‹ Les arts dans la maison de CondéChapitre 13 sur 21 · C-inat · texte numérisé non relu

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Le II.vmeau ue Chantilly en 177d

dans les pirogues aux sons d'une douce musique; puis on dansait, on jouait, et c'est avec regret qu'on regagnait le château quand s'annonçait l'aurore. « Sept maisons détachées, disposées sans ordre, couvertes de chaume, s'élèvent au milieu d'un gazon toujours vert; là est l'orme antique, ici un puits ; plus loin, une palissade enveloppe un jardin planté de légumes et d'arbres fruitiers. Un moulin, dont le ruisseau fait tourner la roue ; en face une étable, une laiterie. Une maison est consacrée à la cuisine, une autre à la salle à manger, dont la décoration fait une sorte de rendez-vous de chasse : on croit être au milieu d'un bois toufî'u ; les sièges imitent des troncs d'arbres, des canapés de verdure et des groupes de fleurs naissent en pleine terre : quelques ouvertures ménagées çà et là entre les branches d'arbres laissent pénétrer la lumière. Une autre chaumière sert de salle de billard, une autre de cabinet des livres (celle-ci a disparu). La Grange offre, dans son intérieur, un vaste et superbe salon, décoré de pilastres corinthiens accouplés, dont la frise est enrichie de guirlandes ; le plafond représente un ciel serein, où voltigent des amours. Les glaces sont

grandes. Toutes les draperies et rameublement sont en tafTetas couleur de rose, garni en argenL Deux cabinets accompagnent ce salon magnifique' ».

Quand la princesse Louise, au sortir du couvent de Panthémont, vint jiour la première fois à Chantilly, le prince de Condé donna des fêtes en son honneur. La troisième journée (3 juin 1777) fut consacrée au Hameau, et Toudouze n'a pas manqué d'en noter brièvement les épisodes : « Son Altesse Sérénissime a conduit Mademoiselle au Hameau pour y voir la fête préparée pour elle. Leurs Altesses Sérénissimes el compagnie ont commencé par le Rocher, oîi était M. de la Touraille, en peintre, qui a complimenté Son Altesse Sérénissime; de là au port des Pirogues, oîi étaient des bergers, qui ont chanté ; ensuite ù l'Antre, où M. Laujon, habillé en femme, a fait son rôle en chansons-. Ensuite, la marche a continué par la Guinguette, où étaient des bergers chantant avec M. d'Auteuil; delà au Moulin, où étaient aussi des bergers qui ont chanté avec M. Laujon ; de là à la Salle à manger, où était Durac, qui a chanté un air de chasse ; ensuite au Billard, où était M. de Gouvernay en maître d'école, M. Laujon en sœur grise, avec des écoliers qui ont chanté vêpres: de là à la Bibliothèque, où était M. de Chàlelux en philosophe; puis au Salon, et ensuite sur la place de la Veillée, où Madame la Duchesse (de Bourbon; a présenté un petit enfant, et les dames ont travaillé au métier de dentelle et tricoté ; les bergers et bergères ont dansé sur la place ». La princesse Louise, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, était alors la « blanche déesse à face ronde » célébrée par un des poètes de Chantilly, telle que la représente une délicieuse miniature conservée au Musée Condé.

Le Hameau traversa la Révolution sans trop de dommage; les chaumières sont toujours debout, moins brillantes sans doute, surtout à l'intérieur. Le Jardin anglais a beaucoup plus soull'ert ; on reconnaît encore le Hocher, le Port des pirogues ; mais le Verger a disparu; l'île des Orangers est dénudée ; l'Antre s'est depuis longtemps effondré, encombrant de ses débris le ruisseau qu'il couvrait ; quant à la Guinguette, on en chercherait vainement la place. Ce coin qui devient sauvage est délicieux pour lapromenade aux soirs d'été; mais ce n'est pas sans mélancolie qu'on parcourt ces lieux autrefois si brillants, si animés, et si brusquement tombés dans le silence et le deuil.

De l'autre côté du grand Canal, le Vertugadin était entouré des bustes des douze Césars. Au centre, là même où se dresse aujourd'hui le groupe de pierre montrant Hercule et ses travaux, s'élevait une statue en marbre de Diane chasseresse, accompagnée, de chaque coté, d'une bacchante en gaine; plus bas, deux statues de Vénus. Un peu plus loin, se développaient les vastes bâtiments de la Ménagerie, créée par le Grand Condé, terminée par son fils, considérablement agrandie par le duc de Bourbon : « C'est le duc de Bourbon qui a fait l'acquisition de la fontaine qui porte de l'eau à Narcisse et à la laiterie de la Ménagerie, et qui a fait les cours où sont les lions, les tigres, les aurochs elles moulions » {Manuscrit anonyme de Chantilly). Le bassin de

' Diilaure, Xotirellc i/cxcrip/ioii des environs dr l'aris. 178(). — Mùrigot a dessiné et gravé les principaux points du Hameau et du Jardin anglais l'rumenadex ou itineidirc des Jurdhin de Cttan- Idlij. 1791. On les voit aussi sur les carions du jeu de cavagnole conservé au Musée Condé. Voy. encore Description des euiu: de Cluinlilli/ el du lliiniedii, par Le Camus de Mézières. l'aris, 1783.

* Auteur dramaliquc et secrétaire du duc de liourbon.

Narcisse prenait son nom d'une figure de Narcisse placée au milieu et se mirant dans l'eau. La fontaine existe toujours, et le nom a été conservé à la maison voisine. Le prince Louis-Joseph enrichit la Ménagerie et en augmenta les embellissements ; le 19 décembre 1769. « S. A. S. a été voir avant souper un modèle d'appartement pour le nouveau bâtiment qui était préparé à la Ménagerie » {Journal de Toudouze). En venant du château, on passait devant le Vertugadin et on descendait de chaloupe sur la rive droite du grand Canal. On entrait d'abord dans la Laiterie, « pavillon composé

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de trois pièces : la première, ornée de tableaux caractéristiques, sert d'entrée ; la seconde, étroite, présente au milieu un long bassin en marbre, d'oii il sort un bouillon d'un pied de circonférence, fourni par une source qui fait jouer huit bouillons dans un bassin renfoncé et entouré de beaux marbres. De là, on arrive au salon. C'est une pièce carrée, surmontée d'une coupole éclairée par quatre fenêtres ; les murs, jusqu'à une certaine hauteur, sont revêtus en marbre blanc; le pavé est de marbre de diverses couleurs. Au milieu est une table ronde, en marbre rouge, soutenue par quatre consoles en marbre blanc ; elle est couverte de vases de porcelaine et de bassins propres à battre le beurre. Tout autour et à hauteur d'appui, règne un buffet de brèche violette, chargé de jattes et de vases en faïence et en porcelaine de Chantilly à décors bleus. Aux quatre angles du salon sont quatre têtes de bélier, d'un beau travail, qui jettent de l'eau dans une coquille en marbre blanc, d'où elle se répand sur le buffet, creusé en forme de rigole, qui règne autour de la salle » (Dulaure). La Ménagerie se

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composuit de plusieurs vastes cours entourées de bùlimenls ou de loges, chaque loge précédée d'une petite cour : cours des castors, des pigeons, des paons, des coqs, des poules, des cygnes, des faisans de la Chine, sans parler des fauves, lions, tigres, ours, loups, rennes, etc. Chaque cour était ornée d'un bassin d'eau et d'un groupe d'animaux représentant un sujet tiré des fables de La Fontaine. Dans la cour des paons, par exemple, le bassin carré était orné aux angles de quatre paons qui lançaient de l'eau contre un geai, perché au milieu sur une rocaille. Plus haut, se trouvait la Vacherie ; sur la gauche, dominant la demi-lune qui fait suite au pont du grand Canal, se dressait une statue de Neptune. La Révolution a passé par là; de tout ce que nous venons de décrire, il ne reste que la Vacherie (aujourd'hui ferme de la Ménagerie), la fontaine Narcisse, et quelques vestiges dans une propriété particulière.

La sécheresse des mentions données par les registres des comptes ne permet pas de préciser toujours la part qui revient ù chaque artiste dans les travaux de Chantilly, tant ceux du parc que ceux du château. Pour la période de 17G0 à 17To, citons les sculpteurs Cousinet, Nicolas Adam, Gilles Martin, Aubert. Après 1780, le sculpteur ordinaire de Chantilly fut Landragin, dit La Fortune, élève de l'école de l'Académie de 1768 à 1779 (le prince de Coudé lui servait alors une pension de GOO livres) ; en 1780, il exécute « une figure de marbre m pour le parc; puis nous le voyons travailler aux « figures des parterres » ; son nom paraît pour la dernière fois dans un paiement de 1020 livres « pour travaux à l'hûtel de la Capitainerie en 1788 et 1789 » (l'hôtel de la Capitainerie était la maison v(jisine et à droite de l'hôtel de Beauvais ou des Juridictions). La part des peintres n'est pas mieux précisée ; il est probable que la décoration du Hameau et du Pavillon romain était l'œuvre de Lemaire et de Cardin ; mais la mention des comptes qui les concerne peut s'appliquer à d'autres travaux, car, vers celte époque, on travaillait aussi dans le château ; le consciencieux Toudouze en témoigne : « Le 29 mai 1777, LL. AA. SS. et compagnie ont habité le nouveau salon, qui e.st de toute beauté ». Je relève alors les noms du peintre Restout, du ciseleur Philippe Caffieri, des ébénistes Leieu, Reizell, Iléricourt, Roussel, de l'agrémeniste Fizelier, de Millet, doreur sur métaux, de Pirotte, lustrier. Il s'agit de la transformation du grand appartement du rez-de chaussée dans le grand château, etde l'ameublement de l'appartement de la princesse Louise ; l'élévation des sommes payées permet de juger de l'importance des travaux : au menuisier Lecomte, S-d.oOG livres en 177G, autant en 1777; aux serruriers Aubry et Toupet, 14.533 livres en 1776,16.553 livres en I777;ausculpteurBernard,5.2Ulivrespour 1776; au marbrier Lefranc, 7.973 livres; un mobilier neuf de 6.000 livres en 1776; des toiles peintes, achetées au s' Combemale, entrepreneur de la manufacture de Goye, 10.000 livres ; des meubles fournis par Jacquemart ; un meuble complet de perse des Indes, vendu par Isaac Berr, marchand ù Nancy, et payé 3.240 livres. Le sculpteur Boiston paraît avoir joué le principal rôle dans la décoration du nouvel appartement ; de 1776 à 1778, il reçut plus de 50.000 livres. Enfin nous retrouvons ici le peintre ordinaire du prince de Condé, Jean-François Perdrix, qui ne faisait pas seulement des chasses, mais exécutait aussi des « ouvrages en meubles et décors » ; il était en outre chargé du « nettoyage des tableaux » ; de 1776 à 1779, il reçut près de 40.000 livres.

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La réfection du grand appartement fut continuée en 178o, dans la partie où se trouvait la salle à manger. Un incendie qui se produisit en 1787, occasionnant de sérieux dégâts, compliqua la besogne et augmenta la dépense. Le sculpteur Mézières reçoit 23.3^24 livres en 1785 et 1786, puis 13. o86 livres « pour ouvrages à la salle à manger en 1787 », et enfin 16.404 livres en 1788. La menuiserie de la salle fut faite en 1786 par Reinaud (7.885 livres). Nommons encore : Lamarre, peintre, pour ouvrages en meubles de 1786 à 1789, 19.460 livres; Perdrix, 6.289 livres en 1783 et 1786; Guillet, peintre décorateur, 1.018 livres «pour ouvrages en 1787 » : Lange et Bertrand, « pour deux figures de marbre fournies à Chantilly en 1787 », 4.175 livres. En 1788,

Plan de la Ménagerie de Cuantii.lv

furent employés les peintres Restout, Paillier, Van Pol, Gérard van Spaendonck, le sculpteur Jacques-Philippe Le Sueur, et, en 1789, le peintre Étiennc-Charles Leguay. Une mention spéciale doit être donnée au sculpteur Louis-Pierre Deseine, qui reçut en 1789 le titre de « sculpteur du prince de Coudé », litre qu'il sera fier de reprendre en 1815 pour le conserver jusqu'à sa mort (Il octobre 1822). Deseine était né en 1749 ; élève de Pajou à l'école de l'Académie, il obtint le second prix de sculpture en 1778, et le premier l'année suivante. Agréé par l'Académie le 25 juin 1786, il tarda à exécuter le morceau qui lui avait été ordonné, Scœvola niellant la main dans le brasier, et ne fut reçu que le 26 mars 1791. Il exposa au Salon de 1789 les esquisses en terre cuite de Bacchus et d'Ilébé, qu'il était chargé d'exécuter en marbre pour la salle à manger de Chantilly. Le 18 juillet 1789, le trésorier du prince de Condé paie « au s"" Deseine, sculpteur, pour ouvrages à Chantilly en 1788 et 1789, 19.454 livres ». Les statues de Bacchus et d'IIébé traversèrent heureusement la tourmente révolutionnaire ; elles décorent aujourd'hui les parterres de Clianlilly.

Une description rapide ' du grand appartement permettra de se rendre compte des travaux exécutés de 1775 à 1779 (salle de billard, salon, etc.), puis de 1783 à 1781)

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