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N’oublions pas de signaler, dans les armes de luxe, l’adaptation simultanée du serpentin et du rouet , un des deux mécanismes se trouvant ainsi toujours prêt à suppléer à l’insuffisance de l’autre.
* La platine à miquelet, perfectionnée par les expériences françaises, produisit le mécanisme appelé fusil. Il y eut alors les pistolets et les arquebuses à fusil, comme il y avait eu les pistolets et arquebuses à rouet. Plus tard, le terme accessoire devint terme absolu, et l’on commença à désigner l’arme entière du nom de fusil.
Fig. 71. — Bannière des fourbisseurs d’Angers.
SELLERIE, CARROSSERIE
L’équitation chez les anciens. — Le cheval de monture et d’attelage. — Chars armés de faux. — Véhicules des Romains, des Gaulois et des Francs : la carruque, le peloritum, le cisium, le plaustrum, les basternes, les carpenta, etc. — Diverses espèces de montures aux temps de la chevalerie. — L’éperon, marque distinctive de noblesse : son origine. — La selle : son origine, ses modifications. — La litière. — Les carrosses. — Les mules de magistrats. — Corporations des selliers-bourreliers, lormiers, carrossiers, — Les çhapuiseurs, les blazenniers et cuireurs de selles'.
e cheval a été qualifié par Buffon « la plus noble conquête de l’homme. » Les historiens sacrés et profanes nous apprennent que cette conquête était faite dès les âges les plus reculés. Nous trouvons cette magnifique peinture du cheval dans le livre de Job : « Est-ce vous, « dit le Seigneur, qui avez donné le courage « au cheval, et qui le rendez terrible par « son frémissement? Le ferez- vous bondir « comme la sauterelle, lui qui, par le souffle « si fier de ses narines, inspire la terreur ? Il « creuse la terre de son sa- « bot*, il est plein de con- « fiance en sa force et court « au-devant des armes. Il se « rit de la peur et n’en est « pointsaisi : lavue de l’épée « ne le fait point reculer. Il <c n’est effrayé ni du bruit
t( que font les flèches dans le carquois du cavalier, ni de l’éclat des lances « et des boucliers. Il s’agite, il frémit, il ne peut se tenir lorsqu’il entend « le son des trompettes; dès qu’elles donnent le signal décisif, il dit : Con- « rage ! Il sent de loin l’approche des troupes... » L’écrivain sacré parle formellement ici du fougueux animal , dresse pour la guerre et soumis au maître qui l’a adopté.
Xénophon , dans son Traité de ï Équitation et dans son Maître de la Cavalerie, Pausanias dans ses Voyages, Diodore dans ses Histoires, sont, chez les Grecs, les auteurs qui nous fournissent les plus nombreux témoignages de l’honneur dans lequel étaient tenus les exercices équestres. Chez les Latins, Virgile, à l’occasion des jeux funèbres célébrés chez Aceste en mémoire d Anchise , nous apprend qu’on exerçait la jeunesse romaine à 1 art de 1 équitation , tel que 1 avaient pratiqué les Troyens. Les courses de chevaux et de chars, qui avaient lieu dans les jeux solennels de la Grèce, sont restés justement célèbres, comme celles qui se perpétuèrent à Rome et dans toutes les grandes villes du monde romain, jusqu’au cinquième ou sixième siècle.
Nous sommes porté à croire que l’on se servit presque simultanément du cheval comme monture et comme attelage. Mais il semble que les chars n’étaient guère montés que par les chefs, qui combattaient du haut de cette estrade ambulante, pendant que des écuyers conduisaient l’attelage.
On attribue à Cyrus le Grand la première idée des chars garnis de faux, qui taillaient en pièces dans tous les sens les hommes qui s’opposaient au passage du véhicule-, ou qui étaient renversés par la violence du choc. Ces memes engins se retrouvent chez les Gaulois; car nous voyons un chef, nommé Bituitus, qui, fait prisonnier par les Romains, figura sur son char armé de faux, dans la pompe triomphale du général qui l’avait vaincu.
L’équitation fut non-seulement pratiquée , mais portée au plus haut degre de perfection chez les peuples de 1 antiquité, et l’usage des chars était autrefois à peu près général pour la guerre et dans certaines cérémonies. Les Romains et, a leur exemple, les Gaulois, qui se piquaient d’être habiles charrons, eurent plusieurs especes de voitures a roues. Parmi ces voitures romaines et gauloises, dont les Francs abandonnèrent l’emploi, parce qu’ils préféraient monter a cheval, on distinguait la carruque, à deux roues et à
SELLERIE, CAROSSERIE.
deux chevaux (fig. 72), richement ornée d’or, d’argent, d’ivoire; le pilenium, chariot à quatre roues, couvert d’un dais d’étoffe; le petoritum , voiture découverte et propre aux transports rapides; le ci sium , voiture d’osier,
Fig. 72. — La carruque, ou voiture de luxe à deux chevaux, du cinquième au dixième siècle. D’après un ms. du neuvième siècle. Bibl. de Bourgogne à Bruxelles.
traînée par des mules et destinée aux voyages prolongés; enfin diverses charrettes : le plaustrum , le serracum , la benne , les camuli (camions), etc. Ces derniers véhicules, principalement affectés aux charrois de travail (fig. 73), continuèrent à être usités , même alors que les voitures de luxe eurent
disparu presque complètement. Il resta cependant, outre les litières à mulets,
des basternes et des carpenta, qui furent les carrosses d’apparat de l’époque mérovingienne ; mais les reines seules , les femmes de haut rang, qui ne pouvaient entreprendre de longues routes à cheval, se permirent ce moyen de ocomotion , tandis que les hommes, rois et grands personnages, eussent rougi de se faire porter comme « des corps saints , » selon la pittoresque
Fig. 7?. — Charrette attelée de bœufs, fin du quinzième siècle. D’après une miniature des Chroniques de Hainault, ms. de la Bibl. de Bourgogne à Bruxelles.
expression d’un seigneur de Charlemagne, sinon toutefois à l’époque des rois fainéants, alors que, comme Boileau l’a fort bien dit :
Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent,
Promenaient dans Paris le monarque indolent.
« La chevalerie, » dit M. le marquis de Varennes, « dont les exercices et étaient l’image de la guerre, fit de l’équitation un art nouveau , qui fut toute jours inséparable de l’éducation de la noblesse, et chevalier ne tarda pas « à devenir synonyme d’ homme de bonne naissance. » Le Livre des faits du chevalier messire Jeanle Maingre, dit BouciCault , maréchal de France, écrit vers le commencement du quinzième siècle , énumère les exercices auxquels était soumis le jeune gentilhomme qui aspirait à ce titre ; « Il s’es*
SELLERIE, CARROSSERIE
« sayait à saillir (sauter) sur un coursier, tout armé; item , saillait, sans « mettre le pied à l’étrier, sur un coursier armé de toutes pièces; item , à un « grand homme monté sur un grand cheval, saillait de terre à chevauchon « (califourchon) sur ses épaules, en prenant ledit homme par la manche à « une main (d’une main), sans autre avantage (aide); item , en mettant une
« main sur l’arçon de la selle d’un grand coursier, et l’autre emprès les « oreilles, le prenait par les crins en pleine terre et saillait de l’autre part « (côté) du coursier. »
Le chevalier Bayard , encore page du duc de Savoie et seulement âgé de dix-sept ans, fit merveille à Lyon (1493), raconte son historien, dans la prairie d’Ainay, devant Charles VIII, « en chevauchant sur son roussin, » et donna , par son seul talent à manier un cheval, une haute idée de ce qu’il valait. C’est dire assez l’importance attribuée à la science de l’équitation. Il
n’était bon et preux chevalier qu’il n’eût fait ses preuves dans les joutes et les tournois (fig. 74), avec le titre d’écuyer. Bien que ses fonctions consistassent essentiellement en services rendus, l’écuyer, qui occupait un rang supérieur à celui du page, était plutôt pour le chevalier un auxiliaire, un frère d'armes, qu’un serviteur. Il avait pour charge de porter les armes du chevalier, de prendre soin de sa table, de sa maison, de ses chevaux. Au moment du combat, il se tenait derrière lui, tout prêt à le défendre, à le relever s’il était renversé de cheval, à lui donner, au besoin, une monture fraîche ou de nouvelles armes. Il gardait les prisonniers que le chevalier faisait, et, à l’occasion, il combattait pour lui et à côté de lui.
Le principal signe distinctif entre les chevaliers et les écuyers consistait dans la matière dont étaient faits leurs éperons : d’or pour les premiers, d’argent pour les seconds. On sait que les Flamands, à la désastreuse bataille de Courtray, recueillirent sur les morts, après l’action, quatre mille paires d’éperons d’or; donc quatre mille chevaliers de l’armée de Philippe le Bel avaient succombé (i3o2).
Il fallait, pour gagner ses éperons (d’or), expression devenue proverbiale, faire quelque action d’éclat qui montrât qu’on était digne d’être adoubé ou armé chevalier. La cérémonie de réception commençait par le don des éperons, et celui qui conférait l’ordre de chevalerie, fût-il roi ou prince, prenait la peine déchausser ou attacher lui-même les éperons au récipiendaire. En vertu du même principe, lorsqu’une faute ou quelque action lâche ou indigne avait mérité un blâme ou un châtiment au chevalier, c’était par la privation ou le changement des éperons que commençait sa dégradation. Pour une infraction légère, un héraut substituait aux éperons d’or les éperons d’argent, qui faisaient redescendre le chevalier au rang d’écuyer; mais en cas de forfaicture, comme on disait, un bourreau ou un cuisinier lui coupait les courroies de ses éperons, ou encore on les lui tranchait avec une hache sur un fumier, et l’infamie pesait à jamais sur celui qui avait subi cet affront public.
Le port des éperons était regardé comme une marque d’indépendance et de pouvoir; aussi, lorsqu’un seigneur prêtait foi et hommage à son suzerain, était-il obligé de quitter ses éperons, en signe de vasselage. En 816, époque à laquelle la chevalerie n’était pas encore constituée , une assemblée de
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seigneurs et d’évêques défendit aux ecclésiastiques la mode profane de porter des éperons, laquelle s’était introduite parmi le haut clergé.
L’usage de l’éperon semble remonter à la plus haute antiquité. On a beaucoup discuté sur l’origine de ce mot. Du temps de Louis le Débonnaire on disait spouro, qui est devenu sporen en allemand , sperone en italien , spur en anglais , éperon en français. Les Latins disaient calcar (qui signifiait originairement ergot de coq), par analogie sans doute avec la première forme
Fig. 76. — Éperon italien.
donnée à l’éperon. Cette forme a singulièrement varié avec les siècles. La plus ancienne que l’on connaisse est celle d’un éperon trouvé dans le tombeau de la reine Brunehaut, morte en 61 3, et qui est tout simplement en broche ou pointe. On les fit longtemps ainsi, paraîtrait-il; mais, à partir du treizième siècle jusqu’à la fin du seizième, on en voit en rosette, en étoile, à molette tournante , et presque toujours façonnés de la plus riche et de la plus délicate manière. Au temps où les chevaux étaient bardés de fer ou de cuir, il fallait nécessairement que les éperons fussent fort longs pour atteindre jusqu’au ventre de l’animal (fig. 75 et 76). Les éperons de Godefroi de Bouillon, qui ont été conservés (attribution plus ou moins contestable),
sont un exemple de ce système. Sous Charles VII, les jeunes seigneurs portaient, mais alors bien plus par mode que par utilité, des éperons dont la molette , large comme la main, était fixée à l’extrémité d’une tige de métal d’un demi-pied.
Si donc de temps immémorial toute monture put « sentir l’éperon, » il y eut au moins une époque où toute sorte d'éperon ne put pas indistinctement s’appliquer aux flancs de tel ou tel individu de la race chevaline. « Il « y a, » dit Brunetto Latini , écrivain du treizième siècle, dans son Trésor de toutes choses, espèce d’encyclopédie du temps, <■< il y a chevaux de « plusieurs manières : les uns sont destriers (ou grands chevaux) pour le « combat (d’où notre expression : Monter sur ses grands chevaux) ; les « autres, pour chevaucher à l’aise de son corps, sont palefrois (qui s’appe- « laient aussi amblans, haquenées), les autres sont roussins (ou court aut s), « pour somme porter. » Somme signifie ici fardeau, et ce fardeau, que nous appellerions aujourd’hui le bagage, se composait des armes et du haubert de rechange, que le chevalier avait soin d’avoir avec lui en partant pour la guerre. Les juments et les bâtiers (chevaux portant le bât) étaient réservés à la culture et au service des champs, et c’est évidemment dans cet intérêt qu’il était interdit à un chevalier de les monter. Faire monter un chevalier « sus jument » était, comme la privation des éperons, une des peines les plus infamantes qu’on pût lui imposer, et du moment où il l’avait subie « nul qui aimât son honneur n’eût touché ce chevalier déshonoré , non plus « qu’un fol tondu (lépreux). »
Les chevaux des chevaliers français étaient sans oreilles et sans crinière ; ceux des Allemands, sans queue. La raison de ces mutilations se trouverait, selon Carrion-Nisas, dans l’armure même du cheval et dans la manière dont il était caparaçonné. Nous avons dit ailleurs que si les hommes étaient couverts de fer, les chevaux n’étaient pas moins lourdement cuirassés (fig. 77). L’ensemble de l’armure et des ornements du cheval prenait le nom de harnement ; les lames de fer ou de cuir (car le cuir était souvent employé aussi) s’appelaient bardes. Nous avons non-seulement énuméré les pièces qui composaient le harnement : chanfrein, nasal, Jtancois, etc. , mais encore signalé, en citant des exemples, le luxe qui présidait parfois à cet habillement du cheval. Nous ne reviendrons pas sur ce point, qui
SELLERIE, CARROSSERIE
se rapporte plus spécialement à l’armurerie ;> mais nous devons dire quelques mots de la selle, qui est, qu’on nous accorde l’expression , un instrument d’équitati on , et non une pièce de l’armement.
Fig. 77. — Chevalier armé et monté en guerre, au quinzième siècle. Musée d’artillerie de Paris.
L’usage des selles paraît avoir été inconnu des cavaliers primitifs etn’avoir jamais pu s’introduire chez certains peuples, qui, par parenthèse, furent les plus fameux dans l’art de dresser des chevaux et de s’en servir. LesThessa-
liens, les Numides, montaient à cru , sans selle, sans étriers, se liant simplement au cheval par la pression des genoux et du gras de la jambe; position en crochet, qui est encore celle des plus intrépides cavaliers de l’Orient et de l’Afrique. Hippocrate avait attribué à l’absence de soutien sur leurs montures les fréquentes et graves maladies des hanches et des jambes qui affectaient les Scythes; Galien fit la même remarque pour les légions romaines, qui n’adoptèrent la selle que vers l’an 3qo de l’ère chrétienne. Les Gaulois, les Francs, n’en usaient pas plus que d’étriers; mais, lorsque les armures de fer eurent été adoptées, il eût été à peu près impossible aux chevaliers, que leur harnais tenait en quelque sorte roides et tout d’une pièce sur leurs grands chevaux, de garder l’équilibre sans le secours de la selle, et de soutenir le moindre des chocs auxquels ils étaient exposés.
Ils adoptèrent donc des selles hautes, ou plutôt profondes, emboîtant solidement les cuisses et les reins, avec de grands étriers servant d’appuis aux pieds. Le luxe venant orner les pièces du harnachement, il va de soi que les selles, qui d’ailleurs se trouvaient en vue, ne furent pas plus négligées que le reste de la parure du cheval. Ciselées, gravées, elles reçurent des dorures, des peintures, et concoururent ainsi, en même temps que l’écu , à faire reconnaître, par les « images « qu’elles portaient, l’homme d’armes complètement caché dans son vêtement de fer (fig. 78 à 81).
Quant aux étriers, dont il n’est question nulle part chez les Grecs ni les Romains, on peut affirmer qu’ils furent contemporains de l’invention des selles. Ils apparaissent dès les premiers temps de la dynastie mérovingienne, et, si l’on adopte l’étymologie allemande que les savants ont proposé [streben, s’appuyer), le mot et la chose auraient été apportés par les Francs dans les Gaules. Quoi qu’il en soit , ils ne cessèrent plus d’ètre-employés , surtout à la guerre et lorsque le poids des armures rendit leur usage indispensable. Ils étaient naturellement très-grands, très-massifs et très-lourds à l’époque de la chevalerie; quand ils diminuèrent de largeur et de poids, ils furent travaillés avec plus de recherche, et ils devinrent des objets d’art, chargés d’ornements ingénieux et rehaussés par la gravure, la ciselure et la dorure.
Nous avons attribué plus haut, d’après M. de Varennes, l’abandon des voitures de luxe au dédain des Francs pour ce mode de transport, qu’ils réputaient efféminé; mais nous devons faire remarquer, avec le meme
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auteur, que la cause pourrait bien s’en trouver aussi dans le mauvais état où étaient tombés, lors de la décadence romaine, ces magnifiques voies dont les vainqueurs du monde avaient doté toutes les provinces conquises. Ajoutons que les rues des villes, étroites, tortueuses, sans direction méthodique, étaient le plus souvent autant de cloaques et de fondrières. Philippe-
Fip. 78 et 79. — Selles de tournoi peintes, tirées de Y Armer ia reaide. Madrid. Publié par M. Ach. Jubinal. Seizième siècle.
Auguste, le premier, lit paver une partie des rues de Paris, de cette Lutece qui déjà, lors de la conquête romaine, avait mérité la qualification significative de fangeuse. Les princes et les grands, qui, comme Molière le fait dire plaisamment à Mascarille, craignaient « d’imprimer leurs souliers en boue » et n’eussent que difficilement circulé en voiture dans l'intérieur des villes, adoptèrent donc le cheval et la mule. Les dames s’en servaient aussi, mais
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le plus souvent elles montaient en croupe derrière un cavalier, quand elles ne se faisaient pas porter en litière.
Au treizième siècle, les chars reparurent* mais leur vogue ne dura pas longtemps, car' Philippe le Bel leur opposa un des articles de son ordonnance de 1 294 sur les surperjluités, en disant que « nulle bourgeoise « n’aurait char. »
La litière resta en honneur pour les cortèges ; mais les reines se montraient souvent à cheval (fig. 80). Isabeau de Bavière était assise sur une haquenée et suivie de ses dames et damoiselles également à cheval, lors de son entrée
Fig. 80. — Caparaçon du chevai d’Isabelle la Catholique. Quinzième siècle.
à Paris, où elle venait épouser le roi Charles VI. Quand, par exemple, Marie d’Angleterre, qui allait épouser Louis XII, fit son entrée à Abbeville, elle était aussi, raconte Robert de la Marck, sur une haquenée, ainsi que la plupart des dames, « et le résidu en chariots. Le roi, monté sur un grand « cheval bayart, qui sautait, vint recevoir sa femme, avec tous les gentils- •« hommes de sa maison, de sa garde : tout à cheval. » L’entrevue de Henri VIII et de François Ier, au camp du Drap d’or, donna le plus beau spectacle qu’on eut jamais vu de chevaux caparaçonnés, parés et harnachés avec une richesse inouïe (fig. 82).
FNTRÉE DE I.A REINE ISABEAU DE BAVIÈRE A PARIS, LF. 20 JUIN 1389 Miniature de* Chroniques de Froissart. (Bibl. Nat1" de Paris.)
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Charles-Quint fut obligé d’assez bonne heure, à cause de ses fréquentes attaques de goutte, de renoncer à l’usage du cheval : lorsqu’il allait en campagne ou en voyage, il était presque toujours suivi d’une litière et d’une chaise ; des mules portaient la litière, où il se tenait couché, tandis que des porteurs soulevaient la chaise (fig. 83), pourvue d’un dossier mobile et dont les quatre montants pouvaient porter une espèce d’abri en toile ou en cuir.
Fig. 81. — Housse de selle. Seizième siècle.
En iqSy, les ambassadeurs de Ladislas V, roi de Hongrie, offrirent à Marie d’Anjou, reine de France, un chariot qui fit l’admiration de toute la cour et du peuple de Paris, « parce que, dit un historien du temps, il était « branlant (suspendu) et moult riche. »
Il est difficile de concilier l’induction qui se tire naturellement de l’ordonnance de Philippe le Bel, avec l’assertion de plusieurs historiens affirmant que les carrosses n’auraient paru en France que du temps de François Ietç
Ce point reste encore indécis. Toutefois peut-on croire qu’il faut entendre, par cette assertion des historiens, que les carrosses , au lieu d’être les seuls véhicules qu’on voyait à Paris sous François Ier, n’étaient que des chars plus grands ou plus fastueux que ceux qu’on y avait vus jusque-là. Mais on sait d’une manière très-positive que, pendant tout le moyen âge, le cheval et la mule servaient généralement de monture à tout le monde, aux bourgeois comme aux nobles, aux femmes comme aux hommes. Les montoirs établis
Fig. 82. — Henri VIII au camp du Drap d’or (i52o), d’après les bas-reliefs de l’hôtel du Bourgtheroulde
à Rouen.
dans les rues, évidemment trop étroites, sinon pour le passage, au moins pour le croisement des voitures, les anneaux scellés aux portes, prouvent assez cet état de choses. La mule était particulièrement montée par les hommes graves, les magistrats, les médecins, qui avaient à « ambuler » par la ville. Garder le mulet, expression proverbiale qui signifie attendre en s’impatientant, dérive de ce fait que dans la cour du Palais se tenaient les valets des hommes de loi, lesquels gardaient la monture de leurs maîtres.
Selon Sauvai, les deux premiers carrosses qu’on vit à Paris, et qui firent
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l’admiration du populaire, appartenaient, l’un à la reine Claude, femme de Louis XII, et l’autre à Diane de Poitiers, maîtresse de François Ier.
L’exemple ne tarda pas à être suivi, et si bien qu’en ces temps, où les lois somptuaires étaient encore regardées comme des mesures efficaces, on vit le Parlement supplier Charles IX de défendre aux coches de circuler par la ville. Les magistrats continuèrent d’aller au Palais sur leurs mules jusqu’au commencement du dix-septième siècle. Christophe de Thou , père du célèbre
Fig. 83. — Chaise à porteur de Charles-Quint. Armeria real de Madrid.
historien et premier président du Parlement, fut le premier qui s’y rendit en carrosse, mais seulement parce qu’il avait la goutte-, d’ailleurs, sa femme continuait de se promener à cheval , assise en croupe derrière un valet.
Henri IV n’avait qu’une seule voiture : « Je ne saurois aller vous voir, « écrit-il un jour à Sully, «pour ce que ma femme se sert de ma coche. » Ces coches n’étaient ni élégants ni commodes : ils avaient pour portières des tabliers de cuir, que l’on tirait ou écartait pour y entrer ou en sortir, et des rideaux semblables contre la pluie ou le soleil.
Le maréchal de Bassompierre, sous Louis XIII, fit faire un carrosse à
glaces qui passa pour une véritable merveille , et dès lors fut donné l’élan qui devait inaugurer la féconde période de la carrosserie moderne.
Il y avait autrefois à Paris, comme on le voit par maints documents, plusieurs corporations représentant l’industrie du harnement. Tout d’abord venaient les selliers-bourreliers et les sellier s-lormiers-carrossier s. Les privilèges des premiers leur réservaient spécialement la confection des selles et harnais (colliers et autres objets servant à l’attelage) ; les seconds fabriquaient en outre des carrosses, et la lormerie (brides, rênes, etc.). Une communauté très-ancienne est aussi celle des lormiers-éperonniers, « arti- « sans , dit le glossaire de Jean de Garlande, qu’aimait beaucoup la noblesse « militaire , parce qu’ils fabriquaient des éperons argentés et dorés, des poi- « trails en métal pour les chevaux et des mors de brides bien travaillés. » On trouvait aussi les chapuiseurs , qui faisaient les arçons d’aune à selles (montants de bois pour la selle) et les fu\ à some (bâts pour les bêtes de somme), ouvrages le plus souvent confectionnés en bois d’aune.
Les bla\enniers et cuireurs de selles recouvraient ensuite de cuir ou de basane les selles et les bâts préparés par les chapuiseurs-, et enfin les peintres de selles s’occupaient de les orner, en se conformant soit à la mode, qui fut toujours souveraine chez nous, soit aux lois héraldiques, quand il s’agissait du harnais d’apparat ou de guerre des gentilshommes.
Fig. 84. — Bannière de la corporation des selliers de Tonnerre.
ORFÈVRERIE
Antiquité de l’orfèvrerie. — Le Trésor de Guarra^ar. — Époques mérovingienne et carlovingienne. — Orfèvrerie religieuse. — Prééminence des orfèvres byzantins. — Progrès de l’orfèvrerie à la suite des croisades. — L’orfèvrerie et les émaux de Limoges. — L’orfèvrerie cesse d’être exclusivement religieuse. — Émaux translucides. — Jean de Pise, Agnolo de Sienne, Ghiberti. — Des atetiers d’orfèvrerie sortent de grands peintres et sculpteurs. — Benvenuto Cellini. — Les orfèvres de Paris.
mainte reprise, en traitant de l’ameublement, nous avons
été obligé d’empiéter sur le terrain que nous allons aborder*, car, ayant à retracer l’historique du luxe civil et religieux, nous ne pouvions que rencontrer souvent et les orfèvres et leurs magnifiques travaux. Il nous arrivera donc plus d’une fois d’indiquer sommairement ici des faits importants déjà signalés avec quelques détails dans les chapitres précédents.
On sait qu’aux temps antiques, même les plus reculés, l’orfèvrerie était florissante*, il n’est guère de récit ancien qui ne mentionne les bijoux, et chaque jour encore la découverte d’objets précieux, dans les ruines ou les
tombeaux, vient attester à quel haut degré de perfection le travail de l’or et de l’argent était porté chez des races depuis longtemps éteintes.
Les Gaulois, sous la domination romaine, se livraient avec succès à la
pratique de l’orfèvrerie (fig. 85). Nous répéterons que sous Constantin le Grand le triomphe de la religion chrétienne, en favorisant la décoration intérieure des édifices consacrés au culte, imprima un nouvel essor au développement de ce bel art. Les papes successeurs de saint Sylvestre (lequel avait provoqué les libéralités de Constantin) continuèrent à entasser dans les églises de Rome les plus somptueuses pièces d’orfèvrerie et les plus massives. Symmaque (498 à 514), à lui seul, selon un calcul de Seroux d’Agincourt, aurait enrichi le trésor des basiliques de i3o livres d’or et de 1,700 livres d’argent, formant la matière des objets le plus délicatement travaillés. C’était au reste de la cour même des empereurs
Fig. 85. — Bracelet gaulois. Bibl. nat. de Paris, cabinet des Antiques.
grecs que venait l’exemple de ces splendeurs, car on entend saint Jean Chrysostome s’écrier : « Toute notre admiration est aujourd’hui réservée a pour les orfèvres et pour les tisserands ! » et l’on sait qu’ayant eu la courageuse imprudence de censurer le faste de l’impératrice Eudoxie, l’éloquent Père de l’Église expia par l’exil et les persécutions cet excès de zèle et de franchise.
Les brillants spécimens de l’orfèvrerie des Visigoths , que l’on a exhumés en 1 858 dans le petit champ deGuarrazar, à dix lieues de Tolède, et qui ont été acquis par notre musée de Cluny, jettent sur les rares monuments de cette époque un jour tout nouveau. Loin de se faire remarquer par un goût original, ils offrent une preuve de plus que les barbares venus du Nord subissaient dans les arts l’influence byzantine. Le plus remarquable , tant par ses dimensions et son extrême richesse que parla singularité de son ornementa-
ORFEVRERIE.
tion, est une couronne votive, destinée à être suspendue, selon l’usage de ce temps, dans un lieu saint, celle de Recesvinthe, qui régna sur les Goths d’Espagne de 653 à 672. Elle se compose d’un large bandeau à charnière et formé d’une double plaque de l’or le plus fin.
Trente saphirs cabochons et autant de perles alternant régulièrement, disposés sur trois rangs et en quinconces, en occupentletour extérieur. Des ornements découpés remplissent les interstices des pierreries. La couronne votive du roi Suintila, que nous reproduisons (fig. 86), est tout aussi riche et plus ancienne d’une trentaine d’années. Elle est d’or plein, décorée de saphirs et de perles disposés en roses, et rehaussée de deux bordures également serties de pierres fines. Mais ce qui constitue l’originalité de ce précieux joyau, ce sont les lettres appendues en guise de pendeloques au bord inférieur du bandeau. Ces lettres, découpées à jour, sont remplies de petits fragments de verre rouge cloisonnés d’or -, leur assemblage donne l’inscription suivante : Suintilanus rex offert (Offrande du roi Suintila). Chacune d’elles est suspendue au bandeau par une chaîne à doubles chaînons, et soutient à son tour une pendeloque de saphir violacé en forme de poire.
Enfin, la couronne est suspendue par Fig. 86. — Couronne votive de Suintila, roi la j -î i ,, , des Visigoths de 626 à 636. Armeria real
quatre chaînes, dont le bouton d’attache de Madrid. est un chapiteau en cristal de roche.
f( Cinq des couronnes si heureusement découvertes à Guarrazar, » dit M. de Lasteyrie, u sont accompagnées de croix. Celles-ci, reliées par une
« chaîne au même bouton d’attache, étaient évidemment destinées à rester « suspendues à travers le cercle de la couronne. » La croix qui accompagne la couronne de Recesvinthe est de beaucoup la plus riche : huit grosses
Fig. 87. — Épée de Charlemagne , conservée au Trésor impérial de Vienne.
perles et six saphirs, tous montés à jour, en ornent la face antérieure. Les quatre autres croix ont la forme de ce qu’on appelle en blason des croix pattées ; mais elles diffèrent les unes des autres sous le rapport de leurs dimensions et des ornements dont elles sont enrichies.
CROIX DES ROIS GO THS. TROUVEES A GUARRAZAR (Septième siècle 1) apres la publication de M. le comte Ferdinand de Lastevrie
ORFÈVRERIE
Nous avons déjà constaté que les rois et les grands de l’époque mérovingienne étalaient dans leur vaisselle et sur quelques meubles d’apparat un luxe d’orfèvrerie où la prodigalité le disputait ordinairement au bon goût. Nous avons vu à l’œuvre le célèbre saint Éloi, évêque orfèvre, et nous avons mentionné non-seulement ses remarquables travaux, mais encore l’influence prolongée qu’il exerça sur toute une période historique de l’art. Enfin nous avons dit que Charlemagne, qui semblait s’être donné pour but d’imiter
Fig. 88. — Diadème de Charlemagne, conservé au Trésor impérial de Vienne,
Constantin en le surpassant, dota magnifiquement les églises d’œuvres d’art, sans préjudice des innombrables somptuosités que renfermaient ses palais.
D’après une tradition, la perte de la plupart des belles pièces d’orfèvrerie qui avaient appartenu à ce monarque serait due à cette circonstance qu’on les avait placées, autour de lui, dans la chambre sépulcrale où son corps fut déposé après sa mort-, les empereurs d’Allemagne, ses successeurs, ne se seraient pas fait scrupule, par la suite, de s’approprier ces richesses, dont quelques rares échantillons, notamment son diadème et son épée, sont encore conservés dans le musée devienne (fig. 87 et 88).
Singulièrement effacé pendant la période de trouble et de souffrances que traversa l’Église au septième et au huitième siècle, et à laquelle devait mettre fin lapuissance de Charlemagne, le luxe religieux se manifesta dès lors d’une manière extraordinaire. Ainsi, l’on a calculé que sous Léon III, qui occupait la chaire pontificale de 795 à 816, la valeur pondérable des dons en orfèvrerie dont ce pape enrichit les églises ne s’éleva pas à moins de 1,075 livres d’or et 24,744 livres d’argent!
De cette époque date le fameux autel d’or de la basilique de Saint-Ambroise de Milan, exécuté en 835, sous les ordres de l’archevêque Angilbert, par Volvinius, et qui, malgré son immense valeur matérielle, a pu cependant parvenir jusqu’à nous. « Les quatre côtés du monument, » dit à ce sujet M. Labarte, « sont d’une grande richesse. La face de devant , toute en or, « est divisée en trois panneaux par une bordure en émail. Le panneau « central présente une croix à quatre branches égales, qui est rendue par « des filets d’ornement en émail, alternant avec des pierres fines cabochons « (polies, mais non taillées). Le Christ est assis au centre de la croix. Les a symboles des Évangélistes en occupent les branches. Les Apôtres sont « placés trois par trois dans les angles. Toutes ces figures sont en relief. Les « panneaux de droite et de gauche renferment chacun six bas-reliefs, dont les « sujets sont tirés de la vie du Christ ; ils sont encadrés par des bordures « formées d’émaux et de pierres fines alternativement disposés. Les deux « faces latérales, en argent rehaussé d’or, offrent des croix très-riches, traitées « dans le style de ces bordures. La face postérieure, aussi en argent rehaussé « d’or, est divisée aussi en trois grands panneaux celui du centre contient « quatre médaillons, et chacun des deux autres six bas-reliefs dont la vie de « saint Ambroise a fourni les motifs. Dans 1 un des médaillons du panneau « central on voit saint Ambroise recevant l’autel d’or des mains de 1 arche- « vêque Angilbert • dans l’autre, saint Ambroise donne sa bénédiction à « Volvinius, maître orfèvre [magister faber), comme le dit l’inscription qui « nous a transmis le nom de l’auteur de cette œuvre, dont aucune description « ne saurait donner une idée exacte. »
L’Italie n’était pas seule à posséder d’habiles orfèvres et à les encourager. Nous avons signalé, entre autres protecteurs éclairés et assidus de l’orfèvrerie sacrée, une suite d’évêques d’Auxerre, auxquels il faut ajouter Hincmar,
ORFEVRERIE.
évêque de Reims, qui fit exécuter une châsse splendide, pour renfermer les reliques de l’illustre patron de sa basilique. Cette châsse était revêtue de lames d’argent, et des statues en ornaient le pourtour.
Et cependant, malgré toute sa magnificence artistique, l’orfèvrerie de
Fig. 89. — Reliquaire byzantin, en émail cloisonné, provenant du mont Athos. Dixième siècle.
Collection de M. Sébastianof.
l’Occident pouvait encore ne paraître qu’un reflet des merveilles qu’enfantaient à cette même époque les orfèvres orientaux , ou byzantins, pour employer la désignation généralement consacrée.
Un spécimen des plus curieux de l'art byzantin, conservé en Russie, est un reliquaire en or, doublé d’une plaque d’argent, et au centre duquel est exécuté au repoussé un Christ en croix (fig. 89). Au-dessus de sa tete, posée
sur un nimbe doré, on lit cette inscription grecque : « Jésus-Christ, roi de « gloire. » Ce morceau, d’un fini remarquable, est plaqué d’une mosaïque de pierres précieuses de différentes couleurs, séparées par des closions en or; la croix est cantonnée d’émail avec des filigranes d’argent. Par derrière sont gravés les noms de l’archimandrite Nicolos. C’est un travail du dixième siècle, qui a été trouvé dans le monastère Ibérien du mont Athos.
S’il n’est venu jusqu’à nous que de rares spécimens de l’orfèvrerie d’une date antérieure au onzième siècle, on peut en attribuer la cause non-seulement à la valeur intrinsèque, qui a dû désigner ces objets à la rapacité des barbares pendant les invasions qui eurent lieu après Charlemagne, mais encore , comme nous l’avons fait remarquer ailleurs, au renouvellement du mobilier religieux, qui fut la conséquence en quelque sorte obligée de la réforme architecturale. Il fallait approprier le style de l’orfèvrerie au style des édifices qu’elle devait orner. Les formes qui furent alors adoptées pour les divers objets du culte subirent l’austère influence des monuments, qui eux-mêmes portaient comme une empreinte originelle byzantine ; cette dernière s’expliquait, d’ailleurs, par le crédit dont jouissait, notamment pour tout ce qui touchait au travail des métaux, la cité de Constantin, à laquelle l’Orient en général s’adressait quand il s'agissait de quelque œuvre importante.
L’école allemande dut surtout de contracter une couleur byzantine au mariage de l’empereur Othon II avec la princesse grecque Théophano (972), union qui resserra naturellement les relations des deux empires, et qui amena un grand nombre d’artistes et d’artisans d’Orient en Allemagne. Une des pièces les plus remarquables entre celles qui subsistent encore de cette époque, est la riche couverture en or d’un Évangéliaire qui se voit à la Bibliothèque royale de Munich, et sur laquelle sont exécutés au repoussé divers bas-reliefs d’une grande délicatesse, et dont le dessin a cette pureté qui distinguait alors l’école grecque.’
L’empereur Henri II fut donc le bienvenu et, si l’on peut dire, le bien servi par l’état de l’art en Allemagne, lorsque, élevé au trône en 1002 et inspiré par une ardente piété, il voulut renchérir encore envers les églises sur la magnifique libéralité de Constantin et de Charlemagne. C’est à ce prince que la cathédrale de Bâle dut un parement d’autel (fig. 90), qui ne
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peut être comparé pour la richesse qu’à celui de Milan, mais sans le rappeler bien entendu, par le style, qui a perdu toute trace du style antique, et qui est comme un style nettement accentué de l’art que devrait créer en propre le moyen âge. Il faut citer aussi la couronne du saint empereur et celle de sa femme, aujourd'hui conservées dans le trésor des rois de Bavière, et qui sont, l’une et l’autre, à six pièces articulées, formant cercle, et supportant, la première, des figures d’anges ailés, la seconde, des tiges à quatre feuilles ,
Fig. 90. — Autel d’or, donné à l’ancienne cathédrale de Bâle vers 1019 par l’empereur Henri II, aujourd'hui au Musée de Cluny.
d’un dessin à la fois correct et gracieux, et d’une exécution qui révèle la plus grande habileté de main. « Au surplus, » dit M. Labarte, « le goût de Foret févrerie s’était alors généralement répandu en Allemagne à cette époque, et « un grand nombre de prélats suivirent l’exemple de l’empereur. Il faut citer « Willigis , le premier archevêque de Mayence , qui dota son église d’un « crucifix du poids de 600 livres, dont les diverses pièces étaient ajustées « avec tant d’art que tous les membres pouvaient se détacher aux articulait tions; et BernWard, évêque de Hildesheim, qui était lui-même, à l’exemple « de saint Eloi, un orfèvre distingué, et à qui sont attribués un crucifix et enrichi de pierres précieuses , de filigranes , et deux candélabres magni-
« fiques faisant encore partie du trésor de l’église dont il fut le pasteur. » Vers la même époque, c’est-à-dire dans la première partie du onzième siècle, un moine de Dreux, nommé Odorain, qui s’était rendu fameux en France par ses travaux d’orfèvrerie, exécuta pour le roi Robert un grand nombre de pièces destinées aux églises que celui-ci avait fondées.
Fig. 91. — Châsse émaillée, travail de Limoges, douzième siècle. Musée de Cluny.
Nous avons fait observer dans le précédent chapitre que les croisades provoquèrent une notable activité dans l’orfèvrerie en Europe , par suite du grand nombre de châsses et de reliquaires qu’il fallut faire exécuter pour recueillir les restes vénérés des saints que les soldats delà foi rapportaient de leurs lointaines expéditions (fig. 91 et 92). On vit se multiplier aussi les offrandes de vases sacrés et de devants d’autel. Les livres saints reçurent des étuis, des couvertures, qui furent autant de somptueux ouvrages confiés
ORFEVRERIE.
aux orfèvres. A vrai dire , sans la direction essentiellement religieuse que reçurent à cette époque certaines branches du luxe, que les croisés avaient appris à connaître en Orient, on eût vu peut-être les arts, qui recommençaient seulement à vivre d’une vie propre en Occident, s’éteindre et périr en quelque sorte dans le premier élan de leur renaissance.
C’est principalement au ministre de Louis le Gros, Suger, abbé de Saint- Denis (mort en ii52), qu’il faut faire honneur de cette consécration des arts ; car il se déclara hautement leur protecteur : il sut légitimer leur rôle
Fig. 92. — Châsse en cuivre doré, fin du douzième siècle.
dans l’Etat, en opposant leur but pieux aux censures trop exclusives de saint Bernard et de ses disciples.
A côté du puissant abbé, un simple moine mérite d’être spécialement nommé, Théophile, artiste éminent qui écrivit en latin une Description des arts industriels de son temps ( Diversarum artium schedula ), et consacra soixante-dix-neuf chapitres de son livre à l’orfèvrerie. Ce précieux traité nous montre, de la plus irrécusable manière, que les orfèvres du douzième siècle devaient posséder une sorte d’universalité de connaissances et de manipulations, dont la seule énumération nous étonne d’autant plus que nous voyons partout aujourd’hui les industries tendre à la division presque infinie des travaux. L’orfévre alors devait être à la fois modeleur, ciseleur, fondeur, émailleur, monteur de pierres, nielleur; il lui fallait savoir jeter en
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cire ses modèles, aussi bien que les travailler au marteau, ouïes enjoliver au burin*, il lui fallait successivement confectionner le calice, les burettes, les ciboires des églises métropolitaines , où se trouvaient prodiguées toutes les ressources de l’art, et produire, par le procédé du vulgaire estampage , les découpures ou gaufrures de cuivre destinées à l’ornement des livres des pauvres (Jibri pauperum) , etc.
Le trésor de l’abbaye de Saint-Denis possédait encore, à l’époque de la Révolution , plusieurs des chefs-d’œuvre créés par les artistes dont Théophile
Fig- 93. — Gondole en agate, provenant du trésor de l’abbaye de Saint-Denis. Douzième siècle.
Bibliothèque nationale de Paris, cabinet des Antiques.
avait décrit les procédés; notamment la riche monture d’une coupe en agate orientale, qui portait le nom de Suger, et que l’on croit lui avoir servi de calice pour dire la messe, et la monture d’un vase antique de sardonyx, connu sous le nom de coupe des Ptolémées , que Charles le Simple avait donnée à l’abbaye. Apportés au Cabinet des médailles en 1793, la monture de la coupe des Ptolémées et le calice de Suger y restèrent jusqu’à ce qu’ils eurent été volés , en 1804.
Parmi les pièces de cette époque qui subsistent encore , et qu’il est en quelque sorte permis à chacun de visiter, nous pouvons signaler, avec M. Labarte, outre la « grande couronne de lumières, « suspendue sous la coupole dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, et la magnifique châsse dans
ORFEVRERIE.
laquelle Frédéric Ier recueillit les ossements de Charlemagne; au musée du Louvre , un vase en cristal de roche monté en or et enrichi de pierreries, donné à Louis VII par sa femme Éléonore; au musée de Cluny, des candélabres;
Fig. 94. — Calice dit de saint Remy. Douzième siècle. Trésor de la cathédrale de Reims.
à la Bibliothèque nationale de Paris, la couverture d’un manuscrit latin portant le n° 622; une coupe en agate onyx (fig. 93), bordée d’une ceinture de pierres fines se détachant sur un fond de filigrane , et le beau calice d’or de saint Remy (fig. 94), qui , après avoir figuré dans le cabinet des Antiques, a été rendu, en 1861, au trésor de Notre-Dame de Reims.
Des formes sévères, un style noble, distinguent les oeuvres d’orfèvrerie des onzième et douzième siècles, et pour principaux éléments de décoration accessoire on y voit le plus souvent figurer les perles , les pierres fines et les émaux dits cloisonnés, qui ne sont autre chose, d’après la description minutieuse de Théophile, que des espèces de délicates mosaïques dont des lames d’or séparent les segments diversement colorés.
Au temps de saint Louis, époque de vive et généreuse pitié, il y eut (assertion qui pourra paraître hasardeuse , après ce que nous avons dit du zèle des siècles antérieurs) une singulière recrudescence dans le nombre et la richesse des dons et offrandes de pièces d’orfevrerie aux églises. Ce fut alors qu’on vit, par exemple, Bonnard, orfèvre parisien, assisté des meilleurs ouvriers, passer deux années à fabriquer la châsse de sainte Geneviève, à laquelle il employa cent quatre-vingt-treize marcs d’argent et sept marcs et demi d’or (le marc valait huit onces)* cette châsse, installée en 1212, était en forme de petite église, avec des statuettes et des bas-reliefs rehaussés de pierreries-, elle fut portée en 1793 à la Monnaie-, mais la dépouille n en produisit que 23,83o livres. Un demi-siècle auparavant , les plus célèbres orfèvres allemands travaillèrent pendant dix-sept ans à la fameuse châsse en argent doré, dite des grandes reliques, que possède encore la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, et qui fut fabriquée à l’aide des dons déposés par les fidèles pendant cet espace de temps dans le tronc du parvis : un édit de l’empereur Frédéric Barberousse ayant applique toutes les offrandes a cette destination, « tant que la châsse ne serait pas achevée. »
D’ailleurs, cette époque, qui peut être considérée comme marquant l’apogée de l’orfèvrerie religieuse, est en même temps celle où une importante transition va s’opérer, qui introduira dans la vie civile ce meme luxe depuis longtemps dévolu aux seuls usages du culte. Mais avant d’aborder cette phase nouvelle nous devons mentionner, non même sans grand honneur, l’orfèvrerie émaillée de Limoges, qui jouit pendant plusieurs siècles d une très-grande célébrité. Limoges s’était fait dès la période mérovingienne une réputation pour ses travaux d’orfèvrerie. Saint Éloi, le grand orfèvre des rois mérovingiens (fig. 95), était originaire de cette contrée, et il travaillait Chez Albon, orfèvre et monétaire de Limoges , quand son habileté lui valut d’être appelé à la cour de Clotaire IL Or la vieille colonie romaine avait
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conservé sa spécialité industrielle , et pendant le moyen âge elle se fit surtout remarquer par la production d’ouvrages d’un caractère particulier, qui déjà
se seraient fabriqués chez elle dès avant le troisième siècle, s’il en faut juger d’après un passage de Philostrate, écrivain grec de cette époque.
Cette orfèvrerie constitue un genre mixte, en cela que le cuivre est la matière servant de fond d’œuvre, et en cela aussi que ses principaux effets sont dus non moins à la science de 1 emailleur qu’au talent de l’ouvrier sur métal. Les procédés de fabrication en étaient fort simples, à décrire, s’entend, car l’exécution ne pouvait être que d’une longueur et d’une minutie extrêmes.
cc Après avoir dressé et poli une plaque de cuivre, » ditM. Labarte, à qui nous empruntons textuellement cette description, « l’artiste y indiquait « toutes les parties qui devaient affluer à la surface du métal, pour rendre « les traits du dessin ou de la figure qu’il voulait représenter; puis, avec des « burins et des échoppes , il fouillait profondément dans le métal tout l’espace « que les divers métaux devaient recouvrir. Dans les fonds ainsi champlevés « (terme parfois adopté pour désigner la fabrication même de ces ouvrages), « il introduisait la matière vitrifiable, dont il opérait ensuite la fusion dans le « fourneau. Lorsque la pièce émaillée était refroidie, il la polissait par divers « moyens, de manière à faire paraître à la surface de l’émail tous les traits « du dessin rendus par le cuivre. La dorure était ensuite appliquée sur les « parties du métal ainsi réservées. Jusqu’au douzième siècle, les traits du « dessin affleuraient seuls le plus ordinairement à la surface de l’émail, et les « carnations, comme les vêtements , étaient produites par des émaux colorés. « Au treizième siècle , l’émail ne servait plus qu’à colorer les fonds. Les figures « étaient réservées en entier sur la plaque de cuivre, et les traits du dessin « exprimés alors par une fine gravure sur le métal. »
Entre les émaux cloisonnés et les émaux champlevés, la différence n’est autre, on le voit, que celle du mode de disposition première des compartiments destinés à recevoir les diverses compositions vitrifiables. Ces deux genres d’ouvrages analogues eurent, toute influence de mode mise en compte, une vogue à peu près égale; mais encore le premier rang paraîtraîtil appartenir à l’orfèvrerie de Limoges, qui, au temps où se manifesta le besdin des reliquaires particuliers et des offrandes collectives aux églises, eut sur l’autre orfèvrerie l’avantage d’être d’un prix beaucoup moins élevé, et par conséquent plus accessible à toutes les classes (fig. 96). Il n’est guère aujourd’hui de musée ni même de collection privée qui ne contienne quelque échantillon de l’ancienne industrie limousine.
ORFÈVRERIE
Avec le quatorzième siècle le luxe de l’orfèvrerie cesse d’avoir pour but exclusif la décoration ou l’enrichissement des basiliques; il prend tout à coup un tel développement dans les sphères laïques , que , voulant ou feignant de vouloir le rappeler dans l’unique voie où il s’était tenu jusqu’alors, le roi Jean, par une ordonnance de 1 356, défend aux orfèvres « d 'ouvrer (fabri-
Fig. 95. — Crosse d’abbé émaillée, travail de Limoges. Treizième siècle.
Fig. 97. — Crosse d’évêque, qui paraît être de travail italien, quatorzième siècle.
Cathédrale de Metz.
« quer) vaisselle, vaisseaux (vases) ou joyaux d’argent, de plus d’un marc « d’or ni d’argent , sinon pour les églises. »
Mais on peut faire des ordonnances pour avoir l’avantage de ne pas les suivre, et bénéficier particulièrement de cette exception. Ce fut, paraît-il, ce qui arriva alors; car dans l’inventaire du trésor de Charles V, fils et succès-
seur du roi qui avait signé la loi somptuaire de 1 356, la valeur des diverses pièces d’orfèvrerie n’est pas estimée à moins de dix-neuf millions. Ce document, où la plupart des objets sont mentionnés avec de minutieux détails, suffirait pour composer à lui seul un véritable tableau historique de l’état de
Fig. 98. — Camée antique, monture du temps de Charles V. Bibl. nat. de Paris, cabinet des Antiques.
l’orfèvrerie à cette époque, et il peut en tout cas donner une haute idée du mouvement artistique qui s’était fait en ce sens , et du luxe que cette industrie devait servir.
Nous avons, en nous occupant de l’ameublement civil, indiqué les noms et l’usage des diverses pièces qui figuraient sur les tables ou les dressoirs :
ORFÈVRERIE
nefs, aiguières , fontaines, hanaps, etc.- nousavons rappelé les nombreuses et capricieuses formes que prenaient ces objets : fleurs, animaux, statues grotesques, nous n avons donc pas a revenir sur ce point, mais nous ne devons pas oublier les joyaux de toutes espèces, enseignes ou ornements de coiffure, écussons, agrafes, chaînes et colliers, camées antiques (fig. 98), qui figuraient dans le trésor du roi de France.
En traitant de l’ameublement religieux, nous avons en outre fait observe! que, tout en se consacrant aux parures profanes, l’orfèvrerie n’avait pas moins continué de faire merveille dans la production des objets du culte, et ce serait nous répéter qu’appuyer cette assertion de nouveaux exemples.
Mais, ces deux questions écartées , laissons un poète du temps en soulever une troisième , qui mérite de prendre ici sa place. Eustache Deschamps , mort en 1422 , écuyer huissier d’armes de Charles V et de Charles VI , énumère les bijoux ou joyaux à la possession desquels prétendaient les nobles dames du temps. Il faut, dit-il,
Aux matrones
Nobles palais et riches trônes ,
Et à celles qui se marient
Qui moult tôt (bientôt) leurs pensers varient ,
Elles veulent tenir d’usaige...
Vestements d’or, de draps de soye ,
Couronne , chapel et courroye De fin or, espingle d’argent...
Puis couvrechiefs à or batus ,
A pierres et perles dessus...
Encor vois-je que leurs maris ,
Quand ils reviennent de Paris ,
De Reims, de Rouen et de Troyes ,
Leur rapportent gants et courroyes...
Tasses d’argent ou gobelets...
Avec bourse de pierreries,
Coulteaux à imagineries...
Espingliers (étuis) taillés à émaux.
Elles veulent encore, elles disent qu’on doit leur donner :
Pigne (peigne) et miroir d’ivoire...
Et l’estui qui soit noble et gent (riche et beau
Pendu à chaînes d’argent ;
Heures (livre de piété) mef ault de Notre-Dame ,
Qui soient de soutil (délicat) ouvraige ,
D’or et d’azur, riches et cointes (jolies) ,
Bien ordonnées et bien pointes (peintes) ,
De fin drap d’or très-bien couvertes ,
Et quand elles seront ouvertes ,
Deux fermaux (agrafes) d’or qui fermeront.
On voit que , composé d’après ce programme , l’écrin d’une princesse ou d’une puissante châtelaine devait être vraiment splendide. Malheureusement pour nous, les spécimens de ces parures des femmes du quatorzième et du quinzième siècle sont encore plus rares dans les collections que les pièces de grosse orfèvrerie, et l’on est à peu près réduit à s’en figurer l’aspect et la richesse d’après les mentions des inventaires , cette grande source de renseignements pour les temps dont les monuments ont disparu.
C’est là qu’on voit se déployer le luxe des fermails , ou agrafes de manteau et de chape, et qui s’appellent aussi pectoraux , parce qu’ils tiennent le vêtement croisé sur la poitrine-, des ceintures , des chapels (coiffures) , des reliquaires portatifs et autres « petits joyaux pendants et à pendre , » dont nous avons renouvelé l’usage sous le nom de breloques , et qui représentent toutes sortes de sujets plus ou moins bizarres. On trouve , par exemple , des fermaux d’or où il y a un paon, une fleur de lis, deux mains qui « s’entretiennent. » Celui-ci est chargé de six saphirs, soixante perles et autres grosses pierreries-, celui-là, de dix-huit ballaiq (rubis) et quatre émeraudes. Aune ceinture de Charles V, laquelle est faite « desoie ardant, garce nie de huit ferrures d’or, » pendent « ung coutel, une forcettes (ciseaux) et « un canivet (canif) » garni d’or-, les breloques (joyaux pendants) représentent, soit « un homme chevauchant, un coq qui tient un miroir en façon de « trefle, » soit « un cerf de perles qui a les cornes d’esmail , w ou encore un homme monté sur un serpent qui a deux têtes et qui cr joue du cor sarrazinois » (trompette d’origine sarrasine). Enfin, notons que pour les reliquaires on suit une mode depuis longtemps établie , et qui consiste à les former d’une statuette représentant le saint (fig. 99), ou d’un sujet dont son image fait partie, et à laquelle sont attachées par une chaînette les reliques incrustées dans quelque petit tabernacle d’or ou d’argent précieusement travaillé.
ORFEVRERIE.
Mais voici que s’ouvre le quinzième siècle , et avec lui une période des plus tumultueuses, La France voit tout à coup se paralyser l’élan d’une industrie
Fi". 99. — Reliquaire en argent doré, surmonté d'une statuette de la Vierge, avec l’enfant Jésus, sous les traits de Jeanne d’Evreux, reine de France. Musée de Cluny.
qui, pour prospérer, a besoin d'un autre état de choses que les sanglantes dissensions civiles et l’envahissement des étrangers. Non-seulement alors les ateliers se ferment, mais encore princes et gentilshommes sont plus d’une fois contraints de faire eux-mêmes main basse sur leurs riches garnitures de table ou sur leurs collections de joyaux, pour soudoyer et armer les hommes de guerre qu’ils commandent , quand ce n’est pas pour payer leur propre rançon.
Fig. 100. — Enseigne du collier des orfèvres de Gand. Quinzième siècle.
Pendant ce temps-là, l’orfèvrerie fleurit dans un pays voisin, dans les Flandres, tranquillement soumises alors à la puissante maison de Bourgogne , laquelle favorise avec autant de goût que de générosité l’art qui vient de s’introniser dans les principales villes. C’est encore là une époque de magnifiques productions , mais dont il n’est guère resté qu’une ou deux pièces attribuées à Corneille de Bonte , qui travaillait à Gand , et qui passe généralement pour le plus habile orfèvre de son temps (fig. 100 et 101).
Quoi qu’il en soit, le style de l’orfèvrerie du quinzième siècle continue, comme dans les deux ou trois siècles précédents, à se conformer au style architecturalcontemporain. Ainsi, la châsse de Saint-Germain des Prés, qui
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datait de cette époque, avait la forme d’une petite église ogivale ; et quelques pièces qui existent encore à Berlin portent l’empreinte du caractère gothique,
Musée de l’hôtel de ville de Gand.
qui était celui des édifices d’alors (fig. 102). Mais- une influence va se faire sentir, qui ne tardera pas à modifier du tout au tout l’aspect général des produits de l’industrie dont nous nous occupons. Cette transformation devait
être provoquée par l'Italie, au sein de laquelle, malgré des troubles intérieurs et de graves démêlés avec les autres nations, régnait une somptueuse opulence. Gênes, Venise, Florence, Rome, étaient depuis longtemps déjà autant de centres où les beaux-arts luttaient d’essor et d’inspiration. Dans la plupart des riches marchands devenus patriciens de ces fastueuses républiques on trouvait autant de Mécènes, sous le patronage desquels se développaient de grands artistes, que protégeaient à l’envi les papes et les princes. « Du moment, ditM. Labarte, que les Nicolas, les Jean de Pise, les Giotto, « secouant le joug des Byzantins, eurent fait sortir l’art des langueurs de « l’assoupissement, l’orfèvrerie ne pouvait plus être recherchée en Italie qu’à « la condition de se tenir à la hauteur des progrès de la sculpture, dont elle « était fille... Quand on sait que le grand Donatello, Philippe Brunelleschi, « le hardi constructeur du dôme de Florence ; Ghiberti, l’auteur des merveille leuses portes du Baptistère, eurent des orfèvres pour premiers maîtres, on « peut juger quels artistes devaient être les orfèvres italiens de cette époque. » Le premier en date est le célèbre Jean de Pise, fils de Nicolas, qui, amené à Arezzo en 1286 pour sculpter la table de marbre du maître-autel et un groupe de la Vierge entre saint Grégoire et saint Donato, voulut payer son tribut au goût du temps pour l’orfèvrerie, en ornant l’autel de ces fines ciselures en argent, colorées d’émaux, auxquelles on donne le nom d'émaux translucides sur relief, et en composant un fermail ou bijou dont il décora la poitrine de la Vierge*, ciselures et fermail sont aujourd’hui perdus.
A Jean de Pise succèdent ses élèves, Agostino et Agnolo de Sienne.
En 1 3 1 6, Andrea d’Ognabene exécutait pour la cathédrale de Pistoie un devant d'autel, qui est venu jusqu’à nous, et auquel devaient succéder des travaux plus importants. Vinrent ensuite Pietroet Paolo d’Arezzo, Ugolino de Sienne, et enfin maître Cione, l’auteur de deux bas-reliefs d’argent qui se voient encore sur l’autel du Baptistère de Florence. Maître Cione, dont l’école fut nombreuse, eut pour élèves principaux Forzone d’Arezzo et Leonardo de Florence, qui travaillèrent aux deux monuments d’orfèvrerie les plus considérables que le temps et les déprédations aient respectés : l’autel de Saint-Jacques de Pistoie, et ce même autel du Baptistère, où furent adaptés après coup les bas-reliefs de Cione. Pendant plus de cent cinquante ans, l’ornementation de ces deux autels, dont la description ne sau-
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rait donner une idée , fut , si nous pouvons parler ainsi , la lice où se rencontrèrent tous les plus fameux artistes en orfèvrerie.
A la fin du quatorzième siècle, Lucca délia Robbia, que nous avons vu s’illustrer dans la céramique, puis Brunelleschi , qui fut aussi grand architecte que grand statuaire, sortent des ateliers d’un orfèvre. A la même époque brillent Baccioforte et Mazzano de Plaisance, Arditi le Florentin, et Bartoluccio, le maître du fameux sculpteur Ghiberti à qui sont dues ces portes du Baptistère que Michel-Ange disait dignes d’être placées à l’entrée du paradis.
On sait que l’exécution de ces portes fut, en 1400, donnée au concours, et l’on peut dire, à l’honneur de l’orfèvrerie,
que Ghiberti, se mesurant avec les plus redoutables concurrents, puisque parmi eux figuraient Donatelloet Brunelleschi, ne dut peut-être la victoire qu’à ce seul fait, qu’il avait, par habitude prise en quelque sorte, traité son modèle avec toute la délicatesse
d’un travail d’orfèvrerie. Et il faut ajouter, mais alors à la louange du grand artiste, que, bien qu’appelé par le succès à des œuvres sculpturales d’une importance supérieure, il tint à rester toute sa vie fidèle à sa première profession, et ne crut pas déroger en fabriquant même des bijoux. C’est ainsi, par
Fig. 102.— Châsse du quinzième siècle. Collection du prince Soltykoff.
exemple, qu’en 1428 il monta en cachet, pour Jean de Médicis, une cornaline qu’on disait venir du trésor de Néron, et qu’il la fit supporter par un dragon ailé sortant d’un massif de feuilles de lierre*, en 1429, pour le pape Martin V, un bouton de chape et une mitre*, et en 1439, pour le pape Eugène IV, une mitre d’or chargée de cinq livres et demie de pierres précieuses, laquelle représentait, par devant, le Christ entouré d’une foule de petits anges, et par derrière, la Vierge au milieu des quatre Évangélistes.
Pendant les quarante années que dura l’exécution complète des portes du Baptistère, Ghiberti ne cessa, d’ailleurs, de se faire aider par plusieurs orfèvres, qui, sous un pareil guide, ne purent manquer de devenir à leur tour des maîtres habiles.
L’énumération serait longue des orfèvres qui, par la seule force de leur talent, sous la direction des sculpteurs en renom, devaient pendant deux siècles concourir à la production des merveilles dont les églises d’Italie sont encore peuplées; et ce ne serait, en somme, qu’une monotone énumération, à l’intérêt de laquelle n’ajouteraient guère toutes les descriptions que nous pourrions donner de leurs ouvrages. Nous citerons cependant les plus illustres d’entre eux, par exemple, Andrea Verocchio, dans l’atelier duquel passent le Pérugin et Léonard de Vinci; Domenico Ghirlandajo, ainsi surnommé parce que, étant orfèvre, il avait inventé .une parure en forme de guirlandes dont s’étaient passionnées les belles Florentines, et qui laissa ensuite le marteau et le burin pour prendre le pinceau; Maso Finiguerra, qui, ayant la réputation du plus habile nielleur de son temps, grava une paix ou patène, que conserve le Cabinet des bronzes de Florence, et qu’on a reconnue être la planche de la première estampe imprimée, dont la Bibliothèque nationale de Paris possède l’unique épreuve ancienne.
En i5oo, naquit Benvenuto Cellini, qui devait être comme l’incarnation du génie de l’orfèvrerie, et qui conduisit cet art à l’a*pogée de sa puissance. « Cellini, citoyen florentin, aujourd’hui sculpteur, » rapporte Vasari, son contemporain, « n’eut point d’égal dans l’orfèvrerie, quand il s’y appliqua « dans sa jeunesse, et fut peut-être maintes années sans en avoir, de même « que pour exécuter les petites figures en ronde-bosse et en bas-relief et tous « les ouvrages de cette profession. Il monta si bien les pierres fines, et les « orna de chatons si merveilleux, de figurines si parfaites, et quelquefois si
ORFEVRERIE.
cc originales et d’un goût si capricieux, que l’on ne saurait imaginer rien de « mieux; on ne peut assez louer les médailles d’or et d’argent qu’il grava, « étant jeune, avec un soin incroyable. Il fit à Rome, pour le pape Clé- « ment VII , un bouton de chape , dans lequel il représenta un Père Éternel, « d’un travail admirable. Il y monta un diamant taillé en pointe, entouré de ^ plusieurs petits enfants ciselés en or et avec un rare talent. Clément VII lui « ayant commande un calice d or dont la coupe devait être supportée par les « Vertus théologales, Benvenuto exécuta cet ouvrage, qui est vraiment sur- (( prenant. De tous les artistes qui de son temps s’essayèrent à graver les C( médailles du pape, aucun ne réussit mieux que lui, comme le savent très- (( bien ceux qui en possèdent ou qui les ont vues. Aussi lui confiait-on les « coins delà monnaie de Rome, et jamais plus belles pièces ne furent frap- « pees. Après la mort de Clément VII, Benvenuto retourna à Florence, où « il grava la tête du duc Alexandre sur les coins de la monnaie, qui sont « d une telle beauté, que 1 on en conserve aujourd’hui plusieurs empreintes « comme de précieuses médailles antiques, et c’est à bon droit, car Benve- « nuto s y surpassa lui-meme. Enfin il s’adonna à la sculpture et à l’art « de fondre les statues. Il exécuta en France, où il fut au service du roi « François Ier, quantité d’ouvrages en bronze, en argent et en or. De retour « dans sa patrie, il travailla pour le duc Cosme de Médicis, qui lui commanda « d’abord plusieurs pièces d’orfèvrerie et ensuite quelques sculptures. » Ainsi, Benvenuto est à la fois orfèvre (fig. io3), graveur de médailles et statuaire, et dans ces trois branches de l’art il excelle, comme l’attestent celles de ses œuvres qui ont survécu. Malheureusement encore la plupart de ses travaux d’orfèvrerie ont été détruits, ou sont confondus aujourd’hui avec ceux de ses contemporains (fig. 104 et io5), sur le goût italien desquels son génie original avait puissamment influé. En France il ne reste de lui qu’une magnifique salière qu’il exécuta pour François Ier; à Florence on a conservé la monture d’une coupe en lapis-lazuli, offrant trois ancres en or émaillé, rehaussées de diamant, ainsi que le couvercle en or émaillé d’une autre coupe , en cristal de roche. Mais , outre le buste en bronze de Cosme Ier, on peut encore admirer, en même temps que le groupe de Persée et Méduse , qui appartient à la grande sculpture, la réduction ou plutôt le modèle de ce groupe, qui par sa dimension touche à l’orfèvrerie, et le piédestal de bronze,
orné de statuettes, sur lequel Persée est posé, ouvrages qui font voir ce dont Cellini était capable comme orfèvre. Puis , répétons-le, l’influence qu’il exerça sur ses contemporains fut immense aussi bien à Florence qu’à Rome, aussi bien en France qu’en Allemagne, et son œuvre tout entière aurait pu disparaître qu’il n’en resterait pas moins justement célèbre pour avoir dominé son époque, en imprimant à l’art qu’il professait un mouvement aussi fécond qu’audacieux.
D’ailleurs, à l’exemple du moine Théophile, son prédécesseur du douzième siècle, Benvenuto Cellini, après avoir donné l’exemple pratique, voulut que les théories qu’il avait trouvées en usage et celles qui étaient dues à son esprit d’initiative fussent conservées à la postérité. Un traité ( Trattato intorno aile otto principali arti dell’ Orificeria ), dans lequel il décrivit et enseigna tous les meilleurs procédés pour travailler l’or, est resté comme un des plus précieux ouvrages sur la matière, et de nos jours encore les orfèvres qui veulent remonter aux véritables sources de leur art ne se font pas faute de le consulter.
Le style artistique du célèbre orfèvre florentin est celui d’une époque où, par un retour passionné vers l’antiquité, on avait introduit partout, jusque dans les sanctuaires chrétiens, l’élément mythologique. Le caractère, que nous pourrions appeler autochthone, du pieux et sévère moyen âge, cesse de présider à l’enfantement des œuvres plastiques, dont les modèles sont choisis parmi les grands restes delà Grèce et de Rome idolâtres. L ait, que la religion du Christ avait réveillé et maintenu, est tout à coup redevenu païen, et Cellini se montre un des fervents des vieux temples relevés en l’honneur des dieux et des deesses du paganisme^ c est-a-dire que sous son impulsion et à son exemple la phalange d artistes, dont il est en quelque sorte le chef, ne put manquer d’aller loin dans la voie nouvelle où il avait marché l’un des premiers.
Quand Cellini vint en France, il trouva, c’est lui-même qui l’atteste dans son livre, qu’on y travaillait « plus que partout ailleurs en grosserie » (la grosserie comprenait l’orfevrerie d’eglise, la vaisselle de table et les figures d’argent^, « et que les travaux qu on y exécutait au marteau avaient atteint « un degré de perfection qu’on ne rencontrait dans aucun autre pays. »
L’inventaire de.la vaisselle et des bijoux d’Henri II, parmi lesquels il y en
ORFÈVRERIE
avait beaucoup de Benvenuto Cellini, cet inventaire, dressé à Fointainebleau en 1 56o , nous montre qu’après le départ de l’artiste florentin les orfèvres français étaient restés dignes de cet éloge; et pour avoir une idée de ce qu ils savaient faire sous Charles IX il suffit de rappeler la description,
Fig. io 3. — Pendeloque, d’après un modèle de Benvenuto Cellini, seizième siècle. Bibl. nat. de Paris, cabinet des Antiques.
conservée dans les archives de Paris, d’une pièce d’orfèvrerie que la Ville fit exécuter pour l’offrir en présent au roi , lors de son entrée dans sa capitale, en 1571.
« C’était, » dit ce document, dontnous rajeunissons quelque peu l'ortho-
graphe, « un grand piédestal, soutenu par quatre dauphins, sur lequel était « assise Cybèle, mère des dieux , représentant la mère du roi, accompagnée « des dieux Neptune et Pluton, et de la déesse Junon, sous les traits de « Messeigneurs frères et Madame sœur du roi. Cette Cybèle regardait un « Jupiter, représentant notre roi, élevé sur deux colonnes, l’une d’or et « l’autre d’argent, avec l’inscription de sa devise : Pietate et Justitia , « sur lequel était une grande couronne impériale, soutenue d’un côté par le « bec d’un aigle posé sur la croupe d’un cheval sur lequel il était monté, et
« de l’autre côté, du sceptre qu’il tenait, et par cela étant comme déifié. « Aux quatre coins du piédestal étaient les figures de quatre rois ses prédé- « cesseurs, tous portant le nom de Charles, à savoir : Charles le Grand, « Charles V, Charles VII, Charles VIII, lesquels, de leur temps, sont « venus à bout de leurs entreprises, et leurs règnes ont été heureux , comme « nous espérons qu’il adviendra de notre roi. Dans la frise de ce piédestal « étaient les batailles et les victoires, grandes et petites, par lui obtenues* le « tout, fait de fin argent, doré d’or de ducat, ciselé, buriné et conduit d’une « telle manufacture , que la façon surpassait l’étoffe. »
Cette pièce extraordinaire était l’œuvre de Jean Regnard, orfèvre parisien;
Fig. 104. — Coupe en lapis-lazuli montée en or, enrichie de rubis et d’une figurine en or émaillé. Travail italien du seizième siècle.
Fig. io5. — Burette en cristal de roche, montée en argent doré et émaillé. Travail italien du seizième siècle.
ORFEVRERIE.
et l’époque où se produisaient de telles œuvres fut justement celle où les guerres de religion allaient causer l’anéantissement d’un grand nombre de chefs-d’œuvre de l’orfèvrerie ancienne et moderne. Les huguenots, nouveaux iconoclastes, brisaient et fondaient sans pitié, partout où ils triomphaient, les vases sacrés, les châsses, les reliquàires. C’est alors que furent perdus les plus précieux monuments orfévrés des temps de saint Éloi, de Charlemagne, de Suger et de saint Louis.
Dans le même temps, l’Allemagne, sur laquelle l’influence de l’école italienne s’était moins immédiatement fait sentir, mais qui ne devait pas échapper à ce courant, l’Allemagne avait aussi, notamment à Nuremberg et à Augsbourg, d’excellents ateliers d’orfèvrerie, qui répandaient dans l’Empire, et même à l’étranger, de remarquables ouvrages. Une nouvelle carrière s’ouvrit pour les orfèvres allemands quand les ébénistes de leur pays eurent imaginé ces cabinets dont nous avons dit quelques mots ailleurs (voyez Ameublement), et dans la complexe décoration desquels figuraient des statuettes, des bas-reliefs d’argent, des incrustations d’or et de pierreries.
Les trésors et les musées d’Allemagne ont pu conserver beaucoup de riches pièces de cette époque*, mais une des plus précieuses collections en ce genre est celle qui existe à Berlin, où, dans le but de suppléer aux originaux en argent, qui ont été fondus, on a réuni une grande quantité de beaux basreliefs en plomb et plusieurs vases en étain, épreuves de pièces d’orfèvrerie qu’on suppose être des seizième et dix-septième siècles. Et à ce propos faisons remarquer que le prix considérable de la matière, joint aux ordonnances prohibitives du luxe, n’ayant pas toujours permis aux riches bourgeois de posséder des vases d’or et d’argent, il arriva plus d’une fois aux orfèvres de fabriquer de la vaisselle d’étain, à laquelle ils donnèrent même tant de soins, que ces vases passèrent des dressoirs des bourgeois sur ceux des princes. L’inventaire du comte d’Angoulême, père de François Ier, fait mention d’une vaisselle artistique d’étain considérable. Plusieurs orfèvres même se consacrèrent exclusivement à ce genre, et aujourd’hui les étains de François Briot, qui florissait sous Henri II, sont regardés comme les pièces les plus parfaites de l’orfèvrerie du seizième siècle.
Quoi qu’il en soit, on peut dire qu’après Cellini, et jusqu’au règne de
Louis XIV, l’orfèvrerie ne fait que suivre fidèlement les traces du maître italien. Placé haut par l’essor delà renaissance, cet art réussit à se maintenir à ce niveau élevé, sans que toutefois aucune individualité marquante se révèle, jusqu’à ce que, dans un siècle non moins illustre que le seizième,, de nouveaux maîtres se montrent pour lui donner un sucroît d’éclat et de magnificence. Ceux-ci se nomment Ballin, Delaunay, Julien Defontaine, Labarre, Vincent Petit, Roussel; ils sont les orfèvres, les joailliers de Louis XIV, qui les tient à gages, qui les loge dans son Louvre; c’est pour ce prince qu’ils produisent tout un ensemble imposant d’œuvres admirables, dont Le Brun
Fig. 106. — Cassolette en or ciselé. Travail français du dix-septième siècle.
fournit souvent les dessins, et qui, sous cette inspiration toute française, quittent les formes gracieuses, mais un peu fluettes, de la renaissance, et prennent un caractère plus abondant et plus grandiose. Alors, et pour un instant, toutes les pièces de l’ameublement royal sortent des mains de l’orfévre. Mais encore une fois, hélas! la plupart de ces merveilles doivent disparaître, comme ont fait tant d’autres; le monarque même qui les a fait exécuter les envoie aux creusets de la Monnaie quand, la guerre ayant vidé les Coffres publics, il se voit obligé, au moins pour l’exemple, de faire le sacrifice de sa vaisselle d’argent et de « se mettre en faïence. »
Arrivé au terme de cette esquisse historique de l’orfèvrerie en général, nous croyons qu’il ne sera pas hors de propos d’y adjoindre un rapide tableau de l’histoire plus spéciale des orfèvres français, dont la puissante cor-
Romanni U C
SURTOUT de table servant de drageoir
En. cuivre émaillé el doré. Travail allemand de la fin du seizième siècle
(Musée des Antiques de la Porte de Hall, à Bruxelles)
ORFÈVRERIE
porationpeut être considérée non-seulement comme la plus ancienne, mais aussi comme le modèle de toutes celles qui se formèrent chez nous au moyen âge. Mais auparavant, et puisque nous avons déjà rappelé la part exceptionnelle- prise par l’orfèvrerie de Limoges au mouvement industriel de cette époque, nous ne saurions passer outre sans signaler un autre genre de travaux, qui, pour dériver des plus anciens, ne donnèrent pas moins et à juste titre une sorte de nouveau lustre à la vieille cité où avaient brillé les premiers orfèvres de la France.
« Vers la fin du quatorzième siècle, dit M. Labarte, le goût pour les mate tières d’or et d’argent ayant fait abandonner l’orfèvrerie de cuivre émaillé, « les émailleurs limousins s’efforcèrent de trouver un nouveau mode d’apte plication de l’émail à la reproduction des sujets graphiques. Leurs rechertt ches les conduisirent à 11’avoir plus besoin du ciseleur pour exprimer les tt contours du dessin; le métal fut entièrement caché sous l’émail, qui, « étendu par le pinceau, rendit tout à la fois le trait et le coloris. Les pre- « miers essais de cette nouvelle peinture sur cuivre furent nécessairement fort tt imparfaits: mais les procédés s’améliorèrent peu à peu, et enfin, vers 1 5qo, « ils avaient atteint à la perfection. Jusqu’à cette même époque les émaux de « Limoges furent presque exclusivement consacrés à la reproduction de sujets « de piété dont l’école allemande fournissait les modèles; mais l’arrivée des (t artistes italiens à la cour de François Ier, etlapublication des gravures des « œuvres de Raphaël et autres grands maîtres de l’Italie, donnèrent une « nouvelle direction à l’école de Limoges, qui adopta le style de l’école’ « italienne. Le Rosso et le Primatice peignirent des cartons pour les « émailleurs limousins, et alors ceux-ci, qui n’avaient encore travaillé « qu’à exécuter des plaques destinées à être enchâssées dans des diptyques, « sur des coffrets, créèrent une orfèvrerie d’une nouvelle espèce. Des bas- « sins, des aiguières, des coupes, des salières, des vases et des ustensiles « de toutes sortes, fabriqués avec de légères feuilles de cuivre dans les « formes les plus élégantes, se revêtirent de leurs riches et brillantes pein- « tures. »
En première ligne des artistes qui ont illustré cette charmante orfèvrerie il faut placer Léonard, peintre de François Ier, qui fut le premier directeur de la manufacture royale d’émaux fondée à Limoges par ce roi. Viennent
ensuite Pierre Raymond (fig. 107 à 1 10), dont on a des ouvrages datés de i53q à iôyS, les Penicaud, Courteys, Martial Raymond, Mercier, et Jean Limousin, qui était émailleur en titre d’Anne d’Autriche.
Notons qu’à la fin du seizième siècle Venise, imitant sans doute Limoges, fabriquait, elle aussi, des pièces d’orfèvrerie en cuivre émaillé, et revenons à nos orfèvres nationaux.
Leur célèbre corporation pourrait, sans trop de peine, retrouver ses traces dans la Gaule dès l’époque de l’occupation romaine; mais elle n’a pas besoin
Fig. 107 et 108. — Côtés d’une salière émaillée à six pans, représentant les travaux d'Hercule, exécutée à Limoges, pour François Ier, par Pierre Raymond. Seizième siècle.
de faire remonter son origine au delà de saint Éloi, qui est encore son patron, après avoir été son fondateur ou son protecteur. Éloi, devenu premier ministre de Dagobert Ier, grâce d’ailleurs à son mérite d’orfévre, qui l’avait fait distinguer entre tous, Éloi, tout honoré qu’il était de l’amitié royale, n’en continua pas moins à travailler dans sa forge, comme un simple artisan. « Il faisait pour le roi, « dit la chronique, « un grand nombre de vases « d’or enrichis de pierres précieuses, et il travaillait sans se lasser, étant assis « et ayant à ses côtés son serviteur Thillon, d’origine saxonne, qui suivait « les leçons de son maître. »
Ce passage paraît indiquer que déjà l’orfèvrerie était organisée en corps d’état et qu’elle devait comprendre trois degrés d’artisans : les maîtres, les
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compagnons et les apprentis. Il semble évident en outre que saint Éloi avait fondé parmi les orfèvres deux corporations distinctes, l’une pour l’orfèvrerie laïque , 1 autre pour l’orfèvrerie religieuse, afin que les objets consacrés au culte ne fussent pas fabriqués par les mêmes mains qui exécutaient ceux qu’on destinait aux usages profanes et aux pompes mondaines. Le centre de 1 orfèvrerie laïque à Paris fut d’abord la Cité , auprès de la demeure même
Fig. 109. - Fond intérieur de la salière exécutée à Limoges, avec le portrait de François I".
de saint Éloi, qu’on appela longtemps maison au fevre, et autour du monastère de Saint-Martial. La juridiction de ce monastère renfermait l’espace compris entre les rues de la Barillerie , de la Calandre , aux Fèves et de la Vieille-Draperie, sous la dénomination de Ceinture Saint-Éloi. Un violent incendie détruisit tout le quartier des orfèvres, à l’exception du monastère, et les orfèvres laïques allèrent s’établir en colonie, toujours sous les auspices de leur saint patron , à l’ombre de l’église de Saint-Paul des Champs, qu’il avait fait construire sur la rive droite de la Seine. L’agrégation des torges et des boutiques de ces artisans ne tarda pas à former une espèce de
faubourg, qui prit le nom de Clôture ou Culture Saint-Éloi. Plus tard, une partie des orfèvres revinrent dans la Cité*, mais ils s’arrêtèrent sur le Grand-Pont, et ne rentrèrent pas dans les rues où les savetiers s’étaient installés à leur place. D’ailleurs, le monastère de Saint-Martial était devenu, sous le gouvernement de sa première abbesse, sainte Aure , une succursale de l’école d’orféverie que le seigneur Éloi avait créée, en 63 1 ,rdans l’abbaye de Solignac, aux environs de Limoges. Cette abbaye, dont le premier
Fig. i io. — Aiguière, en émail de Limoges, par Pierre Raymond. Seizième siècle.
abbé, Thillon ou Théau , élève ou, selon l’expression de la chronique, serviteur de saint Éloi, fut aussi un habile orfèvre, conserva pendant plusieurs siècles les traditions de son fondateur, et fournit non-seulement des modèles, mais encore d’adroits ouvriers à tous les ateliers monastiques de la chrétienté, qui faisaient exclusivement pour les églises de l’orfèvrerie géminée et émaillée.
Cependant , les orfèvres laïques de Paris continuaient à se maintenir en corporation, et leurs privilèges, qu’ils attribuaient à la faveur spéciale de Dagobert et de saint Éloi, furent reconnus, dit-on, en 768, par une charte royale, et confirmés, en 846, dans un capitulaire de Charles le Chauve. Ces orfèvres ne travaillaient l’or et l’argent que pour les rois et les grands , que n’atteignait pas la sévérité des lois somptuaires. Le Dictionuciit e de Jean de
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Garlande nous apprend qu’au onzième siècle il y avait à Paris quatre espèces d’ouvriers en orfèvrerie : les monétaires [riummularii) , les fermailleurs ( firmacularii ), les fabricants de vases à boire (. cipliarii ), et les orfèvres proprement dits ( aurifabri , travailleurs d’or). Ces derniers avaient leurs ouvroirs (ateliers) et feues très (étalages) sur le pont au Change, en concurrence avec les changeurs, la plupart Lombards ou Italiens. Dès cette
Fig- iii. — Intérieur de l'atelier d’Étienne Delaulne, célèbre orfèvre de Paris au seizièmesiècle, dessiné et gravé par lui-même.
époque avait commencé entre ces deux corps d’état une rivalité qui ne cessa de les diviser qu’à la décadence complète des changeurs (fig. 1 1 1).
Lorsque Étienne Boileau, prévôt de Paris sous Louis IX, obéissant aux vues legislatives du roi , rédigea son fameux Livre des métiers pour constituer sur des bases fixes l’existence des corporations, il n’eut guère qu’à transcrire les statuts des orfèvres à peu près tels que les avait institués saint Éloi , avec les modifications résultant du nouvel ordre de choses. Aux termes des statuts rédigés par saint Louis , les orfèvres de Paris étaient exempts du guet et de toutes autres redevances féodales ; ils élisaient tous les trois ans deux
ou trois anciens « pour la garde du métier, » et ces anciens exerçaient une police permanente sur les ouvrages de leurs confrères et sur la qualité des matières d’or et d’argent que ceux-ci employaient. Un apprenti n’était reçu maître qu’après dix années d’apprentissage, et tout maître ne pouvait avoir chez lui qu’un apprenti, outre ceux qui étaient de sa famille. La corporation, en tant que confrérie pour les œuvres de charité ou pour les dévotions, avait un sceau (fig. 116) qui la plaçait sous le vocable de saint Éloi ; mais, en tant qu’association industrielle, elle apposait sur les objets fabriqués un
seing, ou poinçon, qui répondait de la valeur du métal. La corporation ne tarda pas à obtenir de Philippe de Valois des armoiries (fig. 1 17) , qui lui attribuaient une sorte de noblesse professionnelle, et acquit, par la protection marquée de ce roi , une prépondérance qu’elle ne réussit pas cependant à conserver dans l’assemblée des six corps de marchands-, car, bien qu’elle réclamât le premier rang à cause de son ancienneté, elle fut forcée, malgré la supériorité incontestable de ses travaux , de se contenter du second et même de descendre au troisième.
Les orfèvres, lors de la rédaction du code des métiers par Étienne Boileau , s’étaient déjà séparés , volontairement ou malgré eux , de plusieurs industries qui avaient longtemps figuré à la suite de la leur : les cristalliers ou lapidaires, les batteurs d’or ou d’argent, les brodeurs en orfroi, les patenôtriers en pierres précieuses, vivaient sous leur propre dépendance; les monétaires restaient sous la main du roi et de sa Cour des monnaies; les
ORFÈVRERIE
lianapiers, les fermailleurs, les potiers d’étain, les boîtiers, les grossiers, et d’autres artisans qui travaillaient les métaux communs, n’eurent plus à Paris aucun rapport avec les orfèvres. Mais dans les provinces, dans les villes où quelques maîtres d’un métier ne suffisaient pas à composer une communauté ou confrérie ayant ses chefs et sa police particulière, force était bien de réunir sous la même bannière les métiers qui avaient le plus d’analogie entre eux, sinon le moins de répugnance. Voilà comment, dans cer-
Fig. 1 17. — Armes de la corporation des orfèvres de Paris, avec cette devise : Vases sacrés et couronnes, voilà noire œuvre.
taines localités de France et des Pays-Bas, les orfèvres, quelque fiers qu’ils pussent être de la noblesse de leur origine, se trouvaient parfois confondus, appareillés avec les potiers d’étain, les merciers, les chaudronniers et même les épiciers ; et comment il se fit qu’on accola sur leurs bannières fleurdelisées les armes parlantes de ces divers corps d’état. Ainsi, par exemple, l’on vit figurer sur la bannière des orfèvres de Castellane (fig. 1 18), réunis aux merciers revendeurs et tailleurs, une paire de ciseaux, une balance et une aune; à Chauny (fig. 119), une échelle, un marteau et un pot indiquaient que les orfèvres avaient pour compères les potiers d’étain et les
couvreurs : à Guise (fi g. 120), l’association des maréchaux, chaudronniers et serruriers révélait son affinité avec les orfèvres par un fer de cheval, un maillet et une clef-, les brasseurs d’Harfleur (fig. 121) cantonnaient dans leurs armoiries quatre barils entre les bras de la croix de gueules chargée d’une coupe d’or, qui était l’emblème de leurs compères les orfèvres; à Maringues (fig. 122), la coupe d’or posée sur un champ d’azur surmontait le paquet de chandelles des épiciers, etc.
Fig. 1 1 S. — Corporation de Castellane (Provence).
Fig. 119. — Corporation de Chauny (Champagne).
Fig. j 20. — Corporation de Guise (Picardie).
Fig. 121. — Corporation de Harfleur (Normaridie).
Ces bannières ne se déployaient que dans les cérémonies publiques , aux processions solennelles , aux entrées, mariages, obsèques des rois, reines, princes et princesses. Exempts du service militaire, les orfèvres n’eurent pas, comme d’autres corps de métiers, l’occasion de se distinguer dans la milice des communes. Ils n’en occupaient pas moins la première place dans les montres de métiers, et remplissaient souvent des charges d’honneur. Ainsi, à Paris c’étaient eux qui avaient la garde de la vaisselle d’or et d’argent, quand la bonne ville donnait un grand festin à quelque hôte illustre ; c’étaient eux qui portaient le dais sur la tête du roi, à son joyeux avènement ; ou qui,
ORFÈVRERIE
couronnés de roses, promenaient sur leurs épaules la châsse vénérée de sainte Geneviève (fig. 123).
En Belgique , dans ces opulentes cités où les corporations étaient reines , les orfèvres, en vertu de leurs privilèges, dictaient la loi et dirigeaient le peuple. Ils furent loin sans doute de jouir de la même influence politique en
Fig. 123. — La corporation des orfèvres de Paris portant la châsse de sainte Geneviève , d’après une gravure du dix-septième siècle.
France : un d’eux, néanmoins, fut ce prévôt des marchands, Étienne Marcel, qui de 1 356 à 1 358 joua un rôle si audacieux pendant la régence du dauphin Charles. Mais c’était surtout aux époques de paix et de prospérité que l’orfèvrerie parisienne brillait de toute sa splendeur : alors ses bannières flottaient sans cesse au vent, pour les fêtes et les processions de ses nombreuses et riches confréries, à Notre-Dame, à Saint-Martial, à Saint-Paul, à Saint-Denis de Montmartre.
En 1 337, le nombre des gardes de la communauté de l’orfèvrerie parisienne avait été porté de trois à six. Les élus faisaient graver leurs noms et insculpter leurs poinçons sur des tables de cuivre, qui étaient conservées, comme des archives, à la maison de ville. Tout orfèvre français reçu maître après la production de son chef-d’œuvre, laissait l’empreinte de son seing ou poinçon particulier sur de pareilles tables de cuivre, déposées dans le bureau du métier, tandis que le poinçon de la communauté elle-même devait être insculpték la Cour des monnaies, qui en autorisait l’usage. Chaque communauté se trouvait avoir ainsi sa marque, que les gardes apposaient sur les
Fig. 124. — Pendeloques ornées de diamants et de pierreries. Dix-septième siècle.
pièces, après avoir essayé et pesé le métal. Ces marques, du moins aux derniers siècles, présentaient en général les armes parlantes ou emblèmes des villes : pour Lyon, c’est un lion-, pour Melun, une anguille ; pour Chartres, une perdrix-, pour Orléans, la tête de Jeanne d’Arc, etc. (fig. 1 12 à 1 15).
Les orfèvres de France se montraient, et avec raison, jaloux de leurs privilèges, ayant besoin, plus que tous les autres artisans, d’inspirer une confiance sans laquelle leur métier eût été perdu \ car leurs ouvrages devaient avoir une valeur authentique et légale comme celle de la monnaie. On comprend donc qu’ils aient exercé une active surveillance sur tous les objets d’or et d’argent, qui se fabriquaient en quelque sorte avec leur garantie. De là ces visites fréquentes des maîtres jurés dans les ateliers et boutiques des
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orfèvres; de là ces procès perpétuels contre toutes les négligences ou fraudes; de là ces guerres avec les autres métiers qui s’arrogeaient le droit de travailler les métaux précieux sans avoir qualité pour le faire. La confiscation des marchandises, le fouet, le pilori, sont appliqués aux orfèvres de contrebande', qui altéraient le titre, cachaient le cuivre sous l’or, ou donnaient pour vraies des pierres fausses.
A vrai dire, il paraît singulier que la plupart des autres métiers fussent passibles du contrôle des orfèvres, tandis que ceux-ci n’avaient à répondre qu’à eux-mêmes des excursions qu’ils faisaient sans cesse sur le domaine des
Fig. 125. — Broche ciselée et émaillée, garnie de perles et de diamants. Dix-septième siècle.
industries rivales. Du moment que l’objet à fabriquer était d’or, il appartenait à l’orfèvrerie. L’orfévre exécutait tour à tour des éperons , comme l’éperonnier; des armures et des armes, comme l’armurier; des ceintures et des agrafes , comme le ceinturier et le fermailleur. Toutefois , il y a lieu de croire que pour la confection de ces divers objets les orfèvres avaient recours à l’aide des artisans spéciaux , qui alors ne manquaient pas de tirer tous les bénéfices possibles de cette association fortuite. Ainsi, lorsqu’il fallut fabriquer la belle épée orfévrée que Dunois portait à l’entrée de Charles Vil à Lyon, en 1449, épée d’or garnie de diamants et de rubis, prisée plus de quinze mille écus, l’orfévre n’intervint probablement que pour en composer et ciseler la poignée , tandis que le fourbisseur se chargeait d’en forger et
tremper la lame*, de même, quand il fallait ouvrer une robe de joyaux, comme celle que Marie de Médicis devait revêtir pour le baptême de son fils , en 1606, robe couverte de 32, 000 pierres précieuses et de 3, 000 diamants, l’orfévre ne faisait que monter les pierreries et fournir le dessin de leur application sur le tissu d’or et de soie.
Fig. 126 à i3i. — Chaînes.
Bien avant que François Ier eût appelé à sa cour Benvenuto Cellini et quelques bons orfèvres italiens, les orfèvres français avaient prouvé qu’ils ne demandaient qu un peu d’encouragement pour se placer d’eux-mêmes à la hauteur des artistes étrangers. Mais cette faveur leur manquant, ils allaient
Fig. i3a à i36. — Bagues.
s’établir ailleurs -, ainsi, l’on signale parmi les orfèvres qui, au quinzième siècle, étaient en renom à la cour de Flandre, Antoine, de Bordeaux-, Margerie, d’Avignon-, et Jean, de Rouen. Il est vrai que sous le règne de Louis XII , alors que les finances avaient été épuisées dans les expéditions . d’Italie, l’or et l’argent étaient devenus si rares en France, que le roi fut obligé de défendre la fabrication de toutes espèces de grosserie. Mais, la découverte de l’Amérique ayant ramené l’abondance des métaux précieux, Louis XII rapporta son ordonnance en iôio, et l’on vit dès lors s’accroître
ORFEVRERIE.
et prospérer les communautés d’orfèvres, à mesure que le luxe, propagé par l’exemple des grands, descendait dans les rangs inférieurs de la société. La vaisselle d’argent ne tarda pas à remplacer la vaisselle d’étain , qui couvrait les dressoirs bourgeois, et bientôt on en vint à ce point que « la femme d’un « marchand portait sur elle plus de joyaux qu’une image de la Vierge. » Le nombre des orfèvres devint alors si grand que dans la seule ville de Rouen il y avait, en 1 563, deux cent soixante-cinq maîtres ayant droit de marque !
Résumons ce chapitre. Jusqu’au milieu du quatorzième siècle c’est l’art religieux qui domine : les orfèvres ne sont occupés qu’à exécuter des châsses , des reliquaires, des ornements d’église. A la fin de ce siècle et pendant le suivant ils font de la vaisselle d’or et d’argent , enrichissent de leurs ouvrages les trésors des rois et des grands, et donnent un éclatant développement
Fig. 1 3 7 à 141. — Cachets.
aux parements d’habits. Au seizième et au dix-septième siècle les orfèvres s’adonnent encore davantage a la ciselure, a l’emaillage , au niellage*, ce ne sont que bijoux merveilleux : colliers, bagues, boucles, chaînes, cachets , etc. (fig* 1 24 a 142). Le poids de la matière n est plus le pi incipal , la main-d’œuvre est surtout appréciée, et 1 orfèvre execute en or, en argent, en pierreries, les belles inventions des peintres et des graveurs, neanmoins cette mode des œuvres délicates a pour inconvénient d’exiger une foule de soudures et d ' alleaiges , qui dénaturent le titre du métal. Alors commence une lutte acharnée entre les orfèvres et la Cour des monnaies, lutte qui se poursuit, à travers un dedale de procès, de requetes, d ordonnances, jusqu’au milieu du règne de Louis XV. En même temps, les orfèvres italiens et allemands, faisant irruption en France, amènent avec eux l’usage des matières à bas titre ; la vieille probité professionnelle est suspectée et bientôt méconnue. A la fin du seizième siècle on fabrique peu de vaisselle plate lus-
toriée. On revient à la vaisselle massive, dont le poids et le titre peuvent être aisément vérifiés. L’or n’est plus guère employé que pour les joyaux, et l’argent se glisse, sous mille formes , dans l’ameublement. Après les cabinets revêtus et ornés de sculptures en argent vinrent les meubles d’argent inventés par Claude Ballin. Mais cette masse de métal précieux retirée de la circulation devait bientôt y rentrer, et la mode passa. Les orfèvres se virent réduits à ne fabriquer que des pièces de petite dimension , et la plupart se restreignirent aux travaux de joaillerie, qui les exposaient moins aux vexations de la Cour des monnaies. D’ailleurs, l’art du lapidaire avait presque changé de face, ainsi que le commerce des pierreries. Pierre de Montarsy , joaillier du roi , fut l’auteur d’une sorte de révolution dans son art, que les voyages de Chardin, de Bernier et deTavernier en Orient avaient comme agrandi. La taille et la monture des pierres précieuses ne furent pas dépassées depuis. On peut donc dire que Montarsy fut le premier joaillier, comme Ballin le dernier orfèvre
Fig. 142. — Croix en or ciselé. Travail français du dix-septième siècle.
HORLOGERIE
Mesure du temps chez les anciens. — Le gnomon, la clepsydre, le sablier. — La clepsydre perfectionnée par les Persans et par les Italiens. — Gerbert invente l’échappement et les poids moteurs. — La sonnerie. — Maistre Jehan des Orloges. — Le Jacquemart de Dijon. — La première horloge de Paris. — T îemières horloges portatives. — Invention du ressort spiral. — Première apparition des montres. — Les montres ou œufs de Nuremberg. — Invention de la fusée. — Corporation des horlogers. — Horloges fameuses à Ie'na, Strasbourg, Lyon, etc. — Charles-Quint et Jannellus. — Le pendule.
y avait, chez les anciens, trois instruments pour mesurer le temps : le gnomon, ou cadran solaire, qui n’est, comme on sait, qu’une table sur laquelle des lignes convenablement disposées et successivement rencontrées par l’ombre que projette un style , indiquent l’heure de la journée, d’après la hauteur ou l’inclinaison du soleil; la clepsydre, qui a pour principe l’écoulement mesuré d une certaine quantité d’eau; et le sablier, où le liquide est remplacé par du sable.
Il serait difficile de savoir auquel de ces trois procédés chronométriques il faut attribuer l’âge le plus reculé. Toujours est-il qu’au dire de la Bible, dans le huitième siècle avant Jésus- Christ, le roi Achazfit construire à Jérusalem un cadran solaire; qu’au dire d’Hérodote, ce fut Anaximandre qui importa le gnomon en Grèce, d’où il passa dans le monde civilise d alors, et que, l’an 2q3 avant notre ère, le célèbre Papirius Cursor fit, au grand ébahissement de ses concitoyens, tracer un cadran solaire près du temple de Jupiter Quirinus.
Selon la description qu’en fait Athénée , la clepsydre primitive était composée d’un vase de terre ou de métal, qu’on emplissait d’eau et qu’on sus-
pendait au-dessus d’un récipient , sur lequel étaient marqués des traits qui indiquaient les heures, à mesure que l’eau qui s’échappait goutte à goutte du réservoir supérieur venait les baigner. On trouve la clepsydre en usage chez la plupart des peuples de l’antiquité , et dans beaucoup de pays elle resta employée jusqu’au dixième siècle de l’ère chrétienne.
Platon déclare, dans un de ses dialogues, que les philosophes sont bien plus heureux que les orateurs, « ceux-ci étant esclaves d’une misérable « clepsydre , tandis que ceux-là ont la liberté d’étendre leurs discours autant « que bon leur semble. » Il faut savoir, pour l’explication de ce passage, qu’il était de coutume, dans les tribunaux d’Athènes, comme plus tard dans ceux de Rome, de mesurer, à l’aide d’une clepsydre, le temps accordé aux avocats pour leurs plaidoyers. On versait trois parts d’eau égales dans la clepsydre : une pour l’accusateur, l’autre pour l’accussé, et la troisième pour le juge. Un homme avait la charge spéciale d’avertir chacun des trois orateurs, quand sa portion d’eau allait être épuisée. Si, par extraordinaire, le temps était doublé pour l’une ou l’autre des parties, cela s’appelait ajouter clepsydre à clepsydre, et quand les témoins déposaient ou qu’on lisait le texte de quelque loi , l’écoulement de l’eau était interrompu et l’on disait aquam sustinere (retenir l’eau).
Le sablier, encore assez répandu aujourd’hui pour mesurer de courtes périodes de temps, avait la plus grande analogie avec la clepsydre, mais il ne fut jamais susceptible d’une marche aussi régulière. A vrai dire, la clepsydre reçut, à diverses époques, d’importants perfectionnements. Vitruve nous apprend qu’un siècle environ avant notre ère, Ctésibius, mécanicien d’Alexandrie, ajouta à la clepsydre plusieurs roues dentées, dont l’une faisait mouvoir l’aiguille qui indiquait l’heure sur un cadran. Ce dut etre, autant du moins que les documents historiques permettent de le constater, le premier pas fait vers l’horloge purement mécanique.
Pour trouver ensuite une date certaine dans l’histoire de l’horlogerie, il faut remonter jusqu’au huitième siècle, ou des clepsydres, plus perfectionnées encore, furent faites ou importées en France, une entre autres, que le pape Paul Ier envoya à Pépin le Bref. On doit croire, toutefois, ou que ces pièces n’avaient que fort peu attiré l’attention , ou qu’elles avaient été promptement oubliées-, car, cent ans plus tard , nous voyons considérée et presque
HORLOGERIE
célébrée comme un notable événement, l’apparition à la cour de Charlemagne d’une clepsydre, présent du fameux calife Aroun-al-Raschid. Éginhard nous en a laissé une pompeuse description. Elle était, dit-il, en airain damasquiné d’or; elle marquait les heures sur un cadran; au moment où chacune d’elles venait à s’accomplir, un nombre égal de petites boules de fer tombaient sur un timbre et le faisaient tinter autant de fois qu’il y avait de nombres marqués par l’aiguille. Aussitôt douze fenêtres s’ouvraient,
d’où l’on voyait sortir un nombre égal de cavaliers, armés de pied en cap, qui, après diverses évolutions, rentraient dans l’intérieur du mécanisme, et les fenêtres se refermaient.
Peu de temps après, Pacifîcus, archevêque de Vérone, en fabriqua une bien supérieure à celle de ses devanciers ; car, outre les heures , elle marquait le quantième du mois, les jours de la semaine, les phases de la lune, etc. Mais ce n’était encore qu’une clepsydre perfectionnée. Pour que l’horlogerie prît véritablement date dans l’histoire , elle devait attendre que le poids fût substitué cà l’eau comme principe moteur, et que l’échappement fût inventé;
mais ce n’était qu’au commencement du dixième siècle que ces importantes découvertes devaient être faites.
« Sous le règne de Hugues Capet, » dit M. Dubois, « un homme, grand « par son talent comme par son caractère , vivait en France : il s’appelait « Gerbert. Les montagnes de l’Auvergne l’avaient vu naître. Il avait passé son « enfance à garder les troupeaux près d’Aurillac. Un jour, des moines de « l’ordre de Saint-Benoît le rencontrèrent dans la campagne ; ils s’entretinrent « avec lui, et, comme ils lui trouvèrent une intelligence précoce, le recueillirent « dans leur couvent de Saint-Gérauld. Là, Gerbert ne tarda pas à prendre « goût pour la vie monastique. Ardent à s’instruire et consacrant à l’étude « tous les moments dont il pouvait disposer, il devint en quelques années le « plus savant de la communauté. Après qu’il eut prononcé ses vœux, le désir « d’augmenter ses connaissances scientifiques le fit partir pour l’Espagne.
« Durant plusieurs années il fréquenta assidûment les universités de la « péninsule ibérique. Bientôt il se trouva trop savant pour l’Espagne -, car, « malgré sa piété vraiment sincère , d’ignorants fanatiques l’accusèrent de « sorcellerie. Cette accusation pouvant avoir des suites fâcheuses pour lui, il « ne voulut pas en attendre le dénoûment , et , quittant précipitamment la « ville de Salamanque , sa résidence habituelle, il vint à Paris, où il ne tarda • a pas à se faire de puissants amis et protecteurs. Enfin, après avoir été suc- « cessivement moine, supérieur du couvent de Bobbio, en Italie, archevêque v « de Reims, précepteur de Robert Ier, roi de France, et d’Othon III, émet pereur d’Allemagne, qui lui donna le siège de Ravenne, Gerbert, sous le « nom de Sylvestre II , monta au trône pontifical, où il mourut, en ioo3. « Ce grand homme fut l’honneur de son pays et de son siècle. Il possédait « presque toutes les langues mortes ou vivantes*, il était mécanicien, astro- « nome, physicien, géomètre, algébriste, etc. Il importa en France les « chiffres arabes. Au fond de sa cellule de moine , comme dans son palais « archiépiscopal, son délassement favori fut l’étude delà mécanique. Il était « habile à construire des cadrans solaires, des clepsydres, des sabliers, « des orgues hydrauliques. Ce fut lui qui, le premier, appliqua le poids « moteur aux horloges, et il est, suivant toute probabilité, l’inventeur de ce « mécanisme admirable qu’on nomme l’ échappement , la plus belle, la plus « nécessaire de toutes les inventions qui ont été faites dans l’horlogerie. »
HORLOGE Ti 1E.
Ce n’est pas ici le lieu de donner la description de ces deux mécanismes , qui ne peuvent guère être expliqués qu a l’aide de figures purement techniques -, mais nous pouvons dire que le poids est encore le seul
Fig. 141. — Sablier, travail lrançais du seizième siècle.
moteur des grosses horloges, et que l’échappement dont nous parlons a été uniquement employé dans le monde entier jusqu’à la fin du dix- septième siècle.
Malgré l’importance de ces deux inventions, on s’en servit peu pendant les onzième, douzième et treizième siècles. Les clepsydres et les sabliers (fig. 144)
continuèrent d’être presque exclusivement en usage. On en fabriquait qui, ornés , ciselés avec beaucoup délégance , contribuaient à la décoration des appartements, comme aujourd’hui les bronzes et les pendules plus ou moins riches.
L’histoire ne nous dit pas quel fut l’inventeur de la sonnerie; mais il est du moins avéré que ce rouage existait au commencement du douzième siècle. La première mention s’en trouve dans les Usages de V ordre de Cîteaux, compilés vers 1 120. On y voit prescrit au sacristain de régler l’horloge de manière qu’elle « sonne et l’éveille avant les matines ; » dans un autre chapitre du même livre, il est ordonné au moine de prolonger la lecture jusqu’à ce que « l’horloge sonne. » Auparavant, dans les monastères, les moines veillaient à tour de rôle pour avertir la communauté des heures où devaient se faire les prières; et dans les villes il y avait des veilleurs de nuit, qui d’ailleurs se sont conservés en beaucoup d’endroits, pour crier dans les rues l’heure que marquaient les horloges, les clepsydres ou les sabliers.
La sonnerie inventée , nous ne voyons aucun perfectionnement apporté à l’horlogerie avant la fin du treizième siècle ; mais au commencement du suivant elle reprit son essor, et l’art ne s’arrêta plus.
Pour donner une idée de ce qui se fit à cette époque, nous emprunterons une page au premier écrii où il soit question de l’horlogerie, c’cst-à-dirc à un livre, encore inédit, de Philippe de Maizières, intitulé le Songe du vieil peler in.
« Il est à savoir qu’en Italie y a aujourd’huy (vers i35o), ung homme, en « philosophie, en médecine et en astronomie, en son degré singulier et sort lempnel, par commune renommée, excellent ès dessus trois sciences, de la « cité de Pade (Padoue). Son surnom est perdu, et est appelé maistre Jehan « des Orloges, lequel demeure à présent avec le comte de Vertus, duquel, et pour science treble (triple), il a chacun an de gages et de bienfaits deux « mille flourinsou environ. Cettui maistre Jehan des Orloges a fait un ins- « trument, par aucuns appelé Sphere ou Orloge du mouvement du ciel ; « auquel instrument sont tous les mouvements des signes et des planettes, « avec leurs cercles et epicycles, et différences par multiplication, roes (roues) « sans nombre, avec toutes leurs parties, et chacuneplanette en ladite sphère, « particulièrement. Par telle nuit on voit clairement en quel signe et degré
HORLOGERIE
« les planettes sont, etestoiles du ciel : et est faite si soubtilement cette sphere « que, nonobstant la multitude de roes, qui ne se pourraient nombrerbon- « nement sans défaire l’instrument, tout le mouvement d’icelles est gou- « verné par un tout seul contrepoids, qui est si grant merveille que les « solempnels astronomiens de lointaines régions viennent visiter en grant cr révérence ledit maistre Jehan et l’œuvre de ses mains*, et disent tous les « grands clercs d’astronomie, de philosophie et de médecine, qu’il n’est mécc moire d’homme, par escrit ne autrement, qui, en ce monde, ait fait si ce soubtil ne si solempnel instrument du mouvement du ciel, comme l’horloge ce susdite... Maistre Jehan de ses propres mains forgea ladite orloge, toute ce de laiton et de cuivre, sans aide d’aucune autre personne, et ne fit autre cc chose en seize ans tout entiers, si comme de ce a esté informé l’escrivain cc de cettui livre, qui a eu grant amitié audit maistre Jehan. «
On sait, d’autre part, que le fameux horloger dont Maizières prétend que le véritable nom était perdu, s’appelait Jacques de Dondis, et qu’en dépit de l’affirmation de l’écrivain , il n’avait fait que composer l’horloge, dont les pièces avaient été exécutées par un excellent ouvrier, nommé Antoine. Toujours est-il que, placée au sommet d’une des tours du palais de Padoue, l’horloge de Jacques de Dondis ou de maistre Jehan des Orloges excita l’admiration générale, et que, plusieurs princes de l’Europe ayant désiré en avoir de pareilles, maints ouvriers tâchèrent de l'imiter. Bientôt, en effet, églises ou monastères purent s’enorgueillir de chefs-d’œuvre analogues.
Parmi les plus remarquables horloges de cette époque il faut citer celle dont parle Froissart, et qui fut enlevée à la ville de Courtray par Philippe le Hardi après la bataille de Rosbecque (i382). « Leduc de Bourgogne, » dit notre autreur,« fit oster des halles un orologe qui sonnoit les heures, « l’un des plus beaux qu’on sceut trouver delà ne deçà la mer, et celui « orologe mettre tout par membres et par pièces sur chars , et la cloche « aussi. Lequel orologe fut amené et charroyé en la ville de Dijon en « Bourgogne, et fut là remis et assis, et y sonne les heures vingt-quatre « entre jour et nuit. »
C’est la célèbre horloge de Dijon, qui, alors comme aujourd’hui, était surmontée de deux automates en fer, l’homme et la femme, frappant les heures sur la cloche. On a beaucoup discuté sur l’origine du nom d eJacque-
iSo
mart donné à ces personnages. Ménage croit que le mot vient du latin jaccomarchiardus (jacque de maille, habillement de guerre), et il rappelle qu’au moyen âge on avait coutume de placer au sommet des tours des hommes (qui devaient être des soldats vêtus du jacque ) pour avertir de l’approche de l’ennemi, des incendies, etc. Ménage ajoute que, quand une meilleure police permit de supprimer ces sentinelles nocturnes, on voulut peut-être en conserver le souvenir en mettant à la place qu’ils occupaient des hommes en fer qui sonnaient les heures. D’autres écrivains font remonter ce nom à l’inventeur même de ces sortes d’horloges, lequel vivait, selon eux, au quatorzième siècle, et s’appelait Jacques Marck. Enfin, Gabriel Peignot, qui a fait une dissertation sur le Jacquemart de Dijon, établit qu’en 1422 un nommé Jacquemart, orlogeur et serrurier, demeurant dans la ville de Lille, reçut vingt-deux livres du duc de Bourgogne pour besognes faites à l’horloge de Dijon -, et il en conclut, vu le peu de distance de Lille à Courtray, où l’horloge de Dijon avait été prise, que ce Jacquemart pouvait bien être le fils ou le petit-fils de l’horloger qui l’avait construite vers i36o-, par suite, le nom du Jacquemart de Dijon (fig. iq5) proviendrait de celui de son fabricateur, le vieux Jacquemart, horloger de Lille.
Laissant à chacune de ces opinions la valeur qu’elle peut avoir, nous devons nous borner à constater que , dès la fin du quatorzième siècle et au commencement du quinzième, beaucoup d’églises en Allemagne, en Italie, en France, avaient déjà des Jacquemarts.
La première horloge qu’ait possédée Paris fut celle de la tour du Palais de Justice : Charles V la fit construire en 1370 par un ouvrier allemand, Henri de Vie. Cette horloge , qui renfermait un poids pour moteur, une pièce oscillante pour régulateur et un échappement, fut décorée de sculptures par Germain Pilon et détruite au dix-huitième siècle.
En 1389, l’horloger Jean Jouvence fit celle du château de Montargis. Celles de Sens et d’Auxerre, ainsi que celle de Lund, en Suède, datent de la même époque. Dans la dernière, à chaque heure deux cavaliers allaient l’un au-devant de l’autre et se donnaient autant de coups qu’il y avait d’heures à sonner-, alors une porte s’ouvrait, et on voyait la vierge Marie, assise sur un trône, l’enfant Jésus entre ses bras, recevant la visite des rois mages, suivis de leur cortège : les rois se prosternaient et offraient leurs
HORLOGERIE
présents. Deux trompettes sonnaient pendant la cérémonie; puis tout disparaissait, pour reparaître à l’heure suivante.
Jusqu’à la fin du treizième siècle les horloges furent exclusivement desti-
Fig. 145. — Jacquemart de Notre-Dame de Dijon, qu’on a plus tard doté d’une pipe.
nées aux édifices publics, ou tout au moins affectèrent, si nous pouvons parler ainsi, un caractère monumental qui ne leur permit pas de pénétrer dans les maisons ordinaires. Les premières horloges, à poids et contre-poids, construites pour l’usage privé parurent en France, en Italie et en Aile-
magne, vers le commencement du quatorzième siècle- elles ne laissèrent pas cependant d’être d’abord d’un prix tel, que les grands seigneurs et les riches particuliers pouvaient seuls en faire l’acquisition. Mais l’élan était donné, qui devait faire que l’industrie arrivât bientôt à confectionner ces pièces plus économiquement. L’on ne tarda pas, en effet, à placer des horloges portatives dans les habitations les plus modestes (fi g. 146). Il va sans dire qu’on ne s’interditpas.plustard, de les rendre luxueuses, soitenornant,
Fig. 146. — Horloge à roues et à poids, quinzième siècle. Bibliothèque nationale de Paris,
cabinet des Antiques.
en sculptant l’horloge même, soit en la plaçant sur de riches piédestaux, ou caisses, dans l’intérieur desquels pendaient les poids moteurs (fig. 147).
Le quinzième siècle a largement marqué sa trace dans l’histoire de l’horlogerie. En 1401, la cathédrale de Séville s’enrichit d’une magnifique horloge à sonnerie. En 1404, Lazare, Servien d’origine, en construisit une pareille pour Moscou. Celle de Lubeck, qui était décorée des figures des douze apôtres, datait de 140 5. Il faut signaler auSsi la célèbre horloge que Jean- Galéas Visconti fit construire pour Pavie, et surtout celle de Saint-Marc de Venise, qui ne fut exécutée qu’en 1495.
HORLOGERIE
Sous Charles Vil fut inventé le ressort spiral, lame d’acier très-mince, qui, s’enroulant sur elle-même dans un tambour ou barillet, produit en se
Fig. 147. — Horloge portative à caisse, de l’époque des Valois. Seizième siècle.
détendant l’effet du poids sur les rouages primitifs. On dut à la possibilité de renfermer ce moteur dans un espace restreint, la faculté de fabriquer des horloges d’une très-petite dimension. On trouve en effet, dans certaines
collections, des horloges du temps de Louis XI, remarquables non-seulement par la richesse artistique de leur décoration , mais encore par le peu de volume qu’elles occupent, bien qu’elles soient ordinairement d’un mécanisme fort compliqué, quelques-unes marquant le quantième, sonnant l’heure et servant de réveille-matin.
Il est difficile, sinon impossible, de fixer l’époque précise de l’invention des montres* mais peut-être faut-il, à vrai dire, ne voir dans la montre, surtout après l’invention du ressort spiral, qu’un dernier pas fait vers la forme portative de l’horloge. Toujours est-il que, d’après les assertions recueillies dans Pancirole et du Verdier par les auteurs de l'Encyclopédie des sciences, on faisait à la fin du quinzième siècle des montres qui n’étaient pas plus grosses qu’une amande. On cite même les noms de Myrmécides et de Carovagius comme ceux de deux ouvriers célèbres dans ce genre de travail. Le dernier avait , dit-on , fabriqué une montre-réveil qui non-seulement sonnait à l’heure voulue, mais encore battait le fusil (briquet) pour allumer une chandelle. Nous savons d’ailleurs, de source certaine, qu’il existait sous Louis XI des montres à la fois très-petites et parfaitement exécutées*, et il est démontré que Peters Hele fabriquait à Nuremberg, en i5oo, des montres qui avaient la forme d’un œuf, circonstance qui fit donner longtemps aux montres de ce pays le nom d'œufs de Nuremberg.
L’histoire nous apprend, en outre, qu’en 1 5qe il fut offert à Guidubaldo délia Rovere une montre à sonnerie enchâssée dans le chaton d’une bague; qu’en i5y5 Parker, archevêque de Cantorbéry, légua à son lrère Richard une canne en bois des Indes, ayant une montre incrustée dans la pomme *, et enfin qu’Henri VIII, roi d’Angleterre, portait une très-petite montre qui n’avait besoin d’être remontée que tous les huit jours.
Il n’est pas hors de propos de noter ici que la marche de ces petits instruments ne fut régulière qu’après qu’un ingénieux ouvrier, dont le nom n’a pas été conservé, eut inventé la fusée, sorte de cône tronqué, à la base duquel était attachée une petite corde de boyau, qui, s’enroulant en spirale jusqu’au sommet, venait s’attacher au barillet, dans lequel était renfermé le ressort. L’avantage de cette disposition consiste en ceci : que, par le fait de la forme conique donnée à la fusée, la traction du ressort agissant sur un rayon plus grand du cône à mesure qu’il se détend, il arrive que l’équilibre
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HORLOGE EN FER DAMASQUINÉ DU XVe SIÈCLE, ET MONTRES DU XVT
HORLOGERIE
d’effet est établi entre les premiers et les derniers efforts du ressort. Plus tard, un horloger du nom de Gruet substitua les chaînes articulées aux cordes de boyaux, qui avaient le grave inconvénient d’être hygrométriques et de varier de tension selon l’état de l’atmosphère.
Fig. 148 à i5o. — Montres de l'époque des Valois. Seizième siècle.
L’usage des montres se propagea rapidement en France. Sous les règnes des Valois il s’en fabriquait un grand nombre de fort mignonnes, auxquelles les horlogers donnaient toutes sortes de formes, notamment celles d’un gland, d’une amande, d’une croix latine, d’une coquille (fig. 148 à i5o). Elles étaient gravées, ciselées, émaillées*, l’aiguille qui marquait l’heure était le plus souvent d’un travail délicat, et parfois ornée de pierres fines. Quelques-unes de ces montres faisaient mouvoir des figures symboliques :
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tantôt le Temps, Apollon, Diane; tantôt la Vierge, les apôtres, les saints.
L’ensemble de ces travaux multiples exigeait, on le comprend, un grand nombre d’horlogers; aussi dut-on songer à réunir ces artisans en communauté. Les statuts qu’ils avaient reçus de Louis XI en 1483 furent confirmés par François Ier; ils contenaient une suite de prescriptions destinées à sauvegarder en même temps les intérêts des membres de la corporation et la dignité de leur profession.
On n’était reçu maître qu’en faisant preuve de huit ans d’apprentissage , et après avoir produit un chef-d’œuvre dans la maison et sous les yeux d’un des gardes visiteurs de la communauté. Les gardes visiteurs, élus par tous les membres de la communauté, ainsi que les prud’hommes et les syndics, avaient droit de veiller, en s’introduisant dans les ateliers, à la bonne confection des montres et horloges , et quand il leur arrivait de trouver des pièces qui ne leur semblaient pas faites selon les règles de l’art, ils pouvaient non-seulement les saisir, les briser, mais encore imposer à leur auteur une amende au profit de la corporation. Les statuts donnaient en outre aux seuls maîtres reçus le droit de trafiquer, directement ou indirectement, de toutes marchandises d’horlogerie, neuves ou d’occasion, achevées ou non.
« Sous l’empire de ces sages institutions, protectrices du travail, » fait remarquer M. Dubois, « les maîtres horlogers n’avaient pas à redouter la conte currence des personnes étrangères à la corporation. S’ils se préoccupaient « de la supériorité artistique de quelques-uns de leurs confrères, c’était dans « le but tout moral de leur disputer les premières places. Le travail du jour, « supérieur à celui de la veille, était surpassé par celui du lendemain. Ce fut « par ce concours incessant de l’intelligence et du savoir, par cette rivalité « légitime et fortifiante de tous les membres de la même famille industrielle, « que la science elle-même atteignit peu à peu l’apogée du bien et le sublime « du beau. L’ambition des ouvriers était d’arriver à la maîtrise, et ilsn’attei- « gnaient ce but qu’à force de labeurs et d’efforts industrieux. L’ambition « des maîtres était d’arriver aux honneurs du syndicat, cette magistrature « consulaire la plus honorable de toutes, car elle était le fruit de l’élection « et la récompense des services rendus à l’art et à la communauté. »
Arrivé au milieu du seizième siècle, et pour ne pas sortir du cadre assigné à cet aperçu, nous pouvons nous borner à mentionner quelques-unes des
HORLOGERIE
œuvres remarquables produites pendant une centaines d’années par un art qui s’était dès lors manifesté avec une puissance dont il ne devait plus que déchoir.
On a longtemps cité comme très-curieuse l’horloge qu’Henri II fit construire pour le château d’Anet. Chaque fois que l’aiguille allait marquer
Fig. 1 5 1 . — Horloge d’Iéna, en Allemagne. Quini2ème siècle.
l’heure, un cerf, sortant de l’intérieur de l’horloge, s’élancait, poursuivi par une meute de chiens; mais bientôt la meute et le cerf s’arrêtaient, et celui-ci, au moyen d’un mécanisme des plus ingénieux, sonnait l’heure avec un de ses pieds.
L’horloge d’Iéna (fig. 1 5 1 ) , qui existe encore, n’est pas moins fameuse. Au-dessus du cadran est une tête en bronze, qu’on dit représenter les traits
d'un bouffon d’Ernest, électeur de Saxe, mort en i486. Dès que l’heure va sonner, cette tète, d’une laideur assez remarquable pour avoir fait donner à l’horloge elle-même le nom de Tête monstrueuse , ouvre une bouche trèsgrande. Une statue, représentant un vieux pèlerin, lui offre une pomme d’or au bout d’une baguette -, mais au moment où le pauvre Hans (c’est ainsi que s’appelait le fou) va refermer la bouche pour mâcher et avaler la pomme, le pèlerin la retire précipitamment. A gauche de cette tête est un ange chantant (ce sont les armes de la ville d’Iéna) -, il tient d’une main un livre qu’il élève vers ses yeux chaque fois que l’heure sonne, et de l’autre main il agite une clochette.
La ville de Niort, en Poitou , a aussi possédé son horloge extraordinaire, que décoraient un grand nombre de figures allégoriques : œuvre de Bouhain, elle datait de 1 5yo. Une horloge bien autrement fameuse fut celle de Strasbourg (fig. 1 5 2 ) , construite en i5y3, et qui passa longtemps pour la merveille des merveilles ; elle a été entièrement restaurée en 1 842 par M. Schwilgué. Angelo Rocca, dans son Commentarium de campants, fait la description de cette dernière. Une sphère mouvante, sur laquelle sont figurées les planètes, les constellations, et qui accomplissait sa rotation en 365 jours, en était la pièce la plus importante. Des deux côtés, et au-dessous du cadran de l’horloge , étaient représentées par des personnages allégoriques les fêtes principales de l’année et les solennités de l’Église. D’autres cadrans, distribués avec symétrie sur la façade de la tour dans laquelle l’horloge était installée, marquaient les jours de la semaine, le quantième du mois, les signes du zodiaque , les phases de la lune , le lever et le coucher du soleil, etc. A chaque heure deux anges sonnaient de la trompette ; lorsque le concert était terminé, la cloche tintait- puis immédiatement un coq, perché au faîte, déployait ses ailes avec bruit et faisait entendre son cri naturel. Le rouage de la sonnerie, par le moyen de trappes mobiles, de cylindres et de ressorts cachés dans l’intérieur de l’horloge, faisait mouvoir une quantité considérable d’automates sculptés avec beaucoup d’art. Angelo Rocca ajoute qu’on attribuait la confection de ce chef-d’œuvre à Nicolas Copernic, et que, lorsque cet habile mécanicien eut achevé son travail, les échevins et consuls de la ville lui firent crever les yeux, afin de le mettre dans l’impossibilité d’en exécuter une semblable pour quelque autre ville. Cette dernière asser-
HORLOGERIE
tion doit être d’autant plus rangée au rang des légendes que, outre qu’il est démontré que l’horloge de Strasbourg fut faite par Conrad Dasypodius, on serait fort en peine de prouver que l’astronome Copernic ait jamais visité l’Alsace, et qu’il ait eu jamais les yeux crevés.
Une tradition analogue s’est attachée, d’ailleurs, à l’histoire d’une autre horloge qui existe encore, et qui ne fut pas moins renommée que celle de Strasbourg. Nous voulons parler de l’horloge de l’église Saint-Jean à Lyon, construite en 1598 par Nicolas Lippius, horloger de Bâle, réparée et augmentée depuis par Nourrisson, artisan lyonnais. Le mécanisme horaire fonctionne seul aujourd’hui, mais l’horloge n’en reçoit pas moins de nombreux visiteurs, à qui de bonnes gens répètent encore, de la meilleure foi du monde, que Lippius fut mis à mort aussitôt après l’achèvement de son chef-d’œuvre. Pour démontrer l’invraisemblance de ce prétendu supplice , il suffit de faire observer, avec M. Dubois , que, même au seizième siècle, on ne tuait pas les gens pour crime de chef-d’œuvre , et l’on a , du reste , la preuve que Lippius mourut tranquille ei honoré dans son'pays natal.
A ces horloges fameuses il faut ajouter celles de Saint-Lambert de Liège, de Nuremberg, d’Augsbourg, de Bâle*, celle de Médina del Campo, en Espagne, et celles qui, sous le règne de Charles Ier ou pendant la dictature de Cromwell, furent construites et placées en Angleterre à Saint-Dunstan de Londres et dans les cathédrales de Cantorbéry , d’Édimbourg , de Glasgow, etc.
Avant d’achever, et pour être juste envers un siècle dont nous avons fait une date de décadence , nous devons cependant reconnaître que , quelques années avant la mort du cardinal de Richelieu , c’est-à-dire de i63o à 1640, des artistes recommandables firent de louables efforts pour créer une nouvelle ère à l’horlogerie ; mais les perfectionnements qu’ils imaginèrent portaient bien plus sur les procédés de fabrication des diverses pièces qui composent les rouages des montres et des horloges que sur la beauté ou l’ingéniosité de ces ouvrages. C’étaient là des progrès purement professionnels, en vue d’une production plus rapide, plus économique; progrès que l’on pourrait qualifier de services rendus par l’art au métier. Le temps des grandes compositions ou des merveilles délicates était passé : on ne plaçait plus de pittoresques Jacquemarts sur les beffrois, on ne logeait plus de
chefs-d’œuvre mécaniques dans de frêles bijoux ; l’époque était loin où, déposant le sceptre de cet empire sur lequel « le soleil ne se couchait jamais, » le vainqueur de François Ier, retiré dans un cloître, prenait plaisir à s’occuper de la confection des pièces d’horlogerie les plus compliquées. Charles-Quint avait pour aide, sinon pour guide dans ses travaux , le savant mathématicien Jan'nellus Turianus, qu’il avait su décider à partager sa retraite. On dit qu’il n’avait pas de plus grande joie que de voir les moines de Saint-Just s’ébahir devant ses montres à réveil et ses horloges à automates; mais on ajoute qu’il éprouvait un véritable désespoir quand il lui fallait constater qu’il n’était pas moins impossible d’établir l’accord parfait entre les horloges qu’entre les hommes.
A vrai dire , Galilée n’était pas encore venu pour observer et formuler la loi du pendule , dont Huygens devait faire, vers 1667 , l’heureuse application aux mouvements d’horlogerie.
Fig. i53. — Dessus de sablier ciselé et doré, travail français du seizième siècle.
CARTES A JOUER
Époque supposée deleur invention. —Elles existaient dansl’Indedès ledouzième siècle. — Leur rapport avec le jeu d’échecs'. — Elles durent être apportées en Europe à la suite des croisades. — Première mention d’un jeu de cartes en 1379. — Au quinzième siècle les cartes sont très-répandues en Espagne , en Allemagne et en France , sous le nom de tarots. — Au nombre des tarots doivent figurer les cartes dites de Charles VI. — Anciennes cartes françaises, italiennes, allemandes. — Les cartes contribuent à l'invention de la gravure sur bois et de l’imprimerie.
l y a bien longtemps que l’origine des cartes à jouer a préoccupé , d’une façon toute particulière, les érudits et les chercheurs; car, futile en apparence, ce sujet curieux se rattache à deux des inventions les plus importantes des âges modernes, la gravure et l’imprimerie.
Que les recherches profondes, que les travaux persévérants, les déductions ingénieuses aient réussi à élucider complètement la question, on ne devrait pas l’affirmer trop haut. Toutefois, une certaine lumière a été faite, dont nous tâcherons de profiter.
A quelle époque fixer l’invention des cartes à jouer, et à qui l’attribuer? Il faut diviser la question pour la résoudre ; car si l’introduction des cartes à jouer en Europe ne remonte pas au delà du quatorzième siècle, et si, d’après l’opinion la plus vulgaire, la découverte de notre jeu de piquet n’est pas antérieure au règne de Charles VII,' au moins est-il avéré : i° que les cartes à jouer existaient dans l’Inde dès le douzième siècle; 2° que les anciens avaient des jeux où de certaines figures, de certains nombres se trouvaient représentés sur des désou des tablettes; 3° qu’en des temps relativement
rapprochés de nous le jeu d’échecs et le jeu de cartes offrent des rapports frappants, qui démontreraient l’origine commune de ces deux jeux, l’un peint, l’autre sculpté.
A en croire Hérodote, les Lydiens, pour tromper les souffrances de lafaim pendant une longue et cruelle disette, imaginèrent la plupart des jeux, notamment les dés. Des écrivains postérieurs font honneur de ces inventions aux Grecs, que désolaient les oisives lenteurs du siège de Troie’, Cicéron attribue même nominalement à Pyrrhus et à Palamède l’idée de ces jeux « en usage dans les camps » {Judos castrenses). Quels étaient ces jeux? Les échecs, disent les uns-, les dés ou les osselets, répondent les autres.
Des échantillons très-anciens prouvent irrécusablement que les cartes indiennes ne sont qu’une transformation du jeu des échecs; car les principales pièces de ce jeu ont été reproduites sur ces cartes, mais de façon que huit joueurs, au lieu de deux pussent se trouver en présence. Dans le jeu des échecs, il n’y a que deux armées de pions, ayant chacune à sa tête un roi, un vizir (dont on a fait plus tard une reine), un cavalier, un éléphant (devenu un fou), un dromadaire (dont on a fait une tour). Les cartes indiennes offrent huit légions que distinguent autant de couleurs ou emblèmes, et qui ont chacune aussi leur roi, leur vizir, leur éléphant. La marche, la tenue des deux jeux ne laissent pas sans doute de différer beaucoup; mais on peut cependant trouver dans l’un et l’autre une analogie originelle rappelant le jeu terrible de la guerre, où chaque adversaire doit faire assaut de ruses, de combinaisons , de vigilance.
On sait aujourd’hui de source certaine (Abel de Rémusat, Journal Asiatique, sept. 1822) que les cartes à jouer, venues de l’Inde et de la Chine, étaient, comme les échecs (fig. 1 54) , aux mains des Arabes et des Sarrasins dès le commencement du douzième siècle. Il est donc à peu près certain qu’elles durent être rapportées en Europe , à la suite des croisades , avec les arts, les traditions, les usages, que les Occidentaux prirent alors des Orientaux. Il faut croire cependant qu’elles ne se propagèrent d’abord que lentement; car à une époque où l'autorité civile et ecclésiastique décrétait sans cesse des ordonnances prohibitives contre les jeux de hasard , on ne voit pas qu’elles aient jamais été mises en cause comme les dés et les échecs.
CARTES A JOUER
ig5
La première mention formelle qui ait été faite des cartes à jouer se trouve dans une chronique manuscrite de Nicolas de Covelluzzo, conservée dans les archives de Viterbe. « En l’an 1379, » dit ce chroniqueur, « fut intro- « duit à Viterbe le jeu de cartes qui vient du pays des Sarrasins, et que « ceux-ci appellent naïb. » A vrai dire, un livre allemand, le Jeu d’or,
Fig. 154. — Othon IV, marquis de Brandebourg, jouant aux échecs. D’après une miniature du Livre de Manesse. Ms. du treizième siècle, n° 7266 de la Bibl. nat. de Paris.
imprimé à Augsbourg en 1472, atteste que les cartes avaient cours en Allemagne dès l’année i3oo-, mais, outre que ce témoignage n’est pas contemporain du fait signalé, on peut supposer que la vanité germanique, qui s’attribuait alors la découverte de l’imprimerie, aura voulu sans plus de raison s’approprier l’invention des cartes, c’est-à-dire de la gravure sur bois. C’est donc faire judicieusement que de négliger cette assertion suspecte pour s’en tenir à celle du chroniqueur de Viterbe. Ce chroniqueur ne nous donne
malheureusement aucun détail sur la nature de ces cartes. Était-ce le jeu tel qu’il s’est conservé jusque aujourd’hui dans l’Inde? Était-ce un jeu particulier aux Arabes? Questions qui restent indécises. Toujours est-il que voici, en 1379, les cartes arrivées d’Arabie, ou de Sarrasinie, en Europe, avec leur nom d'origine. Les Italiens appelèrent longtemps les cartes naïbi; en Espagne on les nomme encore naypes. Si nous remarquons que naïb en arabe signifie capitaine, nous verrons qu’il s’agit d’un jeu militaire, comme celui des échecs, et nous serons portés à reconnaître dans ce premier jeu de cartes les tarots tels qu’ils se sont perpétués dans le midi de l’Europe.
En 1387, Jean Ier, roi de Castille, rend une ordonnance par laquelle il défend de jouer au dés, aux naypes et aux échecs.
Dans les archives de la Chambre des comptes de Paris, on avait autrefois un compte de l’argentier Poupart, qui, en 1392, déclarait avoir « payé à « Jacquemin Gringonneur, peintre , pour trois jeux de cartes à or et à diverses , « couleurs, ornés de plusieurs devises, pour porter devant le seigneur roi <c (Charles VI), pour son esbattement, 5o sols parisis. » Puis ce jeu, qui ne semblait d’abord destiné qu’à l'ébattement du roi en démence, se répand si bien dans le peuple que le prévôt de Paris, par une ordonnance du 22 janvier 1397, « fait défense aux gens de métier de jouer à la paume, à la boule, « aux dés, aux cartes et aux quilles, excepté les jours de fête. » Notons que, vingt-huit ans auparavant, Charles V, dans une célèbre ordonnance qui énumère tous les jeux de hasard, n’avait pas parlé des cartes.
Le Livre ronge de la ville d’Ulm, registre manuscrit conservé aux archives de cette ville, contient une ordonnance de 1 397 portant défense de jouer aux cartes.
Tels sont les seuls témoignages avérés qu’on puisse invoquer pour fixer l’époque approximative de l’introduction des cartes à jouer en Europe. Si quelques auteurs ont cru pouvoir la faire remonter plus haut, ils se sont appuyés sur des textes dont la valeur a été depuis détruite par une critique plus éclairée.
Dès le quinzième siècle l’existence et la popularité des cartes sont évidentes en Italie, en Espagne, en Allemagne, en France. A la vérité, leurs noms, leurs couleurs, leurs emblèmes, leur nombre et leurs formes changent selon le pays et le caprice des joueurs ; mais qu’on les appelle cartes tarots ou
CARTES A JOUER
cartes françaises, ce sont toujours les cartes originaires de l’Orient, imitation plus ou moins fidèle de Tantique jeu des échecs,
Fig. 1 55 et 1 56. — Jean Dunois, le roi Alexandre, Julius César, le roi Artus, Charles le Grand et Godefroi de Bouillon , d’après d’anciennes graivures sur bois coloriées; estampes analogues aux premières cartes à jouer du quinzième siècle. Bibl. naît, de Paris, département des manuscrits.
A partir du quinzième siècle aussi , nous trouvons les cartes mentionnées dans chaque énumération d>es jeux de hasard ; nous les voyons proscrites ,
condamnées par les ordonnances ecclésiastiques et royales-, nous entendons les prédicateurs s’élever contre elles ; ce qui n’empêche pas le commerce de les multiplier et d’aviser à en perfectionner la fabrication. Les poètes, les romanciers, les nomment à l’envi -, elles apparaissent dans les miniatures des manuscrits, comme dans les premiers essais de gravure sur bois et sur cuivre (fi g. 1 55 et 1 56) -, enfin , et quelle que soit la fragilité des cartes ellesmêmes , il s’en est cependant conservé qui appartienent aux premières années du quinzième siècle.
Nous venons de voir qu’en principe les cartes avaient été rangées parmi les jeux d’enfants-, mais on peut affirmer qu’il n’en dut pas être longtemps ainsi , car alors on ne s’expliquerait pas les rigueurs légales et les anathèmes ecclésiastiques dont elles furent l’objet.
Le 5 mars 1423 , par exemple , saint Bernardin, parlant à la foule assemblée devant une église de Sienne, s’élève avec tant d’énergie, fulmine avec tant de persuasion contre les jeux de hasard, que chacun court chercher à l’instant ses dés, ses échecs, ses cartes, pour les brûler sur la place même. Mais , dit la chronique, voilà qu’un cartier, ruiné par le sermon du saint, s’en va le trouver tout en larmes : « Père, lui dit-il, je fabriquais des cartes- « je n’ai pas d’autre métier pour vivre. En m’empêchant de faire mon « métier, tu me condamnes à mourir de faim. » — « Si tu ne sais que « peindre, répond le prédicateur, peins cette image. » Et il lui montre un soleil rayonnant, au centre duquel brille le monogramme du Christ : I. H. S. L’artisan suivit ce conseil, et s’enrichit bientôt à peindre cette image, que saint Bernardin adopta pour symbole.
Bien que de toutes parts les mêmes censures fussent dirigées contre elles , les cartes ne laissaient pas d’avoir, notamment en Italie , une vogue et un débit considérables. Ainsi nous voyons en 1441, à Venise, les maîtres cartiers, « qui forment une association assez nombreuse, » réclamer et obtenir du sénat une sorte d’ordre de prohibition contre « la grande quantité « de cartes peintes et imprimées , qui se font hors de Venise, et qui sont, « au détriment de leur art, introduites dans la ville. » Il est important de remarquer qu’il est ici fait mention de cartes imprimées , ainsi que de cartes peintes-, c’est que dès cette époque, outre que chaque ville d’Italie fabriquait des cartes, l’Allemagne et la Hollande, grâce à l’invention de la gravure sur
CARTES A JOUER
bois, en exportaient une grande quantité. Faisons remarquer aussi que des documents de la même époque établissent, sans détail caractéristique toutefois, une différence entre les naïbi primitifs et les cartes proprement dites. On sait, d’ailleurs , qu’avant l’année 1419 un certain François Fibbia, noble Pisan, mort en exil à Bologne , avait obtenu des réformateurs de cette ville,
Fig. i5 7. — Le Fou, carte d’un jeu de tarots du quinzième siècle.
à titre d’inventeur du jeu de tarrochino , le droit de mettre l’écusson de ses armes sur la reine de bâton, et celui des armes de sa femme sur la reine de denier. — Bâtons , deniers, coupes et épées étaient dès lors les couleurs des cartes italiennes, comme carreau, tréjle, cœur et pique étaient celles des cartes françaises.
On n’a encore retrouvé aucun échantillon original des tarots (tarrochi, tarrochini ) ou cartes italiennes de cette époque; mais on possède un jeu,
gravé au burin vers 1460, que Ton sait en être la copie exacte. En outre, Raphaël Maffei , dit le Volaterran , qui vivait à la fin du quinzième siècle , a laissé , dans ses Commentaires , une description des tarots qui étaient, dit-il,
« de nouvelle invention , » relativement sans doute à l’origine des cartes à jouer. De ces deux documents, présentant d’ailleurs quelques différences, il résulte que le jeu de tarots se composait alors de quatre ou cinq séries ou couleurs, chacune de dix cartes, portant un numéro d’ordre et offrant des deniers, des bâtons, des coupes , des épées , voire des atouts , en nombre égal au numéro de la carte*, à ces séries il faut ajouter tout un assortiment de figures représentant le Roi, la Reine , le Cavalier, le Voyageur à pied, le Monde , la J ustice , l’Ange , le Soleil , le Diable , la T our, la Mort , la Potence , le Pape, l’Amour, le Fou (fig. 157), etc.
Il est évident que les tarots eurent cours en France bien avant l’invention du jeu de piquet, qui est incontestablement d’origine française, et c’est du reste parmi les tarots qu’il convient de placer les cartes dites de Charles VI (fig. 1 58 et 1 5g) qui sont aujourd’hui conservées au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale de Paris , et qui peuvent être considérées comme les plus anciennes que possèdent les collections publiques ou particulières. E’abbé deLonguerue dit avoir vu le jeu composé de toutes ses cartes , mais il n’en est parvenu jusqu’à nous que dix-sept. Peintes avec délicatesse , comme des miniatures de manuscrits, sur un fond doré rempli de points qui forment des ornements en creux , ces cartes sont entourées d’une bordure argentée dans laquelle un pointillage semblable figure un ruban roulé en spirale. C’est bien là sans doute cette tare, espèce de gaufrure produite par de petits trous piqués et alignés en compartiments, à laquelle les tarots doivent leur nom , et dont nos cartes actuelles gardent en quelque sorte le souvenir, quand elles sont couvertes par derrière d’arabesques ou de pointillés en noir ou en couleur. Ces cartes , hautes de dix-huit centimètres et larges de neuf environ, sont peintes à la détrempe sur un carton épais d’un millimètre. La composition en est ingénieuse et parfois savante, le dessin correct et plein de caractère, l’enluminure éclatante.
Parmi les sujets qu’elles représentent, il en est quelques-uns qui méritent d’autant plus d’être remarqués , qu’on serait tenté d’y retrouver une inspiration analogue à celle de la Danse macabre , cette terrible moralité qui , à
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dater de cette même époque, devait aller se popularisant de plus en plus. Ainsi, par exemple, à côté de Y Empereur, couvert d'une armure d’argent, et tenant le globe et le sceptre, apparaît Y Ermite , vieillard encapuchonné qui élève en l’air un sablier, emblème de la rapidité du temps. Voilà le Pape qui, la tiare en tête, siège entre deux cardinaux-, mais voici la Mort
Fig. 1 58. — La Lune ,
Fig. 159. — La Justice,
cartes tirées du jeu dit de Charles VI, conservé à la Bibl. nat. de Paris, cabinet des estampes.
qui, montée sur un cheval gris, au poil hérissé, renverse sous sa faux rois, papes, évêques et autres grands de la terre. Si nous voyons Y Amour, représenté par trois couples d’amants qui se parlent et s’embrassent, pendant que deux Amours, du haut d’un nuage, leur lancent des flèches, nous voyons aussi la Potence, qui supporte un joueur pendu par un seul pied, et tenant encore à la main un sac d’argent ou de billes. Y! Écuyer , tout vêtu d’or et d’écarlate, s’en va faisant fièrement flamboyer son épée -, le Char porte en
triomphe un capitaine armé de toutes pièces-, le Fou jette sa marotte sous son bras pour compter sur ses doigts- et enfin les trompettes de l’Éternité réveillent les morts, qui sortent du sépulcre pour comparaître au Jugement dernier.
La plupart de ces sujets allégoriques se sont conservés dans les tarots actuels, qui comprennent, outre les seize figures de notre jeu de piquet, vingtdeux cartes représentant YEmpereur, Y Amoureux , le Chariot, Y Ermite, le Pendu, la Mort, la Maison de Dieu, la Fin du monde, etc.
Il serait hasardeux de penser que ces tarots, offrant une image tristement philosophique de la vie au point de vue du chrétien, aient pu jouir d’une grande vogue au sein d’une cour frivole et corrompue, qui ne s’occupait que de fêtes, de mascarades, de chansons, pendant que, livré à toutes les intrigues, l’État tombait en ruines* pendant que le populaire, décimé par la peste et par la famine, chargé d’exactions, faisait entendre la voix de l’insurrection. Par contre, les tarots devaient plaire à l’imagination naïve des bonnes gens qui, souvent spoliés en ces temps de rudes épreuves, ne pouvaient qu’accepter comme une consolation ces emblématiques représentations de la vie et de la mort. Les artistes en tous genres s’évertuaient à les reproduire sous toutes les formes, et puisque ces images avaient gagné jusqu’aux bijoux des femmes, comment ne se fussent-elles pas emparées des cartes à jouer?
Il nous reste les débris de deux anciens jeux de cartes obtenues à l’aide de planches gravées -, on les a découvertes, comme la plupart des cartes de cette époque, dans des reliures de livres du quinzième siècle. Ces cartes, qui appartiennent au règne de Charles VII, sont des cartes essentiellement françaises. On y trouve, comme dans notre jeu de piquet actuel, le roi, la reine, le valet de chaque couleur. Dans l’un de ces deux anciens jeux, cependant, l’origine sarrasine des naïb se fait encore sentir, car le croissant musulman y remplace le carreau, et le trèfle est figuré à la façon arabe ou 'moresque, c’est-à-dire à quatre branches semblables. Une autre singularité se présente : le roi de coeur est une sorte d’homme sauvage, de singe velu, appuyé sur un bâton noueux; la reine de la même couleur est pareillement couverte de poils et tient une torche à la main; le valet de trèfle, qui mériterait d'escorter le roi et la dame de coeur, est aussi velu qu’eux et porte un bâton noueux sur
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1 épaule. On voit en outre les jambes d’un quatrième personnage velu , parmi celles que le couteau du relieur a séparées de leurs corps respectifs.
Fig. 160. — Charles VI, sur son trône, d’après une miniature du ms. des Rois de France, de Jean du Tillet, seizième siècle. Bibl. nat. de Paris.
Mais, à part ceux-ci, tous les autres personnages sont vêtus selon la mode ou l’étiquette de la cour de Charles VII. La reine de croissant porte un
costume analogue à celui de Marie d’Anjou, femme de ce roi, ou de Gérarde Gassinel, sa maîtresse. Les figures de rois, le roi velu excepté, sont identiques à celles qui nous restent de Charles VII ou des seigneurs de son entourage : chapeau de velours surmonté de la couronne fleurdelisée, robe entr’ouverte par devant et fourrée d’hermine ou de menu vair, pourpoint serré, chausses collantes. Les valets sont copiés sur les pages, les sergents d’armes de ce temps-là : l’un portant la toque à plumail et la casaque longue -, l’autre vêtu de court, au contraire, et se redressant dans son pourpoint étroit et sesgrègues bien tirées. Ce dernier montre, écrit sur une banderole qu’il déroule, le nom du cartier F. Clerc. Ce sont donc bien là des cartes d’invention, ou tout au moins de fabrication française*, mais comment expliquer la présence de ce roi et de cette reine sauvages, de ce valet velu, parmi les rois, les reines et les valets vêtus selon la mode du temps de Charles VII? Peut-être trouverons-nous une réponse acceptable, en interrogeant les chroniques du règne précédent.
Le 29 janvier 1 392, il y eut une grande fête à l’hôtel de la reine Blanche, en l’honneur du mariage d’un chevalier de Vermandois avec une des demoiselles de la reine. Le roi Charles VI (fig. 160) venait à peine d’être rétabli de sa frénésie. Un de ses favoris, Hugonin de Janzay, imagina un divertissement auquel devaient prendre part le roi et cinq seigneurs : « C’était, » dit Juvénal des Ursins, « une momerie (mascarade) d’hommes sauvages, « enchaisnez, tout veluz, et estoient leurs habillements propices (justes) au « corps, veluz, faitzde lin etd’estoupe attachez à poix résine, et engraissez « pour mieux reluire. » Froissart, témoin oculaire de cette fête, dit que les six acteurs du ballet entrèrent dans la salle en poussant des hurlements et en agitant leurs chaînes. Comme on ne savait pas quels étaient ces masques, le duc d’Orléans, frère du roi, voulut le découvrir, et, prenant des mains de son varlet une torche allumée, il l’approcha tellement de l’un des étranges personnages que « la chaleur du feu entra au lin. » Le roi se trouvait, par bonheur, séparé de ses compagnons, qui furent tous brûlés, à l’exception d’un seul, lequel s’alla jeter dans une cuve pleine d’eau \ Charles VI, échappé à ce péril, mais profondément frappé par l’idée d’y avoir été exposé, retomba dans sa démence.
Ce ballet des Ardents avait laissé dans les esprits une telle impression,
CARTES A JOUER
que soixante-dix ans plus tard un graveur allemand en fit le motif d’une estampe ; est-ce donc hasarder une supposition inadmissible que de prêter à un cartier de cette époque l’idée d’introduire le même sujet dans un jeu qui, nous en avons la preuve, se modifiait selon les caprices de l’artiste? N’oublions pas, pour justifier le costume de femme sauvage et la torche donnée à la reine de cœur, qu’on avait accusé Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI , d’avoir concouru à l’invention de cette fatale mascarade , qui devait la débarrasser du roi, et de s’être associé pour complice le duc d’Orléans, son beau-frère, qui aurait mis exprès le feu aux vêtements de ces hommes sauvages parmi lesquels était le roi.
Le second jeu ou fragment de jeu, que l’on doit faire remonter à la même époque, offre une similitude beaucoup plus grande encore avec nos cartes actuelles, sinon par les noms et les devises des personnages qui se ressentent encore de leur origine sarrasine, mais du moins par le caractère et les costumes des figures. Notons à ce propos que, pendant plusieurs siècles , les noms accolés aux personnages varièrent sans cesse. Dans ce jeu, nous trouvons rois, reines et valets de trèfle, de cœur, de pique et de carreau; le croissant sarrasin a disparu. Les rois portent tous des sceptres; les reines tiennent des fleurs. Tout dans ces images est conforme, non-seulement aux modes de l’époque, mais encore aucune infraction n’est commise aux lois héraldiques, aux usages de la chevalerie.
La tradition veut que ce jeu, le vrai jeu de piquet, qui détrôna les tarots italiens et les cartes de Charles VI, et devint bientôt d’un emploi général en France, soit de l’invention d’Étienne Vignoles, dit La Hire , qui fut un des hommes de guerre les plus braves et les plus actifs de ce temps-là. Cette tradition a droit à tous nos respects , car l’examen seul de ce jeu de piquet nous démontre qu’il ne peut être l’œuvre que d’un chevalier accompli , ou tout au moins d’un esprit profondément épris des mœurs et usages chevaleresques : mais, sans vouloir exclure La Hire, qui, disent les historiens, avait « toujours \epot (casque) en tête et la lance au poing, pour courir sus aux « Anglois, et qui ne se reposa que pour mourir de ses blessures, » nous serions tenté de faire honneur de cette ingénieuse trouvaille à un de ses contemporains et amis, à Étienne Chevalier, secrétaire et trésorier du roi, connu par son talent pour les devises. Jacques Cœur, à qui ses relations
commerciales avec l’Orient valurent l’accusation d’avoir « envoyé des armes « aux Sarrasins , » put fort bien s’être fait l’importateur en France des cartes asiatiques, et Chevalier se sera ensuite amusé à les mettre en devise, ou, comme on disait alors, à les moraliser (symboliser). Dans l’Inde, c’était le jeu du vizir et de la guerre * notre trésorier royal en fit le jeu du chevalier et de la chevalerie : il y plaça d’abord ses propres armoiries, la licorne, qui figure dans plusieurs anciens jeux de cartes. Il n’oublia pas les armes parlantes de Jacques Cœur, en remplaçant les coupes par les cœurs. Il laissa les trejles simuler les fleurs du sureau héraldique d’Agnès Sorel; il changea les deniers en carreaux ou fers de flèche (fig. 1 6 1 ) , et les épées en piques , pour faire honneur aux deux frères Jean et Gaspard Bureau, grands maîtres de l’artillerie en France.
Étienne Chevalier, le plus habile emblématiste de l’époque , était bien capable de substituer dans les cartes à jouer les dames ou reines aux vizirs orientaux ou aux chevaliers italiens, qui sur les tarots figuraient seuls parmi les rois et les valets. Répétons, toutefois, que nous n’entendons nullement déposséder La Hire , et que nous ne faisons que hasarder une supposition à côté d’une opinion généralement reçue.
Ces cartes , qui portent tous les caractères du règne de Charles VII, doivent être regardées comme le produit des premiers essais de gravure sur bois et d'impression à l’aide de planches gravées : elles ont été probablement exécutées entre 1420 et 1440, c’est-à-dire antérieurement à la plupart des premières productions xylographiques connues. Les cartes à jouer avaient en quelque sorte servi de prélude à l’imprimerie avec planches de bois gravées, invention qui devança de beaucoup l’imprimerie en caractères mobiles.
Du reste , à voir combien déjà , au milieu du quinzième siècle , les cartes à jouer sont répandues par toute l’Europe, il est naturel de penser que des procédés économiques de production avaient dû être trouvés et mis en usage. Ainsi, comme nous l’avons déjà dit, trois jeux de tarots peints pour le roi de France en i3g2 étaient payés à Jacquemin Gringonneur 56 sols parisis, c’est-à-dire 170 francs de notre monnaie. Un seul jeu de tarots, admirablement peint, vers 1 4 1 5 ^ par Marziano, secrétaire du duc de Milan, avait coûté i,5oo écus d’or (soit i5,ooo francs environ)*, mais, en 1464, un
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jeu de cartes, destiné à un dauphin de France, ne coûtait plus que 5 sous tournois ou 14 à i5 francs. Dans l’intervalle de 1392 à 1464, on avait donc trouvé le moyen de fabriquer les cartes à bon marché et d’en faire une marchandise, que les merciers vendaient en même temps que les épingles , qui alors tenaient lieu de jetons de cuivre ou d'argent, d’où notre expression proverbiale « tirer son épingle du jeu. »
Fig. 1 6 1 . — Ancienne carte françaîse du quinzième siècle. Bibl. nat. de Paris.
Fig. 162. — Spécimen d’un jeu de cartes du seizième siècle. Bibl. nat. de Paris.
Si les cartes allaient se répandant de plus en plus, ce n’était point, certes, qu’elles eussent cessé d’être prohibées ou condamnées par les ordonnances civiles et ecclésiastiques. La liste, au contraire, serait longue des arrêts portés contre elles et contre ceux qui s’en servaient. Princes et seigneurs se trouvaient de droit au-dessus de ces défenses; manants et gens dissolus ne se faisaient pas faute de les enfreindre. Toujours est-il qu'en présence de ces prohibitions constamment renouvelées, l’industrie des cartiers ne pouvait
qu’indirectement se développer ou plutôt se constituer. Aussi la trouvonsnous, à l’origine, dissimulée en quelque sorte dans celle des papetiers et enlumineurs. Il faut aller jusqu’en décembre i58i, c’est-à-dire jusqu’au règne d’Henri III, pour rencontrer le premier règlement qui fixe les statuts des maîtres « feseurs de cartes. » Ces statuts , confirmés par lettres patentes en 1 584 et 1 6 1 3 , sont restés en vigueur jusqu’à la Révolution. Dans la confirmation des privilèges de la corporation, accordée à cette dernière date, il est établi comme loi que les maîtres cartiers seront dorénavant tenus de mettre leurs noms , surnoms , enseignes et devises , au valet de trèfle (fig. 1 63 et 164) de chaque jeu de cartes , prescription qui ne paraît faire que consacrer un ancien usage, comme on peut le vérifier en examinant la curieuse collection d’anciennes cartes que possède le Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. Nous avons dit plus haut que pendant bien des années les noms attribués aux divers personnages du jeu de cartes avaient varié selon le caprice des cartiers : un rapide coup d’œil jeté sur la collection que nous venons de signaler confirmera cette assertion.
Les cartes que l’on pourrait appeler de Charles VII, et qui nous ont semblé offrir un souvenir du ballet des Ardents, n’ont d’autre inscription que le nom du cartier; mais dans l’autre jeu, du même temps, le valet de trèfle porte pour légende, Roi an ; le roi de trèfle, Sans Souci; la reine de trèfle , Tromperie ; le roi de carreau, Corsube ; la reine de carreau , En toi te fie; le roi de pique , Apollin, etc. Cet ensemble de noms révèle la triple influence de l’origine sarrasine des cartes, des préoccupations que la lecture des vieux romans de chevalerie jetait alors dans les esprits , et des événements contemporains. Dans les anciennes épopées, en effet, Apollin (ou Apollon) est une idole par laquelle jurent les Sarrasins*, Corsube est un chevalier de Cordoue (1 Corsuba ). Sans Souci est évidemment un des sobriquets comme en prenaient les écuyers, alors qu’ils faisaient leurs preuves pour mériter le titre de chevalier. Roland, ce grand paladin, qui périt à Roncevauxen combattant les Sarrasins, semble placé là pour opposer le souvenir de sa gloire à celle des rois mécréants. La reine En toi te fie pouvait bien faire allusion à Jeanne d’Arc. La reine Tromperie ne rappelait-elle pas cette Isabeau de Bavière qui fut épouse infidèle, marâtre, et qui trahit la France pour l’Angleterre? Autant de suppositions sans doute, mais qu’un examen critique
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plus etendu et plus minutieux psrviendr3.it peut-etre s changer en irrécusables certitudes.
Après les cartes du temps de Charles VII viennent, comme les plus anciens en date, deux jeux qui appartiennent certainement au règne de Louis XII. Dans l’un de ces jeux, l’autre ne portant aucune légende, le roi de cœur s'appelle Charles; le roi de carreau, César; le roi de trèfle, Ailus, le roi de pique, David; la reine de cœur, Héleine ; la reine de
Fig. 1 63 et 164. — Le valet de trèfle dans les jeux de cartes de R. Passerelet R, Le Cornu. Seizième siècle.
Bibliothèque nationale de Paris.
carreau, Judic ; la reine de trèfle, Rachel ; la reine de pique, Persabée (sans doute pour Bethsabée ).
Dans un jeu appartenant au commencement du règne de François Ier, le roi de tièfle est devenu Alexandre ; le nom de Judic a passé à la reine de cœur; et pour la première fois (au moins dans les échantillons qui sont venus jusqu’à nous), certains valets portent des noms : le valet de cœur est La Hire; le valet de carreau, Hector de Trois (sic).
Un peu plus tard, vers l’époque de la bataille de Pavie, et de la captivité
du roi, l’influence des modes espagnoles et italiennes gagne le jeu de cartes. On remarque que le valet de pique , qui offre le nom seul du cartier, ressemble à Gharles-Quint (fig. 162]. Les trois autres valets portent la dénomination bizarre de Priai Roman, Capita Fili, Ccipitanc T allant. Les rois sont : Julius César, coeur*, Charles, carreau*, Hector, trèfle*, David, pique:, les reines: Héleine, cœur*, Lucresse, carreau*, Pentaxlée (Penthésilée), trèfle*, Beciabée (Bethsabée), pique.
C’est sous Henri II que les noms attribués aux personnages se rapprochent davantage de l’ordre observé dans nos cartes actuelles. César est le roi de carreau *, David, le roi de pique*, Alexandre, le roi de trèfle*, Racket est la reine de carreau; Argine, la reine de trèfle*, P allas, la reine de pique; Hogier, Hector de Trop et La Hire, les valets de pique, de carreau et de cœur.
Sous Henri III, qui s’occupait beaucoup moins de régir l’État que la mode , et qui fut le premier à octroyer des statuts à la confrérie des cartiers, le jeu de cartes se fait le miroir des modes extravagantes de ce règne efféminé. Les rois ont la barbe en pointe, la collerette empesée, le chapeau à plumes, les trousses bouffant autour des reins, le pourpoint tailladé, les chausses collantes; les reines ont les cheveux retroussés et crêpés, la robe à justaucorps et à vertugarde. Nous voyons alors apparaître une Di do, une Élisabeth, une Clotilde, reines de carreau, de cœur et dépiqué ; et parmi les rois un Constantin, un Clovis, un Auguste, un Salomon.
Le vaillant Béarnais monte sur le trône, et les cartes reflètent encore l’aspect de sa cour; mais bientôt YAstrée et tout un cortège de tendres et galants héros viennent régner sur les esprits raffinés, et alors nous trouvons Cf rus et Sémiramis, roi et reine de carreau; Roxane, reine de cœur (fig. 1 65) ; N inus, roi de pique, etc.
Sous la régence de Marie de Médicis, sous Louis XIII, ou plutôt sous Richelieu, sous Anne d’Autriche, et sous Louis XIV, les cartes prennent toujours le caractère du temps, selon les caprices de la cour, selon l’imagination du cartier. A un moment donné, elles s’italianisent : le roi de carreau s’appelle Carel, sa dame, Lucresi ; la dame de pique, Barbera; la dame de trèfle, Penthamée ; le valet de carreau, capit. Melu.
Le champ serait vaste à explorer si l’on devait, en traçant l’historique
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détaillé de ces nombreuses variations, chercher à en démêler et fixer toutes les origines. Un fait doit frapper en se livrant à cet examen, c’est de constater, par opposition aux vicissitudes qui s’attachent aux personnages et à leurs noms, la perpétuelle stabilité des quatre couleurs adoptées dès l’origine des cartes françaises ou du jeu de piquet, couleurs à l’ordre, à la nature desquelles aucune atteinte n’est jamais portée. Cœur, carreau, trèfle et pique,
Fis
i65. — Roxane, reine de cœur. Spécimen Fig. 1 66. — Carte de tarots italiens, extraite
des cartes du temps d'Henri I V. du jeu des minchiate.
(Collection de cartes à jouer. Bibl. nat. de Paris, Cabinet des estampes.)
telles furent les divisions établies par La Hire ou Chevalier, et que nous retrouvons encore fidèlement observées de nos jours, bien qu’à diverses époques on se soit évertué à en définir la signification symbolique.
Longtemps l’opinion du P. Menestrier avait prévalu, qui affirmait que le cœur emblématisait les gens d’église ou de chœur; le carreau, les bourgeois ayant des salles carrelées dans leurs maisons - le trèfle, les laboureurs, et le pique , les gens de guerre. Le P. Menestrier se fourvoyait complètement. Mieux avisé fut le P. Daniel, qui, découvrant, avec tous les interprètes
sensés, un jeu essentiellement militaire dans le jeu de cartes, affirmait que le cœur signifiait le courage des chefs et des soldats ; le trèfle, les magasins de fourrages; le pique et le carreau, les magasins d’armes. C’était toucher, croyons-nous, à la véritable interprétation des couleurs, et Bullet s’en rapprocha davantage quand il vit les armes offensives dans le trèfle et le pique, et les armes défensives dans le cœur et le carreau. Ici la targe et l’écu, là l’épée et la lance.
Mais, pour faire honneur aux cartes françaises, ne détournons pas complètement notre attention des tarots, qui précédèrent notre jeu de piquet, et qui continuèrent toujours à être employés simultanément, même chez nous.
Les cartiers espagnols et italiens, établis en France presque de tous temps, fabriquaient beaucoup de tarots (fig. 1 66) ; mais ils faisaient une concession à la politesse française , en substituant des dames aux cavaliers de leur jeu national. Il faut noter ici que, même à l’époque des conquêtes de Charles VIII et de Louis XII, les cartes françaises, avec les quatre dames remplaçant les cavaliers, ne réussirent jamais à se nationaliser en Italie, et encore bien moins en Espagne. Il arriva même au contraire que sur ce point l’usage des vaincus s’imposa aux vainqueurs, et que les tarots furent en pleine faveur parmi la soldatesque victorieuse.
Les Espagnols avaient certainement dû recevoir des Maures et des Sarrasins le naïb oriental, longtemps avant l’introduction de ce jeu en Europe par Viterbe; mais les preuves écrites manquent pour constater l’existence des cartes chez les Sarrasins d’Espagne. Le premier document qui les mentionne est cet édit de Jean Ier, que nous avons cité plus haut, à la date de i38y. Des savants ont voulu chercher la signification des quatre couleurs de nappes espagnoles, et ils ont cru trouver un symbolisme spécial. D’après eux, les dineros, copas, bastos etspadas (deniers, coupes, bâtons et épées) figureraient les quatre états qui composent la population : les marchands , qui ont de l’argent ; les prêtres , qui tiennent le calice ; les paysans, qui manient le bâton ; et les nobles, qui portent l’épée. Cette explication, pour être ingénieuse, n’a pas, selon nous, de fondement bien sérieux. Les signes ou couleurs des cartes numérales ont été fixés en Orient, et l’Espagne, aussi bien que l’Italie, les adopta sans se préoccuper d’en pénétrer le sens allégorique. Les Espagnols
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s'étaient tellement entichés de ce jeu qu’ils arrivèrent à le préférer à toute autre récréation , et nous savons que lorsque les compagnons de Christophe Colomb, qui venait de découvrir l’Amérique, formèrent un premier établissement à Saint-Domingue, ils n’eurent rien de plus pressé que de fabriquer des cartes à jouer avec des feuilles d’arbre.
Les cartes à jouer avaient sans doute aussi passé de bonne heure d’Italie
Fig. 167 et 168. — Le trois et le huit de grelots, cartes allemandes du seizième siècle. Bibl. nat. de Paris, Cabinet des estampes.
en Allemagne-, mais en s'avançant vers le nord elles perdirent presque aussitôt leur caractère oriental et leur nom sarrasin. On ne trouve plus en effet dans la vieille langue allemande aucune trace étymologique du naïb , nctibi , naypes: les cartes se nomment briefe, c’est-à-dire lettres; l’ensemble du jeu , spielbriefe , jeu de lettres-, les premiers cartiers, briefmaler , peintres en lettres. Les quatre couleurs des briefe ne furent ni italiennes ni françaises-, elles s’appelèrent schellen , grelots (fig. 167, 168 et 169), ou roth (rouge),
grün (vert) et eicheln (glands) (fig. 170). Les Allemands, avec leur passion pour le symbolisme , avaient compris la véritable signification originale du jeu de cartes, et, en y faisant des changements notables, ils s’étaient attachés, au moins en principe, à lui conserver sa physionomie militaire. Les couleurs “chez eux figuraient, dit-on, les triomphes ou les honneurs de la guerre, les couronnes de chêne ou de lierre, les grelots ou sonnettes, qui étaient
Fig. 169 et 170. — Le deux de grelots et le roi de glands, empruntés à un jeu de cartes du seizième siècle, dessiné et gravé par un maître allemand. Bibl. nat de Paris, Cabinet des estampes.
l’insigne le plus éclatant de la noblesse germanique, et le pourpre, qui devenait la récompense des hommes vaillants. Les Allemands se gardèrent bien d’admettre les dames dans la compagnie toute guerrière des rois , des capitaines (ober) et des officiers {tinter). L’as était toujours le drapeau, emblème guerrier par excellence', d’ailleurs le plus ancien jeu fut le landsknecht ou lansquenet (fig. 172), le nom qualificatif du soldat.
Nous ne parlons ici que de vieilles cartes allemandes ; car à partir d’une certaine époque la forme matérielle et les règles emblématiques du jeu ne
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dépendirent plus que des caprices du fabricant ou du graveur. Les figures ne portaient presque jamais de nom propre , mais bien des devises en allemand ou en latin. On trouve dans les collections de cartes anciennes un jeu moitié allemand, moitié français, avec des noms de dieux païens. On voit aussi diverses suites de cartes à cinq couleurs , de quatorze cartes chacune , entre autres celles des roses et des grenades.
Fig. 17 1 . — Carte du jeu de la logique imaginé par Th. Murner, et tiré de son Chartiludium logices (Cracovie, 1507).
;. 172. — Le deux d’un jeu de lansquenet, cartes allemandes du seizième siècle. Bibl. nation, de Paris, Cabinet des estampes.
Ce furent les Allemands qui, les premiers, eurent l’idée d’appliquer les cartes à l'instruction de la jeunesse , et de moraliser en quelque sorte un jeu de hasard en lui faisant exprimertoutes les catégories delà science scolastique. Thomas Murner, cordelier, professeur de philosophie, tenta , en 1507 , un essai de ce genre (fig. 171). Il imagina un jeu composé de cinquante-deux cartes, divisé en seize couleurs qui correspondent à autant de traités pédagogiques* chaque carte est surchargée de tant de symboles, que sa description ressemblerait à l’énoncé du plus ténébreux logogriphe. Les universités aile-
mandes, qui ne s’effrayaient pas pour sipeu d’obscurité, n’en eurent que plus d’empressement à étudier les arcanes de la grammaire et de la logique en jouant aux cartes. Les imitations du jeu de Murner se multiplièrent à l’infini.
Il faut reporter à la fin du quinzième siècle un jeu qu’on attribue au célèbre Martin Schœngauer ou à l’un de ses élèves. Les cartes se distinguent par la forme, le nombre et le dessin : elles sont rondes et rappellent beaucoup les cartes persanes, peintes sur ivoire et chargées d’arabesques, de fleurs et d’oiseaux. Ce jeu , dont quelques pièces seulement existent dans les collections d’Allemagne, se composait de cinquante-deux cartes divisées en quatre séries numérales de neuf cartes chacune, avec quatre figures en plus par série : le roi , la dame , l’écuyer et le valet. Les couleurs ou marques sont le Lièvre , le Perroquet , VŒillet et la Colombine ou Ancolie. Les as, qui représentent chacun le type de la couleur, portent des devises philosophiques en latin. Les quatre figures du perroquet sont africaines-, celles du lièvre, asiatiques ou turques; celles de l’ancolie et de l’œillet appartiennent à l’Europe. Rois et dames sont à cheval; écuyers et valets ont tant d’analogie entre eux qu’on a peine à les distinguer, à l’exception des valets d’ancolie et d’œillet (fig. 173 à 178).
Quant aux Anglais, ils reçurent aussi de bonne heure des cartes à jouer, par l’entremise du commerce qu’ils faisaient avec les villes hanséatiques et néerlandaises , mais ils n’en ont pas fabriqué avant la fin du seizième siècle; car nous savons que sous le règne d’Élisabeth le gouvernement s’était réservé le monopole des cartes à jouer, « qu’on importait de l’étranger. » Les Anglais, en adoptant indifféremment le jeu allemand, français, italien ou espagnol, avaient donné au valet le surnom caractéristique de knave (fripon).
La gravure sur bois, inventée au commencement du quinzième siècle, et peut-être même auparavant, avait dû être appliquée dès l’origine et presque simultanément à la reproduction des images religieuses et à la fabrication des cartes à jouer. L’Allemagne et la Hollande se sont disputé l’honneur d’avoir été le berceau de cette invention. Elles ont même voulu s’autoriser de ce premier avantage pour revendiquer aussi celui de la création originale des cartes, tandis qu’elles n’ont fait qu’être les premières à les produire par des procédés expéditifs. Suivant l’opinion de plusieurs savants, Laurent
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A RTS. VI.