un ms. de la Bibl, nat. de Paris.

d’argent pouvaient provenir, non de l’industrie locale, mais du butin que ces peuplades guerrières avaient conquis dans leurs guerres contre les nations plus avancées en civilisation. Quant aux vases de terre cuite, le plus

grand nombre de ces objets découverts chaque jour dans les sépultures nous montre combien ils étaient grossiers, bien qu’ils semblent avoir été fabriqués à l’aide du tour, comme chez les Romains. Quoi qu’il en soit, nous croyons devoir négliger ici cette question , pour la reprendre dans le chapitre consacré à la céramique. N’oublions pas cependant d^ signaler, chez les premiers habitants de notre territoire , la coutume d’offrir à boire , aux hommes les plus marquants par leur vaillance, dans une corne d 'urus, dorée ou cerclée d’or ou d’argent (l’urus, sorte de boeuf dont la race a disparu , vivait à l’état sauvage dans les forêts dont la Gaule était alors en partie couverte) . Ce hanap de corne resta bien longtemps l’emblème de la plus haute dignité guerrière parmi les nations qui avaient succédé aux Gaulois : Guillaume de Poitiers raconte, dans son Histoire de Guillaume le Conquérant , que ce duc de Normandie (vers la fin du onzième siècle) buvait encore dans une corne de taureau lorsqu’il tint cour plénière à Fécamp.

Nos anciens rois, qui avaient des tables fabriquées avec les métaux les plus précieux , ne pouvaient manquer de déployer aussi un luxe extraordinaire dans la vaisselle destinée à figurer sur ces tables resplendissantes. Les chroniqueurs rapportent, par exemple, que Chilpéric, « sous prétexte d ho- « norer le peuple dont il était roi, fit faire un plat d’or massif, tout orné de « pierreries, du poids de cinquante livres; » et encore, que Lothaire distribua un jour, entre ses soldats, les débris d’un énorme bassin d’argent, sur lequel était représenté « l’univers avec le cours des astres et des planètes. » A défaut de documents précis , il faut croire que le reste de la nation , à côté ou plutôt au-dessous de ce luxe royal, n’avait guère pour son usage que des ustensiles de terre et même de bois , sinon de fer ou de cuivre.

A mesure que nous avançons dans le cours des siècles, et jusqu’à l’époque où les progrès de la céramique permettent enfin à ses produits de prendre rang parmi les objets de luxe, nous trouvons toujours 1 or et l’argent employés de préférence à la confection des services de table ; mais le marbre, le cristal de roche, le verre , apparaissent tour à tour, artistement travaillés , sous mille formes élégantes ou bizarres , en coupes , aiguières , abreuvoirs, hanaps , hydres , justes , e. te. (fig. 8).

Au hanap surtout semblent revenir de droit toutes les attributions honorifiques dans l’étiquette de table , car le hanap, sorte de large calice porté sur

AMEUBLEMENT CIVIL

un pied élancé, était d’autant plus tenu pour objet de marque et de distinction entre les convives, qu’on lui supposait l’origine la plus ancienne. Ainsi l'on voit figurer parmi les présents qui furent faits à l’abbaye de Saint-Denis par l’empereur Charles le Chauve , un hanap que l’on prétendait avoir appartenu à Salomon, « lequel hanap était si merveilleusement ouvré, que en tous les royaumes du monde ne fut oncques (jamais) œuvre si subtile (délicate). »

Fig. 8. — Représentation d’un festin d’apparat, au quinzième siècle, avec le service des mets apportés et présentés au son des instruments de musique. Miniature d’un ms. de la Bibl. nat. de Paris.

Les orfèvres, les ciseleurs, les fondeurs en cuivre appelaient à leur aide tous les caprices de l’art et de l’imagination pour décorer les hanaps, les aiguières, les salières : il est fait mention, dans les récits des chroniqueurs, dans les romans de chevalerie, et surtout dans les vieux comptes et inventaires, d’aiguières représentant des hommes, des roses, des dauphins-, de hanaps chargés de figures de fleurs et d’animaux-, de salières en façon de dragons, etc.

Plusieurs grandes pièces d’orfèvrerie, dont l’usage a été plus tard abandonné, brillaient alors dans les festins d’apparat. Il faut citer notamment les fontaines portatives, qui s’élevaient au milieu de la table, et qui lais-

saient couler diverses sortes de liqueurs pendant tout le repas. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en possédait une qui représentait une forteresse avec des tours, au sommet desquelles étaient placées deux statues, une de femme dont les mamelles répandaient de l’hypocras , et une d’enfant qui versait de l’eau parfumée.

Il y avait aussi les nefs , qui, du Cange le montre bien, étaient de grands bassins destinés à contenir les vases , les coupes, les couteaux; les drageon's , qui ont été remplacés par nos modernes bonbonnières, et qui formaient autrefois de précieux coffrets ciselés et damasquinés ; enfin les pots à aumône , sortes d’urnes en métal, richement ciselées, qu’on plaçait devant les convives , pour que , suivant une vieille coutume , chacun d’eux y déposât quelques morceaux de viande, qu’on distribuait ensuite aux pauvres.

Si nous jetons les yeux sur les autres menus objets qui complétaient le service de table : couteaux, cuillers, fourchettes, guedousles, gardenappes, etc., nous verrons qu’ils n’accusaient pas moins de recherche et de luxe que lespiècesprincipales. Les fourchettes, quinous semblent aujourd’hui d’un usage si indispensable, ne se trouvent mentionnées pour la première fois qu’en 1379, dans un compte de l’argenterie de Charles V : £es fourchettes n’avaient que deux dents ou plutôt deux longues pointes acérées. Quant aux Couteaux, qui devaient, simultanément avec les cuillers, suppléer aux fourchettes pour aider les convives à porter les morceaux à la bouche, ils ont des titres d’antiquité incontestables. Le philosophe Posidonius, que nous citions tout à l’heure , dit, en parlant des Celtes : « Ils mangent fort malproprement, et saisissent avec leurs mains, comme les lions avec leurs griffes, les quartiers de viande qu’ils déchirent à belles dents. S’ils trouvent un morceau qui résiste, ils le coupent avec un petit couteau à gaine, qu’ils portent toujours au côté. » De quelle matière étaient faits ces couteaux? L’auteur ne le dit pas ; mais on peut pf ésumer qu’ils étaient en silex taillé ou en pierre polie , comme les haches et les pointes de flèche qu’on retrouve fréquemment dans le sol habité par les anciens peuples , et qui rendent témoignage de leur industrie.

Au treizième siècle, il est parlé des couteaux sous le nom de mensaculce et artavi, dénominations traduites un peu plus tard par le mot kenivet, d’où dérive évidemment l’expression d e. canif . Pour compléter le rapprochement,

AMEUBLEMENT CIVIL

nous ferons remarquer qu’il résulte d’un passage du même écrivain que la lame de certains couteaux de cette époque rentrait dans le manche, au moyen d’un ressort, comme celle de nos canifs à coulisse.

Les cuillers, qui durent forcément être employées chez tous les peuples, du moment où ils adoptèrent l’usage des mets plus ou moins liquides, sont signalées presque à l’origine de notre histoire; ainsi l’on voit, dans la Vie de sainte Radegonde, cette princesse, tout occupée de pratiques charitables, se servir d’une cuiller pour donner à manger aux aveugles et aux infirmes dont elle prenait soin.

Nous trouvons, à une époque fort éloignée, les turquoises ou casse-noisettes. Les guedousîes avaient, à la forme près, la disposition de nos huiliers à deux burettes, car voici comment elles sont décrites : « espèces de bou- « teilles à double goulot et à compartiments , dans lesquels on pouvait mettre, « sans les mêler, deux sortes de liqueurs différentes. » Les garde-nappes étaient nos dessous de plat , faits d’osier, de bois , d'étain ou d’autre métal.

La fabrication du plus grand nombre de ces objets, quand ils étaient destinés aux gens de haute condition, ne laissait pas d’exercer le travail des artisans et le talent des artistes. Cuillers, fourchettes, turquoises, guedousles, saucières, etc., fournissaient d’inépuisables sujets de décoration et de ciselure; les manches de couteaux, faits d’ivoire, de bois de cèdre, d’or, d’argent, affectaient aussi les formes les plus variées.

Les assiettes , jusqu’à l’époque où la céramique les rendit plus ou moins luxueuses, furent naturellement modelées sur les plats, dont elles ne sont qu’un diminutif. Mais, si les plats étaient énormes , les assiettes étaient toujours très-petites.

Si de la salle à manger nous passons dans la cuisine, afin d’avoir quelques notions sur les ustensiles culinaires, nous sommes obligé d’avouer qu’antérieurement au treizième siècle les documents les plus circonstanciés sont à peu près muets à cet égard. Il est question pourtant, chez les vieux poètes et les vieux romanciers, de ces immenses broches mécaniques qui permettaient de faire rôtir à la fois une quantité de viandes différentes, des moutons entiers aussi bien que de longues files de volailles et de gibier. Nous savons d’ailleurs que, dans les palais ou maisons seigneuriales , la batterie de cuisine en cuivre avait une véritable importance , puisque la garde et l’en-

tretien de la chaudronnerie étaient confiés à un homme qui portait le titre de maignen (désignation que le peuple attribue encore aux chaudronniers ambulants). Nous savons en outre que , dès le douzième siècle, existait la corporation des dinans, qui exécutaient au marteau , en battant et en repoussant le cuivre, des pièces à relief historiées, dignes d’entrer en comparaison avec les plus remarquables ouvrages de l’orfèvrerie. Certains de ces artisans jouirent d’une telle renommée , que leurs noms sont venus jusqu’à nous : Jean d’Outremeuse, Jean Delamare, Gautier de Coux, Lambert Patras, furent l’honneur de la dinanderie.

De la cuisine à la cave il n’y a souvent que quelques pas. Grands consommateurs et fins appréciateurs, à leur manière, du jus de la vigne, nos pères s’entendaient à loger convenablement, sous des voûtes profondes et spacieuses, les tonneaux qui serraient leurs vins. L’art du tonnelier (fig. 9), encore presque inconnu en Italie et en Espagne, est très-ancien dans notre pays, comme l’atteste ce passage des Mémoires de V Académie des inscriptions : « On voit par le texte de la loi Salique que, lorsqu’il s’agissait « de transférer un héritage, le nouveau possesseur donnait d’abord un repas, « et il fallait que les conviés mangeassent, en présence de témoins, sur le « tonneau même du nouveau propriétaire, un plat de viande hachée et « bouillie. On remarque , dans le Glossaire de du Cangc , que chez les Saxons « et les Flamands le mot boden signifie une table ronde, parce que chez les « paysans le fond d’un tonneau servit d’abord de table. Tacite dit que chez « les Germains, au premier repas de journée, chacun avait sa table par- « ticulière, c’est-à-dire apparemment un tonneau levé, vide ou plein. )>

Un capitulaire de Charlemagne parle de bons barils ( bonos barridos ). Ces barils étaient fabriqués par d’excellents tonneliers, qui mettaient leurs soins à confectionner, avec des douves cerclées en bois ou en fer, les vaisseaux destinés à conserver le produit de la vendange. Un usage ancien, qui subsiste toujours pour les outres dans le Midi, voulait que l’intérieur des tonneaux fût goudronné , afin de communiquer au vin un goût particulier, qui nous semblerait peut-être nauséabond , mais qui était alors en grande faveur. Nous avons nommé les outres, ou peaux cousues et enduites de poix; ajoutons qu’elles datent des premiers temps historiques. Employées encore aujourd’hui dans les contrées où le transport des vins s’effectue à l’aide de

AMEUBLEMENT CIVIL

bêtes de somme, elles furent longtemps usitées, surtout pour les voyages. Devait-on aller en quelque pays où l’on craignait de ne trouver rien à boire, on ne partait pas sans placer une outre pleine sur la croupe de sa monture, ou tout au moins sans porter en bandoulière une petite poche de cuir remplie de vin. Les étymologistes veulent même que du nom de ces outres légères soit venu, par corruption, notre vieux mot bouteille : après avoir dit bouchiaux, boutiaux, on aurait dit bouties et boutilles. Lorsque, au treizième

Fig. 9. — Atelier de tonnelier, d.esçiné et gravé, au seizième siècle, par J. Amman.

siècle, l’évêque d’Amiens partait pour la guerre avec l’arrière-ban de ses vassaux , les tanneurs de sa ville épiscopale devaient lui fournir en redevance « deux paires de bouchiaux de cuir, l’un tenant un muid, et l’autre 24 se- « tiers. »

Quelques archéologues ont prétendu que le vin, lorsque la récolte avait été très-abondante, se gardait dans des citernes bâties en briques , comme celles que l’on construit encore pour le cidre en Normandie, ou taillées dans le roc, comme on en voit quelques-unes dans le midi de la France; mais il est plus probable que ces anciennes citernes, qui remontent peut-être

au delà du moyen âge, étaient essentiellement destinées au cuvage, c’està-dire à la fabrication du vin, et non à sa conservation, laquelle, dans des conditions aussi* défavorables, eût été à peu près impossible.

Comment s’éclairaient nos ancêtres? L’histoire nous répond qu’ils adoptèrent d’abord l’usage des lampes à pied ou suspendues, à l’imitation des Romains-, ce qui ne veut pas dire que, même aux époques les plus lointaines de notre histoire, l’emploi du suif et de la cire fût absolument inconnu. Le fait est d’autant moins contestable que, dès l’origine des corporations de métiers, on trouve les faiseurs de chandelle et les ciriers de Paris régis par des statuts. Quant aux lampes qui, comme aux temps antiques, se plaçaient sur des fûts , disposés à cet effet dans les habitations, ou se suspendaient en l’air au moyen d’un système de chaînettes (fig. io et 1 1), elles étaient faites, selon la condition des gens à qui elles devaient servir, de terre cuite, de fer , d’airain, d’or ou d’argent , et plus ou moins ornées. Les lampes et les chandeliers d’or ou d’argent massif ne sont pas rares dans les inventaires du moyen âge. Aux quizième et seizième siècles, les artisans allemands fabriquaient des lampadaires, des flambeaux, des girandoles, en cuivre fondu et historié, représentant toutes sortes de sujets réels ou fantastiques-, ces œuvres d art étaient alors très-recherchées.

L’usage des lampes étant à peu près général aux premiers âges de la monarchie, et la clarté quelque peu terne et fumeuse de ce luminaire n’ayant pas semblé jeter assez d’éclat dans les fêtes ou les assemblées solennelles du soir, la coutume s’était établie d’ajouter à leur éclairage un certain nombre de torches de résine que des serfs portaient à la main. Le tragique épisode du Ballet des Ardents, que nous raconterons plus loin, d’après Froissart , dans le chapitre consacré aux Cartes à jouer, prouvera que cette coutume, qu’on trouve déjà signalée dans Grégoire de Tours, le plus ancien de nos historiens , s’était perpétuée jusqu’au règne de Charles VI.

Les Romains, en subjuguant l’Orient, y prirent et en i apportèrent des habitudes de luxe et de mollesse exagérées. Auparavant, ils n’avaient que des couchettes en planches , garnies de paille , de mousse ou de feuilles sèches. Ils empruntèrent à l’Asie ses grands lits sculptés, dorés, plaqués d’ivoire, sur lesquels étaient entassés les coussins de laine et de plume, les plus belles fourrures et les plus riches étoffes servant de couvertures.

AMEUBLEMENT CIVIL

Ces modes passèrent, comme bien d’autres, des Romains aux Gaulois et des Gaulois aux Francs. Excepté le linge, qui ne devait être employé que beaucoup plus tard , nous trouvons, dès la première race de nos rois , les diverses pièces du coucher à peu près telles qu’elles sont aujourd’hui : l’oreiller (■ auriculare ), le couvre-pied ( lorale ), la couverture ( ciilcita ), etc. Il n’est pourtant pas encore question de rideaux ou de courtines.

Fig. 10 et 11. — Lampes à suspension du neuvième siècle, d’après les miniatures de la Bib^ de Charles le Chauve. Bibl. nat. de Paris.

Plus tard, tout en conservant leur garniture primitive, les lits varient de formes et de dimensions : étroits et grossiers chez les pauvres et les moines, ils finissent par devenir, chez les rois et les nobles, d’une telle grandeur et d’un luxe tel, que ce sont de véritables monuments de menuiserie, où l’on ne monte qu’à l’aide d’escabeaux ou même d’échelles (fi g. 12). L’hôte d’un château ne pouvait recevoir plus grand honneur que de passer la nuit dans le même lit que le seigneur châtelain; les chiens, dont les seigneurs, tous grands chasseurs, étaient constamment entourés, avaient le droit de coucher là où couchaient leurs maîtres; c’est ainsi qu’on explique

ces lits gigantesques mesurant jusqu’à douze pieds de large. Les oreillers étaient, si l’on en croit les chroniques, parfumés avec des essences, des eaux odoriférantes:, ce qui pouvait bien, on le comprend, n’être pas une

Fig. 12. — Lit paré à baldaquin et à courtines, d’après une miniature de la fin du quatorzième siècle.

Ms. de la Bibl. nat. de Paris.

précaution inutile. Nous voyons encore au seizième siècle François Ier témoigner son extrême affection à l’amiral Bonnivet en l’admettant quelquefois à l’honneur de partager son lit.

Après avoir achevé la revue de l’Ameublement proprement dit, il nous

AMEUBLEMENT CIVIL

reste encore à parler de ce que nous pourrions appeler les meubles par excellence, c’est-à-dire ceux sur lesquels s’exercait et faisait merveille tout Part des

ouvriers en bois : les grands sièges d'honneur, les chayeres et fauteuils, les bancs et les tréteaux, qui étaient souvent ornés âC histoires ou de figures en relief très-finement taillées au Canivet ; les bahuts, sorte de coffres au couvercle plat ou bombé, montés sur des pieds et s’ouvrant à la partie supérieure, couverts de cuir rembourré de couettes ou de coussins , pour s’asseoir dessus (fi g. i3); les huches, les buffets, les armoires, les coffres, grands et petits, les échiquiers, les tables à dés, les pigm'eres, ou boîtes à peignes, qu’ont remplacées nos

toilettes, etc.

De nombreux échantillons de ces divers meubles nous ont été conservés, qui attestent jusqu’à quel point de perfection et de recherche somptueuse l’ébénisterie et la tabletterie avaient su parvenir au moyen âge. Élé-

Fig. i3. — Bahut, en forme de lit, devant une cheminée, et chaise à coussinet, en ganCe , Originabois façonné. Miniature du i5e siècle. Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles. , . -

lite de formes;

incrustation des métaux, du jaspe, de la nacre, de l’ivoire; sculpture, placage varié, teinture des bois, tout est réuni dans ces meubles, ornés parfois avec une extrême délicatesse (planche I) , et restés inimitables , sinon par les

détails de leur exécution , au moins par leur harmonieux et opulent ensemble.

A Tépoque de la renaissance, on imagina des buffets à nombreux tiroirs et à cases multiples , qui prirent en allemand le nom d 'armoires artistiques, et qui n’avaient d’autre objet que de réunir dans le même meuble , sous prétexte d’utilité, tous les prestiges et tous les fastueux caprices de l’art

Fig. 14. — Petite armoire à bijoux en bois sculpté, style de Jean Goujon, provenant du château d’Écouen et ayant appartenu aux Montmorency. Collection de M. Double.

décoratif. Les Allemands, â qui revient le mérite de s’être signalés les premiers dans la fabrication de ces cabinets magnifiques ou armoires, eurent bientôt pour émules les Français (fig. 14) et les Italiens (%. 1 5) , qui ne se montrèrent ni moins habiles ni moins ingénieux en ce genre de travaux.

La serrurerie, qui peut à bon droit passer pour une des industries les plus remarquables du moyen âge, n’avait point tardé à venir en aide à l’ébénis-

détails de leur exécution , au moins par leur harmonieux et opulent ensemble.

A l’époque de la renaissance, on imagina des buffets à nombreux tiroirs et à cases multiples, qui prirent en allemand le nom d ''armoires artistiques, et qui n’avaient d’autre objet que de réunir dans le même meuble . sous prétexte d’utilité, tous les prestiges et tous les fastueux caprices de l’art •

Fig. 14, — Petite armoire à bijoux en bois sculpté, style de Jean Goujon, provenant du château d’fcoie;. et ayant appartenu aux Montmorency. Collection de M. Double.

décoratif. Les Allemands, â qui revient le mérite de s’être signalés les premiers dans la fabrication de ces cabinets magnifiques ou armoires, eurent bientôt pour émules les Français (%. 14) et les Italiens (fig. i5), qui ne sc montrèrent ni moins habiles ni moins ingénieux en ce genre de travaux.

La serrurerie, qui peut à bon droit passer.pour une d,es industries les p us remarquables du moyen âge, n’avait point tardé à venir en aide à l’ébéris-

AMEUBLEMENT CIVIL

terie pour l’ornementation ou la solidité de ses chefs-d’œuvre. Les garnitures de buffet ou de coffre se distinguèrent par le bon goût et le fini du travail. Le fer semble prendre, entre les mains des habiles artisans, des artistes inconnus du douzième au seizième siècle, une ductilité , on pourrait dire une obéissance inouïe. Voyez dans les grilles des cours, dans les pentures des portes, comme ces rubans s’entrelacent, comme ces chiffres se dessinent, comme ces tiges découpées s’allongent, à la fois solides et légères, pour s’épanouir avec une grâce naïve en feuillages , en fruits , en figures

Fjg. ;5, — Cabinet en fer damasquiné d’or et d'argent. Travail italien du seizième siècle.

symboliques ! Les serruriers ne font pas, d’ailleurs, qu’appliquer le fer sur un ouvrage déjà préparé et fabriqué par d’autres artisans : le soin leur revient aussi de créer, de confectionner, d’ornementer des coffrets, des reliquaires; mais surtout ils fabriquent les verroux (fig. 16), la serrure et la clef, cette double merveille dont les anciens spécimens seront toujours admirés. « Les serrures, dit M. Jules Labarte, étaient alors portées à un tel ' « degré de perfection , qu’on les considérait comme de véritables objets d’art ;

« on les emportait d’un lieu à un autre, comme on aurait pu faire de tout « autre meuble précieux. Rien de plus gracieux que les figurines en ronde- « bosse, les armoiries, les chiffres, les ornements et les découpures, dont

« était enrichie cette partie de la clef que la main saisit (fig. 17), et que nous « avons remplacée par un anneau commun. »

La verrerie et la vitrerie réclament une mention particulière. On peut affirmer que l’art de faire le verre fut connu de toute antiquité, puisque la Phénicie et la vieille Egypte étaient déjà renommées au temps de Moïse pour leurs innombrables produits en sable vitrifié. A Rome on coulait, on taillait, on ciselait le verre-, on le martelait même, si nous en croyons Suétone , qui raconte que certain artiste avait trouvé le secret de rendre le verre malléable. Cette industrie, répandue et perfectionnée sous les empereurs, passa à Byzance, où elle resta florissante pendant plusieurs siècles, jusqu’à ce que Venise, prenant largement sa place dans l’histoire des arts, importa chez elle les procédés de la verrerie byzantine pour exceller à son tour. Bien que les objets de verre, de cristal, peints, émaillés, gravés, figurent souvent dans les récits historiques et poétiques, ainsi que dans les énumérations mobilières du moyen âge, on sait qu’ils étaient dus exclusivement à l’industrie de la Grèce ou de Venise. La France, notamment, semble avoir fait assez tard le premier pas artistique dans cette carrière : les ouvrages en verre, qu’on y exécutait pour l’usage des gens riches, ne sortaient guère des limites de l’industrie la plus vulgaire. Il faut cependant remarquer qu’elle connaissait depuis bien longtemps la vitrerie, puisqu’au milieu du septième siècle on voit saint Benoît, dit Biscop, le grand bâtisseur d’églises et de couvents en Angleterre, venir en France chercher des ouvriers verriers, pour leur faire clore de vitres l’église et le cloître de son abbaye de Cantorbéry, et puisqu’il est dit, dans la chronique de Bède le Vénérable , que ces ouvriers français enseignèrent leur art aux ouvriers anglais.

Vers le quatorzième siècle, les fenêtres des maisons, même les plus vulgaires, se garnissent généralement de vitres; alors les verreries proprement dites subsistent et fonctionnent partout : peut-être ne rivalisaient-elles pas d’une manière éclatante avec leurs devancières de l’époque mérovingienne; mais elles produisaient à profusion toutes sortes d’objets usuels, ainsi qu’on peut en juger d’après les termes d’une charte de 1 3 38, par laquelle le nommé Guionnet, pour avoir le droit d’établir une verrerie dans la forêt de Ghambarant, est tenu de fournir en redevance à son seigneur, Humbert , dauphin de Viennois : 1 00 douzaines de verres , en forme de cio-

AMEUBLEMENT CIVIL

ches , 12 douzaines de petits verres évasés, 20 douzaines de hanaps , 1 2 douzaines d’amphores, 20 douzaines de lampes, 6 douzaines de chandeliers, une douzaine de larges tasses , une grande nef, 6 douzaines de plats sans bords, 12 douzaines depots, etc. .

Fig. 16. — Verrou du seizième siècle, au chiffre d’Henri II.

(Château de Chemonceaux.)

Fig. 17. — Clef du treizième siècle, avec deux figures de chimères adossées.

(Collection Soltykoff.)

Nous venons de nommer Venise et de signaler sa célébrité dans l’art de travailler le verre. Ce fut surtout par la fabrication des miroirs et des glaces que cette grande et industrieuse cité se fit connaître dans le monde entier. Les Romains, s’il faut en croire Pline, achetaient leurs miroirs de verre à Sidon, en Phénicie, où ils avaient été inventés à l’époque la plus reculée.

Ces miroirs étaient-ils dès lors étamés? il faudrait le croire, car une feuille de verre sans étamage ne constitua jamais qu’une glace plus ou moins transparente, laissant passer la lumière sans refléter les objets. Mais Pline n affirme rien, et, d’ailleurs, l’usage des miroirs en métal poli, qui venait des Romains, s’étant conservé fort longtemps chez les peuples modernes, on peut supposer que l’invention des miroirs de verre n’avait pas fait fortune, ou bien que le secret de leur fabrication s’était perdu. Au treizième siècle, un moine anglais a écrit un Traité d’optique, dans lequel il est question de miroirs doublés de plomb. Toutefois, les miroirs d’argent pour les riches, de fer ou d’acier poli pour les pauvres, continuèrent à être employés, jusqu à ce que, le verre étant tombé à bas prix et les glaces de Venise ayant été adoptées ou heureusement imitées dans tous les pays de l’Europe, on abandonna ces miroirs de métal, qui se ternissaient promptement et qui ne reflétaient pas les objets avec leurs couleurs naturelles. On garda toutefois la forme élégante des anciens miroirs à main, que les orfèvres continuèrent à entourer des plu s gracieuses compositions, en remplaçant seulement la surface d’argent ou d’acier poli par une épaisse et brillante glace de Venise, ornée quelquefois de dessins à reflet ménagés dans l’applique du vif-argent (fi g. 18).

Après tous ces détails , le lecteur sera bien aise d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de l’ameublement civil et d’avoir ainsi la synthèse après l’analyse. La figure 19, reproduite d’après le Dictionnaire du mobilier français de M. Viollet-Leduc , représente une chambre d’habitation du quatorzième siècle chez un riche seigneur. La pièce que nous appelons aujourd’hui la chambre à coucher, et qui alors s’appelait simplement la cambre ou la chambre, contenait, outre le lit, qui était fort large, une grande variété de meubles destinés à l’usage ordinaire de la vie*, car le temps que l’on ne consacrait pas aux affaires, aux plaisirs du dehors, aux réceptions solennelles et aux repas, se passait, pour les nobles comme pour les bourgeois, dans cette chambre. Au quatorzième siècle, les habitudes de confort s’étaient singulièrement développées en France. Il suffit pour s’en convaincre de jeter les yeux sur les inventaires , de lire les romans et contes du temps , d’étudier avec quelque soin les châteaux et habitations bâtis sous le règne de Charles V. Une vaste cheminée permettait à plusieurs personnes de s’approcher du foyer. Près de l’âtre était placée la chaire (siège d’honneur) du

AMEUBLEMENT CIVIL

maître ou de la maîtresse. Le lit, placé habituellement dans un angle entouré d’épaisses courtines , était bien abrité et formait ce qu’on appelait alors un clotet , c’est-à-dire une sorte de cabinet clos par des tapisseries. Près des

Fig. 18. — Miroir à main (revers) en or ou en argen 'ciselé, d'après une estampe d’Étienne Delaulne, célèbre orfèvre et graveur français. Seizième siècle.

fenêtres , des bancals ou bancs à dossiers drapés permettaient de causer, de lire , de travailler, en jouissant de la vue extérieure. Un dressoir s’élevait le long d’une des parois et recevait sur ses tablettes des pièces d’orfèvrerie précieuses, des drageoirs, des vases à fleurs. De petits escabeaux, des fan-

destenils, des chaises et surtout de nombreux coussins étaient disséminés dans la pièce. Des tapis de Flandre et ceux qu’on appelait sarrasinois, couvraient le sol, composé de carreaux émaillés, ou, dans les provinces du nord, de larges et épaisses frises de chêne poli. Ces pièces, vastes, hautes, sous lambris , communiquaient toujours à des escaliers privés par des cabinets et garde-robes où se tenaient les serviteurs que l’on voulait avoir près de soi.

De l’ameublement civil, passons à l’ameublement religieux. Quittons maintenant les palais des rois, les châteaux des seigneurs et les hôtels des gens riches, pour pénétrer dans les édifices consacrés au culte.

On sait que, dans les premiers siècles du christianisme, les cérémonies du culte étaient empreintes de la plus grande simplicité , et que les enceintes où se réunissaient les fidèles se trouvaient le plus souvent dans un état de nudité presque absolue. Peu à peu , cependant, le luxe s’introduisit dans les églises, la pompe dans l’exercice du culte, surtout à l’époque où Constantin le Grand, en fermant l’ère des persécutions , se déclara le protecteur de la religion nouvelle. On cite parmi les riches présents que cet empereur distribua aux temples chrétiens de Rome, une croix d’or pesant deux cents livres, des patènes du même métal, des lampes représentant des animaux, etc. Plus tard , dans le septième siècle, saint Éloi , qui fut un orfèvre renommé avant de. devenir évêque de Noyon, consacre tous ses soins, tout son talent à la confection des ornements d’église. Il recrute parmi les moines de divers couvents soumis à son autorité canonique tous ceux qu’il croit aptes à ces travaux d’art -, il les instruit lui-même, il les dirige, il en fait d’excellents artistes-, il transforme des monastères entiers en ateliers d’orfévrerie , et nombre de pièces remarquables vont accroître la splendeur des basiliques mérovingiennes. Tels furent, par exemple , la châsse de saintMartin de Touçs et le tombeau de saint Denis, que surmontait un toit de marbre chargé d’or et de pierreries. « Les largesses de Charlemagne, dit « M. Ch. Louandre, ajoutèrent des richesses nouvelles aux richesses im- « menses qui déjà se trouvaient amassées dans les églises. Les mosaïques, « les sculptures , les marbres les plus rares , furent prodigués dans les basiez liques qu’affectionnait l’empereur-, mais tous ces trésors furent dispersés « par les invasions normandes. Du neuvième au onzième siècle, il ne pa-

Fig. 19. — Restitution d’une chambre' seigneuriale au quatorzième siècle. D’après le Dictionnaire du mobilier français , de M. Viollet-Leduc

AMEUBLEMENT RELIGIEUX

« raît pas que l’ameublement ecclésiastique, à part quelques châsses et « quelques croix, se soit enrichi d’objets notables, et, dans tous les cas, les « monuments de cette époque et des époques antérieures, sauf quelques rares « débris, ne sont point parvenus jusqu’à nous : c’est qu’en effet, outre des « causes incessantes de destruction, on renouvela, vers la fin du onzième « siècle, le mobilier des églises, en même temps qu’on rebâtit ces églises « elles-mêmes, et ce n’est qu’à dater de cette renaissance mystique que « l’on commence à trouver, dans les textes, des indications précises, et dans « les musées ou les temples, des monuments intacts. »

L’ameublement religieux se compose de l’autel, du retable, de la chaire, des ostensoirs, des calices, des encensoirs, des flambeaux ou lampes, des châsses, reliquaires, bénitiers, et de quelques autres objets, relativement moins importants, comme croix, sonnettes, hampes de bannières, auxquels il faut ajouter les images votives, ordinairement d’or et d’argent.

Si nous remontons à l’origine du christianisme, l’autel n’est d’abord qu’une simple table en bois, dressée dans les maisons où se réunissaient les fidèles* puis, dans les catacombes, cette table est remplacée par les tombeaux des martyrs, et enfin la table de pierre, soutenue par des colonnes ou par une base simulant un tombeau antique, fut difinitivement admise-, on la trouve quelquefois revêtue d’or et d’argent.

Outre les autels, plus ou moins monumentaux, qui étaient placés à demeure dans les églises, et qui dès les premiers temps furent installés sous des ciboires, sorte de dais ou baldaquins soutenus par des colonnes, on avait imaginé, pour répondre aux nécessités du culte, de petits autels, qu’on peut appeler portatifs, destinés à suivre partout les évêques ou les simples prêtres qui allaient prêcher la foi dans les pays dépourvus d’églises. Ces autels, dont il est question dans les temps où la religion chrétienne n’était qu’imparfaitement répandue, disparaissent aussitôt qu’elle devient générale-, mais ils se montrent de nouveau à l’époque des croisades, alors que les pieux pèlerins qui prêchaient çà et là la guerre sainte étaient obligés de dire la messe dans les champs et sur les places publiques, où les fidèles se réunissaient pour écouter leur parole et pour « prendre la croix. » M. Jules Labarte donne cette description sommaire d’un autel portatif du douzième siècle : « Il se « compose d’une plaque de nlarbre lumachelle, incrustée dans une boîte de

« cuivre doré, de 36 centimères de haut sur 27 de large et 3 d’épaisseur. Le « dessus de la boîte est découpé de manière à laisser à découvert la pierre « sur laquelle devait poser le calice, pendant la célébration de la messe. « A toutes les époques du moyen âge, qui dans sa foi ardente ne croyait jamais rendre assez d’honneurs à la présence réelle de Dieu dans le saint sacrifice, l’ornementation de l’autel fut partout l’objet du faste le plus extraordinaire, du luxe artistique le plus relevé. Parmi les merveilles de ce genre, il faut citer en première ligne l’autel d’or de Saint- Ambroise de Milan, qui

Fig. 20. — Parement d’autel brodé en argent sur étoffe noire, représentant le convoi d’un religieux de l’abbaye de Saint-Victor. Quinzième siècle. Collection de M. Achille Jubinal.

date de 835, et ceux des cathédrales de Bâle et de Pistoie, qui appartiennent aux onzième et douzième siècles. Ces autels d’or, exécutés au marteau, ciselés et souvent émaillés, outre de remarquables sculptures figurant des scènes empruntées aux livres saints, offraient ordinairement les portraits des donateurs.

Retables et tabernacles étaient travaillés avec non moins d’art et de richesse, et, aussi loin que remonte la fabrication ou l’importation des tapis, des broderies, des étoffes d’or et d’argent, on les voit constamment employés à couvrir, à orner, à rendre plus éclatants et plus majestueux l’autel et ses alentours, qu’on appelait le sanctuaire (fig. 20).

Le calice et les burettes, qui se rattachent au berceau même du cuite,

AMEUBLEMENT RELIGIEUX

puisque sans ces vases sacrés la cérémonie fondamentale de la religion de Jésus-Christ ne saurait s’accomplir, doivent peut-être à cette circonstance exceptionnelle de n’avoir pas été décrits avant le onzième siècle (fig. 21). On ne trouve nulle part, en effet, l’indication de la forme qu’ils affectaient, ni de la manière dont ils étaient faits primitivement- mais il est naturel de supposer que le calice à l’origine, — comme d’ailleurs en des siècles plus près du nôtre, — ne fut autre que la coupe des anciens, ou pour mieux dire encore, que ce fameux hanap, dont la tradition va chercher si loin le premier type.

Fig. 21. — Calice et plateau d’autel en or émaillé du quatrième ou du cinquième siècle, trouvés à Gourdon, près de Châlon-sur-Saône, en 1846. Cabinet des Antiques. Bibl.nat. de Paris.

Plus tard, et jusqu’au jour où les artistes de la renaissance, appelés à modifier l’orfèvrerie religieuse, en font des merveilles auxquelles ils prodiguent toutes les ressources de la fonte, de la ciselure, de la glyptique, nous voyons que les calices ne cessent d’être ouvragés avec le plus grand soin, ornés avec la plus exquise recherche et rehaussés de tout l’éclat que l’art peut leur prêter.

Tout ce qui a rapport au calice peut se dire des custodes et des vases sacrés, aussi bien que de l’encensoir, qui venait du culte juif et qui affecta, selon les époques du christianisme, diverses formes mystiques et symboliques (fig. 22). D’abord, il fut composé, ainsi que le décrit M. Didron,

« de deux sphéroïdes à jour, en cuivre fondu et ciselé, orné de figures « d’animaux et d’inscriptions. » Il était, à l’origine, suspendu par trois chaînes, qui signifieraient, d’après la tradition, « l’union du corps, de l’âme « et de la divinité dans le Christ. » Dans un autre âge, l’encensoir représenta en raccourci les églises ou chapelles à ogives -, puis, à la renaissance, il changea encore de forme, pour prendre à peu près celle qui est actuellement adoptée.

L’éclairage des églises fut en quelque sorte réglé, dès le principe, sur celui des demeures princières et des maisons fastueuses. On y employa les lampes, fixes ou mobiles- on y fit usage de chandelles de cire, soutenues par des candélabres, pour la décoration desquels pieux donateurs et pieux artisans, les uns salariant les autres, firent assaut de talent et de générosité. Peut-être n’est-il pas inutile de faire remarquer ici que, même aux premiers temps du christianisme, la multiplicité des flambeaux dans les offices solennels fut d’un usage général, aussi bien le jour que la nuit. Les flambeaux de l’autel représentent les apôtres entourant le Sauveur. Placés autour des morts, ils signifient que le chrétien trouve la lumière au delà du tombeau. Ils offrent au peuple fidèle l’image du jour qui brille dans la Jérusalem céleste.

Le culte des reliques, qui s’établit au premier âge de l’Église, donna

lieu plus tard à la création des châsses et reliquaires, sorte de tombeaux

portatifs que les disciples de l’Évangile vouaient à la mémoire et à la glorifia

cation des martyrs et des confesseurs de la foi. Dès l’origine donc, en re-

cueillant ces saintes reliques, auxquelles les fidèles reconnaissaient toutes sortes de pouvoirs miraculeux, on fit en sorte de consacrer à cette dépouille mortelle, qui avait été, selon l’expression des écrivains ecclésiastiques, le temple du Dieu vivant, un asile splendide, digne de tant de vertus et de tant de miracles. De là l’introduction des châsses dans les églises et des reliquaires dans les maisons particulières.

Quelques-uns de ces petits monuments étaient devenus, dès le septième siècle^ par les soins de saint Éloi, de véritables prodiges de richesse matérielle et de travail artistique. On ignore cependant quelle était originairement la forme qui fut attribuée, par la liturgie chrétienne, aux châsses et aux reliquaires, quoique le mot latin capsa, dont le', mot châsse est dérivé,

AMEUBLEMENT RELIGIEUX

nous donne l’idée d’une espèce de boîte ou de coffre. Cette forme, en effet, s’est maintenue longtemps par toute la chrétienté; mais la plupart des châsses d’orfèvrerie les plus anciennes , qui ne remontent pas au delà du onzième et du douzième siècle, se présentent à nous sous l’aspect de tombeaux ou de chapelles, ou même de cathédrales; cette forme symbolique continua à être adoptée, même sous la renaissance, avec les modifications successives inspirées par le style architectural de chaque époque. Toujours est-il qu’il n’est

Fig. '22. — Encensoir du onzième siècle, rappelant la forme du temple de Jérusalem, en cuivre travaillé au repoussé. Autrefois à la cathédrale de Metz, aujourd’hui à Trêves.

pas de matières précieuses ni de travaux délicats qui n’aient été appelés à rendre plus magnifiques les châsses et les reliquaires : l’or, l’argent, les marbres rares, les pierres fines, y sont prodigués; la ciselure et l’émaillerie les décorent de figures et d’emblèmes, de scènes tirées des livres saints ou de la vie des bienheureux dont les restes y sont enfermés.

On sait qu’à la naissance du christianisme le baptême s’administrait par l’immersion dans les rivières ou les fontaines ; mais, à une époque plus rapprochée de nous, on plaça pour cet usage en dehors et à côté de chaque église, dans un petit édifice séparé, des bassins, des cuves plus ou moins

vastes, où les néophytes étaient plongés pour recevoir le premier sacrement. Ces baptistères disparurent lorsque l’aspersion de l’eau bénite sur le front du catéchumène fut définitivement substituée à l’immersion. Les fonts baptismaux devinrent alors ce qu’ils sont restés depuis, c’est-à- dire des espèces de petits monuments exhaussés au-dessus du sol, piscines , vasques ou bassins,

Fig. 2.3 et 24. — Stalle et pupitre en bois sculpté de l'église d’Aoste en Piémont. Quinzième siècle.

rappelant dans une forme réduite les baptistères primitifs, et furent installés dans l’intérieur même de l’église , soit à l’entrée , soit dans une des chapelles latérales. A toutes les époques, on les fit de pierre , de marbre, de bronze, en les ornant de sujets analogues à la cérémonie du baptême. Il en fut à peu près de même des bénitiers, qui, placés traditionnellement à la porte du temple, affectèrent le plus souvent la forme d’une coquille ou d’une large amphore, quand on ne les fit pas d’une simple pierre creusée au centre, pour rappeler la cuve baptismale ancienne.

AMEUBLEMENT RELIGIEUX

Nous ne devons pas oublier les croix d’autel et de procession , qui, figurant le signe divin de la croyance chrétienne, ne pouvaient manquer de devenir de véritables objets d’art, et cela dès les catacombes. Ce serait tomber en des redites inutiles qu’énumérer ici les matières diverses qu’on employait à la fabrication des croix, les formes variées qu'elles affectaient selon leur destination, les sujets et les figures qu’elles représentaient. Le statuaire, le fondeur, le ciseleur, l’émailleur, et même le peintre, s’associaient à l’orfévre pour en faire souvent des chefs-d’œuvre.

Fig. 2 5. — Bas-relief en bois sculpté reproduisant une des Miséricordes des stalles du chœur déjà cathédrale de Rouen. Quinzième siècle.

La menuiserie et la ferronnerie, que nous avons vues faire merveille pour l’ameublement civil, ne pouvaient manquer de se donner carrière dans l’ameublement religieux. Ce fut surtout dans l’exécution des chaires à prêcher, des jubés, des boiseries et des stalles, que se distingua l’art du menuisier, qui cessait d’être un artisan pour devenir alors un artiste de premier ordre. C’est dans l’ornementation des grilles de chœurs ou de tombeaux, des ferrures de portes , des verrous, des serrures et des clefs, que se manifesta le prodigieux talent des serruriers du moyen âge. Notons qu’à l’origine du culte la chaire consistait simplement en une sorte d’escabeau, sur lequel montait le prédicateur pour dominer son auditoire. Peu à peu, elle s’éleva sur des pieds ou des colonnes, et plus tard, mais seulement vers

la fin du quinzième siècle, nous la trouvons fixée, à une grande hauteur, contre un des piliers centraux de l’église, et le plus souvent alors magnifiquement sculptée, ainsi que le dais ou abat-voix qui la surmonte.

Pour se faire une idée du degré de perfection que sut atteindre la sculpture en bois du treizième au seizième siècle, il faut voir les stalles de Sainte-Justine de Padoue, des cathédrales de Milan, d’Ulm, de l’église d’Aoste (fig. 23 et 24), etc., ou celles de nos églises de Rodez, d’Albi, d’Amiens, de Toulouse, de Rouen (fig. 25)-, et si l’on veut admirer un spécimen trèsancien de l’art des ouvriers en fer, il suffit de porter son attention sur les pentures, datant du treizième siècle, qui se déploient en arabesques sur les battants de la porte occidentale de Notre-Dame de Paris.

Fig. 26. — Détail des stalles de l’église de Saint-Benoît-sur-Loire.

TAPISSERIES

Les origines bibliques de la tapisserie. — Broderie à l’aiguille dans l’antiquité grecque et romaine. Les

tapis Attaliques. — Fabrication de tapis dans les cloîtres. — La manufacture de Poitiers au douzième siècle. La tapisserie de Bayeux, dite de La reine Mathilde. — Les tapis d’Arras. — Inventaire des tapisseries de Charles V. — Valeur énorme de ces tentures historiées. — Manufacture de Fontainebleau, sous François Tr. La fabrique de l’hôpital de la Trinité, à Paris. — Les tapissiers Dubourg et Laurent, sous le règne d’Henri IV. — Manufactures de la Savonnerie et des Gobelins.

’il est un art dont l’histoire, aux temps les plus reculés, offre un éclatant témoignage de l’industrie et de l’ingéniosité humaines, c’est, à coup sûr, l’art de tisser ou de broder des tapisseries- car, aussi haut que nous puissions remonter dans les annales des peuples, nous trouvons cet art déjà florissant, déjà enfantant des merveilles.

Ouvrons d abord la Bible, le plus ancien des documents historiques : elle nous montrera des étoffés tissées, non-seulement au métier, mais encore à la main ou, pour mieux dire , richement brodées à l’aiguille sur un canevas de chanvre ou de lin. Ces étoffes magnifiques , lentement , minutieusement fabriquées, représentant toutes sortes d images, figurées en relief et en couleurs, servaient de décoration pour le temple du Seigneur, et d’ornement pour les prêtres qui célébraient les cérémonies du culte. La description que l’Exode fait des rideaux qui entouraient le tabernacle peut nous en convaincre. Telles de ces broderies, a 1 execution desquelles on employait, concurremment avec des fils d or et d argent , la laine et la soie teintes , avaient reçu le nom d 'opus plumcirii (ouvrage imitant le plumage des oiseaux); telles autres, le voile

du Saint des Saints, par exemple, qui représentait des chérubins en adoration , s’appelaient opus artijîcis (ouvrage de l’artisan), parce quelles sortaient des mains du tisserand, qui les fabriquait sur le métier en combinant, à l’aide de nombreuses navettes, la trame des laines et des soies de diverses couleurs.

Dans les traditions de la superbe Babylone, nous voyons également les tapisseries à figures exposer les mystères de la religion et perpétuer la mémoire des faits historiques. « Le palais des rois de Babylone, dit Philostrate « dans la Vie d’Apollonius de Tyane, était orné de tapisseries tissues d’or « et d’argent, qui rappelaient les fables grecques des Andromède, des Or- « phée, etc. » Le poète grec Apollonius de Rhodes , qui écrivait un siècle avant notre ère, répète, dans son poème des Argonautes , que les femmes babyloniennes excellaient dans la confection de ces étoffes somptueuses. Les fameuses tapisseries qui, du temps de Métellus Scipion, furent vendues huit cent mille sesterces (environ i65,ooo fr. de notre monnaie), et achetées cent ans plus tard , au prix exorbitant de deux millions de sesterces (environ 412,000 fr.), par Néron, pour couvrir les lits de ses festins, étaient de provenance babylonienne.

La vieille Égypte , qui paraît avoir été le berceau lointain d’une civilisation supérieure, se distingua, elle aussi, dans cet art merveilleux dont les Grecs attribuaient l’invention à la déesse Minerve, et dont il est question à tout propos dans leur mythologie. La toile de Pénélope, qui retraçait les exploits d’Ulysse, est demeurée célèbre entre toutes. C’est sur une toile semblable que Philomèle broda, dans sa prison , l’histoire de ses malheurs, après que Térée lui eut coupé la langue pour l’empêcher de se plaindre à Progné, sa sœur, des outrages qu’il lui avait fait subir. A chaque instant , dans les poèmes d’Homère, sont mentionnées ou décrites des broderies du même genre , faites à l’aiguille ou au métier, et destinées à servir de tenture décorative ou de parure pour les hommes comme pour les femmes : Hélène, pendant le siège de Troie , travaille à reproduire sur un fin tissu les combats sanglants des héros qui s’égorgent en son nom ^ le manteau ci Ulysse représente un chien déchirant un faon, etc.

L’usage de broder des combats ou des chasses sur les habits semble avoir duré fort longtemps. Au dire d’Hérodote, certains peuples des environs de

TAPISSERIES

la mer Caspienne aimaient à représenter sur leurs vêtements des animaux, des fleurs, des paysages. Cet usage est signalé chez les païens par Philostrate, et chez les chrétiens par saint Clément d’Alexandrie* Pline le Naturaliste, qui vivait dans le premier siècle de notre ère, en parle à plusieurs reprises dans ses ouvrages. Trois cents ans plus tard , Amasius , évêque d’Amasée, déplore la folie qui fait « attacher un grand prix à cet art de « tisser, art aussi vain qu’inutile, qui par la combinaison de la chaîne et de « la trame imite là peinture. Lorsque des hommes, vêtus des étoffes tissées « de la sorte, ajoute le pieux évêque , paraissent dans la rue, les passants les « regardent comme des tableaux qui marchent, et les enfants les montrent « au doigt. Il y a des lions, des panthères, des ours, 'des rochers, des bois, « des chasseurs. Les plus dévots portent ainsi sur leurs habits le Christ, ses « disciples et l’image de ses miracles. Ici, l’on voit les noces de Cana et les « cruches d’eau changées en vin ; là , c’est le paralytique chargé de son lit , « ou la pécheresse aux pieds de Jésus, ou le Lazare ressuscitant. »

Il suffit de feuilleter les écrivains du siècle d’Auguste pour apprendre que les salles des maisons opulentes étaient toujours tendues de tapisseries, et qu’on couvrait de tapis les tables, ou plutôt les lits sur lesquels s’asseyaient les convives.

Les tapis Attaliques, notamment, lesquels furent ainsi nommés parce qu’ils provenaient de la succession léguée au peuple romain par Attale, roi de Pergame, étaient d’une magnificence indescriptible; Cicéron, qui s’y connaissait, en parle avec enthousiasme dans ses ouvrages.

Sous Théodose Ier, c’est-à-dire au déclin du grand empire qui allait bientôt se diviser, se morceler et enfin disparaître dans les nationalités nouvelles, un historien contemporain montre les « jeunes Romains occupés à faire de « la tapisserie. »

Aux premiers temps de notre histoire, ces ingénieux et délicats travaux étaient, selon toute apparence, essentiellement réservés aux femmes et surtout à celles du plus haut rang. Toujours est-il que les riches tapisseries abondaient dans l’ameublement civil et religieux dès le sixième siècle ; car Grégoire de Tours n’oublie pas les tentures brodées, ainsi que les tapisseries, dans la plupart des cérémonies qu’il décrit. Lorsque le roi Clovis abjure le paganisme et demande le baptême, « cette nouvelle portée à l’évêque le

« comble de joie ; l’évêque ordonne de préparer les fonts sacrés; des toiles « peintes ombragent les rues; les églises sont ornées de tentures. » Doit-on consacrer l’église abbatiale de Saint-Denis, « les murs en sont couverts de « tapisseries brodées d’or et garnies de perles. » Ces tapisseries furent conservées longtemps dans le trésor de l’abbaye. Ce trésor reçut plus tard en présent delà reine Adélaïde, femme d’Hugues Capet , « une chasuble, un « parement d’autel, ainsi que des tenture^, travaillés de sa main, » et Doublet, l’historien de cette antique abbaye, rapporte que la reine Berthe (celle dont notre vieux proverbe a fait une fileuse infatigable) broda sur canevas une suite de sujets historiques rappelant les titres de gloire de la famille.

Aucun document ne nous autorise pourtant à faire remonter au delà du neuvième siècle la fabrication au métier des tapisseries ettenturesen France; mais nous trouvons, à cette époque et un peu plus tard, des documents aussi précis que curieux, qui nous prouvent que cette industrie, laquelle avait alors pour objet principal l’ornementation des basiliques, s’était impatronisée en quelque sorte dans les maisons religieuses et y florissait. Les anciennes chroniques d’Auxerre racontent que le bienheureux Anthelme , évêque de cette ville, mort en 828, faisait faire sous ses yeux de nombreux et riches tapis pour le chœur de son église.

Cent ans après , nous trouvons une véritable manufacture installée au monastère de Saint- Florent deSaumur : « Au temps de Robert III, abbé , dit « l’annaliste de ce monastère, l’œuvre ou fabrique du cloître s’enrichit de « splendides travaux de peinture et de sculpture , accompagnés de légendes « en vers. Ledit père, amateur passionné, rechercha et acquit une quantité « considérable d’ornements magnifiques , tels que grands dorserets (dossiers) « en laine, courtines, factiers (dais), tentures, tapis de bancs et autres or- « nements, brodés de diverses images. Il fit faire, entre autres, deuxtapisse- « ries, d’une qualité et d’une ampleur admirables, représentant des éléphants, « et ces deux pièces furent assemblées l’une avec l’autre, à l’aide d’une soie « précieuse, par des tapissiers à gages. Il ordonna aussi de tisser deux dor- « seretsen laine. Or, pendant qu’on fabriquait l’un de ces tapis, ledit abbé « étant allé en France', le frère cellerier défendit aux tapissiers d’exécuter la « trame selon le procédé accoutumé : « Eh bien! dirent ceux-ci, en l’absence

TAPISSERIES

« de notre bon seigneur, nous n’abandonnerons pas notre travail; mais, (( puisque vous nous contrariez, nous ferons un ouvrage tout différent. » « Cest ce qu’on peut vérifier aujourd’hui. Ils firent donc plusieurs tapis, « aussi longs que larges, représentant des lions d’argent sur champ de gueules (rouge) avec une bordure blanche semée d’animaux et d’oiseaux « écarlates. Cette pièce unique resta, comme un modèle achevé de ce genre d ouvrage , jusqu au temps de l’abbé Guillaume; elle passa alors pour la « plus remarquable des tapisseries du monastère. En effet , dans les grandes « solennités, 1 abbé faisait tendre le tapis aux éléphants, et l’un des prieurs, « le tapis aux lions. »

Des le neuvième ou dixième siècle, Poitiers possédait aussi une manufacture, dont les tissus, offrant desfiguresde rois, d’empereurs, de saints, etc., jouissaient d une réputation européenne , ainsi que semble l’attester, entre autres documents, une singulière correspondance échangée, en ioaS, entre un évêque italien, du nom de Léon, et Guillaume IV, comte de Poitiers. Il faut se rappeler, pour comprendre le sens de cette correspondance, que le Poitou n était pas moins renommé alors par ses mules quepar ses tapisseries. L’évêque, dans une lettre, réclame du comte l’envoi d’une mule et d’un tapis, l’un et l’autre également merveilleux [mirabiles), qu’il lui avait demandes depuis six ans, et il promet de lui rembourser exactement tout ce que pourra coûter cette double acquisition. Le comte, qui avait l’esprit facétieux , lui répond : « Je ne saurais, quant à présent , t’envoyer ce que tu me « demandes; car, pour qu’une mule méritât le nom de merveilleuse , il faute drait qu elle fût cornue, quelle eût trois queues ou cinq pieds; mais je ce n’en saurais découvrir de ce genre dans notre pays : je me bornerai donc <c a t envoyer une des meilleures qui se pourra trouver. Quant au tapis, j’ai ce oublié de quelle longueur et de quelle largeur tu le désires. Donne-moi de ce nouveau ces indications, et tu l’auras bientôt. »

Mais ce n’était pas seulement dans nos provinces de Lrance que florissait, à cette époque, cette somptueuse industrie. Dans la Chronique des ducs de Normandie, écrite par Dudon au onzième siècle, il est dit que les Anglais étaient d’habiles ouvriers en ce genre; or, pour désigner quelque magnifique broderie ou quelque riche tapis, on le qualifiait d 'ouvrage anglais [opus angheanum). La même chronique atteste en outre que Gonnor*

épouse de Richard Ier, duc de Normandie, fit, avec laide de ses brodeuses, pour décorer Notre-Dame de Rouen, des tentures de lin et de soie ornées d’histoires et d’images et représentant la Vierge Marie et les saints.

Enfin l’Orient, qui de tout temps s’était distingué dans l’art de produire les belles étoffes brodées, se signale encore, pendant le moyen âge, par ses tissus de laine ou de soie brochés d’argent et d’or. C’est de l’Orient que venaient alors d’opulentes étoffes toutes chargées d’écussons et de figures d’animaux, et probablement aussi brodées à jour, qu’on appelait « étoffes sculptées, ou pleines d’yeux. »

Le bibliothécaire Anastase, dans son livre de la Vie des Papes ( Liber pontifcalis ), quia été rédigé antérieurement au onzième siècle, donne, en décrivant la décoration des églises, des détails aussi curieux que circonstanciés touchant le sujet qui nous occupe. Selon lui , dès le temps de Charlemagne, le pape Léon III, pour orner le maître-autel de l’église de la bienheureuse Mère de Dieu , a Rome, « fit faire un voile de pourpre doree « portant l’histoire de la Nativité et de Siméon, et au milieu l’Annonciation « delà Vierge-, » pour l’autel de l’église de Saint-Laurent, « un voile de soie « dorée portant l’histoire de la Passion de Notre-Seigneur et de la Résurrec- « tion-, » il plaça sur l’autel de Saint-Pierre « un voile de pourpre dorée,

« orné de pierres précieuses, où l'on voyait d’un côté l’histoire du Sauveur « donnant à saint Pierre le pouvoir de lier et de délier, de l’autre la Passion « de saint Pierre et saint Paul, d’une grandeur remarquable. » Dans le même ouvrage, plusieurs autres tapisseries sont signalées en termes tels qu’on a peine à s’imaginer la richesse et la beauté du travail de ces étoffes artistement ouvragées, qui pour la plupart devaient venir de 1 Asie ou de l’Égypte.

C’est seulement au douzième siècle , après le retour des premières croisades, qui avaient mis les Occidentaux à meme d’admirer et des approprier un luxe tout nouveau pour eux , que l’usage des tapisseries , en se propageant beaucoup plus encore dans les églises , passa dans les châteaux. Si , au milieu du cloître, les moines, pour se créer une occupation , avaient donné leurs soins minutieux au tissage de la laine et de la soie , à plus forte raison cette occupation devait-elle sourire aux nobles châtelaines confinées dans leurs manoirs féodaux. Ce fut alors qu entourées de leurs suivantes, comme

TAPISSERIES

autrefois de leurs esclaves les matrones romaines, les belles dames, tout émues des récits de chevalerie dont elles écoutaient la lecture , ou inspirées

Fig. 27. — Fragment de la Tapisserie de Bayeux, lequel représente la construction des nefs du duc Guillaume (avec la bordure).

par une foi profonde, se consacrèrent à reproduire, l’aiguille à la main, les légendes pieuses des saints ou les glorieux exploits des guerriers. Couvertes

de touchantes histoires ou de belliqueux souvenirs, les froides murailles des grandes salles revêtaient ainsi une étrange éloquence, qui devait communiquer de beaux rêves aux esprits et de nobles élans aux cœurs.

Parmi les fragiles monuments de ce genre, il en est un qui n’a pu devoir qu’à son caractère vraiment prestigieux d’échapper à une destruction en quelque sorte inévitable. Nous voulons parler de la fameuse tapisserie de Bayeux, dite delà reine Mathilde, épouse de Guillaume le Conquérant : cet ouvrage représente la conquête de l’Angleterre par les Normands. S’il fallait accepter l’ancienne tradition à laquelle il doit son nom, il remonterait à la dernière moitié du onzième siècle.

Il est permis de douter aujourd’hui, à la suite de nombreuses discussions soutenues par les savants, que cette broderie soit aussi ancienne qu’on l’avait cru tout d’abord; mais, bien qu’on la trouve pour la première fois mentionnée dans un inventaire, dressé en 1476, du trésor de la cathédrale de Bayeux, on peut, avec une sorte de certitude, la croire exécutée au douzième siècle par des femmes anglaises, alors singulièrement renommées pour leurs travaux à l’aiguille, ainsi que l’atteste plus d’un auteur contemporain de Guillaume et de Mathilde.

Cette tapisserie , qui a 1 9 pouces de haut sur près de 2 1 2 pieds de long , est une pièce de toile brune, sur laquelle sont tracés à l’aiguille , avec de la laine de diverses couleurs ( couleurs qui pour la plupart semblent n’avoir rien perdu de leur fraîcheur primitive), une suite de 72 groupes ou sujets, accompagnés de legendes en latin mélange de saxon , et qui comprennent toute l’histoire de la conquête, telle que la rapportent les chroniqueurs de l’époque (fig. 27 et 28).

Au premier aspect, cette broderie offre un ensemble de figures et d’animaux grossièrement dessinés; mais tout cela pourtant a du caractère, et le trait primitif, qu on retrouve sous les croisures de la .laine, ne manque pas d’une certaine correction qui rappelle la mâle naïveté du style byzantin. Les ornements de la double bordure , entre laquelle se déroule un drame Composé de 53o figures, sont les mêmes que celles des peintures de manuscrits au moyen âge. Enfin, à défaut de toute indication précise, et si l’on tenait absolument à lui laisser son ancienneté traditionnelle, on pourrait, avec une grande probabilité, attribuer cet immense travail à une brodeuse

TAPISSERIES

de la reine Mathilde, nommée Leviet, dont l’habileté a sauvé le nom de l’oubli. Peut-être ne serait-il pas non plus indifférent de faire remarquer que du moment où elle est pour la première fois signalée dans l’histoire', cette tapisserie se trouve appartenir à l’église même où la reine Mathilde voulut être enterrée,

Fig. 28. — Fragment de la Tapisserie de Bayeux, lequel représente deux cavaliers de l’armée du duc Guillaume, armés de pied en cap et combattant.

On a vu plus haut ( voy. Ameublement ) que vers les douzième et treizième siècles , sous l’influence des mœurs orientales, l’usage de s’asseoir sur des tapis s’était établi à la cour de nos rois. Dès cette époque aussi, on employa fréquemment les riches tapisseries pour former les tentes de guerre ou de chasse. On les déployait aux jours de fête, comme par exemple aux entrées des princes, pour cacher la nudité des murailles. Les salles de festin étaient

tendues de magnifiques tapisseries qui rehaussaient encore l’éclat dese;^remets ou intermèdes qu’on jouait pendant les repas. Les tournois voyaient briller autour de leurs lices et se dérouler, du haut de leurs galeries , les étoffes qui représentaient d’héroïques histoires. Enfin , le caparaçon, ce vêtement d’honneur du destrier, étalait ses brillantes images aux yeux de la foule émerveillée.

Il était d’usage, au reste, que les tapisseries fabriquées pour tel ou tel seigneur portassent les armoiries de celui-ci*, en prévision sans doute des circonstances où elles pourraient être exposées publiquement , dans les entrées de rois, de reines et de grands personnages, dans les processions solennelles, dans les joutes et dans les tournois.

Au quatorzième siècle, les manufactures de Flandre, qui étaient déjà renommées vers le douzième, prirent un très-grand développement, et bientôt le succès des tapisseries d’Arras fut si général, qu’on désigna les plus belles tentures sous le nom de tapis d’Arras, bien que la plupart ne vinssent pas de cette ville (fig. 29). Notons qu’aujourd’hui , en Italie, la qualification d'Arra^i est encore synonyme de tapis précieux (fig. 29).

Ces étoffes étaient le plus souvent exécutées en laine, et quelquefois en chanvre et en lin; mais, à la même époque, Florence et Venise, qui avaient emprunté cette industrie à l’Orient, tissaient des tapis où se trouvaient confondus la soie et l’or.

Un inventaire du 21 janvier 1079, qui existe en manuscrit à la Bibliothèque nationale, et dans lequel sont consignés, en même temps que « tous les joyaux d’or et d’argent, toutes les chapelles, chambres de broderies et tapisseries du roi Charles V, » peut donner une idée non-seulement de la multiplicité de tentures et tapis qui faisaient partie du mobilier royal, surtout à l’hôtel Saint-Pol, mais encore de la diversité des sujets qui y étaient représentés. Un petit nombre de ces tapisseries sont venues jusqu’à nous; mais, parmi celles qui ont été détruites ou perdues , on peut remarquer : le grand tapis de la Passion de Notre-Seigneur, le grand tapis de la vie de saint Denis et celui de la vie de saint Theseus, le grand tapis de Bonté et Beauté, le tapis des Sept Péchés mortels, les deux tapis des Neuf Preux, celui des Dames qui chassent et qui volent (c’est-à-dire qui chassent à l’oiseau) , celui des Hommes sauvages , deux tapis de Godefroi de Bouillon , un tapis de chapelle

TAPISSERIES

blanc, au milieu duquel se voient un « compas et une rose, » armorié de France et de Dauphiné, qui a trois aunes de long et autant de large; un grand et beau tapis « que le roy a acheté, qui est ouvraigé d’or,ystorié des Sept Sciences et de saint Augustin, » le tapis de Judic (la reine qui doit figurer sur les cartes à jouer) , un grand drap d’Arras représentant les batailles de Judas Macchabée et d’Antiochus; un autre « de la bataille du duc

Fig. 29. — Mariage de Louis XII et d’Anne de Bretagne. Tapisserie en laine et en soie, avec mélange de fils d’or et d'argent, fabriquée en Flandre à la fin du quinzième siècle. Communiqué par M. Achille Jubinal.

d’Aquitaine et de Florence; » un tapis « à ouvraigé, où sont les douze mois de l’an; » un autre « de la Fontaine de Jouvent » (Jouvence), un grand tapis « semé de fleurs de lys azurées, lesquelles fleurs de lys sont semées d’autres petites fleurs de lys jaunes , » ayant au milieu un lion et aux quatre coins des bêtes portant des bannières, etc., etc. La liste est interminable; encore faut-il ajouter à ces tapis à images les tapisseries d’armoiries , faites

pour la plupart « en fil d’Arras, » et portant les armes de France et de Behaigne (ces dernières étant celles de la reine, fille du roi de Bohême). On y distinguait aussi un tapis « ouvré de tours, de daims et de biches, pour mettre sur le bateau du roi. » Il y avait les tapis dits velus ou velours, que nous appelons aujourd’hui moquettes , et qui n’étaient pas en moins grande quantité. On remarquait encore les Salles d' Angleterre , ou tapisseries venant de ce pays, qui , nous l’avons dit, s’était précédemment acquis une grande réputation dans cette industrie : parmi celles-ci , on en voyait une qui était ynde (bleue), à arbres et à hommes sauvaiges , à betes sauvaiges et à châteaux ; d’autres vermeilles , brodées d’azur, avec bordure à vignettes , et l’intérieur à lions, aigles et léopards.

Charles V possédait encore, en son château de Melun, beaucoup de « soieries et tapis. » Au Louvre, on admirait, entre autres tapisseries magnifiques , « une très-belle chambre verte , ouvrée de soie , semée de feuillages, représentant, au milieu, un lion que deux reines couronnent, et une fontaine où des cygnes se jouent, etc. »

Et qu’on n’aille pas supposer que les maisons royales offraient seules le spectacle de pareilles richesses ; car il nous serait facile de trouver à faire mainte énumération analogue à celles qui précèdent, en interrogeant les inventaires des mobiliers seigneuriaux ou des trésors de certaines églises et abbayes. Ici les tapisseries représentaient des sujets religieux tirés de la Bible , des Évangiles ou de la Légende des saints \ là , des sujets historiques et chevaleresques, surtout des scènes de guerre ou de chasse (fig. 3o).

Le luxe des tapis était donc, on peut l’affirmer, général dans les hautes classes ; luxe dispendieux , s’il en fut • car, outre que l’examen de ces merveilleux travaux nous indique qu’ils ne pouvaient être acquis qu’à un trèshaut prix , nous en trouvons dans les anciens documents plus d’une attestation formelle. Par exemple, Amaury de Goire, tapissier, reçoit, en i3q8, du duc de Normandie et de Guyenne, pour « un drap de laine » sur lequel se voyaient « le vieil et le nouveau Testament, » 492 livres 3 sous 9 deniers. En 1 368, Huchon Barthélemy, changeur, reçoit 900 francs d’or pour un « tapis ouvré » représentant « la Quête du Saint-Graal » (le saint sang de Jésus-Christ) , et en iâgi, le tapis del 'histoire de Theseus, que nous avons

déjà mentionné, est acheté par Charles V, au prix de 1,200 livres*, toutes sommes véritablement exorbitantes pour l’époque.

Le seizième siècle, qui fut pour tous les arts une époque de perfectionnement et de progrès , communiqua une nouvelle impulsion à l’industrie des tapissiers. François Ier fonda, à Fontainebleau, une manufacture où l’on tissa des tapis d’une seule pièce , au lieu de les composer, comme on l’avait toujours fait jusqu’alors, de pièces séparées, cousues et raccordées ensemble. On mélangea aussi dans cette nouvelle fabrication les fils d’or et d’argent à la soie et à la laine.

Quand ce roi eut appelé d’Italie le Primatice (1541), il lui commanda les dessins de plusieurs tapisseries , qui furent exécutées dans les ateliers de Fontainebleau. Mais, tout en payant généreusement les artistes et ouvriers italiens ou flamands réunis dans les dépendances de son château, François Ier ne laissa pas d’employer encore les tapissiers parisiens , ainsi que la preuve s’en voit dans une quittance des sieurs Miolard et Pasquier, qui déclarent avoir reçu 410 livres tournois pour commencer l’achat des étoffes et choses nécessaires pour une tapisserie de soie , que ledit seigneur leur a ordonné de faire pour son sacre , suivant les patrons que ledit seigneur a fait dresser à cette fin , et où doit être figurée une Léda avec certaines nymphes , satyres , etc.

Henri II fit mieux que conserver l’établissement de Fontainebleau : il créa en outre , à Paris , en obtempérant à la requête des administrateurs de 1 hôpital de la Trinité , une fabrique de tapisseries dans laquelle les enfants de cet hôpital furent occupés à teindre la laine et la soie et à les tisser au métier en basse-lisse et en haute-lisse (fig. 3i).

Lanouvelle fabrique, soit qu’elle le méritât par l’excellence de ses travaux, soit qu’elle eût d’influents protecteurs, obtint tant de privilèges, que l’ordre public fut à plusieurs reprises violemment troublé, par suite de la jalousie des maîtres et ouvriers tapissiers, dont la corporation, nombreuse et ancienne , avait encore beaucoup d’autorité et de prépondérance.

La fabrique de l’hôpital de la Trinité continua à prospérer sous Henri III, et Sauvai, dans son Histoire des Antiquités de Paris , nous apprend que sous le règne suivant elle avait atteint son plus haut point de prospérité. En 1594, Dubourg y exécutait, d’après les dessins de Lerembert, les belles

Page 1