CARRELAGES
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de la poterie hispano-arabe, aussi bien peut-être que des carreaux asiatiques, et la majolique, ou faïence proprement dite, dans laquelle l’argile est recouverte d’un enduit ou vernis opaque, qui spécifie l’invention due àLucca délia Robbia.
Il est bon néanmoins de rappeler ici, après avoir donné la priorité à l’invention de Lucca délia Robbia, que dès le onzième et le douzième siècle la France était en possession d’une espèce de céramique, qui servait spécialement à la fabrication de carrelages en poterie vernissée. On a retrouvé beaucoup de ces carreaux de terre cuite avec des dessins et des ornements noirs ou bruns sur fond blanc ou jaune (planche IV) ; plus tard, ces carrelages, dont les miniatures des manuscrits nous offrent de si brillants spécimens, surtout au quatorzième et au quinzième siècle, se couvrirent de dessins, d’emblèmes, d’armoiries et de devises.
Nous venons de le dire, par la voix de l’auteur qui nous sert de guide, l’élan qu’avait donné Lucca délia Robbia à l’industrie céramique se communiqua avec rapidité et avec une sorte d’universalité; et s’il était besoin de trouver à l’extension de cette industrie une autre raison que celle de sa valeur elle-même, nous dirions que les circonstances au milieu desquelles Lucca avait fait sa découverte étaient éminemment propres à en favoriser le développement.
Le luxe était grand alors dans toutes les classes qui pouvaient aspirer à en faire parade. On a vu, quand nous avons traité de l’ameublement, jusqu’à quel point de somptueuse profusion les rois, les princes, les nobles poussaient la manie d’étaler leurs richesses. Nous avons notamment signalé, dans les salles à manger, ces dressoirs chargés de vaisselle et d’objets de toutes sortes qui n’étaient mis là que pour l’éblouissement des yeux. Or, l’usage étant établi de ces exhibitions, que pouvaient seuls se permettre les possesseurs d’une fortune considérable, on concevra sans peine que la vogue se soit presque aussitôt attachée aux productions de la céramique, qui d’ailleurs, acceptées comme œuvres d’art, se prêtaient merveilleusement, par leur nature et par la modicité relative de leur prix, au besoin d’étalage dont étaient pris les gens d’un ordre secondaire. Il dut suffire que sur le dressoir d’un prince quelque pièce de majolique trouvât place parmi les pièces d’orfèvrerie qui jusque-là avaient exclusivement joui de ce privilège,
pour que bientôt, dans une région inférieure delà bourgeoisie et du tiers état, il y eût des salles à manger où la majolique, soit seule, soit concurremment avec l’orfèvrerie, fournissait l’élément décoratif.
Et, partant de ce principe que les produits de la céramique reçurent droit de séance, avec un honneur en quelque sorte égal, parmi les produits de l’orfèvrerie, il arriva que l’insdustrie nouvelle, secondée par les premiers artistes, ne tarda pas à se distinguer par les créations à la fois les plus charmantes et les plus originales.
On vit, spectacle nouveau dans l’histoire, de simples pièces de poterie, pour les appeler par leur nom générique, devenir de précieuses offrandes entre les grands, et servir maintes fois à traduire les plus ardentes admirations dans le monde de la haute galanterie. C’est ainsi que sont venus jusqu’à nous, tracés principalement sur des coupes par les maîtres en renom, les portraits des belles dames qui alors étaient l’ornement de la noble société : les Diana, les Francesca, les Lucia, les Proserpina, que leurs adorateurs faisaient peindre dans le but de leur offrir à elles-mêmes leur image.
C’està Florence qu’eut lieu, vers 1410, l’invention de Lucca délia Robbia; mais, dès que les procédés en furent connus, la plupart des villes d’Italie, notamment celles de la Toscane, virent s’élever des fabriques, entre lesquelles ne tarda pas de s’établir unesingulière émulation : Pesaro, Gubbio, Urbino, Faenza, Rimini, Forli, Bologne, Ravenne, Ferrare, Città-Castellana, Bassano, Venise, se distinguèrent à l’envi, et presque toutes surent donner à leurs produits une physionomie en quelque sorte individuelle.
Pesaro, qui d’ailleurs est le siège le plus ancien des ateliers de poterie décorative en Italie, et dont les procédés, tout en dérivant de ceux de Lucca délia Robbia, semblent participer aussi des vieilles méthodes espagnoles ou major quaises, Pesaro nous offre un dessin d’aspect assez dur et roide. « Les « contours, ajoute M. Jacquemart, sont tracés en noir de manganèse, les ce chairs restent de la couleur de l’émail, et les draperies seules sont remplies « par une teinte uniforme. »
C’est à Pesaro que fleurit le célèbre Lanfranco, dont le Musée céramique de Sèvres possède deux pièces, et qui inventa l’application de l'or sur la faïence, à une époque où les anciens procédés de dessin avaient cessé d’être employés dans cette fabrique, pour faire place à de délicates peintures, exé-
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cutées non plus par les maîtres les plus renommés de l’Italie, mais au moins par d’intelligents élèves, formés d’après leurs leçons ou leur exmple.
La fabrique de Gubbio eut pour fondateur Georges Andreoli, qui, statuaire en même temps que majoliste, produisit des ouvrages aussi remarquables par la forme que par l’aspect. « La palette minérale d’Andreoli était
Fig. 36. — Hanap, faïence italienne du seizième siècle. Collection de M. le baron Alph. de Rothschild, • d’après l’ouvrage de MM. Carie Delange et C. Bornemann.
« des plus complètes pour l’époque : les jaunes cuivreux, le rouge rubis, « sont fréquemment employés dans ses ouvrages. » Il reste des travaux signés de ce maître ((qualification qui lui fut officiellement conférée par des lettres de noblesse) uin plat qui fait partie de la collection de Sèvres et une plaque représentant une Sainte Famille.
Urbino, dont les ducs, notamment Guidubaldo II, se déclarèrent les protecteurs les plus zélés de l’art céramique, fut illustré par Francesco Xanto,
qui traita des sujets historiques en terre émaillée. Xanto eut pour successeur Orazio Fontana, qui a été surnommé le Raphaël de la majolique, et qui produisit, entre autres pièces magnifiques, des vases que plus tard Christine de Suède, émerveillée en les voyant, offrit d’échanger contre de la vaisselle d’argent de la même grandeur.
C’est à la fabrique de Deruta que les sujets de fantaisie furent en premier lieu appliqués à la majolique *, Bassano se signala par des paysages ornés de ruines ; Venise se fit une célébrité par ses faïences légères à reliefs repoussés ; Faenza est encore fière de son Guido Salvaggio*, Florence, de son Flaminio Fontana, etc.
La majolique atteignit l’apogée de son éclat sous le duc d’Urbino que nous avons déjà nommé, Guidubaldo II, qui ne recula devant aucun sacrifice pour que cet art fût introduit dans les fabriques placées sous son patronage. On le vit demander même à Raphaël, à Jules Romain, des dessins originaux destinés à servir de modèles* et, cet élan donné, il arriva que des peintres distingués, tels que Battista Franco, Raphaël dal Colle, vinrent mettre leur propre pinceau au service de la majolique. Aussi les pièces de cette période se distinguent-elles entre toutes par une entente de composition et une correction de lignes qui en font autant d’œuvres saillantes (fig. 3G). Puis vint presque aussitôt la décadence. De plus en plus florissant jusqu’au milieu du seizième siècle, l’art des majolistes n’est plus à la fin du même siècle qu’une industrie bâtarde, livrée aux caprices de la mode, qui en a fait une productrice maniérée.
Presque à l’origine delà rénovation de l’industrie céramique, des ouvriers italiens étaient allés s’établir sur divers points qui devinrent autant de foyers artistiques. L’Europe orientale eut pour initiateurs les trois frères Giovanni, Tiseo et Lazio, qui se fixèrent à Corfou. Les Flandres durent la connaissance des procédés à Guido de Savino, qui prit résidence à Anvers* et vers i52o on trouve fonctionnant à Nuremberg une fabrique dont les produits, bien que différant essentiellement de caractère avec les majoliques italiennes, peuvent fort bien cependant en dériver.
Ajoutons que des lettres du roi de France mentionnent dès 1456 des droits à percevoir sur les « poteries de Beauvais, » et que, dans le chapitre xxvii du livre Ier de son Pantagruel, publié en i535, Rabelais place
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parmi les pièces du trophée de Panurge « une saucière, une salière de terre et un gobelet de Beauvais*, » ce qui prouve, comme le dit M. du Sommerard, « que dès lors il se fabriquait dans cette ville des ustensiles de terre « assez propres pour figurer sur les tables avec l’argent et l’étain, » mais ce qui ne signifie pas forcément que la France n’eût plus à attendre l’homme de génie qui devait ne lui laisser rien à envier à l’Italie.
Vers l’année i5io, dans un petit village du Périgord, naissait un enfant qui, après avoir reçu quelques maigres éléments d’instruction, dut, tout
Fig. 37. — Ornement à figures d’un plat émaillé de Bernard Palissy. Seizième siècle.
jeune encore, chercher à vivre de son travail. Cet enfant se nommait Bernard Palissy. Il apprit tout d’abord l'état de vitrier , ou plutôt d’assembleur et peintre de vitraux*, et cet état, en l’initiant à la fois aux principes du dessin et à quelques manipulations chimiques , alluma chez lui une double passion pour les arts et pour les sciences naturelles. « Tout en peindant des « images pour vivre , » comme il le dit lui-même dans un des livres qu’il a laissés, et qui peuvent donner la plus haute idée de cette nature aussi naïve que puissante, il s’appliqua à étudier les véritables principes de l’art dans les œuvres des grands maîtres italiens, les seuls alors en renom*, puis, son état de verrier étant devenu , par suite de la concurrence, assez improductif, il s’adonna en même temps aux pratiques de la géométrie et mérita
bientôt , dans le pays qu’il habitait , une certaine réputation comme « habile leveur de plans. » Une occupation relativement aussi machinale ne pouvait suffire longtemps à l’activité d’un esprit avide de progrès et de découvertes. D’ailleurs Palissy, tout en se livrant à ses travaux d’arpenteur, n’avait pas cessé de faire de curieuses observations sur la structure et la composition des couches terrestres. Pour tâcher d’éclaircir les doutes qui lui restaient, aussi bien que pour obtenir la confirmation matérielle du système qu’il avait déjà édifié, il se mit à voyager : le résultat de ses voyages fut la création d’une théorie qui, après avoir longtemps fait sourire les plus grands esprits , ne devait pas moins former la première assise des principes qui sont aujourd’hui considérés comme les bases de la science géologique moderne.
Mais si la certitude qu’il pensait avoir acquise touchant les bouleversements antérieurs du globe lui avait dû causer quelque satisfaction morale, le vitrier arpenteur, qui était alors marié et père de famille , restait assez tristement délaissé de la fortune, et devait aviser à sortir de la gêne. Il faut l’entendre rapporter lui-même, à plus d’un quart de siècle de distance, et lorsque le succès a entièrement couronné ses efforts, les s ouvenirs de ses premières et hasardeuses tentatives dans une voie nouvelle : « Sache,» dit-il en son langage pittoresque, dont nous nous hasardons à moderniser seulement l’orthographe, « qu’il y a vingt-cinq ans passés il me fut montré une coupe « de terre, tournée et émaillée, d’une telle beauté, que dès lors j’entrai en « dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos « qu’aucuns m’avaient tenus, en se moquant de moi , lorsque je peindais les « images. Or, voyant que l’on commençait à les délaisser au pays de mon « habitation , et aussi que la vitrerie n’avait pas grande requête (n’était pas « fort demandée), je pensai que si j’avais trouvé l’invention de faire des it émaux, je pourrais faire des vaisseaux de terre et autres choses de belle « ordonnance , parce que Dieu m’avait donné d’entendre quelque chose de « la pourtraiture (peinture de la céramique) ; et dès lors , sans avoir égard « que je n’avais nulle connaissance des terres argileuses , je me mis à cher- « cher les émaux comme un homme qui tâte en ténèbres. »
On a beaucoup discouru et discuté, mais vainement, disons-le tout de suite , pour arriver à assigner avec certitude à la belle coupe qui inspira Palissy tel lieu de provenance plutôt que tel autre*, mais , quelle que fût
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l’origine de cette pièce, la question nous semble assez indifférente , puisqu’à l’époque où Palissy dut la voir , les fabriques italiennes , et même celles qui s’établirent ensuite çà et là , avaient pu répandre à peu près partout leurs produits , et puisque les oeuvres qui restent de notre artiste attestent une manière vraiment personnelle et en quelque sorte sans précédents.
Quoi qu’il en soit , le voilà recherchant , pilant toutes sortes de substances , les mélangeant , en recouvrant des débris de poterie qu’il soumet à la chaleur du four des potiers ordinaires, puis au feu plus puissant des verriers-, ensuite, installant un fourneau dans sa propre maison, prenant à ses gages un ouvrier potier , à qui, faute d’argent, il se voit une fois obligé de donner en payement ses propres habits; tournant seul, pour broyer ses matériaux, un moulin qui exigeait ordinairement la force de « deux puissants hommes; » se déchirant les doigts en reconstruisant son four, que le feu avait fait éclater , et dont le mortier et la brique s’étaient « liquéfiés et vitrifiés, v en sorte qu’il est forcé, pendant plusieurs jours, de « manger son potage ayant les « doigts enveloppés de drapeaux; » poussant la conscience et le zèle du chercheur jusqu’à tomber sans connaissance quand il s’aperçoit qu’une fournée sur laquelle il avait compté présentait de nombreux défauts; jusqu’à détruire, en dépit du besoin d’argent, et bien qu’on lui en offrît un certain prix, des pièces qui, n’étant pas d’une parfaite venue, auraient pu « causer décriement et rabaissement à son honneur; » enfin , jusqu’à briser et jeter dans le feu, à défaut d’autre combustible, le plancher de sa maison et les meubles de son pauvre ménage.
Cet enfantement d’une magnifique découverte par la seule initiative d’un homme qui s’était dit qu’il réussirait, et qui, pour atteindre au but, supporta héroïquement tant de misères, tant de privations , tant d’humiliations, ne dura pas moins de quinze années. %
Il suffit de parcourir le récit autobiographique de cette lutte du génie aux prises avec l’inconnu , pour avoir la mesure de ce que peut oser et souffrir l’âme humaine que Dieu a marquée pour réaliser une des grandes conquêtes du progrès.
« Pour me consoler, » raconte Bernard Palissy , « on se moquait de moi, « et même ceux qui me devaient secourir » (il entend par là les gens de sa famille, sa femme, ses enfants , qui n'étaient pas pénétrés aussi fortement que
lui de la foi en son œuvre) « s’en allaient crier par la ville que je faisais brûler « le plancher, et , par tels moyens , me faisaient perdre mon crédit, et m’esti- « mait-on être fou... Les autres disaient que je cherchais à faire la fausse « monnaie... M’en allais par les rues, tout baissé, honteux. J’étais endetté « en plusieurs lieux et avais ordinairement deux enfants aux nourrices, ne « pouvant payer leurs salaires. Tous se moquaient de moi, en disant : « Il « lui appartient bien de mourir de faim, parce qu’il délaisse son métier. » « En travaillant à telles affaires, je me suis trouvé l’espace de dix années « si fort escoulé (amaigri) en ma personne , qu’il n’y avait aucune forme « ni apparence de bosse aux bras ni aux jambes; mais étaient mes jambes « toutes d’une venue, de sorte que les liens de quoi j’attachais mes bas de « chausses étaient, soudain que je cheminais, sur les talons avec le résidu « de mes chausses... J’ai été plusieurs années que, n’ayant rien de quoi « faire couvrir mes fourneaux, j'étais toutes les nuits à la merci des pluies « et vents, sans avoir aucun secours , aide ni consolation, sinon des chats- « huants qui chantaient d’un côté, et les chiens qui hurlaient de l’autre... « Me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant tout quitté , n’ayant rien de sec sur « moi, à cause des pluies qui étaient tombées, je m’en allais coucher « à la minuit ou au point du jour, accoutré de telle sorte, comme un « homme qu’on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville, et en m’en « allant ainsi retirer, j’allais bricoliant (titubant) sans chandelle, et tombant « d’un côté et d’autre , comme un homme qui serait ivre de vin , rempli de « grandes tristesses , d’autant qu’après avoir longuement travaillé je voyais « mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, je trouvais a en ma chambre une seconde persécution (les plaintes de sa femme), pire <c que la première, qui me fait à présent émerveiller que je ne sois consumé cc de tristesse... J’ai été en telle tristesse , que j’ai maintes fois cuidé (pensé) « entrer jusqu’à la porte du sépulcre. »
Enfin , et malgré tous les contre-temps, tous les déboires, tous les martyres moraux et physiques, l’opiniâtre chercheur réussit selon ses vœux, et met au jour ces pièces qu’il appela lui-même du nom de rustiques , d’une originalité et d’un éclat si grands qu’elles n’eurent qu’à paraître pour captiver l’attentio-n et mériter tous les éloges comme tous les profits.
On l’a vu tout à l’heure, c’était à Saintes que Palissy , en quête de l’im-
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mortalité, subissait' son rude noviciat. Un peu après qu il eut obtenu ces résultats définitifs, les affaires de religion ayant mis en émoi la Saintonge,le connétable de Montmorency, qui fut envoyé pour réprimer le mouvement huguenot, eut occasion de voir les ouvrages de Palissy, demanda qu on le lui présentât, et se déclara dès le premier instant son affectueux protecteur-, protecteur, disons-nous, et ce mot doit être entendu ici dans le sens le plus large, carie potier, qui avait ardemment embrassé les idées delà Reforme, et qui plus tard préféra même la prison perpétuelle à 1 abjuration (s il ne
Fig. 38. — Ornements des faïences de Bernard Palissy. Seizième siècle.
mourut pas à la Bastille, du moins y fut-il renfermé à l’époque de la Saint- Barthélemy), avait besoin en effet d’être protégé, aussi bien pour sa liberté de conscience que pour l’exercice de son art. Montmorency, après l’avoir chargé de travaux considérables qui lui valurent le patronage de plusieurs autres grands seigneurs , ne lui obtint rien moins que la faveur royale. Palissy fut appelé à Paris, avec le titre d 'inventeur des rustiques figulines du roi et de la reine mère (Henri II et Catherine de Médicis), logé aux Tuileries-, et là il ne tarda pas à occuper la renommée, non-seulement de ses travaux de céramiste, mais encore de ses idées de savant.
En reconstruisant le pavillon de Flore, aux Tuileries, on a retrouve, en faisant une tranchée dans le jardin, l’atelier de Bernard Palissy , reconnais-
sable aux fragments et débris divers de poteries émaillées avec figures en relief, parmi lesquelles il y avait un grand morceau du plat de Palissy connu sous le nom de plat du Baptême, à cause du sujet qu’il représente. En juillet 1 865, en fouillant dans la partie où est construite la salle des États, on rencontra au contre-bas du sol deux fours à poterie en grande partie bien conservés. L’un d’eux contenait les débris de ces manchons ou galettes, que Palissy passe pour avoir inventés et qui servent à la cuisson des pièces fines, des empreintes d’ornements divers et des figures de haut-relief, dont deux sont décrites par Palissy lui-même dans le Devis d’une grotte pour la royne, mère du roy , qui sont celles qu’il indique ainsi : « Je y vouldrois faire cer- « taines figures d après le naturel, voire imitant de si près la nature, jus- -< qu’aux petits poils des barbes et des soursilz, de la même grosseur qui est « dans la nature. » Particularités que l’on reconnaît dans les fragments des moules retrouvés; et, même page, Palissy ajoute : « Item il y en auroit un « autre qui seroit toutformide diverses quoquilles maritimes; sçavoir est les « deux yeux de deux quoquilles , le ne\, bouche et menton, front , joues , « le tout de quoquilles , voire tout le résidu du corps. » C’est ce qu’on a retrouvé en fragments, et aussi une main moulée sur nature et tenant une épée de forme ancienne (fig. 39). Parmi les fragments moulés sur le nu et sur les draperies est celui que nous reproduisons (fig. 40) , ainsi indiqué par Palissy : « Item pour faire esmerveiller les hommes, je en vouldrois faire « trois ou quatre (figures) vestus et coiffés de modes estranges, lesquels « habillements et coiffures seroient de divers linges , toiles ou substances « rayées , si très-approchant la nature qu’il n’y auroit homme qui ne pence sast que ce fust la même chose que l’ouvrier auroit voulu imyter b » On voit combien Palissy, qu’on appelait maître Bernard des Thuilleries, méritait l’estime des souverains qui avaient voulu qu’il logeât près d’eux.
ce Les poteries de Palissy (fig. 41),» c’est M. Jacquemart qui parle, « sont ce remarquables à plus d’un titre : d’une pâte blanche tirant sur le jaune cc grisâtre, leur dureté, leur infusibilité, égalent celles des faïences fines ou ce terres de pipe; c’est déjà un caractère propre à les faire distinguer des pro- « duits italiens, dont la terre est d’un rouge sale et sombre. L’émail a beau- « coup d’éclat; il est dur et assez souvent tressaille; les couleurs sont peu
l lopographie historique du vieux Paris, région du Louvre et des Tuileries, par Berty et Legrand.
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« variées mais vives- c’est un jaune pur, un jaune d’ocre, un beau bleu « d indigo, un bleu grisâtre, un vert d’émeraude par le cuivre, un vert jau- « nâtre, un brun violacé, et le violet de manganèse. Quant au blanc, il est 0 assez terne, et bien loin de rivaliser avec celui des faïences de Lucca délia « Robbia; aussi les plus persévérantes recherches de Palissy, qui inventa « tous ses procédés, tendirent-elles à en augmenter l’éclat. Le dessous des
Fig. 39 et 40. — Fragments de figures dont les moules ontété trouvés en i865 dans un des fours de Bernard Palissy, aux Tuileries. Seizième siècle.
« pièces de Palissy n’est jamais d’un ton uni : il est tacheté ou nuancé de «. bleu, de jaune et de brun violâtre.
« Il serait fort difficile, pour ne pas dire impossible, d’énumérer les formes « diverses que Palissy a su donner à la terre émaillée; résumant en lui tous « les talents de son époque, aussi habile dessinateur que modeleur intelli- « gent, il trouve mille ressources d’élégance et de richesse , tantôt dans la « multiplicité des reliefs et le galbe même du vase , tantôt dans le seul emploi « du coloris... Dans un grand nombre de ses oeuvres, notamment dans les
« plats et bassins, on voit des objets naturels représentés avec une étonnante « vérité de forme et de couleur; presque tous sont moulés sur nature et « groupés avec un goût parfait-, sur le fond, sillonné de courants d’eau où « nagent des poissons de la Seine , surgissent des reptiles élégamment en-
« roulés; des coquilles fossiles (n’oublions pas que Palissy était géologue) « appartenant au terrain tertiaire de Paris; sur le marli (talus qui borde le « plat), parmi de délicates fougères étalées en rosettes, rampent et sautil- « lent les écrevisses, les lézards, les grenouilles ventrues (fig. 42); Texacti- « tude des mouvements, la réalité des tons produits par une palette res-
Fig. 41. — Hanap, faïence de Bernard Palissy. Seizième siècle. Musée du Louvre.
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« treinte, tout annonce un observateur scrupuleux. Ce n’est pourtant pas « sur les ouvrages rustiques seuls qu’il convient de juger Palissy, mais bien
« aussi dans les vases où il a semé toutes les richesses ornementales de son « époque, et où il s’est plu à développer toute sa verve de composition et sa « science de dessinateur... Sous ce rapport, Palissy subit la loi commune à
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(( tous les artistes du seizième siècle : il est orfèvre. Par leur désinvolture, « leurs bordures frangées, leurs appendices figuratifs, ses vases rappellent le a métal. Comment en eût-il été autrement? Benvenuto Cellini n’était-il pas « alors, nous ne dirons pas le but de toutes les imitations, ce serait insulter « aux artistes ingénieux de cette époque, mais au moins l’idéal vers lequel « tendaient les aspirations des autres? Pour ce qui est de la figure humaine, « la préoccupation constante de Palissy est de se rapprocher du type italien-, « et comme, sans aucun donte, l’école de Fontainebleau lui offrait les plus « fréquents modèles , on retrouve dans la plupart de ses personnages cette « gracieuse élongation , cette simplicité élégante qui arrive jusqu’à la ma- « ni ère dans les sculptures de Jean Goujon.
« Palissy ne se borna pas à faire des vases de petite et de moyenne dimen- « sion , pour orner les dressoirs , les buffets , les tables et les consoles -, il éleva « la poterie aux proportions les plus gigantesques dans ses rustiques figu- « Unes, destinées à décorer les jardins, les grottes, les fontaines et les vesti- « bules des habitations somptueuses. Les châteaux de Nesle et de Chaulnes, « de Reux etd’Ecouen, et le jardin des Tuileries, en contenaient deremar- « quables échantillons. Tous ces travaux ont péri dans la dévastation des « édifices qui les contenaient; un seul fragment de chapiteau, recueilli au « musée de Sèvres, démontre la vérité des assertions des écrivains du « seizième siècle touchant les créations monumentales du potier de Saintes.
« Après la mort de Palissy, survenue en 1589, l’art qu’il avait inventé a dépérit insensiblement pour disparaître bientôt presque complètement en « France. »
Ceci doit s’entendre du genre créé en propre par Bernard Palissy ; et non de 1 ensemble de l’industrie céramique , qui , prenant pour guides ou modèles les coquets produits italiens , de préférence aux œuvres vraiment magistrales de l’artiste français, ne laissa pas de témoigner encore d’une certaine vitalité. Parmi les divers centres qui méritèrent alors la notoriété, nous devons particulièrement citer Nevers, d’où sortirent une foule d’objets que caractérise la représentation de sujets empruntés aux époques biblique, romaine et contemporaine; Rouen, fabrique dont la fondation pourrait bien n’ètre pas antérieure aux premières années du dix-septième siècle, et qui dut évidemment fournir sa bonne part de vaisselle de table, alors que , pour faire
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face aux désastreuses dépenses de la guerre, les courtisans, à l’exemple de Louis XIV, envoyèrent leur argenterie à la Monnaie et se mirent en faïence , comme dit Saint-Simon; enfin Montreuil-sur-Mer, qui, s’il faut en croire les échantillons recueillis dans la contrée par M. Boucher de Perthes, un de nos plus savants antiquaires , posséda une fabrique qui produisit des vases à jour remarquables.
Mentionnons la poterie hollandaise, dite porcelaine de Delft , qui, au dix-
Fig. j3. — Pot à l’eau à quatre anses. Faïence allemande du seizième siècle.
Fig. 44. — Cafetière oviforme. Faïence allemande du seizième siècle.
septième siècle, commença de prendre place sur tous les dressoirs et buffets, et qui, selon M. Brongniart, proviendrait d’une fabrique fondée peut-être antérieurement au seizième siècle. Nous mentionnerons aussi la faïence à reliefs (fig. q3 et 44), qui a été cultivée avec un véritable talent en Allemagne, surtout dans la ville de Nuremberg. O11 voit au Louvre et au musée de Cluny de magnifiques spécimens de plaques émaillées et de vases aux formes architecturales , ornés de figures. La majolique était également en honneur sur les bords du Rhin. On trouve maintes pièces datées des dernières années du seizième siècle que l’identité de formes ou l’analogie de
sigles avec les œuvres primitives avaient d’abord fait classer parmi lesmajoliques italiennes. Cependant la plupart de ces pièces décorées d’armoiries et d’arabesques, auxquelles sont généralement mêlées des légendes latines ou allemandes, portent au revers un chiffre formé de lettres gothiques, qui ne laisse aucun doute sur la patrie de l’artiste.
Maintenant, un mot sur une question que nous ne saurions passer entièrement sous silence, bien que, restée insoluble jusqu’ici, elle doive sans doute n’être jamais éclaircie.
Pourquoi ce nom de faïence donné communément en France , presque dès la renaissance de l’art céramique, aux produits de l’industrie nouvelle? Les uns répondent : « Parce que Faenqa fut, parmi les fabriques italiennes, la première dont les poteries peintes et ornementées se répandirent chez nous, en acquérant une grande réputation. » D’autres trouvent, en France même, dans la Provence, près de Fréjus, un petit bourg, appelé Faïence, « où la « fabrication des terres émaillées était en pleine activité avant qu’il en fût « question ailleurs, » et qui aurait donné son nom à la poterie que les Italiens appelèrent majolique, ce qui n’irait à rien moins qu’à Ôter le mérite, sinon de l’invention, au moins de la priorité, à Lucca délia Robbia; par malheur pour cette dernière opinion, ceux qui l’émettent ne peuvent fournir à l’appui de leur dire aucun détail certain sur la nature des produits qui sont attribués à cette localité, et qui auraient dû être mis par leur célébrité même à l’abri de la destruction. On le voit donc, c’est là un différend dans lequel un jugement décisif est difficile à porter.
Il nous reste à signaler, mais en quelque sorte hors de la sphère où nous nous sommes tenu jusqu’à présent , un petit groupe de produits qui ont été désignés par les connaisseurs sous le nom de faïences fines d’Henri II, et dont l’ensemble des échantillons connus ne se compose que d’une quarantaine de pièces. Le siège de cette fabrication, qui apparaît pour ainsi dire isolée, car elle fait disparate avec tous les produits contemporains, est entièrement inconnu. « On sait seulement, » dit encore M. Jacquemart, « que la « plupart des pièces proviennent du sud-ouest de la France, de Saumur, « de Tours, et notamment de Thouars. Quant à la date, elle est irré- « cusablement inscrite sur les vases, qui portent les uns la salamandre de « François Ier , les autres les armes de France avec les trois croissants
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« entrelacés, emblème adopté par Henri II. Ce sont des coupes, des « aiguières, des biberons, des sucriers ovales, des salières et des flambeaux. « La forme en est riche et pure, relevée de moulures élégantes. Sur la pâte , « d’un blanc jaunâtre, recouverte d’un vernis cristallisé à base de plomb, et « par conséquent transparent, serpentent des zones d’un jaune d’ocre lisé- « rées de brun foncé, enlacées avec toute la richesse inventive qui caractérise « l’époque; de petits dessins en vert, en violet, en noir, et plus rarement en « rouge, rehaussent cette décoration. » On a beaucoup cherché, mais sans pouvoir s’appuyer jusqu’ici d’une donnée positive, le nom de l’artiste à qui l’on doit attribuer la création de ces œuvres et du genre individuel dont elles témoignent.
Quoi qu’il en soit, si l’Angleterre revendique la première application de la terre de pipe ou faïence fine, nous pouvons, en lui montrant la faïence d'Henri II, lui prouver que deux cents ans avant elle un artiste ignoré donnait chez nous l’exemple de l’industrie qui fait aujourd’hui son orgueil.
Fig. 45. — Ornement d’un plat de faïence italienne. Collection de M. le baron Alph. de Rothschild.
ARMURERIE
Armes du temps de Charlemagne. — Armes des Normands lors de la conquête de l’Angleterre. — Progrès de l'armurerie sous l’influence des croisades. — La cotte de mailles. — L’arbalète. — Le haubert et le hoqueton. — Le heaume, le chapel de fer, la cervelière; les jambières et le gantelet, le plastron et les cuissards. — Le casque à ventail. — Armures plates et armures à côtes. — La salade. — Luxe des armures. • — Invention de la poudre à canon. — Les bombardes. — Les canons à main. — La coulevrine, le fauconneau. — L’arquebuse à serpentin, à mèche, à rouet. — Le fusil et le pistolet.
document le plus ancien et le plus authentique qui puisse nous donner une idée à la fois juste et à peu près complète des armes en usage vers la fin du onzième siècle est la célèbre tapisserie de Bayeux, dont nous avons déjà parlé.
Il suffit d’examiner avec quelque attention ce complexe récit, en images, de la conquête de l’Angleterre en 1066, pour savoir quel était l’aspect général de la guerre à cette époque; mais si l’on a quelque peu étudié les historiens anciens et ceux de notre première époque nationale, on ne tarde pas à reconnaître, comme autant d’éléments fondus dans l’ensemble de tout cet appareil guerrier, la plupart des armes adoptées chez les races diverses dont le choc et le mélange devaient donner naissance aux peuples modernes.
Si l’on peut ajouter foi au témoignage de quelques miniatures que ren- ' ferment les manuscrits du temps de Charlemagne, on retrouverait dans le costume et l’armement des hommes de guerre des huitième et neuvième
siècles un constant souvenir des usages romains (fig. 46), « mais avec les « modifications qui devaient forcément résulter du mauvais goût contemporain, « dit M. de Saulcy, que d’ailleurs nous suivons en quelque sorte pas à pas dans le consciencieux travail qu’il a consacré à l’histoire des armes de guerre; « car à cette époque les casques, les boucliers, les épées avaient « pris des formes fort éloignées des modèles sur lesquels on prétendait les « façonner : on croirait volontiers que le costume avait subi le même genre
Fig. 46. — Soldats gallo-romains. Fac-similé de miniatures du ms. de Prudentius. Bibl. nat. de Paris.
« d’altération que le langage, corrompu qu’était celui-ci par le mélange « des moeurs germaines avec les mœurs des anciens sujets romains. »
Au milieu du neuvième siècle débarquent les Normands, qui s’emparent de la Neustrie, et qui importent chez la nation française, qu’ils combattent d’abord et avec laquelle ils concluent enfin la paix, tout un ordre d’armes défensives entièrement nouvelles de formes, sinon de nature. C’est alors que, suivant certains érudits, se montrent dans les peintures de manuscrits des hommes de guerre couverts d’un vêtement garni de petits anneaux ou écailles de fer, portant des casques pointus, et des boucliers qui, coupés horizontalement par le haut, se terminent par le bas en une pointe plus ou moins aiguë.
ARMU RERIE.
Dans la tapisserie de Bayeux, l’armée de Guillaume , qui livre la bataille de Hastings, est composée de trois corps différents : les archers, troupe légère de pied, armés de flèches et de dards-, les fantassins, ou grosse infanterie, portant des armes plus lourdes, et couverts de mailles de fer- la cavalerie, au sein de laquelle figure le duc en personne (fig. 47).
Le costume présente peu de variété-, on n’y remarque que deux sortes d’habillements : l’un , fort simple , porté par des gens qui n’ont pas de casque,
est évidemment celui de la milice subalterne; l’autre habillement, couvert d’anneaux de fer non entrelacés, prend depuis les épaules jusqu’aux genoux, et n’appartient qu’à des guerriers qui ont pour coiffure un casque étroit, conique, à pointe plus ou moins aigue, prolongé par derrière en couvrenuque, et muni par devant d’un appendice de métal garantissant la figure, qui reçut le nom de nasal (fig. 48).
Parmi les cavaliers ainsi bardés de fer, il en est qui ont des chaussures et des étriers, d’autres qui en sont dépourvus et qui n’ont pas même d’éperons.
Les boucliers des cavaliers sont convexes, fixés au bras par une courroie, en général arrondis parle haut, et terminés en pointe par le bas-, quelques-uns cependant sont à pans coupés, convexes, et offrent au centre une pointe assez allongée.
Les armes offensives consistent en épées, haches, lances, javelots et flèches. Les épées sont longues et d’une largeur uniforme presque jusqu’à l’extrémité, qui se termine brusquement en pointe; les poignées en sont épaisses et fortes. Les haches ne présentent aucune particularité remarquable. Les lances sont armées d’un fer aigu, et vraisemblablement tranchant, qui équivaut en longueur au sixième de la hampe. On voit aussi des massues, des bâtons ferrés , et enfin des bâtons fourchus, qui furent sans doute la première forme de l’arme qu’on appela plus tard bisaiguë. Ces dernières armes ne servaient ordinairement qu’aux serfs et aux paysans, l’épée et la lance étant réservées aux hommes libres.
On ne trouve la fronde aux mains d’aucun guerrier, et , circonstance notable , on la voit employée, dans la bordure de la tapisserie , par un paysan qui vise un oiseau , ce qui peut faire croire que la fronde était devenue une simple arme de chasse. Il en avait d’ailleurs été ainsi de l’arc chez les Francs, lequel se trouva avec d’autant plus de raison remis en honneur après la venue des Normands, que ceux-ci purent lui attribuer le succès de la bataille de Hastings, où Harold, l’adversaire de Guillaume, fut tué par une flèche. Et pourtant les lois du conquérant, qui excellait à tirer de l’arc, ne rangèrent pas cette arme parmi celles de la noblesse.
De la conquête des Normands jusqu’aux croisades, nous ne trouvons guère à signaler que l’adoption d’une arme très-meurtrière, qui prit le nom de fléau on fouet d'armes , et qui était composée de boules de fer garnies de pointes et attachées par des chaînettes au bout d’un fort bâton. Mais nous arrivons à une époque où les événements qui s’effectuèrent en Asie eurent une influence considérable sur les armes et le costume militaire de 1 Europe. La première et la plus notable des importations dues à ces lointaines expéditions fut celle de la cotte de mailles, qui était généralement en usage chez les Arabes, et que depuis on a retrouvée sur les sculptures des Sassanides, race royale qui régna sur la Perse du troisième au septième siècle.
Ge n’est pas dire qu’avant la première croisade on n’eût dans nos pays
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aucune connaissance du tissu de fer dont les Orientaux se faisaient des casaques défensives* mais on ne savait les imiter que d’une façon lourde et grossière. Ces armures, d’un poids écrasant, et qui d’ailleurs ne rendaient rien moins qu’invulnérables ceux qui s’en chargeaient, n’avaient donc pu détrôner les liaubergeonSyjacques de fer, brigandines , armures à macles (fig. 49) (tels étaient les noms donnés aux cuirasses de cuir et de toile couvertes de plaques de métal ) * mais , quand on eut vu de près ces armes défensives , avec toutes leurs bonnes conditions originelles, quand on eut appris à les fabriquer selon les procédés orientaux, on ne tarda pas d’adopter ce long tricot
de fer, à la fois souple , léger et en quelque sorte impénétrable. Toutefois, comme la fabrication des anciennes armures était plus simple et par conséquent moins coûteuse , elles ne furent pas tout à fait délaissées. Ce n’est même que sous Philippe-Auguste et saint Louis que devint général l’usage de la chemise de mailles , à laquelle certains chevaliers joignaient des chausses de mailles , pour se garantir les cuisses, les jambes et les pieds (fig. 5o).
On trouve , sous Louis le Gros (douzième siècle), le premier essai d’une visière mobile adaptée au casque conique des Normands, et c’est vers le même temps qu’il faut placer l’invention de l’arbalète; pour mieux dire, on ajouta à l’arc un fût, ou arbrier, qui donnait plus de facilité pour tendre la
Fig. 49. — Archer normand .
Onzième siècle.
Fig. 5o. — Jean sans Terre, ainsi représenté sur son sceau. Treizième siècle.
corde et qui aidait à mieux diriger le trait. Cette arme nouvelle, après avoir été exclusivement employée pour la chasse, parut dans les armées; mais en 1139, le pape Innocent II, confirmant les décisions du concile de Latran qui l’avait condamnée comme trop meurtrière , en défendit l’usage. Elle ne rentra dans l’armement militaire qu’au temps de la troisième croisade, sous Richard Cœur de Lion , qui, l’ayant de nouveau donnée à ses troupes, passa depuis pour l'avoir inventée.
Lors de la première croisade, les barons et les chevaliers portaient un haubert d anneaux de fer ou d’acier. Chaque guerrier avait un casque,
Fig. 5i. — Casque de don Jayme el Conquistador. Treizième siècle. Armeria real de Madrid.
argenté pour les princes, d’acier pour les gentilshommes, et de fer pour les soldats. Les croisés se servaient delà lance, de l’épée, d’une espèce de poignard appelé miséricorde , de la massue et de la hache d’armes, de la fronde et de l’arc.
Sur les vitraux que Suger, ministre de Louis VII, avait fait peindre pour l’église de l’abbaye de Saint-Denis, et qui représentaient les principaux faits de la deuxième croisade , on voit les chefs des croisés couverts encore de hauberts à anneaux ou à macles (lames de fer); le casque est conique et sans nasal; enfin le bouclier, en forme d’écu, couvre la poitrine , généralement suspendu au cou par une lanière de cuir (fig. 52).
Vers le milieu du douzième siècle , a-t-on dit, parut le plastron de fer, qui se plaçait sur la poitrine , pour soulever le haubert , dont la pression
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directe avait été reconnue nuisible à la santé. Cependant on n’en trouve pas la description dans les romans de chevalerie , qui sont le meilleur document à consulter sur les armures des douzième et treizième siècles.
Sous Philippe- Auguste, qui, on le sait, fut un des chefs de la troisième
Fîg. 52.— Chevalier revêtu du haubert. D’après Meyrick,
croisade, le casque conique devint cylindrique’, on y ajouta parfois une visière, que l’on appela vent ail, et qui eut pour but de défendre le visage. Richard Ier, roi d’Angleterre, est représenté sur son sceau avec ce casque à ventail-, au niveau des yeux et à la hauteur de la bouche, on remarque deux fentes horizontales qui permettent de voir et de respirer. Toutefois, l’usage du casque conique sans visière ni nasal se conserva jusque dans le treizième
siècle en Espagne, ainsi qu’on peut s’en assurer par celui que portait Jayme Ier, roi d’Aragon (fig. 5i), et qui est conservé dans YArmeria real , de Madrid : il est en fer poli, surmonté d’une tête de dragon et richement doré par places.
C’est aussi pendant la troisième croisade que se généralisa l’usage de la coite d'armes, espèce de surtout , si nous pouvons ainsi parler, qui était de drap ou d’étoffe de soie, et qui n’eut d’abord pour objet que de diminuer l’effet insupportable des rayons du soleil d’Orient sur les armures métalliques. Bientôt ce nouveau vêtement servit en outre, au moyen de diverses couleurs, à distinguer les différentes nations qui marchaient sous l’étendard de la croix. La cotte devint un véritable vêtement de luxe guerrier : on y employait les plus riches étoffes, et on les brodait en or et en argent avec une recherche excessive.
Les frondeurs, qui d’ailleurs n’avaient jamais été recrutés que dans les classes inférieures, disparaissent des armées françaises après le règne de saint Louis. Quant aux archers, ceux d’Angleterre portaient à cette époque, sur leur haubert, une veste de cuir, que les archers français adoptèrent plus tard, et qui fut appelée jacque d'Anglois. Un vieil auteur en fait ainsi mention :
C’étoit un pourpoint de chamois,
Farci de bourre sus et sous;
Un grand vilain jacque d’Anglois,
Qui lui pendoit jusqu’aux genoux.
Le jacque, étant devenu de mode en France, se trouva bientôt dans toute espèce d’étoffes plus ou moins précieuses, et resta en usage, puisqu’à la fin du quatorzième siècle, Charles VI, dans un voyage qu’il fit en Bretagne, portait un jacque en velours noir.
Le casque, ou heaume, enfermant dès lors la tête en entier, prit, sous saint Louis, la figure de deux cônes tronqués réunis par leurs grandes bases. Outre le heaume, on portait aussi, à cette époque, le chapel de fer, qui n’avait d’abord été qu’une simple calotte placée sous le capuchon du haubert; mais on ajouta, en retranchant ce capuchon, un rebord à la calotte, qui devint ainsi un chapeau ayant à peu près la forme des feutres qui sont d’usage
Romand et CJ‘ Raris
i CAPELINE 2. MORION. 3 à 6. CASQUE A VISIÈRE ET AUTRES,
tirés de 1 ’^rraeria real de Madrid, publié par M. Ach. Jubinal.
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aujourd’hui. Pour protéger le cou, on attachait aussi, au bord du chapeau, un tissu de mailles de fer qui retombait sur les épaules, et qu’on appelait camail. La calotte de fer prenait alors le nom de coiffe ou de cervelière ; elle devint plus tard une sorte depot renversé, qui cachait toute la tête et se maintenait en place par son seul poids (fi g. 53).
D’ailleurs, la tendance était depuis quelque temps manifeste, qui devait graduellement faire que les chevaliers fussent entièrement bardés ou entourés de fer. Un roi d’ Écosse, contemporain de Philippe-Auguste , est représenté , sur son sceau, avec une coudière , pièce d’armure destinée à garantir le
Fig. 53. — Casque de Hugues, vidame de Châlons. Fin du treizième siècle.
Fig. 54. — Casque de tournoi, vissé sur plastron. Fin du quinzième siècle.
coude. Les genouillères, dont le nom dit assez la fonction, vinrent ensuite. Sous Philippe le Hardi, successeur de saint Louis, furent adoptées les grêvieres en fer plein, ou demi-jambières, qui couvraient seulement le devant de la jambe. Sous Philippe le Bel, on voit le premier exemple du gantelet de fer à doigts séparés et articulés. Jusque-là ce gantelet n’avait été qu’une pièce rigide recouvrant le dessus de la main.
Vers le même temps, la cervelière, de plate ou sphérique qu’elle était, devint pointue à sa partie supérieure, et prit le nom de bassinet ; mais ce bassinet était bien différent du casque, qui, dans le siècle suivant, conserva ce même nom et en vint à être complètement fermé.
L’époque décisive de transition entre l’armure de maille et la nouvelle
armure en fer plein ou en acier, qu’on a aussi appelée armure plate, date des trente premières années du quinzième siècle (fig. 55).
Les annales florentines contiennent un règlement du 1 3 1 5 , qui prescrit à tout cavalier d’avoir, à son entrée en campagne, un casque, un plastron, des gantelets, des cuissards et des jambières, le tout en fer*, mais, en France et en Angleterre, l’ensemble de ces pièces ne devait être adopté qu’un peu
Fig. 55. — Armure plate du quinzième siècle, 1460 environ. Musée d’artillerie de Paris.
plus tard. Sous Philippe V et Charles IV, on voit le heaume prendre le vantail à grille, et la visière s’ouvre à charnière. Le bassinet,. plus léger que le heaume, était porté d’abord par le chevalier qui ne s’attendait pas à combattre \ mais on ne tarda pas à y ajouter la visière, comme au casque, et alors il devint d’un usage aussi général que le heaume, qu’on abandonna même vers la fin du quatorzième siècle.
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Quelques pièces de l’armure de fer du cheval commencent aussi à paraître vers la même époque*, on trouve un chanfrein (pièce de fer s’appliquant sur le devant de la tête du cheval) , mentionné dans l’inventaire des armes de Louis X (i 3 1 5).
Fig. 56. — Armure bombée du quinzième siècle, dite Maximilienne. Musée d’artillerie de Paris.
A cette époque , l’arbalète, quelque temps proscrite par l’autorité ecclésiastique, était l’arme la plus usitée, comme ayant le double avantage de se tendre plus fortement que l’arc ordinaire et de lancer ses traits à une distance bien plus graade et avec plus de précision. A Crécy, en i3q6 , il y avait, disent les historiens , quinze mille arbalétriers dans l’armée française. Les
Génois passaient pour les plus habiles arbalétriers de l’Europe-, venaient ensuite les arbalétriers parisiens. Un manuscrit de la Bibliothèque britannique nous les montre portant des chapels de fer, des brassières et des jambières-, ilsont pour habits des jaquettes à longues manches pendantes. Tandis que les arbalétriers avaient les deux mains occupées à décocher leurs traits, des pavoiseurs (porteurs de pavois), étaient chargés de les protéger, à l’aide de grands boucliers (fig. 57).
C’est en 1 338 que l’usage des armes à feu est pour la première fois signalé en France-, mais nous croyons devoir réserver tout ce que nous avons à dire de ces nouvelles armes offensives pour le moment où nous aurons achevé l’historique de l’ancien système d’armurerie , qui , vu l’imperfection primitive des engins à poudre, devait longtemps encore prévaloir, surtout dans le monde des nobles combattants -, car ceux-ci affectaient de dédaigner les nouveaux appareils de guerre, à l’aide desquels la valeur personnelle allait en quelque sorte devenir inutile et ne plus décider seule du gain des batailles.
Sous Jean le Bon ( 1 35o- 1 364), l’armure plate était généralement adoptée : le long haubert de mailles, plus pesant et moins commode, avait été entièrement abandonné; mais on continua'de garnir de mailles certaines parties du corps qu’on ne défendait pas encore par des plaques de fer. Le bassinet, alors très-pointu , avait une garniture de mailles qui couvrait le cou et une partie des épaules. La partie supérieure du bras était garnie par un demibrassard, qu’on appelait épaulette ; mais le dessous du bras était garni de mailles.
Sous Charles V, quelques ornements commencent à s’introduire dans les armures , qui jusque-là avaient été d’un aspect aussi simple que sévère. Le camail du bassinet porte, par exemple, une broderie d’or et d’argent sur les épaules, et la pointe qui le surmonte est décorée d’une imitation de feuillage, ornement qui, selon la Chronique de. du Guesclin, avait l’inconvénient d’offrir comme une poignée pour saisir le chevalier coiffé d’un pareil casque. Les cuirasses, auxquelles on se bornait alors à donner un beau poli, ou qu’on peignait d’une couleur générale, tantôt éclatante et tantôt sombre, ne commencèrent à être gravées et ciselées que vers la fin du règne suivant.
Au temps de Charles VI, on adopta pour la première fois au bas de la cuirasse quatre ou cinq plaques mobiles, appelées faldes , qui protégeaient
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la partie inférieure du ventre, sans gêner les mouvements du corps. Un peu plus tard s’ajoutèrent les tassettes , qui s’attachaient à la naissance des cuisses, pour mettre à l’abri les hanches et les aines. Les artistes milanais étaient , paraît-il, singulièrement renommés dès cette époque pour la fabrication des armures, carFroissart rapporte qu’Henri IV, roi d’Angleterre,
Fig. 57. — Arbalétriers protégés par des pavois (quinzième siècle), d'après une miniature des Chroniques de Froissart. Ms. de la Bibl. nat. de Paris.
n’étant encore que comte de Derby, et se préparant à combattre le duc de Norfolk (1396), fit demander des armures à Galéas, duc de Milan, qui les lui envoya, avec quatre armuriers milanais. Les épées et les lances fabriquées à Toulouse et à Bordeaux avaient aussi une grande réputation, qui était égalée, du reste, par celle des espadons à deux mains , en usage dès le milieu du treizième siècle et fabriqués à Lubeck, en Allemagne. Enfin les casques d’acier de Montauban étaient fort recherchés.
Vers le commencement du quinzième siècle, les engins de guerre, à part
ceux qui avaient pour principe l’emploi de la poudre, avaient été singulièrement perfectionnés. Lorsque Jean sans Peur, duc de Bourgogne, marcha
sur Paris, en 1 4 1 i,son armée comprenait un nombre considérable de machines nommées ribaudequins, espèces d’arbalètes gigantesques traînées par un cheval, et qui lançaient au loin des javelots avec une énorme puissance.
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Sous Charles VII, le plastron de la cuirasse était composé de deux parties: l’une couvrait la poitrine*, l’autre, prenant aux hanches, couvrait le ventre et se rattachait à la première par des agrafes et des courroies. Ordinairement le plastron était bombé.
Instruit par l’horrible défaite d’Azincourt, où dix mille hommes, dont huit mille appartenant à la noblesse, avaient été tués par suite de la précision et
Fig. 59. — Chevaliers revêtus de l’armure complète, avec la salade (fin du quinzième siècle). Comba singulier, tiré du Triomphe de Maximilien, par Burgmayer, d’après les dessins d’Albert Dürer.
de la célérité du tir des archers anglais, Charles VII institua en France les francs archers (fi g. 58), qui portaient la salade, la dague, l’épée, l’arc, le carquois ou l’arbalète garnie , et lejacque ou hrigandine. Ces archers étaient francs de toutes tailles ou impôts; leur équipement était déclaré insaisissable pour dettes, et ils recevaient à la guerre une paye de quatre livres par mois.
La salade, pièce d'armure restée particulièrement célèbre, et dont le nom a été appliqué plus tard à des casques de formes diverses, est le casque par excellence de l’époque de Charles VII. C’était d’abord une coiffure de guerre,
composée d’une simple calotte ou timbre qui couvrait le haut de la tête, avec un appendice postérieur plus ou moins allongé qui tantôt garantissait seulement le cou, et tantôt aussi une partie des épaules. Vers la fin du quinzième siècle, on ajouta à la salade une petite visière, qui peuàpeu s'allongea jusqu’au-dessus de la bouche, et dans laquelle une fente était alorsménagée pour permettre de voir (fig. 59). Sous Louis XII, la salade reçut une mentonnière, ayant à sa partie inférieure une gorge, ou gorgerin, qui enveloppait et protégeait le cou. On termina le haut de la cuirasse par un cordon, auquel la salade s'attacha, et ce casque, si différent de la salade primitive, continua d’en porter le nom.
La brigandine, ressouvenir des premières armures que la cotte démaillés avait fait abandonner, était composée de plaquettes d’acier ou de fer, disposées sur une forte toile ou sur du cuir, et cousues ou arrêtées avec du fil de fer, dans un ordre analogue à celui des écailles de poisson. L’ordonnance de Pierre II, duc de Bretagne, publiée en iq5o, prescrivit aux nobles de se tenir en habillement d’archers, ou brigandine, s’ils savaient faire usage de traits, et dans le cas contraire, d’être pourvus de guisarmes , de bonnes salades, de harnais de jambes, et d’avoir chacun un coustillier au moins et deux bons chevaux. La guisarme était une espèce de javeline à deux fers tranchants et pointus. On appelait coustillier un fantassin ou un cavalier, en quelque sorte serviteur du gentilhomme, portant la coustille, épée longue, déliée, triangulaire ou carrée, qui semble se rapprocher du fleuret de nos salles d’escrime.
Vers cette époque, les seigneurs français déployaient beaucoup de magnificence dans les ornements de chanfrein de leurs chevaux. Nous savons, par exemple, qu’au siège d’Harfleur, en 1449, le Comte de Saint-Pol avait mis sur la tête de son cheval de bataille un chanfrein d’or massif, du travail le plus délicat, qui n’était pas estimé moins de vingt mille couronnes. La même année, au siège de Bayonne, le Comte de Foix entra dans la ville soumise, monté sur un cheval dont le chanfrein, d’acier poli, était enrichi d’or et de pierres précieuses, d’une valeur de quinze mille couronnes d’or.
Un demi-siècle plus tard, c’est-à-dire sous les règnes de Charles VIII et de Louis XII, les chevaux portèrent, outre le chanfrein, le manefaire protégeant le cou, le poitrail, la croupière* les Jlancois , qui couvraient la poi-
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trine, le dos et les flancs de l’animal, et auxquels on ajouta encore une dernière pièce qui pendait sous la queue.
Il nous reste, du temps de Louis XII, les armures bombées, ornées de
Fig. 60. — Armure aux Lions, dite de Louis XII, et dont les dessins sont attribués à Jules Romain.
Musée d’artillerie de Paris.
cannelures, entremêlées parfois de magnifiques gravures en creux à l’eauforte, ou de sujets en relief produits au repoussé, qui font de ces vêtements de guerre de véritables oeuvres d’art (fig. 60).
Louis XII fut le premier qui admit dans ses armées des mercenaires grecs,
nommés stradiots , qui se louaient pour le service militaire aussi bien aux T urcs qu’aux chrétiens. L’armure de cette milice se composait d’une cuirasse avec des manches et des gants de maille, et une jaquette par-dessus; et, pour la tête, d’une salade sans visière. Les stradiots portaient un large sabre, appelé braquemart, assez semblable à celui des Turcs, mais avec une barre qui, de même que le fourreau, était ornée de devises grecques. Ils portaient, en outre, au pommeau de leur selle, une masse d’armes, et se servaient d’une pagaye, lance fort longue, garnie de fer aux deux bouts.
L’usage s’introduisit aussi, à cette époque, de la pertuisane, dont la lame, beaucoup plus large que celle de la lance, formait le croiss-ant immédiatement au-dessus de la hampe. Il y avait alors deux sortes d’arbalètes : l’une pour lancer les carreaux, l’autre les balles. L’arc se tendait à l’aide d’un moulinet.
L’armure bombée et cannelée n’était pas la seule adoptée en France et en Italie, à la fin du quinzième siècle et au commencement du suivant. Les monuments du temps de Louis XII, tant chez nous qu’au delà des Alpes, nous montrent comme étant en vogue un genre d’armure unie dont la cuirasse, plus allongée de taille que les armures bombées, avait une arête ou côte sur le milieu. Cette côte, qui modifiait complètement le caractère des cuirasses, en cela qu’elle servait à détourner le coup de lance, se prononça de plus en plus à mesure qu’on approchait du dix-septième siècle.
Sous le règne de François Ier, les armures bombées continuèrent d'être en usage concurremment avec les armures à côte. Le Musée d’artillerie de Paris possède l’armure que ce roi portait en i525,à la bataille de Pavie. La taille y est plus allongée que dans les cuirasses du siècle précédent; l’arête du milieu, plus accentuée; les goussets de l’épaulière sont à plusieurs lames mouvantes et de forte dimension. Le casque, nom générique que l’on donna depuis lors à toute armure de tête, prit une forme commode et élégante qui se conserva jusqu’à l’abandon des armures.
Une autre cuirasse, de la même époque, à taille encore plus longue, se relève par son extrémité inférieure, et s’abaisse au milieu du corps pour dessiner les contours des hanches. Elle est formée de lames mobiles, se recouvrant de bas en haut et qui permettent au corps de se courber, chose presque impossible lorsque le plastron et le dos étaient faits d’une seule pièce. Quelque-
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Fig. 61. — Armure damasquinée de la fin du seizième siècle. Portrait de François, duc d'Alençon, frère cadet d’Henri III, d’après la Monarchie françoise de Montfaucon.
fois, ces lames mobiles ne sont qu’au nombre de trois ou quatre sur le ventre, et les autres sur la poitrine sont simplement figurées.
Nous ne devons pas omettre de signaler l’armure dite à éclisses ou à écre-
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visse, que portèrent, à une certaine époque, les hallebardiers : elle avait été ainsi nommée parce que la cuirasse était composée de lames ou éclisses' horizontales de trois à quatre pouces de largeur chacune, qui, bien qu’enveloppant étroitement le corps, lui laissaient toute sa liberté de mouvement. Il faut noter cependant cette circonstance, qui empêcha l’adoption générale de cette armure , que, si le jeu des éclisses rendait la cuirasse commode à porter, elles venaient assez souvent à se disjoindre et à laisser par conséquent une partie du corps sans défense. En les superposant de bas en haut, on opposait un obstacle aux coups d’épée et de dague , qui étaient ordinairement dirigés dans le même sens; mais on s’exposait davantage aux coups des martels ou des haches , qui frappaient de haut en bas.
L’armure bronzée commença à être en usage vers le milieu du seizième siècle et fut assez généralement portée en 1 558 ; on l’adopta, parce qu’il était beaucoup plus facile de la tenir propre qu’une armure d’acier poli. Pour ce même motif, on avait essayé des armures noires; mais les gravures et ciselures , dorures et damasquinures produisant un plus bel effet sur des fonds verdâtres , on abandonna les vernis noirs pour revenir à la couleur bronzée.
A la fin du seizième siècle, et pendant les longues guerres civiles qui affligèrent la France, les armures prirent des formes très-variées^ offrant communément, au moins comme décoration, un mélange assez bizarre du goût du siècle précédent avec celui de l’époque (fig. 61). Au reste, la décadence , en quelque sorte inévitable, de l’armure était venue.
*De la Noue, célèbre capitaine calviniste du temps de Charles IX, dit dans un de ses Discours militaires : « La violence des piques et des arque- « buses a fait adopter avec raison une armure plus forte et plus à l’épreuve « qu’elle n’était. Maintenant elles sont tellement pesantes , qu’on est chargé « d’enclumes plutôt que couvert d’une armure. Nos gendarmes et notre « cavalerie légère du temps d’Henri II étaient bien plus beaux à voir, avec tt leur salade, leurs brassards, les tassettes et le casque, portant la lance « avec une banderole; et leurs armes n’étaient pas d’un poids plus fort que « ne peut porter un homme pendant vingt-quatre heures; mais celles « d’aujourd’hui sont tellement pesantes, qu’un jeune chevalier de trente « ans en a les épaules entièrement estropiées. »
Ainsi , à force de vouloir donner aux armures une résistance en rapport
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avec le perfectionnement des engins nouveaux, on arrivait à les rendre d’un emploi impossible , leur poids devenant insupportable surtout par les temps chauds, pendant les longues marches, ou dans les combats de quelque durée. Après avoir donc inutilement essayé de les rendre plus fortes, on commença par en supprimer les pièces les moins importantes , puis elles tombèrent peu à peu en désuétude. Sous Louis XIII , on les voit subir encore quelques modifications , de mode plus que d’utilité. Enfin , il y a tout
Fig. 62. — Engin à jeter des pierres, d’après une miniature du Chevalier au Cygne, ms. du treizième siècle. Bibliothèque nationale de Paris, n° 340 S. F.
lieu de croire que l’armure magnifique dont la république de Venise fit présent à Louis XIV, en 1668, et qui est aujourd’hui conservée au Musée d’artillerie de Paris , fut une des dernières fabriquées en Europe.
Retournons maintenant sur nos pas pour examiner toute une série d’armes , dont l’adoption successive devait complètement changer l’art de la guerre.
L’opinion la plus généralement admise aujourd’hui attribue , sinon peutêtre l’invention proprement dite de la poudre, qui aurait été trouvée en 1256,
mais le premier essai des bouches à feu, essai datant de 1280, à Berthold Schwartz, religieux augustin , originaire de Fribourg. Quelques auteurs cependant, reportant ces dates à près d’un siècle plus tard, affirment que la poudre et les bouches à feu furent connues seulement de i33o à i38o. Néanmoins l’emploi de l’artillerie et des armes à feu portatives ne devint général que pendant les guerres de Charles-Quint et de François Ier, c’est-àdire vers i53o, ou deux siècles au moins après qu’elles eurent été inventées.
Mais peut-être au lieu de donner, comme nous venons de le faire, au mot artillerie l’acception absolue qui est aujourd’hui consacrée, nous aurions dû dire : artillerie à feu ou à poudre; car, longtemps avant l’invention de la poudre, le terme d 'artillerie servait à désigner l’ensemble des machines ou engins de guerre (fig. 62). Ainsi, au milieu du treizième siècle, nous trouvons dans le personnel dit de V artillerie un grand maître des arbalétriers, des maîtres d’engins , des canonniers (on appelait déjà canon un tube constituant une des pièces principales d’une machine à lancer des projectiles), et nous voyons, en 1 291, Philippe le Bel nommer un grand maître de l’artillerie du Louvre.
Pour pouvoir suivre avec plus de méthode le progrès de l’armurerie que nous appellerons nouvelle, nous traiterons séparément d’abord des engins à gros calibre, qui furent les premiers employés, puis des armes portatives.
La première mention des canons en France se trouve dans un compte du trésorier des guerres, en 1 338, où on lit : « A Henri de Vaumechon, pour « avoir poudres et autres choses nécessaires aux canons, » qui avaient servi au siège de Puy-Guilhem , en Périgord.
Nous apprenons ensuite, par Froissart, qu’en 1340 les habitants du Quesnoy se servirent, pour repousser l’attaque des Français, de bombardes et de canons, qui lançaient de gros carreaux contre les assiégeants. Mais il faut reléguer au rang des pures inventions l’assertion de Villani, qui prétend que les Anglais durent à l’emploi de l’artillerie à poudre le gain de la bataille de Crécy, en 1 3 46 : car il est certain que les armes à feu dont on put se servir à cette époque n’étaient nullement propres à figurer dans les batailles rangées, et qu’elles ne se trouvaient employées que concurremment avec les anciennes machines dans l’attaque et la défense des places fortifiées. Non-seulement leur poids énorme et la construction grossière des affûts
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les rendaient d’un transport extrêmement difficile, mais, destinées à l’office de catapultes, elles étaient construites , la plupart du temps, pour lancer de lourds projectiles, en leur faisant décrire une ligne courbe, comme les bombes d’aujourd’hui, et leur forme se rapproche en effet beaucoup plus de celle de nos mortiers que de nos canons (fig. 63).
« Il paraît, » dit M. de Saulcy, « que pour les charger on se servait de « manchons ou de chambres mobiles, dans lesquelles la charge était pré- « parée d’avance, et qui s’adaptaient, au moyen d’une clavette, au corps « de la pièce. Quelquefois ce manchon se plaçait sur le côté, et formait un
« angle droit avec l’âme de la pièce-, mais le plus ordinairement il s’adaptait « à la culasse, dont il formait le prolongement. »
Ce nom de. bombardes que nous venons de citer, et qui vient, autant qu’on peut croire, du grec bombos (bruit), fut le premier employé pour désigner les bouches à feu ; mais ces engins étaient en principe si imparfaits et si peu puissants, qu’on préférait encore, quand il fallait lancer de très-lourds projectiles , faire usage des machines à frondes (fig. 64) , qui ont joué un grand rôle dans la guerre de sièges au moyen âge.
Tout d’abord la pièce reposa , pour ainsi dire , fixe sur un support massif-, mais bientôt on s’occupa des moyens de pointage : aussi ne tardons-nous pas à voir figurées dans les manuscrits des pièces qui peuvent osciller de bas
en haut à l’aide de tourillons, ou qui sont relevées ou rabaissées pour le tir, par une sorte de queue ou long prolongement postérieur du tube; d’autres fois le devant du canon est soutenu par une fourche qui s’enfonce plus ou moins dans la terre. Cette bombarde, attachée à un plateau à roulettes, reçut la qualification de cerbotana ambulatoria (ce dernier mot comportant l’idée de déplacement de l’engin).
Fig. 64. — Mangonneau, machine de guerre du quinzième siècle. Miniature du ms. 753g
de la Bibl. nat. de Paris.
Les projectiles, on l’a vu, étaient de pierre; mais il n’est pas douteux que dès le quatorzième siècle on n’en ait fait aussi en métal fondu , et cela sans rien innover, car les anciennes machines de guerre, y compris la fronde, lançaient des balles de plomb et des masses de fer rougies au feu. Il arriva sans doute que, voulant, pour l’artillerie à poudre, augmenter démesurément les dimensions des projectiles, on se servit de la pierre, qui , dans l’état de l'industrie, se prêtait beaucoup mieux que les métaux à la confection des gros boulets.
Christine de Pisan , qui a écrit sous Charles VI le Livre des faits d’armes
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et de chevalerie , nous a laissé un ensemble de détails fort intéressants sur l’état de l’artillerie à feu, laquelle avait pris, dès le quinzième siècle, une extension beaucoup plus grande qu’on ne serait porté à le croire*, et toutefois , dans les descriptions d’armements ou récits de combats , que fait cet auteur, on voit presque toujours figurer encore, à côté des bouches à feu, les machines à frondes, les grandes arbalètes, etc., preuve certaine que l’emploi de la poudre trouvait encore, en plus d’un cas, son équivalent dans les anciens moyens de propulsion des projectiles.
Valturio , écrivain italien, dont le traité sur l’art militaire fut imprimé la première fois en 1472, a décrit et figuré tous les engins de guerre alors en usage. Les bouches à feu ne sont pas oubliées. On remarque que la plupart de ces pièces n’ont plus de boîtes formant une chambre mobile , ce qui
Fig. 65. — Premiers modèles de canon, conservés à la Tour de Londres.
annonce un perfectionnement important dans l’art de les fabriquer* mais, par contre , ces canous, reliés par des cordées à un bloc de bois, ou posant simplement sur des chantiers, devaient être fort difficiles à déplacer.
A cette époque, on appelait plus communément bombardes les pièces du plus gros calibre, qui lançaient d’énormes boulets de pierre*, mortiers, des bouches à feu très-courtes, lançant des projectiles incendiaires*, canons, des pièces de calibre moyen , recevant des projectiles en fer (fig. 65)*, coulevmnes, des pièces longues se chargeant avec des balles de plomb, que 1 on refoulait ainsi que la poudre avec une baguette de fer *, canons à main ou bâtons à feu (fig. 66), des armes en quelque sorte portatives, car, si elles étaient manœuvrées par un seul homme, ce n’était jamais sans que celui-ci eût recours à un appui pour les tirer.
Ce dernier terme de bâtons à feu, comme celui de canon, avait une origine antérieure à l’invention de la poudre. Les lances et les épées ayant été
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fort souvent désignées sous le nom générique de bâtons, il en résulta que cette qualification , qui signifiait armes en général , fut donnée aux premières armes à feu portatives. On voit même, dans les anciennes ordonnances royales, le terme de gros bâtons employé pour indiquer les fortes pièces d’artillerie.
Le perfectionnement le plus important qui se soit jamais produit dans l’artillerie est certainement, d’après M. de Saulcy, celui qui a consisté à placer une pièce à tourillons sur un affût à flasques (pièces de bois entre lesquelles la pièce peut osciller et qui sont reliées par des traverses) , affût monté sur des roues et permettant de faire varier les inclinaisons de la pièce par le simple mouvement d’un coin de bois placé sous la culasse. Mais, chose étrange, ce perfectionnement est celui dont il est le plus difficile de préciser la date. Cependant tout porte à croire que ce fut entre 1476 et 1494,
— Canon à main ou bâton à feu, d'après une tapisserie de l’église Notre-Dame de Nantilly,
à Saumur.
Fig. 66.
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c’est-à-dire durant les règnes de Louis XI et de Charles VIII, que l’on parvint à fabriquer des pièces de tous les calibres, capables de lancer des boulets de fer, et à fixer solidement des tourillons qui supportèrent non-seulement le poids de la pièce, mais encore tout l’effort du recul. Les affûts qui reçurent ces pièces furent montés sur des roues. C’est à partir de cette époque que l’art de fortifier les villes a dû subir la révolution qui en a subitement changé la face.
Lorsqu’en 1494 Charles VIII pénétra en Italie pour faire la conquête du royaume de Naples, l’artillerie française excita l’admiration générale. Les Italiens n’avaient que des canons de fer, qu’ils faisaient traîner par des bœufs, à la queue de leur armée, plus pour la montre que pour l’usage. Après une première décharge, il se passait des heures entières avant qu’on fût en état de tirer un nouveau coup. Les Français avaient des canons de bronze, plus légers, traînés par des chevaux et conduits avec tant d’ordre que leur transport ne retardait presque point la marche de l’armée; ils disposaient leurs batteries avec une promptitude incroyable pour l’époque, et leurs décharges se succédaient avec autant de célérité que de justesse. Les écrivains italiens contemporains rapportent que notre artillerie se servait presque exclusivement de boulets de fer, et que ses canons, de gros et de petit calibre, se balançaient sur leurs affûts d’une manière admirable.
Cependant il ne nous a été conservé non-seulement aucun échantillon , mais même aucun dessin de cette remarquable artillerie. Tout au plus le Musée d’artillerie possède-t-il une petite pièce qui, entre les tourillons et la culasse, porte cette inscription : Donné par Charles VIII à Bartemi, seigneur de Pins , capitaine des bandes de l'artillerie en i4go. Ce canon n’offre pour nous rien de particulier dans sa disposition, car on y reconnaît déjà le type qui n’a presque plus varié depuis, et qui, paraît-il, fut définitivement adopté sous Louis XII et François Ier, époque dont il nous reste deux magnifiques canons en bronze qui ont été retrouvés à Alger en i83o : le porc-épic, la salamandre et les fleurs de lis dont ils sont décorés en ont fait reconnaître l’origine.
Devenue d’un usage important sous Charles VIII, l’artillerie, qui d’ailleurs avait pour elle ses succès en Italie, fut sous les règnes suivants l’objet d’une attention toute particulière. Mais, répétons-lç, les véritables règles
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de fabrication et d’installation étaient dès lors trouvées-, il n’y avait plus à chercher que des perfectionnements de détail.
U Armer i a real de Madrid possède un curieux dragonneau , fondu, en i5o3, à Liège, et qui figura, en 1 5 1 1 , au siège de Santander (fig. 67). L’affût, d’une seule pièce de chêne sculpté, est digne , par la délicatesse et le fini du travail, de servir de support à ce bijou de bronze qui présente un double intérêt au point de vue de l’art d’abord, puis à celui des progrès rapides qu’avaient déjà faits les armes à feu, car celle-ci, à double canon, se chargeait par derrière.
Fig. 67.— Dragonneau à deux canons, fondu en i5o3. Armeria real de Madrid.
Arrivés là, rétrogradons de nouveau pour aller prendre à son origine et suivre rapidement le progrès des armes à feu portatives.
Les premières de ces armes , en usage au milieu du quatorzième siècle, se nommaient canons à main et n’étaient autrement formées que d’un tube de fer percé d’une lumière sans fût ni batterie.
Un manuscrit de cette époque représente un guerrier, qui, monté sur une de ces petites tours mobiles, faisant alors partie du matériel du siège, lance une pierre avec une arme à feu de ce genre. L’arme est appuyée sur le parapet. A côté, circonstance qui donne la mesure de la puissance du canon à main, une fronde est placée avec sa pierre, les deux engins étant destinés
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sans doute à servir alternativement. Ailleurs, c’est un cavalier qui tient une sorte de petite pièce à queue, dont l’extrémité antérieure est soutenue par une fourchette fixée dans le pommeau de la selle. Ainsi, il était impossible au tireur de pointer, et il mettait le feu avec la main.
Un peu plus tard, pour soustraire le tireur à l’effet du recul, on ajouta au-dessous du canon , un peu plus bas que le milieu , une espèce de croc qui était destiné à servir de point d’arrêt à la pièce , lorsque pour s’en servir
Fig. 68. — Arquebusier, dessiné et gravé par J. Amman. Seizième siècle.
on l’appuyait sur une fourche ou sur un mur : de là, la dénomination <X arquebuse à croc , qui se substitua à celle de canon à main.
L’arquebuse à croc pesait quelquefois cinquante à soixante livres, mesurait jusqu’à cinq ou six pieds de long, et n’était guère en principe qu’une arme de rempart*, on l’allégea un peu, pour la donner aux fantassins, qui cependant ne la tiraient jamais sans un appui fixe ou mobile.
L’inconvénient de mettre le feu avec la main , ce qui d’ailleurs empêchait de viser, ne tarda pas à être en partie écarté, par l’adaptation au canon nu d’un fût pour épauler l’arme, et d’un porte-mèche ou serpentin, qu’on
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n’avait qu’à abaisser pour que la poudre de la lumière s’enflammât. Ce fut V arquebuse à mèche , dont certains peuples d’Orient se servaient encore de nos jours, et dont l’emploi décida, paraît-il, du succès de la. bataille de Pavie, gagnée en 1 52 5 par les Espagnols sur François Ier.
Bien que l’arquebuse à mèche , diminuée de poids et appelée alors mousquet, soit restée l’arme ordinaire de l’infanterie jusqu’au temps de Louis XIII, on ne laissait pas de trouver encore de graves défauts à l’emploi du serpentin. Le serpentin exigeait que le soldat eût constamment sur lui une mèche
allumée ou le moyen de se procurer du feu. Il devait en outre , presque pour chaque coup à tirer, régler la mèche de façon que le bout que pinçait le serpentin tombât bien juste dans le bassinet; puis il fallait encore ouvrir le bassinet : opérations pour ainsi dire impossibles à pratiquer par les cavaliers, qui étaient en même temps obligés de diriger leur monture.
Vers 1 5 1 7 , les Allemands inventèrent la platine dite à rouet (fi g. 69).
C’est aux Espagnols que revient le mérite du perfectionnement qui suivit, et dont le type devait en quelque sorte se perpétuer jusqu’à nos fusils dits à percussion , que viennent de remplacer à leur tour les fusils à aiguille. La platine espagnole, appelée souvent platine de miquelet, présentait au dehors un ressort, qui pressait, à l’extrémité de sa branche mobile, sur un bras du chien; l’autre bras de cette pièce, lorsqu’on mettait le chien au bandé, appuyait contre une broche sortant de l’intérieur et traversant le corps de pla-
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tine. On retirait cette broche, et le ressort poussait le chien , qui n’était plus retenu *, la pierre (car il y avait dès lors une pierre à fusil ou silex taillé) frappait sur un plan d’acier cannelé faisant corps avec le couvercle du bassinet : le choc de la pierre sur les cannelures produisait le feu.
Parmi les armes employées pendant le seizième siècle , il y en eut une appelée pétrifia ou poitrinal , en raison de la crosse recourbée qui s’appuyait contre la poitrine. Cette courte et lourde arquebuse, qui ne pouvait lancer qu’à une très-faible distance des balles d’ailleurs très-grosses, se portait habituellement suspendue à l’épaule par une courroie ou un large baudrier. On s’en servit pour armer des troupes légères, qui prirent le nom de carabins, d’où l’arme s’appela ensuite carabine , désignation qui depuis a reçu un tout autre sens.
Ensuite vinrent les pistoles et les pistolets, ainsi nommés parce qu’ils furent , diton, inventés à Pistoie; mais on peut croire aussi , avec d’autres étymologistes , qu’ils durent leur nom à ce fait, que leur calibre était analogue au diamètre de la pistole , monnaie du temps. Les premiers pistolets étaient à rouet, et le canon ne mesurait pas plus d'un pied de longueur. Ils varièrent depuis de forme et d’usage : on en fabriqua qui pouvaient tirer plusieurs coups de suite , et on essaya même d’ajouter une batterie de pistolet , soit à un poignard , soit à une hache d’armes (fig. 70), etc.